Lundi le 9 mars 2026

« Et j’ai pensé que la seule manière d’en sortir était non pas de raconter ce que les autres m’avaient fait, mais de raconter ce que nous avions fait aux autres. »
Wajdi Mouawad

Les échos du monde ne sont que violence. Les médias et les réseaux sociaux insistent évidemment sur tout ce qui est chaos, dérèglement, déchainement et explosion de sauvagerie, pour des motivations de profit et d’audience.

Ils passent ainsi sous silence tous les actes et gestes des humains qui par milliards, tous les jours, aident, soignent, protègent, nourrissent  d’autres humains qui sont des enfants, des êtres en faiblesse, des malades ou tout simplement des personnes ayant besoin d’être soutenu, sans compter tous ces échanges qui constituent simplement des manifestations d’intelligence et d’humanité.

Les chaines d’information en continu, au milieu de quelques analyses pertinentes et beaucoup de vacuité font tourner en boucle les mêmes courtes vidéos montrant l’explosion des bombes, des incendies gigantesques de Téhéran ou d’ailleurs.

Sur ce monde en plein dérèglement, des hommes politiques, des polémistes, des intellectuels se déchirent, ne savent plus échanger que par l’invective, traitant toute personne ayant un avis différent du sien, d’ennemi. Nous ne savons presque plus dialoguer, c’est à dire écouter l’autre, essayer de le comprendre et tenter de trouver les points sur lesquels nous sommes d’accord. La tactique n’est pas celle là : on ne cherche pas à comprendre mais à répondre, on ne cherche pas les points d’accord mais de désaccord en les amplifiant et en accusant l’autre des pires arrière pensées et souvent on s’enfonce dans le déni de la réalité.

C’est pourquoi j’ai regardé avec beaucoup d’intérêt, l’émission de « la Grande Librairie » du 4 mars 2026 qui avait pour exergue la question suivante : Et si dans un monde de plus en plus polarisé, on essayait de dialoguer ?

Je n’ai pas été déçu : Agnès Desarthe, Maryse Burgot, Yasmina Khadra et Joann Sfar ont su éclairer cette question par leur intelligence et leur humanisme. Mais le moment de grâce fut atteint quand  l’écrivain et homme de théâtre Wajdi Mouawad a pris la parole et expliqué ce qu’il avait compris de son expérience de vie. Wajdi Mouawad est libanais, il a vécu la terrible guerre civile du Liban entre 1975 et 1990, pendant laquelle les communautés religieuses libanaises se sont entretuées. On estime le nombre de morts de cette guerre de 15 ans entre 150 000 et 250 000, dans un pays de moins de 6 millions d’habitants.

Le bus à Ain El Remmaneh en 1975

Ce pays issu de la décomposition de l’empire Ottoman à la fin de la première guerre mondiale avait pour ambition de faire vivre ensemble, dans la paix et la prospérité, des dizaines de communautés religieuses. Cela a fonctionné entre son indépendance en 1943 et la fin des années 60, on parlait de la « Suisse du moyen Orient ». Mais l’arrivée massive de réfugiés palestiniens suite au massacre de « septembre noir » (septembre 1970) que l’armée de Hussein de Jordanie a perpétré contre eux a déstabilisé le fragile équilibre du Liban. Les tensions dégénèrent le 13 avril 1975 qui commence par l’attaque d’une église chrétienne maronite par les fedayins palestiniens immédiatement suivie de l’attaque d’un bus de combattants palestiniens par les phalangistes chrétiens. Ce dernier épisode est connu sous le nom du « massacre du bus de Beyrouth ».

Wajdi Mouawad avait 7 ans lors de ce massacre. Il faisait partie de la communauté chrétienne maronite, sa famille était proche des milices dirigées par la famille Gemayel et qu’on appelait les phalangistes libanais. Ce sont eux qui ont commis « le massacre de Sabra et Chatila »  contre des réfugiés palestiniens, du 16 au 18 septembre 1982. A cette date, Wajdi Mouawad ne se trouve plus dans son pays natal qu’il a quitté en 1978, à l’âge de dix ans, pour fuir la guerre civile. Sa famille émigre, en France, à Paris, puis au Québec dans la ville de Montréal en 1983 et il acquière la nationalité canadienne. Mais quand Augustin Trapenard lui pose la question :

« Vous qui avez fui la guerre civile au Liban, quel massacre vous hante ? »

Cadavres de réfugiés palestiniens s’entassant dans le camp de Chatila, à Beyrouth au Liban, après le massacre du 16 au 18 septembre 1982 par des milices libanaises chrétiennes

La réponse de Wajdi Mouawad est immédiate, il s’agit de Sabra et Chatila. Mais ce qui est le plus saisissant, c’est l’ambiance dans laquelle il vivait au Liban  :

« Le massacre de Sabra et Chatila. C’est un massacre que j’aurais pu faire. Si j’avais été un peu plus âgé. Ce massacre perpétré par les milices chrétiennes maronites qui sont les milices de ma communauté, des milices auxquelles j’ai rêvé d’appartenir quand j’étais enfant.
Je les voyais. Je nettoyais leurs kalachnikovs. Enfant, on nettoyait leurs kalachnikovs et ils nous payaient en balles qu’on collectionnait. C’était des balles non tirées. C’était le rêve, la milice. […] On est parti.
Si je n’étais pas parti, si j’avais été plus âgé…
Il y a quelques « si » mais ils ne sont pas absurdes.
Et j’aurais pu à la mort de Bachir Gemayel qui était une sorte d’icône […], j’aurais pu rentrer dans les camps. Et la question que je m’étais posé c’est : si j’étais rentré dans les camps quel massacreur j’aurais été ?
Ils [les phalangistes] pouvaient faire ce qu’ils voulaient. Ils ont fait ce qu’ils ont voulu pendant 2 jours et 3 nuits, avec l’armée israélienne qui entourait les camps et qui éclairait les massacres la nuit. […] »

Comment expliquer cette violence ?

Cette violence s’inscrit dans le récit dans lequel chaque communauté s’enferme. Chaque communauté trouvera toujours un évènement fondateur dans lequel elle a été victime et dans lequel elle puise la force de sa haine pour infliger à l’autre une violence qui lui permettra de revendiquer aussi son statut « effroyable » de victime.

« J’ai grandi dans une famille qui, pendant toute mon enfance, m’a fait entendre que nous étions la victime, que nous avons été massacrés par les Druzes, volés par les Palestiniens qui nous ont volé notre terre…J’ai grandi, enfant, avec la conviction que nous étions la victime.

Grâce à l’exil, grâce à l’école, à l’éducation, grâce à des artistes, grâce à la diaspora où je me suis retrouvé avec des Druzes et j’ai commencé à me dire : Mais nous qu’est ce qu’on leur a fait ?

Et, je me suis rendu compte que peut être dans l’Histoire du Liban, en tout cas, si on veut arriver à une réconciliation.
Comment dire cela ?
Il n’y a rien de plus effroyable que d’être une victime. Il n’y a rien de plus effroyable que d’être une victime !
Et il n’y a rien de plus agréable que de tenir le rôle de la victime. […] Je voulais vraiment me sortir de ce piège-là. Et j’ai pensé que la seule manière d’en sortir était non pas de raconter ce que les autres m’avaient fait, mais de raconter ce que nous avions fait aux autres. »

On attribue à Leon Tolstoï cette phrase « Si vous ressentez de la douleur, vous êtes vivant, si vous ressentez la douleur des autres, vous êtes un être humain.
». C’est à ce prix que la Paix est possible en osant le pardon. Wajdi Mouawad parle de son art, de sa quête :

« Le pardon c’est un Everest. C’est peut-être une promesse qui consiste à dire à l’autre : contre toi je n’userai pas de ma position de victime. Mais entre toi et moi je mettrai de la parole. […]

Pour moi, étant donné la guerre civile du Liban, une guerre épouvantable, c’est arriver à témoigner de l’ennemi.

C’est de faire de mon ennemi, mon héros. Et de bouleverser le public par la figure de l’ennemi. Donc pour moi ne pas raconter ce que l’ennemi m’a fait … Si je raconte combien les druzes nous ont massacrés, tous les libanais de confession chrétienne maronite vont être super contents. Mais ce n’est pas cela le rôle de l’art.

Il y a cette phrase de Kafka, que j’ai lue quand j’avais 17 ans, elle m’avait frappé, mais je ne l’ai pas comprise : « Dans ton combat contre le monde, seconde le monde. » Cela veut dire : met toi du côté de l’ennemi et raconte ce que tu lui as fait.

Alors on me dit mais nous ?

Je réponds : tout ce que je peux espérer, c’est que l’ennemi fasse la même chose que moi et que lui raconte ce qu’il nous a fait, à nous.
J’ai l’impression que c’est à l’endroit là que peut s’élaborer petit à petit, une reconnaissance des douleurs, des fracas pour arriver à quelque chose d’incommensurable qui est le mot qui n’existe pas et qui pourra devenir le bon. »

Alors vous direz : c’est quoi cette utopie, cette vision hors sol quand on voit les vidéos publiées sur le site de la Maison blanche qui font l’apologie de la force brutale et de la destruction de l’ennemi, quand on entend s’exprimer les responsables des Etats-Unis, d’Israël, de l’Iran et du Hezbollah ?

Je ne sais quoi vous dire…Les chemins de l’humanité n’ont jamais été facile et probablement faut-il pour commencer d’essayer de faire une part de chemin dans nos cœurs et de retrouver la voie du dialogue.

Théâtre de la Colline

Lorsqu’un homme aussi estimable que le philosophe Michel Feher dit dans son entretien à « Médiapart » qu’il n’y a que deux possibilités, deux camps, celui des fascistes et celui des antifascistes, il ne suit pas cette voie, il gravit le chemin dangereux de la recherche de l’ennemi. Et quand il définit l’antifascisme comme « une chose assez simple : incarner tout ce que les fascistes détestent », il se complait dans une vision binaire qui n’a comme issue que l’affrontement. Je ne rejette pas tout ce que peut dire cet homme que je requalifie d’estimable mais sur les deux points évoqués je trouve plus fécond la vision de Wajdi Mouawad.

Ce dimanche 8 mars, Wajdi Mouawad achevait son mandat de dix ans comme directeur du Théâtre National de la Colline. Je l’avais déjà cité lors des mots du jour du confinement : «C’est la bonté qui est la normalité du monde car la bonté est courageuse, la bonté est généreuse et jamais elle ne consent à être comme une embusquée, qui, à l’arrière vit grâce au sang des autres