Jeudi 21 mai 2026

« Prononcez la phrase « Allah akbar » dans n’importe quelle rue du monde occidental et regardez la terreur qu’elle provoque. »
Leïla Slimani « Assaut contre la frontière » page 49 (Gallimard, 2026)

Leïla Slimani dans « Assaut contre la frontière » parle de son rapport douloureux avec la langue arabe qu’elle ne parle pas et dont elle dit pourtant qu’il s’agit de sa langue, la langue de son pays maternel.

Mais c’est une phrase particulière de cet ouvrage qu’Alain Finkielkraut a cité pour introduire l’émission de « Répliques » qu’il a consacré à « La Question de l’Islam ».

Je sais qu’Alain Finkielkraut est honni par un grand nombre de personnes de gauche qui dénoncent ses obsessions d’une France du passé dans laquelle la langue française était, selon lui, sacralisée et dans laquelle la société française lui semblait plus harmonieuse.

Je ne défendrai pas ici, sa vision souvent pessimiste de la France d’aujourd’hui. Mais, en revanche, je défendrai avec enthousiasme et ferveur la qualité et l’intérêt de son émission « Répliques » dans laquelle il invite des personnes qui sont d’avis opposés mais qui sont capables de s’écouter et de débattre.

Débattre qui signifie, comme on le sait, parler ensemble sans se battre. J’avais écrit en 2021, un mot du jour à ce sujet : « Débattre est un verbe qui désigne ce qu’il faut faire pour ne pas se battre ! »

Je vous invite donc à écouter cette émission du 28 mars 2026 « La question de l’islam » dans laquelle il a invité deux personnes Ghaleb Bencheikh et Ferghane Azihari qui ont débattu, ont trouvé quelques points d’accord, beaucoup de points de désaccord et qui permettent ainsi à tous celles et ceux qui écoutent ce débat de se poser des questions, des meilleures questions que celles qu’ils se posaient jusqu’à là et peut être même de se faire une opinion plus fondée sur ce sujet sérieux.

Parce que, oui, le mot « Islam » est devenu tabou dans la France de gauche et l’explication commode pour la France de l’extrême droite et des suprémacistes chrétiens de la plus grande part des problèmes de la société française.

Entre le déni des uns et les excès des autres, il faut être capable d’aborder lucidement et calmement le sujet.

Car il y a des questions !

Et comme le fait remarquer la phrase de Leila Slimani, l’islam suscite chez beaucoup un sentiment de crainte. Comme si cette religion ne se réduisait pas à une religion et qu’elle était aujourd’hui en position de combat voire de conquête. « Allahu akbar » ou « Allah akbar » est une expression arabe qu’on appelle takbir et qui signifie littéralement « Dieu est plus grand ».

Wikipedia nous apprend que l’expression en elle-même ne figure pas dans le Coran, mais y trouve son origine, dans une expression tirée du verset 111 de la 17e sourate : « proclame sa grandeur » (c’est-à-dire la grandeur de Dieu)

Le takbir a toute sa place dans la prière musulmane. Et en tant que tel n’a pas vocation à susciter la terreur. Le problème est que les terroristes se réclamant de l’Islam proclament, le plus souvent, le takbir à la fin de leur sinistres méfaits, créant ainsi un lien entre la formule et la terreur.

Parfois cette formule est scandée dans des manifestations. Le 10 novembre 2019, Jean-Luc Melenchon a trouvé pertinent de se joindre à la « manifestation contre l’islamophobie », terme qu’il récusait jusque là pour lui préférer le « combat contre la haine anti musulmane », c’est-à-dire contre le racisme. Dans cette manifestation, l’un des organisateurs Marwan Muhammad, un homme proche de Tariq Ramadan et des frères musulmans, a lancé cette formule « Allah Akbar » puis l’a fait reprendre par une partie de la foule.

Cet article du Monde « contre la stigmatisation des Français de confession musulmane » relate cet épisode.

Il ne me semble pas qu’une telle formule, surtout étant donné son utilisation dans l’espace public par des terroristes, ait sa place dans une manifestation contre le racisme.


Alain Finkielkraut, demande à ses deux invités de réagir à ce sentiment de terreur provoqué par l’irruption, dans l’espace public, du takbir.

Ferghane Azihari qui vient de publier « L’islam contre la modernité » répond :

« L’honnêteté commande de constater que le monde musulman aujourd’hui ne présente pas un visage très sympathique. Le monde musulman est composé d’un nombre disproportionné de régime tyrannique dans lesquels, les notions de liberté et d’égalité relèvent de la science-fiction la plus totale. Seuls 3 % des 1,9 milliard de musulmans dans le monde vivent dans des régimes plus libéraux que la moyenne, et c’est dans les sociétés non-musulmanes que les musulmans ont le plus de droits et de libertés […] Le fait que le monde musulman est le terreau de beaucoup trop de dysfonctionnements explique que cette religion suscite une méfiance légitime en raison des maux qui traversent cette religion. »

Ghaleb Bencheikh, président de la Fondation de l’islam de France et producteur de l’émission « Questions d’islam », pour sa part, a cette réaction

« A une question directe, une réponse directe.
Est-ce que cette crainte de l’islam, suite à la prononciation de la formule « Allahu Akbar » peut susciter des peurs irraisonnées dans certains cas, oui elle est justifiée et cela se comprend. Et qui dit comprendre, ne dit pas admettre, parce qu’il y a une séquence de terreur, d’épouvante, de barbarie qui s’est abattue, au nom de cette tradition religieuse, par des criminels, des extrémistes, des illuminés, des exaltés et il faut les condamner avec force. Point ! »

J’ai déjà évoqué à plusieurs reprises Ghaleb Bencheikh qui est islamologue, président de la Fondation de l’islam de France et producteur de l’excellente émission « Questions d’islam », le dimanche de 7h05 à 8h00 sur France Culture.

Cet homme érudit, défend une vision apaisée et savante de sa religion, dont il vante la profondeur, la complexité tout en reconnaissant les dérives et les faiblesses d’une application littérale et violente d’une partie actuelle du monde musulman, sous influence du wahabisme, du salafisme ou des frères musulmans.

En revanche, je ne connaissais pas Ferghane Azihari qui est un jeune essayiste français de 32 ans. Il est né de parents comoriens immigrés en France dans les années 1970. Sa famille est de culture musulmane et son grand-père était cadi aux Comores. Selon wikipedia, « un cadi » est un juge musulman remplissant des fonctions civiles, judiciaires et religieuses et réglant des problèmes de la vie quotidienne : mariages, divorces, répudiations, successions, héritages.

Ce jeune homme vient de commettre un livre à charge contre la religion de l’Islam : « L’islam contre la modernité »

L’ouvrage de Ferghane Azihari est très violent contre l’Islam, certaines critiques peuvent certes être nuancées ou contrées, mais il en est qui sont difficiles à récuser.

Ferghane Azihari entre dans son réquisitoire en parlant d’anomalies statistiques.

Le nombre de démocraties libérales dans les pays à majorité musulmane se compte sur les doigts d’une main atrophiée. Depuis dix ans, le palmarès des groupes terroristes les plus meurtriers est presque exclusivement composé de groupes musulmans. Les pays musulmans sont aussi surreprésentés dans les conflits armés.

Les travaux du chercheur américain Jonathan Fox montrent que 63 % des minorités religieuses les plus persécutées dans le monde vivent dans des pays musulmans. Sur les 71 pays qui pénalisent le blasphème, 32 sont musulmans. En ce qui concerne les droits des femmes, presque tous les pays musulmans se trouvent dans la moitié inférieure des classements de l’OCDE ou de l’ONU sur l’égalité hommes-femmes.

Alors que l’homosexualité est punissable dans moins d’un tiers des pays non islamique, c’est le cas dans deux tiers des États musulmans, et excepté l’Ouganda, la totalité des pays où l’homosexualité est passible de mort sont musulmans.

Sur beaucoup de ces constats Ghaleb Bencheikh concède qu’ils correspondent à la réalité d’aujourd’hui. Il pense cependant que l’islam possède la capacité d’évoluer et de se réformer.

Pour Ghaleb Bencheikh, le monde islamique a raté un tournant décisif. Il parle d’« une séquence – moment Descartes-moment Freud – qui a été ratée en contexte islamique ». La pensée théologique islamique, selon lui, « est véritablement en crise ». Elle doit donc affronter « des chantiers titanesques » : « celui de la liberté », « celui de l’égalité », « la désacralisation de la violence », mais aussi « l’autonomisation du champ du savoir et de la connaissance par rapport à celui de la révélation et de la croyance ».

Sur d’autres points Ghaleb Bencheikh considère que la vision de son interlocuteur ne prend pas suffisamment en compte la diversité et la complexité des sociétés musulmanes, qui pour certaines ne sont pas susceptibles des mêmes critiques de l’essayiste.

Je vous laisse écouter ce dialogue, exigeant, ferme dans lequel chacun laisse l’autre s’exprimer, acquiesce quand il accepte les arguments de l’autre ou les réfute sans concession quand il estime que son interlocuteur tient des propos erronés.

Ferghane Azihari, parle aussi d’un fait qui s’est passé dans la ville de Saint Denis que j’ai évoqué récemment pour défendre les attaques racistes contre son nouveau maire Bally Bagayoko.

Dans le quartier, où repose les rois de France, des femmes archéologues en débardeur ont subi le harcèlement d’habitants qui leur reprochaient leurs tenues, jugées impudiques et leur audace d’exercer un métier qu’ils estimaient réservé aux hommes. Ces personnes étaient de religion musulmane.

Cette anomalie au regard des valeurs françaises n’est pas contestée par Ghaleb Bencheikh, mais il estime ce fait « contingent » c’est à dire fortuit ou accidentel :

« Ce qui s’est passé à Saint Denis est contingent. Ce qui se passe dans certains quartiers de notre belle France est un problème de prolétarisation, de ghettoïsation, de marginalisation sur lequel l’idéologie islamiste peut entrer, comme dans un ventre mou, en faisant miroiter une citoyenneté supranationale, au-delà de la citoyenneté française qui est déniée à tort ou à raison à certains. On s’est arc boutée dans une vision obscurantiste, passéiste rétrograde de la vision islamique »

Cette réponse qu’on peut entendre, révèle cependant qu’il n’est pas contesté que des idéologues islamistes sont à l’œuvre pour imposer une vision obscurantiste et rétrograde. Cette vision n’a pas sa place dans notre République, la combattre a toujours été la mission des forces de gauche qui entendent s’appeler les forces de progrès.

Un autre échange m’a interpellé, car je l’ignorais. Ferghane Azihari évoque le comportement du prophète Mahomet tel qu’il est relaté dans les biographies écrites par des sources musulmanes officielles :

« La figure de Mahomet, […] c’est la Sirah, ce sont les récits de la tradition islamique qui n’ont certes aucune fiabilité historique car écrit tardivement, c’est tout de même ces biographies officielles qui célèbrent, car ces récits ont un dessein hagiographique, Mahomet qui s’adonne à des égorgements, qui pratique la pédophilie et l’esclavage sexuelle. Lorsque Daesh met en place une industrie d’esclavage sexuel il s’appuie sur des traditions qui sont considérées comme canonique. [Et ce qui est troublant] c’est que chaque fois qu’on parle du prophète dans la littérature académique, on ne cesse d’édulcorer et de mettre sous le tapis les éléments les plus embarrassants du personnage de Mahomet. »

La réponse de Ghaleb Bencheikh ne conteste pas le contenu de la Sirah mais il conteste la véracité de ces sources :

« Ces biographies ont été consignées par écrit deux siècles plus tard. A un moment où on magnifiait la virilité et où la vision du monde était celle décrite et dans laquelle on pensait que c’était des qualités. On se rend compte que tout cela a été une construction humaine. »

Et il ajoute qu’objectivement on sait peu de choses de la vie et des mœurs de Mahomet.

La réponse de Ghaleb Bencheikh est encore une fois pleinement acceptable du point de vue de la science de l’Histoire. Mais je remarque que, cette réserve du décalage entre l’écriture de la biographie et les faits réels peuvent aussi s’appliquer aux textes religieux.

Mahomet serait décédé en 632. Selon les historiens du XXIe siècle, le Coran a été fixé dans les années 700, soit 70 ans après la prédication, sous le règne du calife omeyyade Abd al-Malik (685-705).

70 ans peuvent encore paraitre raisonnable, mais que dire des « hadiths » qui correspondent à la tradition orale de l’enseignement de Mahomet qui n’ont été mis en forme dans un corpus officiel que 4 siècles après la révélation.

Enfin, il n’est pas indifférent de constater que le manque de fiabilité de ces sources officielles n’a pas dissuadé Daesh de pratiquer l’esclavage sexuelle de manière ignoble.

L’ouvrage de Ferghane Azihari a été largement évoqué par des médias d’extrême droite ou de droite, il n’y a quasi aucune trace dans les journaux de gauche. Je n’ai trouvé aucun article dans Libération, dans Telerama, dans le Nouvel Obs.

Seul « Le Monde » lui a consacré une critique qui pour l’essentiel s’attaque à la personne de l’auteur et presque pas au sujet du livre.

Sur le fond, « Le monde » se contente de citer deux auteurs : Haouès Seniguer, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paul-Valéry de Montpellier qui décrète :

« qu’Azihari ne cherche dans l’islam que ce qui viendra confirmer ses préjugés, autrement dit le pire. Et c’est à partir du plus laid de la tradition islamique, qui existe bel et bien, qu’il juge ensuite, d’un coup, non seulement l’islam mais aussi les sociétés musulmanes ».

Marie-Thérèse Urvoy professeure de l’université Montaigne de Bordeaux qui conteste l’affirmation d’Azihari que l’Islam est irréformable mais qui ajoute cette condition :

« cette religion sera « réformable » le jour où elle « renoncera au dogme du “Coran incréé” [c’est-à-dire vu comme la parole immuable de Dieu, donc non contextualisable] et acceptera la critique historique du texte ».

Les gens raisonnables ne demandent rien d’autre.

Mais encore faut-il regarder l’Islam d’aujourd’hui tel qu’il est et critiquer ce qui est critiquable, sans jamais rien céder aux racistes anti-musulmans qui s’attaquent aux individus qu’ils essentialisent selon leurs fantasmes.

Mais critiquer l’islam d’aujourd’hui, tel qu’il est pratiqué dans la plupart des théocraties qui se réclament de cette religion ou tel qu’il est diffusé et instrumentalisé dans le monde et en occident par les frères musulmans, les salafistes, les wahabistes ou les influenceurs numériques qui se nourrissent aux mêmes sources du rigorisme et de l’archaïsme, est indispensable pour comprendre et refuser la régression qui en est le moteur.

Je vous invite donc à écouter cette émission de France Culture du 28 mars 2026 « La question de l’islam ».

Et si vous souhaitez approfondir le sujet vous pourrez regarder avec beaucoup d’intérêt cet entretien avec le philosophe et historien Rémi Brague : « Pourquoi l’Occident ne comprend rien à l’Islam »