Hier, la cérémonie de panthéonisation de Marc Bloch et de son épouse Simonne fut belle et émouvante. Pour moi, le moment le plus fort de cette cérémonie Panthéon fut celui où Vincent Delerm et Anne Sila ont dit et chanté un poème que Marc Bloch a écrit pour l’amour de sa vie. J’ai lu que ce fut son dernier poème pour elle.
La petite-fille du couple, Suzette Bloch, confie :
« Elle était le grand amour de Marc, c’était un couple fusionnel intellectuellement et en amour. Il lui écrivit des poèmes d’amour jusqu’au bout. [ la présence de ma grand-mère ] est pleinement justifiée et indispensable au regard de l’effacement des femmes sans qui certains grands hommes ne l’auraient pas été »

Cette partie de la cérémonie se trouve derrière « Ce lien »
Lorsqu’il écrit en 1943 ce poème intitulé « Ballade Triste », l’historien Marc Bloch est entré en clandestinité dans la Résistance. Il sait que cet engagement peut lui être fatal, alors que la répression allemande fait rage :
« Mon amour, hélas, mon cher amour.
Me faudra-t-il partir cette année.
Pour le grand voyage sans retour.
Et te laisser seule, mon aimée ?
Mon amour, hélas, mon pauvre amour.
La route parfois fut malaisée.
Le fardeau, par moment, fut lourd.
Mais nous étions deux, O mon aimée.
Mon amour, hélas, mon tendre amour.
Après la joie que tu m’as donnée.
Ne m’en veuilles pas si ce beau jour
finit avant le soir, mon aimée.
Mon amour, hélas, mon seul amour.
Quand pour moi l’heure sera sonnée.
Que tout mortel entend à son tour.
Tiens-toi bien près de moi, mon aimée.
Tiens-toi, près de moi, mon amour.
Ta joue contre la mienne appuyée
Et souris moi très doucement pour
Que je m’endorme heureux, mon aimée. »
Nous savons que ce vœu de Marc Bloch ne fut pas exaucée. Il n’est pas parti pour le grand voyage, la joue de sa Simonne appuyée contre la sienne, il est mort entouré de résistants français, assassinés par la Gestapo nazi, le 16 juin 1944, à Saint-Didier-de-Formans. Simonne très malade, mourra, 16 jours après, dans l’hôpital Edouard Herriot de Lyon.
Comme le dit Suzette Bloch, Simonne Vidal ne fut pas que l’épouse de Marc Bloch, elle eut un parcours exemplaire qu’elle ne doit qu’à son courage, sa volonté et son désir d’engagement.

Une page de France Info nous apprend que la jeune femme s’est portée volontaire pendant la Première Guerre mondiale, comme aide aux réfugiés. En récompense de son abnégation, Simonne Bloch a reçu la Médaille de la Reconnaissance française et en juillet 1919, elle épouse un capitaine revenu du front, un certain Marc Bloch.
Le couple s’installe à Strasbourg pendant près de vingt ans, elle aime assister aux cours de son mari à l’université et surtout devient son assistante. Elle est sa principale collaboratrice. Elle tapait tous ses manuscrits. Pas un mot n’est sorti de la plume de Marc Bloch sans qu’elle l’ait relu. Cet échange se voit concrètement sur les manuscrits de Marc Bloch : combien de notes de Simonne dans la marge ? Elle ajoute, elle précise, elle veille sur la rigueur du chercheur, comme une professeure de professeur, en quelque sorte, sans en avoir le titre.
Suzette Bloch le confirme : le travail de sa grand-mère « n’a pas été reconnu et n’est pratiquement pas documenté, comme pour la plupart des femmes de cette époque. »
Quand la Seconde Guerre éclate en 1939, le couple Bloch est à Paris, et l’histoire se répète : Simonne revêt à nouveau l’uniforme d’infirmière, et Marc, lui, repart au combat avant d’entrer dans la Résistance. En deuxième ligne, depuis leur maison de la Creuse où elle s’est finalement installée, Simonne, comme toujours, est là pour l’aider. Elle lui envoie des livres, des vêtements, de la nourriture. Dès qu’elle le peut, elle conduit jusqu’à Lyon où il est basé.
Quand en mars 1944, Marc Bloch est arrêté par la Gestapo, Simonne part à Lyon pour tenter d’en savoir plus. Mais son état de santé se dégrade : le 1er juillet, elle est hospitalisée. Longtemps on a cru qu’elle avait été enterrée dans une fosse commune.
Aujourd’hui, les recherches de l’historien Stéphane Nivet révèlent que Simonne Bloch a, en réalité, eu un enterrement en bonne et due forme. L’identité de la personne qui en a assumé les frais demeure cependant un mystère. Son décès avait été déclaré sous son nom d’emprunt, mais la mention d’une décision du 12 décembre 1944 suite à une requête du procureur de la république de Lyon le 2 juillet 1944, et apposée sur le document d’état civil le 27 décembre de la même année, redonne à Simonne Jeanne Myriam sa véritable identité. Stéphane Nivet a retrouvé dans les archives, trace de son inhumation dans une tombe individuelle à Lyon.
Mais le paiement de la concession funéraire n’ayant pas été effectué, en 1954, le cercueil est exhumé, incinéré, et ses cendres répandues dans un endroit dédié au cimetière de la Guillotière sans que sa famille ne soit informée.
Ce sont donc deux cénotaphes qui sont entrés dans le Panthéon mardi, le corps de Marc Bloch est resté dans le cimetière de la creuse où il repose et le corps de Simonne n’a pas été retrouvé.
