Lundi 5 novembre 2018

« Nouvelles censures »
Emmanuel Pierrat

Dans le monde, il n’y a finalement pas beaucoup de pays où la liberté d’expression est respectée.

Le pays le plus peuplée, la Chine, est un exemple parfait de cette triste réalité, il semblerait que même elle exporte son ignoble savoir-faire.

Dans tous les États du monde où la religion est prédominante et impose sa vue à la société, comme en Iran, en Arabie Saoudite ou au Pakistan, il ne saurait exister de liberté d’expression. Les dictatures comme la Corée du Nord ne connaissent pas non plus ce concept déstabilisant.

A un degré légèrement atténué, les démocraties illibérales ou démocratures comme la Turquie, la Russie et la Hongrie ne tolèrent qu’une liberté d’expression très tempérée.

Alors dans nos pays occidentaux, de démocraties libérales, sommes-nous épargnés ? Nous pourrions l’espérer.

Mais ce n’est plus le cas.

Dans nos pays, ce n’est que très rarement l’État et le gouvernement qui exercent cette censure, la censure est aujourd’hui beaucoup plus le fait d’action privée, d’individus, mais surtout d’associations, de ligues et même d’entreprises.

<Facebook a ainsi censuré et fermé le compte d’un internaute>

Parce qu’il faisait l’apologie du terrorisme ou développait des idées racistes ou sexistes ?
Non c’est parce qu’il avait osé publier « L’origine du monde » la célèbre toile de Gustave Courbet réalisé en 1866 et qui montre le sexe nu d’une femme, dont on sait aujourd’hui qu’il s’agit très probablement de Constance Quéniaux.

L’artiste Laina Hadengue, a voulu, quant à elle,  présenter, sur Instragram, son œuvre « le fil des jours » dont vous voyez une copie.

Elle fut immédiatement censurée d’Instagram pour ce bout de sein et son compte fut fermé.

Pour ne se pas retrouver « dans un monde d’images sans pensées », elle vient de lancer un blog « Toute Licence pour l’art » ouvert aux témoignages de tous les artistes, écrivains et autres créateurs victimes de ces nouvelles formes de censures.

Blog que vous trouverez derrière le lien qui se trouve sur le nom de l’artiste.

L’avocat Emmanuel Pierrat explique :

« Les géants des réseaux sociaux ambitionnent de dominer tous les marchés mondiaux ; et donc d’être regardables dans la très catholique Pologne ou la pieuse Arabie Saoudite. (…) On peut regretter que cet excès de moralisme des réseaux sociaux soit contre-productif et participe au contraire à entretenir dans la société un rapport malsain à la nudité. »

Emmanuel Pierrat est très préoccupé par le sujet de la censure sous toutes ses formes, notamment modernes.

Il vient d’écrire un livre très intéressant publié le 11 octobre que j’ai acheté : « Nouvelles morales, nouvelles censures ».

J’ai découvert Emmanuel Pierrat, grâce à deux émissions radio que j’ai écouté :

D’abord la Grande Table d’Olivia Gesbert du 23 octobre 2018 « Y a-t-il une censure « morale » ? »

Puis le « Grand Face à Face d’Ali Baddou » du 27 octobre 2018 : « Faut-il des limites à la liberté d’expression ? »

Pour être complet sort en novembre un autre livre sous sa direction : « Le grand livre de la censure » qui est présenté ainsi :

« La censure est, hélas, aussi éternelle qu’universelle : elle a condamné le philosophe grec Socrate à boire la mortelle ciguë pour avoir prôné la parole libre, et les œuvres de l’artiste contemporain Ai Weiwei sont traquées par des dizaines de milliers de fonctionnaires chinois sur les blogs et les réseaux sociaux. Dans ce Grand Livre de la censure, celle-ci est visitée au gré de ses différentes obsessions : les bonnes mœurs, la religion, la politique et le pouvoir, la préservation de la santé, le maintien de dogmes scientifiques, tout comme la lutte contre le « pacifisme », la drogue, la sorcellerie ou encore le « socialement incorrect ».[…] À travers près de deux cents affaires anciennes ou contemporaines, franco-françaises ou au retentissement mondial, en mêlant les grands scandales qui ont marqué leur époque et d’autres interdictions moins connues méritant d’être sorties de l’oubli, Emmanuel Pierrat fait comprendre que la censure est, depuis toujours, le miroir de l’humanité et de nos peurs. »

Ce sujet me parait particulièrement important, surtout qu’il est devenu dans nos contrées extrêmement insidieux.

Nous sommes des enfants ou des produits de la liberté d’opinion et d’expression, c’est notre oxygène, c’est du moins le mien.

Emmanuel Pierrat est avocat, il a notamment défendu Michel Houellebecq en 2002 pour ses propos sur l’Islam dans « Lire » en 2001. Il raconte comment une ligue musulmane a attaqué Houellebecq et n’a pas réclamé la censure de l’article mais des dommages intérêts de plusieurs centaines de milliers d’euros avec le motif de réparer le préjudice moral subi en raison des propos de l’écrivain.

Ce n’est donc plus l’État qui dans ce cas censure et interdit de publier un livre, le met « à l’index », mais une association privée qui par le biais de la justice et de l’argent entend faire taire les opinions qui lui déplaisent. Cette fois-là c’est Houellebecq et son avocat qui ont gagné le procès.

Ce point est fondamental ce n’est plus l’État qui agit, d’ailleurs Pierrat dit :

« L’État prend de moins en moins position, il est très perdu dans ses repères. »

Dans l’émission la Grande Table, Emmanuel Pierrat raconte que Pasqua avait tenté, lorsqu’il était ministre de l’intérieur, une telle expérience de censure de livres (il s’agissait notamment d’écrits de défense de la cause homo sexuelle) qui avait tourné au fiasco et depuis, affirme l’avocat, l’Etat n’agit plus sur ce terrain.

Ce sont donc des initiatives privées qui vont chez nous exercer ce vilain métier de censeur.

Quelquefois il s’agit banalement d’intérêts financiers. Emmanuel Pierrat a également défendu Olivier Malnuit, le rédacteur en chef de Technikart, qui avait lancé le site « jeboycottedanone » contre Danone. L’avocat de Danone avait simplement affirmé :

« que la liberté d’information ne devait pas faire oublier la liberté d’entreprendre, qui est tout aussi légitime. »

Dans ces deux cas la censure prend la forme de la menace d’une sanction financière devant dissuader le contrevenant de faire « mauvais » usage de sa liberté d’opinion et peut être même le ruiner.

Mais ce sujet est beaucoup plus vaste et Emmanuel Pierrat, dans son livre « Nouvelles morales, nouvelles censures » énumère de nombreux cas de censure « privée » d’aujourd’hui.

Il commence les 15 chapitres de son livre par : « cachez … » ces auteurs, ces mots, cette histoire qui n’est pas la miennes, ces livres pour enfants, ce passé etc…

Il cite notamment Carmen à l’opéra de Florence (page 39) qui pour l’amateur d’opéra que je suis est particulièrement stupide

En janvier dernier, au Teatro del Maggio à Florence, le Directeur suggère au metteur en scène Leo Muscato de réécrire la fin du célèbre opéra Carmen de Bizet. Vous savez que dans Carmen, qui est à l’origine une nouvelle de Prosper Mérimée, l’héroïne est poignardée à la fin de l’opéra Don José qui est fou de jalousie. Or pour les « pieds nickelés » du théâtre florentin, il ne peut être envisagé au XXième siècle d’applaudir le meurtre d’une femme. Cette remarque défie le sens, on applaudit la puissance dramatique de l’opéra par le meurtre d’une femme. Mais la mise en scène de Leo Muscato nous livre une Carmen qui tire sur son ancien amant pour se défendre et le tue.

Pour Emmanuel Pierrat et pour moi, amputer cet opéra de son dénouement tragique est une trahison et une censure du chef d’œuvre de Georges Bizet.

Dans le premier chapitre « Cachez ces auteurs et ces artistes que je saurais voir » Emmanuel Pierrat pose cette question (page 15) :

« Peut-on encore distinguer une œuvre et la vie de son auteur ? [car] une nouvelle morale semble prendre le pas sur la raison. Certains veulent désormais censurer des créations culturelles au motif que leurs auteurs, voire leur interprètes, auraient eu un comportement moralement blâmable »

Car ces auteurs n’ont, pour la plupart, pas été condamné par la justice et même dans ce cas une fois subi la sanction de la justice, toute personne condamnée à le droit de se réinsérer dans la société. Enfin, il faut distinguer l’œuvre et l’auteur.

Il cite les films de Polanski quel que soit leur propos, ne seraient plus programmables. C’est comme pour Woody Allen pour lequel les appels au boycott se multiplient.

De même deux expositions consacrées à Chuck Close et Thomas Roma, deux artistes américains de renom aux prises avec #MeToo ont été annulées par le National Gallery of Art de Washington.

Alors que dans tous ces cas les œuvres ne posent pas problème, mais on veut interdire l’auteur.

Le deuxième chapitre s’intitule « Cachez la couleur de l’auteur » et Emmanuel Pierrat de citer de multiples exemples où il n’est plus accepté que l’on puisse défendre une cause, réaliser une œuvre artistique au profit d’une cause si l’on n’a pas les caractéristiques ethniques de celles et ceux qui ont subi les violences que l’on dénonce.

Par exemple :

« Au printemps 2007, à l’occasion de la biennale du Whitney Museum de New York. La toile « Open Casket », signée Dana Schutz, s’inspirait d’un cliché très connu du visage déformé d’Emmet Till, un adolescent lynché en 1955. Le hic ? Dana Schutz est une artiste blanche, que plusieurs groupes d’activistes ont accusé de battre monnaie avec un « spectacle dont , en Caucasienne, elle n’a jamais eu à affronter la terrible expérience. La destruction du tableau était demandée et, faute de l’obtenir, les militants se sont relayés pour le masquer aux visiteurs. » (page 34)

Vous voyez une reproduction de cette toile et <Ici> un article qui parle de cet évènement.

« En 2017 ; c’est aussi le film Detroit de Kathryn Bigelow qui se voyait stigmatisé. Son tort ? avoir pour sujet les émeutes raciales de l’été 1967, mais surtout, avoir été réalisé par une cinéaste blanche. Le fait qu’elle soit une femme : sans importance ? oscarisée ? Presque un défaut. » (page 35)

Il n’y a pas que les noirs, dans une pièce de théâtre on a reproché à un metteur en scène d’avoir confié le rôle d’un bossu à l’acteur avec lequel il avait l’habitude de travailler et non à un bossu. (page 37)

Ne croyez pas que la France soit épargnée :

« En août 2016 déjà, un camp d’été « décolonial » était interdit aux personnes blanches car il était « réservé uniquement aux personnes subissant à titre personnel le racisme d’État en contexte français » (page 36)

Ce mot du jour est déjà particulièrement long et je vous renvoie vers les émissions données en lien et bien sûr à ce petit ouvrage de 158 pages. « Nouvelles morales, nouvelles censures »

Un dernier exemple cependant dans le chapitre « cachez ces livres pour enfants » (page 10) où il rappelle :

« Dans les années 1990, le Front national, lorsqu’il avait gagné quelques mairies du sud de la France s’était lancé dans une croisade contre certains livres proposés dans les bibliothèques municipales. Des années plus tard, en 2014, c’est au tour de Jean-François Copé de vouloir jeter « Tous à poil ! » dans un autodafé médiatique. »

Ces nouvelles censures sont bien plus insidieuses que les anciennes, par la peur des sanctions financières ou tout simplement la crainte des ennuis et des insultes ces manœuvres aboutissent de plus en plus à des réactions d’auto censure qui donnent finalement la victoire aux censeurs à l’esprit étroit qui s’agitent dans ce monde.

Je finirais par la conclusion du livre :

« La culture nous est vitale. Dans sa diversité, avec ses travers, ses hauts et ses bas, ses chefs-d’œuvre et ses classiques, ses avant-gardes et son passé.
C’est ce qui nous fait réfléchir, nous rend humains, nous fait vibrer. C’est une boussole qui nous guide vers la liberté et la créativité.
Ne perdons pas le cap. »

<1139>

Vendredi 2 novembre 2018

« Accapareurs de rêves »
Richard V. Reeves

C’est Mon ami Daniel qui a attiré mon attention sur cet article paru dans Slate et écrit par Monique Dagnaud Sociologue, directrice de recherche au CNRS : « Le diplôme, instrument de domination sociale des classes aisées américaines »

Nous savons qu’il est important de s’intéresser aux Etats-Unis puisque ce qui arrive là-bas le plus souvent se passe chez nous quelques années après.

C’est un article intéressant, en outre, parce qu’il évoque le concept de « Premier de cordée » cher à notre Président de la République.

Il s’agit d’une analyse des liens entre les plus riches et le système éducatif :

« Tout le monde a le sentiment que la réussite scolaire est socialement biaisée, en France comme dans beaucoup d’autres pays. Mais aux États-Unis, la grâce rendue à la compétition universitaire constitue le pendant de la vénération envers la société de marché et les jeux de concurrence.

La place que se taillent aujourd’hui les cadres sup’ et les professions intellectuelles au sommet de la société en témoigne: cette catégorie, en deux ou trois générations, a su capter en sa faveur les ressources croisées de l’éducation, de la culture, des revenus, des bons emplacements résidentiels (situés à proximité des écoles d’excellence), de la santé et de la –relative– stabilité familiale. »

Bref pour devenir riche aux Etats-Unis, il vaut mieux que les parents le soient aussi. Ce clivage qui se creuse est aussi une explication de l’élection de Trump.

L’article cite un ouvrage de 2017, d’un philosophe et politicien Richard V. Reeves, Dream Hoarders («Accapareurs de rêves») :

« Richard Reeves a quitté sa ville natale anglaise de Peterborough, tant il ne supportait plus le snobisme de classe régnant au Royaume-Uni. Lui-même issu d’un milieu populaire, il espérait en traversant l’Atlantique pouvoir baigner dans une «vraie société démocratique», où chaque individu est d’abord jugé pour lui-même –et en particulier dans les strates élevées de la société. Or c’est aux États-Unis qu’il découvre la société la plus cadenassée par les titres universitaires.

Le mythe américain de la méritocratie scolaire permet aux couches supérieures de justifier leur position par leur brillance intellectuelle et leurs efforts assidus bien plus que par la chance ou par un système parfaitement rodé. Au moins, la classe supérieure anglaise a la décence de se sentir coupable.

De cette stupéfaction est né un livre très documenté sur la façon dont les couches supérieures américaines, de plus en plus souvent formées dans les universités d’élite, ont édifié une digue de séparation avec la société, faisant éclater en mille morceaux le rêve américain du pays où chacun ou chacune a ses chances.

L’étude de Richard Reeves concerne le sommet de la pyramide des revenus, les 20% de personnes les plus aisées (le premier quintile). Les résultats sont imparables: c’est en facilitant l’accès de leur progéniture aux diplômes les plus élevés que les riches ont assuré leur maintien dans le haut de l’échelle sociale, un tournemain qui emboîte avec maestria revenus hérités et optimisation de l’effort éducatif.

Quelque 46% de leurs enfants quittent l’université avec le plus haut niveau d’éducation, et 76% atteignent un niveau éducatif très satisfaisant (l’indicateur retenu est le nombre d’années de scolarisation) –un score spectaculaire par rapport aux autres catégories: dans le quatrième quintile, juste en dessous, la proportion de hauts diplômes est plus de deux fois moindre.

Le collège –premier niveau des études supérieures aux États-Unis– auquel on accède s’avère le marchepied crucial de ces parcours d’excellence. Une claire corrélation se dessine entre le niveau de revenus des parents et les colleges de l’Ivy League, le summum étant détenu par Harvard, qui comprend 65% d’enfants appartenant aux familles du top 20%, et presque aucun des strates les plus pauvres.

Sur deux ou trois générations, le tremplin du collège s’est révélé une redoutable machine de sélection sociale, car l’accès à ces institutions se solde d’une pléiade d’avantages: sociabilité dans le milieu des personnes biens nées, accès à des réseaux tout au cours de la vie, meilleures chances pour des stages et des emplois et, last but not least, atout pour que votre progéniture puissent être recrutée par ce même collège. »

Bien sûr, le milieu social est fondamental à la maison pour stimuler l’évolution cognitive des enfants :

« Le parcours de l’enfant suit ensuite des balises que l’on connaît bien dans le système français: stimulation intellectuelle et abondance de jeux éducatifs dès le premier âge, suppression des écrans pendant la toute petite enfance, création d’un environnement protégé des risques et des violences, sélection d’écoles à pédagogie innovantes, dîners familiaux animés, suivi des devoirs et aides de profs à la maison, et multiplication des activités extra-scolaires. Chez ces parents, on parle en moyenne trois heures de plus aux enfants par semaine que dans les milieux modestes, ce qui étend le vocabulaire et favorise la dextérité argumentative: un word podometer, de fait, permet de mesurer l’exposition des jeunes à la diversité du vocabulaire.

Comme l’explique Richard Reeves, «nous ne sommes pas juste des parents, nous pratiquons le métier de parent». Un chercheur a d’ailleurs construit un indice de qualité du «parenting». Son étude longitudinale menée dans le cadre de la statistique nationale montre que près de 35% des ménages situés dans les 20% les plus aisés pratiquent une parentalité très active (et 4% une parentalité de faible intensité), contre moins de 5% pour les ménages situés dans les quatre derniers déciles des revenus (et 57% de parentalité de faible intensité). »

Et bien sûr, ces gens se marient entre eux :

« Ce tour d’horizon sur l’entre soi des 20% serait incomplet si l’on omettait une donnée essentielle, le renforcement de l’homogamie des mariages dans la classe aisée américaine. Depuis le boom de l’enseignement supérieur et son ouverture aux femmes, on se marie entre niveaux universitaires équivalents.

«Loin d’abandonner le mariage, les Américains diplômés l’ont réhabilité au profit d’une institution éducative adaptée à l’âge de l’économie de la connaissance.» David Brooks, auteur de Bobos in Paradise, démarre son livre par une succulente exploration des annonces matrimoniales du New York Times des années 2000.

«Si vous regardez le carnet mondain, vous pouvez sentir la force qui se dégage de tous ces taux de réussite aux examens d’entrée à l’université.» »

La conclusion est particulièrement intéressante :

« Une enquête sur la philosophie politique des créateurs et créatrices d’entreprises de la Silicon Valley, lieu où abondent les personnes très hautement diplômées et où la quête de talents constitue un leitmotiv des sociétés, démontre combien un sentiment de légitimité tranquille s’est installé dans ces milieux.

Les leaders du web se révèlent, comme on pouvait s’y attendre, radicalement pro business: peu favorables aux syndicats, elles et ils revendiquent l’extension des libertés d’entreprendre et pensent, entre autres, que le système scolaire pourrait être amélioré s’il était géré comme une entreprise.

Leur vision de la société est celle d’une méritocratie génératrice d’inégalités. Ces dirigeantes et dirigeants ne sont pas choqués par les écarts colossaux de revenus: pour elles et eux, les revenus doivent être alignés sur la contribution que chacun apporte à la société, ce qui induit naturellement des inégalités entre les individus. D’ailleurs, et sans plus de précaution, elles et ils «pensent que les citoyens n’ont pas tous le même potentiel, le même talent, pour contribuer à la société».

Ces premières et premiers de la cordée scolaire se lovent dans la bonne conscience de qui a remporté un marché à la loyale, à l’instar du self-made man qui se sent légitime par les risques qu’il a pris et les investissements qu’il a déployés pour développer ses affaires.

Dans le nouveau monde, on croit aux vertus du marché et de la compétition, et personne n’a envie de trop se prendre la tête pour savoir si la sélection scolaire résulte d’une concurrence réellement libre et non faussée. Les 20% se sentent pleinement de leur bon droit sur leur Olympe: le problème, c’est qu’ils sont de plus en plus souvent les seuls à le penser. »

Ce qui est très inquiétant, c’est cette bonne conscience et cette croyance que tous ceux qui ont envie et travaillent très fort peuvent monter en haut de l’échelle sociale.

J’avais, en m’inspirant d’émissions de Brice Couturier, développé une série consacrée à « la méritocratie » et le quatrième mot citait Nick Cohen, un journaliste éditorialiste anglais : «L’ancienne société de classe permettait du moins, quand on était en bas de l’échelle, à se sentir victimes d’une injustice. Aujourd’hui, le système méritocratique nous fait croire que nous sommes responsables de notre situation, quelle qu’elle soit

C’est cela aussi, la société des premiers de cordée, une société profondément injuste dans laquelle les classes sociales les plus aisées se reproduisent et laissent très peu d’accès aux autres.

Pour lutter contre cela, il faudrait de la redistribution, des services publics pour tous financés par l’impôt et…un impôt suffisant pour que les fortunes ne puissent pas grimper de manière aussi éhontée et les inégalités se creuser toujours davantage.

Bref exactement le contraire que ce qui se passe dans la plupart des pays du monde.

Et si on attend le bon vouloir des premiers de cordée, on attendra longtemps, peut-être les calendes grecques.

<1138>

Mercredi 31 octobre 2018

« Bolsonaro : la fulgurante ascension du capitaine de la haine »
Titre d’un article de Libération consacré à l’élection brésilienne Chantal Rayes et François-Xavier Gomez

Jair Bolsonaro, a été élu Président du Brésil.

Il a des idées étonnantes, ainsi il veut
« Donner l’accès au port d’arme aux gens biens ».

Mais qui sont selon lui les gens biens, les gens bons ?

En 2003, il avait fait scandale en prenant violemment à partie une parlementaire de gauche Maria do Rosario, et lui a lancé cette insulte innommable :
« Jamais je n’irai vous violer, vous ne méritez même pas ça !».

Il n’aime pas le droit du travail, d’ailleurs il a promis de quasi l’abolir :
« C’est une disgrâce d’être patron dans notre pays, avec toutes ces lois du travail. »

Sa misogynie va jusqu’à ses propres enfants
« J’ai quatre garçons. Pour le cinquième, j’ai eu un coup de mou et ça a été une fille ».

Dans une interview accordée au magazine Playboy en 2011, Jair Bolsonaro assure qu’il serait incapable d’aimer un fils homosexuel :
« Je préférerais qu’il meure dans un accident de voiture plutôt que de le voir avec un moustachu »

Quand en 2011, une animatrice brésilienne lui demande lors d’une interview télévisée quelle serait sa réaction si l’un de ses fils tombait amoureux d’une femme noire.
« Je ne discuterais pas de la promiscuité avec qui que ce soit. Il n’y a aucune chance que ça arrive. Mes enfants sont bien éduqués. Ils n’habitent pas dans les mêmes endroits que vous ».

En 2017, il part à la rencontre d’une communauté quilombola, composée de descendants d’esclaves en fuite. A la fin de cette visite, il résume:
« Ils ne font rien ! Ils ne servent même pas à la reproduction ! ».

Il ne fait pas mystère de ses préférences sur les méthodes de gouvernement. Ainsi il vote en faveur de la destitution de la présidente Dilma Rousseff et il dédie, très officiellement son vote à
« la mémoire du colonel Carlos Alberto Brilhante Ustra ».

Ce militaire est accusé de plusieurs assassinats, et il aurait torturé Dilma Rousseff elle-même pendant la dictature, alors qu’elle était une jeune résistante.

Et il précise :« L’erreur de la dictature a été de torturer sans tuer ».

Car une dictature militaire avait gouverné le Brésil entre 1964 et 1985.

En août dernier, alors qu’il est en pleine campagne pour la présidentielle, il explique comment il va remettre de l’ordre dans son pays : en donnant l’impunité aux policiers :
« S’ils tuent 10, 20 ou 30 personnes, avec 10, 20 ou 30 balles dans la tête chacun, ils doivent être décorés, pas poursuivis ».

Voici un florilège que j’ai trouvé sur plusieurs sites. C’est cet homme, misogyne, homophobe, raciste et partisan de la dictature militaire que le suffrage universel a mis, sans fraude, à la tête du Brésil, 5ème pays mondial par la taille, 6ème par la population et 7ème par le PIB.

Avant le second tour de l’élection présidentielle, l’émission « Affaires Etrangères » a été consacrée au Brésil et à l’Amérique du Sud.

Dans cette émission, il était surtout question des relations entre Etats d’Amérique du Sud, avec le Chili et la Colombie à droite et le Venezuela de Maduro qui sert de repoussoir aux électeurs de Bolsonaro qui a déclaré :

« Les gens bien au Brésil veulent se débarrasser du socialisme, ils ne veulent pas d’un régime comme celui du Venezuela. Nous ne voulons pas que le Brésil soit demain ce que le Venezuela est aujourd’hui. »

Des tensions avec le Venezuela sont à craindre.

Christobal Rovira Kaltwasser, un professeur de sciences politiques à Santiago du Chili  pense que:

« Ce phénomène Bolsonaro n’est pas représentatif du paysage politique d’Amérique latine, qui a effectivement viré à droite, mais reste modéré ».

Et un uruguayen, Andres Malamud, auquel l’émission donne la parole affirme :

« Je ne vois pas de schéma uniforme se dégager dans la région, explique-t-il : le Mexique vire à gauche la même année où le Brésil risque fort de virer à droite. En fait, s’il y a un schéma quelconque, c’est celui de l’hétérogénéité, avec certains pays (le Nicaragua et le Venezuela) où la démocratie s’est effondrée, et d’autres (la Colombie et l’Équateur) où elle s’est consolidée. » »

Au lendemain des élections, <les matins de France Culture> y ont été consacrés avec deux invités Olivier Dabène, professeur à sciences Po et président de l’OPALC (Observatoire Politique de l’Amérique latine et des Caraïbes) et une journaliste franco-brésilienne, Dani Legras.

Olivier Dabène explique qu’après le premier tour l’élection du candidat d’extrême droite n’était pas une surprise. Mais

« Si on remonte à quelques mois, c’est une immense surprise. Il y a un an tout le monde riait de cette candidature, personne ne l’a prenait au sérieux. Et finalement elle a enflé et rallié beaucoup de supporters à gauche et surtout à droite. Finalement à l’issue du premier tour cela devenait mission impossible de [l’empêcher de gagner]. […]

C’est un jour bien triste de voir revenir un nostalgique de la dictature au pouvoir, légalement, sans aucune fraude. Le suffrage universel a parlé.

Pendant 28 ans, il a été [un parlementaire] ignoré, méprisé. Il n’était pas corrompu parce qu’aucune entreprise ne s’intéressait à lui, parce qu’il était totalement insignifiant..

Pendant la campagne c’est moins évident, car lors de celle-ci des campagnes massives de « fausses nouvelles » émanant de son camp ont envahi les réseaux sociaux et au-delà. Ces campagnes très couteuses ont probablement fait l’objet de financement illégaux et de liens pervers avec certaines puissances économiques

<Ce site analyse la campagne brésilienne sous l’aspect des fake news> On apprend qu’un tweet a circulé accusant le Parti de Travailleurs (PT) d’avoir distribué un biberon avec une tétine en forme de pénis dans des écoles maternelles.

Rappelons d’où on vient : Lula, ouvrier métallurgiste de profession est élu président de la République en 2002, après avoir fondé le Parti des travailleurs (PT), mouvement d’inspiration socialiste, il sera président du 1er janvier 2003 au 1er janvier 2011. Dilma Rousseff son bras droit lui succéda en 2011et fut réélu. Le Parti des travailleurs permit à des millions de brésiliens à sortir de la misère grâce à une solide politique de redistribution et à un boom économique qui fit du Brésil un des grands acteurs économiques du monde.

Mais cela, c’était avant.

La crise économique a rudement touché le Brésil dont l’endettement a grimpé, les brésiliens ont vu leur pouvoir d’achat stagner et les difficultés économiques au quotidien se développer.

Parallèlement, l’insécurité, les violences font du Brésil un des pays les plus violents de la planète, créant chez les citoyens un besoin de sécurité, d’autorité et de protection auquel visiblement Bolsonaro a fait croire qu’il saurait répondre.  Olivier Dabène a indiqué qu’il y avait actuellement un homicide tous les 8 minutes et a précisé que cela représentait plus de morts par an (60 000) que tout le conflit israélo-palestinien. Et enfin, il y a la corruption endémique. Lula et le Parti des travailleurs n’ont pas su lutter contre elle et au contraire s’y sont enfoncés. Lula est d’ailleurs en prison pour de tels faits et Dilma Roussef a été destituée.

Beaucoup disent que le Parti des travailleurs étaient moins corrompus que les Partis de Droite. La moitié des députés brésiliens font l’objet de poursuites judiciaires pour corruption.

Il faut remarquer que dans les urnes si le Parti des Travailleurs a été battu il a au moins été au second tour, ce qui n’est pas le cas de la droite traditionnelle qui a disparu encore davantage que le PT.

Mais il y a eu un rejet du PT de la majorité des électeurs brésiliens qui se sont exprimés.

La journaliste Dani Legras a reconnu avec tristesse que même sa mère a voté Bolsonaro, bien que dans sa jeunesse et en tant qu’étudiante elle a eu à souffrir de la dictature militaire. Mais la mère de la journaliste minimise le danger d’une dictature militaire et affirme que ce dont le Brésil a besoin c’est d’un régime autoritaire sachant lutter contre la violence, l’autre raison étant de se débarrasser du Parti des travailleurs.

Olivier Dabène précise cependant :

« Il y a aussi 31 millions de Brésiliens qui n’ont pas voté. C’est un taux d’abstention record. Bolsonaro, ce n’est pas le raz-de-marée qu’on décrit. Il y a des Brésiliens qui ont choisi de ne pas trancher. Il y a énormément de votes blancs et nuls, et cela traduit un malaise. »

Toutefois s’ils n’ont pas voté c’est qu’ils acceptaient que cet homme peu recommandable arrive au pouvoir.

Homme qui a aussi été soutenu et porté par les mouvements évangélistes qui soutiennent son programme conservateur.

Ce politique qui avoue ne rien y comprendre à l’économie et prétend donner les clés à un économiste ultra libéral admirateur de l’école de de Chicago. Cette initiative et tendance lui ont permis d’obtenir l’appui des milieux économiques vers la fin de la campagne.

Evidemment l’écologie n’est pas sa préoccupation et la forêt amazonienne va encore davantage être exploitée et la déforestation va progresser.

J’ai choisi pour exergue pour ce mot du jour le titre d’un article de Libération consacré à cette élection « Bolsonaro : la fulgurante ascension du capitaine de la haine »

Ce qui me préoccupe c’est cette évolution étonnante des démocraties qui fait basculer les Etats-Unis d’Obama à Trump, le Brésil de Lula à Bolsonaro et à un degré moindre de Renzi (qui est une personne beaucoup moins lumineuse et intéressante que Lula ou Obama) à Salvani.

On pensait être dans une dynamique de progrès et on retombe plus bas qu’on n’était avant.

<1137>

Mardi 30 octobre 2018

« J’ai l’impression d’emporter avec moi un monde mort, aux synagogues détruites et aux tombes éventrées. »
Robert Badinter

Hier, je vous disais que Robert Badinter avait été l’invité du 7-9 de France Inter du vendredi 26 octobre 2018, mais je ne vous en n’ai pas donné la raison.

Il avait été invité parce qu’il vient de publier un livre sur sa grand-mère maternelle, « Idiss » (edition. Fayard).

Il a dit lors de cette émission en parlant du destin de sa grand-mère :

« C’est l’histoire d’une migration et de la fuite du régime tsariste. […] J’ai eu le sentiment qu’il fallait, avant qu’il ne soit trop tard, lui rendre témoignage. Les rapports entre les grands parents et les petits enfants ne sont pas de la même nature qu’avec les parents, c’est une source d’amour. […]

Fuyant le régime tsariste où les pogroms contre les juifs étaient fréquents, c’est en France que Idiss est arrivée : « On ne mesure pas ce qu’était cette très lointaine époque, dans l’empire allemand et celui du Tsar, le rayonnement de la République française. Celui qui a condamné de la façon la plus violente ces massacres, c’est Jaurès ». Il rappelle que « le Français était alors parlé dans toute l’Europe continentale. Et spécialement dans l’empire Russe. Le rayonnement de la langue, l’éclat des écrivains – Hugo était l’écrivain le plus vendu en Europe ».

La France et surtout la République, fille de la Révolution, avaient pour la première fois en Europe continentale donné aux juifs l’égalité des droits et la possibilité de devenir juge, officier, et la liberté complète comme les autres citoyens. D’où l’axiome de l’époque : « Heureux comme un juif en France ». C’est là où il fallait aller. »

Pour ce même livre, Robert Badinter a donné une interview à l’Express, publié le 23/10/2018 : « J’emporte avec moi un monde mort »

On apprend dans cet article que sa grand-mère maternelle, Idiss était originaire du Yiddishland, en Bessarabie, région située au sud de l’Empire tsariste, en lisière de la Roumanie. Elle était née en 1863, près de Kichinev qui est aujourd’hui la capitale de la Moldavie et qu’on appelle désormais Chisinau.

Kichinev est aussi entré dans l’Histoire en raison de deux pogroms qui ont eu lieu au tout début du XXème siècle. Ces deux émeutes antisémites appelés pogroms de Kichinev se sont déroulés en avril 1903 et en octobre 1905.

La Moldavie est un ancien Etat de l’Union soviétique coincée entre l’Ukraine et la Roumanie. C’est aujourd’hui le pays le plus pauvre d’Europe qui se vide de ses forces vives.

Le monde juif, le Yiddishland est évidemment un monde désormais perdu qui a été décimé par la Shoah.

Robert Badinter explique les raisons qui l’ont poussé à écrire ce livre :

« Il ne s’agit ni d’un projet de Mémoires, ni d’une biographie exhaustive sur la vie à la fois romanesque et tragique d’Idiss. C’est un geste. Un geste vers mon enfance d’abord, et un geste vers mes parents ensuite. J’ai compris à ce moment-là – ce qui n’est pas sans enseignement pour notre époque – que le fait de pouvoir se dire « j’ai eu des gens bien comme parents » est un grand réconfort dans la vie.  »

C’est pour fuir la violence des pogroms de la Russie tsariste que beaucoup de juifs ont fui cette région.

Robert Badinter parle :

D’« un destin juif, européen et cruel. Son parcours relève des grandes migrations de cette période. [Ma grand-mère] fuit une Bessarabie russe dominée par le régime tsariste, avec tout ce que cela implique de violences antisémites, pour gagner Paris avant la Première Guerre mondiale. Après le dénuement des débuts, à force de travail et grâce à la prospérité des années 1920, Idiss et les siens connaîtront une aisance quasi bourgeoise, jusqu’à ce que survienne le désastre de la défaite de 1940 et de l’Occupation allemande. »

Et il raconte :

« Les fils d’Idiss, Avroum et Naftoul, partirent les premiers, vers 1907. Ils prirent la route après les pogroms meurtriers de Kichinev. Parmi les motivations de leur départ pour la France, il y a leur prise de conscience que l’antisémitisme rendait la poursuite de la vie en Bessarabie impossible. Le sionisme n’était encore qu’un rêve d’intellectuels. Pour eux, la seule solution était de s’en aller dans l’espoir de trouver les horizons de la liberté et de la dignité.

Partir, mais où ?
N’importe où vers les villes d’Europe centrale – Berlin, Vienne – et puis, au-delà, vers Paris, Londres et, bien-sûr, les Etats-Unis. Je me souviens d’une anecdote qui dit tout de l’esprit du temps. Un voisin juif vient faire ses adieux à un ami :

– « Je m’en vais.
– Mais où vas-tu ?
– Je vais à Chicago.
– C’est loin, ça…. »

Et l’autre répond : « Loin d’où ? »

Merveilleuse réplique… »

Et il parle d’une époque où la langue française et la France disposaient d’un prestige qu’elles n’ont plus aujourd’hui :

« Dans la Russie tsariste, la langue française tenait une place toute particulière. On la parlait, l’enseignait dans les lycées, les enfants grandissaient dans la culture française. On ne mesure pas l’amour et sa part de rêve qu’une grande partie de la population juive de Bessarabie portait à la France et surtout à la République. Chez les étudiants, en général les plus pauvres, la France de la Révolution française restait un exemple lumineux. Après tout, au XIXe siècle, elle était le seul pays d’Europe où un juif pouvait être titulaire de tous les droits civils et civiques. Il avait le choix de devenir, comme les autres, juge, officier ou professeur. C’était quelque chose d’inouï pour des sujets de l’empire tsariste. D’où l’expression : « Heureux comme un juif en France. » Ce propos fleurissait dans toute l’Europe. Son appel résonnait dans les profondeurs de la Russie tsariste. La réalité, hélas, n’était pas toujours aussi favorable.  »

Et il évoque aussi l’école française de cette époque :

« L’école française, jusque dans les années 1930, était une prodigieuse machine assimilatrice. C’est pour cela que M. Martin – l’instituteur de ma mère, Charlotte – me paraît symbolique. Il prenait sur lui la charge des heures supplémentaires, car il y voyait le devoir d’intégrer les petits immigrés. Tous les enfants de « débarqués » allaient à l’école ; pas question de s’y soustraire. Tout cela eut un rôle majeur dans l’intégration de générations d’étrangers dans la République, et en particulier de juifs d’Europe centrale.  »

En revanche, Lyon qu’on a appelé par la suite la capitale de la résistance ne lui a pas laissé un souvenir bienveillant :

« Oui, j’étais révolté par le spectacle de cette ville ruisselante de pétainisme. C’était bien pire qu’à Paris. Dans la capitale, la plupart des Parisiens attribuaient leurs souffrances aux Allemands. Les Lyonnais, eux, étaient plus enclins à incriminer les juifs, surtout étrangers. Il régnait une atmosphère avilissante, d’une médiocrité inouïe, marquée par l’adoration pour un vieillard comme le Maréchal qui incarnait un passé glorieux. J’étais consterné par les parades et le cérémonial ridicule qui entouraient le régime. Au lycée, les adolescents étaient rassemblés pour le salut aux couleurs et le chant en choeur de Maréchal, nous voilà ! C’était une époque d’une grande bassesse. Le cadet des fils d’Idiss, Naftoul, a été dénoncé par une voisine après la mort de ma grand-mère. A la Libération, la délatrice a été identifiée, et ma mère s’est rendue à une convocation pour la rencontrer. Elle lui demanda :

– « Mon frère était-il désagréable ?
– Non, il était très aimable.
– Alors pourquoi avoir dénoncé sa présence aux autorités ? »

Et la femme de faire cet aveu : « Mais pour les meubles ! » »

Et il conclut sur cette réflexion philosophique et historique :

« Ecrire sur Idiss, c’est exhumer un univers englouti. Une Atlantide culturelle. […]. Il m’arrive de réfléchir, au Mémorial, devant la liste interminable des victimes de la Shoah, et je suis pris de vertige devant les crimes commis, notamment à l’égard des enfants. Face à l’énigme de ce massacre des innocents, je songe que Dieu, ces jours-là, avait détourné son regard de la terre. J’ai l’impression d’emporter avec moi un monde mort, aux synagogues détruites et aux tombes éventrées. Et je me dois d’en témoigner, pour que l’oubli ne l’emporte pas tout à fait. Bien sûr, je reconstitue certains détails par l’imagination, mais j’espère avoir été fidèle à l’essentiel. A cette occasion, j’ai revécu par la pensée tout ce qu’a dû endurer Idiss, à la toute fin de sa vie, dans le Paris de 1942. Les dernières années de l’Occupation furent terribles. »

Un témoignage poignant et qui rappelle d’où nous venons et où surtout il ne faut pas retourner.

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Lundi 29 octobre 2018

« Pour moi, jusqu’à la fin de mes jours, tant que j’aurai un souffle Monsieur Faurisson, vous ne serez jamais, vous et vos pareils que des faussaires de l’Histoire.»
Robert Badinter, 12 mars 2007. 17ème chambre correctionnelle du Tribunal de Grande Instance de Paris.

Robert Faurisson est mort le 21 octobre 2018. Il fut le premier négationniste emblématique, il est mort mais ses idées perdurent. Dieudonné par exemple lui a rendu hommage.

Et parallèlement, l’antisémitisme qui s’était terré depuis la seconde guerre mondiale resurgit en Occident avec de plus en plus de vigueur.

Georges Bernanos l’avait écrit : « Hitler a déshonoré à jamais le mot antisémitisme ». Donc on ne pouvait plus rien dire.

Pour être juste avec Bernanos, cette phrase est sortie de son contexte et même s’il appartint dans sa jeunesse à l’Action Française, il ne peut pas être classé simplement parmi les anti-sémites. <Lire à ce propos la tribune de Philippe Lançon dans Libération le 2 septembre 2008>

<Même dans l’Université>, que l’on pourrait espérer épargné par ce sentiment primaire et haineux l’antisémitisme progresse.

Et aux Etats-Unis les actes antisémites sont aussi en forte progression. Un <article du Monde> nous apprend que le nombre d’actes antisémites recensés par l’Anti-Defamation League a augmenté de 57 % entre 2016 et 2017.

Et la fusillade qui a lieu ce week end et qui a fait 11 morts dans une synagogue à Pittsburgh (Pennsylvanie), samedi 27 octobre, « est probablement l’attaque la plus meurtrière contre la communauté juive de l’histoire des Etats-Unis », a estimé Jonathan Greenblatt, le directeur de l’Anti-Defamation League (ADL), principale association de lutte contre l’antisémitisme du pays. Mais cette fusillade n’est pas une attaque isolée, puisqu’il y a eu une recrudescence des actes antisémites sur le sol américain.

En France, des familles juives ne se sentant plus en sécurité dans leur quartier déménagent vers d’autres lieux.

Cette triste réalité a plusieurs causes. Dans certains milieux de gauche on explique cela par l’assimilation que font certains entre la communauté juive et la politique de l’Etat d’Israël. Ce qui ne rend l’antisémitisme ni défendable, ni justifiable.

Mais dans un certain nombre de cas, on constate qu’est de retour ce « fantasme antisémite traditionnel » du juif qui est riche et qu’on peut faire payer. Ce fut las cas du meurtre d’Ilan Halimi mais aussi d’affaires plus récentes.

Il existe des juifs riches, mais il existe aussi des musulmans riches, des protestants riches, des catholiques riches, des bouddhistes riches, des hindouistes riches et même des athées riches.

Il existe aussi des juifs pauvres <Et selon lesinrocks ce n’est pas facile de faire diffuser> un documentaire sur ce sujet.

Robert Badinter qui était l’invité du 7-9 de France Inter du vendredi 26 octobre 2018. Dans cette émission il raconte que l’entraide n’existait pas vraiment, avant-guerre, dans la communauté juive entre les quelques riches et la masse des pauvres.

Mais pour que cet antisémitisme puisse resurgir, il a fallu des hommes comme Faurisson pour nier la shoah, nier les chambres à gaz, nier le génocide juif.

Car le génocide est un crime très spécial dans l’Histoire d’homo sapiens. On tue tout le monde qui appartient à une communauté spécifique, désignée comme telle.

Il y a eu d’autres génocides, celui des arméniens, celui des tziganes, celui des Tutsis au Rwanda.

Faurisson a inventé ce concept d’ « escroquerie politico-financière » pour tenter de jeter la suspicion sur la réalité du génocide , en essayant d’expliquer que c’était un complot pour obtenir des avantages politiques et financiers.

Lors d’une émission d’ARTE, le 11 novembre 2006, Robert Badinter l’a alors traité de « faussaire de l’Histoire ».

Robert Faurisson a alors assigné en diffamation Robert Badinter pour l’avoir qualifié ainsi.

Et au centre de ce mot du jour, je voudrais partager la saine colère de Robert Badinter lors de ce procès qui fut bien sûr a son avantage.

« Tout à l’heure vous avez encore répété : « cette escroquerie politico-financière »
Alors ça veut dire quoi ? Si on traduit dans sa vérité humaine comme moi je l’ai vécu.
Ça veut dire que tout ceux qui sont morts, mes parents et les autres, tous ceux-là sont devenus les instruments conscients utilisés par tous les juifs, pour quoi faire ?

Pour arracher des réparations auxquelles ils n’auraient pas eu droit ?

Je me souviens de ma mère qui recevait de misérables indemnités dont il ne restait rien. Alors elle était quoi ? La complice d’une escroquerie politico financière ? C’était ça qu’elle faisait à cet instant-là ?

Et ses fils, nous étions quoi ? Des profiteurs, les bénéficiaires de cette escroquerie ?

Les mots ont un sens, sauf pour ceux qui les utilisent comme vous.

Pour qu’il n’y ait aucune équivoque, pour que les choses soient claires

Pour moi, jusqu’à la fin de mes jours, tant que j’aurai un souffle Monsieur Faurisson, vous ne serez jamais, vous et vos pareils que des faussaires de l’Histoire.

Des faussaires de l’Histoire et de l’Histoire la plus tragique qui soit, dont j’espère que l’Histoire tirera la leçon et gardera le souvenir ».

<Ici la vidéo de cette intervention>

Je crois qu’il faut la regarder.

France Inter avait consacré, en 2017, une émission d’« Affaires sensibles » à cet épisode et plus généralement aux faussaires de l’Histoire.

Lors de l’émission de France Inter de vendredi précité, Robert Badinter est revenu sur ce moment :

« Je me souviens de cette passion qui m’a emportée, c’était insupportable. Il m’avait assigné parce que j’avais, de mémoire, un jour, dit que la dernière affaire que j’ai plaidée dans ma vie c’était contre Faurisson et les révisionnistes, ils avaient été condamnés comme faussaires de l’histoire. Ce n’était pas faussaires de l’histoire, c’était qu’ils avaient manqué au devoir de l’historien. D’où l’assignation ».

« Mais de l’entendre, de le voir, à ce moment-là, j’ai revu tout ce que j’avais connu, j’ai mesuré l’infamie des propos révisionnistes… ma grand-mère paternelle avait près de 80 ans quand on l’a jetée dans le wagon qui l’a emmenée à Auschwitz… ça c’est l’illustration du crime contre l’humanité ».

La grand-mère paternelle est morte dans le wagon à bestiaux, pendant le voyage.

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Vendredi 26 octobre 2018

« Le prénom n’a rien d’anodin. Il touche à l’intime, et raconte infiniment plus que ce qu’on pourrait croire. »
Catherine Vincent, journaliste du Monde

Et dans l’émission de Thierry Ardisson qui aime le buzz, le polémiste Eric Zemmour lança à la chroniqueuse Hapsatou Sy :

« Votre prénom est une insulte à la France. »

Et une longue polémique s’en suivit. Dans sa rhétorique, comme dans ses provocations Eric Zemmour est absolument insupportable. Dire à quelqu’un que son prénom, le nom par lequel, dès son plus jeune âge, sa mère et son père l’ont appelé est une insulte ne peut qu’être que blessant.

Auparavant, il y avait eu ces échanges :

Hapsatou Sy : « Je m’appelle Hapsatou »

Éric Zemmour : « Eh bien votre mère a eu tort »

Hapsatou Sy : « Vous vouliez qu’elle m’appelle Marie ? »

Éric Zemmour : « Absolument, c’est exactement ce que je veux. Votre mère a eu tort (…) Corinne, ça vous irait très bien. »

Eric Zemmour voudrait que Hapsatou Sy s’appelât Corinne Sy.

Venant de lui c’est absolument inécoutable.

Mais quand Marceline Loridan-Ivens dit exactement la même chose, est-ce écoutable ?

Dans cet extrait de l’émission <de la Grande Librairie>, elle raconte certes sur un autre ton et dans un tout autre esprit que son père a tenu à donner des noms français à ses filles pour qu’elles soient pleinement françaises : Marceline, Henriette, Jacqueline et elle valide ce choix. Son père ajoutait qu’elles pourraient aussi s’appeler Sarah, Myriam, mais dans l’intime, dans la famille non dans l’espace public. Et en plus dans cet extrait, elle dit, que selon elle, c’est une erreur de ne pas le faire.

C’est une vraie question que celle de donner un prénom de la tradition du pays où on habite ou de donner un prénom conforme à ses origines ethniques ou religieuses.

Je n’ai pas d’avis tranché sur ce sujet.

Mais ce qui est certain, c’est comme l’écrit la journaliste du Monde, Catherine Vincent dans son article au sujet du prénom : « Le prénom n’a rien d’anodin » :

« Moins anodin qu’on ne pourrait le croire, le prénom en dit long sur l’époque et le lieu où nous sommes nés et sur ceux qui nous l’ont donné. […] le prénom n’a rien d’anodin. Il touche à l’intime, et raconte infiniment plus que ce qu’on pourrait croire. Sur nous-mêmes, sur ceux qui nous l’ont donné, sur l’époque et le lieu où nous sommes nés, sur la classe à laquelle nous appartenons – en un mot, sur notre histoire privée et publique. »

Pendant longtemps, en Occident, le choix du prénom suivait des règles et des contraintes fortes

« Dans notre culture occidentale, le choix fut longtemps plus restreint. Le prénom avait pour rôle de porter un message familial et ­social. Et surtout, de désigner le descendant qui assurerait la survie économique de la ­lignée – ce qui impliquait la sauvegarde du patrimoine et la concentration des capitaux.

Dans une étude menée au début des années 1980, l’anthropologue Bernard Vernier a montré comment était autrefois régi le système de parenté de Karpathos, une île grecque du Dodécanèse. Dans chaque famille, le premier-né des garçons héritait de son père et portait le prénom de son grand-père paternel, tandis que la première-née des filles héritait de sa mère et portait le prénom de sa grand-mère maternelle – les prénoms attribués aux suivants provenant ensuite alternativement du stock paternel ou maternel.»

La révolution française a créé un service d’état civil indépendant de l’Église et a vraiment créé le « prénom ». Avant il s’appelait « le nom de baptême ». D’ailleurs les gens du peuple ne fêtaient pas l’anniversaire de leur naissance car il n’en connaissait pas la date. La date qui était portée dans les registres de l’église était la date du baptême. Et ce qui était fêté, c’était la fête du Saint dont on portait le nom :

« Qu’il concerne l’aîné ou les cadets, le choix du prénom, pendant longtemps, a donc été ­ étroitement contraint par l’histoire familiale – mais aussi par l’Église. En France, il faut d’ailleurs attendre 1792, et la sécularisation de l’état civil, pour que le terme même de « prénom » commence à s’imposer : on parlait jusqu’alors de « nom de baptême ».

Historiquement, le nom de baptême avait été imposé par l’Église chrétienne dès les premiers siècles de notre ère, remplaçant ainsi l’usage romain des noms multiples. Dans un premier temps, les parents purent choisir ­librement le nom de baptême de leurs ­enfants. Puis, à partir du Xe siècle, il leur fallut exclusivement piocher dans le registre des saints, le martyrologe. »

« Avec l’école obligatoire, le service militaire et l’établissement de carnets d’identité, le XIXe siècle instaure progressivement l’usage d’un seul nom et d’un seul prénom – lequel nous définit désormais dans toutes les situations.

S’il n’est plus forcément tiré du martyrologe, il n’en reste pas moins, à cette époque, encadré de façon stricte par la loi du 11 germinal an XI (1er avril 1803), qui autorise seulement « les noms en usage dans les différents calendriers, et ceux des personnages connus de l’histoire ancienne ». »

« Deux siècles plus tard, la situation a changé du tout au tout ! Les prénoms s’inventent, se composent, viennent d’ailleurs, prennent des consonances exotiques au libre choix des ­parents. Il faut attendre 1993 pour que cette évolution soit inscrite dans notre code civil, qui ne restreint désormais ce choix qu’a posteriori, sur intervention du procureur de la ­ République, lorsque ces prénoms paraissent à l’officier de l’état civil « contraires à l’intérêt de l’enfant ou au droit des tiers à voir protéger leur patronyme ». Mais la libéralisation du droit a commencé bien avant, qui donne progressivement, depuis les années 1950, la maîtrise du choix aux parents plutôt qu’à l’Etat. »

Le prénom dit aussi quelque chose de la classe sociale :

« Certains – Astrid, Diane, Stanislas – restent majoritairement cantonnés aux beaux quartiers, d’autres sont plébiscités par les classes populaires : ce sont souvent des prénoms anglo-saxons rendus célèbres par les séries américaines, comme Dylan ou Kevin.

Baptiste Coulmont, qui calcule chaque année le taux de mentions « très bien » obtenues par les ­candidats au baccalauréat, observe ainsi qu’en 2016, plus d’un quart des candidates prénommées Esther ou Diane ont obtenu une mention « très bien », soit dix fois plus que les candidats prénommés Steven ou Sofiane. […]

Le prénom reflète partiellement la hiérarchie sociale, et donc la chance de réussite des uns et des autres. Et si nombre d’entre eux traversent toutes les couches ­sociales, ils ne le font pas au hasard, mais ­selon une dynamique bien précise.

Dans un article publié en 1986 sous le titre « Les enfants de Michel et Martine Dupont s’appellent Nicolas et Céline », Guy Desplanques, démographe à l’Insee, montrait ainsi, sur la base des prénoms à la mode, une stratification sociale des goûts. « La diffusion d’un prénom commence dans les couches sociales élevées et moyennes, notait-il. Puis les autres groupes sociaux emboîtent le pas : d’abord les professions intermédiaires et les artisans et commerçants, puis les employés et les ouvriers, enfin, avec un peu de retard, les agriculteurs. » »

Et la journaliste en arrive enfin à la manière dont les parents issus de l’immigration nomment leurs enfants :

«C’est dans ce contexte touffu qu’il faut analyser la manière dont les immigrés, les enfants d’immigrés et petits-enfants d’immigrés nomment leur descendance. […]

Dans un numéro de la revue Annales de ­démographie historique (« Nommer : enjeux symboliques, sociaux et politiques », 2016, n° 131), Cyril Grange, enseignant-chercheur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et spécialiste de la parenté, rappelle les quatre scénarios principaux auxquels peuvent être confrontées les populations étrangères dans leur pays d’accueil :

  • l’acculturation forcée (exemple : en 1984, la ­direction du Parti communiste bulgare ­obligea tous les Turcs à « bulgariser » leurs noms) ;
  • la ségrégation forcée (dans l’Allemagne nazie, les juifs n’ayant pas un prénom permettant de les distinguer comme tels ­durent y adjoindre le prénom Israël pour les hommes, Sarah pour les femmes) ;
  • l’acculturation volontaire (adoption sans contrainte de prénoms issus du groupe ethnique dominant) ;
  • la ségrégation volontaire (désir d’une minorité d’exprimer son identité au travers de prénoms ethniques).

Dans nos sociétés libérales, le scénario de l’acculturation volontaire est, de loin, le plus fréquent : en une génération, deux tout au plus, les familles choisissent majoritairement des prénoms en vigueur dans leur pays d’accueil.

Et la journaliste conclut avec une histoire particulière qui concerne le « métèque » Moustaki et son admiration pour Brassens

« Dans un entretien donné à Libération à l’occasion de la sortie de son ouvrage La Méditerranée. Mer de nos langues (CNRS Editions, 2016), le linguiste Louis-Jean Calvet évoquait ainsi les pérégrinations de celui de son ami Moustaki. « Né à Alexandrie d’une famille juive grecque mais de langue italienne, baptisé Giuseppe par ses parents, inscrit à l’état civil égyptien sous le nom de Youssef, appelé à l’école française Joseph, puis Jo, un diminutif qui a fait croire, lorsqu’il est arrivé en France, qu’il s’appelait Georges, ce qu’il a laissé faire par admiration pour Brassens. » »

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Jeudi 25 octobre 2018

« Ce n’est pas de la faute des évêques si Jésus n’a choisi que des hommes comme apôtres »
Un participant au dernier synode de l’Eglise catholique qui a permis à des religieuses de participer sur le thème « la place des femmes dans l’Eglise et l’éducation des jeunes filles », mais sans droit de vote et presqu’aucun espace pour parler

Sur France Inter, Giulia Foïs réalise une chronique hebdomadaire, dans laquelle elle s’intéresse aux questions liées au genre.

Le mardi 23 octobre 2018 elle a fait une chronique sur différents sujets et je voudrai en partager un avec vous, concernant les femmes, l’église catholique et la lente évolution de cette dernière par rapport aux premières.

Et nous apprenons ainsi qu’a eu lieu, la semaine dernière un synode quasi révolutionnaire dans l’Eglise Catholique.

Pour savoir exactement ce que signifie synode, je me suis tourné vers des spécialistes, à savoir des journalistes du quotidien « La Croix », qui pose justement cette question : Qu’est-ce qu’un synode?

Nous apprenons donc que dans la tradition de l’Eglise, le synode est une assemblée d’évêques en principe et c’est un organe consultatif pour le Pape. Pour être complet sa signification est plus large car il peut s’agir d’une assemblée locale, un synode diocésain, qui regroupe des ecclésiastiques de plus basse hiérarchie que les évêques.

Par ailleurs, les autres religions chrétiennes protestantes et orthodoxes connaissent aussi des assemblées appelées synodes avec une signification un peu différente. Pour en savoir un peu plus, il faut aller sur Wikipedia.

Revenons aux explications du synode catholique par « La Croix »

« Le mot synode vient du grec. Il est formé de odos (chemin) et sun (ensemble). Il signifie « faire route ensemble » mais également « franchir un même seuil », « habiter ensemble« , donc se réunir. Le synode (ou le concile) désigne dans l’Église une assemblée réunie pour délibérer et prendre des décisions en matière de doctrine ou de discipline. […]

Il ne faut pas confondre le synode avec le concile qui a un caractère œcuménique et au cours duquel tous les évêques du monde sont appelés à participer. Lors d’un concile, les évêques abordent les questions qu’ils souhaitent et leur vote a autorité sur les décisions du pape. »

Pourquoi ce dernier synode fut il révolutionnaire ?

Parce que jusqu’à présent, « faire route ensemble », « habiter ensemble » signifiait dans la tradition catholique : être ensemble sans présence féminine.

Normal, me direz-vous puisqu’il s’agit d’évêques et que les catholiques veulent des évêques du genre masculin.

Ce n’est pas aussi simple, puisque depuis Paul VI, peuvent participer, toujours selon « La Croix » :

« Des religieux, des recteurs et des dirigeants de mouvements et d’associations nommés par le pape en qualité de pères synodaux et d’experts. »

Et donc ce qui fut révolutionnaire, c’est que des femmes ont été enfin invitées.

Mais, s’il y a révolution, il y a révolution lente.

Voici ce qu’en dit Giulia Foïs

«  Réunis en synode, en fin de semaine dernière, à Rome, les évêques ont invité des religieuses à se joindre au débat…
Eh ben oui…
Comme quoi, on peut porter calotte et accorder aux femmes le droit de porter cerveau. Le droit de s’en servir, même, surtout  quand ça les concerne directement.

Le thème du synode ?
La place des femmes dans l’église, l’éducation des jeunes filles, la « nécessaire lutte, je cite, contre la culture machiste » du dogme et de l’institution…
Du coup, les femmes étaient là, cette fois.
Elles étaient au moins… Oh ! Douze, les religieuses. Soit 10% des participants.

Ok, ce n’est pas beaucoup, mais elles ont pu parler.
A la pause-café, notamment, disait l’une d’entre elle à l’AFP.
Alors évidemment, comme seuls les hommes ont le droit de vote au synode, elles n’ont pas eu leur mot à dire sur le texte final…

Une pétition a bien circulé pour ouvrir le vote aux femmes…
Mais bon, comme le rappelait l’un des participants : ce n’est pas de la faute des évêques si Jésus n’a choisi que des hommes comme apôtres.
Ben oui.
Et la pomme, ce n’est pas la faute d’Adam non plus, ok ?
Mais baste, point de polémique au Vatican de grâce.
Réjouissons-nous qu’elles aient été invitées à participer.
Parce que du coup, elles ont tout bien écouté quand les hommes ont parlé. »

Vous allez me dire que c’est de nouveau la question de notre regard du verre à moitié vide ou du verre à moitié plein.

 

A vrai dire, pour moi je verrai plutôt un verre quasi vide, ou un verre presque pas rempli.

L’Église n’a pas inventé la société patriarcale, mais y a très largement contribué et a permis de l’entretenir.

C’est une de ses tares, parmi d’autres.

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Mercredi 24 octobre 2018

« Dans des sociétés grisonnantes, le poids politique des personnes âgées augmentera constamment et dans des économies en mutation rapide, leur capacité à s’adapter périclitera »
Edoardo Campanella

Brice Couturier a lors de sa chronique du 19 octobre 2018 évoqué un article d’un universitaire espagnol Edoardo Campanella qui explique une partie de la montée du populisme dans les pays occidentaux par l’attitude d’une majorité de seniors dont le poids démographique est de plus en plus prégnant dans le corps électoral de nos démocraties.

La réalité électorale est que les jeunes générations se désintéressent en grande partie du processus électoral qu’ils estiment sans grand intérêt.

Contrairement aux personnes âgées qui continuent à accomplir leur devoir d’électeur bien davantage que leurs enfants et petits-enfants.

A cette réalité comportementale, s’ajoute le fait que leur nombre devient intrinsèquement plus important du fait du vieillissement démographique des Européens.

Edoardo Campanelle explique dans son article « Le populisme des retraités va-t-il s’installer ? » sur le site de « project-syndicate » :

« Le populisme de droite qui a surgi ces dernières années dans de nombreuses démocraties occidentales pourrait durer bien plus qu’un feu de paille dans le paysage politique. Au-delà de la crise économique mondiale déclenchée en 2008 puis de la crise migratoire, qui créèrent toutes deux le terreau fertile des partis populistes, le vieillissement de la population occidentale va continuer d’infléchir les dynamiques politiques en faveur des populistes.

Il apparaît, en effet, que les électeurs âgés sont plutôt sympathisants des mouvements nationalistes.

Au Royaume-Uni, les personnes âgées ont voté massivement en faveur du départ de l’Union européenne, et ce sont elles qui, aux États-Unis, ont offert la présidence à Donald Trump. Ni le parti Droit et justice (PiS) en Pologne, ni le Fidesz en Hongrie ne seraient parvenus au pouvoir sans le soutien enthousiaste des plus vieux. Et en Italie, la Ligue doit son succès, en bonne part, à la façon dont elle a su exploiter le mécontentement du troisième âge dans le Nord. »

Il reconnait cependant qu’il existe des exceptions à cette règle, notamment en France et au Brésil :

« Seule Marine Le Pen, du Rassemblement national (ex Front national) en France – ainsi, peut-être, que Jair Bolsonaro au Brésil – peut compter, parmi les populistes de l’heure, sur le soutien des jeunes électeurs. »

En France au premier tour, Macron a réalisé un score de 23,7% mais les 60-69 ans ont voté à 26 % pour lui et ceux de 70 ans et plus à 27%. Il faut noter que ce dernier vote (celui des 70 ans et plus) s’était porté quasi majoritairement sur Fillon (45%). En France, les plus de 70 ans ont donc voté massivement (72% quand même) pour les deux candidats qui souhaitaient le plus réformer ou s’attaquer à l’Etat providence, vous choisirez le verbe qui vous va le mieux selon vos convictions politiques.

On pourrait aussi dire que c’était les deux candidats qui rassuraient le plus ou inquiétaient le moins, le monde économique.

Mais la France fait, pour l’instant encore, figure d’exception selon Edoardo Campanelle :

« Le plus probable est qu’un sentiment croissant d’insécurité pousse les plus âgés dans les bras des populistes. Si l’on met de côtés les particularismes de chaque pays, les partis nationalistes proposent tous de contenir les forces de la mondialisation, qui affectent plus que les autres les personnes âgées. »

Dans la plupart des autres pays, les personnes âgées ne sont pas vraiment en phase avec les aspirations des leaders économiques et plutôt que des réformes de l’état social, ils réclameraient selon l’universitaire espagnol plutôt davantage d’autorité et de fermeté pour lutter contre l’insécurité et l’immigration.

Campanelle pointe trois raisons

  • L’attachement aux valeurs traditionnelles et à un monde connu qui leur parait trop bousculé par l’apport d’immigrés venant d’autres civilisations ;
  • La peur des travailleurs vieux d’être exclus du marché du travail et ne plus trouver leur place dans le monde économique d’aujourd’hui ;

« De même, la mondialisation et le progrès technologique perturbent souvent les industries traditionnelles ou qui reposent sur un savoir-faire, où l’expérience est un facteur d’emploi. L’essor de l’économie numérique, où dominent les trentenaires, voire les moins de trente ans, relègue aussi vers les marges les travailleurs plus vieux. Mais à la différence d’autrefois, les systèmes de retraite, qui se décomposent, ne peuvent plus absorber ces chocs du marché du travail. En conséquence, les travailleurs les plus vieux qui perdent leur emploi sont condamnés au chômage de longue durée.  »

Enfin, la crainte, qui n’est pas infondée, sur la pérennité et le niveau des pensions de retraite :

« En outre, les retraités ont aujourd’hui des raisons de craindre la menace pour leurs pensions que représentent leurs propres enfants. Les jeunes, insatisfaits de systèmes économiques qui jouent clairement en faveur des retraités, commencent à revendiquer une redistribution plus équitable entre générations de ressources devenues plus rares. Ainsi le Mouvement 5 étoiles italien, qui gouverne en coalition avec la Ligue, a-t-il récemment appelé à la création d’un « revenu citoyen », qui serait octroyé à toute personne au chômage, sans critère d’âge. Alors que les populistes de droite attirent à eux les électeurs âgés, les populistes de gauche ont gagné des partisans dans les générations plus jeunes. »

L’ensemble de ces « préoccupations » qui sont réelles constitue pour les partis politiques nationalistes une ressource dont ils usent pour convaincre l’électorat âgé de voter pour eux :

« De ce fait, les politiciens nationalistes recourent souvent à une rhétorique de la nostalgie, grâce à laquelle ils mobilisent leurs partisans âgés. Pour sa part, Trump a promis de ramener des emplois dans la « ceinture de la rouille », qui fut autrefois le centre de l’industrie manufacturière américaine. De même, on ne saurait trouver de symbole plus clair de la résistance au changement que le mur qu’il propose de construire à la frontière des États-Unis et du Mexique. Et la répression qu’il a engagée contre l’immigration illégale ainsi que l’interdiction d’entrer aux États-Unis imposée aux ressortissants de pays à majorité musulmane montrent son adhésion à une nation américaine « pure ».

En Europe continentale, les populistes de droite veulent eux aussi revenir en arrière, au temps d’avant l’euro et de l’espace Schengen de libre circulation dans la plupart des pays de l’Union. Et ils tentent de séduire directement les électeurs âgés en promettant d’abaisser l’âge de la retraite et d’augmenter les pensions (ce sont deux mesures phares de la Ligue italienne). »

On ne peut que souscrire à l’expression du défi qui se pose aux sociétés modernes :

Quoi qu’il en soit, la vague populiste est à tel point gonflée par la démographie qu’elle n’est probablement pas prête d’atteindre son point culminant. Dans des sociétés grisonnantes, le poids politique des personnes âgées augmentera constamment ; et dans des économies en mutation rapide, leur capacité à s’adapter périclitera. Les électeurs les plus vieux demanderont par conséquent de plus en plus de sécurité socio-économique, et des populistes irresponsables attendront en embuscade pour s’attirer leurs bonnes grâces.

Edoardo Campanelle se pose la question de ce qu’il convient de faire. Sa vision libérale plairait probablement à Emmanuel Macron puisqu’il donne l’injonction aux « personnes âgées » de se prendre en charge et d’être prêt de faire face aux perturbations actuelles, la politique devant simplement les aider à réaliser ces objectifs.

« Peut-on faire quelque chose ? Pour contenir la marée nationaliste, les partis traditionnels doivent instamment élaborer un nouveau pacte social qui puisse répondre au sentiment d’insécurité croissant des électeurs les plus vieux. Ils devront trouver un meilleur équilibre entre ouverture et protection, innovation et régulation ; et ils devront le faire sans tomber dans le piège régressif tendu par les populistes.

La réponse ne réside pas dans l’étouffement des forces de la mondialisation, mais dans la capacité à les rendre plus tolérables. Les citoyens de tous âges doivent être prêts à faire face aux perturbations actuelles et futures. En ce sens, il est préférable d’aider les personnes âgées à se prendre en charge plutôt que de se contenter de les protéger. Pour la plupart, les économies avancées ne pourront tout simplement pas se permettre d’allouer de nouvelles et énormes prestations à un groupe d’intérêts surdimensionné. Qui plus est, les mesures qui rendent les gens dépendants de quelque forme que ce soit de soutien extérieur posent, pour le moins, un problème moral.

Au lieu de cela, les gouvernements devraient s’attacher à renforcer les qualifications de la main-d’œuvre âgée, en créant plus d’opportunités pour qu’anciennes et jeunes générations puissent travailler ensemble, et en responsabilisant les perturbateurs du marché du travail sur les conséquences socio-économiques de leur activité. Les aides aux plus vulnérables ne devraient être accordées qu’en dernier ressort. »

La solution n’est certes pas simple.

Et je crains que cette prédiction : « ,Les économies avancées ne pourront tout simplement pas se permettre d’allouer de nouvelles et énormes prestations à un groupe d’intérêts surdimensionné. » se réalise.

Mais la capacité de s’adapter des personnes âgées dont parle Campanelle doit quand même être observée avec bienveillance.

La question qui se pose de plus en plus est de savoir quelle place la société laisse aux vieux.

Dans le monde du travail déjà cette question se pose, je ne crois pas raisonnable de croire qu’une personne de 30 ans et une personne de 60 ans soient interchangeables. Certes il faut s’adapter le mieux qu’on peut, mais je pense que si on suit simplement les conseils de cet universitaire espagnol et on laisse faire les règles de l’économie moderne on trouvera assez rapidement que l’employé de 60 ans n’est pas assez compétitif et que le mieux s’est de s’en débarrasser au plus vite. Le marché de l’emploi fonctionne d’ailleurs ainsi en grande partie.

Il faut réfléchir à la place des vieux dans une société qui vieillit. Et pas seulement dire qu’ils n’ont qu’à faire comme les jeunes.

Sinon je pense que les forces nationalistes et populistes verront s’ouvrir des boulevards à leurs ambitions politiques.

Et hélas, ils ne disposent d’aucune solution raisonnable et pérenne.

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Mardi 23 octobre 2018

« Que nous apprend le cancer sur la vie ?»
Réflexions personnelles sur cette maladie

Le cancer fait mourir beaucoup de personnes autour de nous et porte en lui un imaginaire inquiétant.

C’est aussi une réalité, j’évoquais hier notre amie Françoise, il y a quelques années notre amie Cécile fut également emportée par ce mal et beaucoup plus tôt dans son histoire de vie.

Je poursuis, depuis quelques années, moi-même, une histoire intime avec cette maladie.

Parmi vous, il en est qui ont perdu des êtres aimés que la science actuelle des hommes n’a pas su prémunir d’une fin prématurée.

C’est bien sûr très encourageant quand on apprend que les recherches récentes offrent de nouvelles pistes de guérison qui viennent d’être honorées : Lundi 1er octobre, le prix Nobel de médecine 2018 a été décerné conjointement à l’Américain James P. Allison et au Japonais Tasuku Honjo pour leurs travaux sur l’immunothérapie.

Mais ce n’est pas de cette lutte scientifique contre la maladie que je souhaite parler aujourd’hui, ni d’explications scientifiques sur l’apparition et le développement du cancer. Dans le mot du jour du 29 septembre 2017, j’avais indiqué ce <Lien> vers une vidéo du site « science étonnante » dans laquelle, le créateur de ce site David Louapre était allé interroger des médecins de l’Institut Gustave Roussy.

Mon propos tente d’approcher une réflexion philosophique.

Je me souviens que très jeune et encore très peu préoccupé par cette maladie, avoir entendu parler un professeur de médecine qui d’après mes souvenirs était le professeur Jean Bernard.

Et ce qu’il a dit m’a beaucoup marqué, même si je n’en avais approfondi la signification.

Il avait exprimé cette réalité qu’il voyait dans les laboratoires :

« Qu’est-ce que le cancer en fin de compte ? Ce sont des cellules qui ne veulent pas mourir. Nous avons dans nos laboratoires des cellules cancéreuses, prélevées sur des humains qui sont morts depuis de nombreuses années. »

Le cancer ce sont des cellules qui ne veulent pas mourir !

Elles se reproduisent à un rythme accéléré et ne meurent pas en proportion.

Ce sont des parties, des éléments d’un corps global, d’un corps humain ou animal.

Ces éléments ne veulent pas mourir et de ce fait, ils font mourir le corps dont ils ne sont qu’un élément.

Alors je ne peux pas m’empêcher de penser à cette catégorie de transhumanistes qui ne veulent pas mourir, qui poursuivent le fantasme de Gilgamesh celui de devenir immortel ou a-mortel.

Un article de « Science et vie » pose cette question : « Pourquoi meurt-on ? ».

« Comment expliquer qu’on ait été mis au monde pour, un jour, mourir ? […] Au fil des générations, la sélection naturelle n’aurait-elle pas dû éliminer les gènes qui, in fine, nous sont fatals ? Là réside justement le secret. […]

Car si mourir paraît inacceptable au niveau de l’individu, c’est tout le contraire à l’échelle de l’espèce : si nous mourons, c’est parce que la finalité de la vie n’est pas sa préservation, mais sa perpétuation.

Une fois que l’individu a rempli sa mission de reproduction, la sélection naturelle ne le préserve plus. En sorte, c’est notre faculté à donner la vie qui, mécaniquement, signe notre arrêt de mort.

Pour comprendre cette surprenante conclusion, il faut avoir à l’esprit une loi intangible : au sein d’une même espèce, entre un individu doté d’une faible longévité mais se reproduisant abondamment, et un individu vivant longtemps tout en se reproduisant peu, le premier obtiendra les faveurs de la sélection naturelle, via une diffusion plus importante de ses gènes au cours des générations.

[…] En tout cas, dès que les organismes vivants ne sont plus capables de se reproduire, la sélection naturelle laisse s’accumuler les mutations délétères dans leurs génomes, lesquelles les mènent à une mort inéluctable.

[…] Si nous mourons, c’est pour mieux donner la vie. Tel est le véritable paradoxe de notre finitude. »

Les êtres vivants que nous sommes ont vocation à se reproduire et à survivre par leur descendance.

C’est à nouveau ce combat entre l’Ego et le Nous, le Nous de l’espèce.

Il existe même des espèces qui meurent en se reproduisant. On pense à la mante religieuse qui au terme de l’accouplement voit la femelle dévorer le mâle. Il en existe d’autres comme certains marsupiaux qui s’épuisent lors d’une frénésie d’accouplement :

« Certains d’entre eux se reproduisent avec différentes femelles pendant de longues heures et finissent par mourir d’épuisement. Selon des chercheurs australiens, ce comportement sexuel particulier leur permettrait de fertiliser le plus grand nombre de femelles possible et d’assurer ainsi leur descendance. »

Tout comportement excessif est déraisonnable.

Je crois que nous avons raison d’aspirer à une belle et longue vie qui ne soit pas brisée prématurément par une maladie brutale.

Les scientifiques et les médecins sont donc légitimes à chercher des moyens pour essayer de réaliser ces objectifs.

Mais lorsque le cofondateur de PayPal : Peter Thiel  dit

« Je pense qu’il y a probablement trois grandes façons d’aborder la mort. L’accepter, la nier ou la combattre. Je crois que notre société est dominée par des gens qui sont dans le déni ou l’acceptation ; pour ma part je préfère la combattre. »

(cité par Harari)

Je crois qu’il a tort. Il faut accepter la mort, sans cela nous nous comportons comme un cancer pour notre espèce.

Je finirai ce mot du jour un peu âpre par une reproduction du tableau de Gustav Klimt : « La Vie et la Mort » achevé en 1916.


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Lundi 22 octobre 2018

« Une enfance heureuse »
Marie-Françoise Seyler

Nous vivons une époque de mutation considérable mais ce n’est pas la première fois que notre société a été confrontée à ce type d’évolution : d’un monde connu vers un nouveau monde.

Ce fut le cas de nos ainés qui venaient du monde rural et se sont intégrés dans le monde urbain, c’est ce qu’on a appelé l’exode rural.

Wikipédia nous apprend que c’est entre 1850 et 1860 que la population rurale française avait atteint son maximum (en valeur absolue) avec 26,8 millions de ruraux. À partir de cette date, les effectifs de la population rurale ont commencé à décroître en France. La France a d’ailleurs connu un exode rural plus tardif que les autres pays d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord.

Pour Marie-Françoise Seyler que nous appelions Françoise, cet exode fut encore plus tardif puisqu’elle raconte dans ce livre « Une enfance heureuse » le début de sa vie au milieu du XXème siècle dans une famille agricole vivant dans un village au pays de Bitche : Petit-Réderging.

Elle raconte comment pour financer les études d’un enfant, son père vendait une bête et la réalité de la vie villageoise de cette époque.

Dans la préface de ce livre son frère Jean-Marie, relate comment il expliquait à ses enfants : « J’ai connu le Moyen Âge ».

J’ai rencontré Françoise en 1976, en arrivant à Strasbourg pour poursuivre des études.

Annie a rencontré Françoise un an plus tard.

Parfois Annie et moi nous croisions dans la maison de Françoise, sans jamais nous remarquer.

Après plus de 10 ans, en 1988, Françoise a conseillé à Annie de s’intéresser à moi et depuis nous vivons ensemble.

Lorsque chacun de nos enfants est né, c’est Françoise qui est venu pour nous aider, nous conseiller et être là tout simplement.

C’est encore elle qui nous a appris et a fait avec nous les merveilleux gâteaux de Noël alsacien.

Et au-delà du matériel, nous avons échangé tant de choses immatérielles lors de nos rencontres dans lesquelles sa bienveillance, son humanisme, son éthique étaient comme un phare qui permettait d’éclairer la route.

Michel Rocard a écrit : « Dans les cinq plus beaux moments d’une vie, il y a un (ou des) coup(s) de foudre amoureux, la naissance d’un enfant, une belle performance artistique ou professionnelle, un exploit sportif, un voyage magnifique, enfin n’importe quoi, mais jamais une satisfaction liée à l’argent. »

C’est ainsi qu’Annie et moi avons vécu l’amitié de Françoise : un des plus beaux moments de notre vie.

Pendant de nombreuses années elle a affronté son terrible cancer, les yeux ouverts plein de lucidité et de force. Elle continuait à voyager, à faire de longues randonnées et finalement aussi écrire.

Puisqu’elle a écrit un autre livre sur la vie d’antan à la campagne : « couleurs des saisons » et un roman toujours sur ce sujet du lien entre le monde rural d’hier et le monde d’aujourd’hui : « Le nouveau monde d’Anna », un autre livre a été écrit et devrait être édité prochainement.

Jusque dans son dernier combat avec la mort, elle fut pour nous un exemple et une leçon de vie. Sa cérémonie d’Adieu eut lieu le jour où j’entrais dans ma soixantième année.

Le vrai tombeau des morts est le cœur des vivants.

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