Lundi 11 mai 2026

« Il faut être un peu plus que collègues… Sinon ça ne prend pas »
David Gaillard dans « Nous l’orchestre » Documentaire immersif dans l’Orchestre de Paris

Le synopsis du documentaire « Nous l’orchestre », en salles depuis le 22 avril, est le suivant :

« Comment jouer ensemble sans se sentir disparaître dans la masse ? Comment cohabiter si longtemps sans que le groupe explose ? Quel rôle joue vraiment le chef d’orchestre ? Pour la première fois, caméras et micros se faufilent parmi les 120 musiciens de l’Orchestre de Paris, à la Philharmonie, sous la baguette de leur jeune chef prodige, Klaus Mäkelä. »

Avec Annie nous sommes allés le voir et nous avons beaucoup apprécié !

Est-ce que tout le monde appréciera de la même manière ce documentaire réalisé par Philippe Béziat qui a filmé pendant un an les musiciens de l’Orchestre de Paris, en essayant de montrer comment se forme un collectif au service de la musique ?

C’est une vraie question !

Il est vrai que les critiques sont dithyrambiques.

Radio France évoque un :

« Formidable documentaire immersif et émouvant »

Dans le Figaro Christian Merlin parle d’« une immersion exceptionnelle dans la musique […] non seulement une véritable déclaration d’amour à l’orchestre dans toutes ses dimensions, mais ce film invente une autre manière de montrer la musique symphonique.»

Pour Télérama c’est une « épiphanie sonore » et un « documentaire musical prodigieux »

Le Monde décrit le documentaire ainsi :

« Philippe Béziat filme la musique, cette magie collective, en train de se faire »

Libération souligne « une immersion captivante au milieu de cette masse humaine, entre autres grâce à ses prises de son exceptionnelles »

Je pourrais continuer.

Il faut chercher dans des commentaires du site « Allo Ciné » pour entendre des spectateurs lancer des notes divergentes :

« Tout est frustrant et agaçant »

« J’aurais tellement aimé défendre ce documentaire, pour une fois que la musique classique est mise à l’honneur, mais non, c’est raté à cause d’un montage brouillon et insupportable. Un musicien parle, on ne l’entend pas, on croit à un problème de son, puis des bribes de phrases s’impriment sur l’écran, ah bon. D’autres musiciens, on les entend, pourquoi ? »

« Film documentaire avec peu de contenu d’intérêt. Il n’y a pas d’histoire. Il s’agit surtout d’une succession d’images, quelques extraits de différents concerts sans mention de l’oeuvre jouée ni d’anecdote qui puisse enrichir en quelque sorte ce que l’on regarde. »

Il faut être juste, la plupart des critiques restent très élogieuses : 18% donnent le maximum de 5 étoiles si on ajoute les 4 et 5 étoiles on obtient 52 %. Les très mauvaises critiques sont au nombre de 11% (1 et zéro étoile.)

Herbert Blomstedt à la Philharmonie

Je me suis aussi interrogé : ce documentaire n’est-il pas trop déconcertant ? On entend des œuvres que seuls les mélomanes avertis reconnaissent, car il n’y aucune indication à l’écran. On montre un vieux bonhomme qui dirige, Herbert Blomstedt, sans préciser que ce formidable chef d’orchestre qui a aujourd’hui 98 ans, devait en avoir à peine, deux ans de moins, lors du documentaire.

J’ai trouvé, en effet, que cela manquait de pédagogie et d’explications pour toucher un plus large public que ceux qui aiment et connaissent la musique classique.

Christian Merlin, dans le Figaro, défend cette manière :

« Commençons par dire ce qu’il n’est pas. Ce n’est pas un documentaire pédagogique sur le fonctionnement interne d’un orchestre, ses pupitres, ses hiérarchies. Ce n’est pas une galerie de portraits. Ce n’est pas une narration suivie.

Il faut accepter d’être désarçonné par cette absence de récit ou de dialogues. Plus d’une fois on voit un musicien parler, mais on ne l’entend pas : ses mots sont résumés sous forme de citations en incrustation. Celles-ci finissent par créer une mosaïque, un kaléidoscope d’impressions qui ne font pas pléonasme avec l’image, mais prolongent ce qui reste avant tout un objet cinématographique. Tout passe par la mise en images et en son de la musique en train de se faire […] Le réalisateur Philippe Béziat nous emmène au cœur de l’orchestre, et il le fait en nous mettant à la place des musiciens […] qui ont accepté d’être filmés dans le quotidien de leur travail. »

On comprend la montagne de travail individuel et collectif qu’il faut pour faire un « Nous », créer un collectif d’excellence. Car pour jouer ainsi ensemble, il faut s’écouter, tenir compte de l’autre, travailler ensemble, s’intégrer harmonieusement dans le collectif en suivant la vision que le chef d’orchestre insuffle dans l’œuvre.

Et ce n’est pas simple. Des musiciens peuvent se trouver à côté d’un autre pendant quarante ans, sans être dans une relation amicale, voire le contraire.

Dans le documentaire, sur un écran noir s’incruste de manière anonyme des « critiques » que des musiciens expriment à l’égard de collègues. Il y en a toute une collection. La phrase qui m’a marquée est : « Comment dieu a-t-il pu donner un tel talent à un con pareil ? »

Et pourtant ils jouent ensemble en se plaçant au service de quelque chose de plus grand que chacun d’eux : l’harmonie, la beauté, tutoyer la perfection.

L’altiste David Gaillard explique :

« On n’est pas obligés d’être amis, mais il faut être un peu plus que collègues… Sinon ça ne prend pas »

Imaginons un instant que Jean-Luc Melenchon se réunisse avec Edouard Philippe et qu’ils décident de travailler ensemble pour le bien supérieur de la France…

Car oui, faire orchestre, faire société, pour servir la musique, le propos du film devient politique et une grande leçon de vivre ensemble.

On y approche le quotidien des musiciens, comme celui de la violoniste Lusiné Harutyunyan faisant le trajet entre son domicile et la Philharmonie, ce magnifique vaisseau, écrin somptueux et délicat pour faire épanouir le son, la beauté, l’émotion, la musique.

On surprend le corniste André Cazalet, qui en est à ses derniers concerts avant la retraite et qui va interpréter son dernier solo de l’Oiseau de feu de Stravinsky. L’œil humide, il concède que toute sa vie il était à la recherche d’un son de cor dont il rêvait et qu’il n’a jamais pu atteindre. Et, le spectateur peut entendre son interprétation magnifique de ce solo.

Et on soutient le cor anglais Gildas Prado qui explique son stress quand brusquement l’Orchestre se tait et que lui doit, tout seul, exposé devant tous, prendre le rôle principal pour jouer le thème alors que le piano solo devient accompagnateur dans le Concerto en sol de Ravel.

Ainsi, le film s’attarde au fur et à mesure sur plusieurs des musiciens d’orchestre, qui prennent la parole afin d’éclairer un peu leur personnalité, leur parcours et la vie de l’orchestre, à travers des cartons écrits, lors d’instants saisis à vif ou encore à l’aide d’interviews plus formelles.

Nous l’orchestre, réussit une immersion captivante au milieu de cette masse humaine, entre autres grâce à ses prises de son exceptionnelles : des micros ont été placés sur des musiciens précis, filmés à l’intérieur de l’orchestre, qu’on entend donc jouer de leur perspective à eux – parfois assourdis par leurs voisins.

Et puis, il y a les relations avec les chefs d’orchestre, le nonagénaire Herbert Blomstedt, leur ancien directeur musical Daniel Harding et surtout leur jeune chef prodige finlandais : Klaus Mäkelä.

Il entamera, en septembre, sa dernière saison avec l’Orchestre de Paris qu’il finira par une somptueuse 8ème symphonie de Gustav Mahler lors des concerts des 3 et 4 juin 2027.

Arte a rediffusé le documentaire de 2022 de Bruno Monsaingeon « Vers la Flamme » qui permet d’approcher un peu ce phénomène.

« Nous l’orchestre » est un documentaire exceptionnel dont j’ai essayé de montrer la profondeur, tout en essayant de vous informer de son aspect déconcertant. A vous de voir si vous pensez qu’il est en mesure de nourrir votre intérêt et votre curiosité.