Lundi 2 février 2026

« Je voudrais suggérer que les passages étranges […] de la Bible qui traitent de l’Antéchrist peuvent nous aider à comprendre le sens de cette période étrange […] que nous traversons, et ce que l’avenir nous réserve.»
Peter Thiel lors de son discours à l’Institut de France le 26 janvier

On entend souvent parler de l’Académie française qui est intégrée à l’Institut de France qui se situe Quai Conti. L’académie française est à l’origine une académie Royale fondée en 1634 par le Cardinal de Richelieu.

D’autres académies royales furent créées au XVIIème siècle : l’Académie des inscriptions et belles-lettres en 1663 et l’Académie des sciences en 1666,

A cela s’ajoute les Académies royales de peinture et sculpture, créée en 1648, de musique, datant de 1669, et d’architecture, fondée en 1671. Ces 3 académies seront fusionnées en une seule : l’Académie des Beaux-arts en 1816.

Entre temps, l’Institut de France a été créé en 1795 par la Convention avec pour ambition d’offrir un point de vue encyclopédique sur l’ensemble des savoirs.

Bonaparte puis Louis XVIII ont organisé l’Institut en Académies en se fondant sur les 4 académies royales existantes dont celle des Beaux-Arts.

L’institut de France d’aujourd’hui compte  cinq académies. La cinquième fut créée de manière plus tardive et eut un démarrage difficile. Il s’agit de l’Académie des sciences morales et politiques (ASMP). Elle fut fondée en 1795 avec l’Institut de France mais supprimée en 1803 par Napoleon 1er qui goutait probablement peu qu’on puisse discuter, en son absence, de politique et de morale. Elle fut rétablie en 1832 sous l’influence du ministre et académicien François Guizot, et donc sous le règne de Louis Philippe.

C’est cette dernière Académie qui nous intéresse.

Guizot a argumenté ainsi auprès de Louis Philippe pour justifier sa réouverture :

« Les sciences morales et politiques influent directement parmi nous sur le sort de la société, elles modifient rapidement les lois et les mœurs. On peut dire que, depuis un demi-siècle, elles ont joué un rôle dans notre histoire. C’est qu’elles ont acquis pour la première fois ce qui leur avait toujours manqué, un caractère vraiment scientifique. »

Pour plus d’amples infirmations je vous renvoie vers la « Page Wikipedia » qui donne en outre la liste actuelle des membres de l’ASMP et vers le site officiel : « Académie des sciences morales et politiques ».

Sur la page de présentation nous pouvons lire :

« L’Académie des sciences morales et politiques a été fondée en 1832 au sein de l’Institut de France afin de proposer une information fiable et un avis raisonné sur les débats et les enjeux qui intéressent l’avenir de la société. Son champ de compétence couvre tout ce qui se rapporte à l’humain, que celui-ci soit considéré dans sa dimension individuelle ou collective. La philosophie, la psychologie, la sociologie, le droit, l’économie, les sciences politiques, l’histoire et la géographie sont les principales disciplines représentées en son sein. »

Toutes ces références historiques montrent que cette institution a été créée dans l’esprit des Lumières, pour augmenter les connaissances, s’appuyer sur la raison pour faire progresser l’Humanité. Elle a été créée pour s’éloigner de l’obscurantisme et des vérités soi-disant révélées. Nul n’a mieux exprimé cette opposition que Galilée qui aurait dit :

« J’essaye de comprendre le monde en lisant dans le grand livre de la nature, non en lisant « les livres sacrées » »

Il aurait pu ajouter : « et en m’appuyant sur l’intelligence humaine, le raisonnement et les connaissances acquises ».

Cette institution a décidé de convoquer un groupe de travail consacré à « l’avenir de la démocratie ». Ce qui entre totalement dans sa mission.

Mais, il s’est alors passé un évènement « disruptif ». Après avoir auditionné 25 personnalités, toutes françaises, principalement des juristes, politologues et historiens pour éclairer les réflexions sur les institutions et les pratiques démocratiques, une des membres de l’Académie Chantal Delsol philosophe a organisé l’invitation du milliardaire et soutien trumpiste : Peter Thiel.

Sa venue quai de Conti a été tenue secrète jusqu’au dernier moment. Peter Thiel s’est exprimé à huis clos, lundi 26 janvier, devant un aréopage de membres de l’Académie des sciences morales et politiques et quelques invités.

Envoyé par la Revue le Grand Continent, Arnaud Miranda auteur de « Les Lumières sombres » a écouté pu obtenir l’intégralité de l’intervention et produire son analyse.

A ce stade, je ne peux que vous conseiller de vous abonner à cette Revue en ligne « Le Grand Continent ».

Ce que produit ce site est d’une richesse incomparable et vous trouvez quasi tous les documents qui comptent, en version intégrale, annotés et remis dans leur contexte, le plus souvent avec une analyse critique.

Vous souhaitez lire le document de stratégie de sécurité nationale américain paru en décembre, vous le trouvez sur le Grand Continent.

Les documents officiels des gouvernement russes, américains, chinois qui étonnamment expliquent leurs visions et leurs ambitions, sans langue de bois, sont publiés. Ainsi que les penseurs qui les influencent, pour les États-Unis Peter Thiel ou ce blogueur très inquiétant :  Curtis Yarvin dont le vice-président JD Vance dit que c’est le penseur qui lui parait le plus important.

Revenons à Peter Thiel que j’ai évoqué plusieurs fois dans les mots du jour.

Dans celui du 18 novembre 2024 je faisais déjà appel au « Grand Continent » pour citer cet homme né en 1967 à Frankfort sur le Main :

« Je ne crois plus désormais que la liberté et la démocratie sont compatibles. […] Les années 1920 furent la dernière décennie dans l’histoire américaine où l’on pouvait être parfaitement optimiste à propos de la politique. Depuis 1920, l’augmentation considérable des bénéficiaires de l’aide sociale et l’extension du droit de vote aux femmes – deux coups notoirement durs pour les libertariens – ont fait de la notion de « démocratie capitaliste » un oxymore. »

Clairement pour lui la démocratie n’a pas d’avenir.

Il est cofondateur de Paypal et aujourd’hui il dirige « Palantir » qui est une entreprise de services et d’édition logicielle spécialisée dans l’analyse et la science des Big Data. Bref c’est l’outil qui permet la surveillance généralisée et qui est très utilisé par les services de renseignement et par la tristement célèbre agence ICE à l’œuvre contre les migrants aux Etats-Unis. En France, elle est en contrat avec la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) depuis 2016

Il fut le premier soutien de Trump de la Silicon Valley, il est le mentor de JD Vance qui fut son employé et c’est lui qui conseilla à Trump de le prendre comme Vice-Président.

Il est donc invité à l’Académie des sciences morales et politiques pour parler de l’avenir de la démocratie et il va parler de « L’Antechrist », puisant ses références non dans les écrits de Montesquieu sur la séparation des pouvoirs, Montesquieu dont le portrait est accroché derrière lui dans la salle de conférence, mais dans la Bible et particulièrement dans l’Apocalypse de Jean qui parle de la fin du monde et du retour du Christ. Vous trouverez cette intervention derrière ce lien : « Peter Thiel à L’Académie », mais il faut être abonné.

Quelques extraits pour vous faire une idée. Il se présente ainsi :

« Dans ma vie privée, je suis chrétien orthodoxe modéré et un humble libéral classique, avec une seule déviation apparemment mineure par rapport à l’orthodoxie libérale classique : je m’inquiète de l’Antéchrist. »

Et il ajoute :

« Je voudrais ensuite suggérer que les passages étranges, voire exceptionnels, de la Bible qui traitent de l’Antéchrist peuvent nous aider à comprendre le sens de cette période étrange, voire exceptionnelle, que nous traversons, et ce que l’avenir nous réserve. »

Il cite abondamment l’Apocalypse et le Livre de Daniel et s’attarde sur le personnage de l’Antéchrist :

« Je me concentrerai ici sur l’interprétation la plus courante et la plus dramatique de l’Antéchrist : un roi maléfique ou un anti-messie qui apparaît à la fin des temps.

Le livre de Daniel parle d’un roi qui régnera sur l’Empire romain à la fin des temps.Le livre de l’Apocalypse décrit l’Antéchrist comme une « bête sortie de la mère » à la tête d’un gouvernement mondial, qui persécute les chrétiens dans une grande tribulation avant le retour du Christ.

Dès le XVIIIe siècle, spéculer sur l’Antéchrist était considéré comme ridicule. […]

La seule chose très importante dont je vais essayer de vous convaincre aujourd’hui est ma réponse à cette question : l’Antéchrist et l’apocalypse ont un lien évident, même (ou surtout) à la fin de la modernité.

Et ce faisant, je vais essayer de vous convaincre que l’Antéchrist n’est pas seulement un fantasme médiéval. »

À partir d’un verset du Livre de Daniel (« Beaucoup courront ça et là, et la connaissance augmentera »), il développe l’idée qu’un certain niveau de savoir annoncerait la « fin des temps ». Il se garde d’annoncer une date, contrairement aux millérites, ce mouvement religieux inspiré par William Miller qui prophétisait le retour du Christ en 1844.

Dans son discours abscons où il cite aussi le philosophe anglais Bacon, il en vient à suggérer que l’Antechrist serait un gouvernement mondial installés par tous ceux qui seraient des ennemis du progrès et de l’innovation. Parmi ses cibles Greta Thunberg qui pour des raisons écologiques veut imposer des contraintes insupportables ou Eliezer Yudkowsky un homme que Thiel a soutenu quand il travaillait sur l’IA mais qu’aujourd’hui il vilipende parce que ce dernier alerte sur les risques de l’IA et plaide pour qu’on ralentisse sur ce sujet.

Ce qui donne chez Peter Thiel ce développement :

« Matthieu 24:6 décrit les signes qui précéderont la fin des temps dans la Bible : « Vous entendrez parler de guerres et de rumeurs de guerres… » L’Antéchrist arrive au pouvoir en parlant constamment de l’apocalypse, en répandant des rumeurs de guerres et en vous effrayant pour que vous lui donniez le contrôle sur la science et sur la technologie, sur l’ensemble du monde. »

Son propos qui flirte avec l’apocalypse nucléaire évoque l’idée d’une paix injuste, d’une paix à tout prix :

« Mais les « rumeurs » d’une troisième guerre mondiale injuste nous poussent à rechercher la paix à tout prix.
Et je crains que dans une telle situation, nous ne réfléchissions pas suffisamment aux détails de cette paix. Même mes amis boomers de droite très différents d’hommes comme Kennedy et Reagan ont grandi dans un monde qui croyait à la paix à tout prix.[…]
Si nous ne pensons suffisamment précisément aux détails de la paix qui vient, alors je crains que nous nous accommodions d’une paix injuste.
La paix injuste est la seule option parmi les quatre que nous n’avons pas encore essayée, et elle me semble être la voie par défaut pour notre monde.
1 Thessaloniciens 5:3 nous dit que le slogan de l’Antéchrist est « paix et sécurité ».À quoi ressemblerait une paix aussi injuste ?
D’une certaine manière, la Chine en est un bon exemple. Aux États-Unis et en France, les partis de gauche étaient autrefois des partis ouvriers, qui auraient lutté avec acharnement contre une superpuissance économique comme la Chine qui tentait de saper les salaires et les normes du travail nationaux et de prendre des emplois.
Aujourd’hui, les partis ouvriers sont devenus des partis de gérontocrates et d’assistants sociaux, qui s’adressent aux personnes qui ne travaillent pas, qui sont à la retraite, ce qui ne peut se maintenir qu’en vendant leurs pays à la Chine.
Ils échangent des emplois industriels locaux contre des voitures chinoises BYD bon marché pour que les retraités puissent se promener dans la campagne française.
Le socialisme ne fonctionne pas vraiment, mais sans toute la main-d’œuvre esclave en Chine, il ne fonctionnerait pas du tout.
Dans le contexte de Taïwan, mon hypothèse par défaut est que nous nous contenterons de vendre le peuple taïwanais chinois à l’esclavage totalitaire et que nous ne nous battrons pas beaucoup lorsque la Chine envahira. »

Finalement a-t-il parlé de démocratie ? Oui une fois en révélant son autre obsession celui de la stagnation :

« Et d’ailleurs, je pense que le faible taux de fécondité s’explique en partie par le fait que les gens ne croient plus que les choses progressent, et que leurs enfants auront une vie moins bonne que la leur. Ou bien cela nous dit quelque chose de très important sur la santé de la démocratie.
Si la productivité et la croissance sont élevées et que la taille du gâteau augmente, l’enjeu de la victoire d’une élection par un camp n’est pas si élevé, puisqu’en théorie tout le monde s’en sort pour le mieux quel que soit le résultat.
Mais si la taille du gâteau est statique ou si elle diminue, alors la question de savoir quel camp va gagner devient très importante : on assiste à des combats de plus en plus vicieux pour la domination des ressources et on glisse vers des systèmes non-démocratiques. »

Autrement dit la démocratie semble inadaptée à notre époque.

Dans ce discours je perçois la volonté d’aller jusqu’au bout de l’innovation quel qu’en soit le prix. Pour le reste je ne suis pas convaincu de la cohérence et de la structuration de cet homme qui va puiser dans la religion comme d’autres dans Star Wars ou d’autres fictions pour agrémenter son discours que Telerama a qualifié d’« halluciné » et Le Point de « lunaire ».

Le problème c’est que cet homme n’est pas un Savonarole enfermé dans les murs de Florence et n’ayant comme pouvoir que celui qui lui était octroyé par les fidèles qui croyaient en ses prêches. Ici nous avons affaire à un milliardaire qui détient un outil du totalitarisme utilisé par les services de surveillance de la plupart des pays et dont l’influence sur le monde de la tech et probablement des membres essentiels du gouvernement américain est sans commune mesure avec le moine fanatique florentin.

La France ne pèse pas lourd devant les illuminés de ce type surtout si des membres de nos Académies trouvent pertinents de faire appel à lui pour leur expliquer la marche du monde.

Jeudi 16 janvier 2025

« Vous êtes les médias, maintenant ! »
Tweet d’Elon Musk sur X, le lendemain de l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis

Le quatrième épisode que France Culture lui consacre a pour titre « Elon Musk, l’homme le plus puissant d’Amérique ? ».

Et voilà qu’en 2022, Elon Musk achète « Twitter » pour 43 milliards de dollars. C’est une entreprise peu rentable. Ce n’est pas pour l’argent qu’il va acheter ce réseau social.

François Saltiel :

« C’est vraiment l’achat de Twitter qui va le plonger dans l’arène idéologique et politique. Il va adhérer à Donald Trump car c’est lui qui est le mieux placé pour propulser ses idées. »

Elon Musk n’a pas le désir de devenir Président des Etats-Unis, nonobstant le fait qu’il ne peut pas se présenter à l’élection présidentielle parce que seul les états-uniens de naissance disposent de ce droit.

François Saltiel insiste sur le fait que même s’il le pouvait, il ne le souhaiterait pas parce que les libertariens ne considèrent pas que le président est l’homme qui a le plus de pouvoir.

François Saltiel cite Peter Thiel qui est un grand joueur d’échec :

« L’équivalent sur l’échiquier du président des Etats-Unis c’est le Roi.
Le Roi n’a pas beaucoup de capacité. Il se déplace comme un pion. C’est la pièce qui a certes le plus grand pouvoir symbolique, mais la plus vulnérable.
Qui protège le Roi ?
La Dame et le Fou, ça ce sont les pièces qui comptent.
Ce sont les rôles que veulent avoir Elon Musk et Peter Thiel. Le Roi ils n’ont pas envie de l’être : avoir la couronne mais ne pas avoir la puissance. Musk se rapproche de Trump, mais il ne veut pas être à sa place. Il veut continuer à développer ses entreprises, continuer à se servir de Donald Trump pour véhiculer ses idées. »

Dans cet épisode, on entend Elon Musk répondre à une interview, sur France 2, en juin 2023 :

« Vous êtes reçu comme un chef d’État, y compris par le Président chinois. Est-ce que vous voudriez être Président des Etats-Unis ?
Non je n’ai pas envie !

Pourquoi ?
Vous savez les gens imaginent quelquefois que le Président des Etats-Unis est dans un poste extrêmement puissant. Alors, oui d’une certaine façon, bien sûr. Mais la constitution américaine est telle que le Président est dans une position très limitée, en fait.
Président c’est un peu comme être le capitaine d’un très grand bateau, avec une toute petite rame, ou un petit gouvernail. [gros rire] Vous êtes accusé de tout et vous ne pouvez rien faire.

Vous êtes en train de dire que vous êtes plus puissant que le Président des Etats-Unis ?
Alors disons que je ne peux pas déclarer la guerre ! »

Elon Musk a reconnu avoir voté démocrate pendant longtemps. Parmi les libertariens de la Silicon Valley, seul Peter Thiel avait osé, dès 2016, soutenir Donald Trump.
Mais Musk va changer de camp.

Il se lance, selon lui, dans un combat pour la liberté d’expression. C’est semble t’il son argument principal pour le rachat de twitter.

Elon Musk :

« Il est important que les gens aient le sentiment de s’exprimer librement. Et que ce soit une réalité. »

Mais un autre combat ; idéologique, va le motiver : un rejet profond du progressisme et du « wokisme », mouvement qu’il associe à une menace personnelle et sociale.

Elon Musk a eu 12 enfants. C’est un nataliste, il croit que la baisse de natalité conduirait à un effondrement de la civilisation.

En 2022, son ainé décide de changer de genre, il décide de devenir une femme. Constatons que 2022 est aussi la date d’achat de twitter par Musk.

Elon Musk n’accepte pas cette transition, il se lamente dans les médias :

« Le wokisme a tué mon enfant ».

Il déclare renier son enfant. Le fils devenu fille décide de prendre le nom de sa mère et de s’appeler désormais : Vivian Jenna Wilson. Elle décidera aussi, le lendemain de l’élection de Donald Trump de quitter les Etats-Unis.

Elle explique :

« Je ne vois pas mon avenir aux États-Unis […] La journée d’hier (de l’élection) me l’a confirmé. Même si Donald Trump ne reste au pouvoir que quatre ans, même si les réglementations anti-trans ne sont pas appliquées comme par magie, les gens qui ont voté pour lui ne vont pas s’en aller de sitôt. ».

Le père et la fille s’invectivent sur les médias sociaux, la fille traite Musk de « père absent », « froid », « cruel », et « narcissique ».

L’achat de Twitter était certainement programmé avant, mais cet épisode de la vie d’Elon Musk va le conduire à un tournant idéologique dans son utilisation d’X, non seulement comme outil de communication, mais aussi comme plateforme de lutte culturelle et politique. Depuis son acquisition par Elon Musk, X incarne une vision radicale de la liberté d’expression au détriment de la véracité des faits et de la modération. Cette plateforme devient un levier de polarisation et de désinformation.

François Saltiel explique :

« En réduisant la modération, il cultive ce en quoi il croit, la liberté d’expression à tout crin, provoquant une forme de chaos informationnel où tout le monde, en échange de paiement, pouvait s’offrir de la visibilité. »

En s’emparant de X il va réintégrer de nombreux comptes qui ont été exclus, notamment celui de Trump, il va supprimer la modération, virer une grande partie du personnel et le remplacer par des collaborateurs à ses ordres.

Il va utiliser X comme instrument de propagande au profit de Trump.

Guillaume Erner raconte qu’il a envoyé un message aux utilisateurs arabes pour leur dire que Kamala Harris va favoriser Israël et un message aux utilisateurs juifs disant que Kamala Harris mènera une politique favorable aux Hamas. Il ne recule devant aucun mensonge.

Au lendemain de la victoire de Trump, Elon Musk a simplement publié sur X :

« Vous êtes les médias, maintenant. »

« Le Monde » analyse :

« Vous êtes les médias, maintenant. » Ce tweet d’Elon Musk, publié le 6 novembre et vu plus de 105 millions de fois, n’a pas seulement mis en lumière la croisade que mène l’homme le plus riche du monde contre les médias traditionnels.
Il marque sans doute l’entrée dans un nouveau régime informationnel, dominé par les médias sociaux, dont le modèle économique est indifférent à la qualité et à la véracité de l’information qu’ils propagent.
A bien des égards, Elon Musk incarne mieux que personne la nouvelle dynamique entre influenceurs, algorithmes et foules numériques, décrite par Renée DiResta dans Invisible Rulers (« dirigeants invisibles », PublicAffairs, 2024, non traduit) et qui constitue le creuset d’une part croissante de l’information parvenant sur nos écrans, au détriment de celle qui émane des médias traditionnels. »

Guillaume Erner et François Saltiel insistent aussi sur le caractère eugéniste d’Elon Musk et sa défiance à l’égard de la démocratie :

« A la fin, seuls les plus intelligents vaincrons. A la fin ce que veut réaliser Elon Musk c’est de saper la démocratie. Il ne croit pas en la démocratie. Il croit en une élite qui va arriver au pouvoir et qui saura mieux que les autres ce qui est bon pour l’humanité, le bas peuple.

C’est pour cela aussi qu’il fait 11 enfants (un est mort en bas âge) parce qu’il estime qu’il a un QI extraordinaire et qu’il faut qu’il puisse se reproduire. »

Lors du mot du jour consacré à la victoire de Donald Trump, j’avais cité Peter Thiel qui était encore plus explicite :

« Je ne crois plus désormais que la liberté et la démocratie sont compatibles. […] Les années 1920 furent la dernière décennie dans l’histoire américaine où l’on pouvait être parfaitement optimiste à propos de la politique. Depuis 1920, l’augmentation considérable des bénéficiaires de l’aide sociale et l’extension du droit de vote aux femmes – deux coups notoirement durs pour les libertariens – ont fait de la notion de « démocratie capitaliste » un oxymore. »

François Saltiel conclut :

« Nous avons mis finalement le destin de la démocratie américaine dans les mains d’un entrepreneur un peu fou, un peu dingue, un peu génial, un peu maléfique, qui rigole et qui prend les choses avec dérision. Sa posture, mêlant humour noir et stratégies de domination, déstabilise les valeurs traditionnelles des démocraties occidentales. »

Régis Debray avait expliqué que là où l’Etat recule, et c’est le combat que poursuivent Musk, Thiel et les autres, ce sont les mafias et les religieux qui prennent la place…

Que ces transhumanistes réactionnaires constituent une sorte de mafia, relève de l’évidence, leurs croyances et leurs visions messianiques rappellent par leur fanatisme, le pire des religions.

Peut-être comme le prédisent certains, tous ces males alpha ne pourront pas s’empêcher de se battre pour qu’il n’en subsiste plus qu’un et que dans ces disputes, ils se neutralisent.

C’est un espoir fragile, mais possible.

Mercredi 15 janvier 2025

« Beaucoup de choses sont improbables, seules quelques-unes sont impossibles ! »
Elon Musk


En 2002, Elon Musk et Peter Thiel vendent « Paypal » à « E Bay » pour une somme de 1,5 milliards de dollars. Lors de cet vente les relations entre les deux hommes vont se détériorer.

Ne perdant pas de temps, cette même année 2002, Musk fonde « SpaceX », un fabricant aérospatial et une société de services de transport spatial. Il en est le PDG.

Le troisième épisode que France Culture lui consacre a pour titre : « De Tesla à Starlink, un serial entrepreneur dans la Silicon Valley »

Cet épisode raconte ce qui se passe deux ans plus tard.

Elon Musk va investir 6,5 millions de dollars dans une modeste entreprise appelée « Tesla » et qui avait été fondée, un an auparavant, par deux passionnés d’énergie durable : Martin Eberhard et Marc Tarpenning.

Pour cette petite société, l’investissement de Musk est énorme, pour ce dernier il ne s’agit que d’une fraction de sa fortune.

Elon Musk va par ses idées révolutionnaires et un marketing forcené rendre cette marque mondialement célèbre.

Il s’agit bien sûr d’un groupe d’informaticiens qui vont créer une voiture technologique qui allie le physique : le châssis, le moteur électrique et le logiciel.

Les constructeurs automobiles, comme Général Motors, ne voient rien venir, ne comprennent pas cette concurrence qui ne vient pas de leur monde.

C’est exactement la même erreur que les grands distributeurs, qui venaient du monde de l’épicerie, ont commis à l’égard d’Amazon de Jeff Bezos qui est la création de logisticiens totalement insérés dans le monde informatique.

Au début Tesla travaille sur un modèle appelé « Roadster » qui est basé sur le châssis de la « Lotus Ellise » qui était une voiture de sport assez peu utilisable pour la route.

Sa batterie au lithium-ion donne au Tesla Roadster une autonomie de 370 km. Elle se recharge en cinq heures. Elle est vendue aux environs de 84 000 euros et Tesla a vendu environ 2 450 Roadsters dans plus de 30 pays (source Wikipedia)

Les débuts sont difficiles…

Elon Musk (PDG de Tesla et SpaceX) décide d’envoyer un Tesla Roadster dans l’espace vers Mars lors du premier vol de la fusée Falcon Heavy. Le lancement, effectué le 6 février 2018, est réussi. La voiture est désormais en orbite autour du soleil, entre la Terre et Mars.

Le second modèle qu’il créera sera une berline luxueuse le « model S » qui sera vendu environ 100 000 $ et qui est commercialisé à partir de juin 2012.

Et après un troisième modèle le « model X » commercialisé aux USA en septembre 2015, Elon Musk voudra démocratiser la voiture électrique en créant le « model 3 » qui est le quatrième modèle et vaudra 35 000 $. Les premiers modèles sortiront en juillet 2017. Le Model 3, initialement moqué pour des problèmes de production, finit par devenir un succès retentissant.

Il sera produit en beaucoup plus grand nombre et le principal lieu de production sera la Gigafactory de Shangaï en Chine.

Tesla Gigafactory Shanghai en 2024

En 2020 est produit le « Model Y » . Il est le cinquième modèle de l’histoire de ce constructeur, et se présente comme une version surélevée du Model 3. En 2023, il devient le modèle le plus vendu en Europe, toutes énergies confondues.

Tesla Model Y

En mars 2020, Tesla avait annoncé la production de la millionième Tesla depuis le lancement de la marque. Il s’agit d’un Model Y de couleur rouge.

Guillaume Erner, grand connaisseur de voiture explique :

« Ce sont des voitures extrêmement performantes, qui vont très vite. […] Il va créer un véritable éco système, un peu de la même façon qu’Apple qui a créé un certain nombre d’objets qui n’existaient pas avant. »

C’est un peu exagéré, la voiture existait avant… Mais une voiture Tesla constitue une véritable rupture avec ce qui existait. Ce qui existait, c’était des voitures avec un ordinateur de bord qui s’y rajoutait. La Tesla est une application informatique qui dirige une voiture. La vocation de l’application informatique est de rendre cette voiture autonome pouvant se passer d’un conducteur humain.

François Saltiel ajoute :

« Posséder une Tesla aujourd’hui, c’est adhérer à un imaginaire. Comme à un moment donné, il fallait avoir un iphone grâce au marketing.
C’est une sorte de communauté. Lorsqu’on roule en Tesla, on appartient à une communauté de gens qui croient au progrès. Avec une bonne conscience du départ.
On parle d’un Elon Musk ecolo, un homme qui faisait des remontrances à Donal Trump parce qu’il ne voulait pas respecter les accords de Paris. »

Je me demande ce que peut penser un authentique « bobo » possédant une Tesla en voyant l’évolution récente d’Elon Musk. Mon ami Jean-Louis m’a raconté qu’il a vu une Tesla garée avec un mot derrière le pare-brise : « Excusez-moi. J’ai acheté cette Tesla avant qu’Elon ne devienne dingue ! ».

Guillaume Erner fait le constat de la rupture de Musk : Tesla est une voiture démocrate, de gens aisés mais conscient de certaines problématiques écologiques. Maintenant Tesla est devenu une icône républicaine qui se matérialise dans un nouveau modèle le « Cybertruck » :

Tesla Cybertruck 2024


« Qu’est-ce que le cybertruck ? C’est un camion, un pickup […] C’est une voiture trumpienne avec des angles acérés.
Vous n’en voyez pas en circulation en France parce qu’elle est tout simplement interdite de circulation en Europe. Elle est considérée comme trop dangereuse pour les piétons.
Je trouve cela très caractéristique. Elle est inspirée de l’univers dystopique de Blade Runner, alors que jusqu’à présent les formes de Tesla étaient plutôt féminines. »

Il s’agit donc d’une voiture viriliste qui résiste aux balles et qui illustre un changement d’idéologie pour Elon Musk et marque un virage vers une mentalité trumpiste et conservatrice.

Les producteurs de Blade Runner ont attaqué Musk en justice en considérant qu’il trahit l’esprit de leur film avec son dernier modèle : « Quand les producteurs de Blade Runner attaquent Elon Musk »

En 2023, Tesla a vendu plus de voitures dans le monde que Renault. Elle reste cependant loin de Toyota : 1,8 millions contre 9,5 millions pour la marque japonaise.

En revanche, dès 2020 Tesla est devenu la 1ère capitalisation automobile mondiale. En Janvier 2025, la capitalisation boursière pour Tesla s’élève à 1.234 Billion d’euros. Cela fait de Tesla la 8ème entreprise la plus précieuse au monde par capitalisation, la première restant Apple.

Elon Musk va continuer à lancer des entreprises innovantes et créer ainsi un empire tentaculaire.

En 2016, Tesla rachète « SolarCity » spécialisée dans les panneaux solaires pour 2,6 milliards de dollars. Elon Musk déclare que la mission de Tesla depuis sa création est « d’accélérer la transition du monde vers une énergie durable »

En 2019, Elon Musk crée « Starlink » fournisseur d’accès à Internet par satellite de la société SpaceX. Il s’appuie sur une constellation de satellites comportant des milliers de satellites de télécommunications placés sur une orbite terrestre basse. Starlink est le premier fournisseur d’internet par satellite à choisir cette orbite car elle permet de diminuer la latence (le temps de réponse) en la faisant passer de 600 ms à environ 20 ms. La constellation est en cours de déploiement depuis 2019 et repose sur environ 6 300 satellites opérationnels mi-septembre 2024. En septembre 2024, Starlink affirme disposer de plus de 4 millions de clients. Pour atteindre ses objectifs commerciaux, SpaceX prévoit de disposer vers 2025 de 12 000 satellites, chiffre qui doit être porté à terme à 42 000. (source wikipedia).

Toujours dans son ambition de privatiser des domaines qui appartenait à la sphère publique et à l’autorité des Etats, il devient un acteur incontournable de l’infrastructure spatiale comme de la collecte des données.

Il mettra à disposition de l’Ukraine son réseau Starlink, au début de l’invasion russe, pour rétablir des communications qui avait été coupées par l’armée de Moscou. A Mayotte, après la dévastation de l’île par le cyclone chido, le premier ministre François Bayrou fera appel à Starlink pour rétablir l’internet sur le département.

Il tentera encore d’autres innovations telles que « Hyperloop » un transport ferroviaire à très grande vitesse, projet de recherche industrielle proposé en 2013, ou « The Boring Company » société de construction de tunnels fondée en 2016.

Ces tentatives n’ont pas encore abouti.

Par exemple, un projet « Hyperloop Lyst », mené avec l’école des Mines de Saint-Étienne, devait permettre de relier Lyon à Saint-Étienne en 10 minutes. Ce projet a été abandonné.

Il fallait trouver un exergue à ce troisième épisode.

Elon Musk est un grand créateur d’aphorisme. J’ai choisi celui qui me semblait le plus en phase avec les faits relatés dans ce mot du jour :

« Beaucoup de choses sont improbables, seules quelques-unes sont impossibles ! »

Je redonne le lien vers le troisième épisode que France Culture a mis en ligne : « De Tesla à Starlink, un serial entrepreneur dans la Silicon Valley »

Vendredi 9 septembre 2022

« Est-ce la décroissance ou la croissance qui, sur le long terme, est un mythe ?
Question qu’il me semble légitime de poser

Antoine Bueno est né en 1978.

Je ne le connaissais pas.

« Le Point » le présente ainsi : essayiste et conseiller au Sénat en charge du développement durable, est notamment l’auteur de « Futur, notre avenir de A à Z » (éditions Flammarion). Son prochain ouvrage « L’effondrement (du monde) n’aura (probablement) pas lieu » (Flammarion) sortira le 19 octobre prochain.

Il a commis un article dans Le Point, publié le 4 septembre 2022 : « La décroissance est un mythe »

Il cite Élisabeth Borne qui comme Aurélien Barrau avait rendu visite au MEDEF et a déclaré :

« La décroissance n’est pas la solution. »

Il est d’accord avec cette opinion et regrette que

« [La décroissance] est pourtant devenue incontournable dans le débat écologique. Des experts comme Jean-Marc Jancovici s’en font l’avocat, des personnalités politiques telles que Delphine Batho en font un programme, des penseurs tels que Gaspard Koenig, un objet de rêverie philosophique. »

Il explique que personne ne dispose d’un mode d’emploi pour savoir comment faire, c’est-à-dire décroitre tout en préservant le corps social d’une implosion.

Il tente une définition :

« La décroissance peut être définie comme une action volontaire de réduction de la taille physique de l’économie, un processus organisé visant à réduire la quantité de matière et d’énergie exploitée par le métabolisme de la société humaine (Susan Paulson). »

Pour lui, une politique de décroissance est impossible à mettre en œuvre.

Et je vous livre ses arguments :

« La première raison à cela relève du plus froid réalisme : aujourd’hui, personne n’en veut. Aucun pays n’est prêt à se lancer dans une réduction volontaire de la production et de la consommation.

Peut-être sera-ce le cas dans un avenir plus ou moins lointain. Mais c’est aujourd’hui que le monde a besoin de décroissance.

Pour qu’elle ait un impact écologique, elle devrait être mise en œuvre au plus vite. La planète n’a pas le temps d’attendre la maturation d’une idée.

Ensuite, pour qu’une politique de décroissance porte ses fruits, elle devrait être mise en œuvre par le monde entier en même temps.

Dans un monde ouvert et interconnecté, un ou plusieurs pays ne peuvent pas décroître isolément, indépendamment des autres, même de très grands pays.

On ne peut pas décroître seul, contre le reste du monde. Le faire se traduirait par une politique d’autarcie. En décroissant seul, un pays aurait de moins en moins de moyens économiques pour financer les importations dont il a besoin. Il devrait donc devenir totalement autosuffisant. C’est impossible pour les petits pays qui dépendent, entre autres, de ressources énergétiques ou alimentaires extérieures. Et on sait que même les grands pays bien dotés en ressources naturelles ont du mal à assurer leur autosuffisance.

De plus, un tel pays n’attirerait plus d’investissements étrangers puisque ceux-ci ne sont réalisés que dans l’attente d’un retour, c’est-à-dire d’une rentabilité condamnée par l’absence programmée de croissance. Au contraire, les intérêts étrangers en activité sur son territoire s’en retireraient. Sur le plan intérieur, ce pays verrait donc rapidement son tissu économique se rétrécir et se déliter. La décroissance dans un pays isolé ne peut mener qu’à une catastrophe économique à l’image de celle observable en Corée du Nord.

Enfin, même si par un coup de baguette magique le monde s’entendait pour mettre en œuvre un programme global de décroissance, ce dernier ne pourrait aboutir qu’à une réduction considérable du niveau de vie moyen sur la planète. En effet, pour éviter cet effet, pour maintenir voire augmenter le niveau de vie des peuples tout en décroissant, les partisans de la décroissance en appellent à la redistribution. L’idée est que l’on peut rendre socialement indolore une réduction de l’économie en redistribuant bien mieux qu’aujourd’hui ses fruits. Une telle redistribution serait cependant illusoire. »

Ces arguments me semblent très forts.

L’auteur montre que la décroissance aurait des conséquences fâcheuses dans nos sociétés. Et il proclame sa croyance dans une croissance durable.

Ces sujets sont évidemment très complexes. Toutefois il faut en revenir à des sujets solides et physiques.

Si on en revient à la définition de la décroissance de Susan Paulson qu’Antoine Bueno met en lumière : « une réduction de la quantité de matière et d’énergie exploitée par le métabolisme de la société humaine »

La « non décroissance », appelée plus simplement « la croissance » est donc le contraire. C’est-à-dire : « une augmentation de la quantité de matière et d’énergie exploitée par le métabolisme de la société humaine »

J’ai écouté des conférences Philippe Bihouix qui systématiquement explique une chose simple que vous êtes capable de reproduire sur un simple tableur.

Imaginez une croissance de 2% chaque année de manière infinie.

Ce n’est pas grande chose 2%, c’est très raisonnable.

Donc l’année 1 on a 1 et l’année 2 on a 1,02.

Vous verrez sur votre tableur que l’année 36 on est à 2 : on a doublé le PIB

L’année 57 on est à 3, l’année 71 on est à 4. L’année 118 on est à 10

On a multiplié par 10 le PIB dans le monde fini qu’est la terre.

On a fait à peu près cela depuis le début de l’ère industrielle et on voit où nous en sommes par rapport au réchauffement climatique, la bio-diversité, la pollution etc..

Pour arriver à 100 il faut attendre l’année 234 !

Donc dans ce système, au bout de 234 ans, on multiplierait la quantité de matière et d’énergie exploitée par 100 !

Certains diront, oui mais on va améliorer l’efficacité : et donc on va multiplier le PIB par 100 mais pas la quantité de matière et d’énergie en proportion !

Peut être, mais on sera obligé quand même d’augmenter l’énergie et la matière exploitée, de manière considérable.

La terre ne peut pas faire face à cette demande.

Alors oui probablement la décroissance est infaisable ou très très compliquée.

Mais ce qui est un vrai mythe, c’est la croissance infinie pour la société d’homo sapiens sur terre !

Et si vous avez encore des doutes je vous invite à regarder cette vidéo passionnante de Philippe Bihouix <La technologie ne nous sauvera pas>

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Mercredi 8 décembre 2021

« Nous nous trouvons aujourd’hui dans la réalisation du test de Turing qui prédisait que les machines seraient en capacité de tromper 30% des juges humains pendant un test de 5 minutes de conversation. »
Alexei Grinbaum »

Vendredi, j’avais donné mon sentiment que nous manquions d’humains dans le quotidien, pour nous écouter, nous répondre, nous aider dans nos problèmes quotidiens.

Mais une révolution est en marche. Nous allons pouvoir trouver une écoute et des réponses, de manière efficace et sans compter le temps qui nous sera consacré.

Mais ce ne sera pas des humains.

Aujourd’hui, je vous renvoie vers une émission d’Etienne Klein <Comment converser avec les machines parlantes ?>

Nous sommes de plus en plus en contact avec des machines qui écoutent nos questions et nous répondent en langage naturelle.

En bon français on appelle ces machines des « agents conversationnels>

Mais dans le langage globish on parle de « Chatbots>

Dans leurs versions les plus récentes, ces chatbots soulèvent de multiples questions d’ordre éthique, notamment parce qu’ils sont en mesure d’influencer notre comportement. Ils peuvent créer un rapport affectif avec leurs utilisateurs et sont susceptibles de les manipuler.

Pour parler de ces sujets Etienne Klein a invité Alexei Grinbaum physicien et philosophe, membre du Comité National pilote d’éthique du numérique (CNPEN) et co-rapporteur du rapport « Agents conversationnels : enjeux éthiques ». Ce rapport est accessible derrière <ce lien> :

Etienne Klein a commencé son émission par une expérience, il a demandé à un chatbot de répondre à la question suivante : « L’intelligence artificielle peut-elle être éthique ? » et il a demandé une réponse en dix lignes.

Etienne Klein a lu la réponse qui était tout à fait rationnel et intelligente.

Cette réponse n’a été écrite par personne, l’intelligence artificielle l’a conçue elle-même à partir de son apprentissage opéré par l’accès à d’immenses bases de données et l’analyse qu’elle en a faite.

Pour rebondir Alexei Grinbaum a évoqué une tribune qui a été entièrement conçue par une machine et un langage américain appelée le GPT-3 (créé dans une entreprise d’Ellon Musk) et a été publiée dans le journal anglais « The Guardian » en 2020.

Les lecteurs ont été informés que l’article avait été écrit par une machine et ont été « émerveillés », selon les propos d’Alexei Grinbaum, par sa qualité.

On a ainsi pu constater que ces « agents conversationnels » pouvaient remplacer dans certaines tâches des journalistes, assurer un service après-vente, remplacer votre médecin pour un entretien médical.

Alexei Grinbaum a ajouté que cela posait des problèmes éthiques considérables et particulièrement sur l’influence que ces machines pouvaient avoir sur les humains.

Quand l’ancien journaliste du Figaro et ancien chroniqueur de Ruquier parle du grand remplacement, il a raison. Simplement il n’y met pas bon contenu : il ne s’agit pas du remplacement des catholiques français par une population d’une autre religion et qui viendrait de l’autre côté de la méditerranée mais des êtres humains qui vont être remplacés par des machines.

On pourra de mieux en mieux converser avec des agents conversationnels. Alexei Grinbaum évoque une vitesse d’évolution récente absolument incroyable  qui se base sur ce qu’on appelle « la technologie des transformers » qui s’appuie sur le « deep learning » ou apprentissage profond.

Grinbaum explique :

« Nous avons commencé à travailler sur les Chatbot en 2018. En 2018 les systèmes de 2021 n’existaient pas. Ces systèmes nouveaux ont profité de la création de réseaux du type « transformer » qui sont des réseaux de neurones apprenant sur des masses gigantesques de données. »

Ces systèmes se révèlent capable de générer « un langage naturel » qui ne se distingue quasi pas du langage de l’homme.

Tout au plus comme le dit Grinbaum :

« Ces machines parlent parfois trop bien. […] Ils ne font pas de raccourcis »

Ils ne font aucune erreur d’orthographe et de grammaire. Ce qui prouve que mes mots du jour ne sont pas écrits par un agent conversationnel !

Grinbaum ajoute :

« Il y a de l’inhumain dans la manière de parler des chatbots !»

Et quand Etienne Klein pose cette question : est-ce que l’agent conversationnel peut comprendre de la poésie ?

Alexei Grinbaum répond :

« Comprendre est un mot qui nous distingue nous les êtres humains, des machines qui ne comprennent rien ! Mais elles peuvent provoquer chez nous une illusion qu’elles aient compris quelque chose. Les machines fonctionnent de manière statistique sur de grandes masses de données. Le résultat est à la fois ressemblant et nouveau. »

Il est nouveau parce que la phrase que la machine fabrique, elle ne l’a pas trouvé telle quelle, elle produit du texte à partir de son outil statistique qu’on appelle intelligence artificielle.

Les processus d’appropriation du langage sont très différents : les machines utilisent un processus statistique, alors que les humains s’attachent à comprendre la signification des mots et des phrases.

« La signification » n’a selon Grinbaum, aucun sens pour les machines.

Nous disposons dans notre quotidien d’agents conversationnels, qui ne sont peut-être pas du niveau de ceux qu’évoque Grinbaum, mais tout de même. J’ai voulu tester

Les utilisateurs comme moi d’un smartphone Apple, donc d’un iPhone, dispose de l’agent « Siri »

J’ai commencé la conversation, en demandant à Siri : est tu une machine ?

Je suis SIRI votre assistante virtuelle.

Es-tu intelligente ?

Mon but est d’être intelligente et utile. C’est un apprentissage de tous les jours.

Est-ce que tu cherches à me faire acheter des produits ?

Bonne question.

Est-ce que Dieu existe ?

Tout cela est un grand mystère pour moi

Est-ce que je vais mourir ?

Je peux vous aider à passer un appel d’urgence.

Et il m’a immédiatement présenté la possibilité d’appeler un numéro de téléphone des services d’urgence. On voit ainsi qu’il est dans l’opérationnel, pas dans la philosophie !

J’ai continué : Est-ce que toi SIRI tu peux mourir ?

Bonne question

Est-ce que tu réponds : Bonne question quand tu ne sais pas répondre ?

Essayez de reformuler votre requête s’il vous plaît.

On voit là qu’en effet il ne comprend rien et que « la signification » est un terme absent de son univers !

Et j’ai poursuivi : Est-ce que tu sais qui t’a conçu ?

Je pense que j’ai vu le jour suite à une soudaine inspiration durant une longue et féconde promenade.

Là je soupçonne une prévision d’un humain qui pensait que cette question serait posée et qui a donné la réponse à Siri. Je ne me suis pas arrêté : Est-ce que tu es capable d’aimer ?

Je regrette je n’ai pas de réponse à cela. Est-ce que je peux vous aider pour autre chose ?

Est-ce que tu peux te tromper ?

Je regrette je n’ai pas de réponse à cela. Est-ce que je peux vous aider pour autre chose.

Et puis en conclusion : Es-tu un agent conversationnel ?

Bien sûr que non !

Cette réponse m’a surpris alors j’ai demandé : Qu’est-ce qu’un agent conversationnel ?

Il m’affiche : « Un chatbot ou dialogueur ou agent conversationnel est un agent qui dialogue avec un utilisateur. »

Alors j’ai tenté de poursuivre cette conversation et de lui lancer une affirmation : Tu fais exactement cela : « dialogue avec l’utilisateur ». Tu es un agent conversationnel !

Je suis là pour vous aider, pour en savoir plus rendez-vous sur Apple.com

Bon, à ce stade je n’ai pas de crainte d’entrer dans une relation affective avec Siri !

« Les agents conversationnels » se basent donc sur un processus statistique. Ce processus peut cependant être contrecarré par les concepteurs humains

Ainsi, ils n’utilisent jamais de pronom genré : « il » ou « elle » ont été écartés de leur langage par la volonté de leur programmeur

Grinbaum explique que c’est parce que les concepteurs avaient peur de se tromper en raison d’un prénom mixte ou un autre élément perturbateur qui risquait de pousser à l’erreur.

Peut-être aussi que les concepteurs adhérent à des théories dans lesquelles le genre est suspect.

Toujours est-il que les chatbots ne disent jamais « il » ou « elle » et si les enfants s’habituent à parler comme eux, les pronoms genrés disparaîtront aussi de leur langage.

Il y a évidemment des agents conversationnels de types très différents.

Il en existe de très simples qui sont de simples arbres décisionnels, notamment dans le domaine technique ou du service après-vente ou encore dans le domaine de la santé pour la prescription et le dosage des médicaments.

Beaucoup de chatbots sont spécialisés, mais les plus époustouflants sont les agents conversationnel généralistes qui parlent de tout. Ce sont ceux qui utilisent ces nouvelles techniques de transformer.

Etienne Klein pose alors la question :

« N’est ce pas effrayant ? »

Et Grinbaum répond :

« C’est fascinant, ça ne veut pas dire que ce n’est pas effrayant !
Mais il est clair qu’on s’achemine vers un monde différent. »

Et il parle notamment de personnes troublées ou seules ou timides qui vont parler avec un chatbot et qui vont en faire leur ami.

Il y aura de l’affect dans cette relation, de l’affect du côté humain, du côté machine cela ne veut rien dire.

Nous avions vu le film « HER» dans lequel un homme un peu déprimé tombe amoureux du nouveau système d’exploitation de son ordinateur à qui il donne le nom de Samantha. Ils parlent ensemble et Samantha parle d’amour. Mais l’un y croit, l’autre ne sait même pas ce que cela signifie.

On peut très bien imaginer que les chatbots remplacent les psychanalystes. D’ailleurs d’ores et déjà des patients préfèrent parler avec une machine parce qu’il n’y a pas de jugement moral et ils sont plus libres de parler.

Je finirai, en citant le passage qu’ils ont eu sur le test d’Alan Turing

En 1950, peu de temps avant sa mort Alan Turing a proposé un test d’intelligence pour une machine capable de dialoguer en langage naturelle avec un être humain.

Selon le test de Turing, une machine est intelligente si un humain qui dialogue avec elle ne s’aperçoit pas que c’est une machine.

Pour Grinbaum :

« Si on prend un chatbot actuel très performant et qu’on limite le temps d’échange à deux minutes. La machine sait construire un dialogue absolument parfait de deux ou trois minutes, indistinctable du dialogue humain. Mais au bout de dix minutes ou de 15 minutes, vous allez rencontrer quelque chose d’étrange de bizarre. Le test de Turing dans sa définition originale ne met pas de contrainte sur la durée. Cette contrainte sur la durée est aujourd’hui essentielle »

Etienne Klein rappelle qu’Alan Turing avait prédit qu’en l’an 2000 les machines seraient en capacité de tromper 30% des juges humains pendant un test de 5 minutes de conversation.

Et Grinbaum répond :

« On y est déjà ! »

Nous sommes cependant en 2021 non en 2000 et Grinbaum insiste que les progrès des trois dernières années ont été décisifs.

Vous apprendrez bien d ‘autres chose dans cette émission passionnante et assez déconcertante pour notre avenir.

Vous entendrez parler de <l’effet Elyza> et aussi de < deadbots >. Ces agents conversationnels qui font parler les morts ou plutôt parlent comme des morts en utilisant les conversations et des écrits qu’ils ont produits avant leurs décès. J’en avais déjà fait le sujet du mot du jour du 27 mars 2018 : « Nier la mort. »

Il est aussi possible de trouver des articles sur ce sujet sur le Web

Par exemple le journal suisse « Le Temps » <Des «chatbots» pour parler avec les morts>

Un site informatique « Neon », dans un article récent le 12 novembre 2021 <Les chatbots qui font « parler les morts » posent quelques questions éthiques>

Je redonne le lien vers l’émission <Comment converser avec les machines parlantes ?> qui parle du vrai grand remplacement.

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Mercredi 25 novembre 2020

« [Notre] tâche consiste à empêcher que le monde se défasse. »
Albert Camus, discours de remerciement du Nobel, le 10 décembre 1957 à Stockholm

C’est le 16 octobre 1957 que l’Académie suédoise annonce l’attribution du prix Nobel de littérature à Albert Camus.

Selon divers témoignages et aussi ses échanges avec Roger Martin du Gard, il est déstabilisé par cette consécration qu’il trouve trop précoce. Nous savons aujourd’hui qu’il était déjà tard dans son horloge de vie, il ne lui restait guère que deux ans à vivre, les années 1958 et 1959.

Camus pensait que le Nobel aurait plutôt dû revenir à Malraux qui était son ainé de 12 ans. Camus appelait Malraux : « Le maître de ma jeunesse ». Malraux n’aura jamais le Prix Nobel, contrairement à Sartre, à qui il sera décerné en 1964, mais il le refusera.

<TELERAMA> qui a consacré un long article biographique à Camus raconte ses doutes et même évoque la tentation du suicide

« Quand on lui décerne le prix Nobel, en octobre 1957, il a selon son expression « mal à l’Algérie ». Malraux lui semblait, paraît-il, plus digne que lui d’être distingué. Mais pourquoi ce malaise, qui lui donna, au témoignage de Catherine Sellers, des envies de suicide ? Sans doute le sentiment qu’on l’enterrait dans un panthéon à l’époque où il souhaitait renouveler son œuvre. Et aussi l’acharnement, pour l’occasion, de ses vieux ennemis et d’anciens amis, comme Pascal Pia. »

Nous avons compris que la vie à Paris devenait intenable pour Camus depuis que les sartriens l’avaient mis au ban pour son opposition au communisme et aussi ses positions sur le conflit algérien.

<Gallimard> a mis en ligne les échanges épistolaires entre Albert Camus et Roger Martin du Gard qui avait reçu le prix Nobel quelques années auparavant. Roger Martin du Gard rassure Camus sur sa légitimité d’avoir cette consécration et lui donne des conseils pour tout ce qui va se passer à Stockholm.

Dans une lettre du 1er décembre Camus répondra à Martin du Gard :

« Ce que vous me dites du discours Nobel m’aidera, et me terrorise aussi. Je crois que je vais essayer de dire ce qu’est pour moi le rôle de l’écrivain. J’ai commencé, puis déchiré – recommencé, et je sens que je vais tout reprendre. Ah ! j’ai hâte de revenir à mon travail, et au silence ! J’ai maintenant le programme complet de Stockholm. Pour un homme qui a toujours fui les lieux officiels, quelle indigestion ! »

Le discours de Camus parlera donc du rôle de l’écrivain, mais pas que…

En fait il y aura plusieurs discours. Tout d’abord, le discours de remerciement officiel, aussi appelé le discours du banquet le 10 décembre. Entre temps il y aura le 12 décembre, la rencontre à la Maison des Étudiants à Stockholm que nous avons évoqué hier. Et puis, le 14 décembre à l’université d’Upsala, il fera un second discours plus long.

Ce mot du jour évoquera uniquement le discours de remerciement du 10 décembre. Vous le trouverez dans une version audio : <ICI>. La version rédigée peut être trouvée derrière ce lien : <Albert Camus banquet speech 1957>

Ou encore en version téléchargeable :  Discours du Nobel 10 décembre 1957 Camus

Vous pouvez aussi trouver ce discours et le discours d’Upsala sur ce site de l’éducation nationale : <Les Discours de stockholm>

Je vais en tirer trois extraits qui me semblent particulièrement porteurs de sens et notamment dans les temps d’incertitudes que nous vivons aujourd’hui.

Le premier extrait concerne le positionnement de l’écrivain, il choisit son camp. C’est le camp des humbles. Les anglais parlent de « winner » et de « looser ». Camus prend le parti des loosers. Mais il le prend autrement que Sartre et ceux de ses semblables qui avant de s’occuper des loosers détruisent les libertés et créent une nouvelle corporation de « winner » : la nomenklatura du parti qu’ils soutiennent.

« Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent.

Ou sinon, le voici seul et privé de son art. Toutes les armées de la tyrannie avec leurs millions d’hommes ne l’enlèveront pas à la solitude, même et surtout s’il consent à prendre leur pas. Mais le silence d’un prisonnier inconnu, abandonné aux humiliations à l’autre bout du monde, suffit à retirer l’écrivain de l’exil chaque fois, du moins, qu’il parvient, au milieu des privilèges de la liberté, à ne pas oublier ce silence, et à le relayer pour le faire retentir par les moyens de l’art. »

Un autre extrait m’a interpellé. Car pour beaucoup aujourd’hui la vérité est une opinion parmi d’autres, il existerait des « vérités alternatives ». Et puis concernant la liberté, elle est risquée car elle empêche de protéger efficacement la population contre le terrorisme, la délinquance et elle constitue peut-être même un frein pour une préservation optimum de la santé.

« La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante. Nous devons marcher vers ces deux buts, péniblement, mais résolument, certains d’avance de nos défaillances sur un si long chemin. »

La vérité est mystérieuse et fuyante. N’est ce pas la réflexion la plus raisonnable quand tous les jours apparaissent de nouveaux discours de complots plus abracadabrants les uns que les autres. Ce n’est pas qu’il n’existe pas des cupides prêts à profiter de toute crise, de tout moment d’égarement pour faire des surplus de profits. Mais je reprendrai ce mot de Michel Rocard :

« Toujours préférer l’hypothèse de la connerie à celle du complot. La connerie est courante. Le complot demande un esprit rare. »

La recherche de la vérité est exigeante et difficile, souvent le doute l’emporte.

Et la liberté ! Camus rappelle qu’elle est dangereuse. Dans les pays autoritaires, munis d’un grand nombre de policiers au m² il y a certainement un peu moins de délinquance et aussi beaucoup moins de liberté. La Chine a su plus efficacement lutter contre la pandémie. Même si elle n’a pas révélé le vrai nombre de victimes, il est clair qu’aujourd’hui elle a maîtrisé l’épidémie. Mais elle a réalisé cette performance dans un contexte de restriction des libertés individuelles effarant. Le gouvernement de la France dans l’objectif de lutter contre le terrorisme, de protéger la police, de contrôler les débordements des réseaux sociaux laisse libre cours à sa créativité pour multiplier les lois qui restreignent les libertés, liberticides disent certains.

La liberté est dangereuse, disait Camus oui mais elle est exaltante.

Et puis, je sélectionne un troisième extrait. J’en ai fait l’exergue de ce mot du jour.

Quand Camus prononce ces mots, le monde vient simplement de mettre à bas l’horreur et la terreur nazis. Les régimes criminels de l’Union soviétique, de ses satellites, de la Chine sont toujours au pouvoir. Le combat des deux camps celui de l’oppression par l’argent et celui de l’oppression par le goulag était lourd de dangers.

Et la bombe atomique avait été utilisé à Hiroshima et à Nagasaki. Contrairement au soulagement de ceux qui ont approuvé parce qu’ils ont pensé qu’elle avait hâté la fin de la guerre, Camus a immédiatement écrit son malaise, son inquiétude sur les perspectives de « suicide collectif » de l’humanité.

Probablement, pense t’il aussi au destin de l’Algérie qui lui tient tant à cœur et qui se déchire et va vers une solution qu’il ne désire pas. Alors il dit :

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer, à partir de ses seules négations, un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d’établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu’elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d’alliance. Il n’est pas sûr qu’elle puisse jamais accomplir cette tâche immense, mais il est sûr que partout dans le monde, elle tient déjà son double pari de vérité et de liberté, et, à l’occasion, sait mourir sans haine pour lui. C’est elle qui mérite d’être saluée et encouragée partout où elle se trouve, et surtout là où elle se sacrifie. C’est sur elle, en tout cas, que, certain de votre accord profond, je voudrais reporter l’honneur que vous venez de me faire. »

N’est ce pas aussi notre tâche sur une terre qui aujourd’hui est confrontée à une pandémie qui sera probablement vaincue d’ici quelques mois ou années, mais dont nous percevons quelle sera suivi d’autres.

L’inégalité entre les grandes régions du monde a diminué, mais l’inégalité au sein des sociétés de chacune des régions du globe a augmenté. La crise économique et sociale qui est là et qui vraisemblablement s’aggravera, va augmenter ces déséquilibres.

Le climat de la terre est en train de s’emballer en raison de notre démesure, de notre soif de consommer, de l’expansion de l’espèce humaine au détriment de toutes les autres espèces vivantes.

Ce dernier point pose, en outre, le problème de la baisse de la biodiversité qui est nécessaire à une vie humaine harmonieuse.

De nouveaux conflits s’annoncent entre une puissance économique et militaire en plein désarroi et minée par ses fractures internes et une puissance totalitaire, sûre de ses valeurs, considérant comme un juste retour de l’Histoire de retrouver la première place volée par les occidentaux.

J’arrête là, le contexte est déjà suffisamment anxiogène.

Mais je crois que le vœu de Camus est aussi indispensable à notre temps qu’au sien : notre tâche est d’empêcher que le monde se défasse.

Sur cette Page de France Culture : <écrire, un art de vivre par temps de catastrophe>, il est question de Camus, du Nobel et des sujets abordés ici.

Et sur cette page de France Inter, vous entendrez Vincent Lindon lire le discours de Camus : <Quand Vincent Lindon lit le « discours de Stockholm » d’Albert Camus>

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Mardi 30 juin 2020

«Toute la panoplie des instruments que la doxa libérale a longtemps décriée doit continuer à être mobilisée pour lutter contre la crise.»
Daniel Cohen

Daniel Cohen rédige de petites chroniques dans l’Obs comme celle qu’il a publiée le 26 juin 2020 : <Guérir ces maladies du capitalisme révélées par le Covid-19>

Daniel Cohen écrit :

« La montée irrépressible du chômage et des faillites d’entreprises gronde comme un orage qui avance. »

Cet article du 9 juin < les dégâts du virus sur l’emploi> nous donne déjà un petit aperçu de l’orage.

Et Daniel Cohen de poser cette question :

« Comment un choc, somme toute limité à deux mois de vacance de l’activité, peut-il produire un tel cataclysme ?  »

La réponse est dans l’immense fragilité du capitalisme.

Gaël Giraud l’avait déjà expliqué : « Avec cette pandémie, la fragilité de notre système nous explose à la figure », c’était le mot du jour du 7 avril 2020.

Guérir du Covid consiste donc à essayer de réparer ses faiblesses.

Et il pose ainsi le constat :

« Si la France était une personne unique, un « agent représentatif » comme les économistes aiment parfois à penser les nations, la crise serait simple à décrire : atteinte par une maladie imprévue, elle a peu travaillé et peu consommé, passant deux mois à se soigner. Le seul coût rémanent serait le déficit des paiements vis-à-vis du reste du monde, qui mesure le solde des dépenses qu’elle n’a pu couvrir par ses ventes à autrui. Les chiffres disponibles estiment, pour le mois d’avril, un déficit commercial en légère hausse de 1,8 milliard. La France a importé plus de masques et exporté moins d’avions… Le reste de l’ajustement peut s’interpréter comme un jeu à somme nulle entre Français. Si nous étions capables d’agir de manière solidaire, coordonnée, le coût de la crise serait totalement négligeable. »

Si nous étions capables d’agir de manière solidaire…par la coopération. Le système centré en premier sur la compétition montre ici toute sa limite.

Bien sûr, les grandes firmes du numérique continuent à pleinement profiter même de la pandémie.

Le mot du jour du 8 avril 2020 avait déjà donné la parole à Daniel Cohen : « La crise du coronavirus signale l’accélération d’un nouveau capitalisme, le capitalisme numérique »

Et il a réitéré cette thèse, début juin, dans WE demain : « On dirait que cette crise a été faite pour les GAFAM »

Enfin il faut être plus précis que cela, l’économiste distingue à l’intérieur des GAFAM

« Les gagnants, on les connaît : ce sont les GAFAM (Google, Apple, Facebook Amazon, Microsoft) et les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi), en réalité moins ceux qui dépendent de la publicité – qui s’est effondrée –, comme Google, que ceux qui ont réinventé le commerce en ligne, comme Amazon. On a le sentiment que cette crise a été faite pour eux : la distanciation sociale condamne toutes les activités où le client et le prestataire sont en vis-à-vis, du commerce traditionnel à la santé ou à l’éducation.

L’objectif du numérique, c’est de réduire les contacts, avec toujours l’obsession de réduire les coûts, d’économiser sur les relations de face-à-face. C’était déjà le rêve du monde bancaire : plus besoin d’agence, de banquier, de cartes puisque tout est dématérialisé. Même chose pour Amazon : pourquoi aller dans une librairie, dans un commerce, faire la queue, alors qu’on peut tout vous apporter chez vous ?…

Idem pour Netflix : pourquoi aller au cinéma, alors qu’une salle représente un coût énorme, et reste sous-utilisée en dehors des soirées et des week-ends ?

L’économie numérique vise à réduire les coûts de tous ces lieux de contact qui font le sel de la civilisation urbaine. Voyez encore les transports en commun : ça peut paraître absurde quand ils sont bondés, mais prendre un bus et traverser une ville fait partie de ces moments de détente dont on prend pleinement conscience quand on ne les a plus et que l’on est enchaîné à des réunions en ligne.

C’est tout ça que l’économie numérique veut affronter. Les grands gagnants sont bien les GAFAM. D’ailleurs, Jeff Bezos est le seul milliardaire qui s’est enrichi pendant la crise. »

Il faudra donc ajouter NETFLIX aux gagnants et probablement au GAFAM

Pour le commun des mortels, les préoccupations immédiates sont plus prosaïques

« Mais les loyers doivent être payés, les traites honorées. Les inégalités traversant la société créent des phénomènes irréversibles, qui laissent des traces durables sur le corps social. Quand une firme fait faillite ou qu’un salarié est licencié, c’est comme un arbre qu’on abat. La défaillance des uns n’est pas compensée par la bonne santé (relative) des autres. »

Daniel Cohen montre une autre fragilité du système, celle d’être incapable de se poser mais d’être toujours dans l’anticipation de ce qui doit arriver de sorte le plus souvent de créer ce que l’on a craint :

« La seconde fragilité du capitalisme est son extrême sensibilité à l’égard du futur. Si les firmes pensent que la situation va s’aggraver, les embauches ralentissent et la situation s’aggrave vraiment : les crises peuvent être autoréalisatrices. C’est l’une des différences majeures avec les lois de la physique. En économie, l’anticipation d’un événement peut suffire à le déclencher. L’incertitude liée à la crise sanitaire est d’une autre nature mais tout aussi radicale : on ne sait quel modèle utiliser pour appréhender son évolution. […] Tant que ces questions n’auront pas de réponses, les entreprises resteront attentistes, et aucune ne prendra le risque de recruter. C’est pour cette raison que le flux normal d’entrée et sortie du marché du travail est désormais bloqué et le chômage en train d’exploser. »

Daniel Cohen esquisse des idées et des actions à mener. Elles ne sont pas dans la panoplie du parfait libéral.

« La montée des inégalités et la peur de l’incertitude sont les deux maladies que les politiques publiques doivent guérir. Eviter les licenciements, soutenir les secteurs les plus menacés, maintenir le revenu des personnes en difficulté : toute la panoplie des instruments que la doxa libérale a longtemps décriée doit continuer à être mobilisée pour lutter contre la crise. Une contribution exceptionnelle permettant de payer les loyers des victimes de la crise pourrait être aussi envisagée.

Il faut également réfléchir à des mécanismes innovants, adaptés à l’incertitude du moment. L’économiste Joseph Stiglitz proposait ainsi d’inventer des contrats contingents à l’évolution du virus. Par exemple : vous achetez un appartement à crédit mais le contrat prévoit une clause qui retarde les échéances en fonction de la pandémie. Le coût du report du paiement (pas l’échéance elle-même) serait pris en charge par l’Etat. Une indemnisation plus généreuse du chômage pourrait également être accordée, en alignant le retour à la normale à l’évolution de la situation du marché de l’emploi. Une crise aussi extraordinaire que celle que nous connaissons exige des idées nouvelles. »

Il faut, en effet, des idées nouvelles.

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Vendredi 17 avril 2020

« Mais l’histoire nous apprend quand même qu’après les grandes crises, il n’y a jamais de fermeture de la parenthèse. Il y aura un « jour d’après », certes, mais il ne ressemblera pas au jour d’avant »
Stéphane Audoin-Rouzeau

MEDIAPART comme les autres journaux consacre l’essentiel de ses articles et aussi vidéos à la pandémie. Ce journal se distingue par une rhétorique très critique par rapport au pouvoir actuel et quelquefois des propos assez violents.

Mais il lui arrive aussi à donner la parole à des intellectuels dans le but de prendre un peu de recul par rapport à l’évènement.

Le 12 avril 2020, Mediapart a donné la parole à un historien, spécialiste de la grande guerre : Stéphane Audoin-Rouzeau. Mercredi 15 avril, France Culture a également donné la parole à cet historien : <Il y a un imaginaire de fin de guerre qui, avec la crise du Covid-19, n’arrivera jamais>, émission dans laquelle il dit des choses assez proches.

Le titre de l’article est : «Nous ne reverrons jamais le monde que nous avons quitté il y a un mois»

Il revient d’abord à la rhétorique de guerre d’Emmanuel Macron et dit d’emblée :

« Comme historien, je ne peux pas approuver cette rhétorique parce que pour qu’il y ait guerre, il faut qu’il y ait combat et morts violentes, à moins de diluer totalement la notion. »

Mais c’est pour aussitôt ajouter :

« Mais ce qui me frappe comme historien de la guerre, c’est qu’on est en effet dans un temps de guerre. D’habitude, on ne fait guère attention au temps, alors que c’est une variable extrêmement importante de nos expériences sociales. Le week-end d’avant le confinement, avec la perception croissante de la gravité de la situation, le temps s’est comme épaissi et on ne s’est plus focalisé que sur un seul sujet, qui a balayé tous les autres. De même, entre le 31 juillet et le 1er août 1914, le temps a changé. Ce qui était inconcevable la veille est devenu possible le lendemain. »

Et il cite deux phrases de Macron qui sont directement copiés de la phraséologie de la guerre 14-18 :

« La phrase la plus frappante d’Emmanuel Macron, lors de son second discours à Mulhouse, a été celle qui a été la moins relevée : « Ils ont des droits sur nous », pour parler des soignants. C’est le verbatim d’une phrase de Clemenceau pour parler des combattants français à la sortie de la guerre. […]

De même, pour le « nous tiendrons ». « Tenir », c’est un mot de la Grande Guerre, il fallait que les civils « tiennent », que le front « tienne », il fallait « tenir » un quart d’heure de plus que l’adversaire… Ce référent 14-18 est pour moi fascinant. »

Régis Debray l’avait aussi proclamé c’est le sacrifice qui rend sacré. Les soignants vont probablement sortir de ce moment avec une autre considération :

‘La reprise de la phrase de Georges Clemenceau par Emmanuel Macron était discutable, mais elle dit quelque chose de vrai : les soignants vont sortir de là un peu comme les poilus en 1918-1919, avec une aura d’autant plus forte que les pertes seront là pour attester leur sacrifice. Le sacrifice, par définition, c’est ce qui rend sacré. On peut donc tout à fait imaginer la sacralisation de certaines professions très exposées »

Pour essayer de décrire ce qui se passe en ce moment, le passage brutal d’un monde dans lequel on voyageait dans le monde entier, dans lequel on sortait dans la rue sans même y réfléchir, on allait au restaurant, au concert, dans les magasins, voir ses amis quand on voulait, on prenait sa voiture pour se rendre à un lieu quelconque de France et d’Europe à un monde du confinement, n’a pas d’égal dans notre histoire, sauf à le comparer à un temps de guerre.

Nous sommes dans toute la complexité de la pensée : nous ne sommes pas en guerre, mais ce que nous vivons ressemble à un temps de guerre.

Et dans ce contexte, l’historien pense que comme pour un temps de guerre, il y a rupture entre « Après » et « Avant » :

« Je suis fasciné par l’imaginaire de la « sortie » tel qu’il se manifeste aujourd’hui dans le cas du déconfinement, sur le même mode de déploiement déjà pendant la Grande Guerre. Face à une crise immense, ses contemporains ne semblent pas imaginer autre chose qu’une fermeture de la parenthèse temporelle. Cette fois, on imagine un retour aux normes et au « temps d’avant ». Alors, je sais bien que la valeur prédictive des sciences sociales est équivalente à zéro, mais l’histoire nous apprend quand même qu’après les grandes crises, il n’y a jamais de fermeture de la parenthèse. Il y aura un « jour d’après », certes, mais il ne ressemblera pas au jour d’avant. Je peux et je souhaite me tromper, mais je pense que nous ne reverrons jamais le monde que nous avons quitté il y a un mois. »

Stéphane Audoin-Rouzeau a l’humilité de reconnaître qu’il ne sait pas et que sa profession d’historien ne lui donne d’aucune façon une science de la prédiction. Mais il a l’intuition d’un choc anthropologique.

Et il rappelle les deux chocs anthropologiques des guerres mondiales qui ont conduit à une crise morale.

Pour la première guerre :

« La Première a été un choc pour l’idée de progrès, qui était consubstantielle à la République. La fameuse phrase de Paul Valéry, « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », dit quelque chose de très profond sur l’effondrement de la croyance en un monde meilleur : un effondrement sans lequel on ne peut pas comprendre le développement des totalitarismes au cours de l’entre-deux-guerres. »

Et la seconde :

« La Seconde Guerre mondiale a constitué un second choc anthropologique, non pas tellement par la prise de conscience de l’extermination des juifs d’Europe, bien plus tardive, mais avec l’explosion de la bombe atomique qui ouvrait la possibilité d’une autodestruction des sociétés humaines. »

Pour la crise actuelle, il voit un autre choc anthropologique :

« À mes yeux, nos sociétés subissent aujourd’hui un choc anthropologique de tout premier ordre. Elles ont tout fait pour bannir la mort de leurs horizons d’attente, elles se fondaient de manière croissante sur la puissance du numérique et les promesses de l’intelligence artificielle. Mais nous sommes rappelés à notre animalité fondamentale, au « socle biologique de notre humanité » comme l’appelait l’anthropologue Françoise Héritier. Nous restons des homo sapiens appartenant au monde animal, attaquables par des maladies contre lesquelles les moyens de lutte demeurent rustiques en regard de notre puissance technologique supposée : rester chez soi, sans médicament, sans vaccin… Est-ce très différent de ce qui se passait à Marseille pendant la peste de 1720 ?
Ce rappel incroyable de notre substrat biologique se double d’un autre rappel, celui de l’importance de la chaîne d’approvisionnement, déficiente pour les médicaments, les masques ou les tests, mais qui fonctionne pour l’alimentation, sans quoi ce serait très vite la dislocation sociale et la mort de masse. C’est une leçon d’humilité dont sortiront peut-être, à terme, de bonnes choses, mais auparavant, il va falloir faire face à nos dénis. »

Cette crise est en effet une crise de la modernité.

J’ai partagé plusieurs articles qui dénoncent la responsabilité humaine dans la dégradation de la biosphère, de la nature qui nous nourrit et d’autres qui font un lien direct entre ce qui nous arrive et l’action délétère de l’homme sur la nature.

Ces articles contiennent leur part de vérité et annoncent surtout les grands défis qui sont devant nous.

Mais considérant la pandémie actuelle qui certes s’est élargie au monde entier dans un temps record de quelques semaines, elle n’est pas l’apanage de nos temps modernes. Le monde des humains a connu bien des épidémies dans son histoire, des épidémies autrement mortelles que COVID-19. Epidémies qui n’ont pas attendu la démesure techniques et économiques d’homo sapiens pour faire des ravages. Ce n’est pas cela qui la rend si étrange au XXIème siècle. Ce qui la rend étrange c’est que nous ne disposions pas d’outils modernes pour la stopper ou au moins la ralentir.

Et pourtant son impact réel sur la population d’homo sapiens est négligeable.

<Ce site> évoque au 16 avril environ 137.500 morts dans le monde depuis son apparition en décembre en Chine, donc en 4 mois, un tiers d’année.

Ce <site> pose comme norme dans le monde de 157.000 décès par jour, soit près de 57,3 millions chaque année. A l’aune de ce chiffre, et en rapportant le nombre de morts à une année (on multiplie 137 500 par 3), le coronavirus représente 0,7% des morts dans le monde.

Cette page de Wikipedia qui reprend le chiffre de 57 millions nous apprend qu’en moyenne 3,5 millions de personnes meurent d’infections des voies respiratoires. En moyenne 655 000 personnes meurent de paludisme.

Nous n’avons pas su réagir de manière moderne à cette épidémie qui à part sa vitesse de propagation n’est pas un phénomène particulièrement important et unique. C’est la réaction de confinement mondiale qui est unique.

Et ce qui est unique et aussi dénoncer par Boris Cyrulnik et cela est vrai une rupture historique dans le monde d’homo sapiens : l’accompagnement des mourants et des morts :

« Je reste sidéré, d’un point de vue anthropologique, par l’acceptation, sans beaucoup de protestations me semble-t-il, des modalités d’accompagnement des mourants du Covid-19 dans les Ehpad. L’obligation d’accompagnement des mourants, puis des morts, constitue en effet une caractéristique fondamentale de toutes les sociétés humaines. Or, il a été décidé que des personnes mourraient sans l’assistance de leurs proches, et que ce non-accompagnement se poursuivrait pour partie lors des enterrements, réduits au minimum. Pour moi, c’est une transgression anthropologique majeure qui s’est produite quasiment « toute seule ». Alors que si on nous avait proposé cela il y a deux mois, on se serait récriés en désignant de telles pratiques comme inhumaines et inacceptables. Je ne m’insurge pas davantage que les autres. Je dis simplement que devant le péril, en très peu de temps, les seuils de tolérance se sont modifiés à une vitesse très impressionnante, au rythme de ce qu’on a connu pendant les guerres. Cela semble indiquer que quelque chose de très profond se joue en ce moment dans le corps social. »

Pour une épidémie qui représente moins de 1% des décès dans le monde !

Dans une dizaine d’années comment regarderons-nous cette tragédie qui est en train de se jouer ?

Et nous aurons probablement d’autres pandémies, l’historien imagine qu’ils pourraient être encore plus tragique :

« Cette fois, on a le plus grand mal à penser « l’après », même si on s’y essaie, parce qu’on sait qu’on ne sera pas débarrassés de ce type de pandémie, même une fois la vague passée. On redoutera la suivante. Or, rappelons que le Covid-19 a jusqu’ici une létalité faible par rapport au Sras ou à Ebola. Mais imaginons qu’au lieu de frapper particulièrement les plus âgés, il ait atteint en priorité les enfants ?… Nos sociétés se trouveraient déjà en situation de dislocation sociale majeure.

Je suis, au fond, frappé par la prégnance de la dimension tragique de la vie sociale telle qu’elle nous rattrape aujourd’hui, comme jamais elle ne nous avait rattrapés jusqu’ici en Europe depuis 1945. Cette confrontation à la part d’ombre, on ne peut savoir comment les sociétés et leurs acteurs vont y répondre. Ils peuvent s’y adapter tant bien que mal, mieux qu’on ne le pense en tout cas, ou bien l’inverse. »

Et sa conclusion m’interpelle, car lorsque je parcoure les réseaux sociaux mais aussi certains journaux, certains philosophes et intellectuels, je vois un grand ressentiment se faire jour et de la haine s’exprimer.

Stéphane Audoin-Rouzeau conclut :

« De ce point de vue, les accusations actuelles me semblent n’être rien par rapport à ce qui va suivre. À la sortie, le combat politique a de bonnes chances d’être plus impitoyable que jamais, d’autant qu’on ne manquera pas de déclarations imprudentes et de décisions malvenues pour alimenter la machine. Rappelons au passage qu’en France, les unions sacrées s’achèvent en général en profitant aux droites, voire à l’extrême droite. Cette seconde hypothèse, je la redoute beaucoup pour notre pays. »

Camus disait :

«  Faites attention, quand une démocratie est malade, le fascisme vient à son chevet mais ce n’est pas pour prendre de ses nouvelles. »

Il faut réfléchir à ce qui se passe, prévoir l’avenir, mais la haine et la recherche des boucs émissaires ne mèneront à rien de bon.

<1400>

Mardi 7 avril 2020

« Avec cette pandémie, la fragilité de notre système nous explose à la figure »
Gaël Giraud

Gaël Giraud est un économiste remarquable et singulier.

C’est d’abord un esprit extraordinairement brillant, selon les critères français :

Après être passé par le lycée Henri IV (Paris), il intègre la rue d’Ulm : l’École Normale Supérieure. Ensuite comme école d’application il choisit l’École Nationale de la Statistique et de l’Administration Economique (ENSAE). Puis à la suite de deux années de service civil au Tchad (1995-1997), il soutient sa thèse de doctorat en mathématiques appliquées (à l’économie) au Laboratoire d’économétrie de l’École Polytechnique et à l’Université Paris-Panthéon-Sorbonne.

Après cela il aurait pu entrer dans une des grandes entreprises françaises pour gagner beaucoup d’argent.

Lui devint prêtre catholique et jésuite.

C’est un humaniste qui regarde notre société avec recul, hauteur et intelligence du cœur.

Deux mots du jour lui ont été consacrés, tous les deux en 2014, tous les deux consacrés au monde bancaire.

D’abord pour fustiger les relations coupables entre l’Etat et le monde bancaire et l’incapacité du gouvernement français sous la présidence Hollande de réaliser ce que ce dernier avait promis, c’est à dire la séparation des activités spéculatives et de la banque de dépôt, au sein du système bancaire : «La collusion entre la haute finance publique et la haute finance privée aujourd’hui, paralyse notre société.»

Ensuite, il avait réagi à l’amende colossale que les Etats-Unis avaient infligé à BNP Paribas, s’étonnant que l’UE soit incapable de faire la même chose à l’égard des banques américaines qui ont joué un rôle délétère au sein de l’Union européenne : « les autorités européennes, grecques, italiennes… pourraient sanctionner Goldman Sachs pour avoir truqué les comptes publics grecs qui ont permis à Athènes d’entrer dans la Zone euro, et JP Morgan pour avoir vendu des prêts toxiques en Italie. »

Dans l’article de Marianne que j’avais cité dans le premier mot du jour, il définissait ainsi sa vie :

« D’abord, je partage la même soupe avec mes compagnons le soir, quoi que je pense du secteur bancaire par ailleurs. Cela permet de penser librement. Ensuite, la vie de partage communautaire est une expérience essentielle des biens communs, au sens de l’économiste Elinor Ostrom : aujourd’hui, nos sociétés redécouvrent les biens communs via Vélib’, Vélo’v, le covoiturage, l’économie de fonctionnalité, etc., et cet apprentissage me paraît décisif pour la transition énergétique. Il induit une transformation radicale de notre rapport à la propriété privée. Eh bien, la vie religieuse occidentale pratique tout cela depuis quinze siècles au moins ! »

Je l’ai d’abord vu et entendu dans l’émission de Frédéric Taddei : « Interdit d’interdire » consacrée aux conséquences économiques de la pandémie.

Je regarde, en effet, l’émission « Interdit d’interdire » sur la télévision d’influence de Poutine « Russia Today » en raison de la qualité des échanges que peut réaliser Frédéric Taddei avec ses invités. Pour le reste je me méfie des informations que je peux trouver sur cette chaîne, tout en ne les rejetant pas systématiquement. Ce n’est ni blanc, ni noir, c’est gris !

Cette émission donnait en première partie la parole à Paul Jorion qui a déjà fait l’objet de mot du jour et qui est certes intéressant mais beaucoup moins didactique et précis que Gaël Giraud.

L’intervention de Gaël Giraud commence à 25:45, et je vous invite à la regarder, elle se trouve derrière ce lien : <Conséquences économiques de l’épidémie>

Après cette émission j’ai trouvé un article du 20 mars de l’OBS qui interviewait Gaël Giraud : « Avec cette pandémie, la fragilité de notre système nous explose à la figure »

Dans cet article, il souligne d’abord la singularité de cette crise :

« Elle est unique. Contrairement au krach boursier de 1929 et à la crise des subprimes de 2008, elle touche d’abord et en son cœur l’économie réelle. L’appareil productif est mis à l’arrêt, les chaînes de valeurs mondiales ralentissent ou sont interrompues, le travail est « en grève » involontaire. Ce n’est pas seulement une crise keynésienne d’insuffisance de la demande, c’est aussi une crise d’offre.»

Et il montre ainsi la vulnérabilité et la fragilité de notre système :

«La pandémie marque l’entrée dans une époque nouvelle, traversée de risques liés au réchauffement climatique et amplifiés par un capitalisme financiarisé qui nous rend extrêmement vulnérables à la finitude du monde.
Tout le monde ne peut pas travailler depuis chez soi. Or nous avons collectivement construit un système dans lequel certains aliments, par exemple, font deux fois le tour de la planète avant d’arriver dans notre assiette. Pour maximiser le profit à court terme, nous avons bâti des chaînes d’approvisionnement à flux tendus selon le principe du « juste-à-temps ». Ces flux sont extrêmement fragiles car il suffit que, le long de la chaîne, une seule société soit à l’arrêt parce que ses salariés sont malades ou refusent de risquer leur vie au travail, pour que la chaîne s’interrompe. Certaines métropoles pourraient en faire la cruelle expérience dans les jours ou les semaines qui viennent avec l’approvisionnement alimentaire.
Un système dans lequel la volatilité des marchés financiers est extrême parce qu’en dépit des avertissements répétés depuis plus de dix ans, nous n’avons mis aucun frein sérieux aux bulles et aux paniques boursières. Dans lequel, pour suivre des dogmes néolibéraux sans fondement scientifique, nous avons sous-doté l’hôpital et privatisé des services publics. Tout cela, nous le savons depuis des années. Aujourd’hui, cette fragilité nous explose à la figure. »

Il montre aussi comment notre système économique et la position dominante d’homo sapiens explique la force et la propagation du virus :

« La destruction écologique à laquelle se livre notre économie extractiviste depuis plus d’un siècle partage avec cette pandémie une racine commune : nous sommes devenus l’espèce dominante de l’ensemble du vivant sur Terre. Nous sommes donc capables de briser les chaînes trophiques de tous les autres animaux (et c’est bien ce que nous faisons, des poissons jusqu’aux oiseaux) mais nous sommes aussi le meilleur véhicule pour les pathogènes. En termes d’évolution biologique, il est beaucoup plus « efficace » pour un virus de parasiter l’humain que le renne arctique, déjà en voie de disparition à cause du réchauffement. Et ce sera de plus en plus le cas à mesure que les dérèglements écologiques vont décimer les autres espèces vivantes. »

Et il revient sur les marchés qu’il a étudiés depuis de nombres années et qui ont conduit à la financiarisation du monde :

« Les marchés financiers, sur lesquels nous tentons de faire reposer notre prospérité depuis plusieurs décennies, n’ont aucunement vu venir la pandémie. Pourtant, celle-ci n’est nullement un cygne noir, elle était parfaitement prévisible : l’OMS avait prévenu que les marchés d’animaux sauvages en Chine présentaient des risques épidémiologiques majeurs. Allons-nous continuer d’entretenir la fiction que les marchés financiers sont la boussole suprême de nos sociétés ?

En outre, depuis trente ans, la globalisation marchande s’est construite sur l’abondance des énergies fossiles, et en particulier du pétrole. Ces énergies réchauffent massivement la planète. Elles ont aussi permis d’étendre les chaînes de production, de rendre négligeable le prix du transport, de délocaliser dans des pays à bas coût, la Chine en premier lieu. Le pétrole est l’ingrédient essentiel grâce auquel Covid-19 s’est transporté en trois mois de Chine en Europe là où le Sras de 2002 avait mis un an. Aujourd’hui, la mise à l’arrêt de l’économie réelle fait chuter le cours de l’or noir. Cette chute a non seulement des effets sur les compagnies pétrolières, mais aussi sur le secteur financier. Énormément d’actifs financiers sont appuyés sur les énergies fossiles.

La fin de la globalisation marchande va sans doute provoquer une réduction massive de l’usage du pétrole pour le transport de marchandises et donc un effondrement de la valeur de certains de ces actifs. Cela ajoute à la panique d’institutions financières assises sur des montagnes de dettes privées (et non publiques) qui ne peuvent être remboursées qu’au prix d’une poursuite de la croissance du PIB. Or, 2020 sera sans doute une année de récession pour la plupart des pays. Beaucoup d’investisseurs ont compris qu’ils risquaient de devenir rapidement insolvables.

[Il faut donc s’attendre] à un krach plus important que celui de 2008, sauf si les Etats réagissent fortement et très vite pour éviter les faillites en chaîne dans l’économie réelle. L’administration Trump a déjà annoncé un effort de près de 1 000 milliards de dollars pour les ménages et les entreprises. La BCE a annoncé un plan de 750 milliards de rachats de dettes. Ce sont les bons ordres de grandeur, mais tout dépendra de la façon dont est utilisé cet argent. Il faut le flécher massivement vers les PME et les ménages. Faire du « quantitative easing for people », ce que nous aurions dû faire déjà en 2009. Sinon, ces sommes, une fois de plus, serviront uniquement à sauver les banques.

Les pays qui oseront dépenser massivement pour leur économie réelle s’en sortiront mieux. Nous sommes « en guerre » ? Alors, il faut comprendre l’étendue des déficits publics auxquels nous devons consentir : le déficit public des Etats-Unis, rapporté au PIB fut de 12 % en 1942, 26 % en 1943, 21 % en 1944, 20 % en 1945. Pour ceux qui resteront attachés au dogme de l’austérité budgétaire (qui n’a pas de fondement économique), la récession qu’ils vont connaître risque de faire passer celle qui a suivi 2008 pour une promenade de santé. »

Il synthétise aussi les leçons de cette pandémie et trace des perspectives qui devraient guider nos gouvernants et nos nations. Il utilise notamment ce concept très fécond « des communs »

[Cette pandémie] nous contraint à comprendre qu’il n’y a pas de capitalisme viable sans un service public fort et à repenser de fond en comble notre manière de produire et de consommer.
Cette pandémie ne sera pas la dernière : le réchauffement climatique promet la multiplication des pandémies tropicales.
En 2016, la Banque Mondiale estimait, par exemple, que la seule résistance aux antimicrobiens pourrait provoquer une perte de 3 % du PIB mondial en 2050.
La déforestation, tout comme les marchés d’animaux sauvages à Wuhan, nous met au contact d’animaux dont les virus nous sont inconnus. Le dégel du pergélisol menace de diffuser des épidémies dangereuses : la grippe espagnole de 1918, l’anthrax… Les élevages intensifs, d’animaux stressés et homogènes, facilitent aussi la propagation des épidémies.

A brève échéance, il va falloir nationaliser des entreprises non viables et, peut-être certaines banques. Mais, très vite, nous devrons tirer les leçons de ce printemps : relocaliser la production, réguler la sphère financière, repenser les normes comptables pour valoriser la résilience de nos systèmes productifs, instaurer une taxe carbone et sanitaire aux frontières, lancer un plan de relance français et européen pour la réindustrialisation écologique, la rénovation thermique et la conversion massive vers les énergies renouvelables…

La pandémie nous invite à transformer radicalement notre mode de socialisation.
Aujourd’hui, le capitalisme connaît le coût de toute chose, mais la valeur de rien, pour reprendre la formule d’Oscar Wilde. Il nous faut comprendre que la véritable source de la valeur, ce sont nos relations humaines et avec notre environnement. A vouloir les privatiser, nous les détruisons et nous mettons à terre nos sociétés tout en supprimant des vies. Nous ne sommes pas des monades isolées, reliées entre elles uniquement par un système de prix abstrait, mais des êtres de chair en interdépendance avec d’autres et avec un territoire. Voilà ce que nous avons à réapprendre.

La santé de chacun concerne tous les autres. Même pour les privilégiés, la privatisation des systèmes de santé est irrationnelle : ils ne peuvent se séparer totalement des plus modestes, ne fût-ce que pour se faire livrer à manger. La maladie les rattrapera donc toujours. La santé est un bien commun mondial et doit être gérée comme telle.

Les communs, remis à l’honneur notamment par l’économiste américaine Elinor Ostrom, ouvrent un espace tiers entre le marché et l’Etat, entre le privé et le public. Ils peuvent nous guider vers un monde plus résilient, à même d’encaisser des chocs comme cette pandémie.

La santé, par exemple, doit être traitée comme l’affaire de tous, avec des niveaux d’intervention stratifiés et articulés. Au niveau local, des communautés peuvent s’organiser pour réagir rapidement, en circonscrivant les clusters comme cela semble avoir été fait avec succès dans le Morbihan contre Covid-19 et, à l’inverse, comme cela n’a pas été fait en Lombardie. Au niveau étatique, il faut un service hospitalier public puissant. Au niveau international, il faut que les préconisations de l’OMS deviennent contraignantes. Rares sont les pays qui ont suivi les recommandations de l’OMS avant et pendant la crise. Nous écoutons plus volontiers les « conseils » du FMI… Le drame actuel montre que nous avons tort.

Ces derniers jours, nous avons vu des communs se constituer : des scientifiques qui, en dehors de tout cadre public ou privé, se sont spontanément coordonnés via l’initiative Opencovid19 pour mutualiser l’information sur les bonnes pratiques de dépistage du virus. La santé n’est qu’un exemple : l’environnement, l’éducation, la culture, la biodiversité sont des communs mondiaux. Il faut inventer des institutions qui permettent de les honorer, de reconnaître nos interdépendances et de rendre nos sociétés résilientes. Certaines existent déjà : Drugs for Neglected Disease Initiative (DNDi) est un magnifique exemple, créé par des médecins français il y a quinze ans, de réseau collaboratif tiers, où coopèrent le privé, le public et les ONG qui réussissent à faire ce que ni le secteur pharmaceutique privé, ni les États, ni la société civile n’arrivent à faire seuls. »

Et de manière plus immédiate, il nous montre ce que cette crise peut dévoiler :

« Elle nous délivre du narcissisme consumériste, du « je veux tout, tout de suite ». Elle nous ramène à l’essentiel, à ce qui compte « vraiment » : la qualité des relations humaines, la solidarité. Elle nous rappelle, aussi, à quel point la nature est importante à notre santé mentale et physique. Ceux qui vivent confinés dans un 15 m2 à Paris ou à Milan le savent déjà… Le rationnement qui s’installe sur certains produits nous rappelle la finitude des ressources. Bienvenue dans le monde fini !  Pendant des années, les milliards dépensés en marketing nous ont fait confondre la planète avec un supermarché géant où tout serait indéfiniment à notre disposition. Nous faisons brutalement l’expérience du manque »

Gaël Giraud est le contraire d’un naïf, il sait que des forces sont à l’œuvre pour aggraver le mal, utiliser cette crise pour surenchérir dans certaines voies délétères

« Je pense qu’un certain romantisme « collapsologique » va être vite tempéré par la vision de ce que signifie, dans la configuration actuelle, l’arrêt brutal de l’économie : le chômage, la ruine, les vies brisées, les morts, la souffrance au quotidien de ceux chez qui le virus laissera des traces à vie. Dans le sillage de l’encyclique « Laudato si » du Pape François, je préfère espérer que cette pandémie sera l’occasion de réorienter nos vies et nos institutions vers une sobriété heureuse et le respect de la finitude.

Le moment est décisif : on peut craindre ce que Naomi Klein a baptisé la « stratégie du choc
». Il ne faut pas que, sous prétexte de soutenir les entreprises, certains gouvernements affaiblissent encore davantage le droit du travail. Ou qu’ils en profitent pour resserrer encore la surveillance policière des populations. Ou que le commerce en ligne finisse de tuer les magasins de proximité. Encore moins que les achats d’armes par certains gouvernements servent à contraindre les salariés modestes à risquer leur vie pour ne pas interrompre les chaînes d’approvisionnement des plus privilégiés. »

Si vous lisez des informations qui viennent de Chine, des États-Unis et du Canada vous constaterez qu’on parle partout de relance de l’économie, mais de relance dans l’économie carbonée et de diminuer les contraintes écologiques que les prises de conscience ont permis de mettre en œuvre, faiblement mettre en œuvre.

Le plus probable est que tout recommence comme avant et peut être même en pire en prétextant l’urgence du chômage et de la baisse du niveau de vie.

Dans sa conclusion il essaie une interrogation géopolitique :

« Ce que l’on peut dire, c’est que le coronavirus exacerbe le bras de fer entre la Chine et les Etats-Unis. La propagande chinoise s’efforce d’instaurer l’idée que le pays a su stopper la pandémie et semble vouloir faire bénéficier le reste du monde de son expérience. Pékin a surtout à se faire pardonner d’être à l’origine du problème : les services publics chinois ont dissimulé l’épidémie pendant plus d’un mois avant de prendre la mesure de sa gravité. Reste que cette pandémie peut devenir pour la Chine ce que fut la Seconde Guerre mondiale pour les Américains : le moment d’un basculement géopolitique et d’une prise de leadership mondial. Surtout si l’économie des Etats-Unis devait connaître une très dure récession.

Dans les pays occidentaux, on entend d’ailleurs une petite rengaine valorisant l’autoritarisme chinois. « Et si nos démocraties étaient mal armées ? Trop lentes ? Engluées dans les libertés individuelles ? » Cette antienne se fredonnait déjà avant la pandémie et me semble très dangereuse. La Chine est un pays totalitaire. La pandémie a-t-elle atteint le Xinjiang ? Sur le million de Ouïgours qui y vivent en camp de « rééducation », combien ont été touchés ? Combien survivront à la prochaine pandémie ?

Certains se demandent si, pour conserver leurs privilèges, ce ne serait pas le moment de basculer du laisser-faire vers l’autoritarisme (néolibéral).
Ce serait suicidaire. Comme l’écrivait déjà La Fontaine à propos de la peste : « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. » Sacrifier l’âne innocent ne sert à rien et relève d’un paganisme médiéval. Il faut éviter la peste, c’est la seule attitude rationnelle pour tout le monde. »

Il y a comme toujours dans les réflexions qui ont du sens, plus de questions que de réponses.

L’avenir n’est pas écrit.

Nous ne pouvons certainement pas avec nos faibles moyens changer radicalement le monde. La tentation de la « tabula rasa » est d’ailleurs dangereuse, les expériences passées nous conduisent à beaucoup de prudence devant les doctrines qui nous promettent de tout reconstruire à partir d’une page blanche.

Je pense cependant que chacun de nous a un rôle, même minuscule, à jouer dans cette partition.

Pour ce faire il faut tenter de comprendre les forces qui sont à l’œuvre, se prémunir des solutions magiques et miraculeuses et accepter plus de sobriété comme nous y invitent les questions de Bruno Latour du mot du jour d’hier.

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Vendredi 27 septembre 2019

« Ainsi, là où règne la quantité, il ne sera plus question de qualité. Là où le nombre est roi, le verbe se réduira au code. Là où plus rien n’a de valeurs, tout a un prix »
Anne Dufourmantelle

Dans la suite du mot du jour d’hier et des recherches attenantes je suis tombé sur la dernière chronique d’Anne Dufourmantelle dans Libération.

L’intelligence et la sensibilité qu’elle manifeste dans cette courte chronique m’ont subjugué.

Elle est décédée le 21 juillet 2017, cette chronique date du 22 juin 2017.

Vous la trouverez derrière ce le lien <Les-points sur les QI>

Au départ, il y a les réflexions de Laurent Alexandre, co-créateur de doctissimo en 2000. Mais aujourd’hui il est surtout connu pour ses essais et conférences sur l’intelligence artificielle et le transhumanisme.

J’avais consacré en 2017 un <mot du jour> à son analyse sur l’intelligence artificielle qui va constituer un bouleversement considérable et auquel il faut, selon lui, s’adapter rapidement ce que nous ne faisons pas pour l’instant.

Il avertit des dangers pour mieux nous inciter à adhérer à l’évolution en cours pour ne pas être dépassé, « largué » en langage courant.

Anne Dufourmantelle l’avait entendu affirmer à la radio : «La démocratie ne pourra pas survivre à des écarts de QI. La Sécurité sociale devra rembourser les opérations pour augmenter le cerveau

A cette affirmation elle réplique immédiatement :

« En une seule des prophéties dont il a l’habitude, trois contrevérités sont assénées sur le ton de la certitude.
Premièrement, le QI serait la référence absolue en matière d’intelligence.
Deuxièmement, la médecine doit transformer le corps de façon à faire correspondre les individus aux nouvelles normes que ces progrès instituent.
Troisièmement, pour éviter les inégalités que ne manquerait pas de susciter la mise en circulation de ces nouvelles normes, la Sécurité sociale doit se préparer à venir en aide aux nouveaux infirmes que ces dernières, en fait, «produisent». »

Je n’ai pas retrouvé l’émission de radio évoquée par Anne Dufourmantelle, mais j’ai retrouvé cette interview publiée, sur le site du Figaro, le 13/06/2017 soit 9 jours avant l’article que je souhaite partager : «Bienvenue à Gattaca deviendra la norme». Dans cette interview, il explique

« On ne sauvera pas la démocratie si nous ne réduisons pas les écarts de QI. Des gens augmentés disposant de 180 de QI ne demanderont pas plus mon avis qu’il ne me viendrait à l’idée de donner le droit de vote aux chimpanzés.

Il va falloir parler QI ce qui n’est pas simple tant le sujet est politiquement chaud. Ne vous y trompez pas: le tabou du QI traduit le désir inconscient et indicible des élites intellectuelles de garder le monopole de l’intelligence à une époque où elle est de plus en plus le moteur de la réussite et du pouvoir: cela est politiquement et moralement inacceptable »

Et contrairement au journaliste qui lui rétorque : « L’homme ne se réduit pas à son cerveau. Il est aussi sensibilité et vie intérieure. » il considère :

« Vous avez à mon sens tort, l’homme se réduit à son cerveau. Nous sommes notre cerveau. La vie intérieure est une production de notre cerveau. L’Église refuse encore l’idée que l’âme soit produite par nos neurones, mais elle l’acceptera bientôt comme elle a reconnu en 2003 que Darwin avait raison, 150 ans après que le pape déclare que Darwin était le doigt du démon. C’est d’ailleurs indispensable si les chrétiens veulent participer aux débats neurotechnologiques qui sont clé dans notre avenir. Jusqu’où augmente-t-on notre cerveau avec les implants intracérébraux d’Elon Musk? Jusqu’où fusionne-t-on neurone et transistor? Quel droit donne-t-on aux machines? L’émergence de nouvelles créatures biologiques ou électroniques intelligentes a des conséquences religieuses: certains théologiens, tel le révérend Christopher Benek, souhaitent que les machines douées d’intelligence puissent recevoir le baptême si elles en expriment le souhait. Les NBIC posent des questions inédites qui engagent l’avenir de l’humanité. »

On comprend donc mieux la référence du titre de l’article à <Bienvenue à Gattaca>, film de science-fiction sorti en 1997. Qui présente une société dans laquelle on pratique l’eugénisme à grande échelle.

Mais ce que je trouve le plus pertinent ce sont ces mots d’Anne Dufourmantelle :

« Depuis quelques années, la doctrine transhumaniste trouve un écho complaisant dans les médias sans que jamais y soit explicitée sa teneur scientiste, ultralibérale et in fine eugéniste. Séduisante parce que relevant de la fantasmagorie de science-fiction, intimidante parce que placée sous le sceau du progrès des neurosciences et du génie génétique, cette idéologie fonctionne comme toutes les doctrines à ambition messianique : au nom d’un avenir que l’on qualifie d’inéluctable, elle prône la mise en place d’un monde visant à le prévenir mais qui, en réalité, le produit.

Aucun fanatisme religieux n’est allé aussi loin que le transhumanisme puisqu’il prône l’avènement d’un homme nouveau n’ayant pas seulement assimilé ses dogmes mais allant jusqu’à les incarner en transformant son corps de manière à ce qu’il corresponde au nouvel ordre qu’il met en place.

L’immortalité, le corps augmenté… autant de leitmotivs millénaristes remis au goût du jour du struggle for life [lutte pour la vie] capitaliste.

Avant de chercher à «augmenter» son corps, ne faudrait-il pas se demander si chacun vit pleinement la magie de ce qu’il est ?

Avant d’aspirer à l’immortalité, ne devrait-on pas permettre à chacun de vivre une vie pleine et choisie ?

Les technolâtres invoquent la raison d’être de la médecine qui serait de tout temps intervenue sur l’homme pour remédier à ses maux.

Argument fallacieux. Il s’agit justement, avec le transhumanisme, de toute autre chose que de médecine. Il s’agit d’une maintenance technologique qui considère le corps comme une machine en panne ou poussive à perfectionner.

Guérir, soigner, corriger, n’est pas conditionner, programmer, transformer.

Comme l’écrit Mathieu Terence, auteur d’un bref livre qui révèle la vérité de ce discours totalitaire (« Le transhumanisme est un intégrisme », le Cerf, 2017), le transhumaniste est en effet le self made man absolu. Il va jusqu’à se construire une vie artificielle capable de fournir les performances que notre monde artificiel attend de lui.

Ainsi, là où règne la quantité, il ne sera plus question de qualité. Là où le nombre est roi, le verbe se réduira au code. Là où plus rien n’a de valeurs, tout a un prix.

L’intelligence est réduite à une performance logique, au comportement correspondant le mieux à une consigne. Oubliées l’imagination, la sensibilité, la mémoire et leurs infinies combinaisons. C’est dans cette perspective cynique qu’il faut entendre l’éloge du QI du docteur Alexandre spécialiste de la question s’il en est puisque urologue de formation. Celui qui confond QI et intelligence confond la palette du peintre avec le tableau.

Cette confusion entre les qualités d’un être et ses performances est bien le fait de notre époque où l’approche économique (rentable, comptable) prime sur toute autre, y compris sur ce que le vivant a de plus précieux. Ne parle-t-on pas aujourd’hui d’élèves de maternelle à «haut potentiel» ainsi que toutes les DRH du monde le font de certains membres d’une entreprise. L’évaluation est devenue tyrannique, un outil de management incontournable, un mot d’usage public qui sert insidieusement la dévaluation, le contrôle des individus et à la délation. Il s’agit de savoir plaire, et non de savoir. Il y avait la servitude volontaire, il y aura de plus en plus la volonté de servitude. »

Avec des mots simples, Anne Dufourmantelle rappelle l’essentiel et dénonce la folie de ceux qui veulent créer « homo deus ».

Une femme, une intellectuelle profonde et visionnaire.

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