Mardi 7 avril 2026

« Quand un clown s’installe dans un palais, il ne devient pas roi. C’est le palais qui devient cirque ! »
Proverbe turc cité par le sénateur Claude Malhuret

Le sénateur Claude Malhuret possède le sens des formules. Souvent ses analyses et opinions tranchées me semblent d’une grande pertinence. Cette fois, c’était lors de son intervention du 25 mars qu’il a utilisé ce proverbe turc qui décrit si bien ce qui se passe à la Maison Blanche.

Je reprends les termes de Philippe Corbé dans son dernier Zeitgeist du 6 avril pour relater la dernière sortie ou « énormité » ( j’avoue ne pas savoir quels mots utiliser) de cet héritier qui a fait faillite à de multiples reprises et qui est peut être en train de faire de même avec les États-Unis voire le monde.

Message de Trump

Corbé écrit : « L’histoire retiendra qu’il était à peine passé 8 h en ce dimanche pascal, quand les chrétiens aux États-Unis et à travers le monde s’apprêtaient à célébrer la résurrection du Christ, que le président a séché la messe à laquelle il était prévu qu’il assiste pour louer Allah sur son réseau social, au milieu d’insultes vulgaires et de menaces de crimes de guerre. » :

« Mardi sera le jour des centrales électriques, et le jour des ponts, tout en un, en Iran.
Ouvrez ce putain de détroit, bande de bâtards dingues, sinon vous allez vivre en enfer.
REGARDEZ BIEN !
Louange à Allah.
Président DONALD J. TRUMP” »

Que dire ?

Certains s’arrêtent à « Praise be to Allah » en soulignant l’incongruité de cette invocation religieuse dans ce message ordurier. Oui que dire ? Ce clown serait-il, en plus, un malade mental ? Un déséquilibré à la tête de l’armée la plus puissante du monde et possédant une puissance destructrice qui pourrait annihiler toute vie humaine sur terre ?

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Si on essaye d’oublier le langage vulgaire et la pauvreté abyssale de la sémantique pratiquée, que dit le président des États-Unis : il veut faire détruire les ponts et les centrales électriques de l’Iran. Zeitgeist cite le New York Times :

« Selon les Conventions de Genève, frapper des centrales électriques et des ponts utilisés principalement par des civils est interdit ; ils ne sont pas considérés comme des cibles militaires. Des responsables de l’administration commencent déjà à faire valoir que les viser ne constituerait pas un crime de guerre, car ils sont également essentiels aux programmes de missiles et nucléaire. Mais cette faille pourrait s’appliquer à presque n’importe quelle infrastructure civile, y compris les réserves d’eau. »

Trump a dit qu’il n’était pas intéressé par le droit international et que seule sa propre moralité pouvait lui fixer des limites. Il me semble qu’associer Trump et moralité constitue un oxymore. Même du point de vue de la religion, nous sommes au delà de la confusion, dans une sorte d’entropie sans limite. Je lis sur le site de Paris Match :

« Ce mercredi 1er avril, lors d’un déjeuner organisé à la Maison Blanche pour célébrer la semaine sainte, sa conseillère spirituelle Paula White-Cain, célèbre pasteure et télévangéliste, ne lésinait pas sur la comparaison. « À travers sa mort et sa résurrection (Jésus-Christ) fait preuve devant nous d’un grand leadership. (…) Monsieur le Président, personne n’a autant que vous payé le prix » du sacrifice, a-t-elle ainsi lancé. « Cela vous a presque coûté la vie. Vous avez été trahi, arrêté et faussement accusé. C’est un schéma familier que notre Seigneur nous a montré. Mais cela ne s’est pas arrêté là pour lui, et cela ne s’est pas arrêté là pour vous. Parce qu’il est ressuscité, vous vous êtes relevé. Parce qu’il a vaincu, vous avez vaincu. » D’un air humble, Trump, debout derrière elle, buvait ses paroles.
Comme le tout-puissant, « Saint Donald » aurait donc vécu un chemin de croix pour résister à ses ennemis (juges, médias…) et se faire réélire président. Beaucoup, parmi les ultra-conservateurs de son électorat, le croient. Et c’est aussi, peu ou prou, la thèse de Paula White-Cain, qui occupe le poste très officiel de « directrice du bureau de la foi à la Maison Blanche
»

Prière dans le bureau Ovale en mars 2026

Selon ses courtisanes et courtisans, Trump serait une sorte de Christ, un homme profondément imprégné de foi chrétienne. Mais le jour le plus sacré de la religion chrétienne, le dimanche de Pâques, l’histrion de Mar-a-Lago ne se rend pas à la messe. Zeitgeist nous décrit sa matinée :

«  Pendant ce temps-là, en ce matin de Pâques, pendant que des millions d’Américains se rendent à l’église, le président fait tout autre chose. Il appelle plusieurs journalistes au téléphone, dont des reporters de Fox News, Axios, The Hill, ABC News, et bien d’autres, pour leur parler de son ultimatum lancé à l’Iran. Puis, à défaut d’aller à la messe comme c’était prévu en ce jour le plus sacré pour les chrétiens, il entreprend une étrange tournée de la capitale fédérale, où il était exceptionnellement resté pour ce week-end pascal. Une curieuse procession en cortège présidentiel avance lentement autour de Memorial Circle, non loin de ce pont où il rêve de faire ériger une arche à sa propre gloire. Puis le cortège roule lentement jusqu’à son golf en Virginie, de l’autre côté du Potomac.»

Je pourrais continuer à narrer ses grossièretés notamment à l’égard de ses alliés, ses mensonges, ses revirements, sa brutalité. Vous les connaissez aussi bien que moi.

Philippe Corbé dans son livre « Arme de distraction massive », explique que Trump utilise ses mensonges, sa grossièreté pour sidérer tous les jours et ainsi créer de la distraction, détourner l’attention pour lui permettre d’agir dans les domaines qui lui paraissent importants.

Force est de constater que cela ne fonctionne pas bien dans la guerre contre l’Iran. On attribue à Sun Tzu, l’auteur de « l’Art de la guerre » cette prophétie :  « La stratégie sans tactique est la voie la plus lente vers la victoire. La tactique sans stratégie est le bruit avant la défaite. ». Sur le plan intérieur, il semble aussi que sa politique n’a pas les résultats attendus par une grande part des américains qui l’ont élu.

Sur le plan mondial, il décrédibilise la parole et la position des États-Unis. Pour Dominique Moïsi, sa politique a pour conséquence principale de renforcer la Chine qui apparait comme une force de stabilité. Alors s’il y a un plan caché, ce serait par des délits d’initié permettre à des proches de s’enrichir et permettre aux entreprises de la tech américaine ainsi que de l’IA de progresser sans limite et sans régulation.

Normalement, les élections de novembre 2026 devraient conduire à une défaite nette et permettre aux démocrates de gagner la majorité du pouvoir législatif pour assurer un contre-pouvoir efficace à l’hubris de cet autocrate. Mais certains doutent que ces élections aient lieu dans des conditions normales permettant l’alternance. Pour les penseurs influents de son camp comme Curtis Yarvin et Peter Thiel qui détestent la démocratie, il faut empêcher que les mécanisme électoraux de la démocratie remettent en question le pouvoir de l’exécutif. Et que se passerait il s’il y avait défaite et que Trump refuserait de reconnaître les résultats des élections ? 

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Nous sommes dans une situation extrêmement grave. Comment est-il possible que la démocratie puisse conduire à l’arrivée au pouvoir d’un tel homme ? 

Une certitude apparait : il faut résister à ce pouvoir chaotique et prédateur. L’Europe et la France disposent t’elles d’hommes ou de femmes d’État capable de le faire ?

Et s’ils existaient, auront ils des peuples fiers et lucides sur lesquels s’appuyer pour mener cette lutte. Car si nous disons non à Trump ! Nous devons nous attendre à souffrir dans notre confort, notre vie quotidienne, tant le prédateur américain a des moyens pour nous contraindre et nous tourmenter. Je ne savais pas qu’une décision américaine pouvait nous priver de tout paiement dématérialisé comme cela est pratiqué pour les juges de la CPI. Il peut aussi contraindre les laboratoires américains à augmenter les prix des médicaments vendus aux européens et bien d’autres choses encore.

Bien sûr, toutes ces mesures auraient aussi des conséquences négatives pour les États-Unis, mais pour faire le poids il faudra que l’Europe parle d’une seule voix. Cette union plutôt que les réactions égoïstes des principaux pays préférant la lâche soumission peut elle être espérée ?

Serons nous capable, collectivement de sortir de notre douce somnolence, de nos dénis et de nos combats d’hier ?  .  

 

Lundi 30 mars 2026

« [Saint-Denis] est la ville des rois morts et du peuple vivant»
Expression attribuée au communiste Jean Marcenac (1913-1984), qui l’aurait formulée dans les colonnes de L’Humanité après la Seconde Guerre mondiale

Dimanche 15 mars, la liste menée par Bally Bagayoko a été élue au premier tour des élections municipales de la ville de Saint Denis (93) qui après avoir fusionné avec Pierrefite est une ville d’environ 150 000 habitants, plus grande ville de la Région parisienne, après Paris.

Tombe de François 1er et son épouse Claude de France

Au milieu de la liesse de ses soutiens, il est interviewé par un journaliste de LCI qui commence l’entretien en rappelant que Saint-Denis est la ville des rois. En effet, Saint-Denis abrite la basilique dans laquelle se trouve la nécropole royale où se trouve les tombeaux de très nombreux rois et reines qui ont régné sur la France. Le nouveau maire a alors repris, en la simplifiant, une phrase attribuée au poète communiste Jean Marcenac, résistant qui a enseigné la philosophie au lycée Paul-Eluard de la commune :

« La ville des rois et du peuple vivant »

Couvert par le bruit, le journaliste et des auditeurs ont cru entendre : « La ville des noirs. ». Cette erreur a été répétée et amplifiée sur de nombreux plateaux de télévision. Si la journaliste Apolline de Malherbe de BFM TV a présenté rapidement ses excuses d’avoir repris cette « infox », peu de journalistes ont eu cette honnêteté, certains ont continué à la relayer alors qu’il était devenu certain que la phrase n’avait jamais été prononcée par le nouveau maire de Saint-Denis.

Bally Bagayoko est né en 1973 à Levallois-Perret de parents maliens originaires du village de Gouni, situé au nord-ouest de Bamako, sur la rive droite du fleuve Niger. Lui a grandi à Saint-Denis, à partir de son enfance.

Il est diplômé de l’université Paris-VIII en géopolitique et titulaire d’une maîtrise sciences et techniques (MST) « connaissance des banlieues » de cette même université. Il travaille comme cadre à la RATP. Il est aussi basketteur et entraîneur de basket. C’est en entraînant le club de Saint-Denis Union Sport, qu’il fait monter du niveau départemental jusqu’en Nationale 3 en moins de cinq ans, que Patrick Braouezec, alors maire communiste de Saint Denis, le repère. Son engagement municipal démarre en 2001 aux côtés de Patrick Braouezec, qui l’intègre à son équipe. Il y exerce d’abord comme adjoint au maire, avant d’être élu conseiller général du canton de Saint-Denis Nord-Est à l’issue des élections départementales de 2008.

Bally Bagayoko

Il est proche du Parti communiste sans jamais y adhérer jusqu’à 2012 où il rejoint le Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon. Il reste fidèle à ce leader brillant, excessif, vindicatif, arrogant et inquiétant. Lors des municipales de 2020, Bally Bagayoko mène la liste LFI et se retire au second tour permettant à Mathieu Hanotin (PS) de remporter la mairie en mettant fin à 75 ans de direction communiste. En 2026, il fera gagner LFI contre le Parti Socialiste, à l’instar de la plupart des victoires de ce mouvement lors de ces municipales qui leur ont permis de remplacer d’autres forces de gauche. Il y a peu d’exception à ce constat, l’exception la plus notable se situe à Roubaix où ils ont vaincu un candidat de droite.

Après ces éléments de contexte, revenons à ces réactions scandaleuses dans lesquelles la couleur de la peau de cet homme semble déranger certains.

La sociologue Solène Brun, dans une tribune dans le journal « Le Monde » cite Frantz Fanon :

« Cette séquence illustre parfaitement le mécanisme de l’assignation racialisante. Frantz Fanon l’expliquait déjà dans le cinquième chapitre de Peau noire, masques blancs il y a près de soixante-quinze ans [Seuil]. Désigné comme « nègre » par un enfant dans le train qui s’adresse à sa mère, Fanon rend compte de la manière dont cette interpellation est le premier geste d’une objectification qui « emprisonne » et qui déshumanise. Tout à coup, Fanon n’est plus un homme, plus un psychiatre, plus le fils de quelqu’un : il n’est que « noir ». Comme Frantz Fanon, comme Bally Bagayoko, chaque jour, des millions de personnes en France font cette même expérience. »

Sur le site de « France Inter » on apprend qu’une étude, du Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN), que France Inter a pu consulter en février 2026 et qui concernait donc les municipalités sortantes, dénonce la sous-représentation des élus noirs dans les conseils municipaux des grandes villes de France. Parmi les plus mauvaises élèves, des villes comme Marseille, Lyon, Grenoble ou encore Bordeaux. L’étude porte sur 51 grandes villes française. À Lyon ou à Grenoble, il n’y aucun élu noir au conseil municipal, un seul à Bordeaux.

Selon les recherches que j’ai pu faire, il semble qu’il y a 12 maires noirs qui ont été élus en France métropolitaine lors de ces élections municipales de 2026.

Wikipedia tout en soulignant l’absence de définition légale de ce qu’est « être noir » en France pose une estimation de la population « noire » entre 2,5 % et 7,5 % de la population française. Ces estimations rapportées au 35 000 maires élus en France devraient conduire à un résultat de 700 à 2450 maires noirs.

Les chiffres, je l’ai souligné plusieurs fois, n’ont pas de sens en eux même et la désignation de dirigeants ne peut se limiter à une règle de trois simpliste et dénuée de sens. Toutefois ce décalage entre d’une part 12 et d’autre part de 700 à 2450 a lui, un sens. Plutôt que les polémiques qui ont suivi l’élection de Bally Bagayoko, il aurait été plus raisonnable de se féliciter de l’élection d’un maire noir et de s’interroger pourquoi il y en a si peu.

L’Histoire nous apprend que c’est le 19 mai 1929, dans une petite ville de la Sarthe, Sablé-sur-Sarthe, que pour la première fois un homme de couleur noir était élu maire en France métropolitaine : Raphaël Élizé. C’était un homme originaire de Martinique, petit-fils d’une esclave affranchie (Élise, qui donna son nom à la famille).

Raphaël Elize

Raphaël a seulement 11 ans lorsqu’il est contraint de fuir, avec sa famille, la monstrueuse éruption de la montagne Pelée (30000 morts). Il poursuit sa scolarité à Paris avant d’intégrer l’École nationale vétérinaire de Lyon, dont il ressort major en 1914. Aussitôt, la guerre éclate. Le jeune homme est mobilisé sur le front de la Marne, dans le 36e régiment colonial d’infanterie. Il survit et est décoré de la Croix de guerre en 1919.

Elu en 1929 et réélu en 1935, il équipe Sablé d’une cantine, d’un terrain de football et d’une piscine olympique – la première dans l’ouest de la France. Il met aussi en place une consultation pédiatrique gratuite à l’hôpital local.

Il est destitué de ses fonctions de maire par l’occupant à son retour du front, le 9 août 1940. « Il est incompréhensible pour le ressentiment allemand et pour le sens du droit allemand qu’un homme de couleur puisse revêtir la charge de maire », exprimait un arrêté de la Feldkommandantur. Par la suite, il s’engage dans la Résistance. Il est dénoncé et arrêté en septembre 1943, puis déporté à Buchenwald le 17 janvier 1944. Le 9 février 1945, il est grièvement blessé lors d’un bombardement allié de l’usine d’armement allemande de la Gustloff-Weimar le 9 février 1945, et décède dans la journée.

Pour ce qui concerne Bally Bagayoko les polémiques continuent. Vendredi dernier, un débat sur la chaîne CNews a porté sur les premiers jours de son mandat. Un psychologue Jean Doridot a cru pertinent de dire :

« Maintenant, c’est important de rappeler que l’homo sapiens, nous sommes des mammifères sociaux et de la famille des grands singes. Et par conséquent, dans toute collectivité, dans toute tribu – nos ancêtres chasseurs-cueilleurs vivaient en tribus – il y a un chef qui a pour mission d’installer son autorité ».

En se réfugiant dans un argumentaire « pseudo scientifique » il a fallu utiliser le terme de « grands singes » pour parler de Bally Bagayoko. Sur la même chaîne Michel Onfray s’est cru autoriser de parler de « Mâle dominant » pour évoquer cet homme élu.

La ville de Saint-Denis est certainement une ville difficile à gérer. Le footballeur Thierry Henry avait eu, avant la finale de Ligue des Champions au Stade de France en 2022 opposant le Real de Madrid et Liverpool, cette formule sur un média anglophone :

« Le Stade de France n’est pas à Paris, mais à Saint-Denis. Croyez-moi, vous ne voulez pas être à Saint-Denis, ce n’est pas la même chose que Paris… »

Une grève RATP, une organisation sécuritaire déficiente lors de cette finale de 2022, ont conduit les supporters anglais et espagnols à être attaqués et dépouillés par des groupes de délinquants qui ont donné l’occasion aux journaux britanniques et espagnols de faire une description quasi apocalyptique de la sécurité dans les banlieues parisiennes.

Le maire PS, Mathieu Hanotin, avait répondu à Thierry Henry :

« Le mépris avec lequel vous avez caractérisé notre ville n’est pas acceptable. Nous ne sommes pas Paris, mais nous ne sommes pas infréquentables pour autant. La situation des banlieues aujourd’hui est le résultat d’une concentration de la pauvreté en périphérie de Paris et d’un abandon de l’État pour les quartiers populaires depuis de nombreuses années. […] Saint-Denis est une ville dans laquelle le taux de pauvreté est très important. Le pourcentage de logements indignes est malheureusement l’un des plus grands de France. L’insécurité dans l’espace public est un fléau que nous n’avons pas encore réussi à endiguer. »

On comprend que c’est très compliqué.

L’ancien maire communiste, Patrick Braouezec, qui a intégré une première fois Bally Bagayoko à l’équipe municipale a déclaré dans « Le Parisien » :

« Cette victoire est la suite logique de l’histoire ouvrière et migratoire de Saint-Denis. Bally Bagayoko, comme Sofia Boutrih (cheffe de file locale du PCF qui s’est alliée à Bally Bagayoko durant la campagne) et d’autres élus sur la liste, qui sont des enfants de parents venus en France comme les Bretons, les Auvergnats, les Espagnols, les Portugais sont venus à Saint-Denis pour travailler dans les entreprises et y faire leur vie. Je trouve cela rassurant de voir des jeunes issus de ces migrations devenir des citoyens à part entière, éduqués, qui forment des familles puis s’investissent dans le monde associatif mais aussi politique. On devrait s’en féliciter. Au lieu de cela, on constate chez certains un mépris. »

Il faudra juger aux actes, à la fin du mandat, mais pour l’instant il faut donner sa chance à cette équipe et à ce maire et condamner sans faiblir le racisme et les propos nauséabonds des marchands de haine.

Je ne partage certainement pas toutes les idées de Bally Bagayoko, pour l’instant son calme et la modération de ses propos m’impressionnent.

Mercredi 11 mars 2026

« Des gens qui espéraient vivre en bonne intelligence, en fraternité. »
Frédéric Paulin, début de son roman « Nul ennemi comme un frère » premier tome de la Trilogie libanaise

En commentaire du mot du jour du 9 mars consacré au Liban et aux propos de Wajdi Mouawad, Marc a écrit :

« J’ai forcément envie de parler de Frédéric Paulin et de sa trilogie sur la guerre du Liban et l’époque évoquée dans le mot de ce jour. Le titre du premier tome, extrait d’un poème, colle bien au propos me semble t il. « Nul ennemi comme un frère »… »

J’ai une grande confiance dans les conseils littéraires de Marc, je suis donc allé à la Bibliothèque emprunter ce livre « Nul ennemi comme un frère  ».

Ce premier tome commence par la journée du 13 avril 1975 pendant laquelle le massacre du bus à Ain El Remmaneh répond à l’attaque d’une église maronite par les fedayin palestiniens, jusqu’à l’attentat du Drakkar, le 23 octobre 1983. Et tout le roman raconte la succession des évènements qui se sont passés entre ces deux dates  au Liban. Les communautés, dans une violence inouïe s’affronte les unes aux autres, alliées un jour devenant ennemi un autre jour, jusqu’à des déchirements à l’intérieur de chacune des communautés.

Ce livre commence par ce poème magnifique, raison du partage de ce mot du jour :

« Ô mon frère chrétien, ô mon ami druze, ô mon voisin sunnite ou chiite, ô mon hôte palestinien, vois ce pays qui est le tien.
Vois ces enfants qui jouent dans la poussière de ce champ derrière les maisons de leurs parents. Autour d’eux s’étend cette vaste plaine de la Bekaa, cette longue bande de terre fertile où l’on récolte les figues, les abricots, les tomates, tous les fruits et légumes et le vin du Liban. Ce lieu où l’on vivait heureux.
Ces enfants qui courent, qui frappent dans un ballon dégonflé, et qui rient, ne savent pas qu’avant eux Égyptiens, Phéniciens, Assyriens, Grecs ou Romains ont vécu ici, entre le mont Liban et le mont Hermon, sur les rives du Litani et de l’Oronte. Ils ne savent pas que cette terre prospère a accueilli, depuis l’Antiquité, les peuples persécutés. Qui le sait encore ?
Car la plaine de la Bekaa est à l’image du pays : un mélange communautaire et confessionnel de gens nés au Liban ou venus de l’étranger. Les chrétiens au centre et au nord, les Druzes au sud-est, les chiites non loin de Baalbek, les sunnites plus au sud. Et puis les Arméniens à Anjar et les Palestiniens à Baalbek et à Barr Elias. Des gens qui espéraient vivre en bonne intelligence, en fraternité.
Soudain, les enfants arrêtent leurs jeux et observent les véhicules qui remontent la route. Planté sur la carrosserie d’un pick-up, un drapeau noir, blanc, vert et rouge flotte au vent. Sont-ce des fedayin du Fatah ou du FDLP ? Sont-ce des combattants en partance pour une autre bataille ? Les enfants ne le savent pas, leurs parents non plus.
Qui comprend ce qui agite depuis quelques années la Bekaa et le pays entier ? Pourtant tout le monde pressent le pire.
Ô mon frère, ô mon ami, ô mon voisin, ô mon hôte, emprunte les routes chaotiques, remonte un peu plus vers le nord, pénètre dans les faubourgs de Beyrouth, cette ville que l’on surnomme le Paris du Moyen-Orient, qui est encore cet incontournable centre du commerce et du tourisme, où l’on croise de riches Arabes et des visiteurs occidentaux.
Continue ensuite jusqu’au sud-est de la capitale privilégiée du Liban et, pour quelques heures encore, assurée d’un avenir prospère. Là, à Ain el- Remmaneh, observe ce que deviendront ces enfants qui jouaient dans la poussière de ce champ et tous les autres enfants dans ton si beau pays, sur le point d’imploser. »

Dans son article du 24 août 2024, consacré à ce livre, le journal « Le Monde » décrit le travail de Frédéric Paulin :

« Pour coller au plus près des faits, Paulin effectue un énorme travail documentaire et cite l’auteur : « Un Libanais m’a dit : “Si tu as compris la guerre du Liban, c’est qu’on t’a mal expliqué.” La guerre se nourrit d’elle-même : il y a de la vengeance, puis la défense de son territoire… » Le lecteur est plongé dans un chaos permanent où la barbarie appelle la barbarie, où il n’y a ni bons ni méchants. Et où la raison d’Etat a toujours tort. »

Paulin déroule les événements historiques (l’assassinat de Louis Delamare, l’ambassadeur français au Liban, ou les terribles massacres de Sabra et Chatila), en y insérant « la petite histoire » de personnages de fiction : Michel Nada, un avocat libanais qui fuit son pays pour la France. A Paris, il rencontre Sandra Gagliago, fille d’un député proche de Charles Pasqua. Philippe Kellerman travaille quant à lui à l’ambassade de France à Beyrouth. Il y rencontre Zia al-Faqîh, une jeune et belle interprète de la communauté chiite pour laquelle il éprouve des sentiments qui les mettent tous les deux en danger. Autour de ces personnages en gravitent bien d’autres.

L’auteur nous apprend ou nous rappelle aussi des faits liés à la France.

Ainsi c’est le Shah d’Iran qui a sollicité la France pour réaliser la bombe atomique pour l’Iran. Pour ce faire, l’Iran a prêté un milliard de dollars à Eurodif, un consortium international fondé en 1973 par la France, la Belgique, l’Espagne et la Suède. Mais après la révolution islamique iranienne, Khomeiny a d’abord renoncé à la bombe atomique car il considérait cette arme non conforme aux préceptes de sa religion. Il a demandé la restitution du prêt à Eurodif et à la France qui a refusé.

En 1986, Georges Besse, le manager d’Eurodif, fut assassiné sur ordre du gouvernement iranien. L’attentat de la rue de Rennes du 17 septembre 1986, était aussi liés au chantage iranien comme d’autres attentats en France en 1985-1986. Les attentats cessèrent après un accord secret entre la France et l’Iran qui conduisit probablement à un remboursement du prêt du Shah d’Iran.

Les attentats suicides de Beyrouth du 23 octobre 1983, c’est-à-dire celui du contingent français appelé « attentat du Drakkar », et celui du QG américain à l’aéroport de Beyrouth furent également commandités par la république islamique d’Iran. Ces attentats firent 305 morts dont 241 militaires américains, 58 militaires français, 6 civils libanais et 2 kamikazes.

Nous vivons actuellement un nouvel épisode de violence inouïe en Iran et au Liban. Pour donner un peu de lumière et d’espoir je citerai à nouveau Wajdi Mouawad dans l’émission  la Grande Librairie évoquée dans le mot du jour précédent. Il a raconté un conte. Un jour, il se trouvait dans un pays nordique. Il a alors assisté à une fête : la célébration de la disparition du soleil. Car dans ce pays, situé tout à fait au nord de notre planète, le soleil n’apparaît pas pendant six mois. Et donc lors de cette fête, les humains célèbrent le coucher du soleil qui ne réapparaîtra pas pendant six longs mois.

Wajdi Mouawad pose alors cette question : Mais les petits enfants qui ne verront pas le soleil pendant six mois s’en souviendront-ils ? Le reconnaîtront-ils ?

Alors les sages de cette communauté lui répondent : Ce qu’il faut c’est que nous les adultes nous racontions le soleil aux enfants en son absence…

Et cette expérience inspire cette réflexion au poète :

« Nous, les adultes, nous sommes les garants de la lumière. Nous sommes ceux qui devons la faire vivre pour les plus jeunes malgré l’obscurité. Nous ne devons pas faiblir, pas désespérer car nous avons une mission, parler de la lumière qui reviendra, qui reviendra certainement, qui ne peut que revenir pour que le monde puisse revenir à une meilleure harmonie.»

 

Lundi 9 mars 2026

« Et j’ai pensé que la seule manière d’en sortir était non pas de raconter ce que les autres m’avaient fait, mais de raconter ce que nous avions fait aux autres. »
Wajdi Mouawad

Les échos du monde ne sont que violence. Les médias et les réseaux sociaux insistent évidemment sur tout ce qui est chaos, dérèglement, déchainement et explosion de sauvagerie, pour des motivations de profit et d’audience.

Ils passent ainsi sous silence tous les actes et gestes des humains qui par milliards, tous les jours, aident, soignent, protègent, nourrissent  d’autres humains qui sont des enfants, des êtres en faiblesse, des malades ou tout simplement des personnes ayant besoin d’être soutenu, sans compter tous ces échanges qui constituent simplement des manifestations d’intelligence et d’humanité.

Les chaines d’information en continu, au milieu de quelques analyses pertinentes et beaucoup de vacuité font tourner en boucle les mêmes courtes vidéos montrant l’explosion des bombes, des incendies gigantesques de Téhéran ou d’ailleurs.

Sur ce monde en plein dérèglement, des hommes politiques, des polémistes, des intellectuels se déchirent, ne savent plus échanger que par l’invective, traitant toute personne ayant un avis différent du sien, d’ennemi. Nous ne savons presque plus dialoguer, c’est à dire écouter l’autre, essayer de le comprendre et tenter de trouver les points sur lesquels nous sommes d’accord. La tactique n’est pas celle là : on ne cherche pas à comprendre mais à répondre, on ne cherche pas les points d’accord mais de désaccord en les amplifiant et en accusant l’autre des pires arrière pensées et souvent on s’enfonce dans le déni de la réalité.

C’est pourquoi j’ai regardé avec beaucoup d’intérêt, l’émission de « la Grande Librairie » du 4 mars 2026 qui avait pour exergue la question suivante : Et si dans un monde de plus en plus polarisé, on essayait de dialoguer ?

Je n’ai pas été déçu : Agnès Desarthe, Maryse Burgot, Yasmina Khadra et Joann Sfar ont su éclairer cette question par leur intelligence et leur humanisme. Mais le moment de grâce fut atteint quand  l’écrivain et homme de théâtre Wajdi Mouawad a pris la parole et expliqué ce qu’il avait compris de son expérience de vie. Wajdi Mouawad est libanais, il a vécu la terrible guerre civile du Liban entre 1975 et 1990, pendant laquelle les communautés religieuses libanaises se sont entretuées. On estime le nombre de morts de cette guerre de 15 ans entre 150 000 et 250 000, dans un pays de moins de 6 millions d’habitants.

Le bus à Ain El Remmaneh en 1975

Ce pays issu de la décomposition de l’empire Ottoman à la fin de la première guerre mondiale avait pour ambition de faire vivre ensemble, dans la paix et la prospérité, des dizaines de communautés religieuses. Cela a fonctionné entre son indépendance en 1943 et la fin des années 60, on parlait de la « Suisse du moyen Orient ». Mais l’arrivée massive de réfugiés palestiniens suite au massacre de « septembre noir » (septembre 1970) que l’armée de Hussein de Jordanie a perpétré contre eux a déstabilisé le fragile équilibre du Liban. Les tensions dégénèrent le 13 avril 1975 qui commence par l’attaque d’une église chrétienne maronite par les fedayins palestiniens immédiatement suivie de l’attaque d’un bus de combattants palestiniens par les phalangistes chrétiens. Ce dernier épisode est connu sous le nom du « massacre du bus de Beyrouth ».

Wajdi Mouawad avait 7 ans lors de ce massacre. Il faisait partie de la communauté chrétienne maronite, sa famille était proche des milices dirigées par la famille Gemayel et qu’on appelait les phalangistes libanais. Ce sont eux qui ont commis « le massacre de Sabra et Chatila »  contre des réfugiés palestiniens, du 16 au 18 septembre 1982. A cette date, Wajdi Mouawad ne se trouve plus dans son pays natal qu’il a quitté en 1978, à l’âge de dix ans, pour fuir la guerre civile. Sa famille émigre, en France, à Paris, puis au Québec dans la ville de Montréal en 1983 et il acquière la nationalité canadienne. Mais quand Augustin Trapenard lui pose la question :

« Vous qui avez fui la guerre civile au Liban, quel massacre vous hante ? »

Cadavres de réfugiés palestiniens s’entassant dans le camp de Chatila, à Beyrouth au Liban, après le massacre du 16 au 18 septembre 1982 par des milices libanaises chrétiennes

La réponse de Wajdi Mouawad est immédiate, il s’agit de Sabra et Chatila. Mais ce qui est le plus saisissant, c’est l’ambiance dans laquelle il vivait au Liban  :

« Le massacre de Sabra et Chatila. C’est un massacre que j’aurais pu faire. Si j’avais été un peu plus âgé. Ce massacre perpétré par les milices chrétiennes maronites qui sont les milices de ma communauté, des milices auxquelles j’ai rêvé d’appartenir quand j’étais enfant.
Je les voyais. Je nettoyais leurs kalachnikovs. Enfant, on nettoyait leurs kalachnikovs et ils nous payaient en balles qu’on collectionnait. C’était des balles non tirées. C’était le rêve, la milice. […] On est parti.
Si je n’étais pas parti, si j’avais été plus âgé…
Il y a quelques « si » mais ils ne sont pas absurdes.
Et j’aurais pu à la mort de Bachir Gemayel qui était une sorte d’icône […], j’aurais pu rentrer dans les camps. Et la question que je m’étais posé c’est : si j’étais rentré dans les camps quel massacreur j’aurais été ?
Ils [les phalangistes] pouvaient faire ce qu’ils voulaient. Ils ont fait ce qu’ils ont voulu pendant 2 jours et 3 nuits, avec l’armée israélienne qui entourait les camps et qui éclairait les massacres la nuit. […] »

Comment expliquer cette violence ?

Cette violence s’inscrit dans le récit dans lequel chaque communauté s’enferme. Chaque communauté trouvera toujours un évènement fondateur dans lequel elle a été victime et dans lequel elle puise la force de sa haine pour infliger à l’autre une violence qui lui permettra de revendiquer aussi son statut « effroyable » de victime.

« J’ai grandi dans une famille qui, pendant toute mon enfance, m’a fait entendre que nous étions la victime, que nous avons été massacrés par les Druzes, volés par les Palestiniens qui nous ont volé notre terre…J’ai grandi, enfant, avec la conviction que nous étions la victime.

Grâce à l’exil, grâce à l’école, à l’éducation, grâce à des artistes, grâce à la diaspora où je me suis retrouvé avec des Druzes et j’ai commencé à me dire : Mais nous qu’est ce qu’on leur a fait ?

Et, je me suis rendu compte que peut être dans l’Histoire du Liban, en tout cas, si on veut arriver à une réconciliation.
Comment dire cela ?
Il n’y a rien de plus effroyable que d’être une victime. Il n’y a rien de plus effroyable que d’être une victime !
Et il n’y a rien de plus agréable que de tenir le rôle de la victime. […] Je voulais vraiment me sortir de ce piège-là. Et j’ai pensé que la seule manière d’en sortir était non pas de raconter ce que les autres m’avaient fait, mais de raconter ce que nous avions fait aux autres. »

On attribue à Leon Tolstoï cette phrase « Si vous ressentez de la douleur, vous êtes vivant, si vous ressentez la douleur des autres, vous êtes un être humain.
». C’est à ce prix que la Paix est possible en osant le pardon. Wajdi Mouawad parle de son art, de sa quête :

« Le pardon c’est un Everest. C’est peut-être une promesse qui consiste à dire à l’autre : contre toi je n’userai pas de ma position de victime. Mais entre toi et moi je mettrai de la parole. […]

Pour moi, étant donné la guerre civile du Liban, une guerre épouvantable, c’est arriver à témoigner de l’ennemi.

C’est de faire de mon ennemi, mon héros. Et de bouleverser le public par la figure de l’ennemi. Donc pour moi ne pas raconter ce que l’ennemi m’a fait … Si je raconte combien les druzes nous ont massacrés, tous les libanais de confession chrétienne maronite vont être super contents. Mais ce n’est pas cela le rôle de l’art.

Il y a cette phrase de Kafka, que j’ai lue quand j’avais 17 ans, elle m’avait frappé, mais je ne l’ai pas comprise : « Dans ton combat contre le monde, seconde le monde. » Cela veut dire : met toi du côté de l’ennemi et raconte ce que tu lui as fait.

Alors on me dit mais nous ?

Je réponds : tout ce que je peux espérer, c’est que l’ennemi fasse la même chose que moi et que lui raconte ce qu’il nous a fait, à nous.
J’ai l’impression que c’est à l’endroit là que peut s’élaborer petit à petit, une reconnaissance des douleurs, des fracas pour arriver à quelque chose d’incommensurable qui est le mot qui n’existe pas et qui pourra devenir le bon. »

Alors vous direz : c’est quoi cette utopie, cette vision hors sol quand on voit les vidéos publiées sur le site de la Maison blanche qui font l’apologie de la force brutale et de la destruction de l’ennemi, quand on entend s’exprimer les responsables des Etats-Unis, d’Israël, de l’Iran et du Hezbollah ?

Je ne sais quoi vous dire…Les chemins de l’humanité n’ont jamais été facile et probablement faut-il pour commencer d’essayer de faire une part de chemin dans nos cœurs et de retrouver la voie du dialogue.

Théâtre de la Colline

Lorsqu’un homme aussi estimable que le philosophe Michel Feher dit dans son entretien à « Médiapart » qu’il n’y a que deux possibilités, deux camps, celui des fascistes et celui des antifascistes, il ne suit pas cette voie, il gravit le chemin dangereux de la recherche de l’ennemi. Et quand il définit l’antifascisme comme « une chose assez simple : incarner tout ce que les fascistes détestent », il se complait dans une vision binaire qui n’a comme issue que l’affrontement. Je ne rejette pas tout ce que peut dire cet homme que je requalifie d’estimable mais sur les deux points évoqués je trouve plus fécond la vision de Wajdi Mouawad.

Ce dimanche 8 mars, Wajdi Mouawad achevait son mandat de dix ans comme directeur du Théâtre National de la Colline. Je l’avais déjà cité lors des mots du jour du confinement : «C’est la bonté qui est la normalité du monde car la bonté est courageuse, la bonté est généreuse et jamais elle ne consent à être comme une embusquée, qui, à l’arrière vit grâce au sang des autres

Lundi 2 février 2026

« Je voudrais suggérer que les passages étranges […] de la Bible qui traitent de l’Antéchrist peuvent nous aider à comprendre le sens de cette période étrange […] que nous traversons, et ce que l’avenir nous réserve.»
Peter Thiel lors de son discours à l’Institut de France le 26 janvier

On entend souvent parler de l’Académie française qui est intégrée à l’Institut de France qui se situe Quai Conti. L’académie française est à l’origine une académie Royale fondée en 1634 par le Cardinal de Richelieu.

D’autres académies royales furent créées au XVIIème siècle : l’Académie des inscriptions et belles-lettres en 1663 et l’Académie des sciences en 1666,

A cela s’ajoute les Académies royales de peinture et sculpture, créée en 1648, de musique, datant de 1669, et d’architecture, fondée en 1671. Ces 3 académies seront fusionnées en une seule : l’Académie des Beaux-arts en 1816.

Entre temps, l’Institut de France a été créé en 1795 par la Convention avec pour ambition d’offrir un point de vue encyclopédique sur l’ensemble des savoirs.

Bonaparte puis Louis XVIII ont organisé l’Institut en Académies en se fondant sur les 4 académies royales existantes dont celle des Beaux-Arts.

L’institut de France d’aujourd’hui compte  cinq académies. La cinquième fut créée de manière plus tardive et eut un démarrage difficile. Il s’agit de l’Académie des sciences morales et politiques (ASMP). Elle fut fondée en 1795 avec l’Institut de France mais supprimée en 1803 par Napoleon 1er qui goutait probablement peu qu’on puisse discuter, en son absence, de politique et de morale. Elle fut rétablie en 1832 sous l’influence du ministre et académicien François Guizot, et donc sous le règne de Louis Philippe.

C’est cette dernière Académie qui nous intéresse.

Guizot a argumenté ainsi auprès de Louis Philippe pour justifier sa réouverture :

« Les sciences morales et politiques influent directement parmi nous sur le sort de la société, elles modifient rapidement les lois et les mœurs. On peut dire que, depuis un demi-siècle, elles ont joué un rôle dans notre histoire. C’est qu’elles ont acquis pour la première fois ce qui leur avait toujours manqué, un caractère vraiment scientifique. »

Pour plus d’amples infirmations je vous renvoie vers la « Page Wikipedia » qui donne en outre la liste actuelle des membres de l’ASMP et vers le site officiel : « Académie des sciences morales et politiques ».

Sur la page de présentation nous pouvons lire :

« L’Académie des sciences morales et politiques a été fondée en 1832 au sein de l’Institut de France afin de proposer une information fiable et un avis raisonné sur les débats et les enjeux qui intéressent l’avenir de la société. Son champ de compétence couvre tout ce qui se rapporte à l’humain, que celui-ci soit considéré dans sa dimension individuelle ou collective. La philosophie, la psychologie, la sociologie, le droit, l’économie, les sciences politiques, l’histoire et la géographie sont les principales disciplines représentées en son sein. »

Toutes ces références historiques montrent que cette institution a été créée dans l’esprit des Lumières, pour augmenter les connaissances, s’appuyer sur la raison pour faire progresser l’Humanité. Elle a été créée pour s’éloigner de l’obscurantisme et des vérités soi-disant révélées. Nul n’a mieux exprimé cette opposition que Galilée qui aurait dit :

« J’essaye de comprendre le monde en lisant dans le grand livre de la nature, non en lisant « les livres sacrées » »

Il aurait pu ajouter : « et en m’appuyant sur l’intelligence humaine, le raisonnement et les connaissances acquises ».

Cette institution a décidé de convoquer un groupe de travail consacré à « l’avenir de la démocratie ». Ce qui entre totalement dans sa mission.

Mais, il s’est alors passé un évènement « disruptif ». Après avoir auditionné 25 personnalités, toutes françaises, principalement des juristes, politologues et historiens pour éclairer les réflexions sur les institutions et les pratiques démocratiques, une des membres de l’Académie Chantal Delsol philosophe a organisé l’invitation du milliardaire et soutien trumpiste : Peter Thiel.

Sa venue quai de Conti a été tenue secrète jusqu’au dernier moment. Peter Thiel s’est exprimé à huis clos, lundi 26 janvier, devant un aréopage de membres de l’Académie des sciences morales et politiques et quelques invités.

Envoyé par la Revue le Grand Continent, Arnaud Miranda auteur de « Les Lumières sombres » a écouté pu obtenir l’intégralité de l’intervention et produire son analyse.

A ce stade, je ne peux que vous conseiller de vous abonner à cette Revue en ligne « Le Grand Continent ».

Ce que produit ce site est d’une richesse incomparable et vous trouvez quasi tous les documents qui comptent, en version intégrale, annotés et remis dans leur contexte, le plus souvent avec une analyse critique.

Vous souhaitez lire le document de stratégie de sécurité nationale américain paru en décembre, vous le trouvez sur le Grand Continent.

Les documents officiels des gouvernement russes, américains, chinois qui étonnamment expliquent leurs visions et leurs ambitions, sans langue de bois, sont publiés. Ainsi que les penseurs qui les influencent, pour les États-Unis Peter Thiel ou ce blogueur très inquiétant :  Curtis Yarvin dont le vice-président JD Vance dit que c’est le penseur qui lui parait le plus important.

Revenons à Peter Thiel que j’ai évoqué plusieurs fois dans les mots du jour.

Dans celui du 18 novembre 2024 je faisais déjà appel au « Grand Continent » pour citer cet homme né en 1967 à Frankfort sur le Main :

« Je ne crois plus désormais que la liberté et la démocratie sont compatibles. […] Les années 1920 furent la dernière décennie dans l’histoire américaine où l’on pouvait être parfaitement optimiste à propos de la politique. Depuis 1920, l’augmentation considérable des bénéficiaires de l’aide sociale et l’extension du droit de vote aux femmes – deux coups notoirement durs pour les libertariens – ont fait de la notion de « démocratie capitaliste » un oxymore. »

Clairement pour lui la démocratie n’a pas d’avenir.

Il est cofondateur de Paypal et aujourd’hui il dirige « Palantir » qui est une entreprise de services et d’édition logicielle spécialisée dans l’analyse et la science des Big Data. Bref c’est l’outil qui permet la surveillance généralisée et qui est très utilisé par les services de renseignement et par la tristement célèbre agence ICE à l’œuvre contre les migrants aux Etats-Unis. En France, elle est en contrat avec la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) depuis 2016

Il fut le premier soutien de Trump de la Silicon Valley, il est le mentor de JD Vance qui fut son employé et c’est lui qui conseilla à Trump de le prendre comme Vice-Président.

Il est donc invité à l’Académie des sciences morales et politiques pour parler de l’avenir de la démocratie et il va parler de « L’Antechrist », puisant ses références non dans les écrits de Montesquieu sur la séparation des pouvoirs, Montesquieu dont le portrait est accroché derrière lui dans la salle de conférence, mais dans la Bible et particulièrement dans l’Apocalypse de Jean qui parle de la fin du monde et du retour du Christ. Vous trouverez cette intervention derrière ce lien : « Peter Thiel à L’Académie », mais il faut être abonné.

Quelques extraits pour vous faire une idée. Il se présente ainsi :

« Dans ma vie privée, je suis chrétien orthodoxe modéré et un humble libéral classique, avec une seule déviation apparemment mineure par rapport à l’orthodoxie libérale classique : je m’inquiète de l’Antéchrist. »

Et il ajoute :

« Je voudrais ensuite suggérer que les passages étranges, voire exceptionnels, de la Bible qui traitent de l’Antéchrist peuvent nous aider à comprendre le sens de cette période étrange, voire exceptionnelle, que nous traversons, et ce que l’avenir nous réserve. »

Il cite abondamment l’Apocalypse et le Livre de Daniel et s’attarde sur le personnage de l’Antéchrist :

« Je me concentrerai ici sur l’interprétation la plus courante et la plus dramatique de l’Antéchrist : un roi maléfique ou un anti-messie qui apparaît à la fin des temps.

Le livre de Daniel parle d’un roi qui régnera sur l’Empire romain à la fin des temps.Le livre de l’Apocalypse décrit l’Antéchrist comme une « bête sortie de la mère » à la tête d’un gouvernement mondial, qui persécute les chrétiens dans une grande tribulation avant le retour du Christ.

Dès le XVIIIe siècle, spéculer sur l’Antéchrist était considéré comme ridicule. […]

La seule chose très importante dont je vais essayer de vous convaincre aujourd’hui est ma réponse à cette question : l’Antéchrist et l’apocalypse ont un lien évident, même (ou surtout) à la fin de la modernité.

Et ce faisant, je vais essayer de vous convaincre que l’Antéchrist n’est pas seulement un fantasme médiéval. »

À partir d’un verset du Livre de Daniel (« Beaucoup courront ça et là, et la connaissance augmentera »), il développe l’idée qu’un certain niveau de savoir annoncerait la « fin des temps ». Il se garde d’annoncer une date, contrairement aux millérites, ce mouvement religieux inspiré par William Miller qui prophétisait le retour du Christ en 1844.

Dans son discours abscons où il cite aussi le philosophe anglais Bacon, il en vient à suggérer que l’Antechrist serait un gouvernement mondial installés par tous ceux qui seraient des ennemis du progrès et de l’innovation. Parmi ses cibles Greta Thunberg qui pour des raisons écologiques veut imposer des contraintes insupportables ou Eliezer Yudkowsky un homme que Thiel a soutenu quand il travaillait sur l’IA mais qu’aujourd’hui il vilipende parce que ce dernier alerte sur les risques de l’IA et plaide pour qu’on ralentisse sur ce sujet.

Ce qui donne chez Peter Thiel ce développement :

« Matthieu 24:6 décrit les signes qui précéderont la fin des temps dans la Bible : « Vous entendrez parler de guerres et de rumeurs de guerres… » L’Antéchrist arrive au pouvoir en parlant constamment de l’apocalypse, en répandant des rumeurs de guerres et en vous effrayant pour que vous lui donniez le contrôle sur la science et sur la technologie, sur l’ensemble du monde. »

Son propos qui flirte avec l’apocalypse nucléaire évoque l’idée d’une paix injuste, d’une paix à tout prix :

« Mais les « rumeurs » d’une troisième guerre mondiale injuste nous poussent à rechercher la paix à tout prix.
Et je crains que dans une telle situation, nous ne réfléchissions pas suffisamment aux détails de cette paix. Même mes amis boomers de droite très différents d’hommes comme Kennedy et Reagan ont grandi dans un monde qui croyait à la paix à tout prix.[…]
Si nous ne pensons suffisamment précisément aux détails de la paix qui vient, alors je crains que nous nous accommodions d’une paix injuste.
La paix injuste est la seule option parmi les quatre que nous n’avons pas encore essayée, et elle me semble être la voie par défaut pour notre monde.
1 Thessaloniciens 5:3 nous dit que le slogan de l’Antéchrist est « paix et sécurité ».À quoi ressemblerait une paix aussi injuste ?
D’une certaine manière, la Chine en est un bon exemple. Aux États-Unis et en France, les partis de gauche étaient autrefois des partis ouvriers, qui auraient lutté avec acharnement contre une superpuissance économique comme la Chine qui tentait de saper les salaires et les normes du travail nationaux et de prendre des emplois.
Aujourd’hui, les partis ouvriers sont devenus des partis de gérontocrates et d’assistants sociaux, qui s’adressent aux personnes qui ne travaillent pas, qui sont à la retraite, ce qui ne peut se maintenir qu’en vendant leurs pays à la Chine.
Ils échangent des emplois industriels locaux contre des voitures chinoises BYD bon marché pour que les retraités puissent se promener dans la campagne française.
Le socialisme ne fonctionne pas vraiment, mais sans toute la main-d’œuvre esclave en Chine, il ne fonctionnerait pas du tout.
Dans le contexte de Taïwan, mon hypothèse par défaut est que nous nous contenterons de vendre le peuple taïwanais chinois à l’esclavage totalitaire et que nous ne nous battrons pas beaucoup lorsque la Chine envahira. »

Finalement a-t-il parlé de démocratie ? Oui une fois en révélant son autre obsession celui de la stagnation :

« Et d’ailleurs, je pense que le faible taux de fécondité s’explique en partie par le fait que les gens ne croient plus que les choses progressent, et que leurs enfants auront une vie moins bonne que la leur. Ou bien cela nous dit quelque chose de très important sur la santé de la démocratie.
Si la productivité et la croissance sont élevées et que la taille du gâteau augmente, l’enjeu de la victoire d’une élection par un camp n’est pas si élevé, puisqu’en théorie tout le monde s’en sort pour le mieux quel que soit le résultat.
Mais si la taille du gâteau est statique ou si elle diminue, alors la question de savoir quel camp va gagner devient très importante : on assiste à des combats de plus en plus vicieux pour la domination des ressources et on glisse vers des systèmes non-démocratiques. »

Autrement dit la démocratie semble inadaptée à notre époque.

Dans ce discours je perçois la volonté d’aller jusqu’au bout de l’innovation quel qu’en soit le prix. Pour le reste je ne suis pas convaincu de la cohérence et de la structuration de cet homme qui va puiser dans la religion comme d’autres dans Star Wars ou d’autres fictions pour agrémenter son discours que Telerama a qualifié d’« halluciné » et Le Point de « lunaire ».

Le problème c’est que cet homme n’est pas un Savonarole enfermé dans les murs de Florence et n’ayant comme pouvoir que celui qui lui était octroyé par les fidèles qui croyaient en ses prêches. Ici nous avons affaire à un milliardaire qui détient un outil du totalitarisme utilisé par les services de surveillance de la plupart des pays et dont l’influence sur le monde de la tech et probablement des membres essentiels du gouvernement américain est sans commune mesure avec le moine fanatique florentin.

La France ne pèse pas lourd devant les illuminés de ce type surtout si des membres de nos Académies trouvent pertinents de faire appel à lui pour leur expliquer la marche du monde.

Vendredi 30 janvier 2026

« Mon œuvre la plus accomplie. »
Ludwig van Beethoven à propos de sa « Missa Solemnis »

Hier, avec Annie, nous sommes allés à la Philharmonie de Paris écouter un concert avec l’Orchestre de Paris sous la direction de son directeur musical : Klaus Mäkelä.

Klaus Mäkelä a fêté ses 30 ans, ce 17 janvier.

Nous sommes partis avec enthousiasme mais aussi incrédulité : est-il possible qu’un homme si jeune soit capable d’embrasser cette œuvre des dernières années de Beethoven, œuvre de complexité et de spiritualité réservée à la grande maturité ?

Ce n’est pas la première fois que je parle de la Missa Solemnis opus 123 et écrite entre 1819 et 1823.

Je l’ai cité à plusieurs reprises dans la série consacrée aux 250 ans de l’anniversaire : « Beethoven est né, il y a 250 ans. » mais surtout j’en avais fait le centre de mon millième mot du jour : « Venue du cœur puisse t’elle retrouver le chemin du cœur » que Beethoven a écrit en exergue de son œuvre.

J’expliquais alors le sommet qu’elle représentait dans la musique de Beethoven et de la musique classique occidentale :

« Or, si en effet, la Missa Solemnis est une des œuvres les plus achevées de Beethoven et de la musique occidentale, c’est une œuvre difficile d’accès.

Si vous avez du mal avec la musique classique, ce n’est certainement avec la Missa Solemnis qu’il faut commencer.

Commencez avec les quatre saisons de Vivaldi qui est un authentique chef d’œuvre, la flûte enchantée de Mozart, le concerto de violon de Beethoven, pas avec la Missa Solemnis.

La Missa Solemnis est exigeante, il faut être prêt à affronter la complexité et l’âpreté de son écriture pour en tirer la beauté immatérielle et extatique qu’elle révèle. »

Avant ce jeudi 26 janvier, je n’avais jamais entendu cette œuvre au concert. Depuis que nous sommes abonnés à l’Auditorium de Lyon, elle n’a jamais été mise au programme.

Quand, le directeur artistique de l’Auditorium de Lyon, Ronald Vermeulen, lors de sa présentation de la saison 2019-2020, annonça avec enthousiasme que le programme fêterait dignement l’année Beethoven avec les concertos de piano, 4 symphonies dont la neuvième, des sonates et des quatuors, j’ai refroidi l’ambiance par une question brutale : « Pourquoi ne programmez-vous pas son œuvre la plus accomplie, à savoir la Missa Solemnis qui n’est quasi jamais jouée, alors que vous reprenez toujours les mêmes symphonies et concertos, année après année. »

Après avoir repris sa respiration, Ronald Vermeulen a tenté cette explication :

« La Missa Solemnis est une œuvre incroyablement difficile, il existe peu de chefs prêts à l’interpréter. »

Pour donner crédit à cette explication, je n’ai, par exemple, pas trouvé trace d’une interprétation de Claudio Abbado.

Riccardo Muti qui l’a dirigée, a expliqué que la complexité de cette œuvre qu’il compare à l’ascension de l’Everest lui a paru si importante qu’il a attendu des décennies avant de se sentir prêt à la diriger.

A Lyon, la dernière fois que cette œuvre a été jouée ce fut en janvier 2006. Le programme du concert de Paris rapporte que la dernière interprétation de l’Orchestre de Paris date de 2008.

Alors que pouvait réaliser ce jeune chef finlandais ?

Ce fut admirable !

Il entre dans cette œuvre avec un souffle incroyable et mène l’œuvre jusqu’à son terme dans une immense arche de spiritualité et de force.

Il finit le Gloria et commence le Credo avec un tempo qui pousse l’orchestre et les solistes à leurs limites sans les dépasser.

Et puis arrive le Benedictus dans lequel Beethoven a écrit une cantilène pour violon qui plane dans l’aigu, dans un chant ineffable qui accompagne celui des solistes et des chœurs dans un moment suspendu qui mieux que des mots explique ce qu’est la spiritualité.

Klaus Mâkelä félicite Sarah Nemtanu pour sa prestation superlative

Depuis janvier 2026, Sarah Nemtanu occupe le poste de violon solo de l’Orchestre de Paris qui était vacant depuis le décès de Philippe Aïche en 2022. Sarah Nemtanu a été auparavant le violon solo de l’Orchestre National de France pendant 23 ans, poste qu’elle avait obtenu à l’âge de 21 ans. Autrement dit c’est encore une musicienne précoce.

Sarah Nemtanu a joué comme une voix d’ange faisant de ce moment unique une expression du sublime. Sans que ma raison n’intervienne, des larmes coulèrent sur mes joues.

L’œuvre se termine par l’Agnus Dei qui reste dans la même intériorité et spiritualité.

L’Orchestre de Paris fut encore à la hauteur des exigences de son incroyable chef, le quatuor de solistes (Chen Reiss, Wiebke Lehmkuhl, Andrew Staples, Gerald Finley) fut de grande qualité, et que dire du Chœur de l’Orchestre de Paris qui chaque fois que je l’entends m’impressionne davantage.Il me semble juste de donner le nom du chef qui est à l’origine de cette excellence :  Richard Wilberforce.

La critique Hélène Adam, dans son article : « Une Missa Solemnis ardente » trouve ces mots justes :

« Le jeune chef de l’Orchestre de Paris ne finit pas de nous éblouir depuis plusieurs années à présent. […]

Il a démontré hier soir sa formidable capacité à donner sa propre interprétation parfois audacieuse, d’une œuvre déjà dirigée et enregistrée par les plus grands. Car Mäkelä n’est jamais plus inventif dans sa manière de diriger que lorsque l’œuvre est à ce point complexe. […]On passe de l’intime, du recueillement, au solennel grandiose, et l’œuvre, par sa démesure, contraint le chef à maintenir une difficile unité. Rien de plus visiblement exaltant pour Mäkelä qui, à son habitude, danse littéralement sur son estrade. […]

Une soirée sous le signe de l’événement musical auquel Klaus Mäkelä nous a désormais habitués, soirée d’exception après soirée d’exception, affermissant son exploration du répertoire. »

Dans un précédent mot du jour consacré à un autre concert de Mäkelä « Symphonie n°7 « Leningrad » »,  j’exprimais l’intuition qu’avec ce chef, l’Orchestre de Paris vit son âge d’or .

Il est encore à Paris pour une saison 2026-2027, puis il s’envolera vers deux destinations encore plus prestigieuses puisqu’il deviendra directeur musical de deux des plus remarquables orchestres de la planète : l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam et le Chicago Symphony Orchestra.

 

 

Mardi 13 janvier 2026

« Que faites vous des ruines ? Nous répondons : Nous construisons des ponts. »
Mahmoud Darwich « Le lit de l’étrangère »

La tradition nous incite, lors de la naissance d’une nouvelle année, de souhaiter des voeux pour la santé, le bonheur et peut être même la prospérité de toutes celles et de tous ceux avec qui nous sommes en lien. L’année dernière, dès le 2 janvier, j’ai eu la grâce de partager un poème d’une poète allemande Elli Michler : « Je te souhaite du temps » dont je rappelle un extrait :

« Je te souhaite du temps pour espérer encore,
même lorsque tout semble vaciller.
Du temps pour aimer, car il n’y a pas de plus belle manière de le vivre.

Je te souhaite du temps pour faire la paix avec le passé,
pour ouvrir tes bras à ce qui vient,
et pour pardonner, à toi-même comme aux autres.

Je te souhaite de recevoir le temps comme on reçoit un trésor,
de le savourer, non pas comme une chose à posséder,
mais comme un souffle à embrasser. »

Cette année je n’ai pas trouvé pareille inspiration.

Lorsqu’après le chaos, la violence, la régression démocratique et le recul du droit vécu pendant cette terrible année 2025, la nouvelle année a débuté par une intervention illégale décidée par un homme qui proclame qu’il n’a que faire du droit international et que sa seule limite est sa propre moralité, j’ai eu l’intuition que l’année 2026 pourrait être pire que la précédente. Le MAGA-boy a d’ailleurs aggravé la situation en annonçant qu’il voulait s’emparer, s’il le faut par la force, du Groenland, territoire rattaché au Danemark, un des alliés les plus fidèles et dociles des Etats-Unis.

En octobre 2025, alors que le prédateur américain avait déjà parlé de son appétit pour la plus grande île du monde, hors continent,  le Danemark a décidé de continuer à acheter des chasseurs F35 américains. Avions qu’ils ne peuvent utiliser qu’avec l’autorisation des Etats-Unis. En effet, pour fonctionner il est nécessaire, que régulièrement, un logiciel à bord de l’avion se connecte au seul serveur mondial, qui se situe au Texas. De manière rapide, en outre, les américains peuvent inhiber à distance certaines capacités du système d’armes. Si les danois espèrent s’opposer à l’armée américaine avec leurs F35, ils se trompent manifestement. Mais ce n’est pas l’idée de se défendre contre l’armée américaine qui a motivé cette décision d’achat, mais l’espoir que les américains seraient probablement bienveillants à l’égard d’un client si fidèle de leur système militaro industriel. Espoir déçu, le prédateur ne s’assagit pas devant la faiblesse et la soumission de sa proie, bien au contraire, son appétit ne fait que croitre.

La France n’est pas dans la même problématique puisqu’elle possède des rafales et aucun F35, mais Emmanuel Macron espère aussi qu’ « être compréhensif » avec les excès de Trump, puissent lui attirer sa bienveillance, notamment pour l’aide à l’Ukraine. Ainsi dans un premier temps  il a pris acte de l’arrestation de Maduro en soulignant la chance du Venezuela de s’être débarrassé d’un dictateur, sans évoquer le viol du droit international. Mais de la même manière, Il n’a pas trouvé la moindre indulgence du chef mafieux qui s’est moqué publiquement de lui, en le décrivant comme un peureux qui aurait accepté, sur sa demande express, une augmentation des prix des médicaments en France de 200%.
Je comprends celles et ceux qui souhaitent se retirer de l’univers des médias et de l’information. Nous vivons actuellement le passage de la fatigue informationnelle à un stade de stress informationnel.
Pour ma part, je ne crois pas qu’essayer de ne pas voir les problèmes permet de les éviter. Il est vrai que nous sommes gavés des menaces, du grotesque et de la vulgarité de Trump.
Philippe Corbé, auteur de la lettre numérique bihebdomadaire Zeitgeist et d’un livre qui vient de paraître « Armes de distraction massive » explique que Trump est devenu maître dans l’art de « capter notre attention ». Notre capacité d’attention est limitée et lui tente d’en capter la plus grande part. Le conseiller de son premier mandat et qui est resté dans les cercles MAGA, Steve Bannon exprimait cette manière d’agir par la phrase suivante :

« Il faut inonder la zone »

La véracité ou la pertinence de ce qui inonde n’a aucune importance. L’essentiel est de produire de la sidération. Ce qui fait dire à Dominique de Villepin :

« La nouvelle arme atomique, c’est la sidération ! »

On pourrait continuer à multiplier les exemples qui montre cette manière de fonctionner. Mais il me semble qu’il faut prendre un peu de recul et s’intéresser à un temps historique un peu plus long, ce temps long que recherchait le grand historien français Fernand Braudel. Fernand Braudel, invitait ses étudiants ou ses lecteurs, à ne pas rester en superficie des faits mais d’essayer de percevoir ce qui se passait de manière moins visible, mais qui allait prendre de l’importance dans la durée.

Nous ne sommes probablement pas dans une crise courte, temporaire, nous sommes dans un processus de changement du monde. Il est vraisemblable qu’un jour nous serons débarrassés de Trump qui quittera le pouvoir et finira par mourir avant ou après. Nous serons alors peut être débarrassés du grotesque et de la vulgarité, mais pas des menaces, pas de la volonté de vassalisation des Etats-Unis à l’égard de ses alliés et pas de la violence des relations internationales. Nous avions pourtant compris que l’action des humains sur les ressources de la terre et l’utilisation massive des énergies fossiles étaient délétères pour la vie humaine et se heurtait, en outre, aux limites de notre planète.

Non seulement, les Etats-Unis refusent cette réalité, Busch père disait « le mode de vie des américains n’est pas négociable », non seulement l’administration actuelle tente d’éliminer la science et les institutions qui étudient ces phénomènes, mais bien au contraire ils sont en train avec les chinois et la complicité des autres de se lancer à corps perdu dans cette aventure de l’Intelligence Artificielle qui exige encore plus de ressources et d’énergie puisées dans la terre.

Notre planète reste riche, elle est encore capable de donner beaucoup pendant un certain temps, mais pas à tout le monde. C’est pourquoi nous voyons les empires se lancer dans cette prédation des ressources qui restent à exploiter sur notre terre.

Raymond Aron utilisait déjà cette formule : la « République impériale » à propos des États-Unis. Depuis Raymond Aron, une autre République impériale est née : La Chine. Et puis on constate que d’autres acteurs aspirent à ce statut : l’Inde et la puissance nucléaire de la Russie. L’Union européenne toujours désunie, sans puissance politique ou militaire tombe dans un rôle bien inquiétant.

Ce n’était pas un membre de l’administration Trump, mais le secrétaire d’Etat de Biden, Antony Blinken qui a synthétisé cette situation, lors d’un forum public à la Conférence de Munich sur la sécurité en Allemagne :

« Si vous n’êtes pas à la table du système international, vous serez au menu. »

Jean-Luc Melenchon pense encore que le droit international peut être invoqué avec succès et qu’il suffit de discuter poliment avec la Russie pour trouver un arrangement sur l’Ukraine et la stabilité de l’Europe. Ces derniers temps, on entend souvent, sur ce sujet, une référence à Al Capone qui aurait dit :  

« On obtient plus de choses en étant poli et armé qu’en étant juste poli. »

J’ai l’intuition que la France ne pourra exister que dans une Europe qui saura défendre la démocratie libérale de manière polie et armée, indépendante des Etats-Unis et avec une Unité Politique réelle. Pour cela il faudra faire des choix drastiques qui imposeront des remises en cause de certains nos éléments de confort. L’autre choix c’est d’être au menu.

Jacques Attali dit des choses très intéressantes et fortes lors de son audition au Sénat du 6 janvier 2026. Je vous invite à l’écouter. Il nous fait partager cet impératif de prendre des décisions en pensant prioritairement à l’intérêt des générations futures. Il reste optimiste

« La démocratie vaincra après une période sombre. À nous de faire en sorte qu’elle soit la plus courte possible »

Peut être a t’il raison, mais cela ne se fera pas sans efforts, sans courage, ni en suivant des hommes politiques qui cultivent le déni, la vacuité et la démagogie. Et pour mettre un peu de poésie dans tout cela, j’ai pensé donner la parole au poète palestinien, Mahmoud Darwich (1941-2008), traduit par Elias Sanbar et qui écrit dans son ouvrage « Le lit de l’étrangère » :

« Ils nous demandent :
Que faites vous des ruines ?
Nous répondons :
Nous construisons des ponts. »

Ce texte destiné aux palestiniens peut aussi s’entendre pour le peuple iranien qui veut se libérer de la part sombre de l’islam, un islam politique qui s’impose à la société par la violence et la corruption. Il peut aussi servir la démocratie, après la période sombre, si elle parvient à vaincre comme le pense Attali.

Mercredi 24 décembre 2025

« La bûche de Noël »
Anton Serdeczny a écrit « La Bûche et le gras », livre dans lequel il raconte l’Histoire de cet élément incontournable des repas de Noël

Les croyants chrétiens, les enfants, les femmes et les hommes de culture chrétienne et bien d’autres encore, fêtent Noël.

J’ai écrit plusieurs mots du jour sur la fête de la nativité. Le premier, en décembre 2013 « Le cadeau de Noël. Histoire d’une invention. ».

Le 23 décembre 2016 je m’intéressais plus précisément à la fête de « Noël ». Je constatais que le christianisme avait remplacé des fêtes païennes qui célébraient le solstice d’hiver, ce moment où s’arrête la décroissance de la durée du jour, c’est à dire la période quotidienne pendant laquelle le soleil brille. Pour les romains, cette fête s’appelait « Sol Invictus » (latin pour « Soleil invaincu », car le soleil renaissait et regagner du temps sur la nuit. Les peuples germaniques connaissaient une autre fête du solstice d’hiver : « Yule ».

Il y a deux ans, le 24 décembre 2023, j’écrivais ma désapprobation absolue contre ces occidentaux qui ne veulent plus utiliser le mot « Noël », pour le remplacer par le mot neutre de « fête » : « Éclaire ce que tu aimes sans toucher à son ombre. »

En 2019, je me suis intéressé à un aspect culinaire de Noël, en dévoilant des secrets de famille : « Les recettes des gâteaux de Noël alsaciens »

Cette année je vais de nouveau m’intéresser à un sujet alimentaire présent sur les tables de Noël : « La bûche de Noël ». L’histoire de cette bûche est racontée dans le livre « La Bûche et le gras » d’Anton Serdeczny paru en octobre 2025. L’auteur est historien, il est actuellement chercheur au Medici Archive Project à Florence.

Je l’ai découvert parce qu’il a été invité par Xavier Mauduit dans son émission de France Culture : « Le Cours de l’histoire » du 18 décembre 2025 : « La bûche de Noël, du rondin magique au dessert crémeux »

Dans ma Lorraine natale, pas de discussion, la bûche de Noël est un gâteau avec beaucoup de beurre, une fine génoise pour tenir l’essentiel et un parfum : chocolat, praline, marron pour apporter une touche de poésie. Dans ma famille, nous avions adopté définitivement la bûche du pâtissier Paté à Stiring-Wendel. J’ai appris avec un immense regret que cette pâtisserie a fermé définitivement en juin 2025, sans repreneur.

Mais pourquoi parle t’on de bûche de Noël ?

C’est tout simplement parce que dans le monde d’avant l’ère industrielle, dans un monde presque exclusivement rural, le cœur de la célébration était une bûche de bois.

Anton Serdeczny nous explique qu’il s’agit d’une pratique populaire ancienne qui consiste à brûler une bûche de bois au moment de Noël

La cérémonie de la bûche consiste à brûler une souche. Elle peut d’abord être baptisée par des libations diverses (vin, eau bénite, sel, huile, eau-de-vie), parfois en prononçant une prière. Dans le feu, la bûche est frappée pour en faire jaillir le plus d’étincelles possible. Il est probable que les illuminations des arbres de Noël soient issues de cette tradition.

Cette combustion possède des pouvoirs magiques selon la croyance populaire : Plus les étincelles sont nombreuses, plus la prospérité agricole sera grande. Il s’agit évidemment de rites païens qui se sont développés autour du solstice d’hiver et ont été repris par la fête chrétienne.

L’historien raconte aussi qu’après avoir beaucoup brulé et produit des étincelles, la bûche pouvait par la manipulation des adultes, accoucher, le terme utilisé était « pisser », des friandises et même des jouets que les enfants recevaient en cadeau.

La bûche doit brûler une bonne partie de la nuit, mais pas entièrement. Elle est éteinte avec de l’eau afin d’être brûlée de nouveau le lendemain. La combustion doit ainsi durer plusieurs jours, parfois jusqu’au jour de l’An, ou jusqu’à l’Épiphanie, le 6 janvier, ce qui peut être interprété comme un présage de fertilité.

Les cendres de la bûche sont précieusement gardées pour nourrir les champs ou pour servir de protection contre les maléfices. Ce sont plus particulièrement les restes de la bûche qui sont dotés d’une grande puissance magique. Ils sont censés protéger de la foudre et des maléfices, favoriser les bonnes récoltes, éloigner les animaux nuisibles, guérir les maladies, garantir la fertilité et le bon déroulement des accouchements.

La cérémonie de la bûche de Noël, dans son ensemble, apparaît ainsi comme un rite de fécondité.

Anton Serdeczny parle de la magie de Noël, période pendant laquelle s’ouvre un espace partagé avec l’au-delà et le surnaturel pendant la nuit du 24 au 25 décembre :

« Noël et une période de grande puissance magique, qui se déverse sur le monde dès l’avent et pendant les douze jours qui suivent Noël. Cette magie a un pic au 24 décembre à minuit. Pendant l’avent, en Bretagne, les prêtres sont censés être capables de se transformer en animaux »

Sur le site Retronews, le site de presse de la BNF, il précise :

« À la minuit de Noël, si je rassemble et résume les données issues des collectes folkloriques, les animaux se mettent à parler, les abeilles chantent, les pierres s’ouvrent d’elles-mêmes pour montrer de dangereux trésors, les morts viennent se réchauffer au feu de la bûche – qui pouvait alors capter la puissance magique environnante, et en quelque sorte la stocker pour le reste de l’année. Elle était censée protéger de la foudre, de la sorcellerie, des maladies, des animaux nuisibles pour les cultures, favoriser la reproduction des humains et des animaux, la pousse des céréales et beaucoup d’autres choses encore. »

Sur le site de France Culture on peut lire :

« La nuit de Noël, située entre les saisons, entre deux années, entre l’obscurité des nuits les plus longues et la lumière des jours qui commencent à rallonger, entre deux journées, et donc potentiellement entre les morts et les vivants, serait chargée d’une magie particulièrement puissante. La bûche de Noël serait capable de capter et de conserver cette magie pendant une année entière, ce qui explique que des débris en soient précieusement conservés. D’autres objets peuvent être dotés de ce même pouvoir, comme un œuf pondu la nuit de Noël, le gras d’un bouillon ou un pain préparés la nuit de Noël et utilisés ultérieurement comme médicament, une bougie en partie consumée pendant la nuit de Noël…
À partir de la seconde moitié du 19ᵉ siècle, la tradition de la bûche de Noël recule progressivement, même si certaines familles continuent à la pratiquer jusqu’à aujourd’hui.

L’urbanisation et l’évolution des modes de vie vont faire reculer cette pratique. La taille des cheminées diminue, ou sont tout simplement remplacées par d’autres modes de chauffage. D’autre part, dans le contexte de l’industrialisation, les sociétés sont de moins en moins tournées vers l’agriculture, ce qui rend moins central le maintien de rituels de fécondité.

La bûche de Noël en bois devient soit un jouet d’enfant, soit plus souvent une pâtisserie rappelant, par sa forme, le rite ancien. L’histoire est controversée, mais il semblerait que cette pâtisserie soit une invention française, perfectionnée par des pâtissiers parisiens.

Au début du 20ᵉ siècle, la bûche gâteau semble avoir durablement supplanté la bûche souche. Un autre rituel va se développer qui mériterait probablement un autre mot du jour celui du sapin de Noël.

Pour aujourd’hui je finirai celui-ci, en vous souhaitant un Joyeux Noël.

Mercredi 3 décembre 2025

« Ce dont nous avons besoin c’est d’action collective, de mobilisation, c’est de reconnaissance mutuelle de nos histoires, de nos combats, de nos identités et on sera beaucoup plus forts. »
Hanna Assouline, cofondatrice « des guerrières de la paix »

La tendance n’est plus tellement au débat, cet art de la discussion qui permet de se parler sans se battre donc de débattre. Le temps est plutôt à l’invective, à l’exclusion, à la délégitimation de celui qui ne partage pas exactement le même point de vue.

Ce point de vue peut être l’utilisation d’un mot comme celui de « génocide » pour qualifier les massacres commis par l’armée d’Israël à Gaza. Si tu n’utilises pas ce mot tu es soit mal informé, soit plus probablement un salaud qui encourage ce génocide.

Je ne sais pas si l’utilisation de ce terme est appropriée, je n’en suis pas convaincu mais ce n’est pas à moi d’en décider, c’est à la justice internationale qui ne s’est pas prononcée, elle a évoqué un risque de génocide.

A force, pourtant de répéter ce terme, comme une évidence,on a commencé à vouloir relativiser le génocide contre les juifs puisqu’Israël et les juifs de cet état faisaient la même chose. Et bientôt, on en est arrivé à ce que tous ceux qui ne voulaient pas utiliser ce terme ou qui tentait d’expliquer que le Hamas avait aussi une grande responsabilité dans ce qui se passait à Gaza devenait de facto des « génocidaires ».

Un professeur d’histoire médiévale, spécialiste de l’inquisition  à l’université de Lyon 2, Julien Théry, s’est laissé choir dans cette fange. Il a publié, sur Facebook une liste intitulée « 20 génocidaires à boycotter en toutes circonstances ». Cette liste incluait pour l’essentiel des personnalités juives.

Un professeur d’université en France, en 2025, peut donc publier une liste de juifs en demandant de les boycotter ou de les canceller en les traitant de ce nom infâme de génocidaires. Ces 20 personnes n’ont, jusqu’à nouvelle révélation, pas touché à un cheveu de palestinien de Gaza. Mais ils sont génocidaires, par appartenance probablement. Le reproche principal à leur encontre serait, semble t’il, le fait qu’ils aient publié une tribune dans le Figaro jugeant que la reconnaissance de l’Etat palestinien par la France n’était pas pertinent actuellement. On peut ne pas être d’accord avec cette opinion, c’est mon cas. Je trouve juste que la France, entraînant d’autres pays avec elle, ait reconnu l’Etat palestinien. Cela ne fait pas des personnes qui ne partagent pas cette opinion, des génocidaires. Mais il n’est évidemment pas indifférent de traiter ces « juifs ».de génocidaires.

Peut être que ce professeur a oublié, un instant, les leçons d’Histoire qu’il a du tirer de ses études sur l’inquisition et dans un moment de colère non maitrisé et passager, a utilisé un mot dépassant sa pensée.

Mais que dire de Jean-Luc Melenchon qui aspire à devenir Président de la République et donc à travailler à l’Unité du peuple qu’il entend diriger, lorsque ce dernier plutôt que de dire que le propos de Julien Théry est exagéré ou hors de propos, écrit le tweet suivant pour répondre à la LICRA qui s’est indigné des propos de M Théry :

« Solidarité avec cet enseignant éclairant. »

 

Hanna Assouline, cofondatrice des Guerriers de la paix a publié sur les réseaux sociaux un extrait d’une intervention qu’elle a fait lors d’une réunion :

« On est dans une course à la radicalité, à l’invective, à une forme de violence verbale qui fait qu’on est tous pris dans ce cirque qui non seulement n’aide en rien notre réflexion collective politique, ne nous aide pas ni à nous comprendre, ni à avancer, ni à comprendre le monde correctement mais qui en plus n’aide vraiment pas les gens pour lesquels on prétend s’engager. »

Les excès et la polarisation ne sont pas du seul côté pro palestinien, il y a de la même manière des théories, des récits, on utilise aujourd’hui le terme « narratif » qui prennent fait et cause pour les thèses des messianistes juifs qui prétendent que le peuple palestinien n’existe pas, que la Cisjordanie doit appartenir à Israël parce qu’il s’agit d’une terre bibliquement juive et enfin que la Jordanie est déjà l’Etat des palestiniens et qu’il n’est donc pas nécessaire d’en créer un autre.

Pour celles et ceux qui croient encore à la paix en Israël et en Palestine, les militants des deux bords sur les terres du conflit, ces affrontements dans notre société française ne les aident pas et ne font rien avancer. C’est ce que rapporte Hanna Assouline :

« Et ça ça fait partie des choses qui ont été dites et redites à de nombreuses reprises par les militants palestiniens et israéliens qui luttent pour la paix, pour la dignité, pour la justice. Ils nous ont répété en fait, quand vous vous déchirez, quand vous utilisez notre cause pour alimenter la haine, l’islamophobie, le racisme, l’antisémitisme, quand vous nous utilisez comme des slogans, comme des étendards, sans vous poser la question réelle de notre avenir, pour régler les comptes de vos propres sociétés et de votre histoire coloniale, de votre histoire vis-à-vis de la shoah, de toutes les failles qui vous appartiennent et qui n’ont rien à voir avec nous. Non seulement vous ne nous aidez pas et vous n’êtes absolument pas dans la solidarité avec nous mais vous nous condamnez davantage à l’impasse. […] Cela nous a été répété par des gens extrêmement différents des Palestiniens comme des Israéliens. Cette idée de quand vous pensez nous aider, vous nous condamnez davantage, quand vous pensez nous aider de cette manière là. »

Comme le dit la cofondatrice des guerrières de la Paix nous sommes en face d’une offensive mondiale de l’extrême droite, de la renaissance des logiques d’empire, nous ne pouvons nous permettre, pour ceux qui veulent la paix, c’est à dire la coexistence pacifique de deux peuples sur la terre entre la mer et le jourdain, de nous invectiver et d’aspirer à la pureté des idées.

Un des premiers mots du jour citait cette formule des temps révolutionnaire : « Un pur trouve toujours un plus pur qui l’épure. ». Les choses sont toujours plus compliquées que cette vision biblique de la lutte du bien contre le mal. Quand on en est convaincu, on accepte la complexité du monde et la fécondité du débat.

« Aujourd’hui on a besoin d’action, on a besoin d’un sursaut collectif, on a besoin de tout le monde autour de la table. On n’a pas besoin de rétrécir le front en essayant de se demander qui est assez pur dans son militantisme pour avoir le droit d’être assis à nos côtés. On a besoin d’un sursaut, d’un élan collectif qui soit le plus large possible, sinon on ne va pas y arriver. Et face à nous, on est face à une offensive mondiale fasciste qui est en train de nous écraser et qui se délecte des divisions dans lesquelles on tombe tous. […] »

Hanna Assouline finit par cette invitation à s’écouter et accepter mutuellement à reconnaître l’histoire de l’autre pour pouvoir mieux comprendre comment vivre ensemble.

« Ce dont nous avons besoin c’est d’action collective, de mobilisation, c’est de reconnaissance mutuelle de nos histoires, de nos combats, de nos identités et on sera beaucoup plus forts. Et pour lutter ici, dans nos sociétés et pour lutter pour eux là-bas. »

Je trouve pertinent de partager cet appel à s’écouter, à ne pas pratiquer l’excommunication et a envisager l’hypothèse qu’on peut discuter de tous les sujets.

 

Jeudi 13 novembre 2025

« Le sel de la terre »
Documentaire réalisé par Wim Wenders et Juliano Ribeiro Salgado sur la vie et le travail de Sebastião Salgado

Lors de sa visite en juin 2025, Florence nous avait suggéré de regarder « Le sel de la terre » un documentaire sur le travail du photographe franco-brésilien Sebastiao Salgado, en précisant que c’était exceptionnel.

Depuis je l’ai revu deux fois, la première fois avec ma fille Natacha en juillet, puis plus récemment, hier, avec Annie et ses deux sœurs qui avaient eu la merveilleuse idée de se donner du temps l’une à l’autre pour se retrouver ensemble pendant une grande semaine.

Sebastião Ribeiro Salgado

Avant que Florence ne m’en ait parlé je ne connaissais pas Sebastiao Salgado qui venait de mourir le 23 mai 2025 à Neuilly-sur-Seine.

Sebastião Ribeiro Salgado est né en 1944 au Brésil. Son père est un éleveur et propriétaire terrien d’origine espagnol. La famille maternelle d’origine suisse s’était installée au Brésil à la fin du XIXe siècle.

Sur l’injonction de son père il poursuit des études d’économie à l’université de São Paulo. Militant au sein des Jeunesses communistes, Salgado se trouve contraint de fuir la dictature brésilienne en 1969, avec sa femme. Il ne retrouvera son pays qu’en 1979.

En 1969, Sebastião Salgado s’installe à Paris pour suivre des cours à l’École nationale de la statistique et de l’administration économique (Ensae).

Par la suite, il est recruté par l’Organisation internationale du café (ICO), basée à Londres et pour laquelle il réalise des enquêtes jusqu’en 1973. Il va abandonner cette carrière pour devenir photographe. Il explique

« J’emportais mon appareil photo pour mes enquêtes et je me suis aperçu que les images me donnaient dix fois plus de plaisir que les rapports économiques. Je commençais à voir le monde d’une autre manière, à travers le viseur et par un contact direct avec les gens. En fait, j’ai continué à faire la même chose : dresser un constat de la réalité. »

La main de l’homme : Mine d’or de Serra Pelada

Salgado travaille toujours en noir et blanc et observe la vie de ceux qui vivent et travaillent dans des conditions difficiles — migrants, mineurs, victimes de la famine. Le documentaire s’ouvre sur des photos de « La Mine d’or de Serra Pelada », qui montre le quotidien dans une mine d’or au Brésil.

Ce documentaire a été réalisé par Wim Wenders qui s’est associé à un des fils du photographe Juliano Ribeiro Salgado pour montrer Salgado à l’oeuvre à travers les projets qu’il a réalisés jusqu’en 2013 : « La Main de l’homme », « Les Enfants de l’exode », « Genesis » qui sont autant de livres qu’il a publié…

Wim Wenders a présenté ce documentaire au festival de Cannes 2014, exactement 30 ans après avoir reçu la palme d’or pour « Paris Texas » en 1984.

Koweit : Un désert en feu – Les puits de pétrole enflammés par les irakiens

Le journal « L’humanité » a publié un article « Le Sel de la terre, une leçon de vie qui nous fait tous grandir » le 15 octobre 2014 dans lequel on peut lire :

«Le Sel de la terre est un film sur l’itinéraire d’un homme à travers la misère du monde, entre horreur et destruction, jusqu’à devenir initiatique, entre sérénité et reconstruction. Une leçon de vie, d’art et d’humanité exceptionnelle »

Chaque fois que j’ai visionné ce documentaire j’ai trouvé d’autres richesses, d’autres messages que je n’avais pas perçu la première fois. Les images de Salgado sont d’une immense force car son regard montre les humains dans leur dénuement, leur détresse, parfois leur joie. Il n’est pas allé sur des terres accueillantes, souvent la guerre, une violence inouïe, des épreuves terribles s’abattaient sur les femmes et les hommes qu’il photographiait.

Les enfants de l’exode : guerre en Yougoslavie

Il a photographié ces lieux où l’on se tue au travail, où la faim ronge la chair, où la guerre ravage l’espoir, où la terre charrie des flammes. Son regard humaniste permet de montrer ces choses horribles tout en nous laissant la capacité d’observer sans nous détourner et d’être ainsi touché au plus profond de notre âme humaine : des enfants morts, des humains affamés, des charniers qui dévoilent ce que l’homme fait à l’homme sur cette terre. Par son art, il nous rend proche ces êtres humains et nous conduit à intérioriser ce fait pourtant évident :  nous faisons partie de la même humanité.

C’est aussi tout le talent de Wim Wenders et du fils du photographe d’accompagner ce travail de révélations et d’explications. Wim Wenders le décrit ainsi :  

« Ses photos révèlent son effort pour nous montrer l’âme des peuples mais aussi le contexte qui les entoure. Pourquoi cette famine ? Pourquoi cette guerre ? Il ne veut pas seulement constater mais aussi faire savoir. »

Génocide des Tutsi au Rwanda

Après son travail au Rwanda, lors du génocide des tutsis et des évènements qui ont suivis, il perd foi en l’humanité. Il se retire sur les terres de son père au Brésil où l’action de l’homme a conduit à un désastre écologique : Plus rien n’y poussait, les oiseaux avaient disparu, il n’y avait même plus d’herbe pour les vaches. Son épouse depuis 1967, qui l’a accompagné, aidé, soutenu tout au long de sa vie, Lélia Deluiz Wanick Salgado  lui donne l’idée de se lancer dans une vaste entreprise de reboisement pour faire revivre le domaine.

De cette initiative naîtra l’Instituto Terra, en 1998. Avec ses millions d’arbres plantés, la nature a repris ses droits, autant qu’elle a guéri l’âme meurtrie de Salgado, éprouvée par la folie et la violence de ses contemporains. Patiemment, sa fondation s’active à replanter chaque arbre, chaque fleur, à réparer ce que l’homme a détruit. Petit à petit, un paysage et un écosystème renaissent de leurs cendres. Salgado affirme que cela a changé leurs vies.

Le Sel de la Terre entre ainsi dans les deux grandes préoccupations de l’humanité d’aujourd’hui : la paix et l’environnement. Wim Wenders conclut son entretien dans le Figaro du 15 octobre 2014 par ces mots.

« Quelqu’un qui a vu toute la misère du monde est capable de montrer un chemin optimiste. On ne l’aurait pas cru au début, mais une renaissance est possible. »

La replantation d’arbre sur le domaine de son père

C’est un documentaire d’une beauté et d’une force incroyable, je ne peux que vous recommander, si vous ne l’avez pas déjà fait, de vous donner les moyens de partir à la découverte de cette oeuvre qui magnifie l’art et l’humanisme de cet immense photographe que fut Sebastião Ribeiro Salgado