Lundi 8 juin 2026

« J’étais une femme dans une société patriarcale et un pays machiste. Pour m’en sortir, il me faudrait lever la tête, montrer les crocs, arracher un à un tous mes droits et refuser toute soumission. »
Marjane Satrapi

J’ai découvert Marjane Satrapi par le dessin animé « Persépolis » qui avait été réalisé à partir de la bande dessinée du même nom qu’elle avait écrite pour raconter sa jeune vie se cognant à la révolution islamique d’Iran de 1979.
Marjane Satrapi est née le 22 novembre 1969 dans l’Iran gouverné par le Shah. Sa famille est plutôt athée et sympathisante communiste de Téhéran. Son oncle Anouche, dirigeant du Parti communiste iranien, auquel elle est très attachée, est exécuté en 1982, pour ses opinions politiques.
Elle n’a que dix ans quand a lieu la révolution islamique qui va porter au pouvoir l’Ayatollah Khomeiny.
Son enfance sera alors confrontée à une restriction croissante des libertés individuelles dans le pays.
Excusez-moi d’avance, d’être un peu long, mais il me semble éclairant et nécessaire de citer les réformes que les fanatiques chiites sous influence de l’idéologie des frères musulmans égyptiens, sunnites pourtant, ont mis en œuvre à partir de leur prise de pouvoir en février 1979 :

  • Abolition de la loi sur la protection de la famille (26 février 1979) : Cette loi, adoptée sous le régime du Shah, limitait notamment le droit unilatéral des hommes au divorce et à la polygamie. Son abrogation a permis aux hommes de divorcer sans le consentement de leur épouse et de prendre plusieurs épouses sans restriction légale.
  • Exclusion des femmes de la magistrature (2 mars 1979) : Les femmes ont été interdites de devenir juges, ce qui a marqué le début d’une ségrégation professionnelle fondée sur le genre
  • Obligation du port du voile islamique (6-7 mars 1979) : Khomeiny a imposé par fatwa le port du voile pour les femmes travaillant dans les administrations publiques, puis cette obligation s’est étendue à l’ensemble des femmes en public. Cette mesure a suscité de grandes manifestations de protestation, notamment les 7 et 8 mars 1979, où des milliers de femmes ont défilé à Téhéran et dans d’autres villes pour défendre leurs droits
  • Restriction du droit au divorce (4 mars 1979) : Le droit au divorce est devenu exclusif aux hommes, qui peuvent désormais décider unilatéralement de divorcer à tout moment.
  • Ségrégation des sexes : Les activités sportives et les espaces publics (comme les plages) ont été ségrégés, et les compétitions sportives féminines ont été annulées.
  • Abaissement de l’âge légal du mariage pour les filles : L’âge légal du mariage des filles, qui était de 18 ans avant 1979, a été abaissé à 13 ans après la prise de pouvoir de Khomeiny.

Marjane Satrapi, en raison de son éducation et de ses goûts personnels, a vécu cette évolution comme une régression insupportable.

Elle aimait notamment le cinéma occidental et français. Elle citait régulièrement Catherine Deneuve et Alain Delon qu’elle a découverts dès ses plus jeunes années en Iran, elle proposera plus tard à tous deux de prêter leur voix à Persepolis, proposition que Catherine Deneuve acceptera.

Ses parents veulent la protéger et l’envoient en 1984, à l’âge de 14 ans, au lycée français de Vienne, en Autriche, où elle reste quatre ans. Elle revient en 1988 en Iran et y restera jusqu’en 1994. A cette date, elle quittera définitivement l’Iran pour la France où elle fera des études à l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg.

Son goût pour la BD lui sera révélé par la lecture de « Maus » de Art Spiegelman.

Elle accède à la célébrité avec la publication de Persepolis, une bande dessinée autobiographique en quatre volumes publié entre 2000 et 2003, le film sortira en 2007. Ce fut un immense succès de librairie, puis en salle. Elle obtint de nombreuses récompenses au festival de BD d’Angoulême, puis le Prix du jury du festival de Cannes 2007 pour le film.

Pénélope Bagieu, future dessinatrice de BD, dira dans « Le Monde » :

« Je n’avais jamais rien lu qui ressemblait à ça »

Elle créera d’autres bandes dessinées se déroulant en Iran, « Broderies » et « Poulet aux prunes », elle réalisera des films et deviendra aussi artiste peintre.

Elle sera accompagnée tout au long de ces années par son mari suédois Mattias Ripa. Mattias Ripa a participé à son premier court-métrage d’animation alors qu’elle était encore étudiante aux Arts décoratifs de Strasbourg. Il était Financier, acteur, co-scénariste… selon les nécessités pour soutenir Marjane Satrapi. Il est mort des suite d’une longue maladie en 2025, mettant fin à 31 années de vie commune. Cette perte l’avait plongée dans une dépression sévère.

Mattias Ripa et Marjane Satrapi

« Le Point » écrit :

« Mi-avril, elle avait confié au Point avoir choisi de se retirer dans une clinique à Munich, en Allemagne, dans l’espoir de remonter la pente. « J’espère accepter de vivre avec un si immense deuil. On verra », nous écrivait-elle dans son dernier message. »

Sa famille annonça, le 4 juin 2026, sa mort « de tristesse, un an après le décès de l’amour de sa vie. ». Elle avait 56 ans.

A côté de son œuvre artistique, elle continua le combat pour la liberté d’abord des femmes iraniennes sous le joug de la théocratie islamique d’Iran.

En 2023, elle dirige l’ouvrage « Femmes, vies, libertés » en soutien aux femmes iraniennes qui manifestent après le meurtre, en septembre 2022, de Mahsa Amini, arrêtée pour un foulard mal porté puis battue à mort. Très engagée, elle appelle ainsi, dès 2022, les dirigeants européens à se positionner contre les exactions du régime iranien. Un an plus tard, en protestation de l’inaction française, elle refuse la Légion d’honneur.

Ensuite, elle constata que des mouvements islamistes étaient à l’œuvre en Occident et en France pour pousser les musulmans notamment jeunes vers une pratique de plus en plus rigide et archaïque de leur religion, avec pour première cible la liberté et l’émancipation des femmes. C’est pourquoi, en mars 2016, elle figure parmi les signataires du manifeste du Printemps républicain.

Et on verra ces forces obscurantistes à l’œuvre. Quand en mars 2026, France 4 annonce diffuser le film Persepolis « en raison de l’actualité », une vague de réactions éclate sur X. Un post, vu plus de 3 millions de fois, accuse l’œuvre d’islamophobie et de « propagande impérialiste occidentale ». Ces éléments de langage utilisés jusqu’alors par le régime iranien et le Hezbollah qui parvint à interdire la diffusion du film au Liban, se répandait en France.

Un billet de Charlie Hebdo du 9 mars 2026 parle de ces réactions : « Persepolis « islamophobe » : qui a peur de Marjane Satrapi ? »

Vous pourrez lire l’intégralité de ce billet, j’en cite quelques extraits :

« Persepolis, le chef-d’œuvre de Marjane Satrapi adapté d’une de ses bandes dessinées, serait « islamophobe ». Ce serait d’ailleurs pour cette raison que France 4 – comme chacun sait, suppôt du lobby militaro-industriel américano-israélien – a décidé de bouleverser ses programmes, le 5 mars dernier, pour diffuser le film sur son antenne. […]

Beaucoup de nos apprentis mollahs tricolores n’ont pas vu le film. Ou trop vite. Ou trop mal. Il suffit de lire leurs posts : l’un présente l’autrice comme une « bourgeoise iranienne pro-Shah », alors que Satrapi vient d’une famille communiste, quand d’autres voudraient en faire le porte-voix d’un occident civilisateur. Revu pour l’occasion, le film n’est pourtant pas tendre avec ce dernier. De retour en Iran, après avoir été envoyée à Vienne, où elle a connu l’isolement et la précarité, Marjane Satrapi résume à ses copines restées sous le joug des mollahs son expérience ainsi : « En Occident, tu peux crever dans la rue, personne ne te viendra en aide » »

Dans Persepolis, il y a une scène dans laquelle la grand-mère de Marjane lui donne ce conseil :

« Je vais te donner un conseil qui te servira à jamais. Dans ta vie tu rencontreras beaucoup de cons. S’ils te blessent, dis-toi que c’est la bêtise qui les pousse à te faire du mal. Ça t’évitera de répondre à leur méchanceté. Car il n’y a rien de pire au monde que l’amertume et la vengeance. Reste toujours digne et intègre à toi même. »

Marjane Satrapi, n’a pas été en mesure de toujours suivre ce conseil de sa grand-mère. Quelquefois la colère était trop grande contre la bêtise ou l’aveuglement d’une certaine Gauche qui prétend qu’on peut dans un même élan soutenir le combat contre le voile en Iran et défendre le port du voile en France, cet outil du patriarcat qui serait un instrument de liberté…

Sandrine Rousseau, par exemple, l’élue écologiste qui avait défini le voile comme « objet d’embellissement » et qui a posté le 3 novembre 2024, en dessous d’un dessin représentant l’étudiante iranienne de 22 ans, Ahou Daryaei, apparue la veille en sous-vêtements en pleine rue devant l’université Azad de Téhéran en signe de protestation contre le harcèlement d’agents de sécurité au sujet de son port du foulard, ce message :

« Notre corps, et tout ce que l’on met – ou pas – pour le vêtir, nous appartient. Force aux Iraniennes, aux Afghanes, à toutes celles qui subissent l’oppression. »

Marjane Satrapi lui a alors répondu par cette vidéo :

« En 2022, le premier rassemblement organisé par le mouvement Femme-Vie-Liberté s’est tenu place de la République, en soutien à la révolution populaire survenue en Iran après l’arrestation puis la mort de Mahsa Amini pour un voile mal porté. Des dizaines de milliers de jeunes filles ont été arrêtées, violentées, emprisonnées. Vous aviez pris la parole, et tout le monde vous a huée parce que quelques jours auparavant, vous aviez déclaré que le voile est l’embellissement de la femme. Partout, à la radio et la télévision, vous aviez expliqué ensuite que vous aviez été huée parce que vous êtes une femme. Or nous étions six femmes, mais nous avons toutes été applaudies, sauf vous. Si vous avez huée, c’est parce que vous étiez con.
Et vous continuez à l’être. Maintenant, vous faites un tweet dans lequel vous comparez la situation des filles de mon pays qui, pour oser enlever leur voile, se font arrêter, violer, torturer, emprisonner, à la situation de la jeune fille, ici en France, qui décide de se voiler pour une raison qui m’échappe. Car je ne sais pas depuis quand le voile est devenu synonyme d’émancipation. Ça devient ridicule, et à force de ne pas vouloir être accusée de raciste, vous jouez le jeu des fanatiques. Ça suffit ! […] conclut enfin Marjane Satrapi. Que vous ne compreniez pas la situation et que vous soyez bête, c’est OK. Tout le monde a le droit d’être con, mais à ce moment-là, il vaut mieux se taire ».

Moi je dirai comme Michel Rocard qu’il existe des « saines colères ». Et pour toutes celles et ceux de Gauche qui s’égarent, je leur demanderai de se rappeler des leçons de l’Histoire où des gens de gauche des années 1960 ne voulaient pas entendre ce que des dissidents comme Viktor Kravchenko racontaient des horreurs du communisme soviétique ou Michel Leys dénonçaient du maoïsme « Leys, l’homme qui a déshabillé Mao ». Aujourd’hui les mêmes dérives existent par rapport aux influences islamistes en œuvre en Occident.

Je ne vais pas multiplier les exemples, mais sous une video dans laquelle Marjane Satrapi critiquait Melenchon et qui a été republiée sur X, vous trouverez des tweets haineux comme celui-ci :

Je prends la traduction :

« Marjane Satrapi était une sioniste raciste islamophobe génocidaire, et peu importe le nombre de fois où vous postez cet extrait d’interview d’il y a 20 ans ou cette capture d’écran de cette merde de propagande minable Persepolis, elle était une ordure impérialiste sioniste. »

Je vous fais remarquer qu’au moment où j’ai réalisé cette copie d’écran, soit un jour après sa publication, elle avait été vue près de 400 000 fois et que 6000 personnes ont trouvé intelligent de l’approuver par un cœur.

 

Quand Raphaëlle Primet, élue communiste de Paris, lui rend hommage sur Instagram, un individu trouve pertinent de poster ce commentaire :

« Marjane Satrapi était islamophobe, bourgeoise, méprisante et condescendante à l’égard des femmes portant le voile. »

C’est dans un entretien que Marjane Satrapi a accordé au « Monde » et publié le 18 octobre 2020 que j’ai tiré l’exergue de ce mot du jour : « A 10 ans, je m’entraînais à devenir une prisonnière politique »

Dans cet entretien elle rend un hommage vibrant aux femmes de sa famille :

« Toutes les femmes de la famille valaient le détour ! Pas une femme mièvre à l’horizon ! Des battantes, des révoltées, des fortes en gueule. Ce sont elles qui m’ont construite, pas les hommes, même si j’adorais mon père qui est la gentillesse sur Terre. A la génération au-dessus, il y avait ma grand-mère paternelle, fille d’un chef de tribu, qui avait échappé à un mariage arrangé par son père en s’enfuyant à cheval, une nuit, déguisée en garçon, pour rejoindre l’homme qu’elle aimait. Et puis il y avait ma grand-tante maternelle. Une vraie inspiration. Imaginez… Mariée contre son gré, elle avait vite divorcé, était partie en Suisse étudier la peinture avant de revenir en Iran, poétesse, chanteuse à la radio, peintre de nus. Elle conduisait une immense voiture américaine et clamait sa préférence pour le statut de maîtresse d’un homme marié plutôt que d’épouse, ne réclamant « que les bons moments ». Bref, une liberté de pensée sublime. J’adorais passer du temps avec elle. »

Je finirai par cet hommage de Joann Sfar :

« Tu as changé le monde avec des bandes dessinées […]. J’ai perdu ma sœur jumelle »

Lundi 1 juin 2026

« Je ne peux pas me résigner au savoir parcellaire ! »
Edgar Morin

Edgar Morin est mort à presque 105 ans, il lui manquait 40 jours.

C’est une histoire incroyable que sa vie. Il n’aurait pas dû naître. Sa mère, Louna Beress, avait appris, en 1917, qu’elle souffrait d’une lésion au cœur et qu’elle ne devait pas avoir d’enfant, un accouchement pouvait être mortel pour elle. Quand elle a été enceinte, elle a tenté par les moyens de l’époque de ne pas garder l’embryon. Edgar Morin répond à Solenn de Royer dans un entretien de 2022 dans le Monde « Pendant toute ma vie, j’ai rêvé de ma mère » :

« Elle avait une lésion au cœur et ne devait pas avoir d’enfants. Elle a essayé de m’avorter, mais je me suis accroché. J’étais enfant unique. »

Il s’est accroché et c’est ainsi que David Salomon Nahoum naît le 8 juillet 1921 au domicile de ses parents, 10 rue Mayran dans le 9ème arrondissement de Paris. Pendant la seconde guerre mondiale, il entra dans la résistance et troqua son nom de famille pour le nom de « Morin » et pris pour prénom celui d’Edgar. Bien plus tard, par un jugement rendu le 12 août 1993 par le tribunal de grande instance de Paris, il sera décidé que les prénoms de David Salomon seraient modifiés dans l’état civil et qu’il porterait désormais le prénom Edgar

Edgar Morin et sa mère

La relation avec sa mère fut très intense, il était l’enfant unique qu’elle désirait et ne pensait pas avoir. Elle est morte quand il a eu dix ans et sa famille lui a caché cette vérité, par un mensonge qui prétendait que sa mère était en cure. Ce secret fut terrible pour lui. Edgar Morin raconte cela dans l’article du Monde précité :

« … ma mère, que j’adorais, n’était pas morte quand j’avais 10 ans. Son cœur s’est arrêté dans un train qui arrivait gare Saint-Lazare et on ne m’a rien dit. Mon oncle Joseph est venu me chercher à l’école en expliquant que mes parents étaient partis en cure. Le jour de l’enterrement, mon père est venu me voir, entièrement vêtu de noir. Quand je l’ai vu, j’ai compris. Il m’a répété que ma mère était partie en voyage. Je savais que c’était des mensonges et m’enfermais dans les cabinets pour pleurer. Puis, ma tante Corine, la sœur de ma mère, m’a dit : « A partir de maintenant, c’est moi ta maman. » Ce qui m’a semblé une usurpation. J’ai vécu non seulement la mort de ma mère, mais aussi la rupture avec des êtres que j’aimais, mon père et ma tante. C’était la solitude absolue. […] De sa mort, je ne me suis jamais remis. Et, pendant toute ma vie, j’ai rêvé d’elle. »

Ce mot du jour, hommage à Edgar Morin, cet homme d’engagement, de réflexion et de coeur, n’a pas vocation à dresser une biographie de cette longue vie, largement publiée dans quasi tous les médias, mais de partager ce qui m’a le plus touché dans cette vie d’un siècle. Il n’aurait pas dû naître et il a vécu 104 ans. Il a perdu sa mère, ce fut un choc immense, il tomba gravement malade peu de temps après, il ne se remis jamais de cette perte si tôt dans son enfance. Mais dans l’émission à « Voix nue » de 2020,« Ma mère, c’est une image tellement forte et en même temps mythologique » ,il fit cette confidence :

« J’ai tellement incorporé la mort de ma mère, je sais tellement bien que si ma mère n’était pas morte, je serai autre. Je ne peux pas dire qui je serais mais je ne serais pas qui je suis. J’ai l’impression que la mort de ma mère fait partie de moi, que je n’arrive pas à me concevoir ce que j’aurais été si ma mère était vivante. D’un côté je la regrette infiniment et d’un autre côté je peux me dire mais je ne peux pas regretter d’être ce que je suis. »

Sa grande idée elle celle du savoir complexe, c’est à dire qu’il n’est pas sage de vouloir décrire le monde, les organisations, les relations sociales et politiques à travers une seule discipline scientifique, il faut avoir une approche transdisciplinaire. Il explique cela, avec force, dans cette émission d’Arte « Edgar Morin, journal d’une vie » :

« Je ne peux pas me résigner au savoir parcellaire ! »

Edgar Morin à 20 ans

Dans ce documentaire il révèle aussi cette philosophie qui l’animait à 20 ans : « Il faut tenter de vivre et il faut donc risquer sa vie ». Car, à 20 ans, il va entrer en résistance dans le même réseau que François Mitterrand et Marguerite Duras et le mari de cette dernière Robert Anthelme. Marguerite Duras aura cette formule extraordinaire :

« On n’était pas des héros, la résistance est venue à nous parce que nous étions des honnêtes gens »

Son entrée en résistance va coïncider avec son adhésion dans le Parti communiste français. Il se rend compte assez vite des aspects oppressifs et dogmatiques du Parti Communiste. Il exprimera plus tard des regrets de ne pas avoir quitté le Parti communiste français en 1947 notamment après la publication du livre de Victor Kravtchenko, « J’ai choisi la liberté » (1947), qui révélait les crimes de Staline et le fonctionnement totalitaire de l’URSS et la découverte des procès truqués en URSS.

Morin a reconnu son « aveuglement » et son attachement émotionnel au Parti, qu’il décrivait comme une « Église » ou une « famille » qu’il recherchait depuis la mort de sa mère. Dans son livre « Autocritique » (1959), Morin expliquera, en effet, que ses premiers doutes sur le stalinisme et le PCF sont apparus dès 1947.

Il sera finalement exclu du PCF en 1951 pour avoir publié un article dans « L’Observateur ». Il en exprimera un soulagement. Dans ses mémoires et entretiens, Morin a souvent souligné que son parcours au PCF illustrait les dangers de l’idéalisme politique et de l’aveuglement idéologique. Il a fait de cette expérience un exemple pour comprendre comment des intellectuels pouvaient adhérer à des systèmes totalitaires par conviction, avant de réaliser leurs erreurs.

Après la guerre, Robert Anthelme va créer une maison d’édition et inciter Edgar Morin d’écrire son premier livre « L’an zéro de l’Allemagne ». Edgar Morin écrit cet essai en 1945-46 alors qu’il travaille pour le Gouvernement militaire français à Baden-Baden . Il cherche les allemands qui ont résisté à Hitler et insiste sur l’état mental du peuple vaincu, en état de « somnambulisme », en proie à la faim et aux rumeurs. Roberto Rossellini en tirera inspiration pour son célèbre film et il reprendra le titre de l’ouvrage avec l’accord d’Edgar Morin « Allemagne année zéro ».

En 1951, il écrira un livre « L’homme et la mort » dans lequel il va aborder ce sujet sur le plan biologique mais en y associant aussi de la sociologie, de l’Histoire, de la mythologie. C’est comme une prémisse de la pensée complexe qui ne s’est pleinement structurée que dans les années 1970–1980, avec la publication de « La Méthode » (6 volumes, 1977–2004). Il écrira en 1990 dans « Introduction à la pensée complexe » :

« J’ai mis des décennies à comprendre que la complexité n’était pas un luxe, mais une nécessité pour appréhender le réel. Mes premiers travaux étaient encore prisonniers des disciplines. C’est en brisant ces frontières que j’ai pu développer une pensée vraiment complexe. »

Bourdieu s’opposera assez catégoriquement à Morin et à sa pensée complexe. Il écrira ainsi dans un entretien avec Le Nouvel Observateur en 1980 :

« La pensée complexe, c’est un peu comme la soupe primitive : on y met tout, et on ne sait pas très bien ce qu’on en retire. »

Morin lui répondra :

« Bourdieu a une vision mécaniste de la société. Moi, je crois que la réalité est organique, vivante, et qu’elle échappe aux catégories binaires. »
« Introduction à la pensée complexe » (1990)

Bourdieu est resté le sociologue dominant dans les universités françaises.

Pour ma part, j’aime l’humanisme de cet homme engagé, même s’il s’est parfois fourvoyé comme lors de sa collaboration avec Tariq Ramadan le petit-fils du fondateur des Frères musulmans, Hassan el-Banna. Dans sa volonté légitime de dialoguer avec des représentants de l’islam, il s’est trompé d’interlocuteur.

On peut aussi critiquer, à mon sens, que sa résistance légitime au néo-libéralisme a pu le conduire à qualifier de « porteurs d’espoir » des dirigeants ayant versé dans des dérives autoritaires comme Hugo Chávez (Venezuela) ou Evo Morales (Bolivie).

En revanche, on ne pourra que l’approuver dans sa défense inlassable de la cause palestinienne. Ces deux parents étaient juifs grecs originaires de Salonique. Il était athée, mais reconnaissait son héritage juif. Il a écrit :

« Je romps avec le peuple élu, mais je demeure dans le peuple maudit. »
« Le Monde moderne et la condition juive » (2006)

Il critique le tournant national-religieux pris par Israël, sa politique humiliante envers les Palestiniens, et les risques de catastrophe que représente cette posture agressive. Il a notamment coécrit un article publié dans « Le Monde » le 4 juin 2002 : « Israël-Palestine : le cancer », où il critiquait la logique de l’occupation israélienne et comparait la situation à d’autres contextes coloniaux. Cet article lui a valu des poursuites pour antisémitisme, poursuite qui ont été classées sans suite.

Plus récemment, le 14 février 2024, il intervenait encore pour dénoncer les massacres commis par Israël à Gaza après l’attaque terroriste du Hamas du 7 octobre 2023, en déclarant du haut de ses 102 ans :

« Je suis à la fois ahuri et indigné par le fait que ceux qui représentent les descendants d’un peuple qui a été persécuté pendant des siècles pour des raisons religieuses ou raciales, que les descendants de ce peuple qui sont aujourd’hui les décideurs de l’Etat d’Israël […] puissent non seulement coloniser tout un peuple, le chasser en partie de sa terre et se livrer à un carnage massif. »

Préoccupé par la dérive du monde centré uniquement sur la croissance et l’économie, il était aussi profondément inquiet de la crise écologique et de l’effondrement probable qui en sera la conséquence.

Mais il gardait un optimisme critique dans cette formule : « Le probable n’est pas certain, et l’improbable n’est pas impossible » qu’il complétait par cette phrase du poète Hölderlin.

« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve »

Ainsi, parlait Edgar Morin qui est mort le 29 mai 2026.

Je redonne le lien vers l’émission d’Arte « Edgar Morin, journal d’une vie »

Jeudi 19 juin 2025

« Je suis responsable devant le compositeur et surtout devant l’œuvre. »
Alfred Brendel

Alfred Brendel fut sans doute le plus grand pianiste de la seconde moitié du XXème siècle. Il est mort le 17 juin 2025 à Londres, à l’âge de 94 ans.

Il naît le 5 janvier 1931, dans une famille allemande, mais dans une commune située actuellement en République tchèque.

Il réalise son premier récital en 1948, à Graz. Il effectuera ses premiers enregistrements en 1952 et 1953.

Cependant sa carrière prendra toute la lumière vraiment en 1969 quand il signe un contrat avec Philips. La firme néerlandaise utilisera sa puissance de communication pour révéler au monde de la musique le talent, la profondeur, le génie de ce pianiste venu du centre de l’Europe.

En allemand, le terme « Mitteleuropa » sonne mieux, le magazine Diapason écrit :

« C’était l’un des géants du piano et de la musique, comptant parmi les derniers représentants de la Mitteleuropa. Il s’est éteint à l’âge de 94 ans. »

C’est en 2008 qu’il décida de faire sa tournée d’Adieu, après 60 saisons de concerts si on prend comme point de départ son premier concert à Graz, mais si on part de son contrat avec Philips il exerça son magistère sur le piano classique pendant 40 ans de 1969 à 2008.

Son ultime concert eu lieu, le 18 décembre 2008, dans la salle dorée du Musikverein de Vienne.

Sa tournée d’Adieu fit étape, le soir du 13 juin de cette même année, à l’auditorium de Lyon. La musicologue Marie Aude Roux écrivit dans un article du Monde : « En tournée d’adieux, Alfred Brendel fut magique à Lyon. » :

« Le 13 juin, dans le bel Auditorium de Lyon, Brendel est apparu avec son élégance légèrement guindée, queue-de-pie, large ceinture et nœud papillon jaune pâle et regard rond d’effaré. Il s’est assis au piano et la musique a coulé de source, comme affleurant de ses propres entrailles […] »

Il termina son récital par la dernière sonate de Franz Schubert D.960. Marie Aude Roux traduit :

« Le travail sur la matité du son sous-entend qu’« il faut qu’un cœur se brise ou se bronze ». D’une belle coulée, le « Scherzo », viennois en diable, nostalgie et larmes et sourires mêlés. Puis le « Finale », entre rire et rictus, où Brendel est plus que Brendel, sculpteur de paysages mélodiques, poète du clavier, écrivain des sons, musicien majuscule dans un étrange absolu de la musique. »

Brendel était le musicien de l’approfondissement, revenant toujours au même corpus d’œuvres, toujours aux mêmes compositeurs.

D’abord Beethoven et Schubert, puis Mozart et Liszt avec quelques incartades vers Schumann, Haydn, Bach et même Schoenberg. Mais vous ne trouverez pas d’enregistrement de Chopin ou de Rachmaninov, les compositeurs de prédilection des pianistes du commun.

Il a résumé :

« J’ai essayé de m’en tenir au répertoire de ce que je considère comme de la grande musique, de la musique avec laquelle on peut passer toute une vie et à laquelle on peut revenir. Beethoven, Mozart et Schubert ont constitué l’essentiel […] J’ai fait ce que j’ai pu pour Haydn et Liszt et j’adore Schumann. J’ai également joué des œuvres qui ne sont pas de grandes œuvres, mais qui me plaisent. »

Brendel avait acquis une technique sans faille, mais il n’était pas que pianiste, il était avant tout musicien, cherchant sans cesse à décrypter et à tenter de comprendre les intentions du compositeur et la cohérence interne de l’œuvre qu’il interprétait.

Le premier article de Diapason cité, rappelait cette phrase d’Alfred Brendel :

« Je suis responsable devant le compositeur et surtout devant l’œuvre. »

Beaucoup de pianistes veulent briller grâce aux œuvres et au compositeurs, Brendel a fait le contraire : il partait de l’œuvre pour partager le message et l’émotion qui jaillissait des notes écrites dans la partition.

Dans sa page hommage à Brendel, « Radio France » publie deux citations du pianiste

« Si j’appartiens à une tradition, il s’agit d’une tradition dans laquelle c’est le chef-d’œuvre qui indique à l’interprète ce qu’il doit faire, et non pas d’une tradition où l’interprète impose ses conceptions à l’ouvrage, ou tente de dire au compositeur ce qu’il aurait dû composer. »

« Je dirai qu’il existe deux sortes d’interprètes : ceux qui éclairent l’œuvre de l’extérieur et ceux qui illuminent l’œuvre de l’intérieur. Et cela, c’est beaucoup plus rare. »

Je me rappellerai toujours avec émotion de la première fois que je l’ai vu en concert.

C’était au Palais des Congrès et de la musique de Strasbourg le 28 janvier 1978. J’étais à l’époque élève de classe préparatoire au Lycée Kléber et il me suffisait de traverser la Place de Bordeaux pour me trouver dans la magnifique salle de concert de Strasbourg.

Alfred Brendel n’était pas seul, il était accompagné de l’Academy of Saint Martin in the Fiels et son chef fondateur Neville Marriner. Il y avait aussi Jessye Norman.

Ce Concert était organisé par le Conseil International de la Musique (Unesco) et célébrait les 200 ans de la visite de Wolfgang Amadeus Mozart en 1778 à Strasbourg.

A cette date, Strasbourg appartient à la France depuis le 24 octobre 1681, lorsque Louis XIV est entré en grande pompe dans la ville qu’il avait arraché, par la puissance des armes, le mois précédent au Saint Empire Romain Germanique.

Le génie autrichien de 22 ans débarque, en calèche, autour du 10 octobre 1778 et restera environ 3 semaines à Strasbourg.

Il vient de Paris où il n’a pas eu le succès escompté et où sa mère Anna Maria Mozart vient de mourir le 3 juillet 1778, rue du Gros-Chenet (rue du Sentier). Ses obsèques eurent lieu en l’Église Saint-Eustache.

Hôtel de la Cour du Corbeau, photo époque récente

Il arrive à la place du Corbeau et résidera dans la célèbre hostellerie de la cour du Corbeau, un des plus vieux hôtels d’Europe.

C’est dans l’Hôtel du miroir (situé 29 rue des Serruriers ; 1 rue du Miroirs) que Mozart donne son premier concert strasbourgeois.

Il donnera deux autres concerts dans le théâtre situé Place de Broglie. Ce théâtre a été détruit par un incendie le 31 mai 1800 lors d’une répétition avec feux d’artifice de la Flûte enchantée de Mozart !.

La Ville avait transformé en 1706 en théâtre un ancien magasin à avoine. L’opéra de Strasbourg, appelé Opéra National du Rhin, qui l’a remplacé sera édifié entre 1804 et 1821.

Il jouera aussi l’orgue de Jean-André Silbermann de L’église Saint-Thomas, achevé en 1741 et un autre orgue des frères Silbermann au Temple neuf, deux lieux de culte protestant, alors que Mozart était catholique.

Je tire ces informations de ces deux pages :

J’ai donc eu la grâce d’assister à ce concert exceptionnel qui commémorera, avec quelques mois d’avance, les 200 ans de la visite de Mozart dans la capitale alsacienne.

Alfred Brendel jouera le 25ème concerto de Mozart puis accompagnera Jessye Norman dans un air de concert.

Ce concert fut télévisé et Philips enregistrera ce concert.

Il est encore possible d’acheter ce disque sur des sites de musique dématérialisée comme « Qobuz ».

Brendel poussa l’éthique et le perfectionnisme si haut qu’il n’est pas possible de se tromper quand on achète un disque de ce pianiste, tous sont excellents et ses derniers sont les meilleurs car il n’a fait que progresser tout au long de sa carrière.

Si je peux donner quelques liens internet, je choisirai

Le monde de l’art est riche d’avoir pu compter dans ses rangs cet interprète exceptionnel que fut Alfred Brendel au cours de sa vie terrestre.

Mardi 23 juillet 2024

« Une lumière si tendre qu’elle semble s’adresser aux morts plus qu’à nous. »
Christian Bobin « Ressusciter »

C’était un immense cadeau que nous nous offrions l’un à l’autre : du temps.

Deux fois par an, l’été et l’hiver, Fabien et moi convenions d’un jour : un vendredi, d’un lieu : un restaurant pour nous offrir ce qu’un être humain a de plus précieux : du temps de vie.

La dernière fois où nous avons eu cet échange à deux, ce fut au restaurant Bulle qui est situé juste à côté de la basilique de Fourvière.
La qualité du repas était importante, mais n’était pas principale.

Le cadre, l’écrin du dialogue, était plus essentiel.

A la fin du repas, comme nous avions prélevé 1/2 journée sur notre portefeuille de congé, nous nous accordions encore le reste de l’après-midi, pour continuer la discussion en marchant et en finissant par nous asseoir à la terrasse d’un café.

Nous parlions de tout, de politique, d’économie, d’Histoire, des relations humaines, de la santé, des idées et de la vie.
Et puis nous parlions aussi de notre finitude, la mort s’invitait à notre dialogue.

Surtout depuis un épisode qu’il avait vécu.

Le 30 novembre 2018, notre rendez-vous avait eu lieu au Restaurant « Les téléphones » situé rue Radisson dans le 5ème arrondissement de Lyon, près des ruines romaines.
Quelques semaines plus tard, en plein déjeuner, lors de la pause méridienne professionnelle, Fabien s’est écroulé victime d’un arrêt cardiaque.

Un collègue, initié dans cette technique, a immédiatement pratiqué des massages cardiaques pendant que d’autres appelaient le SAMU.
Il fut sauvé !

Lors de notre rencontre suivante, il eut ce mot :

« Je suis mort, mais j’ai ressuscité ! »

Il faut croire qu’on ne peut ressusciter qu’une fois.
Fabien a quitté définitivement la communauté des vivants le 20 juillet 2024, il avait 62 ans.

« Ressusciter » est un verbe particulier, il se conjugue à la fois avec l’auxiliaire être et avec l’auxiliaire avoir et il est surtout l’apanage d’une grande communauté de croyants qui racontent une histoire dans laquelle un homme, mais qui dans ce récit était aussi un dieu, est ressuscité, le 3ème jour après sa mort.

Christian Bobin a écrit un ouvrage en 2001 qui a pour titre « Ressusciter », on peut y lire ces mots dont j’ai extrait l’exergue du mot du jour.

« Il y a ce matin sur les arbres, les murs et dans le ciel, une lumière si tendre
qu’elle semble s’adresser aux morts plus qu’à nous.
à moins que ce ne soient les morts qui nous l’envoient,
comme on écrit une lettre rassurante à des parents un peu inquiets. »
« Ressusciter » Page 79 dans la version Folio

La dernière fois que nous nous sommes vus c’était le 17 mai, Pierre s’était joint à nous. Fabien se plaignait bien de quelques douleurs mais il ignorait alors qu’un cancer terriblement agressif était à l’œuvre. La médecine s’est révélée impuissante à stopper le mal.

Nos agapes et nos causeries fécondes nous éloignaient parfois de Lyon comme ce vendredi de juin 2020, au milieu de deux confinements, où notre lieu de rencontre se situait à Ville-sur-Jarnioux, dans la petite région appelée « Pierres dorées ».

Il venait de découvrir ce petit restaurant plein de charme : « L’Auberge de la place » situé 7 route de Theizé.
Cette fois-là, après le restaurant, nos pas nous ont amené à Chasselay.

7 jours auparavant, j’avais écrit un mot du jour sur «Le Tata sénégalais de Chasselay» parce que 80 ans plus tôt, le 20 juin 1940, des soldats allemands de la Wehrmacht et non des SS comme on l’a cru pendant longtemps, ont assassiné des soldats français parce qu’ils avaient la peau noire et qu’ils avaient résisté avec force et courage à l’armée blanche des bons aryens

Dans ce mot du jour j’expliquais que « Tata » signifie enceinte fortifiée en Afrique. L’édifice, entièrement ocre rouge, est constitué de pierres tombales entourées d’une enceinte rectangulaire de 2,8 mètres de hauteur. Son porche et ses quatre angles sont surmontés de pyramides bardées de pieux. Le portail en claire-voie, en chêne massif, est orné de huit masques africains.
On a fait venir de la terre de Dakar par avion, pour la mélanger à la terre française.

188 tirailleurs « sénégalais » ainsi que six tirailleurs nord-africains et deux légionnaires (un Albanais et un Russe) y sont inhumés. Nous nous sommes rendus, plein d’émotion, dans ce lieu de mémoire.

L’Histoire était un de nos sujets de discussion préférés. Fabien lisait énormément, c’était un puits de culture.

Au début de notre rencontre, lors des pauses méridiennes de notre service, Fabien m’étonnait par l’étendue de son savoir qu’il présentait avec assurance mais sans aucune arrogance.

J’étais tellement interpellé qu’après la pause j’allais vérifier ses dires, c’était quasi toujours parfaitement exact. Quand il y avait quelques imprécisions, il pouvait s’expliquer facilement par de petites confusions jamais essentielles. Il reconnaissait d’ailleurs facilement ces quelques erreurs minimes.

Un collègue Louis B. avait eu cette description, finalement assez juste :

« Fabien, c’est ce collègue qui, alors que tu lui demandes l’heure, te narre l’histoire de l’horlogerie »

Mais Fabien était bien plus que cela.Il était d’une profonde humanité et ce que nous échangions ce n’était pas essentiellement nos savoirs mais bien davantage ce que nous avions appris et continuions d’apprendre de la vie.

Après le mot du jour, dans lequel je laissais entrevoir une aggravation de mon état de santé, je lui envoyais un message pour l’inciter à rapidement fixer une date de rencontre car je lui disais que nous ne savions pas combien de rencontres nous pourrions encore nous offrir.

Il m’a alors répondu par ce message :

« Comme tu l’as exprimé dans ton mot du jour du 21 janvier sur « l’attente », la solitude et le silence peuvent être habités.
J’ai ressenti ce mot du jour dans toute sa profondeur comme tu l’auras sans doute deviné, une profondeur qui s’inscrit certes dans mais aussi au-delà de nos histoires et trajectoires personnelles et nous renvoie à l’humaine condition, c’est à dire à l’essentiel.

Si « La solitude et le silence peuvent être habités  » c’est aussi en partie parce que les mots ne permettent pas toujours d’exprimer avec exactitude la complexité de ce que nous ressentons …

Cher Alain, nous n’allons pas pour autant sacrifier au culte de la vitesse et tu comprendras que je me refuse tout particulièrement à évaluer le nombre de repas qu’il nous resterait à partager  faisons comme nous le ressentons.

Comme d’habitude, pour le choix du lieu de nos agapes, je m’en remets lâchement et pleinement à ton choix, ..aussi propose moi ( et c’est un ordre ! ) une prochaine date de rencontre. Il n’appartient qu’à nous de faire de ces moments de vrais moments d’amitié et de liberté. »

Tous ceux qui l’ont connu, ont apprécié sa bonhomie, sa bienveillance, sa rectitude. Il était de ceux à qui on pouvait toujours faire confiance, on savait que cette confiance était entre de bonnes mains.

Il savait écouter avant de parler.

Nous n’étions pas toujours d’accord, mais nous savions accepter nos désaccords et aussi évoluer à cause de l’argumentation de l’autre.

Fabien était mon collègue.

Il est devenu mon ami, un ami précieux, un ami qui fait progresser.

Nous n’irons plus ensemble dans tous ces restaurants comme « l’Étage » place des terreaux auquel on accède après avoir monté un escalier d’un autre temps.

Le serveur à l’humour « pince sans rire » nous révélait qu’il était encore plus difficile à descendre qu’à monter et que parfois après des repas arrosés, des convives descendaient très vite en roulant plutôt qu’en marchant.

Photo prise en décembre 2021 après notre repas à l’Artichaut, je prends en photo Fabien en train de prendre une photo de la basilique d’Ainay

Ou encore « l’Artichaut » qui se situe à côté de la merveilleuse Basilique d’Ainay, endroit qui incite au recueillement, à la méditation.

C’est lors de ce repas que Fabien m’a parlé de Jules Supervielle et comme un moment, hors du temps, m’a récité, d’un trait, ce poème :

« Encore frissonnant
Sous la peau des ténèbres
Tous les matins je dois
Recomposer un homme
Avec tout ce mélange
De mes jours précédents
Et le peu qui me reste
De mes jours à venir.
Me voici tout entier,
Je vais vers la fenêtre.
Lumière de ce jour,
Je viens du fond des temps,
Respecte avec douceur
Mes minutes obscures,
Épargne encore un peu
Ce que j’ai de nocturne,
D’étoilé en dedans
Et de prêt à mourir
Sous le soleil montant
Qui ne sait que grandir. »

J’en avais fait l’objet du mot du jour du 23 décembre 2021.

Il reste la richesse de tout ce que nous avons échangé, des souvenirs à jamais dans mon cœur de vivant.

« J’écris pour me quitter,
aussi pour inventer une maison pour les vivants,
avec une chambre d’amis pour les morts »
Christian Bobin, « Ressusciter » Page 83 dans la version Folio

Mardi le 7 mai 2024

« Je vis avec les mots […] Mourir c’est abandonner les mots et cela c’est terrible ! »
Bernard Pivot dans l’émission « L’Invité » de Patrick Simonin en mars 2021

Même Bernard Pivot est mortel, sa vie s’est arrêtée le 6 mai 2024, le lendemain de son 89ème anniversaire.

Le créateur et animateur des émissions de télévision qui ont rendu les français plus cultivés et instruits : « Apostrophes » (de 1975 à 1990) et « Bouillon de culture » (de 1991 à 2001) a fait l’objet de nombreux hommages dès l’annonce de sa disparition.

Je privilégie une émission plus ancienne, en mars 2021, lorsqu’il a été invité par Patrick Simonin pour parler de son avant dernier livre : « … Mais la vie continue ». Il parle de son grand âge et de ce travail difficile et en perpétuel évolution : vieillir.

« Quand on écrit un livre sur la vieillesse on connait chaque matin le sujet mieux que la veille, et moins bien que le lendemain »

Pour lui, le problème principal devient la santé :

« Les obsèques, on s’en fout. L’important est de vivre le plus longtemps possible et en bonne santé ! L’objet principal du livre est la santé.
A 80 ans passés, la question « Comment vas-tu ?», ce n’est plus une question de politesse, c’est une question médicale ! »

On sent dans cette émission sa passion intacte pour la vie, vivre au présent est pour lui une quête de tous les instants. Et il insiste sur le privilège acquis de la liberté, liberté de la maitrise du temps et liberté de parole :

« Le grand privilège de l’âge, par rapport au moment où on est dans la vie active […] c’est qu’on a la maîtrise de son temps et de son jugement. » […] Si vous avez envie de dire quelque chose vous le dites carrément. A 30 ou 40 vous n’osiez pas. »

Il insiste beaucoup sur cette liberté d’organiser son temps à sa guise.

« Ce qui est extraordinaire c’est la maîtrise du temps. Quand vous êtes jeune, vous avez toute la vie devant vous, vous avez des décennies devant vous et vous n’avez jamais le temps et quand vous êtes vieux vous n’avez plus beaucoup de temps devant vous, les années sont comptées et vous avez tout votre temps. !
Autrement dit à long terme on n’a jamais le temps et à court terme on a tout son temps. »

Et puis il parle des mots. Des mots qu’ils a tant aimé, qui ont été la sève de sa vie, les mots qui finissent avec la mort :

« C’est par amour des mots que nous sommes devenus écrivains ou journalistes. Les mots c’est notre matière première, ce sont nos amis, nos esclaves, ce sont nos fiancés, ce sont nos amants. Nous adorons les mots. […] Les mots cela peut-être du poil à gratter, comme cela peut être de la barbe à papa, cela peut être de la crème caramel comme du poivre de cayenne. […] Les mots sont à notre service, écrire c’est les réunir, les assembler, les biffer c’est un plaisir extraordinaire. Moi je vis avec les mots, trop souvent les gens ne se rendent pas compte que les mots font partie de notre vie, de notre atmosphère, de notre univers. Mourir c’est abandonner les mots et cela c’est terrible ! »

Les mots c’est aussi ceux que l’on oublie quand l’âge avance. Le mot qu’il aime le plus est « Aujourd’hui » en ajoutant qu’il lui plait beaucoup que ce mot comporte une « apostrophe » mais surtout parce qu’il désigne le présent qui était si important pour cet amoureux de la vie.

Il avait aussi beaucoup d’humour, il a écrit dans son livre : 

« Rire, ça fait fuir la mort ! »

Il faut ajouter, un certain temps…

<1804>

Mercredi 6 mars 2024

« Mais cette loi (sur l’IVG) on la doit aussi à un homme Valéry Giscard d’Estaing »
Simone Veil

Pour une fois, la France a réalisé un progrès sociétal avant tous les autres : inscrire la liberté des femmes à interrompre une grossesse dans sa loi fondamentale.

Le Chili l’avait tenté lors de la rédaction de sa nouvelle constitution qui devait remplacer celle qui avait été mise en place sous la dictature du sinistre Augusto Pinochet. Mais par deux fois, cette tentative de nouvelle constitution a été rejetée par les électeurs chiliens en 2023. Par voie de conséquence, la disposition concernant l’avortement n’a pas pu entrer en vigueur.

C’est donc la France qui dans l’article 34 de sa Constitution a proclamé :

« La liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse »

Il fallait après le vote positif sur le même texte par l’Assemblée Nationale et le Sénat, que les deux assemblées réunies en Congrès votent la modification à la majorité des 3/5ème

La majorité des 3/5ème représentait 60,1 % des exprimés, le résultat du 4 mars 2024, fut de 91,5% pour l’adoption de la réforme de la constitution.

<L’église catholique a protesté> contre cette expression de la souveraineté d’un pays laïc.

Cette protestation est-elle légitime ?

Je ne le crois pas.

Dans un billet flamboyant <Sophia Aram> a cité un extrait d’une homélie de Michel Aupetit, archevêque de Paris :

« Satan déteste la vie, toute la culture de mort, de l’avortement à l’euthanasie en passant par la destruction d’embryons surnuméraires et la réduction embryonnaire est son œuvre à lui Satan »

C’est sa croyance, c’est son récit. Il a le droit de le croire. Des hommes et des femmes peuvent librement adhérer à ce récit. Ils seront alors catholiques. Et Monsieur Aupetit comme Monsieur Jorge Mario Bergoglio, responsable de cette église peuvent légitimement dire à celles qui adhérent au même récit qu’eux que si elles veulent suivre l’enseignement de cette église, elles ne devraient pas avorter.

Mais l’un comme l’autre n’a rien à dire aux représentants légitimes du Peuple français qui décident quelle est la Loi de la France et quelle est la Constitution de la France.

Il me semble que nous devons reprendre le flambeau de nos libérateurs de la troisième république pour stopper la prétention revigorée des religieux de tout bord, de vouloir imposer leurs croyances, leurs tabous et leurs interdits à la République française qui n’est soumis à aucun Dieu, mais à la volonté du Peuple souverain.

Mais la raison principale de ce mot du jour est autre.

J’aime la vérité historique et quand des faits sont établis clairement, les rappeler.

Pendant cette réforme, seule Simone Veil a été évoquée pour rappeler son rôle dans la loi de 1975 qui n’était pas une loi pour le droit à l’avortement mais une loi qui dépénalisait l’interruption volontaire de grossesse.

Comme le disait Simone Veil elle-même :

« Mais cette loi (sur l’IVG) on la doit aussi à un homme Valéry Giscard d’Estaing »

J’avais expliqué le rôle de Giscard d’Estaing et le hasard que ce soit Simone Veil qui porta cette réforme : « Mémoire et Histoire du droit à l’avortement »

J’ai beaucoup d’admiration et d’affection pour Simone Veil. Je l’ai écrit dans plusieurs mots du jour.

Rien de tel à l’égard de Valéry Giscard d’Estaing.

Mais c’est lui, alors que sa Foi et son milieu familial et politique s’opposaient à cette évolution, qui à l’écoute de l’évolution de la Société et de l’injustice commise à l’égard des femmes qui n’avaient pas les moyens d’aller à l’étranger avorter dans des conditions sanitaires sécurisées, a promis, lors de la campagne présidentielle de 1974, de réaliser cette réforme s’il était élu président de la république.

Il a agi en homme d’État, contre la majorité qui l’avait élu. D’ailleurs, à l’Assemblée Nationale sa majorité présidentielle vota contre la Loi. On lit dans Wikipedia :

« Après quelque vingt-cinq heures de débats animés par 74 orateurs, la loi est finalement adoptée par l’Assemblée le 29 novembre 1974 à 3 h 40 du matin par 284 voix contre 189, grâce à la quasi-totalité des votes des députés des partis de la gauche et du centre, et malgré l’opposition de la majeure partie – mais pas de la totalité des députés de la droite, […] dont est pourtant issu le gouvernement dont fait partie Simone Veil. »

Valéry Giscard d’Estaing est mort deux jours après Anne Sylvestre le 2 décembre 2020, des suites du COVID19, à 94 ans.

Je ne lui avais pas rendu hommage alors parce que j’ai consacré ce moment à Anne Sylvestre.

Car, il mérite qu’on lui rende hommage : il a modernisé la France et réalisé plusieurs évolutions majeures, souvent contre l’avis des groupes politiques qui le soutenaient.

Ainsi il a demandé au parlement d’abaisser l’âge de la majorité. Ce fut une loi du 5 juillet 1974 qui abaissa la majorité à 18 ans alors qu’elle était fixée à 21 ans pour tous depuis 1907 (25 ans auparavant pour les hommes). Cette mesure avait alors permis à près de 2,4 millions de Français concernés d’accéder au droit de vote. Au Royaume-Uni, la mesure était déjà en vigueur depuis 1970, et depuis 1969 en Allemagne.

Il est probable que sa défaite de 1981 contre Mitterrand fut en grande partie causée par cette évolution. Je ne dispose pas du vote au second tour des électeurs de 18 à 21 ans. Mais de celui  des électeurs de 18 à 24 ans et ils votèrent à 63% pour Mitterrand et à 37% pour Giscard d’Estaing.

Valéry Giscard d’Estaing, lors de cette campagne de 1981, refusa la proposition de ses conseillers qui voulaient révéler les rapports troubles de Mitterrand avec le Régime de Vichy et la décoration de la francisque par Pétain. Il rejeta cela parce qu’il trouvait ces méthodes indignes d’une campagne présidentielle.

C’est aussi dans la première année de son mandat, par la loi du 4 décembre 1974, qui comporte plusieurs dispositions relatives à la régulation des naissances, que fut acté le remboursement de la pilule par la Sécurité sociale. Par cette Loi, la contraception devient « un droit individuel », avec la possibilité de délivrer une contraception aux mineures sans limite d’âge et sans autorisation parentale.

C’est encore sous le mandat de Valéry Giscard d’Estaing qu’est adoptée la loi du 11 juillet 1975 introduisant la notion de « consentement mutuel » dans le divorce. Les demandes devaient être auparavant motivées par une faute commise par l’un des deux époux. « Lorsque les époux demandent ensemble le divorce, ils n’ont pas à en faire connaître la cause », explique le nouveau texte. « Ils doivent seulement soumettre à l’approbation du juge un projet de convention qui en règle les conséquences. »

Il y eut également cette évolution majeure de nos institutions par la révision constitutionnelle du 29 octobre 1974 qui donne aux parlementaires (60 députés ou sénateurs) la possibilité de contester la constitutionnalité d’une loi. Auparavant, seuls le président de la République, le Premier ministre et les présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat pouvaient saisir le Conseil constitutionnel. Cette évolution permettra enfin de vérifier que les projets de Loi du gouvernement sont conformes à la Constitution.

Et puis il y eut des épisodes moins glorieux, mais ils n’ont pas la place dans ce mot du jour qui se veut un hommage à un homme qui avait certes des défauts, mais qui avait aussi sa part de lumière que j’ai essayé de mettre en avant aujourd’hui.

Pour en revenir à l’évolution législative concernant l’avortement, c’est sous la présidence de François Mitterrand, en 1982, que la Loi Yvette Roudy, complétant la Loi Simone Veil, ordonnera le remboursement de l’IVG par la Sécurité Sociale.

Lors du vote du Congrès, il y eut aussi cette intervention pleine de sens et d’émotion de Claude Malhuret dont j’admire souvent l’intelligence et la qualité des interventions : « Je reverrai le visage de cette jeune femme dont la vie et celle de son bébé ont été anéanties lorsque j’irai voter. »

<1796>

Lundi 12 février 2024

« [Son travail] témoigne, mieux que tous les discours, que l’on ne doit jamais désespérer des hommes. »
Robert Badinter, avant-propos à l’édition de la thèse de Philippe Maurice

Bien sûr, il faut honorer la mémoire de cet humaniste que la France a eu la chance de compter dans ses rangs : Robert Badinter.

Il semble légitime d’écrire qu’il est mort de vieillesse à 95 ans, le 9 février 2024.

Au cours du week-end, les médias ont rappelé son histoire et ses combats nombreux, toujours pour défendre l’honneur et la dignité de la personne humaine.

Son grand combat, fut l’abolition de la peine de mort en France.

Les gens de ma génération se souviennent de ce discours qu’il prononça le 17 septembre 1981 à l’Assemblée Nationale.

<Discours> qui commença par ces mots

« J’ai l’honneur, au nom du gouvernement de la République, de demander à l’Assemblée nationale l’abolition de la peine de mort en France. »

Un peu plus loin, il disait :

« La France a été parmi les premiers pays du monde à abolir l’esclavage, ce crime qui déshonore encore l’humanité.
Il se trouve que la France aura été, en dépit de tant d’efforts courageux, l’un des derniers pays, presque le dernier – et je baisse la voix pour le dire – en Europe occidentale dont elle a été si souvent le foyer et le pôle, à abolir la peine de mort.
Pourquoi ce retard ? Voilà la première question qui se pose à nous. »

En 2016, lors d’une commémoration de cette abolition, Robert Badinter avait eu ce mot dans les matins de France Culture :

« La France n’est pas le pays des droits de l’Homme, elle n’est que le pays de la déclaration des droits de l’Homme »

J’en fis le mot du jour du <21 octobre 2016>

Outre, qu’il rappela qu’il n’est jamais apparu que l’existence de la peine de mot eut un effet significatif sur le nombre de crimes de sang, il expliqua les deux raisons fondamentales qui, selon lui, doivent conduire à rejeter définitivement la peine de mort :

« Il s’agit bien, en définitive, dans l’abolition, d’un choix fondamental, d’une certaine conception de l’homme et de la justice. Ceux qui veulent une justice qui tue, ceux-là sont animés par une double conviction : qu’il existe des hommes totalement coupables, c’est-à-dire des hommes totalement responsables de leurs actes, et qu’il peut y avoir une justice sûre de son infaillibilité au point de dire que celui-là peut vivre et que celui-là doit mourir.

A cet âge de ma vie, l’une et l’autre affirmations me paraissent également erronées. Aussi terribles, aussi odieux que soient leurs actes, il n’est point d’hommes en cette terre dont la culpabilité soit totale et dont il faille pour toujours désespérer totalement. Aussi prudente que soit la justice, aussi mesurés et angoissés que soient les femmes et les hommes qui jugent, la justice demeure humaine, donc faillible. »

Et puis, il existait au fond de lui cette conviction qu’un être humain, même celui qui avait commis le pire, était toujours capable de devenir meilleur.

Je voudrais pour rendre hommage à Robert Badinter, narrer l’histoire de Philippe Maurice que l’on peut trouver sur Wikipedia.

Philippe Maurice est né à Paris le 15 juin 1956.

En quittant l’armée, Philippe Maurice participe à un trafic de faux billets. Les gendarmes dans l’Aveyron le surprennent en train de forcer un barrage routier avec un véhicule volé. Puis, il est inculpé et incarcéré à la maison d’arrêt de Rodez, en mars 1977, dans le cadre de plusieurs recels de vols de véhicules et de multiples escroqueries (usages de chèques volés, faux monnayage), délits pour lesquels le tribunal de Millau le condamne en 1978 à cinq ans de prison dont un an avec sursis. Lors d’une permission de sortie il ne regagne pas la maison d’arrêt.

Avec un ami, il se lance dans une série de vols à main armée en région parisienne qui se termine dans un épilogue sanglant, d’abord avec le meurtre le 26 septembre 1979 d’un veilleur de nuit qui le surprend en flagrant délit de vol de véhicule dans le 15e arrondissement de Paris, puis avec les meurtres de deux gardiens de la paix de la préfecture de police qui tentent de les intercepter dans la nuit du 7 décembre 1979, rue Monge dans le 5e arrondissement de Paris. Son ami est tué dans la fusillade.

Philippe Maurice est condamné à mort par la cour d’assises de Paris le 28 octobre 1980 pour complicité de meurtre et meurtre sur agents de la force publique.

Il va même tenter une évasion, le 24 février 1981, et blesser grièvement un gardien de prison avec une arme que lui avait remis clandestinement son avocate.

Comme dirait les jeunes de maintenant : « C’est du lourd !»

Son pourvoi de cassation est rejeté le 19 mars 1981, le président d’alors Valéry Giscard d’Estaing repousse volontairement sa réponse pour la demande de grâce, après les élections présidentielles de mai 1981, laissant à son successeur, qui pouvait être lui-même, la charge de répondre à cette demande.

Le 10 mai 1981, François Mitterrand qui avait déclaré qu’il voulait abolir la peine de mort s’il était élu, gagne les élections présidentielles.

Le 11 mai 1981, Robert Badinter va visiter Philippe Maurice dans sa prison et lui dit :

« Vous allez être gracié, l’abolition de la peine de mort est imminente. D’une certaine manière, vous allez symboliser désormais l’abolition elle-même… ». Il lui enjoint de reprendre ses études en prison.

Le 25 mai 1981, le nouveau président de la République, François Mitterrand, quatre jours après son investiture, lui accorde sa grâce et commue sa condamnation à mort en une condamnation à la réclusion criminelle à perpétuité.

Une fois gracié, Philippe Maurice abandonne ses projets d’évasion et suit le conseil de Badinter : il se met à étudier en commençant par l’équivalence du baccalauréat (examen d’entrée à l’université). Il passe sa licence d’histoire en 1987. Le 18 octobre 1989, il soutient sa maîtrise d’histoire du Moyen Âge.

C’est en décembre 1995 qu’il soutient une thèse de doctorat en histoire médiévale, dirigée par Bernard Chevalier et Christiane Deluz, à l’université François-Rabelais de Tours portant sur « La famille au Gévaudan à la fin du Moyen Âge ». Pour sa première sortie de prison sans menottes depuis 16 ans, trois gendarmes et trois fonctionnaires de la pénitentiaire sont chargés de l’observer lors de la soutenance. La thèse recueille les félicitations unanimes du jury et la mention « très honorable ».

À l’automne 1999, il est placé en régime de semi-liberté. Puis le 8 mars 2000, il bénéficie d’une libération conditionnelle. La communauté scientifique de l’université de Tours lui trouve un poste d’assistant de recherche. Par la suite, il sera chargé de recherches, il travaillera à l’EHESS dans les domaines de la famille, de la religion et du pouvoir au Moyen Âge. Il fut également chargé de recherche au CNRS.

Dans l’avant-propos à l’édition de sa thèse, Robert Badinter rappelait qu’il était venu voir Philippe Maurice à Fresnes le lendemain même du 10 mai 1981 :

« Je lui ai dit que, parce qu’il devait sa vie à l’abolition imminente, il symboliserait d’une certaine manière, l’abolition elle-même (…). [Son travail] témoigne, mieux que tous les discours, que l’on ne doit jamais désespérer des hommes. »

Le 25 mai 2000, le journal « Le Monde » lui a consacré un très long article : < Il était une fois… Le retour à la vie de Philippe Maurice >

J’en tire deux extraits. D’abord celui qui décrit la soutenance de la thèse :

« Alors, en décembre 1995, Philippe Maurice soutient sa thèse à Tours, le temps d’une extraction, sous escorte policière, du centre de détention de Caen. Cinq heures de face-à-face érudit, qui rompent la solitude et valident 1 245 pages, fruit de sa patience et de sa volonté. « Une prestation remarquable d’intelligence du sujet », se souvient Jacques Poumarède, historien à Toulouse des institutions du droit. Mention « très honorable » avec félicitations du jury. « Vous m’avez rendue plus intelligente », conclut ce jour-là une professeure de la Sorbonne, à sa place de juré. »

Et ce jugement de deux des plus grands historiens français :

« [Philippe Maurice figure] parmi les meilleurs docteurs en histoire dont j’ai eu connaissance ces dernières années, attestait le médiéviste Jacques Le Goff, en 1996. Il s’agit là d’un cas exceptionnel non seulement de réinsertion psychologique, intellectuelle et morale, mais d’un apport important aux travaux de l’historiographie française contemporaine. » « Je suis tout à fait porté à lui faire confiance pour le travail qu’il pourrait accomplir dans l’avenir », écrivait l’historien et président de la Bibliothèque nationale de France, Jean Favier. »

Par <cet article> de « l’Obs » nous apprenons qu’il a été présent en 2021, avec Robert Badinter, pour célébrer le 40ème anniversaire de la peine de mort :

« La célébration du 40ème anniversaire de l’abolition de la peine de mort à l’Hôtel de Lassay, a été l’occasion pour Robert Badinter de plaider pour « l’abolition universelle ». Puis, il s’est adressé à ce professeur d’histoire, discrètement assis dans l’assistance, « il a été l’incarnation de l’abolition et il n’a pas déçu les espérances que nous avions en lui ». Appelé à son tour à prendre la parole, Philippe Maurice a rendu hommage à l’homme qui a consacré sa vie à la justice et, a-t-il ajouté, « à François Mitterrand que j’aurais aimé connaître ». Habillé tout de blanc, couleur des fantômes et des anges, Philippe Maurice tranchait sur l’aréopage en costumes sombres. Nulle effusion entre les deux hommes, l’ancien ministre cultive la réserve et le professeur, la discrétion. L’histoire les a fait se croiser et se recroiser mais Robert Badinter n’a pas été son défenseur. »

Sollicité par « Ouest-France », Philippe Maurice s’est dit trop pudiquement touché par la mort de Robert Badinter pour évoquer le sujet de vive voix. Il a toutefois rédigé un petit texte que voici à son égard :

« Voici plus de quarante ans, dans une cellule de condamné à mort, les pieds et les mains enchaînés, les chevilles ensanglantées, je recevais la visite régulière de Robert Badinter. Je n’étais qu’un gamin de banlieue sans avenir. Nous étions certains que je serais exécuté.
Cet homme, socialement si important, ce grand notable, se présentait toujours avec une boîte neuve de cigarillos. Il posait la boîte sur la table, devant nous, l’ouvrait, et m’invitait à fumer. Il allumait les cigarillos que je grillais ainsi devant lui. Quand, en parlant, je laissais mon cigarillo s’éteindre, attentif, attentionné, il se précipitait sur son briquet pour le rallumer. Je crois qu’il s’apercevait avant moi que le cigarillo était éteint.
Ce petit geste dont il ne s’est jamais vanté, je crois, aurait dû disparaître avec moi… À mes yeux, ce geste modeste reste une marque de sa très grande humanité… Le grand bourgeois se pliait devant la mort à venir d’un gamin destiné à l’échafaud. »

Philippe Maurice a publié plusieurs ouvrages d’historien : « La famille en Gévaudan au XV e siècle (1380-1483) » qui fut l’objet de sa thèse, en 1998, aux éditions de la Sorbonne, « Guillaume le Conquérant » en 2002, chez Flammarion, mais aussi son autobiographie : « De la haine à la vie », en 2001, aux éditions du Cherche Midi et « Adieu la mère », en 2014, aux éditions du Cherche Midi, consacré à la vie si difficile de sa mère.

<1791>

Lundi 5 février 2024

« Le murmure »
Christian Bobin

« Le murmure », c’est un son délicat, mais c’est aussi le nom que l’on donne aux grands rassemblements d’oiseaux dans le ciel, où ils forment des masses compactes et mouvantes au crépuscule.

Cette mystérieuse faculté que possèdent les oiseaux à évoluer, en groupe immense, de manière harmonieuse, sans jamais se cogner, tout en changeant de direction est fascinante.

Je me souviens que lors d’un entretien avec Jacques Chancel, Herbert von Karajan parlait du murmure des oiseaux pour expliquer comment se passe les inflexions : les changements de tempo et de nuances au sein d’un orchestre symphonique composé seulement d’une centaine d’individus. Il expliquait que le groupe était suffisamment en harmonie pour que ces évolutions soient immédiatement perçues par tous, de sorte qu’ils agissent en symbiose.

Le réalisateur hollandais Jan Van Ijken nous apprend dans un documentaire que les formations d’oiseaux ne sont pas dirigées par un seul individu mais bien par tout le groupe. Quand un des individus change quelque chose, les autres réagissent instantanément quelle que soit la taille du murmure. L’information circule dans le groupe quasi sans dégradation.

« Le murmure » est l’ultime livre écrit par Christian Bobin.

Il est paru le 1er février 2024. Le 2 février j’avais fini de le lire, mais certainement pas d’y revenir, maintes et maintes fois.

Le 2 octobre 2022, un Christian Bobin lumineux et semble t’il en forme, était l’invité du « Grand Atelier » de Vincent Josse sur France Inter : « Nous existons si peu, c’est un miracle que cette larme dans les yeux »

La Médiatrice de France Inter a mis en ligne la réaction de quelques-uns des auditeurs qui se sont exprimés suite à cette émission.

J’en citerai deux :

« Quel bonheur cette émission d’aujourd’hui ! D’un seul coup on grandit, on vibre à ses paroles, on est ému par son émotion, sa profondeur. Une interview comme celle-là nous rend plus intelligent. Bravo à Christian Bobin et sa poésie, sa spiritualité de la vie et merci à Vincent Josse de ces deux heures magnifiques ! J’en redemande ! Merci merci !»

« Ahhhh Monsieur Josse, comme j’ai souri en vous entendant dire cette phrase qu’ici même j’envoyais à mon amie « Regarde, on va se prendre une rafale de joie ». J’avais cette sensation d’être parmi vous. Un grand merci pour ce beau rendez-vous, Christian Bobin est une lueur sur tant de chemins !!! »

J’ai réécouté cette émission, ce dimanche, pendant ma marche quotidienne et je me suis dit qu’il faudrait l’écouter chaque fois qu’on n’est pas bien, c’est plus puissant et moins nocif que tous les antidépresseurs.

Quelques jours après cette émission, Christian Bobin a été attaqué par la maladie foudroyante qui allait l’emporter le 23 novembre 2022.

Christian Bobin a fini son existence terrestre, à l’hôpital de Chalons sur Saône, allée Saint Jean des Vignes.

Il avait commencé son livre en juillet, mais c’est sur son lit de souffrance de l’hôpital qu’il l’a continué, et pour la fin il l’a dicté à sa compagne devenue son épouse la poétesse Lydie Dattas auquel le livre est dédié. Ce livre est bien plus : une ode à leur amour partagé.

Lydie Dattas avec l’éditrice Gabrielle Lecrivain ont finalisé cet ouvrage dont l’exergue initial est :

« Rien est le tout de ce que je sais »

Lydie Dattas a accepté une interview très émouvante sur le site de « la Tribune » : « J’ai vécu avec un ange, Christian Bobin » .

Lydie Dattas est, elle-même, une poétesse reconnue par ses pairs. Elle déclare dans la Tribune :

« A l’instant où j’ai connu Christian Bobin, je suis devenu sa disciple. J’ai tout de suite vu que j’avais à faire à tellement plus grand que moi. »

Lydie Dattas confirme ce que révèle la quatrième de couverture : « Commencé chez lui, au Creusot, en juillet 2022, poursuivi sur son lit d’hôpital durant les deux mois précédant sa mort, le murmure appartient à ces œuvres extrêmes écrites dans des conditions extrêmes. »

Quand le journaliste lui demande si elle l’a encouragé dans cette aventure inouïe :

« On n’encourage pas le tonnerre à tonner, ni le rossignol à chanter. Il chante tout seul. Ma seule action dans cette affaire, ça a été de noter, parfois à la vitesse de la lumière, une phrase, une parole ou une correction. Parfois en direct, parfois au téléphone. Dans une telle aventure divino-humaine (le fond poétique indestructible du vivant), où la mort peut survenir à chaque instant, il ne peut être question de plans, de désirs, de souhaits : le verbe arrive et il faut juste être à la hauteur de son sens. Malgré sa taille modeste, ce livre restera comme le grand œuvre de Christian Bobin. »

Dans ce livre, il est question d’art, il cite une dizaine de fois le grand pianiste russe Grigory Sokolov, qu’il a découvert tardivement.

Il est question de sa maladie, qui s’adresse à lui :

« Et de paix ! S’exclama la maladie. Sais-tu seulement de quoi tu parles ? Il ne s’agit pas de cesser d’écrire, malheureux ! Regarde : je les ai fait venir pour toi mes auxiliaires : quatre douleurs pour y voir clair. Une guerre pour l’âme, une pour le poumon, tout ! Ils t’apporteront lumière, non ténèbres ! Rien de plus éloigné de la mort ! Bon dit la maladie en claquant des doigts pour rameuter sa troupe : en route ! Nous avons encore du chemin à faire. Je reviendrai. Le message est clair. […]
Si ce livre devrait être le dernier, alors il faudrait qu’il soit le plus jeune de tous ceux que j’ai écrits. »
Le Murmure page 19

La gravité, on la comprend dans ce dialogue avec le médecin :

Le médecin entre dans ma chambre, mon dossier dans les mains, et me dit doctement contrarié : « Je ne sais pas qui vous êtes, mais c’est complétement anormal. Avec ce que vous avez, vous devriez être terrassé ! ».
Le Murmure page 47

Tous les médecins n’ont pas cette brutalité, mais nous, je veux dire nous qui fréquentons assidument les disciples d’Esculape, avons tous rencontré ce que j’appelle « des techniciens » qui ont dans leur tête les protocoles et des tableaux statistiques, mais ont oublié de cocher la case « humanité »…

Christian Bobin lui répond dans son livre :

« Ce spécialiste ne connaît pas les ressources des bébés. Je n’ai pas de ruse. Moi j’arrive sur mes jambes de 4 ans – et je cause. Je saute à pieds joints dans toutes les flaques de découragement qui sont devant moi et je les change en étincelles. »

Et il continue par un mot plus piquant, car Bobin est bienveillant et gentil, mais il n’est dupe de rien et voit aussi l’ombre des choses :

« La sensibilité s’est retirée du monde. Elle a laissé la place à la précision. Si j’étais la lune, je commencerais à faire mes valises… »

Il y a aussi ce moment où le lecteur se dit il est vraiment trop …

« Il pleut… Sur mon lit d’hôpital, je mange un plat incomestible entre un mourant et une vitre en larmes. Ensuite, j’écris ce petit billet pour la cuisinière : « Chère cuisinière, je viens de finir mon assiette : c’était absolument délicieux. Peut être seulement un tout petit peu froid… ».
J’ai un frisson d’ange. Nous ne sommes que rarement les auteurs de nos actes. »
Le Murmure page 35

Mais la critique suit :

« Si seulement on pouvait s’occuper des malades et des pauvres comme leurs majordomes s’occupent des riches… »

Et il finit par cette analyse sur ceux que notre président, lors de la pandémie, a décrit comme les indispensable de notre société :

« C’est grâce à l’insomnie des mères consolant un enfant dévoré par les diables de la nuit ou à un balayeur aidant ici ou là un trottoir à mieux respirer – oui : c’est grâce à ce genre de service que les ténèbres n’ont pas encore refermé définitivement leurs bras sur les humains. Écrire est ce genre de service. »

Mais ce n’est pas la maladie qui a la première place dans ce livre :

« J’écris pour vous construire un nid. Il fait trop froid dehors. »
Le Murmure page 34

C’est un hymne à la nature et tant d’autres choses

« Le Temps est venu d’être félicité pour ce qu’on n’a pas fait, pour ce qu’on n’a pas détruit, pour notre amour des fleurs sauvages, qui avec les cris du cœur ont seule puissance de nous guérir.
Fie-toi aux fleurs ! Toute fleur est une goutte de courage, une transfusion de couleurs dans nos veines flétries de ne croire qu’aux ténèbres. »
Le Murmure page 119

C’est un livre à lire, je ne peux dans ce mot du jour que picorer quelques bribes.

Mais je voudrai partager la fin de ce livre, car c’est un livre sur la mort et sur l’amour :

« Je suis au bout du langage. La poésie n’est rien, l’écriture n’est rien, la musique n’est rien. Mais ce qui n’est rien ignore la mort. Les larmes et les sourires sans cause survivent à la fin du monde. On va vers des jours extraordinaires.

Nous ne descendrons pas l’escalier de tristesse. Plus vite que la vie et plus vite que la mort, je te retrouverai TOI . Nous tourbillonnerons dans la lumière.
Le vol magique des étourneaux, seconds violons du ciel. Quand ils rencontrent un obstacle – comme d’un roc qui dépasse d’une rivière-, ils scindent en deux cette masse de grâce sans se heurter, vite recomposent leur amitié après le franchissement de l’épreuve. Cette passe s’appelle « le murmure ».
Quand tu mourras notre amour se recomposera. Il se recomposera dans le ciel rouge, comme le murmure des étourneaux après le franchissement de l’obstacle.
Sur le roc de la mort nous serons deux présences éternelles. Dieu n’éteindra jamais nos yeux qui voyaient. »

Et puis vient la toute dernière page avec une seule phrase.

L’éditrice Gabrielle Lecrivain a expliqué que la page manuscrite, toujours écrite à la main, était entièrement noire, car elle avait été intégralement écrite mais barrée à l’exception de cette phrase :

« Nous serons deux enfants réenfantés »

Après leur rencontre, Lydie Dattas et Christian Bobin se sont installés, en 2005, dans une maison isolée, au lieudit Champ-Vieux, à la lisière du bois de Saint Firmin, à une dizaine de kilomètres du Creusot. Dans <cet article de blog>, il est question de ce lieu enchanteur. Cette maison, ils l’ont abandonnée, pour vivre au Creusot, lorsque l’état de santé de Christian Bobin s’est dégradé. Et, Lydie Dattas finit l’article de la Tribune ainsi :

« Récemment, pour la première fois, je suis retournée à Champ-Vieux où nous avons vécu. Il neigeait. La maison et la clairière étaient toutes blanches. C’était beau à pleurer. J’ai pensé : « J’ai vécu au paradis avec un ange. Pourquoi ai-je eu ce privilège ? Personne ne mérite un tel bonheur. »

<1789>

Mercredi 27 décembre 2023

« 18 mois de vie. »
Clémentine Vergnaud

C’est le 15 juin 2022, que Clémentine Vergnaud a appris qu’elle souffrait d’un cancer des voies biliaires, rare, très agressif : le cholangiocarcinome.

Elle avait décrit son combat, ses espoirs, sa peur et ses relations avec les médecins et l’administration dans une série de 10 podcasts : « Ma vie face au cancer : le journal de Clémentine. » publiée en juin 2023.

J’ai commencé à écouter le premier, puis tous les autres d’une seule traite, lors d’une longue promenade.

Je concluais le mot du jour que je lui ai consacré : « La mort est au bout du chemin, mais elle s’est un peu éloignée. » par cette exclamation : Un monument d’humanité !

Son podcast était une manière de « laisser une trace », comme elle l’expliquait sur le plateau de « C à vous ».

Elle n’a pas fêté Noël, elle est morte le 23 décembre 2023 au matin, 18 mois et quelques jours après le diagnostic de sa maladie. Elle avait 31 ans.

Début octobre, elle donnait des nouvelles peu rassurantes sur sa santé sur le réseau social X, tout en annonçant l’enregistrement de la saison 2 de son podcast. Elle écrivait :

« Vous êtes plusieurs à demander de mes nouvelles, à vous inquiéter de mon silence. Je vais bien, rassurez-vous. Mais les deux dernières semaines ont été compliquées. Je suis passée à un cheveu de la mort à cause d’un grave accident cardiaque. Maintenant, je me remets doucement ».

Elle travaillait à France Info. Ses collègues lui ont rendu <Hommage> :

« La rédaction de franceinfo a perdu l’une des siennes, une femme merveilleuse, une journaliste de grand talent, une amie pour beaucoup. […]

Pendant ces longs mois où elle a combattu la maladie, Clémentine a fait preuve d’un courage incroyable, d’une détermination sans faille et d’une immense joie de vivre.
Sa force de caractère et sa lucidité, nous les avons tous entendues dans le podcast « Ma vie face au cancer » qu’elle avait tenu à faire pour raconter sa vie avec la maladie.

Dans ce podcast, […] Elle a apporté beaucoup aux malades, à leurs proches, aux soignants. Avec une telle justesse des mots et des émotions.

[…] Jusqu’au dernier moment, Clémentine a voulu profiter de ses « moments dorés » : chaque plaisir, chaque bonheur qui passait à sa portée. « La fin, elle est connue, nous disait-elle, il n’y a pas trop de mystère. Mais il y a tout ce qui va y mener et je n’ai pas envie de gâcher ces moments. Aucun de ces moments. »

Clémentine, c’était un rire, un sourire, une voix.
Et cette voix, parce que c’est ce qu’elle a voulu, nous continuerons à l’entendre. »

Cette jeune femme qui a dit « Je ne suis pas une battante. En fait, je n’ai juste pas le choix » a donné une immense leçon : elle a vécu aussi intensément que possible les 18 mois de vie qui lui restait à vivre après son terrible diagnostic.

L’oncologue canadien Gabriel Sara qui avait joué son propre rôle dans ce merveilleux film « De son vivant » avait révélé cette tragédie dans la tragédie : « Mourir de son vivant », c’est-à-dire ne pas vivre ce qui reste à vivre :

« On peut mourir de son vivant. On le voit chez Benjamin. Au fur et à mesure que son corps s’affaiblit, son esprit devient paradoxalement plus puissant. Il prend le contrôle de sa vie, il règle son histoire avec son fils, il pardonne à sa mère, il transmet à ses élèves tout ce qu’il a de plus beau à donner. Alors que son corps est foutu, lui vit plus intensément que jamais. Il n’a jamais été aussi en contrôle de sa vie. Et c’est merveilleux. »

Et il parle de cette mission sacrée qui doit être celle des médecins, de l’être humain malade et de sa famille :

« Face à un patient condamné, ma mission sacrée est de l’accompagner pour que les années, les mois et jusqu’aux minutes qu’il lui reste, soient de beaux instants de vie et pas d’agonie. Quand mon patient meurt, je suis triste bien sûr, mais j’ai le sentiment du devoir accompli. Pour un cancérologue, c’est une satisfaction énorme. »

Je crois que Clémentine Vergnaud a porté haut cette mission sacrée de vivre les « 18 mois de vie. » qui lui restait.

Comme souvent, ces derniers temps, je terminerai par un texte de Christian Bobin qui écrivait lors d’un entretien avec le journal « La Vie » en 2019 :

« Ceux qui ont disparu mêlent leur visage au nôtre.
Nous sommes étroitement liés, souterrainement, dans une métamorphose incessante.
C’est pourquoi il est impossible de définir aussi bien la vie que la mort.
On ne peut que parler d’une sorte de flux qui sans arrêt se transforme, s’assombrit puis s’éclaire de façon toujours surprenante.
La mort a beaucoup de vertus, notamment celle du réveil.
Elle nous ramène à l’essentiel, vers ce à quoi nous tenons vraiment. »

<1783>

Samedi 2 décembre 2023

« Maria Callas est née il y a 100 ans. »
La plus grande tragédienne de l’opéra est née le 2 décembre 1923

Maria Anna Cecilia Sofia Kalogeropoulou, plus connue sous le nom de Maria Callas est née le 2 décembre 1923 au Flower Hospital de New York, sur la Cinquième Avenue et Central Park.

Maria Callas a changé l’opéra. Elle a fait de la chanteuse d’opéra une actrice, une tragédienne.

Sa carrière débuta vraiment en 1947. A cette époque, elle vivait aux Etats-Unis et cherchait d’avoir des rôles dans les opéras américains, sans trop de succès.

Elle était parfaitement inconnue

Mais un impresario italien, Giovanni Zenatello, était venu aux États-Unis sur la demande du chef d’orchestre italien Tullio Serafin afin de rechercher un soprano pour chanter La Gioconda de Ponchielli aux arènes de Vérone.

Après avoir emprunté 1 000 dollars à son parrain pour payer son voyage et son séjour, elle est présentée par Zenattelo à Tullio Serafin qui, enthousiaste, l’engage séance tenante.

Le chef dirige l’œuvre et peu à peu, décèle les extraordinaires possibilités de la jeune diva.

C’est lui qui fera de Maria « la Callas ».

Tullio Serafin dira à son sujet :

« Elle était si étonnante, si imposante physiquement et moralement, si certaine de son avenir. Je savais que cette fille, dans un théâtre en plein air comme l’est Vérone, avec sa voix puissante et son courage, ferait un effet démentiel. »

Lors d’une interview de 1968, la cantatrice admettra quant à elle que son travail sous la direction de Serafin a été :

« La chance de ma vie […] Il m’a enseigné qu’il doit y avoir une formulation ; qu’il doit y avoir une justification. Il m’a enseigné le sens profond de la musique, la justification de la musique. J’ai réellement, véritablement absorbé tout ce que je pouvais de cet homme. »

Sa dernière apparition lors d’un spectacle d’opéra eu lieu de 5 juillet 1965 au Covent Garden de Londres.

Il s’agit en fait d’une carrière de 18 ans, pendant laquelle elle donnera 595 représentations et concerts, tiendra 42 rôles et enregistrera 26 intégrales d’opéra

Et c’est lors de ces 18 ans de carrière qu’elle forgera sa légende.

Elle est morte, seule, déprimée à 53 ans, le 16 septembre 1977, dans son appartement parisien au troisième étage du 36 avenue Georges-Mandel, où ses seules occupations étaient d’écouter ses vieux enregistrements et de promener ses caniches en empruntant chaque jour le même itinéraire : rue de la Pompe, rue de Longchamp et rue des Sablon.

En 2017, pour les 40 ans de la mort de cette extraordinaire artiste, j’avais rédigé deux mots du jour :

« La diva, c’est celle qui apporte l’exemple d’un travail, d’une discipline et d’une grande maîtrise du métier »

« J’ai vécu d’art, j’ai vécu d’amour »

Dans ce second mot du jour j’évoquais sa relation avec ce marchand grec qui avait pour nom Onassis et qui savait amasser beaucoup d’argent mais pas rendre heureux ses proches.

Le centenaire donne lieu à beaucoup de publications médiatiques.

Sur la plateforme de replay de France TV on trouve le remarquable documentaire de Tom Volf : <Maria by Callas>. Il sera disponible jusqu’au 16/12/2023.

Et puis il y a 64 émissions, et d’autres sont annoncées, proposées par Radio France sur cette page : < Callas, le podcast>

L’Opéra de Paris lui rend également hommage : <Hommage à Maria Callas>

Le 2 décembre, L’Opéra de Paris propose un Gala Maria Callas qui sera retransmis le 8 décembre 2023 sur France 5, lors d’une soirée spéciale consacrée à Maria Callas.

L’Opéra de Paris la présente ainsi :

« Cantatrice magnétique et tragédienne bouleversante, Maria Callas a transformé l’art du jeu et du chant à l’opéra. »


Elle fut une artiste unique, bouleversante, probablement, pour l’éternité, la plus grande de toutes les chanteuses d’opéra.

Sa vie fut une tragédie, mais, comme elle le dit à fin du documentaire de Tom Volf <Maria by Callas>, elle eut aussi de nombreux témoignages d’admiration et de remerciement de toutes celles et de tous ceux qui surent ouvrir leurs oreilles et surtout leur cœur à la beauté, la sensibilité et l’émotion du chant et du jeu de Maria Callas.

<1779>