Lundi 1 juin 2026

« Je ne peux pas me résigner au savoir parcellaire ! »
Edgar Morin

Edgar Morin est mort à presque 105 ans, il lui manquait 40 jours.

C’est une histoire incroyable que sa vie. Il n’aurait pas dû naître. Sa mère, Louna Beress, avait appris, en 1917, qu’elle souffrait d’une lésion au cœur et qu’elle ne devait pas avoir d’enfant, un accouchement pouvait être mortel pour elle. Quand elle a été enceinte, elle a tenté par les moyens de l’époque de ne pas garder l’embryon. Edgar Morin répond à Solenn de Royer dans un entretien de 2022 dans le Monde « Pendant toute ma vie, j’ai rêvé de ma mère » :

« Elle avait une lésion au cœur et ne devait pas avoir d’enfants. Elle a essayé de m’avorter, mais je me suis accroché. J’étais enfant unique. »

Il s’est accroché et c’est ainsi que David Salomon Nahoum naît le 8 juillet 1921 au domicile de ses parents, 10 rue Mayran dans le 9ème arrondissement de Paris. Pendant la seconde guerre mondiale, il entra dans la résistance et troqua son nom de famille pour le nom de « Morin » et pris pour prénom celui d’Edgar. Bien plus tard, par un jugement rendu le 12 août 1993 par le tribunal de grande instance de Paris, il sera décidé que les prénoms de David Salomon seraient modifiés dans l’état civil et qu’il porterait désormais le prénom Edgar

Edgar Morin et sa mère

La relation avec sa mère fut très intense, il était l’enfant unique qu’elle désirait et ne pensait pas avoir. Elle est morte quand il a eu dix ans et sa famille lui a caché cette vérité, par un mensonge qui prétendait que sa mère était en cure. Ce secret fut terrible pour lui. Edgar Morin raconte cela dans l’article du Monde précité :

« … ma mère, que j’adorais, n’était pas morte quand j’avais 10 ans. Son cœur s’est arrêté dans un train qui arrivait gare Saint-Lazare et on ne m’a rien dit. Mon oncle Joseph est venu me chercher à l’école en expliquant que mes parents étaient partis en cure. Le jour de l’enterrement, mon père est venu me voir, entièrement vêtu de noir. Quand je l’ai vu, j’ai compris. Il m’a répété que ma mère était partie en voyage. Je savais que c’était des mensonges et m’enfermais dans les cabinets pour pleurer. Puis, ma tante Corine, la sœur de ma mère, m’a dit : « A partir de maintenant, c’est moi ta maman. » Ce qui m’a semblé une usurpation. J’ai vécu non seulement la mort de ma mère, mais aussi la rupture avec des êtres que j’aimais, mon père et ma tante. C’était la solitude absolue. […] De sa mort, je ne me suis jamais remis. Et, pendant toute ma vie, j’ai rêvé d’elle. »

Ce mot du jour, hommage à Edgar Morin, cet homme d’engagement, de réflexion et de coeur, n’a pas vocation à dresser une biographie de cette longue vie, largement publiée dans quasi tous les médias, mais de partager ce qui m’a le plus touché dans cette vie d’un siècle. Il n’aurait pas dû naître et il a vécu 104 ans. Il a perdu sa mère, ce fut un choc immense, il tomba gravement malade peu de temps après, il ne se remis jamais de cette perte si tôt dans son enfance. Mais dans l’émission à « Voix nue » de 2020,« Ma mère, c’est une image tellement forte et en même temps mythologique » ,il fit cette confidence :

« J’ai tellement incorporé la mort de ma mère, je sais tellement bien que si ma mère n’était pas morte, je serai autre. Je ne peux pas dire qui je serais mais je ne serais pas qui je suis. J’ai l’impression que la mort de ma mère fait partie de moi, que je n’arrive pas à me concevoir ce que j’aurais été si ma mère était vivante. D’un côté je la regrette infiniment et d’un autre côté je peux me dire mais je ne peux pas regretter d’être ce que je suis. »

Sa grande idée elle celle du savoir complexe, c’est à dire qu’il n’est pas sage de vouloir décrire le monde, les organisations, les relations sociales et politiques à travers une seule discipline scientifique, il faut avoir une approche transdisciplinaire. Il explique cela, avec force, dans cette émission d’Arte « Edgar Morin, journal d’une vie » :

« Je ne peux pas me résigner au savoir parcellaire ! »

Edgar Morin à 20 ans

Dans ce documentaire il révèle aussi cette philosophie qui l’animait à 20 ans : « Il faut tenter de vivre et il faut donc risquer sa vie ». Car, à 20 ans, il va entrer en résistance dans le même réseau que François Mitterrand et Marguerite Duras et le mari de cette dernière Robert Anthelme. Marguerite Duras aura cette formule extraordinaire :

« On n’était pas des héros, la résistance est venue à nous parce que nous étions des honnêtes gens »

Son entrée en résistance va coïncider avec son adhésion dans le Parti communiste français. Il se rend compte assez vite des aspects oppressifs et dogmatiques du Parti Communiste. Il exprimera plus tard des regrets de ne pas avoir quitté le Parti communiste français en 1947 notamment après la publication du livre de Victor Kravtchenko, « J’ai choisi la liberté » (1947), qui révélait les crimes de Staline et le fonctionnement totalitaire de l’URSS et la découverte des procès truqués en URSS.

Morin a reconnu son « aveuglement » et son attachement émotionnel au Parti, qu’il décrivait comme une « Église » ou une « famille » qu’il recherchait depuis la mort de sa mère. Dans son livre « Autocritique » (1959), Morin expliquera, en effet, que ses premiers doutes sur le stalinisme et le PCF sont apparus dès 1947.

Il sera finalement exclu du PCF en 1951 pour avoir publié un article dans « L’Observateur ». Il en exprimera un soulagement. Dans ses mémoires et entretiens, Morin a souvent souligné que son parcours au PCF illustrait les dangers de l’idéalisme politique et de l’aveuglement idéologique. Il a fait de cette expérience un exemple pour comprendre comment des intellectuels pouvaient adhérer à des systèmes totalitaires par conviction, avant de réaliser leurs erreurs.

Après la guerre, Robert Anthelme va créer une maison d’édition et inciter Edgar Morin d’écrire son premier livre « L’an zéro de l’Allemagne ». Edgar Morin écrit cet essai en 1945-46 alors qu’il travaille pour le Gouvernement militaire français à Baden-Baden . Il cherche les allemands qui ont résisté à Hitler et insiste sur l’état mental du peuple vaincu, en état de « somnambulisme », en proie à la faim et aux rumeurs. Roberto Rossellini en tirera inspiration pour son célèbre film et il reprendra le titre de l’ouvrage avec l’accord d’Edgar Morin « Allemagne année zéro ».

En 1951, il écrira un livre « L’homme et la mort » dans lequel il va aborder ce sujet sur le plan biologique mais en y associant aussi de la sociologie, de l’Histoire, de la mythologie. C’est comme une prémisse de la pensée complexe qui ne s’est pleinement structurée que dans les années 1970–1980, avec la publication de « La Méthode » (6 volumes, 1977–2004). Il écrira en 1990 dans « Introduction à la pensée complexe » :

« J’ai mis des décennies à comprendre que la complexité n’était pas un luxe, mais une nécessité pour appréhender le réel. Mes premiers travaux étaient encore prisonniers des disciplines. C’est en brisant ces frontières que j’ai pu développer une pensée vraiment complexe. »

Bourdieu s’opposera assez catégoriquement à Morin et à sa pensée complexe. Il écrira ainsi dans un entretien avec Le Nouvel Observateur en 1980 :

« La pensée complexe, c’est un peu comme la soupe primitive : on y met tout, et on ne sait pas très bien ce qu’on en retire. »

Morin lui répondra :

« Bourdieu a une vision mécaniste de la société. Moi, je crois que la réalité est organique, vivante, et qu’elle échappe aux catégories binaires. »
« Introduction à la pensée complexe » (1990)

Bourdieu est resté le sociologue dominant dans les universités françaises.

Pour ma part, j’aime l’humanisme de cet homme engagé, même s’il s’est parfois fourvoyé comme lors de sa collaboration avec Tariq Ramadan le petit-fils du fondateur des Frères musulmans, Hassan el-Banna. Dans sa volonté légitime de dialoguer avec des représentants de l’islam, il s’est trompé d’interlocuteur.

On peut aussi critiquer, à mon sens, que sa résistance légitime au néo-libéralisme a pu le conduire à qualifier de « porteurs d’espoir » des dirigeants ayant versé dans des dérives autoritaires comme Hugo Chávez (Venezuela) ou Evo Morales (Bolivie).

En revanche, on ne pourra que l’approuver dans sa défense inlassable de la cause palestinienne. Ces deux parents étaient juifs grecs originaires de Salonique. Il était athée, mais reconnaissait son héritage juif. Il a écrit :

« Je romps avec le peuple élu, mais je demeure dans le peuple maudit. »
« Le Monde moderne et la condition juive » (2006)

Il critique le tournant national-religieux pris par Israël, sa politique humiliante envers les Palestiniens, et les risques de catastrophe que représente cette posture agressive. Il a notamment coécrit un article publié dans « Le Monde » le 4 juin 2002 : « Israël-Palestine : le cancer », où il critiquait la logique de l’occupation israélienne et comparait la situation à d’autres contextes coloniaux. Cet article lui a valu des poursuites pour antisémitisme, poursuite qui ont été classées sans suite.

Plus récemment, le 14 février 2024, il intervenait encore pour dénoncer les massacres commis par Israël à Gaza après l’attaque terroriste du Hamas du 7 octobre 2023, en déclarant du haut de ses 102 ans :

« Je suis à la fois ahuri et indigné par le fait que ceux qui représentent les descendants d’un peuple qui a été persécuté pendant des siècles pour des raisons religieuses ou raciales, que les descendants de ce peuple qui sont aujourd’hui les décideurs de l’Etat d’Israël […] puissent non seulement coloniser tout un peuple, le chasser en partie de sa terre et se livrer à un carnage massif. »

Préoccupé par la dérive du monde centré uniquement sur la croissance et l’économie, il était aussi profondément inquiet de la crise écologique et de l’effondrement probable qui en sera la conséquence.

Mais il gardait un optimisme critique dans cette formule : « Le probable n’est pas certain, et l’improbable n’est pas impossible » qu’il complétait par cette phrase du poète Hölderlin.

« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve »

Ainsi, parlait Edgar Morin qui est mort le 29 mai 2026.

Je redonne le lien vers l’émission d’Arte « Edgar Morin, journal d’une vie »