Vendredi 4 septembre 2026

« L’état de droit et la hiérarchie des normes. »
Bases d’une démocratie apaisée et protectrice des citoyens.

Dans le précédent mot du jour du 31 août 2026, j’ai rappelé que le Général de Gaulle avait violé la constitution qu’il avait, lui-même, fait voter pour imposer un référendum qui allait la modifier et introduire l’élection du président république au suffrage universel à deux tours !

Je précisais que j’allais revenir sur cette trahison parce que Marine Le Pen veut, si elle est élue, se prévaloir de ce précédent fâcheux pour, elle aussi, modifier la constitution avec la même procédure fallacieuse et espérer que les français approuveront ses propositions radicales sur l’immigration, l’abolition du droit du sol, la « priorité nationale » dans l’accès aux logements, aux emplois, aux services publics et aux aides sociales, et une limitation drastique du droit d’asile.

Le programme du RN pour les présidentielles est encore assez flou, mais sur ce point il existe un document précis, déposé le 25 janvier 2024 à l’Assemblée nationale par Marine Le Pen et ses parlementaires : « Proposition de loi constitutionnelle Citoyenneté-Identité-Immigration, n° 2120 »

Une seule modification a été apportée à ce texte : Marine Le Pen a renoncé à la disposition qui ouvrait le droit d’interdire, l’accès des emplois publics aux binationaux.
Selon l’article du journal « Le Monde » qui s’alarme de cette volonté et de cette manière de changer la constitution, ce texte ne devrait pas subir de changement majeur d’ici à la présidentielle, hormis l’évolution citée ci-avant : « le référendum constitutionnel de Marine Le Pen, « un coup d’Etat sur le fond et sur la forme »

De manière factuelle, Marine Le Pen, comme l’avait fait en 1962 De Gaulle, veut réformer la Constitution en utilisant le référendum prévu à l’article 11 de ladite constitution et non par l’article prévue pour la révision constitutionnelle : l’article 89.

Si cet aspect technique vous intéresse je vous renvoie vers ces deux articles dont je vous ai donné le lien.

Mais sur le fond, il ne s’agit pas d’un problème technique, c’est beaucoup plus grave et important et je vais essayer de vous expliquer cela.

Dans le fond, il faut se poser la question qu’est ce que c’est qu’une démocratie ? Est-ce que qu’une démocratie est simplement un système dans lequel après un vote, la majorité peut imposer sa volonté sans tenir compte de la minorité et même en opprimant la minorité et en imposant le règne de l’arbitraire ?

Des philosophes, des hommes sages comme John Locke (1632-1704), Emmanuel Kant (1724-1804) et particulièrement Montesquieu (1689-1755) dans son ouvrage « De l’esprit des lois » répondent négativement à cette question et considèrent que pour que la démocratie fonctionne de manière apaisée et en respectant la liberté de chacun il faut des limites qui préservent les droits de la minorité et la liberté individuelle. On appelle cela « l’état de droit »

L’état de droit doit être distingué de « l’état du Droit ». L’état du Droit est l’ensemble des règles juridiques qui s’appliquent à un moment donné : En 1960, seul un couple d’un homme et d’une femme pouvait se marier. En 2026, deux personnes ayant le même sexe peuvent se marier. L’état du Droit a évolué.

« L’état de droit » c’est autre chose. Wikipedia donne cette excellente définition :

« L’état de droit est un concept juridique, philosophique et politique qui suppose la prééminence, dans un État, du droit sur le pouvoir politique, ainsi que son respect par chacun, gouvernants et gouvernés. Ceci constitue une approche où chacun, l’individu comme la puissance publique, est soumis à un même droit fondé sur le principe du respect de ses normes. »

De manière plus concrète l’état de droit repose sur trois piliers :

  1. La hiérarchie des normes
  2. L’égalité devant la loi
  3. La séparation des pouvoirs.

L’essentiel de ce mot du jour portera sur la hiérarchie des normes.

Pour synthétiser les deux autres piliers, on peut les expliquer ainsi :

L’égalité devant la loi signifie que chaque personne physique comme chaque personne morale est soumise aux mêmes règles et bénéficient des mêmes droits fondamentaux. Cette situation acte la fin des privilèges par exemple de l’ancien régime dans lequel les nobles avaient des droits dont ne disposaient pas les membres du tiers état.

La séparation des pouvoirs empêche qu’un pouvoir unique ne devienne dictatorial. Les compétences étatiques sont réparties entre des organes distincts et indépendants :

  • Le pouvoir législatif est chargé de voter les lois (le Parlement).
  • Le pouvoir exécutif est chargé d’appliquer les lois et de gérer l’administration (le Gouvernement).
  • L’autorité judiciaire est chargée de trancher les litiges, de faire respecter les textes en toute neutralité et indépendance des deux autres pouvoirs (les tribunaux et les cours de justice).

La hiérarchie des normes est le premier pilier de l’édifice. Cette structure d’organisation impose que chaque règle juridique tire sa légitimité d’une norme supérieure. La Constitution se place au sommet de cet ensemble

Concrètement cela signifie qu’un arrêté préfectoral ne peut pas contredire un décret du gouvernement qui lui-même ne peut pas être contraire à une Loi du Parlement. Et enfin la Loi doit respecter la constitution.

Hans Kelsen (1881-1973), juriste austro-américain a théorisé cette hiérarchie qu’on schématise souvent sous la forme d’une pyramide.

Sur cette pyramide apparait aussi les Traités. Souvent, on entend dire que les traités européens sont supérieurs à la constitution. C’est faux. Chaque fois qu’un traité est non conforme, il faut réviser la constitution pour que le Traité soit conforme à la constitution.

Pour qu’un traité s’applique il faut que le Président de la République le ratifie en vertu de l’article 52 de la Constitution. Mais le Parlement (Assemblée nationale et Sénat) doit préalablement autoriser cette ratification par une loi. Et le Conseil constitutionnel peut être saisi pour vérifier la conformité du traité à la Constitution avant sa ratification. Si le Conseil constitutionnel déclare le traité non conforme, il ne peut être ratifié donc il ne peut s’appliquer sauf si la Constitution est modifiée dans les règles.

Mais l’essentiel de cette réflexion se situe dans la raison d’être de la Constitution et dans les conditions dans lesquelles, elle peut être révisée.

La Constitution organise la vie politique, elle a justement pour vocation de protéger la minorité qui a été battue aux élections pour qu’elle soit respectée et puisse jouer son rôle d’opposition dans un cadre sécurisé assurant le fonctionnement apaisé et serein des débats politiques. C’est la règle du jeu. Il n’est pas acceptable que le vainqueur d’une partie, je veux dire d’une élection puisse modifier les règles du jeu dès qu’il a gagné.

Le principe est simple, rationnel et respectueux des Libertés publiques auxquels nous tenons.

Comment fait-on pour faire respecter ce principe ?

Tout simplement en rendant plus difficile la révision de la constitution que le vote d’une loi.

C’est pourquoi la constitution de la 5ème République a prévu l’article 89.

D’abord il faut que le texte de révision soit voté dans les mêmes termes par l’Assemblée Nationale et par le Sénat.

Pour une Loi, en principe il faut la même chose, seulement en cas de désaccord persistant, alors même que des navettes parlementaires ont tenté de rapprocher la position des deux assemblées, l’Assemblée Nationale élue par le suffrage direct a le dernier mot sur le Sénat élu au suffrage indirect.

Ensuite si cette première étape a été franchie, le Président de la République a le choix entre deux procédures pour franchir la seconde étape.

Il peut soit demander au congrès qui est la réunion de l’Assemblée Nationale et du Sénat de voter le texte à la majorité des 3/5ème, soit soumettre le texte au référendum qui validera alors la révision par une majorité simple.

On comprend donc que pour la révision de la constitution, si une des deux assemblées n’est pas d’accord, elle dispose de ce qu’on peut appeler un droit de veto, à la première étape.

C’est ce que De Gaulle savait en 1962, le Sénat n’aurait pas voté la révision constitutionnelle qui modifie l’élection du Président de la République. Il ne pouvait donc pas faire passer cette révision.

Alors il a utilisé l’article 11 qui prévoit un référendum pour faire voter par l’ensemble du corps électoral une loi qui pourrait être votée en dernière instance par l’Assemblée Nationale. Il n’y a pas de première étape.

Par cet acte, dont je répète qu’il s’agit d’un viol de la constitution, De Gaulle a fait réviser la constitution par la procédure qui ne permet que de produire des lois.

Il n’a donc pas fait en sorte que la révision constitutionnelle soit plus difficile que de voter une Loi.

En 1962, 77% des français sont allés voter et ont approuvé la révision à 62,25%, ce qui est une majorité confortable.

Marine Le Pen veut faire la même chose, parce qu’elle aussi sait que le Sénat n’acceptera pas de voter son texte

Contrairement à 1962, le Conseil Constitutionnel qui dispose désormais d’un rôle accru, sera saisi. Il n’y a aucun doute que le Conseil Constitutionnel conclura qu’elle n’a pas le droit d’agir ainsi. Marine Le Pen semble indiquer qu’elle passera outre.

D’ailleurs, l’autre candidat populiste, je veux parler de Jean-Luc Melenchon exprime aussi des velléités constitutionnelles : Il veut passer à la sixième République et il n’envisage pas non plus d’utiliser l’article 89 de la 5ème république.Vous pouvez lire sur son site « Melenchon 2027 ». C’est le chapitre premier

« Convoquer un référendum (article 11) pour engager le processus constituant et décider des modalités de composition de l’Assemblée constituante : mode de scrutin, parité, tirage au sort et incompatibilités ; et des modalités de délibération : comités constituants et participation citoyenne »

Melenchon veut donc aussi partir de l’article 11 et ensuite faire une politique de table rase, en recommençant une nouvelle constitution. Normalement changer de constitution, c’est la réviser en plus radical, il faudrait aussi passer par l’article 89. Mais JLM dont chacun peut constater qu’il est à la fois un démocrate disons « autoritaire » lorsqu’il gère son mouvement et les camarades qui expriment un avis légèrement divergent et qu’il a quelques difficultés à entrer dans une phase de compromis, nous explique que le régime de la Vème République « organise un pouvoir solitaire » et donc que la 6ème République ne peut que donner un rôle plus important au Parlement. Nous avons vu fonctionner l’assemblée Nationale depuis 2022. Sans compromis cela ne fonctionne pas. D’ailleurs cela ne fonctionne pas !

Melenchon envisagerait-il de dissoudre l’opposition s’il est au pouvoir ? Dans ce cas le Parlement pourrait produire les Lois qu’il souhaite, sans compromis, mais aussi sans démocratie.

La populiste de l’autre bord pourrait s’en inspirer et présenter de la même manière que Melenchon, le référendum non pas comme une révision de la 5ème République, mais établissant une nouvelle République Vbis avec les 14 articles qu’elle veut constitutionnaliser.

Toutes ces idées ne sont pas très respectueuses de l’état de droit.

Nous aurons toujours la possibilité de voter Non aux référendums qui nous serons proposés…

Nous pouvons aussi nous interroger si la priorité de la France est une modification constitutionnelle plutôt qu’une évolution des mœurs de notre classe politique qui se trouve devant un électorat fractionné en 3 blocs (Gauche, Centre droit, Extrême droite) ou plutôt comme je le pense en 5 (LFI, Social-démocratie, Centre Droit, Droite, Extrême droite).

Aucun de ces blocs n’a vocation à avoir la majorité absolue à l’Assemblée Nationale. D’ailleurs j’ai l’impression à entendre les candidats à l’élection présidentielle, qu’une fois élu, comme dans l’ancien temps, l’électorat français élira une majorité parlementaire conforme au Président. Il me semble peu probable qu’une telle éventualité ait vocation à prospérer. Alors comment feront-ils ?

Pour votre réflexion, sur le site gouvernemental « La vie publique », on trouve cette carte établie par le World Justice Project donnant l’indice de l’état de droit des pays de l’Union européenne, la France est très moyenne.

Pensez vous que si Le Pen ou Melenchon est élu, on trouvera ce type de carte sur un site gouvernemental ?

Lundi 31 août 2026

« Je vous défie de trouver parmi les peuples du monde libre un seul citoyen qui accepte pour son pays un régime aussi extravagant et aussi dangereux. »
Paul Reynaud lors de son intervention du 4 octobre 1962 à l’Assemblée nationale

Nous débutons une nouvelle saison 2026/207 ou une nouvelle année. J’avais écrit en octobre 2021 un mot du jour sur ce thème « Une nouvelle saison» dans lequel j’expliquais que si formellement une nouvelle année débutait le 1er janvier, la véritable rupture avait lieu en septembre, après la longue pause estivale.

C’est en effet, l’heure de la rentrée des classes, du début des saisons culturelles, des nouvelles grilles des médias, des nouvelles saisons sportives etc…

Cette saison va enjamber l’année 2027 et s’achever fin juin 2027. Et pendant cette période nous allons vivre ou subir une élection présidentielle dont le premier tour aura lieu le dimanche 18 avril 2027 et le second tour 2 semaines après. Nous élirons une présidente ou un président au suffrage universel direct. J’ai écouté avec beaucoup d’intérêt cette émission de France Inter du vendredi 28 août 2026 : « Faut-il supprimer l’élection présidentielle ? »

La Constitution de la Vème république, votée en 1958, ne prévoyait pas cette modalité d’élection du chef de l’Etat. La constitution confiait à un collège d’environ 80 000 grands électeurs (députés, sénateurs, conseillers généraux, maires et délégués des conseils municipaux) le rôle de désigner le Président de la République.

Ce système ne sera utilisé qu’une seule fois, le 21 décembre 1958, pour l’élection de Charles de Gaulle.

Il constituait déjà une évolution importante par rapport à la 3ème et la 4ème République qui élisait le président de la République par la réunion de l’Assemblée nationale et du Sénat, soit moins de 1000 grand électeurs. La dernière élection de cette sorte eut lieu en 1954, il fallut treize tours de scrutin pour que députés et sénateurs s’accordent sur la candidature de René Coty.

Le récit officiel du passage à l’élection au suffrage universel direct est le suivant : Le 22 août 1962, le général de Gaulle est victime d’un attentat manqué au Petit-Clamart, fomenté par le colonel Bastien-Thiry. C’est en réaction à cet acte qu’après le Conseil des ministres du 12 septembre, de Gaulle décide que dorénavant, le Président de la République sera élu au suffrage universel. Il soumet ce projet à l’approbation des Français par voie de référendum. C’est un récit officiel car il semble bien que De Gaulle pensait à cette évolution depuis longtemps et que l’attentat n’a fait qu’accélérer le processus.

Pour ce faire De Gaulle a fait quelque chose de très grave, il a violé la constitution. C’est très grave parce que La candidate populiste de l’ultra droite a l’intention d’utiliser ce précédent historique pour faire de même : violer la constitution pour la changer avec cet argument : Puisque De Gaulle l’a fait, je peux le faire. Je reviendrai plus précisément sur ce viol, en évoquant les projets délétères de cette candidate à l’élection présidentielle qui  a été condamnée par la justice en première instance et en appel pour détournement de fonds publics. En synthèse, De Gaulle n’a pas utilisé la procédure autorisant la révision de la constitution parce qu’il savait que cette révision lui serait refusée.

Mais revenons à ce fait : chaque 5 ans, avant c’était 7 ans, les français vont massivement aux urnes pour élire un homme ou une femme qui leur a fait de multiples promesses en espérant qu’il tentera et arrivera à les tenir. Dans la vraie vie, ce n’est plus ainsi : on élit quelqu’un parce qu’on ne veut pas de l’autre.

Lors des débats de 1962, un homme d’Etat de 83 ans qui au bout d’une longue carrière politique savait comment fonctionnait une République et qui connaissait très bien De Gaulle en jouant un rôle essentiel dans la destinée de l’homme du 18 juin, a prononcé les paroles suivantes :

« Ainsi donc, voilà un Président de la République, élu au suffrage universel, qui décidera de la vie ou de la mort de la France suivant qu’il fera une bonne ou une mauvaise politique militaire, une bonne ou une mauvaise politique étrangère.
Cet inconnu tout-puissant ne sera responsable devant personne.
L’Assemblée ? Il la congédiera à sa guise.
Au-dessous de lui, les ministres. Pourront-:ils vraiment être responsables devant le Parlement d’une politique qui n’est pas la leur, qui est celle de leur maître intouchable?
Les malheureux joueront le rôle qui était, à la cour de France, celui des menins que l’on fouettait lorsque le petit dauphin faisait des sottises.
Mesdames, messieurs, on peut être partisan du régime présidentiel ou du régime parlementaire, mais je vous défie de trouver parmi les peuples du monde libre un seul citoyen qui accepte pour son pays un régime aussi extravagant et aussi dangereux. »

Paul Reynaud est le premier ministre de la France entre le 22 mars 1940 et le 16 juin 1940. C’est lui qui appelle De Gaulle, pour lequel il a une grande estime, au gouvernement comme sous-secrétaire d’État à la Guerre et à la Défense nationale, le 6 juin. Sans cette désignation, De Gaulle n’aurait eu aucun mandat à faire valoir en arrivant à Londres.

Malgré la violente diatribe de Reynaud en 1962, De Gaulle reconnaîtra ce qu’il lui doit en 1963, en écrivant au bas d’une photo officielle dédicacée :

« Vous êtes celui qui, naguère, me donna le départ »

C’est une émission de France Inter : « Faut-il supprimer l’élection présidentielle ? » qui a rappelé ces propos de Paul Reynaud et a posé les bonnes questions sur ce Régime qui met en position d’arbitre, un homme qui prétend être au centre de l’action, n’est responsable devant personne, peut dissoudre l’Assemblée Nationale, nommer le premier ministre qui bon lui semble et parvient même à le révoquer comme Mitterrand l’a fait pour Rocard ou Pompidou pour Chaban, alors que rien dans la Constitution ne le prévoit.

Cela devient du théâtre, nous élisons une personne dont les marges de manœuvre sont faibles en raison de la mondialisation, du poids très modeste de la France dans celle ci, et de sa dépendance extrême à l’égard de l’importation dans des domaines de plus en plus importants pour la vie courante de ses concitoyens.

Dans le mot du jour du 27 novembre 2012, je citais Jean-Pierre Chevènement dans son livre « La France est-elle finie ». Il rapportait des propos que Mitterrand lui avait tenu en 1979 :

« Je ne pense pas qu’aujourd’hui, à notre époque, la France puisse faire autre chose, hélas, que passer à travers les gouttes »

Il ne faut pas croire que l’élite intellectuelle ne s’en rende pas compte. Laurent Fabius a dit que selon lui notre classe politique deviendrait de plus en plus médiocre en raison du fait qu’il existait de moins en moins de moyens d’action.

Pascal Perrineau, vieux professeur à Sciences Politiques Paris le dit sans détour :le dit sans détour :

« Quand j’ai commencé dans la carrière dans les années 1980, c’étaient les meilleurs qui voulaient faire de la Politique. C’étaient les meilleurs qui voulaient être au service de l’Etat. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout le cas. Les plus brillants veulent entrer dans les Organisations non gouvernementales, dans les organisations internationales ou créer une entreprise. »

Celles et ceux qui restent sont tellement obnubilés par l’élection présidentielle qu’ils perdent toute mesure, toute humilité dans leurs discours. Ils semblent même ignorer que pour agir, dans la mesure des possibilités de la France, ils auront besoin d’une majorité à l’Assemblée nationale.

Alors je crois que oui, si nous étions un peuple sage nous renoncerions à cette mascarade qu’est devenu l’élection au suffrage universel du Président de la République.

Samedi 25 juillet 2026

« Aujourd’hui, la Libraire historique de Lyon, Decitre, a fermé son magasin du 29 de la Place Bellecour »
Décision du groupe Nosoli

La « Librairie Mollat » à Bordeaux, « le Furet du Nord » à Lille et « Decitre » à Lyon, ce sont les grandes librairies historiques des grandes villes de province, des institutions !

Annonce de la fermeture

La librairie « Decitre », au 29 de la Place Bellecour, a fermé définitivement ses portes, ce samedi 25 juillet 2026. Elle disposait de 1800 m² de superficie

Ce n’est pas la première fois que je parle d’une librairie qui ferme à Lyon. Le 21 avril 2023, j’avais parlé de la fermeture de « Raconte-moi la terre », avec cet exergue de Henri Loevenbruck :

« Une librairie qui meurt, ce n’est pas une page qui se tourne, c’est un livre qui se ferme, à jamais !»

Cette fois il s’agit de la librairie historique de Lyon.

Elle fut fondée en 1907 par Henri Decitre et Marius Bassereau qui reprennent une petite librairie chrétienne créée en 1850 au 6, place Bellecour : « la Librairie du Sacré-Cœur ».

La librairie du sacré coeur

Au début, c’était une librairie spécialisée dans le domaine religieux, mais en 1958 elle s’agrandit, passant de 50 à 500 m2, et se diversifie : il s’agit désormais d’une librairie « générale et de sciences humaines » qui propose également des disques, de l’artisanat et un rayon jeunesse.

Pierre Decitre prend en 1976 la direction de l’entreprise familiale fondée par son grand-père Henri Decitre. La société ne compte alors que la librairie située à l’adresse historique du 6, place Bellecour à Lyon.

Au fil des années, Pierre Decitre développe les activités de l’entreprise, en ouvrant d’autres librairies en région lyonnaise et le magasin au 29, place Bellecour en 1988, celui qui vient de fermer. En septembre 2007, Pierre Decitre cède la présidence et la direction du groupe Decitre à son fils aîné, Guillaume Decitre.

Mais, en 2013, le groupe doit faire face à la crise du secteur du livre et pour faire face à une baisse du chiffre d’affaires, le petit magasin historique du 6 place Bellecour consacré aux livres en langues étrangères ferme ses portes.

Et comme la situation ne s’améliore pas vraiment, autour de Noël en 2018, l’Autorité de la concurrence autorise l’acquisition des sociétés Decitre par son homologue le Furet du Nord.

Pierre Coursières, PDG de la nouvelle entité, est alors optimiste :

« Nous avons vocation à développer le parc de magasins et aussi à proposer une offre plus large hors livres. Nous allons réaliser près de 150 millions d’euros en 2019, avec près de 800 salariés. C’est donc l’ensemble de nos entités qui en profitera […] des logiques de taille sont incontournables et aujourd’hui, la meilleure solution ».

Le groupe, désormais appelé Nosoli, est placé en redressement judiciaire le 1er juin dernier. Le groupe annonce deux mois plus tard la fermeture du Decitre place Bellecour, là où avait commencé l’histoire de Decitre.

Cette librairie au 29 Place Bellecour est fermée désormais.

Pierre Lemerle, journaliste à Rue 89 essaye d’expliquer longuement la raison de cet échec et pointe, en plus des problèmes structurels du secteur, des erreurs de gestion : « une institution lyonnaise “qui prend l’eau” ».

Article aussi publié sur ce blog : « Ici »

La Tribune dimanche du 26 juillet dans son article « Librairie en danger » rapporte que Decitre et le Furet du Nord ne sont pas les seuls concernés :

« Le secteur subit depuis plusieurs années une double pression : […] le recul des ventes de livres neufs (estimé à 6 % au début de cette année), conjuguée à une explosion des charges fixes (loyers, énergie, salaires) liée à l’inflation. Elle n’épargne aucun acteur.
En avril et en juin, les enseignes emblématiques Gibert, Furet du Nord et Decitre ont toutes été placées en redressement judiciaire. À l’adresse historique de Gibert, place Saint-Michel à Paris, va s’installer un restaurant de burgers. Le groupe Nosoli – qui possède Furet du Nord et Decitre – a déjà annoncé la fermeture de 11 magasins et la suppression de 163 postes.
L’institution montpelliéraine Sauramps a été liquidée, entraînant la perte de 54 emplois.
Le nombre de fermetures (85) a dépassé celui des ouvertures (83) l’an dernier, selon le Centre national du livre. Du jamais-vu.[…]
les Français ne consacrent plus que trente et une minutes par jour à la lecture, soit dix minutes de moins qu’en 2023. La concurrence des écrans est évidemment aiguë chez les plus jeunes, puisque ces appareils accaparent dix fois plus de leur temps que la lecture, même sur liseuse. »

Toutes ces explications n’enlèveront rien au sentiment de tristesse chaque fois qu’une librairie ferme, particulièrement celle-ci dans laquelle je suis entré si souvent, depuis 24 ans que j’habite Lyon.

Mercredi 24 juin 2026

« Ta joue contre la mienne appuyée, et souris moi très doucement pour que je m’endorme heureux, mon aimée. »
Marc Bloch, « Ballade Triste », poème écrit à son épouse Simonne Vidal

Hier, la cérémonie de panthéonisation de Marc Bloch et de son épouse Simonne fut belle et émouvante. Pour moi, le moment le plus fort de cette cérémonie Panthéon fut celui où Vincent Delerm et Anne Sila ont dit et chanté un poème que Marc Bloch a écrit pour l’amour de sa vie. J’ai lu que ce fut son dernier poème pour elle.

La petite-fille du couple, Suzette Bloch, confie :

« Elle était le grand amour de Marc, c’était un couple fusionnel intellectuellement et en amour. Il lui écrivit des poèmes d’amour jusqu’au bout. [ la présence de ma grand-mère ] est pleinement justifiée et indispensable au regard de l’effacement des femmes sans qui certains grands hommes ne l’auraient pas été »

Vincent Delerm et Anne Sila déclame le poème « Ballade Triste »

Cette partie de la cérémonie se trouve derrière « Ce lien »

Lorsqu’il écrit en 1943 ce poème intitulé « Ballade Triste », l’historien Marc Bloch est entré en clandestinité dans la Résistance. Il sait que cet engagement peut lui être fatal, alors que la répression allemande fait rage :

« Mon amour, hélas, mon cher amour.
Me faudra-t-il partir cette année.
Pour le grand voyage sans retour.
Et te laisser seule, mon aimée ?

Mon amour, hélas, mon pauvre amour.
La route parfois fut malaisée.
Le fardeau, par moment, fut lourd.
Mais nous étions deux, O mon aimée.

Mon amour, hélas, mon tendre amour.
Après la joie que tu m’as donnée.
Ne m’en veuilles pas si ce beau jour
finit avant le soir, mon aimée.

Mon amour, hélas, mon seul amour.
Quand pour moi l’heure sera sonnée.
Que tout mortel entend à son tour.
Tiens-toi bien près de moi, mon aimée.

Tiens-toi, près de moi, mon amour.
Ta joue contre la mienne appuyée
Et souris moi très doucement pour
Que je m’endorme heureux, mon aimée. »

Nous savons que ce vœu de Marc Bloch ne fut pas exaucée. Il n’est pas parti pour le grand voyage, la joue de sa Simonne appuyée contre la sienne, il est mort entouré de résistants français, assassinés par la Gestapo nazi, le 16 juin 1944, à Saint-Didier-de-Formans. Simonne très malade, mourra, 16 jours après, dans l’hôpital Edouard Herriot de Lyon.

Comme le dit Suzette Bloch, Simonne Vidal ne fut pas que l’épouse de Marc Bloch, elle eut un parcours exemplaire qu’elle ne doit qu’à son courage, sa volonté et son désir d’engagement.

Simonne Vidal en 1919

Une page de France Info nous apprend que la jeune femme s’est portée volontaire pendant la Première Guerre mondiale, comme aide aux réfugiés. En récompense de son abnégation, Simonne Bloch a reçu la Médaille de la Reconnaissance française et en juillet 1919, elle épouse un capitaine revenu du front, un certain Marc Bloch.

Le couple s’installe à Strasbourg pendant près de vingt ans, elle aime assister aux cours de son mari à l’université et surtout devient son assistante. Elle est sa principale collaboratrice. Elle tapait tous ses manuscrits. Pas un mot n’est sorti de la plume de Marc Bloch sans qu’elle l’ait relu. Cet échange se voit concrètement sur les manuscrits de Marc Bloch : combien de notes de Simonne dans la marge ? Elle ajoute, elle précise, elle veille sur la rigueur du chercheur, comme une professeure de professeur, en quelque sorte, sans en avoir le titre.

Suzette Bloch le confirme : le travail de sa grand-mère « n’a pas été reconnu et n’est pratiquement pas documenté, comme pour la plupart des femmes de cette époque. »

Quand la Seconde Guerre éclate en 1939, le couple Bloch est à Paris, et l’histoire se répète : Simonne revêt à nouveau l’uniforme d’infirmière, et Marc, lui, repart au combat avant d’entrer dans la Résistance. En deuxième ligne, depuis leur maison de la Creuse où elle s’est finalement installée, Simonne, comme toujours, est là pour l’aider. Elle lui envoie des livres, des vêtements, de la nourriture. Dès qu’elle le peut, elle conduit jusqu’à Lyon où il est basé.

Quand en mars 1944, Marc Bloch est arrêté par la Gestapo, Simonne part à Lyon pour tenter d’en savoir plus. Mais son état de santé se dégrade : le 1er juillet, elle est hospitalisée. Longtemps on a cru qu’elle avait été enterrée dans une fosse commune.

Aujourd’hui, les recherches de l’historien Stéphane Nivet révèlent que Simonne Bloch a, en réalité, eu un enterrement en bonne et due forme. L’identité de la personne qui en a assumé les frais demeure cependant un mystère. Son décès avait été déclaré sous son nom d’emprunt, mais la mention d’une décision du 12 décembre 1944 suite à une requête du procureur de la république de Lyon le 2 juillet 1944, et apposée sur le document d’état civil le 27 décembre de la même année, redonne à Simonne Jeanne Myriam sa véritable identité. Stéphane Nivet a retrouvé dans les archives, trace de son inhumation dans une tombe individuelle à Lyon.

Mais le paiement de la concession funéraire n’ayant pas été effectué, en 1954, le cercueil est exhumé, incinéré, et ses cendres répandues dans un endroit dédié au cimetière de la Guillotière sans que sa famille ne soit informée.

Ce sont donc deux cénotaphes qui sont entrés dans le Panthéon mardi, le corps de Marc Bloch est resté dans le cimetière de la creuse où il repose et le corps de Simonne n’a pas été retrouvé.

Lundi 22 juin 2026

« Et l’université de Lyon II ne prit pas le nom de Marc Bloch ! »
Information qui me fut révélée lors d’un Cours d’Histoire en 2003 par Girolamo Ramunni

Le mardi 23 juin 2026 Marc Bloch, immense intellectuel, combattant français des deux guerres,  résistant assassiné par les allemands, homme d’une éthique exceptionnelle va entrer au Panthéon avec son épouse Simonne Vidal.

Le 1er octobre 2003, j’allais pour la première fois au cours d’Histoire à l’Université de Lyon II, dans le module « Histoire des Sciences et de la Société de Consommation » assuré par un professeur brillant, original et assez truculent : Girolamo Ramunni. Après quelques contrariétés de carrière administrative, j’avais décidé une année auparavant de quitter une structure de l’administration centrale parisienne qui avait pour nom « Programme Copernic » pour rejoindre Lyon et parallèlement j’avais souhaité commencer des études d’Histoire qui correspondait à une passion surtout depuis que j’avais découvert Fernand Braudel et l’école des Annales.

J’étais arrivé, un peu en retard à ce cours. Dès que je fus assis, j’entendis dans la première phrase du professeur, le nom de Nicolas Copernic. Je pris cette coïncidence comme un signe que j’étais au bon endroit. Evidemment, Girolamo Ramunni fut surpris de voir parmi ses étudiants un homme de 45 ans, ce qui conduisit à des relations un peu différentes qu’avec les autres étudiants et quelques discussions après les cours. Lors d’une de ses discussions, il me révéla un secret sur l’Université de Lyon 2 que j’ai gardé en mémoire sans immédiatement m’y intéresser.

Mais il me faut, au préalable, présenter Marc Bloch.

Marc Bloch est issu d’une famille alsacienne d’« optant », c’’est à dire des alsaciens ou mosellans qui ont choisi de quitter les territoires cédés par la France en 1871, à la suite de la guerre franco-allemande de 1870, et de rejoindre une autre région, pour conserver la nationalité française.

C’est son père Gustave Bloch qui fait ce choix le 28 juin 1872. Au préalable, ce père avait été reçu major de promotion à l’École normale supérieure de la Rue d’Ulm en 1868 et sera à nouveau major à l’agrégation de lettres en 1872. Ce père devint un brillant professeur d’Histoire de l’Antiquité. Ces précisions sont nécessaires pour montrer l’attachement à la France de cette famille ainsi que son niveau intellectuel.

Marc Bloch nait à Lyon, le 6 juillet 1886, parce que son père enseigne à la Faculté de Lettres de Lyon. La famille part ensuite à Paris Gustave devenant professeur à la Rue d’Ulm et à Sorbonne.

Marc Bloch suivit le brillant exemple de son père et intégra également la Rue d’Ulm. Après avoir été reçu à l’agrégation d’histoire et géographie en 1908 il rejoignit l’Allemagne pour suivre des cours des facultés de Berlin et de Leipzig. Montrant ainsi que pour lui l’Histoire ne saurait correspondre à un simple récit national mais qu’elle devait être éclairé par des apports multiples et différenciés.

Il est mobilisé pour la première guerre mondiale, alors qu’il est professeur de Lycée. Il finira 14-18 comme capitaine obtenant la croix de guerre avec quatre citations et décoré de la Légion d’honneur pour ses faits de guerre. C’était un intellectuel combattant et courageux.

Marc Bloch et son épouse Simonne Vidal avec deux de leurs enfants en 1932

Après la guerre, en 1919, il épouse Simonne Vidal, fille d’un polytechnicien. Ils eurent six enfants et Simonne collabora étroitement aux travaux universitaires de son mari.

Après la victoire sur l’Allemagne, le gouvernement français avait pour ambition de créer une université d’excellence à Strasbourg après son retour à la France. Il envoya ses meilleurs professeurs pour bâtir cet instrument de la puissance intellectuelle française. C’est ainsi que Marc Bloch rencontra Lucien Febvre, historien comme lui, de huit ans son ainé.

A deux, ils vont fonder, en 1929, une revue : « Annales d’histoire économique et sociale ». Leur démarche est de sortir de l’histoire des évènements, des grands hommes, de la politique et de la diplomatie pour aborder l’Histoire des structures humaines en convoquant toutes les sciences humaines, l’Histoire bien sûr, mais aussi l’économie, la géographie, la sociologie etc. Cette démarche tente de créer une histoire globale, à la fois dans le temps (longue durée) et dans l’espace (prise en compte des faits de société dans leur ensemble). On parlera de « L’école des Annales » même si cette appellation n’est pas revendiquée par les fondateurs, mais plutôt par leurs successeurs notamment Fernand Braudel. Outre la volonté d’une « Histoire globale » Marc Bloch et Lucien Febvre sollicitaient des historiens des autres pays pour écrire des articles pour leur Revue. Et c’est ainsi que l’école française d’Histoire allait succéder à l’école allemande d’avant la guerre 14-18, école que Marc Bloch était allé étudier, pour devenir la référence internationale des historiens jusqu’à peu près la mort de Fernand Braudel en 1985.

Quand la seconde guerre mondiale éclate, Marc Bloch a 53 ans, il est un historien reconnu internationalement, il a 6 enfants et souffre d’une polyarthrite invalidante. Personne ne songerait à lui demander de rejoindre l’armée. Mais il s’engage et il est placé à la tête du Parc des essences de l’armée. C’est à ce poste qu’il assiste à la débâcle de l’armée française. De cette expérience traumatisante il écrira, avec sa science de l’Historien, un livre qu’il appellera « Témoignage » et qui sera publié après la fin de la guerre sous le nom qui le rendra célèbre « L’étrange défaite ».

C’est son livre le plus célèbre, mais pour tous les spécialistes ce n’est pas son livre le plus abouti et le plus important. Il était avant tout historien médiéviste auteur de « Les Rois thaumaturges », « La Société féodale », « Les Caractères originaux de l’histoire rurale française » et bien d’autres jusqu’à son dernier livre inachevé et écrit après « l’étrange défaite », un livre de méthode : « Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien. ».

Et cet intellectuel combattant va une nouvelle fois s’engager. En 1943, après l’invasion de la zone sud, il rejoint la Résistance. Au départ les résistants qui sont beaucoup plus jeunes que lui, ne savent pas comment l’employer. Le premier chef de la Résistance que Marc Bloch rencontra en s’engageant fut Georges Altman, dirigeant du mouvement Franc-Tireur, 15 ans plus jeune que lui. Altman a lui-même relaté cette rencontre en soulignant l’humilité et la modestie de Bloch, qui, malgré son âge et son prestige, s’est présenté comme le « poulain » de Maurice Pessis, un jeune résistant et accepta de passer sous ses ordres.

Pont de la Boucle en 1930

Bientôt les résistants comprirent les qualités d’organisation et de leadership, dirait-on aujourd’hui, de cet homme intelligent, réfléchi, toujours prêt à entrer en action quand l’essentiel lui semblait en cause. Il devint un des chefs pour la région lyonnaise au sein de Franc-Tireur, puis dans les Mouvements unis de la Résistance (MUR). Il fut arrêté sur le Pont de la Boucle, aujourd’hui pont Winston-Churchill, à Lyon le 8 mars 1944. Il est interné à la prison Montluc et torturé pendant des jours, soumis à des coups et à des bains glacés, mais il ne donne jamais aucune information utile.

Après un attentat contre les soldats allemands, la Gestapo le tira de sa prison avec 27 autres résistants et les tua, dans le dos, sur la commune de Saint-Didier-de-Formans, près de l’endroit où eut lieu l’attentat. C’était le 16 juin 1944. Son épouse Simonne, atteint d’un cancer, ne fut pas informé de ce drame, elle savait uniquement qu’il était prisonnier. Elle mourra de sa maladie, 16 jours après, le 2 juillet 1944, dans un hôpital de Lyon.

Marc Bloch était aussi juif. Un juif « laïc » non pratiquant, non croyant. Il a écrit dans la première partie de « L’étrange défaite » la confession suivante :

« Je suis juif, sinon par la religion que je ne pratique point, non plus que nulle autre, du moins par la naissance (…). Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite. Mais peut-être que les personnes qui s’opposeront à mon témoignage chercheront-elles à le ruiner en me traitant de métèque. Je leur répondrai que mon arrière-grand-père fut soldat en 1793 ; que mon père en 1870 servit dans Strasbourg assiégé ; que mes deux oncles et lui quittèrent volontairement leur Alsace natale après son annexion au IIe Reich. »

Il écrit dans le dernier des quatre testaments qu’il rédigea au long de son existence :

« J’affirme donc, s’il le faut face à la mort, que je suis né juif ; que je n’ai jamais songé à m’en défendre […] Etranger à tout formalisme confessionnel comme à toute solidarité prétendument raciale, je me suis senti, durant ma vie entière, avant tout et très simplement français. »

L’antisémitisme le rencontra. En 1928, puis en 1934, Marc Bloch présenta sa candidature au Collège de France sans succès. Pour son ami Lucien Febvre, pas de doute, ces échecs sont le fruit de l’antisémitisme.

Il sera aussi exclu de la fonction publique par le gouvernement de Vichy en vertu du statut des Juifs du 3 octobre 1940. Son appartement parisien est réquisitionné par l’occupant, et sa bibliothèque, qui compte entre 5000 et 7000 ouvrages, est expédiée en Allemagne. Il est rétabli le 5 janvier 1941 dans ses fonctions pour services exceptionnels par le secrétaire d’État à l’Instruction publique, Jacques Chevalier – père de François Chevalier, élève de Marc Bloch. Mais quand il exercera son magistère à l’Université de Montpellier il sera encore confronté à l’antisémitisme de certains de ses collègues et de certain de ses étudiants. Jacques Chevalier lui délivre, le 24 février 1941, un ordre de mission afin qu’il puisse se réfugier aux États-Unis, accompagné de sa mère, de son épouse et de ses six enfants. Il n’en fait pas usage, ne voulant pas abandonner sa mère, âgée, malade et incapable de supporter le voyage.

Maison de Fougère de Marc Bloch

Lucien Febvre, pour continuer à publier « Les Annales, » cédera aux allemands et enlèvera le nom de Marc Bloch comme co-directeur de la Revue, un juif ne pouvant exercer le rôle de directeur d’une revue. Marc Bloch concédera à accepter cette décision sur l’insistance de son ami et continuera à publier des articles sous le nom de « Fougères » nom du hameau de la commune du Bourg-d’Hem dans la Creuse où se trouve la maison rurale qu’il a acheté et dans laquelle il a écrit « L’étrange défaite ».

Après l’invasion de la zone libre par les allemands en 1943, il ne peut plus exercer le métier d’enseignant. Il aurait alors pu se retirer dans ce petit hameau de la Creuse, probablement que personne ne serait venu le chercher jusqu’à la fin de la guerre. Ce ne fut pas son choix, il entra en résistance.

J’ai résumé, selon mes critères, les points essentiels de la biographie de cet homme d’exception.

Girolamo Ramunni

Je reviens au secret dévoilé par mon professeur Girolamo Ramunni. Il m’apprit que lorsque le conseil d’université de Lyon 2, université de sciences humaines, entreprit de lui donner un nom, le nom de Marc Bloch fut avancé. Ce choix apparaissait comme très pertinent : C’était un universitaire de renommée mondiale dans l’Histoire et les Sciences humaines, il est né à Lyon, il a résisté à Lyon, il a été arrêté, torturé à Lyon, puis assassiné près de Lyon. Mais finalement il ne fut pas choisi, parce que des professeurs en s’appuyant sur le fait que Lyon 2 avait des partenariats avec des Universités arabes, ces dernières pouvaient être choqués que leur partenaire porte un nom juif.

Je mis plusieurs années avant de m’intéresser à ce sujet et j’ai cherché, sans trouver, une source écrite et sérieuse qui confirmait cette information.

Récemment j’ai refait une recherche et j’ai trouvé cet article de Rue 89 Lyon: « Du billet de 200 francs à l’Université Lyon 2, le nom « Lumière » fait débat »

Cet article renvoie vers deux livres que j’ai pu consulter.

Le premier est un livre sur l’Histoire de l’Université de Lyon 2 : « L’université Lyon 2 : 1973-2004 » de Françoise Bayard et Bernard Comte.

Dans cet ouvrage, on apprend que L’Université Lyon 2 de sciences humaines a d’abord été créée le 5 décembre 1969 par arrêté ministériel, à la suite des événements de mai 1968 et dans le cadre de la loi Edgar-Faure.

Mais il y eut des dissensions au sein de cette université. En simplifiant, il y avait des professeurs qui trouvait que d’autres professeurs étaient trop marqués politiquement, les uns de gauche les autres de droite. C’est pourquoi, alors qu’ils traitaient des mêmes matières, le 26 juillet 1973, par décret ministériel la scission entre l’Université Lyon 2 et Lyon 3 fut actée. Lyon 2 correspondant à la partie gauche et Lyon 3 à la partie droite. Lyon 3 pris pour nom « Jean Moulin » qui n’a jamais été considéré positionné à droite.

Et Lyon 2 ? Il faut aller à la page 357 et lire les notes de bas de page qui renvoie vers un compte-rendu :

« Nous préférons de beaucoup le nom de Marc Bloch, autre grand résistant assassiné dans la banlieue lyonnaise. Non seulement parce que Marc Bloch est un des plus grands historiens français mais aussi et surtout parce que c’est un des premiers représentants de la pluridisciplinarité et du renouvellement des sciences humaines et sociales. »

Pour connaître le fin mot de l’Histoire, il faut aller lire « Les Faussaires de l’histoire », un ouvrage de Christian Terras sur le négationnisme à Lyon, page 93 :

« Le nom de Marc Bloch est récusé au prétexte qu’il pourrait ternir des relations privilégiées avec le Moyen-Orient : démarche doublement honteuse, puisqu’elle cède à des pulsions antisémites présumées du monde arabe. Finalement, l’université, réputée de gauche, adopte le nom des frères Lumière, dont l’un Louis, fut un admirateur déclaré de Mussolini et l’autre Auguste, membre de la LVF ».

La « LVF » est la Légion des volontaires français contre le bolchévisme, dite Légion des volontaires français (LVF), organisation créée le 8 juillet 1941, quinze jours après le déclenchement de l’invasion de l’URSS et ayant pour objectif d’être des supplétifs de la Wehrmacht. « L’article » de Wikipedia consacré à cette organisation cite bien Auguste Lumière comme membre éminent du Comité d’honneur, donnant sa caution morale à une œuvre de collaboration avec les nazis.

Le livre de Christian Terras précise que pour ces mêmes motifs la Banque de France a renoncé en 1995 à une proposition de mettre les frères Lumière sur le billet de 200 Francs qu’elle venait de créer.

En conclusion, les Universitaires « de gauche ? » choisirent les frères Lumière, qui sont certes de Lyon mais qui n’ont aucun rapport avec l’Université et encore moins des sciences humaines, ce sont des industriels.

Plus dérangeant, contrairement au résistant Marc Bloch, ils ont cédé aux sirènes du fascisme et de la collaboration.

Et je veux souligner que ce n’est pas suite à une demande d’Universités Arabes que Marc Bloch a été écarté. Pas du tout ! Ce fut une intuition ? Un présupposé ? d’hommes instruits, cultivés et de gauche !

Ne serait ce pas banalement et médiocrement de l’antisémitisme de certains milieux de gauche ?

Le Journal « Le Monde » révèle qu’en 1994, une histoire semblable se révéla à Strasbourg : « L’université des sciences humaines de Strasbourg rejette pour la deuxième fois l’appellation « Marc-Bloch » »

Lundi 8 juin 2026

« J’étais une femme dans une société patriarcale et un pays machiste. Pour m’en sortir, il me faudrait lever la tête, montrer les crocs, arracher un à un tous mes droits et refuser toute soumission. »
Marjane Satrapi

J’ai découvert Marjane Satrapi par le dessin animé « Persépolis » qui avait été réalisé à partir de la bande dessinée du même nom qu’elle avait écrite pour raconter sa jeune vie se cognant à la révolution islamique d’Iran de 1979.
Marjane Satrapi est née le 22 novembre 1969 dans l’Iran gouverné par le Shah. Sa famille est plutôt athée et sympathisante communiste de Téhéran. Son oncle Anouche, dirigeant du Parti communiste iranien, auquel elle est très attachée, est exécuté en 1982, pour ses opinions politiques.
Elle n’a que dix ans quand a lieu la révolution islamique qui va porter au pouvoir l’Ayatollah Khomeiny.
Son enfance sera alors confrontée à une restriction croissante des libertés individuelles dans le pays.
Excusez-moi d’avance, d’être un peu long, mais il me semble éclairant et nécessaire de citer les réformes que les fanatiques chiites sous influence de l’idéologie des frères musulmans égyptiens, sunnites pourtant, ont mis en œuvre à partir de leur prise de pouvoir en février 1979 :

  • Abolition de la loi sur la protection de la famille (26 février 1979) : Cette loi, adoptée sous le régime du Shah, limitait notamment le droit unilatéral des hommes au divorce et à la polygamie. Son abrogation a permis aux hommes de divorcer sans le consentement de leur épouse et de prendre plusieurs épouses sans restriction légale.
  • Exclusion des femmes de la magistrature (2 mars 1979) : Les femmes ont été interdites de devenir juges, ce qui a marqué le début d’une ségrégation professionnelle fondée sur le genre
  • Obligation du port du voile islamique (6-7 mars 1979) : Khomeiny a imposé par fatwa le port du voile pour les femmes travaillant dans les administrations publiques, puis cette obligation s’est étendue à l’ensemble des femmes en public. Cette mesure a suscité de grandes manifestations de protestation, notamment les 7 et 8 mars 1979, où des milliers de femmes ont défilé à Téhéran et dans d’autres villes pour défendre leurs droits
  • Restriction du droit au divorce (4 mars 1979) : Le droit au divorce est devenu exclusif aux hommes, qui peuvent désormais décider unilatéralement de divorcer à tout moment.
  • Ségrégation des sexes : Les activités sportives et les espaces publics (comme les plages) ont été ségrégés, et les compétitions sportives féminines ont été annulées.
  • Abaissement de l’âge légal du mariage pour les filles : L’âge légal du mariage des filles, qui était de 18 ans avant 1979, a été abaissé à 13 ans après la prise de pouvoir de Khomeiny.

Marjane Satrapi, en raison de son éducation et de ses goûts personnels, a vécu cette évolution comme une régression insupportable.

Elle aimait notamment le cinéma occidental et français. Elle citait régulièrement Catherine Deneuve et Alain Delon qu’elle a découverts dès ses plus jeunes années en Iran, elle proposera plus tard à tous deux de prêter leur voix à Persepolis, proposition que Catherine Deneuve acceptera.

Ses parents veulent la protéger et l’envoient en 1984, à l’âge de 14 ans, au lycée français de Vienne, en Autriche, où elle reste quatre ans. Elle revient en 1988 en Iran et y restera jusqu’en 1994. A cette date, elle quittera définitivement l’Iran pour la France où elle fera des études à l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg.

Son goût pour la BD lui sera révélé par la lecture de « Maus » de Art Spiegelman.

Elle accède à la célébrité avec la publication de Persepolis, une bande dessinée autobiographique en quatre volumes publié entre 2000 et 2003, le film sortira en 2007. Ce fut un immense succès de librairie, puis en salle. Elle obtint de nombreuses récompenses au festival de BD d’Angoulême, puis le Prix du jury du festival de Cannes 2007 pour le film.

Pénélope Bagieu, future dessinatrice de BD, dira dans « Le Monde » :

« Je n’avais jamais rien lu qui ressemblait à ça »

Elle créera d’autres bandes dessinées se déroulant en Iran, « Broderies » et « Poulet aux prunes », elle réalisera des films et deviendra aussi artiste peintre.

Elle sera accompagnée tout au long de ces années par son mari suédois Mattias Ripa. Mattias Ripa a participé à son premier court-métrage d’animation alors qu’elle était encore étudiante aux Arts décoratifs de Strasbourg. Il était Financier, acteur, co-scénariste… selon les nécessités pour soutenir Marjane Satrapi. Il est mort des suite d’une longue maladie en 2025, mettant fin à 31 années de vie commune. Cette perte l’avait plongée dans une dépression sévère.

Mattias Ripa et Marjane Satrapi

« Le Point » écrit :

« Mi-avril, elle avait confié au Point avoir choisi de se retirer dans une clinique à Munich, en Allemagne, dans l’espoir de remonter la pente. « J’espère accepter de vivre avec un si immense deuil. On verra », nous écrivait-elle dans son dernier message. »

Sa famille annonça, le 4 juin 2026, sa mort « de tristesse, un an après le décès de l’amour de sa vie. ». Elle avait 56 ans.

A côté de son œuvre artistique, elle continua le combat pour la liberté d’abord des femmes iraniennes sous le joug de la théocratie islamique d’Iran.

En 2023, elle dirige l’ouvrage « Femmes, vies, libertés » en soutien aux femmes iraniennes qui manifestent après le meurtre, en septembre 2022, de Mahsa Amini, arrêtée pour un foulard mal porté puis battue à mort. Très engagée, elle appelle ainsi, dès 2022, les dirigeants européens à se positionner contre les exactions du régime iranien. Un an plus tard, en protestation de l’inaction française, elle refuse la Légion d’honneur.

Ensuite, elle constata que des mouvements islamistes étaient à l’œuvre en Occident et en France pour pousser les musulmans notamment jeunes vers une pratique de plus en plus rigide et archaïque de leur religion, avec pour première cible la liberté et l’émancipation des femmes. C’est pourquoi, en mars 2016, elle figure parmi les signataires du manifeste du Printemps républicain.

Et on verra ces forces obscurantistes à l’œuvre. Quand en mars 2026, France 4 annonce diffuser le film Persepolis « en raison de l’actualité », une vague de réactions éclate sur X. Un post, vu plus de 3 millions de fois, accuse l’œuvre d’islamophobie et de « propagande impérialiste occidentale ». Ces éléments de langage utilisés jusqu’alors par le régime iranien et le Hezbollah qui parvint à interdire la diffusion du film au Liban, se répandait en France.

Un billet de Charlie Hebdo du 9 mars 2026 parle de ces réactions : « Persepolis « islamophobe » : qui a peur de Marjane Satrapi ? »

Vous pourrez lire l’intégralité de ce billet, j’en cite quelques extraits :

« Persepolis, le chef-d’œuvre de Marjane Satrapi adapté d’une de ses bandes dessinées, serait « islamophobe ». Ce serait d’ailleurs pour cette raison que France 4 – comme chacun sait, suppôt du lobby militaro-industriel américano-israélien – a décidé de bouleverser ses programmes, le 5 mars dernier, pour diffuser le film sur son antenne. […]

Beaucoup de nos apprentis mollahs tricolores n’ont pas vu le film. Ou trop vite. Ou trop mal. Il suffit de lire leurs posts : l’un présente l’autrice comme une « bourgeoise iranienne pro-Shah », alors que Satrapi vient d’une famille communiste, quand d’autres voudraient en faire le porte-voix d’un occident civilisateur. Revu pour l’occasion, le film n’est pourtant pas tendre avec ce dernier. De retour en Iran, après avoir été envoyée à Vienne, où elle a connu l’isolement et la précarité, Marjane Satrapi résume à ses copines restées sous le joug des mollahs son expérience ainsi : « En Occident, tu peux crever dans la rue, personne ne te viendra en aide » »

Dans Persepolis, il y a une scène dans laquelle la grand-mère de Marjane lui donne ce conseil :

« Je vais te donner un conseil qui te servira à jamais. Dans ta vie tu rencontreras beaucoup de cons. S’ils te blessent, dis-toi que c’est la bêtise qui les pousse à te faire du mal. Ça t’évitera de répondre à leur méchanceté. Car il n’y a rien de pire au monde que l’amertume et la vengeance. Reste toujours digne et intègre à toi même. »

Marjane Satrapi, n’a pas été en mesure de toujours suivre ce conseil de sa grand-mère. Quelquefois la colère était trop grande contre la bêtise ou l’aveuglement d’une certaine Gauche qui prétend qu’on peut dans un même élan soutenir le combat contre le voile en Iran et défendre le port du voile en France, cet outil du patriarcat qui serait un instrument de liberté…

Sandrine Rousseau, par exemple, l’élue écologiste qui avait défini le voile comme « objet d’embellissement » et qui a posté le 3 novembre 2024, en dessous d’un dessin représentant l’étudiante iranienne de 22 ans, Ahou Daryaei, apparue la veille en sous-vêtements en pleine rue devant l’université Azad de Téhéran en signe de protestation contre le harcèlement d’agents de sécurité au sujet de son port du foulard, ce message :

« Notre corps, et tout ce que l’on met – ou pas – pour le vêtir, nous appartient. Force aux Iraniennes, aux Afghanes, à toutes celles qui subissent l’oppression. »

Marjane Satrapi lui a alors répondu par cette vidéo :

« En 2022, le premier rassemblement organisé par le mouvement Femme-Vie-Liberté s’est tenu place de la République, en soutien à la révolution populaire survenue en Iran après l’arrestation puis la mort de Mahsa Amini pour un voile mal porté. Des dizaines de milliers de jeunes filles ont été arrêtées, violentées, emprisonnées. Vous aviez pris la parole, et tout le monde vous a huée parce que quelques jours auparavant, vous aviez déclaré que le voile est l’embellissement de la femme. Partout, à la radio et la télévision, vous aviez expliqué ensuite que vous aviez été huée parce que vous êtes une femme. Or nous étions six femmes, mais nous avons toutes été applaudies, sauf vous. Si vous avez huée, c’est parce que vous étiez con.
Et vous continuez à l’être. Maintenant, vous faites un tweet dans lequel vous comparez la situation des filles de mon pays qui, pour oser enlever leur voile, se font arrêter, violer, torturer, emprisonner, à la situation de la jeune fille, ici en France, qui décide de se voiler pour une raison qui m’échappe. Car je ne sais pas depuis quand le voile est devenu synonyme d’émancipation. Ça devient ridicule, et à force de ne pas vouloir être accusée de raciste, vous jouez le jeu des fanatiques. Ça suffit ! […] conclut enfin Marjane Satrapi. Que vous ne compreniez pas la situation et que vous soyez bête, c’est OK. Tout le monde a le droit d’être con, mais à ce moment-là, il vaut mieux se taire ».

Moi je dirai comme Michel Rocard qu’il existe des « saines colères ». Et pour toutes celles et ceux de Gauche qui s’égarent, je leur demanderai de se rappeler des leçons de l’Histoire où des gens de gauche des années 1960 ne voulaient pas entendre ce que des dissidents comme Viktor Kravchenko racontaient des horreurs du communisme soviétique ou Michel Leys dénonçaient du maoïsme « Leys, l’homme qui a déshabillé Mao ». Aujourd’hui les mêmes dérives existent par rapport aux influences islamistes en œuvre en Occident.

Je ne vais pas multiplier les exemples, mais sous une video dans laquelle Marjane Satrapi critiquait Melenchon et qui a été republiée sur X, vous trouverez des tweets haineux comme celui-ci :

Je prends la traduction :

« Marjane Satrapi était une sioniste raciste islamophobe génocidaire, et peu importe le nombre de fois où vous postez cet extrait d’interview d’il y a 20 ans ou cette capture d’écran de cette merde de propagande minable Persepolis, elle était une ordure impérialiste sioniste. »

Je vous fais remarquer qu’au moment où j’ai réalisé cette copie d’écran, soit un jour après sa publication, elle avait été vue près de 400 000 fois et que 6000 personnes ont trouvé intelligent de l’approuver par un cœur.

 

Quand Raphaëlle Primet, élue communiste de Paris, lui rend hommage sur Instagram, un individu trouve pertinent de poster ce commentaire :

« Marjane Satrapi était islamophobe, bourgeoise, méprisante et condescendante à l’égard des femmes portant le voile. »

C’est dans un entretien que Marjane Satrapi a accordé au « Monde » et publié le 18 octobre 2020 que j’ai tiré l’exergue de ce mot du jour : « A 10 ans, je m’entraînais à devenir une prisonnière politique »

Dans cet entretien elle rend un hommage vibrant aux femmes de sa famille :

« Toutes les femmes de la famille valaient le détour ! Pas une femme mièvre à l’horizon ! Des battantes, des révoltées, des fortes en gueule. Ce sont elles qui m’ont construite, pas les hommes, même si j’adorais mon père qui est la gentillesse sur Terre. A la génération au-dessus, il y avait ma grand-mère paternelle, fille d’un chef de tribu, qui avait échappé à un mariage arrangé par son père en s’enfuyant à cheval, une nuit, déguisée en garçon, pour rejoindre l’homme qu’elle aimait. Et puis il y avait ma grand-tante maternelle. Une vraie inspiration. Imaginez… Mariée contre son gré, elle avait vite divorcé, était partie en Suisse étudier la peinture avant de revenir en Iran, poétesse, chanteuse à la radio, peintre de nus. Elle conduisait une immense voiture américaine et clamait sa préférence pour le statut de maîtresse d’un homme marié plutôt que d’épouse, ne réclamant « que les bons moments ». Bref, une liberté de pensée sublime. J’adorais passer du temps avec elle. »

Je finirai par cet hommage de Joann Sfar :

« Tu as changé le monde avec des bandes dessinées […]. J’ai perdu ma sœur jumelle »

Lundi 1 juin 2026

« Je ne peux pas me résigner au savoir parcellaire ! »
Edgar Morin

Edgar Morin est mort à presque 105 ans, il lui manquait 40 jours.

C’est une histoire incroyable que sa vie. Il n’aurait pas dû naître. Sa mère, Louna Beress, avait appris, en 1917, qu’elle souffrait d’une lésion au cœur et qu’elle ne devait pas avoir d’enfant, un accouchement pouvait être mortel pour elle. Quand elle a été enceinte, elle a tenté par les moyens de l’époque de ne pas garder l’embryon. Edgar Morin répond à Solenn de Royer dans un entretien de 2022 dans le Monde « Pendant toute ma vie, j’ai rêvé de ma mère » :

« Elle avait une lésion au cœur et ne devait pas avoir d’enfants. Elle a essayé de m’avorter, mais je me suis accroché. J’étais enfant unique. »

Il s’est accroché et c’est ainsi que David Salomon Nahoum naît le 8 juillet 1921 au domicile de ses parents, 10 rue Mayran dans le 9ème arrondissement de Paris. Pendant la seconde guerre mondiale, il entra dans la résistance et troqua son nom de famille pour le nom de « Morin » et pris pour prénom celui d’Edgar. Bien plus tard, par un jugement rendu le 12 août 1993 par le tribunal de grande instance de Paris, il sera décidé que les prénoms de David Salomon seraient modifiés dans l’état civil et qu’il porterait désormais le prénom Edgar

Edgar Morin et sa mère

La relation avec sa mère fut très intense, il était l’enfant unique qu’elle désirait et ne pensait pas avoir. Elle est morte quand il a eu dix ans et sa famille lui a caché cette vérité, par un mensonge qui prétendait que sa mère était en cure. Ce secret fut terrible pour lui. Edgar Morin raconte cela dans l’article du Monde précité :

« … ma mère, que j’adorais, n’était pas morte quand j’avais 10 ans. Son cœur s’est arrêté dans un train qui arrivait gare Saint-Lazare et on ne m’a rien dit. Mon oncle Joseph est venu me chercher à l’école en expliquant que mes parents étaient partis en cure. Le jour de l’enterrement, mon père est venu me voir, entièrement vêtu de noir. Quand je l’ai vu, j’ai compris. Il m’a répété que ma mère était partie en voyage. Je savais que c’était des mensonges et m’enfermais dans les cabinets pour pleurer. Puis, ma tante Corine, la sœur de ma mère, m’a dit : « A partir de maintenant, c’est moi ta maman. » Ce qui m’a semblé une usurpation. J’ai vécu non seulement la mort de ma mère, mais aussi la rupture avec des êtres que j’aimais, mon père et ma tante. C’était la solitude absolue. […] De sa mort, je ne me suis jamais remis. Et, pendant toute ma vie, j’ai rêvé d’elle. »

Ce mot du jour, hommage à Edgar Morin, cet homme d’engagement, de réflexion et de coeur, n’a pas vocation à dresser une biographie de cette longue vie, largement publiée dans quasi tous les médias, mais de partager ce qui m’a le plus touché dans cette vie d’un siècle. Il n’aurait pas dû naître et il a vécu 104 ans. Il a perdu sa mère, ce fut un choc immense, il tomba gravement malade peu de temps après, il ne se remis jamais de cette perte si tôt dans son enfance. Mais dans l’émission à « Voix nue » de 2020,« Ma mère, c’est une image tellement forte et en même temps mythologique » ,il fit cette confidence :

« J’ai tellement incorporé la mort de ma mère, je sais tellement bien que si ma mère n’était pas morte, je serai autre. Je ne peux pas dire qui je serais mais je ne serais pas qui je suis. J’ai l’impression que la mort de ma mère fait partie de moi, que je n’arrive pas à me concevoir ce que j’aurais été si ma mère était vivante. D’un côté je la regrette infiniment et d’un autre côté je peux me dire mais je ne peux pas regretter d’être ce que je suis. »

Sa grande idée elle celle du savoir complexe, c’est à dire qu’il n’est pas sage de vouloir décrire le monde, les organisations, les relations sociales et politiques à travers une seule discipline scientifique, il faut avoir une approche transdisciplinaire. Il explique cela, avec force, dans cette émission d’Arte « Edgar Morin, journal d’une vie » :

« Je ne peux pas me résigner au savoir parcellaire ! »

Edgar Morin à 20 ans

Dans ce documentaire il révèle aussi cette philosophie qui l’animait à 20 ans : « Il faut tenter de vivre et il faut donc risquer sa vie ». Car, à 20 ans, il va entrer en résistance dans le même réseau que François Mitterrand et Marguerite Duras et le mari de cette dernière Robert Anthelme. Marguerite Duras aura cette formule extraordinaire :

« On n’était pas des héros, la résistance est venue à nous parce que nous étions des honnêtes gens »

Son entrée en résistance va coïncider avec son adhésion dans le Parti communiste français. Il se rend compte assez vite des aspects oppressifs et dogmatiques du Parti Communiste. Il exprimera plus tard des regrets de ne pas avoir quitté le Parti communiste français en 1947 notamment après la publication du livre de Victor Kravtchenko, « J’ai choisi la liberté » (1947), qui révélait les crimes de Staline et le fonctionnement totalitaire de l’URSS et la découverte des procès truqués en URSS.

Morin a reconnu son « aveuglement » et son attachement émotionnel au Parti, qu’il décrivait comme une « Église » ou une « famille » qu’il recherchait depuis la mort de sa mère. Dans son livre « Autocritique » (1959), Morin expliquera, en effet, que ses premiers doutes sur le stalinisme et le PCF sont apparus dès 1947.

Il sera finalement exclu du PCF en 1951 pour avoir publié un article dans « L’Observateur ». Il en exprimera un soulagement. Dans ses mémoires et entretiens, Morin a souvent souligné que son parcours au PCF illustrait les dangers de l’idéalisme politique et de l’aveuglement idéologique. Il a fait de cette expérience un exemple pour comprendre comment des intellectuels pouvaient adhérer à des systèmes totalitaires par conviction, avant de réaliser leurs erreurs.

Après la guerre, Robert Anthelme va créer une maison d’édition et inciter Edgar Morin d’écrire son premier livre « L’an zéro de l’Allemagne ». Edgar Morin écrit cet essai en 1945-46 alors qu’il travaille pour le Gouvernement militaire français à Baden-Baden . Il cherche les allemands qui ont résisté à Hitler et insiste sur l’état mental du peuple vaincu, en état de « somnambulisme », en proie à la faim et aux rumeurs. Roberto Rossellini en tirera inspiration pour son célèbre film et il reprendra le titre de l’ouvrage avec l’accord d’Edgar Morin « Allemagne année zéro ».

En 1951, il écrira un livre « L’homme et la mort » dans lequel il va aborder ce sujet sur le plan biologique mais en y associant aussi de la sociologie, de l’Histoire, de la mythologie. C’est comme une prémisse de la pensée complexe qui ne s’est pleinement structurée que dans les années 1970–1980, avec la publication de « La Méthode » (6 volumes, 1977–2004). Il écrira en 1990 dans « Introduction à la pensée complexe » :

« J’ai mis des décennies à comprendre que la complexité n’était pas un luxe, mais une nécessité pour appréhender le réel. Mes premiers travaux étaient encore prisonniers des disciplines. C’est en brisant ces frontières que j’ai pu développer une pensée vraiment complexe. »

Bourdieu s’opposera assez catégoriquement à Morin et à sa pensée complexe. Il écrira ainsi dans un entretien avec Le Nouvel Observateur en 1980 :

« La pensée complexe, c’est un peu comme la soupe primitive : on y met tout, et on ne sait pas très bien ce qu’on en retire. »

Morin lui répondra :

« Bourdieu a une vision mécaniste de la société. Moi, je crois que la réalité est organique, vivante, et qu’elle échappe aux catégories binaires. »
« Introduction à la pensée complexe » (1990)

Bourdieu est resté le sociologue dominant dans les universités françaises.

Pour ma part, j’aime l’humanisme de cet homme engagé, même s’il s’est parfois fourvoyé comme lors de sa collaboration avec Tariq Ramadan le petit-fils du fondateur des Frères musulmans, Hassan el-Banna. Dans sa volonté légitime de dialoguer avec des représentants de l’islam, il s’est trompé d’interlocuteur.

On peut aussi critiquer, à mon sens, que sa résistance légitime au néo-libéralisme a pu le conduire à qualifier de « porteurs d’espoir » des dirigeants ayant versé dans des dérives autoritaires comme Hugo Chávez (Venezuela) ou Evo Morales (Bolivie).

En revanche, on ne pourra que l’approuver dans sa défense inlassable de la cause palestinienne. Ces deux parents étaient juifs grecs originaires de Salonique. Il était athée, mais reconnaissait son héritage juif. Il a écrit :

« Je romps avec le peuple élu, mais je demeure dans le peuple maudit. »
« Le Monde moderne et la condition juive » (2006)

Il critique le tournant national-religieux pris par Israël, sa politique humiliante envers les Palestiniens, et les risques de catastrophe que représente cette posture agressive. Il a notamment coécrit un article publié dans « Le Monde » le 4 juin 2002 : « Israël-Palestine : le cancer », où il critiquait la logique de l’occupation israélienne et comparait la situation à d’autres contextes coloniaux. Cet article lui a valu des poursuites pour antisémitisme, poursuite qui ont été classées sans suite.

Plus récemment, le 14 février 2024, il intervenait encore pour dénoncer les massacres commis par Israël à Gaza après l’attaque terroriste du Hamas du 7 octobre 2023, en déclarant du haut de ses 102 ans :

« Je suis à la fois ahuri et indigné par le fait que ceux qui représentent les descendants d’un peuple qui a été persécuté pendant des siècles pour des raisons religieuses ou raciales, que les descendants de ce peuple qui sont aujourd’hui les décideurs de l’Etat d’Israël […] puissent non seulement coloniser tout un peuple, le chasser en partie de sa terre et se livrer à un carnage massif. »

Préoccupé par la dérive du monde centré uniquement sur la croissance et l’économie, il était aussi profondément inquiet de la crise écologique et de l’effondrement probable qui en sera la conséquence.

Mais il gardait un optimisme critique dans cette formule : « Le probable n’est pas certain, et l’improbable n’est pas impossible » qu’il complétait par cette phrase du poète Hölderlin.

« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve »

Ainsi, parlait Edgar Morin qui est mort le 29 mai 2026.

Je redonne le lien vers l’émission d’Arte « Edgar Morin, journal d’une vie »

Vendredi 22 mai 2026

« La paix est notre avenir »
Livre écrit par Aziz Abu Sarah et Maoz Inon

J’ai entendu ce matin à la matinale de France Inter, dans un entretien « La guerre est un cancer », mené par Ali Baddou, deux frères de deuil, Aziz Abu Sarah et Maoz Inon qui croient que la Paix est le seul avenir possible en Palestine et que la Paix ne peut être obtenue que par le dialogue. Cette rencontre avait pour projet de présenter leur livre écrit à deux: « La paix est notre avenir » et de parler de la démarche qu’ont entrepris ces croyants de la paix contre les marchands de haine.

Aziz Abu Sarah est palestinien de Béthanie à côté de Jérusalem. Aziz a perdu son frère quand il avait 10 ans. Son frère a été torturé dans une prison israélienne, quelques jours après sa libération il est mort des séquelles des mauvais traitements subis.

Maoz Inon est israélien, natif d’un kibboutz frontalier de Gaza. Il a perdu ses parents dans l’attaque du 7 Octobre.

Après avoir appris la nouvelle, Aziz a appelé Maoz pour lui offrir ses condoléances. Maoz Inon témoigne :

« Je me noyais dans un océan de chagrin, et c’est sa main qui m’a rattrapé ».

Le palestinien offre ce don d’humanité : 

« Quand Maoz a perdu ses parents, je n’ai pas pensé à lui en tant que l’autre, mais en tant qu’humain, un humain qui a perdu ses parents. »

Je ne me lasse pas de répéter cette phrase de Leon Tolstoï « Si tu sens ta souffrance, tu es vivant, si tu sens la souffrance de l’autre, tu es humain »

Depuis ces deux hommes ont écrit un livre en commun qui retrace un chemin en huit étapes à travers la Terre sainte : ils traversent ensemble les murs physiques et psychologiques de la frontière de Gaza à la Galilée, du port de Jaffa à la vallée du Jourdain, et racontent comment ce voyage leur a ouvert les yeux pour appeler à une fin de la violence et à prêcher pour une paix. Lors de l’entretien, quand Ali Baddou leur demande si leur démarche ne peut pas apparaître comme trop naïf, l’un deux répond : 

« Ce qui est naïf c’est de lâcher des bombes et de croire que cela va amener la sécurité ! »

Telerama a publié un commentaire très juste sur cet étonnant dialogue : 

« Dans l’interminable désastre qui ravage le Proche-Orient, entendre un Israélien et un Palestinien parler de paix et de dialogue avait quelque chose d’à la fois surréaliste et stimulant, ce matin à 8h20 sur France Inter. »

Ils ne sont pas d’accord sur tout, par exemple si le palestinien utilise de mot « génocide », l’israélien ne l’utilise pas, mais ils sont d’accord sur la gravité des faits et que l’essentiel est dans l’arrêt de la violence. Et surtout, ils ont compris l’importance d’être dans l’empathie de la souffrance de l’autre et de s’écouter. Aziz Abu Sarah raconte qu’il n’a entendu à la télévision israélienne que Maoz Inon, après le 7 octobre, parler des souffrances des enfants de Gaza. Et il exprime ce constat plein de sagesse

« J’ai vécu plus de vingt guerres. Où sommes-nous après vingt guerres ? Je n’ai pas de liberté, et lui, il n’a pas de sécurité »

«  Je n’ai pas de liberté, et lui, il n’a pas de sécurité », c’est une phrase qui en elle même est extraordinaire de lucidité et d’empathie. Le palestinien se plaint de ne pas avoir la liberté qu’il souhaite, mais il comprend que l’israélien a besoin de sécurité et ne l’a pas non plus. C’est cela, le chemin de la paix.

Beaucoup empruntent les chemins de la haine.

Ali Baddou évoque les images récemment diffusées, mercredi, de militants pacifistes de la flottille arraisonnée par l’armée d’Israël, menottés et agenouillés devant le ministre israélien de la Sécurité nationale Ben Gvir qui les insultent et veut les humilier. Ben Gvir est un marchand de haine, il n’apportera jamais ni la Paix, ni la sécurité à son pays.

Son compatriote Maoz Inon est révolté par cette attitude

« Ce que Ben Gvir fait aux militants des flottilles pour la paix, il le fait tous les jours aux prisonniers palestiniens, mais on en parle beaucoup moins. C’est pour cela que nous disons aux gouvernements européens : “vous devez agir pour la paix !” »

Je ne crois pas qu’ils soient des doux rêveurs, j’accepte plutôt le qualificatif qu’il s’applique à eux même : pragmatique. Ils ont créés leur propre ONG InterAct International et parcourent le monde. Ils ont besoin d’aide et ils demandent que les Etats, notamment européens, sanctionnent les responsables de ces violences et exactions.

Ils ne sont pas seuls, il y a aussi les Guerrières de Paix souvent évoqués et l’émission Répliques avait invité, le 9 mai dernier, deux autres grandes voix pour la paix les intellectuels palestinien et israélien, Elias Sanbar et Élie Barnavi.

Ce chemin du dialogue est très difficile, très exigeant, mais c’est le seul qui peut conduire à la sécurité et à la paix, tous les autres mènent à la violence, à la cruauté, à la destruction et aux guerres interminables.

Entendre de tels êtres humains fait du bien, je vous renvoie vers l’émission de France Inter : « La guerre est un cancer ».

Jeudi 21 mai 2026

« Prononcez la phrase « Allah akbar » dans n’importe quelle rue du monde occidental et regardez la terreur qu’elle provoque. »
Leïla Slimani « Assaut contre la frontière » page 49 (Gallimard, 2026)

Leïla Slimani dans « Assaut contre la frontière » parle de son rapport douloureux avec la langue arabe qu’elle ne parle pas et dont elle dit pourtant qu’il s’agit de sa langue, la langue de son pays maternel.

Mais c’est une phrase particulière de cet ouvrage qu’Alain Finkielkraut a cité pour introduire l’émission de « Répliques » qu’il a consacré à « La Question de l’Islam ».

Je sais qu’Alain Finkielkraut est honni par un grand nombre de personnes de gauche qui dénoncent ses obsessions d’une France du passé dans laquelle la langue française était, selon lui, sacralisée et dans laquelle la société française lui semblait plus harmonieuse.

Je ne défendrai pas ici, sa vision souvent pessimiste de la France d’aujourd’hui. Mais, en revanche, je défendrai avec enthousiasme et ferveur la qualité et l’intérêt de son émission « Répliques » dans laquelle il invite des personnes qui sont d’avis opposés mais qui sont capables de s’écouter et de débattre.

Débattre qui signifie, comme on le sait, parler ensemble sans se battre. J’avais écrit en 2021, un mot du jour à ce sujet : « Débattre est un verbe qui désigne ce qu’il faut faire pour ne pas se battre ! »

Je vous invite donc à écouter cette émission du 28 mars 2026 « La question de l’islam » dans laquelle il a invité deux personnes Ghaleb Bencheikh et Ferghane Azihari qui ont débattu, ont trouvé quelques points d’accord, beaucoup de points de désaccord et qui permettent ainsi à tous celles et ceux qui écoutent ce débat de se poser des questions, des meilleures questions que celles qu’ils se posaient jusqu’à là et peut être même de se faire une opinion plus fondée sur ce sujet sérieux.

Parce que, oui, le mot « Islam » est devenu tabou dans la France de gauche et l’explication commode pour la France de l’extrême droite et des suprémacistes chrétiens de la plus grande part des problèmes de la société française.

Entre le déni des uns et les excès des autres, il faut être capable d’aborder lucidement et calmement le sujet.

Car il y a des questions !

Et comme le fait remarquer la phrase de Leila Slimani, l’islam suscite chez beaucoup un sentiment de crainte. Comme si cette religion ne se réduisait pas à une religion et qu’elle était aujourd’hui en position de combat voire de conquête. « Allahu akbar » ou « Allah akbar » est une expression arabe qu’on appelle takbir et qui signifie littéralement « Dieu est plus grand ».

Wikipedia nous apprend que l’expression en elle-même ne figure pas dans le Coran, mais y trouve son origine, dans une expression tirée du verset 111 de la 17e sourate : « proclame sa grandeur » (c’est-à-dire la grandeur de Dieu)

Le takbir a toute sa place dans la prière musulmane. Et en tant que tel n’a pas vocation à susciter la terreur. Le problème est que les terroristes se réclamant de l’Islam proclament, le plus souvent, le takbir à la fin de leur sinistres méfaits, créant ainsi un lien entre la formule et la terreur.

Parfois cette formule est scandée dans des manifestations. Le 10 novembre 2019, Jean-Luc Melenchon a trouvé pertinent de se joindre à la « manifestation contre l’islamophobie », terme qu’il récusait jusque là pour lui préférer le « combat contre la haine anti musulmane », c’est-à-dire contre le racisme. Dans cette manifestation, l’un des organisateurs Marwan Muhammad, un homme proche de Tariq Ramadan et des frères musulmans, a lancé cette formule « Allah Akbar » puis l’a fait reprendre par une partie de la foule.

Cet article du Monde « contre la stigmatisation des Français de confession musulmane » relate cet épisode.

Il ne me semble pas qu’une telle formule, surtout étant donné son utilisation dans l’espace public par des terroristes, ait sa place dans une manifestation contre le racisme.


Alain Finkielkraut, demande à ses deux invités de réagir à ce sentiment de terreur provoqué par l’irruption, dans l’espace public, du takbir.

Ferghane Azihari qui vient de publier « L’islam contre la modernité » répond :

« L’honnêteté commande de constater que le monde musulman aujourd’hui ne présente pas un visage très sympathique. Le monde musulman est composé d’un nombre disproportionné de régime tyrannique dans lesquels, les notions de liberté et d’égalité relèvent de la science-fiction la plus totale. Seuls 3 % des 1,9 milliard de musulmans dans le monde vivent dans des régimes plus libéraux que la moyenne, et c’est dans les sociétés non-musulmanes que les musulmans ont le plus de droits et de libertés […] Le fait que le monde musulman est le terreau de beaucoup trop de dysfonctionnements explique que cette religion suscite une méfiance légitime en raison des maux qui traversent cette religion. »

Ghaleb Bencheikh, président de la Fondation de l’islam de France et producteur de l’émission « Questions d’islam », pour sa part, a cette réaction

« A une question directe, une réponse directe.
Est-ce que cette crainte de l’islam, suite à la prononciation de la formule « Allahu Akbar » peut susciter des peurs irraisonnées dans certains cas, oui elle est justifiée et cela se comprend. Et qui dit comprendre, ne dit pas admettre, parce qu’il y a une séquence de terreur, d’épouvante, de barbarie qui s’est abattue, au nom de cette tradition religieuse, par des criminels, des extrémistes, des illuminés, des exaltés et il faut les condamner avec force. Point ! »

J’ai déjà évoqué à plusieurs reprises Ghaleb Bencheikh qui est islamologue, président de la Fondation de l’islam de France et producteur de l’excellente émission « Questions d’islam », le dimanche de 7h05 à 8h00 sur France Culture.

Cet homme érudit, défend une vision apaisée et savante de sa religion, dont il vante la profondeur, la complexité tout en reconnaissant les dérives et les faiblesses d’une application littérale et violente d’une partie actuelle du monde musulman, sous influence du wahabisme, du salafisme ou des frères musulmans.

En revanche, je ne connaissais pas Ferghane Azihari qui est un jeune essayiste français de 32 ans. Il est né de parents comoriens immigrés en France dans les années 1970. Sa famille est de culture musulmane et son grand-père était cadi aux Comores. Selon wikipedia, « un cadi » est un juge musulman remplissant des fonctions civiles, judiciaires et religieuses et réglant des problèmes de la vie quotidienne : mariages, divorces, répudiations, successions, héritages.

Ce jeune homme vient de commettre un livre à charge contre la religion de l’Islam : « L’islam contre la modernité »

L’ouvrage de Ferghane Azihari est très violent contre l’Islam, certaines critiques peuvent certes être nuancées ou contrées, mais il en est qui sont difficiles à récuser.

Ferghane Azihari entre dans son réquisitoire en parlant d’anomalies statistiques.

Le nombre de démocraties libérales dans les pays à majorité musulmane se compte sur les doigts d’une main atrophiée. Depuis dix ans, le palmarès des groupes terroristes les plus meurtriers est presque exclusivement composé de groupes musulmans. Les pays musulmans sont aussi surreprésentés dans les conflits armés.

Les travaux du chercheur américain Jonathan Fox montrent que 63 % des minorités religieuses les plus persécutées dans le monde vivent dans des pays musulmans. Sur les 71 pays qui pénalisent le blasphème, 32 sont musulmans. En ce qui concerne les droits des femmes, presque tous les pays musulmans se trouvent dans la moitié inférieure des classements de l’OCDE ou de l’ONU sur l’égalité hommes-femmes.

Alors que l’homosexualité est punissable dans moins d’un tiers des pays non islamique, c’est le cas dans deux tiers des États musulmans, et excepté l’Ouganda, la totalité des pays où l’homosexualité est passible de mort sont musulmans.

Sur beaucoup de ces constats Ghaleb Bencheikh concède qu’ils correspondent à la réalité d’aujourd’hui. Il pense cependant que l’islam possède la capacité d’évoluer et de se réformer.

Pour Ghaleb Bencheikh, le monde islamique a raté un tournant décisif. Il parle d’« une séquence – moment Descartes-moment Freud – qui a été ratée en contexte islamique ». La pensée théologique islamique, selon lui, « est véritablement en crise ». Elle doit donc affronter « des chantiers titanesques » : « celui de la liberté », « celui de l’égalité », « la désacralisation de la violence », mais aussi « l’autonomisation du champ du savoir et de la connaissance par rapport à celui de la révélation et de la croyance ».

Sur d’autres points Ghaleb Bencheikh considère que la vision de son interlocuteur ne prend pas suffisamment en compte la diversité et la complexité des sociétés musulmanes, qui pour certaines ne sont pas susceptibles des mêmes critiques de l’essayiste.

Je vous laisse écouter ce dialogue, exigeant, ferme dans lequel chacun laisse l’autre s’exprimer, acquiesce quand il accepte les arguments de l’autre ou les réfute sans concession quand il estime que son interlocuteur tient des propos erronés.

Ferghane Azihari, parle aussi d’un fait qui s’est passé dans la ville de Saint Denis que j’ai évoqué récemment pour défendre les attaques racistes contre son nouveau maire Bally Bagayoko.

Dans le quartier, où repose les rois de France, des femmes archéologues en débardeur ont subi le harcèlement d’habitants qui leur reprochaient leurs tenues, jugées impudiques et leur audace d’exercer un métier qu’ils estimaient réservé aux hommes. Ces personnes étaient de religion musulmane.

Cette anomalie au regard des valeurs françaises n’est pas contestée par Ghaleb Bencheikh, mais il estime ce fait « contingent » c’est à dire fortuit ou accidentel :

« Ce qui s’est passé à Saint Denis est contingent. Ce qui se passe dans certains quartiers de notre belle France est un problème de prolétarisation, de ghettoïsation, de marginalisation sur lequel l’idéologie islamiste peut entrer, comme dans un ventre mou, en faisant miroiter une citoyenneté supranationale, au-delà de la citoyenneté française qui est déniée à tort ou à raison à certains. On s’est arc boutée dans une vision obscurantiste, passéiste rétrograde de la vision islamique »

Cette réponse qu’on peut entendre, révèle cependant qu’il n’est pas contesté que des idéologues islamistes sont à l’œuvre pour imposer une vision obscurantiste et rétrograde. Cette vision n’a pas sa place dans notre République, la combattre a toujours été la mission des forces de gauche qui entendent s’appeler les forces de progrès.

Un autre échange m’a interpellé, car je l’ignorais. Ferghane Azihari évoque le comportement du prophète Mahomet tel qu’il est relaté dans les biographies écrites par des sources musulmanes officielles :

« La figure de Mahomet, […] c’est la Sirah, ce sont les récits de la tradition islamique qui n’ont certes aucune fiabilité historique car écrit tardivement, c’est tout de même ces biographies officielles qui célèbrent, car ces récits ont un dessein hagiographique, Mahomet qui s’adonne à des égorgements, qui pratique la pédophilie et l’esclavage sexuelle. Lorsque Daesh met en place une industrie d’esclavage sexuel il s’appuie sur des traditions qui sont considérées comme canonique. [Et ce qui est troublant] c’est que chaque fois qu’on parle du prophète dans la littérature académique, on ne cesse d’édulcorer et de mettre sous le tapis les éléments les plus embarrassants du personnage de Mahomet. »

La réponse de Ghaleb Bencheikh ne conteste pas le contenu de la Sirah mais il conteste la véracité de ces sources :

« Ces biographies ont été consignées par écrit deux siècles plus tard. A un moment où on magnifiait la virilité et où la vision du monde était celle décrite et dans laquelle on pensait que c’était des qualités. On se rend compte que tout cela a été une construction humaine. »

Et il ajoute qu’objectivement on sait peu de choses de la vie et des mœurs de Mahomet.

La réponse de Ghaleb Bencheikh est encore une fois pleinement acceptable du point de vue de la science de l’Histoire. Mais je remarque que, cette réserve du décalage entre l’écriture de la biographie et les faits réels peuvent aussi s’appliquer aux textes religieux.

Mahomet serait décédé en 632. Selon les historiens du XXIe siècle, le Coran a été fixé dans les années 700, soit 70 ans après la prédication, sous le règne du calife omeyyade Abd al-Malik (685-705).

70 ans peuvent encore paraitre raisonnable, mais que dire des « hadiths » qui correspondent à la tradition orale de l’enseignement de Mahomet qui n’ont été mis en forme dans un corpus officiel que 4 siècles après la révélation.

Enfin, il n’est pas indifférent de constater que le manque de fiabilité de ces sources officielles n’a pas dissuadé Daesh de pratiquer l’esclavage sexuelle de manière ignoble.

L’ouvrage de Ferghane Azihari a été largement évoqué par des médias d’extrême droite ou de droite, il n’y a quasi aucune trace dans les journaux de gauche. Je n’ai trouvé aucun article dans Libération, dans Telerama, dans le Nouvel Obs.

Seul « Le Monde » lui a consacré une critique qui pour l’essentiel s’attaque à la personne de l’auteur et presque pas au sujet du livre.

Sur le fond, « Le monde » se contente de citer deux auteurs : Haouès Seniguer, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paul-Valéry de Montpellier qui décrète :

« qu’Azihari ne cherche dans l’islam que ce qui viendra confirmer ses préjugés, autrement dit le pire. Et c’est à partir du plus laid de la tradition islamique, qui existe bel et bien, qu’il juge ensuite, d’un coup, non seulement l’islam mais aussi les sociétés musulmanes ».

Marie-Thérèse Urvoy professeure de l’université Montaigne de Bordeaux qui conteste l’affirmation d’Azihari que l’Islam est irréformable mais qui ajoute cette condition :

« cette religion sera « réformable » le jour où elle « renoncera au dogme du “Coran incréé” [c’est-à-dire vu comme la parole immuable de Dieu, donc non contextualisable] et acceptera la critique historique du texte ».

Les gens raisonnables ne demandent rien d’autre.

Mais encore faut-il regarder l’Islam d’aujourd’hui tel qu’il est et critiquer ce qui est critiquable, sans jamais rien céder aux racistes anti-musulmans qui s’attaquent aux individus qu’ils essentialisent selon leurs fantasmes.

Mais critiquer l’islam d’aujourd’hui, tel qu’il est pratiqué dans la plupart des théocraties qui se réclament de cette religion ou tel qu’il est diffusé et instrumentalisé dans le monde et en occident par les frères musulmans, les salafistes, les wahabistes ou les influenceurs numériques qui se nourrissent aux mêmes sources du rigorisme et de l’archaïsme, est indispensable pour comprendre et refuser la régression qui en est le moteur.

Je vous invite donc à écouter cette émission de France Culture du 28 mars 2026 « La question de l’islam ».

Et si vous souhaitez approfondir le sujet vous pourrez regarder avec beaucoup d’intérêt cet entretien avec le philosophe et historien Rémi Brague : « Pourquoi l’Occident ne comprend rien à l’Islam »

Lundi 11 mai 2026

« Il faut être un peu plus que collègues… Sinon ça ne prend pas »
David Gaillard dans « Nous l’orchestre » Documentaire immersif dans l’Orchestre de Paris

Le synopsis du documentaire « Nous l’orchestre », en salles depuis le 22 avril, est le suivant :

« Comment jouer ensemble sans se sentir disparaître dans la masse ? Comment cohabiter si longtemps sans que le groupe explose ? Quel rôle joue vraiment le chef d’orchestre ? Pour la première fois, caméras et micros se faufilent parmi les 120 musiciens de l’Orchestre de Paris, à la Philharmonie, sous la baguette de leur jeune chef prodige, Klaus Mäkelä. »

Avec Annie nous sommes allés le voir et nous avons beaucoup apprécié !

Est-ce que tout le monde appréciera de la même manière ce documentaire réalisé par Philippe Béziat qui a filmé pendant un an les musiciens de l’Orchestre de Paris, en essayant de montrer comment se forme un collectif au service de la musique ?

C’est une vraie question !

Il est vrai que les critiques sont dithyrambiques.

Radio France évoque un :

« Formidable documentaire immersif et émouvant »

Dans le Figaro Christian Merlin parle d’« une immersion exceptionnelle dans la musique […] non seulement une véritable déclaration d’amour à l’orchestre dans toutes ses dimensions, mais ce film invente une autre manière de montrer la musique symphonique.»

Pour Télérama c’est une « épiphanie sonore » et un « documentaire musical prodigieux »

Le Monde décrit le documentaire ainsi :

« Philippe Béziat filme la musique, cette magie collective, en train de se faire »

Libération souligne « une immersion captivante au milieu de cette masse humaine, entre autres grâce à ses prises de son exceptionnelles »

Je pourrais continuer.

Il faut chercher dans des commentaires du site « Allo Ciné » pour entendre des spectateurs lancer des notes divergentes :

« Tout est frustrant et agaçant »

« J’aurais tellement aimé défendre ce documentaire, pour une fois que la musique classique est mise à l’honneur, mais non, c’est raté à cause d’un montage brouillon et insupportable. Un musicien parle, on ne l’entend pas, on croit à un problème de son, puis des bribes de phrases s’impriment sur l’écran, ah bon. D’autres musiciens, on les entend, pourquoi ? »

« Film documentaire avec peu de contenu d’intérêt. Il n’y a pas d’histoire. Il s’agit surtout d’une succession d’images, quelques extraits de différents concerts sans mention de l’oeuvre jouée ni d’anecdote qui puisse enrichir en quelque sorte ce que l’on regarde. »

Il faut être juste, la plupart des critiques restent très élogieuses : 18% donnent le maximum de 5 étoiles si on ajoute les 4 et 5 étoiles on obtient 52 %. Les très mauvaises critiques sont au nombre de 11% (1 et zéro étoile.)

Herbert Blomstedt à la Philharmonie

Je me suis aussi interrogé : ce documentaire n’est-il pas trop déconcertant ? On entend des œuvres que seuls les mélomanes avertis reconnaissent, car il n’y aucune indication à l’écran. On montre un vieux bonhomme qui dirige, Herbert Blomstedt, sans préciser que ce formidable chef d’orchestre qui a aujourd’hui 98 ans, devait en avoir à peine, deux ans de moins, lors du documentaire.

J’ai trouvé, en effet, que cela manquait de pédagogie et d’explications pour toucher un plus large public que ceux qui aiment et connaissent la musique classique.

Christian Merlin, dans le Figaro, défend cette manière :

« Commençons par dire ce qu’il n’est pas. Ce n’est pas un documentaire pédagogique sur le fonctionnement interne d’un orchestre, ses pupitres, ses hiérarchies. Ce n’est pas une galerie de portraits. Ce n’est pas une narration suivie.

Il faut accepter d’être désarçonné par cette absence de récit ou de dialogues. Plus d’une fois on voit un musicien parler, mais on ne l’entend pas : ses mots sont résumés sous forme de citations en incrustation. Celles-ci finissent par créer une mosaïque, un kaléidoscope d’impressions qui ne font pas pléonasme avec l’image, mais prolongent ce qui reste avant tout un objet cinématographique. Tout passe par la mise en images et en son de la musique en train de se faire […] Le réalisateur Philippe Béziat nous emmène au cœur de l’orchestre, et il le fait en nous mettant à la place des musiciens […] qui ont accepté d’être filmés dans le quotidien de leur travail. »

On comprend la montagne de travail individuel et collectif qu’il faut pour faire un « Nous », créer un collectif d’excellence. Car pour jouer ainsi ensemble, il faut s’écouter, tenir compte de l’autre, travailler ensemble, s’intégrer harmonieusement dans le collectif en suivant la vision que le chef d’orchestre insuffle dans l’œuvre.

Et ce n’est pas simple. Des musiciens peuvent se trouver à côté d’un autre pendant quarante ans, sans être dans une relation amicale, voire le contraire.

Dans le documentaire, sur un écran noir s’incruste de manière anonyme des « critiques » que des musiciens expriment à l’égard de collègues. Il y en a toute une collection. La phrase qui m’a marquée est : « Comment dieu a-t-il pu donner un tel talent à un con pareil ? »

Et pourtant ils jouent ensemble en se plaçant au service de quelque chose de plus grand que chacun d’eux : l’harmonie, la beauté, tutoyer la perfection.

L’altiste David Gaillard explique :

« On n’est pas obligés d’être amis, mais il faut être un peu plus que collègues… Sinon ça ne prend pas »

Imaginons un instant que Jean-Luc Melenchon se réunisse avec Edouard Philippe et qu’ils décident de travailler ensemble pour le bien supérieur de la France…

Car oui, faire orchestre, faire société, pour servir la musique, le propos du film devient politique et une grande leçon de vivre ensemble.

On y approche le quotidien des musiciens, comme celui de la violoniste Lusiné Harutyunyan faisant le trajet entre son domicile et la Philharmonie, ce magnifique vaisseau, écrin somptueux et délicat pour faire épanouir le son, la beauté, l’émotion, la musique.

On surprend le corniste André Cazalet, qui en est à ses derniers concerts avant la retraite et qui va interpréter son dernier solo de l’Oiseau de feu de Stravinsky. L’œil humide, il concède que toute sa vie il était à la recherche d’un son de cor dont il rêvait et qu’il n’a jamais pu atteindre. Et, le spectateur peut entendre son interprétation magnifique de ce solo.

Et on soutient le cor anglais Gildas Prado qui explique son stress quand brusquement l’Orchestre se tait et que lui doit, tout seul, exposé devant tous, prendre le rôle principal pour jouer le thème alors que le piano solo devient accompagnateur dans le Concerto en sol de Ravel.

Ainsi, le film s’attarde au fur et à mesure sur plusieurs des musiciens d’orchestre, qui prennent la parole afin d’éclairer un peu leur personnalité, leur parcours et la vie de l’orchestre, à travers des cartons écrits, lors d’instants saisis à vif ou encore à l’aide d’interviews plus formelles.

Nous l’orchestre, réussit une immersion captivante au milieu de cette masse humaine, entre autres grâce à ses prises de son exceptionnelles : des micros ont été placés sur des musiciens précis, filmés à l’intérieur de l’orchestre, qu’on entend donc jouer de leur perspective à eux – parfois assourdis par leurs voisins.

Et puis, il y a les relations avec les chefs d’orchestre, le nonagénaire Herbert Blomstedt, leur ancien directeur musical Daniel Harding et surtout leur jeune chef prodige finlandais : Klaus Mäkelä.

Il entamera, en septembre, sa dernière saison avec l’Orchestre de Paris qu’il finira par une somptueuse 8ème symphonie de Gustav Mahler lors des concerts des 3 et 4 juin 2027.

Arte a rediffusé le documentaire de 2022 de Bruno Monsaingeon « Vers la Flamme » qui permet d’approcher un peu ce phénomène.

« Nous l’orchestre » est un documentaire exceptionnel dont j’ai essayé de montrer la profondeur, tout en essayant de vous informer de son aspect déconcertant. A vous de voir si vous pensez qu’il est en mesure de nourrir votre intérêt et votre curiosité.