Le 23 février 1766, la Lorraine est devenue française, c’est ce qu’on lit dans les livres d’Histoire.
Pourquoi est-elle devenue française ?
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Il y a d’abord le récit au premier degré, celui qui répond simplement aux questions, de sorte que tout le monde peut raconter l’histoire rapidement à ses amis, à ses enfants et même être brillant dans des quizz d’Histoire.

Cette première réponse est donc : La Lorraine est devenue française le 23 février 1766 parce que ce jour-là est mort le duc Stanislas Leszczynski, duc de Lorraine et qu’un traité avait prévu qu’à la mort du duc, le duché de Lorraine serait rattaché directement à la Couronne de France.
Stanislas Leszczynski avait à cette date 88 ans. Un lecteur négligent pourrait donc conclure, qu’à la fin du XVIIIème siècle, c’était un âge très avancé et que ce brave duc est mort de vieillesse.
L’amateur de la petite histoire ne s’en contentera pas et demandera : Comment est mort Stanislas Leszczynski ?
Le duc de Lorraine vivait à la fin de sa vie dans son château de Lunéville. En février 1766, il faisait froid et le duc habillé d’une chaude robe de chambre s’est trop approché d’un feu de cheminée opulent : son vêtement a pris feu. Il mourut une dizaine de jours après, son agonie s’acheva le 23 février 1766.
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Des historiens en herbe, ne se contenteront pas de ce récit de premier degré qui raconte l’histoire des rois, des ducs et consorts. Ils poseront une deuxième question : Pourquoi était-il prévu qu’à la mort du Duc, le roi de France s’empare de la Lorraine ?
A ce stade, il faut un peu plus d’attention parce cette histoire-là, est un peu plus compliquée.
Longtemps, la Lorraine fait partie du Saint Empire romain germanique.
2.1
Toute la Lorraine ?
Non, plus depuis la Paix de Westphalie en 1648 qui avaient mis fin à la guerre de Trente ans.

A l’issue de ces traités, les trois villes libres de Metz, Toul et Verdun furent retirées au Saint Empire et donnés à la France qui en fit la province des Trois Evêchés.
Mais ce récit est aussi biaisé et ne correspond qu’à une partie de la réalité. En effet, la France occupe ces 3 villes depuis 1552. Car le 15 janvier 1552, le roi de France Henri II signe, au château de Chambord, « le traité de Chambord » avec trois princes protestants allemands : l’électeur Maurice de Saxe, Jean-Albert Ier de Mecklembourg-Schwerin et Guillaume IV de Hesse-Cassel.
Ce traité prévoit qu’en échange du soutien du roi de France contre l’empereur, il obtient le droit d’occuper les Trois-Évêchés (Metz, Toul, Verdun), qui étaient alors des villes libres du Saint-Empire romain germanique. Les Français prennent militairement ces villes la même année.
Les juristes disent alors que bien que contrôlées de facto par la France, ces villes restent de « jure » sous la souveraineté du Saint-Empire. Le traité de Westphalie (plus précisément le traité de Münster, qui fait partie des accords de Westphalie) confirme la possession française des Trois-Évêchés. On peut donc dire que le traité de Munster régularise une situation qui existait depuis 96 ans.
2.2
L’historien qui ne se contente pas des récits simples se demandera ce que fut la guerre de trente ans ?
Le cœur de la guerre de Trente ans (1618-1648) fut l’affrontement entre les princes allemands protestants contre l’empereur Charles Quint catholique. Ce conflit qui s’étendit peu à peu à l’ensemble des états européens fut une première « guerre civile européenne » qu’on peut qualifier de catastrophe humanitaire.
Selon l’historiographie moderne, on estime que cette guerre mena à une perte entre 4 et 7 millions de morts (militaires et civils) pour l’ensemble de l’Europe.
Et si on tente de rapprocher cette hécatombe de la population concernée on peut dire que cette guerre a principalement touché le Saint-Empire romain germanique, où la population était estimée entre 15 et 20 millions d’habitants au début du conflit en 1618. Et si l’on élargit à toute l’Europe impliquée (incluant des régions comme la Bohême, la France, les Pays-Bas, la Suède, etc.), les chiffres totaux pourraient atteindre 50 à 60 millions d’habitants pour l’Europe dans son ensemble au début du XVIIe siècle. Près de 10% de la population européenne est morte lors de cette guerre. Cette proportion est pire pour l’Europe que la seconde guerre mondiale qui, il est vrai n’a duré que 6 ans…
La guerre de trente ans conduisit à des alliances étranges : Le roi catholique français s’allia aux princes protestants contre l’empereur catholique. Les traités de Westphalie mirent un terme à l’ambition impériale de Charles Quint de régir en monarque absolue toutes les principautés allemandes. Même si en Histoire les choses sont toujours plus compliquées qu’on les raconte, on va parler à partir de ces traités du système westphalien qui dans la théorie crée des états indépendants avec des frontières inviolables et une souveraineté qui signifie qu’à l’intérieur de cet Etat, seul le gouvernement et à l’époque le roi ou le prince avait le droit de décider des règles, de la loi, de la justice et en 1648 de la religion de l’Etat qui était celle du prince régnant.
Et c’est donc les princes protestants allemands qui permirent à la France d’acquérir officiellement les trois évêchés.
2.3
Mais finalement comment se fait il que le reste de la Lorraine, en dehors des 3 évêchés, fut attribué à un duc dont le suffixe du nom indique son origine polonaise et dont le successeur lors de son décès en 1766 sera le Roi de France ?
L’origine provient de ce qu’on a appelé « La guerre de la Succession de la Pologne » (1733-1738). Le roi de Pologne est élu par la Diète polonaise qui rassemble la noblesse du pays. Stanislas Leszczynski est ainsi élu roi de Pologne en 1704.
Mais la Pologne intéresse beaucoup ses voisins, elle les intéressera tellement qu’elle fut engloutie en 1795 par les trois empires russes, autrichiens et prussiens jusqu’à sa renaissance à la fin de la première guerre mondiale.
En 1709, Stanislas Leszczynski est déchu par le Prince-Électeur de Saxe, Fréderic Auguste, du Saint Empire romain germanique. Mais à la mort de ce dernier, en 1733, la diète polonaise réélit Stanislas Leszczynski, roi de Pologne plutôt que l’autre candidat : le fils du Prince Electeur de Saxe.
Cette élection ne convient pas à la tsarine de Russie Anna Ivanovna et à l’empereur d’Allemagne Charles VI de Habsbourg qui envoient des troupes contre le roi élu. Mais, par les mystères des alliances, Stanislas a su faire épouser, en 1725, sa fille Marie par le roi de France, Louis XV.
Le roi Louis XV entra donc en guerre contre la Russie et l’empereur d’Allemagne. En 1733–1734, la France occupe militairement la Lorraine pour affaiblir l’Autriche et soutenir Stanislas, il prépare ainsi l’annexion future..
Au bout de 5 ans, la guerre coutait trop cher aux yeux du roi de France qui convainquit son beau-père de renoncer au trône de Pologne et d’accepter en contrepartie le duché de Lorraine, en viager. C’est ainsi que Louis XV négocia avec ses ennemis la fin de cette guerre sans vainqueur et pu signer le 18 novembre 1738, le traité de Vienne.
Ce traité a été désigné par certains esprits taquins : le jeu des chaises musicales
- Le candidat de la tsarine et de l’empereur allemand, fils du précédent roi, devient roi de Pologne sous le nom d’Auguste III.
- En contrepartie, Stanislas obtient le duché de Bar et de Lorraine que la France convoitait depuis plusieurs décennies. Mais ces duchés reviendront à la couronne de France après son décès. La France ne fait pas la guerre que pour plaire à une famille par alliance mais pour agrandir son, territoire.
- Pour compenser la perte de ce territoire, le Saint empire germanique obtient le grand-duché de Toscane qui était disponible et qui sera donné à François de Lorraine, le gendre de l’empereur, époux de Marie-Thérèse dont je parlerai plus loin.
- L’infant don Carlos d’Espagne, qui revendiquait des droits sur le grand-duché de Toscane, obtient la Sicile et Naples, qui vont former le royaume des Deux-Siciles.
- Et enfin, le roi de France consent à ce que l’empereur Charles VI de Habsbourg qui n’a pas de fils, transmette le patrimoine des Habsbourg et le trône d’Autriche, de Hongrie et de Bohème à sa fille Marie-Thérèse qui deviendra la mère de Marie Antoinette, épouse de Louis XVI.
Et voilà pourquoi à la mort de Stanislas Leszczynski, la Lorraine devint officiellement française.
Mais en réalité, la Lorraine était française depuis le traité de Vienne car le 30 septembre 1736, Stanisłas signe une déclaration par laquelle il renonce au trône polonais et en échange d’une rente annuelle, laisse au roi de France et à ses représentants le soin d’administrer les duchés de Lorraine et de Bar et d’y percevoir les impôts. Stanisłas peut nommer aux bénéfices, emplois et offices mais il ne peut le faire que de concert avec Louis XV. Le roi est également libre de placer ses troupes en Lorraine.

Stanislas s’investit dans les arts, l’architecture et le social. C’est lui qui décida, au centre de Nancy, de la construction entre 1751 et 1755 de ce qui allait devenir « La Place Stanislas ». Ce nom lui fut attribué en 1831.
Si vous voulez en connaître davantage sur Stanislas Leszczynski, un homme imprégné de la philosophie des Lumières « Stanislas Leszczynski ».
Il y aussi cette petite video qui retrace son parcours au château de Lunéville : « Le roi Stanislas Leszczynski et le château de Lunéville »
Il y aurait encore tant de questions à poser pour expliquer mieux l’Histoire, sans jamais complètement y parvenir.
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Mais j’esquisserai, pour finir, un troisième niveau : C’est quoi la Lorraine ?
La Lorraine est issue de la Lotharingie. Ce qui nous ramène à la succession de Charlemagne, empereur des Francs qui sont des germains. Charlemagne est un empereur revendiqué à la fois par les allemands et par les français. Rappelons cependant que sa capitale se trouvait à Aix la Chapelle qui s’appelle désormais Aachen, ville allemande de 250 000 habitants, située dans le Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie et le district de Cologne.

En réalité, il ne s’agit pas directement de la succession de Charlemagne mais de son fils Louis Ier le pieux mort en 840. Ses trois fils survivants se disputent l’héritage. Ils vont parvenir lors du Traité de Verdun en 843 à se partager l’empire.
A Lothaire, l’ainé, la partie centrale dont la capitale et le titre d’empereur. Cette partie centrale prendra pour nom Lotharingie directement inspiré par le nom de Lothaire. La Lotharingie est beaucoup plus vaste que la Lorraine.
L’Ouest de l’empire va être attribué à Charles le Chauve. C’est à la suite de ce traité que cette zone géographique, à l’ouest de l’empire de Charlemagne, appelée « Gaule » depuis plus de mille ans est désignée désormais sous le nom de « Francie occidentale », qui donnera le terme « France » ultérieurement.
L’est de l’empire sera attribué à Louis le germanique. Sur ce territoire appelé d’abord la Francie orientale, se développeront les états allemands, puis le saint empire romain germanique, puis l’état unifié d’Allemagne.
La partie centrale, la Lotharingie sera le terrain de lutte des deux royaumes situés des deux côtés et bientôt du Royaume de France et du Saint Empire romain germanique.
Le Saint-Empire romain germanique est créé en 962 par le couronnement d’Otton Ier.
La Lotharingie avait été scindé trois ans auparavant, en 959, en un duché de Basse-Lotharingie (Pays-Bas entre Meuse et Rhin) et un duché de Haute-Lotharingie, la future Lorraine.
Et c’est donc cette Lorraine qui évolua dans ses frontières qui au cours des siècles va être disputée entre la France et les diverses représentations de l’entité germanique. Cette histoire remonte donc à loin et montre que la Lorraine a pendant longtemps était au centre de la rivalité entre la France et l’Allemagne.
En conclusion, je voudrais simplement rappeler qu’en Histoire « les choses sont toujours plus compliquées que ça » comme s’appelle l’excellent podcast consacré à l’Histoire par Jean-Christophe Piot et que vous pouvez trouver sur toutes les plates formes de podcast et aussi derrière ce lien : « C’est plus compliqué que ça »
Je pense que cette évidence devrait conduire à beaucoup d’humilité et nous prémunir de toute explication simple devant des situations fruits de L’Histoire complexe.
Pour écrire ce mot du jour, je me suis inspiré de mes souvenirs et des sources suivantes :
