Mercredi 24 juin 2026

« Ta joue contre la mienne appuyée, et souris moi très doucement pour que je m’endorme heureux, mon aimée. »
Marc Bloch, « Ballade Triste », poème écrit à son épouse Simonne Vidal

Hier, la cérémonie de panthéonisation de Marc Bloch et de son épouse Simonne fut belle et émouvante. Pour moi, le moment le plus fort de cette cérémonie Panthéon fut celui où Vincent Delerm et Anne Sila ont dit et chanté un poème que Marc Bloch a écrit pour l’amour de sa vie. J’ai lu que ce fut son dernier poème pour elle.

La petite-fille du couple, Suzette Bloch, confie :

« Elle était le grand amour de Marc, c’était un couple fusionnel intellectuellement et en amour. Il lui écrivit des poèmes d’amour jusqu’au bout. [ la présence de ma grand-mère ] est pleinement justifiée et indispensable au regard de l’effacement des femmes sans qui certains grands hommes ne l’auraient pas été »

Vincent Delerm et Anne Sila déclame le poème « Ballade Triste »

Cette partie de la cérémonie se trouve derrière « Ce lien »

Lorsqu’il écrit en 1943 ce poème intitulé « Ballade Triste », l’historien Marc Bloch est entré en clandestinité dans la Résistance. Il sait que cet engagement peut lui être fatal, alors que la répression allemande fait rage :

« Mon amour, hélas, mon cher amour.
Me faudra-t-il partir cette année.
Pour le grand voyage sans retour.
Et te laisser seule, mon aimée ?

Mon amour, hélas, mon pauvre amour.
La route parfois fut malaisée.
Le fardeau, par moment, fut lourd.
Mais nous étions deux, O mon aimée.

Mon amour, hélas, mon tendre amour.
Après la joie que tu m’as donnée.
Ne m’en veuilles pas si ce beau jour
finit avant le soir, mon aimée.

Mon amour, hélas, mon seul amour.
Quand pour moi l’heure sera sonnée.
Que tout mortel entend à son tour.
Tiens-toi bien près de moi, mon aimée.

Tiens-toi, près de moi, mon amour.
Ta joue contre la mienne appuyée
Et souris moi très doucement pour
Que je m’endorme heureux, mon aimée. »

Nous savons que ce vœu de Marc Bloch ne fut pas exaucée. Il n’est pas parti pour le grand voyage, la joue de sa Simonne appuyée contre la sienne, il est mort entouré de résistants français, assassinés par la Gestapo nazi, le 16 juin 1944, à Saint-Didier-de-Formans. Simonne très malade, mourra, 16 jours après, dans l’hôpital Edouard Herriot de Lyon.

Comme le dit Suzette Bloch, Simonne Vidal ne fut pas que l’épouse de Marc Bloch, elle eut un parcours exemplaire qu’elle ne doit qu’à son courage, sa volonté et son désir d’engagement.

Simonne Vidal en 1919

Une page de France Info nous apprend que la jeune femme s’est portée volontaire pendant la Première Guerre mondiale, comme aide aux réfugiés. En récompense de son abnégation, Simonne Bloch a reçu la Médaille de la Reconnaissance française et en juillet 1919, elle épouse un capitaine revenu du front, un certain Marc Bloch.

Le couple s’installe à Strasbourg pendant près de vingt ans, elle aime assister aux cours de son mari à l’université et surtout devient son assistante. Elle est sa principale collaboratrice. Elle tapait tous ses manuscrits. Pas un mot n’est sorti de la plume de Marc Bloch sans qu’elle l’ait relu. Cet échange se voit concrètement sur les manuscrits de Marc Bloch : combien de notes de Simonne dans la marge ? Elle ajoute, elle précise, elle veille sur la rigueur du chercheur, comme une professeure de professeur, en quelque sorte, sans en avoir le titre.

Suzette Bloch le confirme : le travail de sa grand-mère « n’a pas été reconnu et n’est pratiquement pas documenté, comme pour la plupart des femmes de cette époque. »

Quand la Seconde Guerre éclate en 1939, le couple Bloch est à Paris, et l’histoire se répète : Simonne revêt à nouveau l’uniforme d’infirmière, et Marc, lui, repart au combat avant d’entrer dans la Résistance. En deuxième ligne, depuis leur maison de la Creuse où elle s’est finalement installée, Simonne, comme toujours, est là pour l’aider. Elle lui envoie des livres, des vêtements, de la nourriture. Dès qu’elle le peut, elle conduit jusqu’à Lyon où il est basé.

Quand en mars 1944, Marc Bloch est arrêté par la Gestapo, Simonne part à Lyon pour tenter d’en savoir plus. Mais son état de santé se dégrade : le 1er juillet, elle est hospitalisée. Longtemps on a cru qu’elle avait été enterrée dans une fosse commune.

Aujourd’hui, les recherches de l’historien Stéphane Nivet révèlent que Simonne Bloch a, en réalité, eu un enterrement en bonne et due forme. L’identité de la personne qui en a assumé les frais demeure cependant un mystère. Son décès avait été déclaré sous son nom d’emprunt, mais la mention d’une décision du 12 décembre 1944 suite à une requête du procureur de la république de Lyon le 2 juillet 1944, et apposée sur le document d’état civil le 27 décembre de la même année, redonne à Simonne Jeanne Myriam sa véritable identité. Stéphane Nivet a retrouvé dans les archives, trace de son inhumation dans une tombe individuelle à Lyon.

Mais le paiement de la concession funéraire n’ayant pas été effectué, en 1954, le cercueil est exhumé, incinéré, et ses cendres répandues dans un endroit dédié au cimetière de la Guillotière sans que sa famille ne soit informée.

Ce sont donc deux cénotaphes qui sont entrés dans le Panthéon mardi, le corps de Marc Bloch est resté dans le cimetière de la creuse où il repose et le corps de Simonne n’a pas été retrouvé.

Lundi 22 juin 2026

« Et l’université de Lyon II ne prit pas le nom de Marc Bloch ! »
Information qui me fut révélée lors d’un Cours d’Histoire en 2003 par Girolamo Ramunni

Le mardi 23 juin 2026 Marc Bloch, immense intellectuel, combattant français des deux guerres,  résistant assassiné par les allemands, homme d’une éthique exceptionnelle va entrer au Panthéon avec son épouse Simonne Vidal.

Le 1er octobre 2003, j’allais pour la première fois au cours d’Histoire à l’Université de Lyon II, dans le module « Histoire des Sciences et de la Société de Consommation » assuré par un professeur brillant, original et assez truculent : Girolamo Ramunni. Après quelques contrariétés de carrière administrative, j’avais décidé une année auparavant de quitter une structure de l’administration centrale parisienne qui avait pour nom « Programme Copernic » pour rejoindre Lyon et parallèlement j’avais souhaité commencer des études d’Histoire qui correspondait à une passion surtout depuis que j’avais découvert Fernand Braudel et l’école des Annales.

J’étais arrivé, un peu en retard à ce cours. Dès que je fus assis, j’entendis dans la première phrase du professeur, le nom de Nicolas Copernic. Je pris cette coïncidence comme un signe que j’étais au bon endroit. Evidemment, Girolamo Ramunni fut surpris de voir parmi ses étudiants un homme de 45 ans, ce qui conduisit à des relations un peu différentes qu’avec les autres étudiants et quelques discussions après les cours. Lors d’une de ses discussions, il me révéla un secret sur l’Université de Lyon 2 que j’ai gardé en mémoire sans immédiatement m’y intéresser.

Mais il me faut, au préalable, présenter Marc Bloch.

Marc Bloch est issu d’une famille alsacienne d’« optant », c’’est à dire des alsaciens ou mosellans qui ont choisi de quitter les territoires cédés par la France en 1871, à la suite de la guerre franco-allemande de 1870, et de rejoindre une autre région, pour conserver la nationalité française.

C’est son père Gustave Bloch qui fait ce choix le 28 juin 1872. Au préalable, ce père avait été reçu major de promotion à l’École normale supérieure de la Rue d’Ulm en 1868 et sera à nouveau major à l’agrégation de lettres en 1872. Ce père devint un brillant professeur d’Histoire de l’Antiquité. Ces précisions sont nécessaires pour montrer l’attachement à la France de cette famille ainsi que son niveau intellectuel.

Marc Bloch nait à Lyon, le 6 juillet 1886, parce que son père enseigne à la Faculté de Lettres de Lyon. La famille part ensuite à Paris Gustave devenant professeur à la Rue d’Ulm et à Sorbonne.

Marc Bloch suivit le brillant exemple de son père et intégra également la Rue d’Ulm. Après avoir été reçu à l’agrégation d’histoire et géographie en 1908 il rejoignit l’Allemagne pour suivre des cours des facultés de Berlin et de Leipzig. Montrant ainsi que pour lui l’Histoire ne saurait correspondre à un simple récit national mais qu’elle devait être éclairé par des apports multiples et différenciés.

Il est mobilisé pour la première guerre mondiale, alors qu’il est professeur de Lycée. Il finira 14-18 comme capitaine obtenant la croix de guerre avec quatre citations et décoré de la Légion d’honneur pour ses faits de guerre. C’était un intellectuel combattant et courageux.

Marc Bloch et son épouse Simonne Vidal avec deux de leurs enfants en 1932

Après la guerre, en 1919, il épouse Simonne Vidal, fille d’un polytechnicien. Ils eurent six enfants et Simonne collabora étroitement aux travaux universitaires de son mari.

Après la victoire sur l’Allemagne, le gouvernement français avait pour ambition de créer une université d’excellence à Strasbourg après son retour à la France. Il envoya ses meilleurs professeurs pour bâtir cet instrument de la puissance intellectuelle française. C’est ainsi que Marc Bloch rencontra Lucien Febvre, historien comme lui, de huit ans son ainé.

A deux, ils vont fonder, en 1929, une revue : « Annales d’histoire économique et sociale ». Leur démarche est de sortir de l’histoire des évènements, des grands hommes, de la politique et de la diplomatie pour aborder l’Histoire des structures humaines en convoquant toutes les sciences humaines, l’Histoire bien sûr, mais aussi l’économie, la géographie, la sociologie etc. Cette démarche tente de créer une histoire globale, à la fois dans le temps (longue durée) et dans l’espace (prise en compte des faits de société dans leur ensemble). On parlera de « L’école des Annales » même si cette appellation n’est pas revendiquée par les fondateurs, mais plutôt par leurs successeurs notamment Fernand Braudel. Outre la volonté d’une « Histoire globale » Marc Bloch et Lucien Febvre sollicitaient des historiens des autres pays pour écrire des articles pour leur Revue. Et c’est ainsi que l’école française d’Histoire allait succéder à l’école allemande d’avant la guerre 14-18, école que Marc Bloch était allé étudier, pour devenir la référence internationale des historiens jusqu’à peu près la mort de Fernand Braudel en 1985.

Quand la seconde guerre mondiale éclate, Marc Bloch a 53 ans, il est un historien reconnu internationalement, il a 6 enfants et souffre d’une polyarthrite invalidante. Personne ne songerait à lui demander de rejoindre l’armée. Mais il s’engage et il est placé à la tête du Parc des essences de l’armée. C’est à ce poste qu’il assiste à la débâcle de l’armée française. De cette expérience traumatisante il écrira, avec sa science de l’Historien, un livre qu’il appellera « Témoignage » et qui sera publié après la fin de la guerre sous le nom qui le rendra célèbre « L’étrange défaite ».

C’est son livre le plus célèbre, mais pour tous les spécialistes ce n’est pas son livre le plus abouti et le plus important. Il était avant tout historien médiéviste auteur de « Les Rois thaumaturges », « La Société féodale », « Les Caractères originaux de l’histoire rurale française » et bien d’autres jusqu’à son dernier livre inachevé et écrit après « l’étrange défaite », un livre de méthode : « Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien. ».

Et cet intellectuel combattant va une nouvelle fois s’engager. En 1943, après l’invasion de la zone sud, il rejoint la Résistance. Au départ les résistants qui sont beaucoup plus jeunes que lui, ne savent pas comment l’employer. Le premier chef de la Résistance que Marc Bloch rencontra en s’engageant fut Georges Altman, dirigeant du mouvement Franc-Tireur, 15 ans plus jeune que lui. Altman a lui-même relaté cette rencontre en soulignant l’humilité et la modestie de Bloch, qui, malgré son âge et son prestige, s’est présenté comme le « poulain » de Maurice Pessis, un jeune résistant et accepta de passer sous ses ordres.

Pont de la Boucle en 1930

Bientôt les résistants comprirent les qualités d’organisation et de leadership, dirait-on aujourd’hui, de cet homme intelligent, réfléchi, toujours prêt à entrer en action quand l’essentiel lui semblait en cause. Il devint un des chefs pour la région lyonnaise au sein de Franc-Tireur, puis dans les Mouvements unis de la Résistance (MUR). Il fut arrêté sur le Pont de la Boucle, aujourd’hui pont Winston-Churchill, à Lyon le 8 mars 1944. Il est interné à la prison Montluc et torturé pendant des jours, soumis à des coups et à des bains glacés, mais il ne donne jamais aucune information utile.

Après un attentat contre les soldats allemands, la Gestapo le tira de sa prison avec 27 autres résistants et les tua, dans le dos, sur la commune de Saint-Didier-de-Formans, près de l’endroit où eut lieu l’attentat. C’était le 16 juin 1944. Son épouse Simonne, atteint d’un cancer, ne fut pas informé de ce drame, elle savait uniquement qu’il était prisonnier. Elle mourra de sa maladie, 16 jours après, le 2 juillet 1944, dans un hôpital de Lyon.

Marc Bloch était aussi juif. Un juif « laïc » non pratiquant, non croyant. Il a écrit dans la première partie de « L’étrange défaite » la confession suivante :

« Je suis juif, sinon par la religion que je ne pratique point, non plus que nulle autre, du moins par la naissance (…). Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite. Mais peut-être que les personnes qui s’opposeront à mon témoignage chercheront-elles à le ruiner en me traitant de métèque. Je leur répondrai que mon arrière-grand-père fut soldat en 1793 ; que mon père en 1870 servit dans Strasbourg assiégé ; que mes deux oncles et lui quittèrent volontairement leur Alsace natale après son annexion au IIe Reich. »

Il écrit dans le dernier des quatre testaments qu’il rédigea au long de son existence :

« J’affirme donc, s’il le faut face à la mort, que je suis né juif ; que je n’ai jamais songé à m’en défendre […] Etranger à tout formalisme confessionnel comme à toute solidarité prétendument raciale, je me suis senti, durant ma vie entière, avant tout et très simplement français. »

L’antisémitisme le rencontra. En 1928, puis en 1934, Marc Bloch présenta sa candidature au Collège de France sans succès. Pour son ami Lucien Febvre, pas de doute, ces échecs sont le fruit de l’antisémitisme.

Il sera aussi exclu de la fonction publique par le gouvernement de Vichy en vertu du statut des Juifs du 3 octobre 1940. Son appartement parisien est réquisitionné par l’occupant, et sa bibliothèque, qui compte entre 5000 et 7000 ouvrages, est expédiée en Allemagne. Il est rétabli le 5 janvier 1941 dans ses fonctions pour services exceptionnels par le secrétaire d’État à l’Instruction publique, Jacques Chevalier – père de François Chevalier, élève de Marc Bloch. Mais quand il exercera son magistère à l’Université de Montpellier il sera encore confronté à l’antisémitisme de certains de ses collègues et de certain de ses étudiants. Jacques Chevalier lui délivre, le 24 février 1941, un ordre de mission afin qu’il puisse se réfugier aux États-Unis, accompagné de sa mère, de son épouse et de ses six enfants. Il n’en fait pas usage, ne voulant pas abandonner sa mère, âgée, malade et incapable de supporter le voyage.

Maison de Fougère de Marc Bloch

Lucien Febvre, pour continuer à publier « Les Annales, » cédera aux allemands et enlèvera le nom de Marc Bloch comme co-directeur de la Revue, un juif ne pouvant exercer le rôle de directeur d’une revue. Marc Bloch concédera à accepter cette décision sur l’insistance de son ami et continuera à publier des articles sous le nom de « Fougères » nom du hameau de la commune du Bourg-d’Hem dans la Creuse où se trouve la maison rurale qu’il a acheté et dans laquelle il a écrit « L’étrange défaite ».

Après l’invasion de la zone libre par les allemands en 1943, il ne peut plus exercer le métier d’enseignant. Il aurait alors pu se retirer dans ce petit hameau de la Creuse, probablement que personne ne serait venu le chercher jusqu’à la fin de la guerre. Ce ne fut pas son choix, il entra en résistance.

J’ai résumé, selon mes critères, les points essentiels de la biographie de cet homme d’exception.

Girolamo Ramunni

Je reviens au secret dévoilé par mon professeur Girolamo Ramunni. Il m’apprit que lorsque le conseil d’université de Lyon 2, université de sciences humaines, entreprit de lui donner un nom, le nom de Marc Bloch fut avancé. Ce choix apparaissait comme très pertinent : C’était un universitaire de renommée mondiale dans l’Histoire et les Sciences humaines, il est né à Lyon, il a résisté à Lyon, il a été arrêté, torturé à Lyon, puis assassiné près de Lyon. Mais finalement il ne fut pas choisi, parce que des professeurs en s’appuyant sur le fait que Lyon 2 avait des partenariats avec des Universités arabes, ces dernières pouvaient être choqués que leur partenaire porte un nom juif.

Je mis plusieurs années avant de m’intéresser à ce sujet et j’ai cherché, sans trouver, une source écrite et sérieuse qui confirmait cette information.

Récemment j’ai refait une recherche et j’ai trouvé cet article de Rue 89 Lyon: « Du billet de 200 francs à l’Université Lyon 2, le nom « Lumière » fait débat »

Cet article renvoie vers deux livres que j’ai pu consulter.

Le premier est un livre sur l’Histoire de l’Université de Lyon 2 : « L’université Lyon 2 : 1973-2004 » de Françoise Bayard et Bernard Comte.

Dans cet ouvrage, on apprend que L’Université Lyon 2 de sciences humaines a d’abord été créée le 5 décembre 1969 par arrêté ministériel, à la suite des événements de mai 1968 et dans le cadre de la loi Edgar-Faure.

Mais il y eut des dissensions au sein de cette université. En simplifiant, il y avait des professeurs qui trouvait que d’autres professeurs étaient trop marqués politiquement, les uns de gauche les autres de droite. C’est pourquoi, alors qu’ils traitaient des mêmes matières, le 26 juillet 1973, par décret ministériel la scission entre l’Université Lyon 2 et Lyon 3 fut actée. Lyon 2 correspondant à la partie gauche et Lyon 3 à la partie droite. Lyon 3 pris pour nom « Jean Moulin » qui n’a jamais été considéré positionné à droite.

Et Lyon 2 ? Il faut aller à la page 357 et lire les notes de bas de page qui renvoie vers un compte-rendu :

« Nous préférons de beaucoup le nom de Marc Bloch, autre grand résistant assassiné dans la banlieue lyonnaise. Non seulement parce que Marc Bloch est un des plus grands historiens français mais aussi et surtout parce que c’est un des premiers représentants de la pluridisciplinarité et du renouvellement des sciences humaines et sociales. »

Pour connaître le fin mot de l’Histoire, il faut aller lire « Les Faussaires de l’histoire », un ouvrage de Christian Terras sur le négationnisme à Lyon, page 93 :

« Le nom de Marc Bloch est récusé au prétexte qu’il pourrait ternir des relations privilégiées avec le Moyen-Orient : démarche doublement honteuse, puisqu’elle cède à des pulsions antisémites présumées du monde arabe. Finalement, l’université, réputée de gauche, adopte le nom des frères Lumière, dont l’un Louis, fut un admirateur déclaré de Mussolini et l’autre Auguste, membre de la LVF ».

La « LVF » est la Légion des volontaires français contre le bolchévisme, dite Légion des volontaires français (LVF), organisation créée le 8 juillet 1941, quinze jours après le déclenchement de l’invasion de l’URSS et ayant pour objectif d’être des supplétifs de la Wehrmacht. « L’article » de Wikipedia consacré à cette organisation cite bien Auguste Lumière comme membre éminent du Comité d’honneur, donnant sa caution morale à une œuvre de collaboration avec les nazis.

Le livre de Christian Terras précise que pour ces mêmes motifs la Banque de France a renoncé en 1995 à une proposition de mettre les frères Lumière sur le billet de 200 Francs qu’elle venait de créer.

En conclusion, les Universitaires « de gauche ? » choisirent les frères Lumière, qui sont certes de Lyon mais qui n’ont aucun rapport avec l’Université et encore moins des sciences humaines, ce sont des industriels.

Plus dérangeant, contrairement au résistant Marc Bloch, ils ont cédé aux sirènes du fascisme et de la collaboration.

Et je veux souligner que ce n’est pas suite à une demande d’Universités Arabes que Marc Bloch a été écarté. Pas du tout ! Ce fut une intuition ? Un présupposé ? d’hommes instruits, cultivés et de gauche !

Ne serait ce pas banalement et médiocrement de l’antisémitisme de certains milieux de gauche ?

Le Journal « Le Monde » révèle qu’en 1994, une histoire semblable se révéla à Strasbourg : « L’université des sciences humaines de Strasbourg rejette pour la deuxième fois l’appellation « Marc-Bloch » »

Lundi 8 juin 2026

« J’étais une femme dans une société patriarcale et un pays machiste. Pour m’en sortir, il me faudrait lever la tête, montrer les crocs, arracher un à un tous mes droits et refuser toute soumission. »
Marjane Satrapi

J’ai découvert Marjane Satrapi par le dessin animé « Persépolis » qui avait été réalisé à partir de la bande dessinée du même nom qu’elle avait écrite pour raconter sa jeune vie se cognant à la révolution islamique d’Iran de 1979.
Marjane Satrapi est née le 22 novembre 1969 dans l’Iran gouverné par le Shah. Sa famille est plutôt athée et sympathisante communiste de Téhéran. Son oncle Anouche, dirigeant du Parti communiste iranien, auquel elle est très attachée, est exécuté en 1982, pour ses opinions politiques.
Elle n’a que dix ans quand a lieu la révolution islamique qui va porter au pouvoir l’Ayatollah Khomeiny.
Son enfance sera alors confrontée à une restriction croissante des libertés individuelles dans le pays.
Excusez-moi d’avance, d’être un peu long, mais il me semble éclairant et nécessaire de citer les réformes que les fanatiques chiites sous influence de l’idéologie des frères musulmans égyptiens, sunnites pourtant, ont mis en œuvre à partir de leur prise de pouvoir en février 1979 :

  • Abolition de la loi sur la protection de la famille (26 février 1979) : Cette loi, adoptée sous le régime du Shah, limitait notamment le droit unilatéral des hommes au divorce et à la polygamie. Son abrogation a permis aux hommes de divorcer sans le consentement de leur épouse et de prendre plusieurs épouses sans restriction légale.
  • Exclusion des femmes de la magistrature (2 mars 1979) : Les femmes ont été interdites de devenir juges, ce qui a marqué le début d’une ségrégation professionnelle fondée sur le genre
  • Obligation du port du voile islamique (6-7 mars 1979) : Khomeiny a imposé par fatwa le port du voile pour les femmes travaillant dans les administrations publiques, puis cette obligation s’est étendue à l’ensemble des femmes en public. Cette mesure a suscité de grandes manifestations de protestation, notamment les 7 et 8 mars 1979, où des milliers de femmes ont défilé à Téhéran et dans d’autres villes pour défendre leurs droits
  • Restriction du droit au divorce (4 mars 1979) : Le droit au divorce est devenu exclusif aux hommes, qui peuvent désormais décider unilatéralement de divorcer à tout moment.
  • Ségrégation des sexes : Les activités sportives et les espaces publics (comme les plages) ont été ségrégés, et les compétitions sportives féminines ont été annulées.
  • Abaissement de l’âge légal du mariage pour les filles : L’âge légal du mariage des filles, qui était de 18 ans avant 1979, a été abaissé à 13 ans après la prise de pouvoir de Khomeiny.

Marjane Satrapi, en raison de son éducation et de ses goûts personnels, a vécu cette évolution comme une régression insupportable.

Elle aimait notamment le cinéma occidental et français. Elle citait régulièrement Catherine Deneuve et Alain Delon qu’elle a découverts dès ses plus jeunes années en Iran, elle proposera plus tard à tous deux de prêter leur voix à Persepolis, proposition que Catherine Deneuve acceptera.

Ses parents veulent la protéger et l’envoient en 1984, à l’âge de 14 ans, au lycée français de Vienne, en Autriche, où elle reste quatre ans. Elle revient en 1988 en Iran et y restera jusqu’en 1994. A cette date, elle quittera définitivement l’Iran pour la France où elle fera des études à l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg.

Son goût pour la BD lui sera révélé par la lecture de « Maus » de Art Spiegelman.

Elle accède à la célébrité avec la publication de Persepolis, une bande dessinée autobiographique en quatre volumes publié entre 2000 et 2003, le film sortira en 2007. Ce fut un immense succès de librairie, puis en salle. Elle obtint de nombreuses récompenses au festival de BD d’Angoulême, puis le Prix du jury du festival de Cannes 2007 pour le film.

Pénélope Bagieu, future dessinatrice de BD, dira dans « Le Monde » :

« Je n’avais jamais rien lu qui ressemblait à ça »

Elle créera d’autres bandes dessinées se déroulant en Iran, « Broderies » et « Poulet aux prunes », elle réalisera des films et deviendra aussi artiste peintre.

Elle sera accompagnée tout au long de ces années par son mari suédois Mattias Ripa. Mattias Ripa a participé à son premier court-métrage d’animation alors qu’elle était encore étudiante aux Arts décoratifs de Strasbourg. Il était Financier, acteur, co-scénariste… selon les nécessités pour soutenir Marjane Satrapi. Il est mort des suite d’une longue maladie en 2025, mettant fin à 31 années de vie commune. Cette perte l’avait plongée dans une dépression sévère.

Mattias Ripa et Marjane Satrapi

« Le Point » écrit :

« Mi-avril, elle avait confié au Point avoir choisi de se retirer dans une clinique à Munich, en Allemagne, dans l’espoir de remonter la pente. « J’espère accepter de vivre avec un si immense deuil. On verra », nous écrivait-elle dans son dernier message. »

Sa famille annonça, le 4 juin 2026, sa mort « de tristesse, un an après le décès de l’amour de sa vie. ». Elle avait 56 ans.

A côté de son œuvre artistique, elle continua le combat pour la liberté d’abord des femmes iraniennes sous le joug de la théocratie islamique d’Iran.

En 2023, elle dirige l’ouvrage « Femmes, vies, libertés » en soutien aux femmes iraniennes qui manifestent après le meurtre, en septembre 2022, de Mahsa Amini, arrêtée pour un foulard mal porté puis battue à mort. Très engagée, elle appelle ainsi, dès 2022, les dirigeants européens à se positionner contre les exactions du régime iranien. Un an plus tard, en protestation de l’inaction française, elle refuse la Légion d’honneur.

Ensuite, elle constata que des mouvements islamistes étaient à l’œuvre en Occident et en France pour pousser les musulmans notamment jeunes vers une pratique de plus en plus rigide et archaïque de leur religion, avec pour première cible la liberté et l’émancipation des femmes. C’est pourquoi, en mars 2016, elle figure parmi les signataires du manifeste du Printemps républicain.

Et on verra ces forces obscurantistes à l’œuvre. Quand en mars 2026, France 4 annonce diffuser le film Persepolis « en raison de l’actualité », une vague de réactions éclate sur X. Un post, vu plus de 3 millions de fois, accuse l’œuvre d’islamophobie et de « propagande impérialiste occidentale ». Ces éléments de langage utilisés jusqu’alors par le régime iranien et le Hezbollah qui parvint à interdire la diffusion du film au Liban, se répandait en France.

Un billet de Charlie Hebdo du 9 mars 2026 parle de ces réactions : « Persepolis « islamophobe » : qui a peur de Marjane Satrapi ? »

Vous pourrez lire l’intégralité de ce billet, j’en cite quelques extraits :

« Persepolis, le chef-d’œuvre de Marjane Satrapi adapté d’une de ses bandes dessinées, serait « islamophobe ». Ce serait d’ailleurs pour cette raison que France 4 – comme chacun sait, suppôt du lobby militaro-industriel américano-israélien – a décidé de bouleverser ses programmes, le 5 mars dernier, pour diffuser le film sur son antenne. […]

Beaucoup de nos apprentis mollahs tricolores n’ont pas vu le film. Ou trop vite. Ou trop mal. Il suffit de lire leurs posts : l’un présente l’autrice comme une « bourgeoise iranienne pro-Shah », alors que Satrapi vient d’une famille communiste, quand d’autres voudraient en faire le porte-voix d’un occident civilisateur. Revu pour l’occasion, le film n’est pourtant pas tendre avec ce dernier. De retour en Iran, après avoir été envoyée à Vienne, où elle a connu l’isolement et la précarité, Marjane Satrapi résume à ses copines restées sous le joug des mollahs son expérience ainsi : « En Occident, tu peux crever dans la rue, personne ne te viendra en aide » »

Dans Persepolis, il y a une scène dans laquelle la grand-mère de Marjane lui donne ce conseil :

« Je vais te donner un conseil qui te servira à jamais. Dans ta vie tu rencontreras beaucoup de cons. S’ils te blessent, dis-toi que c’est la bêtise qui les pousse à te faire du mal. Ça t’évitera de répondre à leur méchanceté. Car il n’y a rien de pire au monde que l’amertume et la vengeance. Reste toujours digne et intègre à toi même. »

Marjane Satrapi, n’a pas été en mesure de toujours suivre ce conseil de sa grand-mère. Quelquefois la colère était trop grande contre la bêtise ou l’aveuglement d’une certaine Gauche qui prétend qu’on peut dans un même élan soutenir le combat contre le voile en Iran et défendre le port du voile en France, cet outil du patriarcat qui serait un instrument de liberté…

Sandrine Rousseau, par exemple, l’élue écologiste qui avait défini le voile comme « objet d’embellissement » et qui a posté le 3 novembre 2024, en dessous d’un dessin représentant l’étudiante iranienne de 22 ans, Ahou Daryaei, apparue la veille en sous-vêtements en pleine rue devant l’université Azad de Téhéran en signe de protestation contre le harcèlement d’agents de sécurité au sujet de son port du foulard, ce message :

« Notre corps, et tout ce que l’on met – ou pas – pour le vêtir, nous appartient. Force aux Iraniennes, aux Afghanes, à toutes celles qui subissent l’oppression. »

Marjane Satrapi lui a alors répondu par cette vidéo :

« En 2022, le premier rassemblement organisé par le mouvement Femme-Vie-Liberté s’est tenu place de la République, en soutien à la révolution populaire survenue en Iran après l’arrestation puis la mort de Mahsa Amini pour un voile mal porté. Des dizaines de milliers de jeunes filles ont été arrêtées, violentées, emprisonnées. Vous aviez pris la parole, et tout le monde vous a huée parce que quelques jours auparavant, vous aviez déclaré que le voile est l’embellissement de la femme. Partout, à la radio et la télévision, vous aviez expliqué ensuite que vous aviez été huée parce que vous êtes une femme. Or nous étions six femmes, mais nous avons toutes été applaudies, sauf vous. Si vous avez huée, c’est parce que vous étiez con.
Et vous continuez à l’être. Maintenant, vous faites un tweet dans lequel vous comparez la situation des filles de mon pays qui, pour oser enlever leur voile, se font arrêter, violer, torturer, emprisonner, à la situation de la jeune fille, ici en France, qui décide de se voiler pour une raison qui m’échappe. Car je ne sais pas depuis quand le voile est devenu synonyme d’émancipation. Ça devient ridicule, et à force de ne pas vouloir être accusée de raciste, vous jouez le jeu des fanatiques. Ça suffit ! […] conclut enfin Marjane Satrapi. Que vous ne compreniez pas la situation et que vous soyez bête, c’est OK. Tout le monde a le droit d’être con, mais à ce moment-là, il vaut mieux se taire ».

Moi je dirai comme Michel Rocard qu’il existe des « saines colères ». Et pour toutes celles et ceux de Gauche qui s’égarent, je leur demanderai de se rappeler des leçons de l’Histoire où des gens de gauche des années 1960 ne voulaient pas entendre ce que des dissidents comme Viktor Kravchenko racontaient des horreurs du communisme soviétique ou Michel Leys dénonçaient du maoïsme « Leys, l’homme qui a déshabillé Mao ». Aujourd’hui les mêmes dérives existent par rapport aux influences islamistes en œuvre en Occident.

Je ne vais pas multiplier les exemples, mais sous une video dans laquelle Marjane Satrapi critiquait Melenchon et qui a été republiée sur X, vous trouverez des tweets haineux comme celui-ci :

Je prends la traduction :

« Marjane Satrapi était une sioniste raciste islamophobe génocidaire, et peu importe le nombre de fois où vous postez cet extrait d’interview d’il y a 20 ans ou cette capture d’écran de cette merde de propagande minable Persepolis, elle était une ordure impérialiste sioniste. »

Je vous fais remarquer qu’au moment où j’ai réalisé cette copie d’écran, soit un jour après sa publication, elle avait été vue près de 400 000 fois et que 6000 personnes ont trouvé intelligent de l’approuver par un cœur.

 

Quand Raphaëlle Primet, élue communiste de Paris, lui rend hommage sur Instagram, un individu trouve pertinent de poster ce commentaire :

« Marjane Satrapi était islamophobe, bourgeoise, méprisante et condescendante à l’égard des femmes portant le voile. »

C’est dans un entretien que Marjane Satrapi a accordé au « Monde » et publié le 18 octobre 2020 que j’ai tiré l’exergue de ce mot du jour : « A 10 ans, je m’entraînais à devenir une prisonnière politique »

Dans cet entretien elle rend un hommage vibrant aux femmes de sa famille :

« Toutes les femmes de la famille valaient le détour ! Pas une femme mièvre à l’horizon ! Des battantes, des révoltées, des fortes en gueule. Ce sont elles qui m’ont construite, pas les hommes, même si j’adorais mon père qui est la gentillesse sur Terre. A la génération au-dessus, il y avait ma grand-mère paternelle, fille d’un chef de tribu, qui avait échappé à un mariage arrangé par son père en s’enfuyant à cheval, une nuit, déguisée en garçon, pour rejoindre l’homme qu’elle aimait. Et puis il y avait ma grand-tante maternelle. Une vraie inspiration. Imaginez… Mariée contre son gré, elle avait vite divorcé, était partie en Suisse étudier la peinture avant de revenir en Iran, poétesse, chanteuse à la radio, peintre de nus. Elle conduisait une immense voiture américaine et clamait sa préférence pour le statut de maîtresse d’un homme marié plutôt que d’épouse, ne réclamant « que les bons moments ». Bref, une liberté de pensée sublime. J’adorais passer du temps avec elle. »

Je finirai par cet hommage de Joann Sfar :

« Tu as changé le monde avec des bandes dessinées […]. J’ai perdu ma sœur jumelle »

Lundi 1 juin 2026

« Je ne peux pas me résigner au savoir parcellaire ! »
Edgar Morin

Edgar Morin est mort à presque 105 ans, il lui manquait 40 jours.

C’est une histoire incroyable que sa vie. Il n’aurait pas dû naître. Sa mère, Louna Beress, avait appris, en 1917, qu’elle souffrait d’une lésion au cœur et qu’elle ne devait pas avoir d’enfant, un accouchement pouvait être mortel pour elle. Quand elle a été enceinte, elle a tenté par les moyens de l’époque de ne pas garder l’embryon. Edgar Morin répond à Solenn de Royer dans un entretien de 2022 dans le Monde « Pendant toute ma vie, j’ai rêvé de ma mère » :

« Elle avait une lésion au cœur et ne devait pas avoir d’enfants. Elle a essayé de m’avorter, mais je me suis accroché. J’étais enfant unique. »

Il s’est accroché et c’est ainsi que David Salomon Nahoum naît le 8 juillet 1921 au domicile de ses parents, 10 rue Mayran dans le 9ème arrondissement de Paris. Pendant la seconde guerre mondiale, il entra dans la résistance et troqua son nom de famille pour le nom de « Morin » et pris pour prénom celui d’Edgar. Bien plus tard, par un jugement rendu le 12 août 1993 par le tribunal de grande instance de Paris, il sera décidé que les prénoms de David Salomon seraient modifiés dans l’état civil et qu’il porterait désormais le prénom Edgar

Edgar Morin et sa mère

La relation avec sa mère fut très intense, il était l’enfant unique qu’elle désirait et ne pensait pas avoir. Elle est morte quand il a eu dix ans et sa famille lui a caché cette vérité, par un mensonge qui prétendait que sa mère était en cure. Ce secret fut terrible pour lui. Edgar Morin raconte cela dans l’article du Monde précité :

« … ma mère, que j’adorais, n’était pas morte quand j’avais 10 ans. Son cœur s’est arrêté dans un train qui arrivait gare Saint-Lazare et on ne m’a rien dit. Mon oncle Joseph est venu me chercher à l’école en expliquant que mes parents étaient partis en cure. Le jour de l’enterrement, mon père est venu me voir, entièrement vêtu de noir. Quand je l’ai vu, j’ai compris. Il m’a répété que ma mère était partie en voyage. Je savais que c’était des mensonges et m’enfermais dans les cabinets pour pleurer. Puis, ma tante Corine, la sœur de ma mère, m’a dit : « A partir de maintenant, c’est moi ta maman. » Ce qui m’a semblé une usurpation. J’ai vécu non seulement la mort de ma mère, mais aussi la rupture avec des êtres que j’aimais, mon père et ma tante. C’était la solitude absolue. […] De sa mort, je ne me suis jamais remis. Et, pendant toute ma vie, j’ai rêvé d’elle. »

Ce mot du jour, hommage à Edgar Morin, cet homme d’engagement, de réflexion et de coeur, n’a pas vocation à dresser une biographie de cette longue vie, largement publiée dans quasi tous les médias, mais de partager ce qui m’a le plus touché dans cette vie d’un siècle. Il n’aurait pas dû naître et il a vécu 104 ans. Il a perdu sa mère, ce fut un choc immense, il tomba gravement malade peu de temps après, il ne se remis jamais de cette perte si tôt dans son enfance. Mais dans l’émission à « Voix nue » de 2020,« Ma mère, c’est une image tellement forte et en même temps mythologique » ,il fit cette confidence :

« J’ai tellement incorporé la mort de ma mère, je sais tellement bien que si ma mère n’était pas morte, je serai autre. Je ne peux pas dire qui je serais mais je ne serais pas qui je suis. J’ai l’impression que la mort de ma mère fait partie de moi, que je n’arrive pas à me concevoir ce que j’aurais été si ma mère était vivante. D’un côté je la regrette infiniment et d’un autre côté je peux me dire mais je ne peux pas regretter d’être ce que je suis. »

Sa grande idée elle celle du savoir complexe, c’est à dire qu’il n’est pas sage de vouloir décrire le monde, les organisations, les relations sociales et politiques à travers une seule discipline scientifique, il faut avoir une approche transdisciplinaire. Il explique cela, avec force, dans cette émission d’Arte « Edgar Morin, journal d’une vie » :

« Je ne peux pas me résigner au savoir parcellaire ! »

Edgar Morin à 20 ans

Dans ce documentaire il révèle aussi cette philosophie qui l’animait à 20 ans : « Il faut tenter de vivre et il faut donc risquer sa vie ». Car, à 20 ans, il va entrer en résistance dans le même réseau que François Mitterrand et Marguerite Duras et le mari de cette dernière Robert Anthelme. Marguerite Duras aura cette formule extraordinaire :

« On n’était pas des héros, la résistance est venue à nous parce que nous étions des honnêtes gens »

Son entrée en résistance va coïncider avec son adhésion dans le Parti communiste français. Il se rend compte assez vite des aspects oppressifs et dogmatiques du Parti Communiste. Il exprimera plus tard des regrets de ne pas avoir quitté le Parti communiste français en 1947 notamment après la publication du livre de Victor Kravtchenko, « J’ai choisi la liberté » (1947), qui révélait les crimes de Staline et le fonctionnement totalitaire de l’URSS et la découverte des procès truqués en URSS.

Morin a reconnu son « aveuglement » et son attachement émotionnel au Parti, qu’il décrivait comme une « Église » ou une « famille » qu’il recherchait depuis la mort de sa mère. Dans son livre « Autocritique » (1959), Morin expliquera, en effet, que ses premiers doutes sur le stalinisme et le PCF sont apparus dès 1947.

Il sera finalement exclu du PCF en 1951 pour avoir publié un article dans « L’Observateur ». Il en exprimera un soulagement. Dans ses mémoires et entretiens, Morin a souvent souligné que son parcours au PCF illustrait les dangers de l’idéalisme politique et de l’aveuglement idéologique. Il a fait de cette expérience un exemple pour comprendre comment des intellectuels pouvaient adhérer à des systèmes totalitaires par conviction, avant de réaliser leurs erreurs.

Après la guerre, Robert Anthelme va créer une maison d’édition et inciter Edgar Morin d’écrire son premier livre « L’an zéro de l’Allemagne ». Edgar Morin écrit cet essai en 1945-46 alors qu’il travaille pour le Gouvernement militaire français à Baden-Baden . Il cherche les allemands qui ont résisté à Hitler et insiste sur l’état mental du peuple vaincu, en état de « somnambulisme », en proie à la faim et aux rumeurs. Roberto Rossellini en tirera inspiration pour son célèbre film et il reprendra le titre de l’ouvrage avec l’accord d’Edgar Morin « Allemagne année zéro ».

En 1951, il écrira un livre « L’homme et la mort » dans lequel il va aborder ce sujet sur le plan biologique mais en y associant aussi de la sociologie, de l’Histoire, de la mythologie. C’est comme une prémisse de la pensée complexe qui ne s’est pleinement structurée que dans les années 1970–1980, avec la publication de « La Méthode » (6 volumes, 1977–2004). Il écrira en 1990 dans « Introduction à la pensée complexe » :

« J’ai mis des décennies à comprendre que la complexité n’était pas un luxe, mais une nécessité pour appréhender le réel. Mes premiers travaux étaient encore prisonniers des disciplines. C’est en brisant ces frontières que j’ai pu développer une pensée vraiment complexe. »

Bourdieu s’opposera assez catégoriquement à Morin et à sa pensée complexe. Il écrira ainsi dans un entretien avec Le Nouvel Observateur en 1980 :

« La pensée complexe, c’est un peu comme la soupe primitive : on y met tout, et on ne sait pas très bien ce qu’on en retire. »

Morin lui répondra :

« Bourdieu a une vision mécaniste de la société. Moi, je crois que la réalité est organique, vivante, et qu’elle échappe aux catégories binaires. »
« Introduction à la pensée complexe » (1990)

Bourdieu est resté le sociologue dominant dans les universités françaises.

Pour ma part, j’aime l’humanisme de cet homme engagé, même s’il s’est parfois fourvoyé comme lors de sa collaboration avec Tariq Ramadan le petit-fils du fondateur des Frères musulmans, Hassan el-Banna. Dans sa volonté légitime de dialoguer avec des représentants de l’islam, il s’est trompé d’interlocuteur.

On peut aussi critiquer, à mon sens, que sa résistance légitime au néo-libéralisme a pu le conduire à qualifier de « porteurs d’espoir » des dirigeants ayant versé dans des dérives autoritaires comme Hugo Chávez (Venezuela) ou Evo Morales (Bolivie).

En revanche, on ne pourra que l’approuver dans sa défense inlassable de la cause palestinienne. Ces deux parents étaient juifs grecs originaires de Salonique. Il était athée, mais reconnaissait son héritage juif. Il a écrit :

« Je romps avec le peuple élu, mais je demeure dans le peuple maudit. »
« Le Monde moderne et la condition juive » (2006)

Il critique le tournant national-religieux pris par Israël, sa politique humiliante envers les Palestiniens, et les risques de catastrophe que représente cette posture agressive. Il a notamment coécrit un article publié dans « Le Monde » le 4 juin 2002 : « Israël-Palestine : le cancer », où il critiquait la logique de l’occupation israélienne et comparait la situation à d’autres contextes coloniaux. Cet article lui a valu des poursuites pour antisémitisme, poursuite qui ont été classées sans suite.

Plus récemment, le 14 février 2024, il intervenait encore pour dénoncer les massacres commis par Israël à Gaza après l’attaque terroriste du Hamas du 7 octobre 2023, en déclarant du haut de ses 102 ans :

« Je suis à la fois ahuri et indigné par le fait que ceux qui représentent les descendants d’un peuple qui a été persécuté pendant des siècles pour des raisons religieuses ou raciales, que les descendants de ce peuple qui sont aujourd’hui les décideurs de l’Etat d’Israël […] puissent non seulement coloniser tout un peuple, le chasser en partie de sa terre et se livrer à un carnage massif. »

Préoccupé par la dérive du monde centré uniquement sur la croissance et l’économie, il était aussi profondément inquiet de la crise écologique et de l’effondrement probable qui en sera la conséquence.

Mais il gardait un optimisme critique dans cette formule : « Le probable n’est pas certain, et l’improbable n’est pas impossible » qu’il complétait par cette phrase du poète Hölderlin.

« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve »

Ainsi, parlait Edgar Morin qui est mort le 29 mai 2026.

Je redonne le lien vers l’émission d’Arte « Edgar Morin, journal d’une vie »

Vendredi 22 mai 2026

« La paix est notre avenir »
Livre écrit par Aziz Abu Sarah et Maoz Inon

J’ai entendu ce matin à la matinale de France Inter, dans un entretien « La guerre est un cancer », mené par Ali Baddou, deux frères de deuil, Aziz Abu Sarah et Maoz Inon qui croient que la Paix est le seul avenir possible en Palestine et que la Paix ne peut être obtenue que par le dialogue. Cette rencontre avait pour projet de présenter leur livre écrit à deux: « La paix est notre avenir » et de parler de la démarche qu’ont entrepris ces croyants de la paix contre les marchands de haine.

Aziz Abu Sarah est palestinien de Béthanie à côté de Jérusalem. Aziz a perdu son frère quand il avait 10 ans. Son frère a été torturé dans une prison israélienne, quelques jours après sa libération il est mort des séquelles des mauvais traitements subis.

Maoz Inon est israélien, natif d’un kibboutz frontalier de Gaza. Il a perdu ses parents dans l’attaque du 7 Octobre.

Après avoir appris la nouvelle, Aziz a appelé Maoz pour lui offrir ses condoléances. Maoz Inon témoigne :

« Je me noyais dans un océan de chagrin, et c’est sa main qui m’a rattrapé ».

Le palestinien offre ce don d’humanité : 

« Quand Maoz a perdu ses parents, je n’ai pas pensé à lui en tant que l’autre, mais en tant qu’humain, un humain qui a perdu ses parents. »

Je ne me lasse pas de répéter cette phrase de Leon Tolstoï « Si tu sens ta souffrance, tu es vivant, si tu sens la souffrance de l’autre, tu es humain »

Depuis ces deux hommes ont écrit un livre en commun qui retrace un chemin en huit étapes à travers la Terre sainte : ils traversent ensemble les murs physiques et psychologiques de la frontière de Gaza à la Galilée, du port de Jaffa à la vallée du Jourdain, et racontent comment ce voyage leur a ouvert les yeux pour appeler à une fin de la violence et à prêcher pour une paix. Lors de l’entretien, quand Ali Baddou leur demande si leur démarche ne peut pas apparaître comme trop naïf, l’un deux répond : 

« Ce qui est naïf c’est de lâcher des bombes et de croire que cela va amener la sécurité ! »

Telerama a publié un commentaire très juste sur cet étonnant dialogue : 

« Dans l’interminable désastre qui ravage le Proche-Orient, entendre un Israélien et un Palestinien parler de paix et de dialogue avait quelque chose d’à la fois surréaliste et stimulant, ce matin à 8h20 sur France Inter. »

Ils ne sont pas d’accord sur tout, par exemple si le palestinien utilise de mot « génocide », l’israélien ne l’utilise pas, mais ils sont d’accord sur la gravité des faits et que l’essentiel est dans l’arrêt de la violence. Et surtout, ils ont compris l’importance d’être dans l’empathie de la souffrance de l’autre et de s’écouter. Aziz Abu Sarah raconte qu’il n’a entendu à la télévision israélienne que Maoz Inon, après le 7 octobre, parler des souffrances des enfants de Gaza. Et il exprime ce constat plein de sagesse

« J’ai vécu plus de vingt guerres. Où sommes-nous après vingt guerres ? Je n’ai pas de liberté, et lui, il n’a pas de sécurité »

«  Je n’ai pas de liberté, et lui, il n’a pas de sécurité », c’est une phrase qui en elle même est extraordinaire de lucidité et d’empathie. Le palestinien se plaint de ne pas avoir la liberté qu’il souhaite, mais il comprend que l’israélien a besoin de sécurité et ne l’a pas non plus. C’est cela, le chemin de la paix.

Beaucoup empruntent les chemins de la haine.

Ali Baddou évoque les images récemment diffusées, mercredi, de militants pacifistes de la flottille arraisonnée par l’armée d’Israël, menottés et agenouillés devant le ministre israélien de la Sécurité nationale Ben Gvir qui les insultent et veut les humilier. Ben Gvir est un marchand de haine, il n’apportera jamais ni la Paix, ni la sécurité à son pays.

Son compatriote Maoz Inon est révolté par cette attitude

« Ce que Ben Gvir fait aux militants des flottilles pour la paix, il le fait tous les jours aux prisonniers palestiniens, mais on en parle beaucoup moins. C’est pour cela que nous disons aux gouvernements européens : “vous devez agir pour la paix !” »

Je ne crois pas qu’ils soient des doux rêveurs, j’accepte plutôt le qualificatif qu’il s’applique à eux même : pragmatique. Ils ont créés leur propre ONG InterAct International et parcourent le monde. Ils ont besoin d’aide et ils demandent que les Etats, notamment européens, sanctionnent les responsables de ces violences et exactions.

Ils ne sont pas seuls, il y a aussi les Guerrières de Paix souvent évoqués et l’émission Répliques avait invité, le 9 mai dernier, deux autres grandes voix pour la paix les intellectuels palestinien et israélien, Elias Sanbar et Élie Barnavi.

Ce chemin du dialogue est très difficile, très exigeant, mais c’est le seul qui peut conduire à la sécurité et à la paix, tous les autres mènent à la violence, à la cruauté, à la destruction et aux guerres interminables.

Entendre de tels êtres humains fait du bien, je vous renvoie vers l’émission de France Inter : « La guerre est un cancer ».

Jeudi 21 mai 2026

« Prononcez la phrase « Allah akbar » dans n’importe quelle rue du monde occidental et regardez la terreur qu’elle provoque. »
Leïla Slimani « Assaut contre la frontière » page 49 (Gallimard, 2026)

Leïla Slimani dans « Assaut contre la frontière » parle de son rapport douloureux avec la langue arabe qu’elle ne parle pas et dont elle dit pourtant qu’il s’agit de sa langue, la langue de son pays maternel.

Mais c’est une phrase particulière de cet ouvrage qu’Alain Finkielkraut a cité pour introduire l’émission de « Répliques » qu’il a consacré à « La Question de l’Islam ».

Je sais qu’Alain Finkielkraut est honni par un grand nombre de personnes de gauche qui dénoncent ses obsessions d’une France du passé dans laquelle la langue française était, selon lui, sacralisée et dans laquelle la société française lui semblait plus harmonieuse.

Je ne défendrai pas ici, sa vision souvent pessimiste de la France d’aujourd’hui. Mais, en revanche, je défendrai avec enthousiasme et ferveur la qualité et l’intérêt de son émission « Répliques » dans laquelle il invite des personnes qui sont d’avis opposés mais qui sont capables de s’écouter et de débattre.

Débattre qui signifie, comme on le sait, parler ensemble sans se battre. J’avais écrit en 2021, un mot du jour à ce sujet : « Débattre est un verbe qui désigne ce qu’il faut faire pour ne pas se battre ! »

Je vous invite donc à écouter cette émission du 28 mars 2026 « La question de l’islam » dans laquelle il a invité deux personnes Ghaleb Bencheikh et Ferghane Azihari qui ont débattu, ont trouvé quelques points d’accord, beaucoup de points de désaccord et qui permettent ainsi à tous celles et ceux qui écoutent ce débat de se poser des questions, des meilleures questions que celles qu’ils se posaient jusqu’à là et peut être même de se faire une opinion plus fondée sur ce sujet sérieux.

Parce que, oui, le mot « Islam » est devenu tabou dans la France de gauche et l’explication commode pour la France de l’extrême droite et des suprémacistes chrétiens de la plus grande part des problèmes de la société française.

Entre le déni des uns et les excès des autres, il faut être capable d’aborder lucidement et calmement le sujet.

Car il y a des questions !

Et comme le fait remarquer la phrase de Leila Slimani, l’islam suscite chez beaucoup un sentiment de crainte. Comme si cette religion ne se réduisait pas à une religion et qu’elle était aujourd’hui en position de combat voire de conquête. « Allahu akbar » ou « Allah akbar » est une expression arabe qu’on appelle takbir et qui signifie littéralement « Dieu est plus grand ».

Wikipedia nous apprend que l’expression en elle-même ne figure pas dans le Coran, mais y trouve son origine, dans une expression tirée du verset 111 de la 17e sourate : « proclame sa grandeur » (c’est-à-dire la grandeur de Dieu)

Le takbir a toute sa place dans la prière musulmane. Et en tant que tel n’a pas vocation à susciter la terreur. Le problème est que les terroristes se réclamant de l’Islam proclament, le plus souvent, le takbir à la fin de leur sinistres méfaits, créant ainsi un lien entre la formule et la terreur.

Parfois cette formule est scandée dans des manifestations. Le 10 novembre 2019, Jean-Luc Melenchon a trouvé pertinent de se joindre à la « manifestation contre l’islamophobie », terme qu’il récusait jusque là pour lui préférer le « combat contre la haine anti musulmane », c’est-à-dire contre le racisme. Dans cette manifestation, l’un des organisateurs Marwan Muhammad, un homme proche de Tariq Ramadan et des frères musulmans, a lancé cette formule « Allah Akbar » puis l’a fait reprendre par une partie de la foule.

Cet article du Monde « contre la stigmatisation des Français de confession musulmane » relate cet épisode.

Il ne me semble pas qu’une telle formule, surtout étant donné son utilisation dans l’espace public par des terroristes, ait sa place dans une manifestation contre le racisme.


Alain Finkielkraut, demande à ses deux invités de réagir à ce sentiment de terreur provoqué par l’irruption, dans l’espace public, du takbir.

Ferghane Azihari qui vient de publier « L’islam contre la modernité » répond :

« L’honnêteté commande de constater que le monde musulman aujourd’hui ne présente pas un visage très sympathique. Le monde musulman est composé d’un nombre disproportionné de régime tyrannique dans lesquels, les notions de liberté et d’égalité relèvent de la science-fiction la plus totale. Seuls 3 % des 1,9 milliard de musulmans dans le monde vivent dans des régimes plus libéraux que la moyenne, et c’est dans les sociétés non-musulmanes que les musulmans ont le plus de droits et de libertés […] Le fait que le monde musulman est le terreau de beaucoup trop de dysfonctionnements explique que cette religion suscite une méfiance légitime en raison des maux qui traversent cette religion. »

Ghaleb Bencheikh, président de la Fondation de l’islam de France et producteur de l’émission « Questions d’islam », pour sa part, a cette réaction

« A une question directe, une réponse directe.
Est-ce que cette crainte de l’islam, suite à la prononciation de la formule « Allahu Akbar » peut susciter des peurs irraisonnées dans certains cas, oui elle est justifiée et cela se comprend. Et qui dit comprendre, ne dit pas admettre, parce qu’il y a une séquence de terreur, d’épouvante, de barbarie qui s’est abattue, au nom de cette tradition religieuse, par des criminels, des extrémistes, des illuminés, des exaltés et il faut les condamner avec force. Point ! »

J’ai déjà évoqué à plusieurs reprises Ghaleb Bencheikh qui est islamologue, président de la Fondation de l’islam de France et producteur de l’excellente émission « Questions d’islam », le dimanche de 7h05 à 8h00 sur France Culture.

Cet homme érudit, défend une vision apaisée et savante de sa religion, dont il vante la profondeur, la complexité tout en reconnaissant les dérives et les faiblesses d’une application littérale et violente d’une partie actuelle du monde musulman, sous influence du wahabisme, du salafisme ou des frères musulmans.

En revanche, je ne connaissais pas Ferghane Azihari qui est un jeune essayiste français de 32 ans. Il est né de parents comoriens immigrés en France dans les années 1970. Sa famille est de culture musulmane et son grand-père était cadi aux Comores. Selon wikipedia, « un cadi » est un juge musulman remplissant des fonctions civiles, judiciaires et religieuses et réglant des problèmes de la vie quotidienne : mariages, divorces, répudiations, successions, héritages.

Ce jeune homme vient de commettre un livre à charge contre la religion de l’Islam : « L’islam contre la modernité »

L’ouvrage de Ferghane Azihari est très violent contre l’Islam, certaines critiques peuvent certes être nuancées ou contrées, mais il en est qui sont difficiles à récuser.

Ferghane Azihari entre dans son réquisitoire en parlant d’anomalies statistiques.

Le nombre de démocraties libérales dans les pays à majorité musulmane se compte sur les doigts d’une main atrophiée. Depuis dix ans, le palmarès des groupes terroristes les plus meurtriers est presque exclusivement composé de groupes musulmans. Les pays musulmans sont aussi surreprésentés dans les conflits armés.

Les travaux du chercheur américain Jonathan Fox montrent que 63 % des minorités religieuses les plus persécutées dans le monde vivent dans des pays musulmans. Sur les 71 pays qui pénalisent le blasphème, 32 sont musulmans. En ce qui concerne les droits des femmes, presque tous les pays musulmans se trouvent dans la moitié inférieure des classements de l’OCDE ou de l’ONU sur l’égalité hommes-femmes.

Alors que l’homosexualité est punissable dans moins d’un tiers des pays non islamique, c’est le cas dans deux tiers des États musulmans, et excepté l’Ouganda, la totalité des pays où l’homosexualité est passible de mort sont musulmans.

Sur beaucoup de ces constats Ghaleb Bencheikh concède qu’ils correspondent à la réalité d’aujourd’hui. Il pense cependant que l’islam possède la capacité d’évoluer et de se réformer.

Pour Ghaleb Bencheikh, le monde islamique a raté un tournant décisif. Il parle d’« une séquence – moment Descartes-moment Freud – qui a été ratée en contexte islamique ». La pensée théologique islamique, selon lui, « est véritablement en crise ». Elle doit donc affronter « des chantiers titanesques » : « celui de la liberté », « celui de l’égalité », « la désacralisation de la violence », mais aussi « l’autonomisation du champ du savoir et de la connaissance par rapport à celui de la révélation et de la croyance ».

Sur d’autres points Ghaleb Bencheikh considère que la vision de son interlocuteur ne prend pas suffisamment en compte la diversité et la complexité des sociétés musulmanes, qui pour certaines ne sont pas susceptibles des mêmes critiques de l’essayiste.

Je vous laisse écouter ce dialogue, exigeant, ferme dans lequel chacun laisse l’autre s’exprimer, acquiesce quand il accepte les arguments de l’autre ou les réfute sans concession quand il estime que son interlocuteur tient des propos erronés.

Ferghane Azihari, parle aussi d’un fait qui s’est passé dans la ville de Saint Denis que j’ai évoqué récemment pour défendre les attaques racistes contre son nouveau maire Bally Bagayoko.

Dans le quartier, où repose les rois de France, des femmes archéologues en débardeur ont subi le harcèlement d’habitants qui leur reprochaient leurs tenues, jugées impudiques et leur audace d’exercer un métier qu’ils estimaient réservé aux hommes. Ces personnes étaient de religion musulmane.

Cette anomalie au regard des valeurs françaises n’est pas contestée par Ghaleb Bencheikh, mais il estime ce fait « contingent » c’est à dire fortuit ou accidentel :

« Ce qui s’est passé à Saint Denis est contingent. Ce qui se passe dans certains quartiers de notre belle France est un problème de prolétarisation, de ghettoïsation, de marginalisation sur lequel l’idéologie islamiste peut entrer, comme dans un ventre mou, en faisant miroiter une citoyenneté supranationale, au-delà de la citoyenneté française qui est déniée à tort ou à raison à certains. On s’est arc boutée dans une vision obscurantiste, passéiste rétrograde de la vision islamique »

Cette réponse qu’on peut entendre, révèle cependant qu’il n’est pas contesté que des idéologues islamistes sont à l’œuvre pour imposer une vision obscurantiste et rétrograde. Cette vision n’a pas sa place dans notre République, la combattre a toujours été la mission des forces de gauche qui entendent s’appeler les forces de progrès.

Un autre échange m’a interpellé, car je l’ignorais. Ferghane Azihari évoque le comportement du prophète Mahomet tel qu’il est relaté dans les biographies écrites par des sources musulmanes officielles :

« La figure de Mahomet, […] c’est la Sirah, ce sont les récits de la tradition islamique qui n’ont certes aucune fiabilité historique car écrit tardivement, c’est tout de même ces biographies officielles qui célèbrent, car ces récits ont un dessein hagiographique, Mahomet qui s’adonne à des égorgements, qui pratique la pédophilie et l’esclavage sexuelle. Lorsque Daesh met en place une industrie d’esclavage sexuel il s’appuie sur des traditions qui sont considérées comme canonique. [Et ce qui est troublant] c’est que chaque fois qu’on parle du prophète dans la littérature académique, on ne cesse d’édulcorer et de mettre sous le tapis les éléments les plus embarrassants du personnage de Mahomet. »

La réponse de Ghaleb Bencheikh ne conteste pas le contenu de la Sirah mais il conteste la véracité de ces sources :

« Ces biographies ont été consignées par écrit deux siècles plus tard. A un moment où on magnifiait la virilité et où la vision du monde était celle décrite et dans laquelle on pensait que c’était des qualités. On se rend compte que tout cela a été une construction humaine. »

Et il ajoute qu’objectivement on sait peu de choses de la vie et des mœurs de Mahomet.

La réponse de Ghaleb Bencheikh est encore une fois pleinement acceptable du point de vue de la science de l’Histoire. Mais je remarque que, cette réserve du décalage entre l’écriture de la biographie et les faits réels peuvent aussi s’appliquer aux textes religieux.

Mahomet serait décédé en 632. Selon les historiens du XXIe siècle, le Coran a été fixé dans les années 700, soit 70 ans après la prédication, sous le règne du calife omeyyade Abd al-Malik (685-705).

70 ans peuvent encore paraitre raisonnable, mais que dire des « hadiths » qui correspondent à la tradition orale de l’enseignement de Mahomet qui n’ont été mis en forme dans un corpus officiel que 4 siècles après la révélation.

Enfin, il n’est pas indifférent de constater que le manque de fiabilité de ces sources officielles n’a pas dissuadé Daesh de pratiquer l’esclavage sexuelle de manière ignoble.

L’ouvrage de Ferghane Azihari a été largement évoqué par des médias d’extrême droite ou de droite, il n’y a quasi aucune trace dans les journaux de gauche. Je n’ai trouvé aucun article dans Libération, dans Telerama, dans le Nouvel Obs.

Seul « Le Monde » lui a consacré une critique qui pour l’essentiel s’attaque à la personne de l’auteur et presque pas au sujet du livre.

Sur le fond, « Le monde » se contente de citer deux auteurs : Haouès Seniguer, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paul-Valéry de Montpellier qui décrète :

« qu’Azihari ne cherche dans l’islam que ce qui viendra confirmer ses préjugés, autrement dit le pire. Et c’est à partir du plus laid de la tradition islamique, qui existe bel et bien, qu’il juge ensuite, d’un coup, non seulement l’islam mais aussi les sociétés musulmanes ».

Marie-Thérèse Urvoy professeure de l’université Montaigne de Bordeaux qui conteste l’affirmation d’Azihari que l’Islam est irréformable mais qui ajoute cette condition :

« cette religion sera « réformable » le jour où elle « renoncera au dogme du “Coran incréé” [c’est-à-dire vu comme la parole immuable de Dieu, donc non contextualisable] et acceptera la critique historique du texte ».

Les gens raisonnables ne demandent rien d’autre.

Mais encore faut-il regarder l’Islam d’aujourd’hui tel qu’il est et critiquer ce qui est critiquable, sans jamais rien céder aux racistes anti-musulmans qui s’attaquent aux individus qu’ils essentialisent selon leurs fantasmes.

Mais critiquer l’islam d’aujourd’hui, tel qu’il est pratiqué dans la plupart des théocraties qui se réclament de cette religion ou tel qu’il est diffusé et instrumentalisé dans le monde et en occident par les frères musulmans, les salafistes, les wahabistes ou les influenceurs numériques qui se nourrissent aux mêmes sources du rigorisme et de l’archaïsme, est indispensable pour comprendre et refuser la régression qui en est le moteur.

Je vous invite donc à écouter cette émission de France Culture du 28 mars 2026 « La question de l’islam ».

Et si vous souhaitez approfondir le sujet vous pourrez regarder avec beaucoup d’intérêt cet entretien avec le philosophe et historien Rémi Brague : « Pourquoi l’Occident ne comprend rien à l’Islam »

Lundi 11 mai 2026

« Il faut être un peu plus que collègues… Sinon ça ne prend pas »
David Gaillard dans « Nous l’orchestre » Documentaire immersif dans l’Orchestre de Paris

Le synopsis du documentaire « Nous l’orchestre », en salles depuis le 22 avril, est le suivant :

« Comment jouer ensemble sans se sentir disparaître dans la masse ? Comment cohabiter si longtemps sans que le groupe explose ? Quel rôle joue vraiment le chef d’orchestre ? Pour la première fois, caméras et micros se faufilent parmi les 120 musiciens de l’Orchestre de Paris, à la Philharmonie, sous la baguette de leur jeune chef prodige, Klaus Mäkelä. »

Avec Annie nous sommes allés le voir et nous avons beaucoup apprécié !

Est-ce que tout le monde appréciera de la même manière ce documentaire réalisé par Philippe Béziat qui a filmé pendant un an les musiciens de l’Orchestre de Paris, en essayant de montrer comment se forme un collectif au service de la musique ?

C’est une vraie question !

Il est vrai que les critiques sont dithyrambiques.

Radio France évoque un :

« Formidable documentaire immersif et émouvant »

Dans le Figaro Christian Merlin parle d’« une immersion exceptionnelle dans la musique […] non seulement une véritable déclaration d’amour à l’orchestre dans toutes ses dimensions, mais ce film invente une autre manière de montrer la musique symphonique.»

Pour Télérama c’est une « épiphanie sonore » et un « documentaire musical prodigieux »

Le Monde décrit le documentaire ainsi :

« Philippe Béziat filme la musique, cette magie collective, en train de se faire »

Libération souligne « une immersion captivante au milieu de cette masse humaine, entre autres grâce à ses prises de son exceptionnelles »

Je pourrais continuer.

Il faut chercher dans des commentaires du site « Allo Ciné » pour entendre des spectateurs lancer des notes divergentes :

« Tout est frustrant et agaçant »

« J’aurais tellement aimé défendre ce documentaire, pour une fois que la musique classique est mise à l’honneur, mais non, c’est raté à cause d’un montage brouillon et insupportable. Un musicien parle, on ne l’entend pas, on croit à un problème de son, puis des bribes de phrases s’impriment sur l’écran, ah bon. D’autres musiciens, on les entend, pourquoi ? »

« Film documentaire avec peu de contenu d’intérêt. Il n’y a pas d’histoire. Il s’agit surtout d’une succession d’images, quelques extraits de différents concerts sans mention de l’oeuvre jouée ni d’anecdote qui puisse enrichir en quelque sorte ce que l’on regarde. »

Il faut être juste, la plupart des critiques restent très élogieuses : 18% donnent le maximum de 5 étoiles si on ajoute les 4 et 5 étoiles on obtient 52 %. Les très mauvaises critiques sont au nombre de 11% (1 et zéro étoile.)

Herbert Blomstedt à la Philharmonie

Je me suis aussi interrogé : ce documentaire n’est-il pas trop déconcertant ? On entend des œuvres que seuls les mélomanes avertis reconnaissent, car il n’y aucune indication à l’écran. On montre un vieux bonhomme qui dirige, Herbert Blomstedt, sans préciser que ce formidable chef d’orchestre qui a aujourd’hui 98 ans, devait en avoir à peine, deux ans de moins, lors du documentaire.

J’ai trouvé, en effet, que cela manquait de pédagogie et d’explications pour toucher un plus large public que ceux qui aiment et connaissent la musique classique.

Christian Merlin, dans le Figaro, défend cette manière :

« Commençons par dire ce qu’il n’est pas. Ce n’est pas un documentaire pédagogique sur le fonctionnement interne d’un orchestre, ses pupitres, ses hiérarchies. Ce n’est pas une galerie de portraits. Ce n’est pas une narration suivie.

Il faut accepter d’être désarçonné par cette absence de récit ou de dialogues. Plus d’une fois on voit un musicien parler, mais on ne l’entend pas : ses mots sont résumés sous forme de citations en incrustation. Celles-ci finissent par créer une mosaïque, un kaléidoscope d’impressions qui ne font pas pléonasme avec l’image, mais prolongent ce qui reste avant tout un objet cinématographique. Tout passe par la mise en images et en son de la musique en train de se faire […] Le réalisateur Philippe Béziat nous emmène au cœur de l’orchestre, et il le fait en nous mettant à la place des musiciens […] qui ont accepté d’être filmés dans le quotidien de leur travail. »

On comprend la montagne de travail individuel et collectif qu’il faut pour faire un « Nous », créer un collectif d’excellence. Car pour jouer ainsi ensemble, il faut s’écouter, tenir compte de l’autre, travailler ensemble, s’intégrer harmonieusement dans le collectif en suivant la vision que le chef d’orchestre insuffle dans l’œuvre.

Et ce n’est pas simple. Des musiciens peuvent se trouver à côté d’un autre pendant quarante ans, sans être dans une relation amicale, voire le contraire.

Dans le documentaire, sur un écran noir s’incruste de manière anonyme des « critiques » que des musiciens expriment à l’égard de collègues. Il y en a toute une collection. La phrase qui m’a marquée est : « Comment dieu a-t-il pu donner un tel talent à un con pareil ? »

Et pourtant ils jouent ensemble en se plaçant au service de quelque chose de plus grand que chacun d’eux : l’harmonie, la beauté, tutoyer la perfection.

L’altiste David Gaillard explique :

« On n’est pas obligés d’être amis, mais il faut être un peu plus que collègues… Sinon ça ne prend pas »

Imaginons un instant que Jean-Luc Melenchon se réunisse avec Edouard Philippe et qu’ils décident de travailler ensemble pour le bien supérieur de la France…

Car oui, faire orchestre, faire société, pour servir la musique, le propos du film devient politique et une grande leçon de vivre ensemble.

On y approche le quotidien des musiciens, comme celui de la violoniste Lusiné Harutyunyan faisant le trajet entre son domicile et la Philharmonie, ce magnifique vaisseau, écrin somptueux et délicat pour faire épanouir le son, la beauté, l’émotion, la musique.

On surprend le corniste André Cazalet, qui en est à ses derniers concerts avant la retraite et qui va interpréter son dernier solo de l’Oiseau de feu de Stravinsky. L’œil humide, il concède que toute sa vie il était à la recherche d’un son de cor dont il rêvait et qu’il n’a jamais pu atteindre. Et, le spectateur peut entendre son interprétation magnifique de ce solo.

Et on soutient le cor anglais Gildas Prado qui explique son stress quand brusquement l’Orchestre se tait et que lui doit, tout seul, exposé devant tous, prendre le rôle principal pour jouer le thème alors que le piano solo devient accompagnateur dans le Concerto en sol de Ravel.

Ainsi, le film s’attarde au fur et à mesure sur plusieurs des musiciens d’orchestre, qui prennent la parole afin d’éclairer un peu leur personnalité, leur parcours et la vie de l’orchestre, à travers des cartons écrits, lors d’instants saisis à vif ou encore à l’aide d’interviews plus formelles.

Nous l’orchestre, réussit une immersion captivante au milieu de cette masse humaine, entre autres grâce à ses prises de son exceptionnelles : des micros ont été placés sur des musiciens précis, filmés à l’intérieur de l’orchestre, qu’on entend donc jouer de leur perspective à eux – parfois assourdis par leurs voisins.

Et puis, il y a les relations avec les chefs d’orchestre, le nonagénaire Herbert Blomstedt, leur ancien directeur musical Daniel Harding et surtout leur jeune chef prodige finlandais : Klaus Mäkelä.

Il entamera, en septembre, sa dernière saison avec l’Orchestre de Paris qu’il finira par une somptueuse 8ème symphonie de Gustav Mahler lors des concerts des 3 et 4 juin 2027.

Arte a rediffusé le documentaire de 2022 de Bruno Monsaingeon « Vers la Flamme » qui permet d’approcher un peu ce phénomène.

« Nous l’orchestre » est un documentaire exceptionnel dont j’ai essayé de montrer la profondeur, tout en essayant de vous informer de son aspect déconcertant. A vous de voir si vous pensez qu’il est en mesure de nourrir votre intérêt et votre curiosité.

Mardi 7 avril 2026

« Quand un clown s’installe dans un palais, il ne devient pas roi. C’est le palais qui devient cirque ! »
Proverbe turc cité par le sénateur Claude Malhuret

Le sénateur Claude Malhuret possède le sens des formules. Souvent ses analyses et opinions tranchées me semblent d’une grande pertinence. Cette fois, c’était lors de son intervention du 25 mars qu’il a utilisé ce proverbe turc qui décrit si bien ce qui se passe à la Maison Blanche.

Je reprends les termes de Philippe Corbé dans son dernier Zeitgeist du 6 avril pour relater la dernière sortie ou « énormité » ( j’avoue ne pas savoir quels mots utiliser) de cet héritier qui a fait faillite à de multiples reprises et qui est peut être en train de faire de même avec les États-Unis voire le monde.

Message de Trump

Corbé écrit : « L’histoire retiendra qu’il était à peine passé 8 h en ce dimanche pascal, quand les chrétiens aux États-Unis et à travers le monde s’apprêtaient à célébrer la résurrection du Christ, que le président a séché la messe à laquelle il était prévu qu’il assiste pour louer Allah sur son réseau social, au milieu d’insultes vulgaires et de menaces de crimes de guerre. » :

« Mardi sera le jour des centrales électriques, et le jour des ponts, tout en un, en Iran.
Ouvrez ce putain de détroit, bande de bâtards dingues, sinon vous allez vivre en enfer.
REGARDEZ BIEN !
Louange à Allah.
Président DONALD J. TRUMP” »

Que dire ?

Certains s’arrêtent à « Praise be to Allah » en soulignant l’incongruité de cette invocation religieuse dans ce message ordurier. Oui que dire ? Ce clown serait-il, en plus, un malade mental ? Un déséquilibré à la tête de l’armée la plus puissante du monde et possédant une puissance destructrice qui pourrait annihiler toute vie humaine sur terre ?

Pour 2,94 € vous pouvez télécharger une affiche de Trump en clown sur ce site : https://www.etsy.com/

Si on essaye d’oublier le langage vulgaire et la pauvreté abyssale de la sémantique pratiquée, que dit le président des États-Unis : il veut faire détruire les ponts et les centrales électriques de l’Iran. Zeitgeist cite le New York Times :

« Selon les Conventions de Genève, frapper des centrales électriques et des ponts utilisés principalement par des civils est interdit ; ils ne sont pas considérés comme des cibles militaires. Des responsables de l’administration commencent déjà à faire valoir que les viser ne constituerait pas un crime de guerre, car ils sont également essentiels aux programmes de missiles et nucléaire. Mais cette faille pourrait s’appliquer à presque n’importe quelle infrastructure civile, y compris les réserves d’eau. »

Trump a dit qu’il n’était pas intéressé par le droit international et que seule sa propre moralité pouvait lui fixer des limites. Il me semble qu’associer Trump et moralité constitue un oxymore. Même du point de vue de la religion, nous sommes au delà de la confusion, dans une sorte d’entropie sans limite. Je lis sur le site de Paris Match :

« Ce mercredi 1er avril, lors d’un déjeuner organisé à la Maison Blanche pour célébrer la semaine sainte, sa conseillère spirituelle Paula White-Cain, célèbre pasteure et télévangéliste, ne lésinait pas sur la comparaison. « À travers sa mort et sa résurrection (Jésus-Christ) fait preuve devant nous d’un grand leadership. (…) Monsieur le Président, personne n’a autant que vous payé le prix » du sacrifice, a-t-elle ainsi lancé. « Cela vous a presque coûté la vie. Vous avez été trahi, arrêté et faussement accusé. C’est un schéma familier que notre Seigneur nous a montré. Mais cela ne s’est pas arrêté là pour lui, et cela ne s’est pas arrêté là pour vous. Parce qu’il est ressuscité, vous vous êtes relevé. Parce qu’il a vaincu, vous avez vaincu. » D’un air humble, Trump, debout derrière elle, buvait ses paroles.
Comme le tout-puissant, « Saint Donald » aurait donc vécu un chemin de croix pour résister à ses ennemis (juges, médias…) et se faire réélire président. Beaucoup, parmi les ultra-conservateurs de son électorat, le croient. Et c’est aussi, peu ou prou, la thèse de Paula White-Cain, qui occupe le poste très officiel de « directrice du bureau de la foi à la Maison Blanche
»

Prière dans le bureau Ovale en mars 2026

Selon ses courtisanes et courtisans, Trump serait une sorte de Christ, un homme profondément imprégné de foi chrétienne. Mais le jour le plus sacré de la religion chrétienne, le dimanche de Pâques, l’histrion de Mar-a-Lago ne se rend pas à la messe. Zeitgeist nous décrit sa matinée :

«  Pendant ce temps-là, en ce matin de Pâques, pendant que des millions d’Américains se rendent à l’église, le président fait tout autre chose. Il appelle plusieurs journalistes au téléphone, dont des reporters de Fox News, Axios, The Hill, ABC News, et bien d’autres, pour leur parler de son ultimatum lancé à l’Iran. Puis, à défaut d’aller à la messe comme c’était prévu en ce jour le plus sacré pour les chrétiens, il entreprend une étrange tournée de la capitale fédérale, où il était exceptionnellement resté pour ce week-end pascal. Une curieuse procession en cortège présidentiel avance lentement autour de Memorial Circle, non loin de ce pont où il rêve de faire ériger une arche à sa propre gloire. Puis le cortège roule lentement jusqu’à son golf en Virginie, de l’autre côté du Potomac.»

Je pourrais continuer à narrer ses grossièretés notamment à l’égard de ses alliés, ses mensonges, ses revirements, sa brutalité. Vous les connaissez aussi bien que moi.

Philippe Corbé dans son livre « Arme de distraction massive », explique que Trump utilise ses mensonges, sa grossièreté pour sidérer tous les jours et ainsi créer de la distraction, détourner l’attention pour lui permettre d’agir dans les domaines qui lui paraissent importants.

Force est de constater que cela ne fonctionne pas bien dans la guerre contre l’Iran. On attribue à Sun Tzu, l’auteur de « l’Art de la guerre » cette prophétie :  « La stratégie sans tactique est la voie la plus lente vers la victoire. La tactique sans stratégie est le bruit avant la défaite. ». Sur le plan intérieur, il semble aussi que sa politique n’a pas les résultats attendus par une grande part des américains qui l’ont élu.

Sur le plan mondial, il décrédibilise la parole et la position des États-Unis. Pour Dominique Moïsi, sa politique a pour conséquence principale de renforcer la Chine qui apparait comme une force de stabilité. Alors s’il y a un plan caché, ce serait par des délits d’initié permettre à des proches de s’enrichir et permettre aux entreprises de la tech américaine ainsi que de l’IA de progresser sans limite et sans régulation.

Normalement, les élections de novembre 2026 devraient conduire à une défaite nette et permettre aux démocrates de gagner la majorité du pouvoir législatif pour assurer un contre-pouvoir efficace à l’hubris de cet autocrate. Mais certains doutent que ces élections aient lieu dans des conditions normales permettant l’alternance. Pour les penseurs influents de son camp comme Curtis Yarvin et Peter Thiel qui détestent la démocratie, il faut empêcher que les mécanisme électoraux de la démocratie remettent en question le pouvoir de l’exécutif. Et que se passerait il s’il y avait défaite et que Trump refuserait de reconnaître les résultats des élections ? 

Vous pouvez aussi acheter pour 63,56 € un puzzle de 500 pièces sur ce site : https://fineartamerica.com/featured/donald-trump-no4-my-head-cinema.html?product=puzzle

Nous sommes dans une situation extrêmement grave. Comment est-il possible que la démocratie puisse conduire à l’arrivée au pouvoir d’un tel homme ? 

Une certitude apparait : il faut résister à ce pouvoir chaotique et prédateur. L’Europe et la France disposent t’elles d’hommes ou de femmes d’État capable de le faire ?

Et s’ils existaient, auront ils des peuples fiers et lucides sur lesquels s’appuyer pour mener cette lutte. Car si nous disons non à Trump ! Nous devons nous attendre à souffrir dans notre confort, notre vie quotidienne, tant le prédateur américain a des moyens pour nous contraindre et nous tourmenter. Je ne savais pas qu’une décision américaine pouvait nous priver de tout paiement dématérialisé comme cela est pratiqué pour les juges de la CPI. Il peut aussi contraindre les laboratoires américains à augmenter les prix des médicaments vendus aux européens et bien d’autres choses encore.

Bien sûr, toutes ces mesures auraient aussi des conséquences négatives pour les États-Unis, mais pour faire le poids il faudra que l’Europe parle d’une seule voix. Cette union plutôt que les réactions égoïstes des principaux pays préférant la lâche soumission peut elle être espérée ?

Serons nous capable, collectivement de sortir de notre douce somnolence, de nos dénis et de nos combats d’hier ?  .  

 

Lundi 30 mars 2026

« [Saint-Denis] est la ville des rois morts et du peuple vivant»
Expression attribuée au communiste Jean Marcenac (1913-1984), qui l’aurait formulée dans les colonnes de L’Humanité après la Seconde Guerre mondiale

Dimanche 15 mars, la liste menée par Bally Bagayoko a été élue au premier tour des élections municipales de la ville de Saint Denis (93) qui après avoir fusionné avec Pierrefite est une ville d’environ 150 000 habitants, plus grande ville de la Région parisienne, après Paris.

Tombe de François 1er et son épouse Claude de France

Au milieu de la liesse de ses soutiens, il est interviewé par un journaliste de LCI qui commence l’entretien en rappelant que Saint-Denis est la ville des rois. En effet, Saint-Denis abrite la basilique dans laquelle se trouve la nécropole royale où se trouve les tombeaux de très nombreux rois et reines qui ont régné sur la France. Le nouveau maire a alors repris, en la simplifiant, une phrase attribuée au poète communiste Jean Marcenac, résistant qui a enseigné la philosophie au lycée Paul-Eluard de la commune :

« La ville des rois et du peuple vivant »

Couvert par le bruit, le journaliste et des auditeurs ont cru entendre : « La ville des noirs. ». Cette erreur a été répétée et amplifiée sur de nombreux plateaux de télévision. Si la journaliste Apolline de Malherbe de BFM TV a présenté rapidement ses excuses d’avoir repris cette « infox », peu de journalistes ont eu cette honnêteté, certains ont continué à la relayer alors qu’il était devenu certain que la phrase n’avait jamais été prononcée par le nouveau maire de Saint-Denis.

Bally Bagayoko est né en 1973 à Levallois-Perret de parents maliens originaires du village de Gouni, situé au nord-ouest de Bamako, sur la rive droite du fleuve Niger. Lui a grandi à Saint-Denis, à partir de son enfance.

Il est diplômé de l’université Paris-VIII en géopolitique et titulaire d’une maîtrise sciences et techniques (MST) « connaissance des banlieues » de cette même université. Il travaille comme cadre à la RATP. Il est aussi basketteur et entraîneur de basket. C’est en entraînant le club de Saint-Denis Union Sport, qu’il fait monter du niveau départemental jusqu’en Nationale 3 en moins de cinq ans, que Patrick Braouezec, alors maire communiste de Saint Denis, le repère. Son engagement municipal démarre en 2001 aux côtés de Patrick Braouezec, qui l’intègre à son équipe. Il y exerce d’abord comme adjoint au maire, avant d’être élu conseiller général du canton de Saint-Denis Nord-Est à l’issue des élections départementales de 2008.

Bally Bagayoko

Il est proche du Parti communiste sans jamais y adhérer jusqu’à 2012 où il rejoint le Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon. Il reste fidèle à ce leader brillant, excessif, vindicatif, arrogant et inquiétant. Lors des municipales de 2020, Bally Bagayoko mène la liste LFI et se retire au second tour permettant à Mathieu Hanotin (PS) de remporter la mairie en mettant fin à 75 ans de direction communiste. En 2026, il fera gagner LFI contre le Parti Socialiste, à l’instar de la plupart des victoires de ce mouvement lors de ces municipales qui leur ont permis de remplacer d’autres forces de gauche. Il y a peu d’exception à ce constat, l’exception la plus notable se situe à Roubaix où ils ont vaincu un candidat de droite.

Après ces éléments de contexte, revenons à ces réactions scandaleuses dans lesquelles la couleur de la peau de cet homme semble déranger certains.

La sociologue Solène Brun, dans une tribune dans le journal « Le Monde » cite Frantz Fanon :

« Cette séquence illustre parfaitement le mécanisme de l’assignation racialisante. Frantz Fanon l’expliquait déjà dans le cinquième chapitre de Peau noire, masques blancs il y a près de soixante-quinze ans [Seuil]. Désigné comme « nègre » par un enfant dans le train qui s’adresse à sa mère, Fanon rend compte de la manière dont cette interpellation est le premier geste d’une objectification qui « emprisonne » et qui déshumanise. Tout à coup, Fanon n’est plus un homme, plus un psychiatre, plus le fils de quelqu’un : il n’est que « noir ». Comme Frantz Fanon, comme Bally Bagayoko, chaque jour, des millions de personnes en France font cette même expérience. »

Sur le site de « France Inter » on apprend qu’une étude, du Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN), que France Inter a pu consulter en février 2026 et qui concernait donc les municipalités sortantes, dénonce la sous-représentation des élus noirs dans les conseils municipaux des grandes villes de France. Parmi les plus mauvaises élèves, des villes comme Marseille, Lyon, Grenoble ou encore Bordeaux. L’étude porte sur 51 grandes villes française. À Lyon ou à Grenoble, il n’y aucun élu noir au conseil municipal, un seul à Bordeaux.

Selon les recherches que j’ai pu faire, il semble qu’il y a 12 maires noirs qui ont été élus en France métropolitaine lors de ces élections municipales de 2026.

Wikipedia tout en soulignant l’absence de définition légale de ce qu’est « être noir » en France pose une estimation de la population « noire » entre 2,5 % et 7,5 % de la population française. Ces estimations rapportées au 35 000 maires élus en France devraient conduire à un résultat de 700 à 2450 maires noirs.

Les chiffres, je l’ai souligné plusieurs fois, n’ont pas de sens en eux même et la désignation de dirigeants ne peut se limiter à une règle de trois simpliste et dénuée de sens. Toutefois ce décalage entre d’une part 12 et d’autre part de 700 à 2450 a lui, un sens. Plutôt que les polémiques qui ont suivi l’élection de Bally Bagayoko, il aurait été plus raisonnable de se féliciter de l’élection d’un maire noir et de s’interroger pourquoi il y en a si peu.

L’Histoire nous apprend que c’est le 19 mai 1929, dans une petite ville de la Sarthe, Sablé-sur-Sarthe, que pour la première fois un homme de couleur noir était élu maire en France métropolitaine : Raphaël Élizé. C’était un homme originaire de Martinique, petit-fils d’une esclave affranchie (Élise, qui donna son nom à la famille).

Raphaël Elize

Raphaël a seulement 11 ans lorsqu’il est contraint de fuir, avec sa famille, la monstrueuse éruption de la montagne Pelée (30000 morts). Il poursuit sa scolarité à Paris avant d’intégrer l’École nationale vétérinaire de Lyon, dont il ressort major en 1914. Aussitôt, la guerre éclate. Le jeune homme est mobilisé sur le front de la Marne, dans le 36e régiment colonial d’infanterie. Il survit et est décoré de la Croix de guerre en 1919.

Elu en 1929 et réélu en 1935, il équipe Sablé d’une cantine, d’un terrain de football et d’une piscine olympique – la première dans l’ouest de la France. Il met aussi en place une consultation pédiatrique gratuite à l’hôpital local.

Il est destitué de ses fonctions de maire par l’occupant à son retour du front, le 9 août 1940. « Il est incompréhensible pour le ressentiment allemand et pour le sens du droit allemand qu’un homme de couleur puisse revêtir la charge de maire », exprimait un arrêté de la Feldkommandantur. Par la suite, il s’engage dans la Résistance. Il est dénoncé et arrêté en septembre 1943, puis déporté à Buchenwald le 17 janvier 1944. Le 9 février 1945, il est grièvement blessé lors d’un bombardement allié de l’usine d’armement allemande de la Gustloff-Weimar le 9 février 1945, et décède dans la journée.

Pour ce qui concerne Bally Bagayoko les polémiques continuent. Vendredi dernier, un débat sur la chaîne CNews a porté sur les premiers jours de son mandat. Un psychologue Jean Doridot a cru pertinent de dire :

« Maintenant, c’est important de rappeler que l’homo sapiens, nous sommes des mammifères sociaux et de la famille des grands singes. Et par conséquent, dans toute collectivité, dans toute tribu – nos ancêtres chasseurs-cueilleurs vivaient en tribus – il y a un chef qui a pour mission d’installer son autorité ».

En se réfugiant dans un argumentaire « pseudo scientifique » il a fallu utiliser le terme de « grands singes » pour parler de Bally Bagayoko. Sur la même chaîne Michel Onfray s’est cru autoriser de parler de « Mâle dominant » pour évoquer cet homme élu.

La ville de Saint-Denis est certainement une ville difficile à gérer. Le footballeur Thierry Henry avait eu, avant la finale de Ligue des Champions au Stade de France en 2022 opposant le Real de Madrid et Liverpool, cette formule sur un média anglophone :

« Le Stade de France n’est pas à Paris, mais à Saint-Denis. Croyez-moi, vous ne voulez pas être à Saint-Denis, ce n’est pas la même chose que Paris… »

Une grève RATP, une organisation sécuritaire déficiente lors de cette finale de 2022, ont conduit les supporters anglais et espagnols à être attaqués et dépouillés par des groupes de délinquants qui ont donné l’occasion aux journaux britanniques et espagnols de faire une description quasi apocalyptique de la sécurité dans les banlieues parisiennes.

Le maire PS, Mathieu Hanotin, avait répondu à Thierry Henry :

« Le mépris avec lequel vous avez caractérisé notre ville n’est pas acceptable. Nous ne sommes pas Paris, mais nous ne sommes pas infréquentables pour autant. La situation des banlieues aujourd’hui est le résultat d’une concentration de la pauvreté en périphérie de Paris et d’un abandon de l’État pour les quartiers populaires depuis de nombreuses années. […] Saint-Denis est une ville dans laquelle le taux de pauvreté est très important. Le pourcentage de logements indignes est malheureusement l’un des plus grands de France. L’insécurité dans l’espace public est un fléau que nous n’avons pas encore réussi à endiguer. »

On comprend que c’est très compliqué.

L’ancien maire communiste, Patrick Braouezec, qui a intégré une première fois Bally Bagayoko à l’équipe municipale a déclaré dans « Le Parisien » :

« Cette victoire est la suite logique de l’histoire ouvrière et migratoire de Saint-Denis. Bally Bagayoko, comme Sofia Boutrih (cheffe de file locale du PCF qui s’est alliée à Bally Bagayoko durant la campagne) et d’autres élus sur la liste, qui sont des enfants de parents venus en France comme les Bretons, les Auvergnats, les Espagnols, les Portugais sont venus à Saint-Denis pour travailler dans les entreprises et y faire leur vie. Je trouve cela rassurant de voir des jeunes issus de ces migrations devenir des citoyens à part entière, éduqués, qui forment des familles puis s’investissent dans le monde associatif mais aussi politique. On devrait s’en féliciter. Au lieu de cela, on constate chez certains un mépris. »

Il faudra juger aux actes, à la fin du mandat, mais pour l’instant il faut donner sa chance à cette équipe et à ce maire et condamner sans faiblir le racisme et les propos nauséabonds des marchands de haine.

Je ne partage certainement pas toutes les idées de Bally Bagayoko, pour l’instant son calme et la modération de ses propos m’impressionnent.

Mercredi 11 mars 2026

« Des gens qui espéraient vivre en bonne intelligence, en fraternité. »
Frédéric Paulin, début de son roman « Nul ennemi comme un frère » premier tome de la Trilogie libanaise

En commentaire du mot du jour du 9 mars consacré au Liban et aux propos de Wajdi Mouawad, Marc a écrit :

« J’ai forcément envie de parler de Frédéric Paulin et de sa trilogie sur la guerre du Liban et l’époque évoquée dans le mot de ce jour. Le titre du premier tome, extrait d’un poème, colle bien au propos me semble t il. « Nul ennemi comme un frère »… »

J’ai une grande confiance dans les conseils littéraires de Marc, je suis donc allé à la Bibliothèque emprunter ce livre « Nul ennemi comme un frère  ».

Ce premier tome commence par la journée du 13 avril 1975 pendant laquelle le massacre du bus à Ain El Remmaneh répond à l’attaque d’une église maronite par les fedayin palestiniens, jusqu’à l’attentat du Drakkar, le 23 octobre 1983. Et tout le roman raconte la succession des évènements qui se sont passés entre ces deux dates  au Liban. Les communautés, dans une violence inouïe s’affronte les unes aux autres, alliées un jour devenant ennemi un autre jour, jusqu’à des déchirements à l’intérieur de chacune des communautés.

Ce livre commence par ce poème magnifique, raison du partage de ce mot du jour :

« Ô mon frère chrétien, ô mon ami druze, ô mon voisin sunnite ou chiite, ô mon hôte palestinien, vois ce pays qui est le tien.
Vois ces enfants qui jouent dans la poussière de ce champ derrière les maisons de leurs parents. Autour d’eux s’étend cette vaste plaine de la Bekaa, cette longue bande de terre fertile où l’on récolte les figues, les abricots, les tomates, tous les fruits et légumes et le vin du Liban. Ce lieu où l’on vivait heureux.
Ces enfants qui courent, qui frappent dans un ballon dégonflé, et qui rient, ne savent pas qu’avant eux Égyptiens, Phéniciens, Assyriens, Grecs ou Romains ont vécu ici, entre le mont Liban et le mont Hermon, sur les rives du Litani et de l’Oronte. Ils ne savent pas que cette terre prospère a accueilli, depuis l’Antiquité, les peuples persécutés. Qui le sait encore ?
Car la plaine de la Bekaa est à l’image du pays : un mélange communautaire et confessionnel de gens nés au Liban ou venus de l’étranger. Les chrétiens au centre et au nord, les Druzes au sud-est, les chiites non loin de Baalbek, les sunnites plus au sud. Et puis les Arméniens à Anjar et les Palestiniens à Baalbek et à Barr Elias. Des gens qui espéraient vivre en bonne intelligence, en fraternité.
Soudain, les enfants arrêtent leurs jeux et observent les véhicules qui remontent la route. Planté sur la carrosserie d’un pick-up, un drapeau noir, blanc, vert et rouge flotte au vent. Sont-ce des fedayin du Fatah ou du FDLP ? Sont-ce des combattants en partance pour une autre bataille ? Les enfants ne le savent pas, leurs parents non plus.
Qui comprend ce qui agite depuis quelques années la Bekaa et le pays entier ? Pourtant tout le monde pressent le pire.
Ô mon frère, ô mon ami, ô mon voisin, ô mon hôte, emprunte les routes chaotiques, remonte un peu plus vers le nord, pénètre dans les faubourgs de Beyrouth, cette ville que l’on surnomme le Paris du Moyen-Orient, qui est encore cet incontournable centre du commerce et du tourisme, où l’on croise de riches Arabes et des visiteurs occidentaux.
Continue ensuite jusqu’au sud-est de la capitale privilégiée du Liban et, pour quelques heures encore, assurée d’un avenir prospère. Là, à Ain el- Remmaneh, observe ce que deviendront ces enfants qui jouaient dans la poussière de ce champ et tous les autres enfants dans ton si beau pays, sur le point d’imploser. »

Dans son article du 24 août 2024, consacré à ce livre, le journal « Le Monde » décrit le travail de Frédéric Paulin :

« Pour coller au plus près des faits, Paulin effectue un énorme travail documentaire et cite l’auteur : « Un Libanais m’a dit : “Si tu as compris la guerre du Liban, c’est qu’on t’a mal expliqué.” La guerre se nourrit d’elle-même : il y a de la vengeance, puis la défense de son territoire… » Le lecteur est plongé dans un chaos permanent où la barbarie appelle la barbarie, où il n’y a ni bons ni méchants. Et où la raison d’Etat a toujours tort. »

Paulin déroule les événements historiques (l’assassinat de Louis Delamare, l’ambassadeur français au Liban, ou les terribles massacres de Sabra et Chatila), en y insérant « la petite histoire » de personnages de fiction : Michel Nada, un avocat libanais qui fuit son pays pour la France. A Paris, il rencontre Sandra Gagliago, fille d’un député proche de Charles Pasqua. Philippe Kellerman travaille quant à lui à l’ambassade de France à Beyrouth. Il y rencontre Zia al-Faqîh, une jeune et belle interprète de la communauté chiite pour laquelle il éprouve des sentiments qui les mettent tous les deux en danger. Autour de ces personnages en gravitent bien d’autres.

L’auteur nous apprend ou nous rappelle aussi des faits liés à la France.

Ainsi c’est le Shah d’Iran qui a sollicité la France pour réaliser la bombe atomique pour l’Iran. Pour ce faire, l’Iran a prêté un milliard de dollars à Eurodif, un consortium international fondé en 1973 par la France, la Belgique, l’Espagne et la Suède. Mais après la révolution islamique iranienne, Khomeiny a d’abord renoncé à la bombe atomique car il considérait cette arme non conforme aux préceptes de sa religion. Il a demandé la restitution du prêt à Eurodif et à la France qui a refusé.

En 1986, Georges Besse, le manager d’Eurodif, fut assassiné sur ordre du gouvernement iranien. L’attentat de la rue de Rennes du 17 septembre 1986, était aussi liés au chantage iranien comme d’autres attentats en France en 1985-1986. Les attentats cessèrent après un accord secret entre la France et l’Iran qui conduisit probablement à un remboursement du prêt du Shah d’Iran.

Les attentats suicides de Beyrouth du 23 octobre 1983, c’est-à-dire celui du contingent français appelé « attentat du Drakkar », et celui du QG américain à l’aéroport de Beyrouth furent également commandités par la république islamique d’Iran. Ces attentats firent 305 morts dont 241 militaires américains, 58 militaires français, 6 civils libanais et 2 kamikazes.

Nous vivons actuellement un nouvel épisode de violence inouïe en Iran et au Liban. Pour donner un peu de lumière et d’espoir je citerai à nouveau Wajdi Mouawad dans l’émission  la Grande Librairie évoquée dans le mot du jour précédent. Il a raconté un conte. Un jour, il se trouvait dans un pays nordique. Il a alors assisté à une fête : la célébration de la disparition du soleil. Car dans ce pays, situé tout à fait au nord de notre planète, le soleil n’apparaît pas pendant six mois. Et donc lors de cette fête, les humains célèbrent le coucher du soleil qui ne réapparaîtra pas pendant six longs mois.

Wajdi Mouawad pose alors cette question : Mais les petits enfants qui ne verront pas le soleil pendant six mois s’en souviendront-ils ? Le reconnaîtront-ils ?

Alors les sages de cette communauté lui répondent : Ce qu’il faut c’est que nous les adultes nous racontions le soleil aux enfants en son absence…

Et cette expérience inspire cette réflexion au poète :

« Nous, les adultes, nous sommes les garants de la lumière. Nous sommes ceux qui devons la faire vivre pour les plus jeunes malgré l’obscurité. Nous ne devons pas faiblir, pas désespérer car nous avons une mission, parler de la lumière qui reviendra, qui reviendra certainement, qui ne peut que revenir pour que le monde puisse revenir à une meilleure harmonie.»