Lundi 30 mars 2026

« [Saint-Denis] est la ville des rois morts et du peuple vivant»
Expression attribuée au communiste Jean Marcenac (1913-1984), qui l’aurait formulée dans les colonnes de L’Humanité après la Seconde Guerre mondiale

Dimanche 15 mars, la liste menée par Bally Bagayoko a été élue au premier tour des élections municipales de la ville de Saint Denis (93) qui après avoir fusionné avec Pierrefite est une ville d’environ 150 000 habitants, plus grande ville de la Région parisienne, après Paris.

Tombe de François 1er et son épouse Claude de France

Au milieu de la liesse de ses soutiens, il est interviewé par un journaliste de LCI qui commence l’entretien en rappelant que Saint-Denis est la ville des rois. En effet, Saint-Denis abrite la basilique dans laquelle se trouve la nécropole royale où se trouve les tombeaux de très nombreux rois et reines qui ont régné sur la France. Le nouveau maire a alors repris, en la simplifiant, une phrase attribuée au poète communiste Jean Marcenac, résistant qui a enseigné la philosophie au lycée Paul-Eluard de la commune :

« La ville des rois et du peuple vivant »

Couvert par le bruit, le journaliste et des auditeurs ont cru entendre : « La ville des noirs. ». Cette erreur a été répétée et amplifiée sur de nombreux plateaux de télévision. Si la journaliste Apolline de Malherbe de BFM TV a présenté rapidement ses excuses d’avoir repris cette « infox », peu de journalistes ont eu cette honnêteté, certains ont continué à la relayer alors qu’il était devenu certain que la phrase n’avait jamais été prononcée par le nouveau maire de Saint-Denis.

Bally Bagayoko est né en 1973 à Levallois-Perret de parents maliens originaires du village de Gouni, situé au nord-ouest de Bamako, sur la rive droite du fleuve Niger. Lui a grandi à Saint-Denis, à partir de son enfance.

Il est diplômé de l’université Paris-VIII en géopolitique et titulaire d’une maîtrise sciences et techniques (MST) « connaissance des banlieues » de cette même université. Il travaille comme cadre à la RATP. Il est aussi basketteur et entraîneur de basket. C’est en entraînant le club de Saint-Denis Union Sport, qu’il fait monter du niveau départemental jusqu’en Nationale 3 en moins de cinq ans, que Patrick Braouezec, alors maire communiste de Saint Denis, le repère. Son engagement municipal démarre en 2001 aux côtés de Patrick Braouezec, qui l’intègre à son équipe. Il y exerce d’abord comme adjoint au maire, avant d’être élu conseiller général du canton de Saint-Denis Nord-Est à l’issue des élections départementales de 2008.

Bally Bagayoko

Il est proche du Parti communiste sans jamais y adhérer jusqu’à 2012 où il rejoint le Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon. Il reste fidèle à ce leader brillant, excessif, vindicatif, arrogant et inquiétant. Lors des municipales de 2020, Bally Bagayoko mène la liste LFI et se retire au second tour permettant à Mathieu Hanotin (PS) de remporter la mairie en mettant fin à 75 ans de direction communiste. En 2026, il fera gagner LFI contre le Parti Socialiste, à l’instar de la plupart des victoires de ce mouvement lors de ces municipales qui leur ont permis de remplacer d’autres forces de gauche. Il y a peu d’exception à ce constat, l’exception la plus notable se situe à Roubaix où ils ont vaincu un candidat de droite.

Après ces éléments de contexte, revenons à ces réactions scandaleuses dans lesquelles la couleur de la peau de cet homme semble déranger certains.

La sociologue Solène Brun, dans une tribune dans le journal « Le Monde » cite Frantz Fanon :

« Cette séquence illustre parfaitement le mécanisme de l’assignation racialisante. Frantz Fanon l’expliquait déjà dans le cinquième chapitre de Peau noire, masques blancs il y a près de soixante-quinze ans [Seuil]. Désigné comme « nègre » par un enfant dans le train qui s’adresse à sa mère, Fanon rend compte de la manière dont cette interpellation est le premier geste d’une objectification qui « emprisonne » et qui déshumanise. Tout à coup, Fanon n’est plus un homme, plus un psychiatre, plus le fils de quelqu’un : il n’est que « noir ». Comme Frantz Fanon, comme Bally Bagayoko, chaque jour, des millions de personnes en France font cette même expérience. »

Sur le site de « France Inter » on apprend qu’une étude, du Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN), que France Inter a pu consulter en février 2026 et qui concernait donc les municipalités sortantes, dénonce la sous-représentation des élus noirs dans les conseils municipaux des grandes villes de France. Parmi les plus mauvaises élèves, des villes comme Marseille, Lyon, Grenoble ou encore Bordeaux. L’étude porte sur 51 grandes villes française. À Lyon ou à Grenoble, il n’y aucun élu noir au conseil municipal, un seul à Bordeaux.

Selon les recherches que j’ai pu faire, il semble qu’il y a 12 maires noirs qui ont été élus en France métropolitaine lors de ces élections municipales de 2026.

Wikipedia tout en soulignant l’absence de définition légale de ce qu’est « être noir » en France pose une estimation de la population « noire » entre 2,5 % et 7,5 % de la population française. Ces estimations rapportées au 35 000 maires élus en France devraient conduire à un résultat de 700 à 2450 maires noirs.

Les chiffres, je l’ai souligné plusieurs fois, n’ont pas de sens en eux même et la désignation de dirigeants ne peut se limiter à une règle de trois simpliste et dénuée de sens. Toutefois ce décalage entre d’une part 12 et d’autre part de 700 à 2450 a lui, un sens. Plutôt que les polémiques qui ont suivi l’élection de Bally Bagayoko, il aurait été plus raisonnable de se féliciter de l’élection d’un maire noir et de s’interroger pourquoi il y en a si peu.

L’Histoire nous apprend que c’est le 19 mai 1929, dans une petite ville de la Sarthe, Sablé-sur-Sarthe, que pour la première fois un homme de couleur noir était élu maire en France métropolitaine : Raphaël Élizé. C’était un homme originaire de Martinique, petit-fils d’une esclave affranchie (Élise, qui donna son nom à la famille).

Raphaël Elize

Raphaël a seulement 11 ans lorsqu’il est contraint de fuir, avec sa famille, la monstrueuse éruption de la montagne Pelée (30000 morts). Il poursuit sa scolarité à Paris avant d’intégrer l’École nationale vétérinaire de Lyon, dont il ressort major en 1914. Aussitôt, la guerre éclate. Le jeune homme est mobilisé sur le front de la Marne, dans le 36e régiment colonial d’infanterie. Il survit et est décoré de la Croix de guerre en 1919.

Elu en 1929 et réélu en 1935, il équipe Sablé d’une cantine, d’un terrain de football et d’une piscine olympique – la première dans l’ouest de la France. Il met aussi en place une consultation pédiatrique gratuite à l’hôpital local.

Il est destitué de ses fonctions de maire par l’occupant à son retour du front, le 9 août 1940. « Il est incompréhensible pour le ressentiment allemand et pour le sens du droit allemand qu’un homme de couleur puisse revêtir la charge de maire », exprimait un arrêté de la Feldkommandantur. Par la suite, il s’engage dans la Résistance. Il est dénoncé et arrêté en septembre 1943, puis déporté à Buchenwald le 17 janvier 1944. Le 9 février 1945, il est grièvement blessé lors d’un bombardement allié de l’usine d’armement allemande de la Gustloff-Weimar le 9 février 1945, et décède dans la journée.

Pour ce qui concerne Bally Bagayoko les polémiques continuent. Vendredi dernier, un débat sur la chaîne CNews a porté sur les premiers jours de son mandat. Un psychologue Jean Doridot a cru pertinent de dire :

« Maintenant, c’est important de rappeler que l’homo sapiens, nous sommes des mammifères sociaux et de la famille des grands singes. Et par conséquent, dans toute collectivité, dans toute tribu – nos ancêtres chasseurs-cueilleurs vivaient en tribus – il y a un chef qui a pour mission d’installer son autorité ».

En se réfugiant dans un argumentaire « pseudo scientifique » il a fallu utiliser le terme de « grands singes » pour parler de Bally Bagayoko. Sur la même chaîne Michel Onfray s’est cru autoriser de parler de « Mâle dominant » pour évoquer cet homme élu.

La ville de Saint-Denis est certainement une ville difficile à gérer. Le footballeur Thierry Henry avait eu, avant la finale de Ligue des Champions au Stade de France en 2022 opposant le Real de Madrid et Liverpool, cette formule sur un média anglophone :

« Le Stade de France n’est pas à Paris, mais à Saint-Denis. Croyez-moi, vous ne voulez pas être à Saint-Denis, ce n’est pas la même chose que Paris… »

Une grève RATP, une organisation sécuritaire déficiente lors de cette finale de 2022, ont conduit les supporters anglais et espagnols à être attaqués et dépouillés par des groupes de délinquants qui ont donné l’occasion aux journaux britanniques et espagnols de faire une description quasi apocalyptique de la sécurité dans les banlieues parisiennes.

Le maire PS, Mathieu Hanotin, avait répondu à Thierry Henry :

« Le mépris avec lequel vous avez caractérisé notre ville n’est pas acceptable. Nous ne sommes pas Paris, mais nous ne sommes pas infréquentables pour autant. La situation des banlieues aujourd’hui est le résultat d’une concentration de la pauvreté en périphérie de Paris et d’un abandon de l’État pour les quartiers populaires depuis de nombreuses années. […] Saint-Denis est une ville dans laquelle le taux de pauvreté est très important. Le pourcentage de logements indignes est malheureusement l’un des plus grands de France. L’insécurité dans l’espace public est un fléau que nous n’avons pas encore réussi à endiguer. »

On comprend que c’est très compliqué.

L’ancien maire communiste, Patrick Braouezec, qui a intégré une première fois Bally Bagayoko à l’équipe municipale a déclaré dans « Le Parisien » :

« Cette victoire est la suite logique de l’histoire ouvrière et migratoire de Saint-Denis. Bally Bagayoko, comme Sofia Boutrih (cheffe de file locale du PCF qui s’est alliée à Bally Bagayoko durant la campagne) et d’autres élus sur la liste, qui sont des enfants de parents venus en France comme les Bretons, les Auvergnats, les Espagnols, les Portugais sont venus à Saint-Denis pour travailler dans les entreprises et y faire leur vie. Je trouve cela rassurant de voir des jeunes issus de ces migrations devenir des citoyens à part entière, éduqués, qui forment des familles puis s’investissent dans le monde associatif mais aussi politique. On devrait s’en féliciter. Au lieu de cela, on constate chez certains un mépris. »

Il faudra juger aux actes, à la fin du mandat, mais pour l’instant il faut donner sa chance à cette équipe et à ce maire et condamner sans faiblir le racisme et les propos nauséabonds des marchands de haine.

Je ne partage certainement pas toutes les idées de Bally Bagayoko, pour l’instant son calme et la modération de ses propos m’impressionnent.

Mercredi 11 mars 2026

« Des gens qui espéraient vivre en bonne intelligence, en fraternité. »
Frédéric Paulin, début de son roman « Nul ennemi comme un frère » premier tome de la Trilogie libanaise

En commentaire du mot du jour du 9 mars consacré au Liban et aux propos de Wajdi Mouawad, Marc a écrit :

« J’ai forcément envie de parler de Frédéric Paulin et de sa trilogie sur la guerre du Liban et l’époque évoquée dans le mot de ce jour. Le titre du premier tome, extrait d’un poème, colle bien au propos me semble t il. « Nul ennemi comme un frère »… »

J’ai une grande confiance dans les conseils littéraires de Marc, je suis donc allé à la Bibliothèque emprunter ce livre « Nul ennemi comme un frère  ».

Ce premier tome commence par la journée du 13 avril 1975 pendant laquelle le massacre du bus à Ain El Remmaneh répond à l’attaque d’une église maronite par les fedayin palestiniens, jusqu’à l’attentat du Drakkar, le 23 octobre 1983. Et tout le roman raconte la succession des évènements qui se sont passés entre ces deux dates  au Liban. Les communautés, dans une violence inouïe s’affronte les unes aux autres, alliées un jour devenant ennemi un autre jour, jusqu’à des déchirements à l’intérieur de chacune des communautés.

Ce livre commence par ce poème magnifique, raison du partage de ce mot du jour :

« Ô mon frère chrétien, ô mon ami druze, ô mon voisin sunnite ou chiite, ô mon hôte palestinien, vois ce pays qui est le tien.
Vois ces enfants qui jouent dans la poussière de ce champ derrière les maisons de leurs parents. Autour d’eux s’étend cette vaste plaine de la Bekaa, cette longue bande de terre fertile où l’on récolte les figues, les abricots, les tomates, tous les fruits et légumes et le vin du Liban. Ce lieu où l’on vivait heureux.
Ces enfants qui courent, qui frappent dans un ballon dégonflé, et qui rient, ne savent pas qu’avant eux Égyptiens, Phéniciens, Assyriens, Grecs ou Romains ont vécu ici, entre le mont Liban et le mont Hermon, sur les rives du Litani et de l’Oronte. Ils ne savent pas que cette terre prospère a accueilli, depuis l’Antiquité, les peuples persécutés. Qui le sait encore ?
Car la plaine de la Bekaa est à l’image du pays : un mélange communautaire et confessionnel de gens nés au Liban ou venus de l’étranger. Les chrétiens au centre et au nord, les Druzes au sud-est, les chiites non loin de Baalbek, les sunnites plus au sud. Et puis les Arméniens à Anjar et les Palestiniens à Baalbek et à Barr Elias. Des gens qui espéraient vivre en bonne intelligence, en fraternité.
Soudain, les enfants arrêtent leurs jeux et observent les véhicules qui remontent la route. Planté sur la carrosserie d’un pick-up, un drapeau noir, blanc, vert et rouge flotte au vent. Sont-ce des fedayin du Fatah ou du FDLP ? Sont-ce des combattants en partance pour une autre bataille ? Les enfants ne le savent pas, leurs parents non plus.
Qui comprend ce qui agite depuis quelques années la Bekaa et le pays entier ? Pourtant tout le monde pressent le pire.
Ô mon frère, ô mon ami, ô mon voisin, ô mon hôte, emprunte les routes chaotiques, remonte un peu plus vers le nord, pénètre dans les faubourgs de Beyrouth, cette ville que l’on surnomme le Paris du Moyen-Orient, qui est encore cet incontournable centre du commerce et du tourisme, où l’on croise de riches Arabes et des visiteurs occidentaux.
Continue ensuite jusqu’au sud-est de la capitale privilégiée du Liban et, pour quelques heures encore, assurée d’un avenir prospère. Là, à Ain el- Remmaneh, observe ce que deviendront ces enfants qui jouaient dans la poussière de ce champ et tous les autres enfants dans ton si beau pays, sur le point d’imploser. »

Dans son article du 24 août 2024, consacré à ce livre, le journal « Le Monde » décrit le travail de Frédéric Paulin :

« Pour coller au plus près des faits, Paulin effectue un énorme travail documentaire et cite l’auteur : « Un Libanais m’a dit : “Si tu as compris la guerre du Liban, c’est qu’on t’a mal expliqué.” La guerre se nourrit d’elle-même : il y a de la vengeance, puis la défense de son territoire… » Le lecteur est plongé dans un chaos permanent où la barbarie appelle la barbarie, où il n’y a ni bons ni méchants. Et où la raison d’Etat a toujours tort. »

Paulin déroule les événements historiques (l’assassinat de Louis Delamare, l’ambassadeur français au Liban, ou les terribles massacres de Sabra et Chatila), en y insérant « la petite histoire » de personnages de fiction : Michel Nada, un avocat libanais qui fuit son pays pour la France. A Paris, il rencontre Sandra Gagliago, fille d’un député proche de Charles Pasqua. Philippe Kellerman travaille quant à lui à l’ambassade de France à Beyrouth. Il y rencontre Zia al-Faqîh, une jeune et belle interprète de la communauté chiite pour laquelle il éprouve des sentiments qui les mettent tous les deux en danger. Autour de ces personnages en gravitent bien d’autres.

L’auteur nous apprend ou nous rappelle aussi des faits liés à la France.

Ainsi c’est le Shah d’Iran qui a sollicité la France pour réaliser la bombe atomique pour l’Iran. Pour ce faire, l’Iran a prêté un milliard de dollars à Eurodif, un consortium international fondé en 1973 par la France, la Belgique, l’Espagne et la Suède. Mais après la révolution islamique iranienne, Khomeiny a d’abord renoncé à la bombe atomique car il considérait cette arme non conforme aux préceptes de sa religion. Il a demandé la restitution du prêt à Eurodif et à la France qui a refusé.

En 1986, Georges Besse, le manager d’Eurodif, fut assassiné sur ordre du gouvernement iranien. L’attentat de la rue de Rennes du 17 septembre 1986, était aussi liés au chantage iranien comme d’autres attentats en France en 1985-1986. Les attentats cessèrent après un accord secret entre la France et l’Iran qui conduisit probablement à un remboursement du prêt du Shah d’Iran.

Les attentats suicides de Beyrouth du 23 octobre 1983, c’est-à-dire celui du contingent français appelé « attentat du Drakkar », et celui du QG américain à l’aéroport de Beyrouth furent également commandités par la république islamique d’Iran. Ces attentats firent 305 morts dont 241 militaires américains, 58 militaires français, 6 civils libanais et 2 kamikazes.

Nous vivons actuellement un nouvel épisode de violence inouïe en Iran et au Liban. Pour donner un peu de lumière et d’espoir je citerai à nouveau Wajdi Mouawad dans l’émission  la Grande Librairie évoquée dans le mot du jour précédent. Il a raconté un conte. Un jour, il se trouvait dans un pays nordique. Il a alors assisté à une fête : la célébration de la disparition du soleil. Car dans ce pays, situé tout à fait au nord de notre planète, le soleil n’apparaît pas pendant six mois. Et donc lors de cette fête, les humains célèbrent le coucher du soleil qui ne réapparaîtra pas pendant six longs mois.

Wajdi Mouawad pose alors cette question : Mais les petits enfants qui ne verront pas le soleil pendant six mois s’en souviendront-ils ? Le reconnaîtront-ils ?

Alors les sages de cette communauté lui répondent : Ce qu’il faut c’est que nous les adultes nous racontions le soleil aux enfants en son absence…

Et cette expérience inspire cette réflexion au poète :

« Nous, les adultes, nous sommes les garants de la lumière. Nous sommes ceux qui devons la faire vivre pour les plus jeunes malgré l’obscurité. Nous ne devons pas faiblir, pas désespérer car nous avons une mission, parler de la lumière qui reviendra, qui reviendra certainement, qui ne peut que revenir pour que le monde puisse revenir à une meilleure harmonie.»

 

Lundi 9 mars 2026

« Et j’ai pensé que la seule manière d’en sortir était non pas de raconter ce que les autres m’avaient fait, mais de raconter ce que nous avions fait aux autres. »
Wajdi Mouawad

Les échos du monde ne sont que violence. Les médias et les réseaux sociaux insistent évidemment sur tout ce qui est chaos, dérèglement, déchainement et explosion de sauvagerie, pour des motivations de profit et d’audience.

Ils passent ainsi sous silence tous les actes et gestes des humains qui par milliards, tous les jours, aident, soignent, protègent, nourrissent  d’autres humains qui sont des enfants, des êtres en faiblesse, des malades ou tout simplement des personnes ayant besoin d’être soutenu, sans compter tous ces échanges qui constituent simplement des manifestations d’intelligence et d’humanité.

Les chaines d’information en continu, au milieu de quelques analyses pertinentes et beaucoup de vacuité font tourner en boucle les mêmes courtes vidéos montrant l’explosion des bombes, des incendies gigantesques de Téhéran ou d’ailleurs.

Sur ce monde en plein dérèglement, des hommes politiques, des polémistes, des intellectuels se déchirent, ne savent plus échanger que par l’invective, traitant toute personne ayant un avis différent du sien, d’ennemi. Nous ne savons presque plus dialoguer, c’est à dire écouter l’autre, essayer de le comprendre et tenter de trouver les points sur lesquels nous sommes d’accord. La tactique n’est pas celle là : on ne cherche pas à comprendre mais à répondre, on ne cherche pas les points d’accord mais de désaccord en les amplifiant et en accusant l’autre des pires arrière pensées et souvent on s’enfonce dans le déni de la réalité.

C’est pourquoi j’ai regardé avec beaucoup d’intérêt, l’émission de « la Grande Librairie » du 4 mars 2026 qui avait pour exergue la question suivante : Et si dans un monde de plus en plus polarisé, on essayait de dialoguer ?

Je n’ai pas été déçu : Agnès Desarthe, Maryse Burgot, Yasmina Khadra et Joann Sfar ont su éclairer cette question par leur intelligence et leur humanisme. Mais le moment de grâce fut atteint quand  l’écrivain et homme de théâtre Wajdi Mouawad a pris la parole et expliqué ce qu’il avait compris de son expérience de vie. Wajdi Mouawad est libanais, il a vécu la terrible guerre civile du Liban entre 1975 et 1990, pendant laquelle les communautés religieuses libanaises se sont entretuées. On estime le nombre de morts de cette guerre de 15 ans entre 150 000 et 250 000, dans un pays de moins de 6 millions d’habitants.

Le bus à Ain El Remmaneh en 1975

Ce pays issu de la décomposition de l’empire Ottoman à la fin de la première guerre mondiale avait pour ambition de faire vivre ensemble, dans la paix et la prospérité, des dizaines de communautés religieuses. Cela a fonctionné entre son indépendance en 1943 et la fin des années 60, on parlait de la « Suisse du moyen Orient ». Mais l’arrivée massive de réfugiés palestiniens suite au massacre de « septembre noir » (septembre 1970) que l’armée de Hussein de Jordanie a perpétré contre eux a déstabilisé le fragile équilibre du Liban. Les tensions dégénèrent le 13 avril 1975 qui commence par l’attaque d’une église chrétienne maronite par les fedayins palestiniens immédiatement suivie de l’attaque d’un bus de combattants palestiniens par les phalangistes chrétiens. Ce dernier épisode est connu sous le nom du « massacre du bus de Beyrouth ».

Wajdi Mouawad avait 7 ans lors de ce massacre. Il faisait partie de la communauté chrétienne maronite, sa famille était proche des milices dirigées par la famille Gemayel et qu’on appelait les phalangistes libanais. Ce sont eux qui ont commis « le massacre de Sabra et Chatila »  contre des réfugiés palestiniens, du 16 au 18 septembre 1982. A cette date, Wajdi Mouawad ne se trouve plus dans son pays natal qu’il a quitté en 1978, à l’âge de dix ans, pour fuir la guerre civile. Sa famille émigre, en France, à Paris, puis au Québec dans la ville de Montréal en 1983 et il acquière la nationalité canadienne. Mais quand Augustin Trapenard lui pose la question :

« Vous qui avez fui la guerre civile au Liban, quel massacre vous hante ? »

Cadavres de réfugiés palestiniens s’entassant dans le camp de Chatila, à Beyrouth au Liban, après le massacre du 16 au 18 septembre 1982 par des milices libanaises chrétiennes

La réponse de Wajdi Mouawad est immédiate, il s’agit de Sabra et Chatila. Mais ce qui est le plus saisissant, c’est l’ambiance dans laquelle il vivait au Liban  :

« Le massacre de Sabra et Chatila. C’est un massacre que j’aurais pu faire. Si j’avais été un peu plus âgé. Ce massacre perpétré par les milices chrétiennes maronites qui sont les milices de ma communauté, des milices auxquelles j’ai rêvé d’appartenir quand j’étais enfant.
Je les voyais. Je nettoyais leurs kalachnikovs. Enfant, on nettoyait leurs kalachnikovs et ils nous payaient en balles qu’on collectionnait. C’était des balles non tirées. C’était le rêve, la milice. […] On est parti.
Si je n’étais pas parti, si j’avais été plus âgé…
Il y a quelques « si » mais ils ne sont pas absurdes.
Et j’aurais pu à la mort de Bachir Gemayel qui était une sorte d’icône […], j’aurais pu rentrer dans les camps. Et la question que je m’étais posé c’est : si j’étais rentré dans les camps quel massacreur j’aurais été ?
Ils [les phalangistes] pouvaient faire ce qu’ils voulaient. Ils ont fait ce qu’ils ont voulu pendant 2 jours et 3 nuits, avec l’armée israélienne qui entourait les camps et qui éclairait les massacres la nuit. […] »

Comment expliquer cette violence ?

Cette violence s’inscrit dans le récit dans lequel chaque communauté s’enferme. Chaque communauté trouvera toujours un évènement fondateur dans lequel elle a été victime et dans lequel elle puise la force de sa haine pour infliger à l’autre une violence qui lui permettra de revendiquer aussi son statut « effroyable » de victime.

« J’ai grandi dans une famille qui, pendant toute mon enfance, m’a fait entendre que nous étions la victime, que nous avons été massacrés par les Druzes, volés par les Palestiniens qui nous ont volé notre terre…J’ai grandi, enfant, avec la conviction que nous étions la victime.

Grâce à l’exil, grâce à l’école, à l’éducation, grâce à des artistes, grâce à la diaspora où je me suis retrouvé avec des Druzes et j’ai commencé à me dire : Mais nous qu’est ce qu’on leur a fait ?

Et, je me suis rendu compte que peut être dans l’Histoire du Liban, en tout cas, si on veut arriver à une réconciliation.
Comment dire cela ?
Il n’y a rien de plus effroyable que d’être une victime. Il n’y a rien de plus effroyable que d’être une victime !
Et il n’y a rien de plus agréable que de tenir le rôle de la victime. […] Je voulais vraiment me sortir de ce piège-là. Et j’ai pensé que la seule manière d’en sortir était non pas de raconter ce que les autres m’avaient fait, mais de raconter ce que nous avions fait aux autres. »

On attribue à Leon Tolstoï cette phrase « Si vous ressentez de la douleur, vous êtes vivant, si vous ressentez la douleur des autres, vous êtes un être humain.
». C’est à ce prix que la Paix est possible en osant le pardon. Wajdi Mouawad parle de son art, de sa quête :

« Le pardon c’est un Everest. C’est peut-être une promesse qui consiste à dire à l’autre : contre toi je n’userai pas de ma position de victime. Mais entre toi et moi je mettrai de la parole. […]

Pour moi, étant donné la guerre civile du Liban, une guerre épouvantable, c’est arriver à témoigner de l’ennemi.

C’est de faire de mon ennemi, mon héros. Et de bouleverser le public par la figure de l’ennemi. Donc pour moi ne pas raconter ce que l’ennemi m’a fait … Si je raconte combien les druzes nous ont massacrés, tous les libanais de confession chrétienne maronite vont être super contents. Mais ce n’est pas cela le rôle de l’art.

Il y a cette phrase de Kafka, que j’ai lue quand j’avais 17 ans, elle m’avait frappé, mais je ne l’ai pas comprise : « Dans ton combat contre le monde, seconde le monde. » Cela veut dire : met toi du côté de l’ennemi et raconte ce que tu lui as fait.

Alors on me dit mais nous ?

Je réponds : tout ce que je peux espérer, c’est que l’ennemi fasse la même chose que moi et que lui raconte ce qu’il nous a fait, à nous.
J’ai l’impression que c’est à l’endroit là que peut s’élaborer petit à petit, une reconnaissance des douleurs, des fracas pour arriver à quelque chose d’incommensurable qui est le mot qui n’existe pas et qui pourra devenir le bon. »

Alors vous direz : c’est quoi cette utopie, cette vision hors sol quand on voit les vidéos publiées sur le site de la Maison blanche qui font l’apologie de la force brutale et de la destruction de l’ennemi, quand on entend s’exprimer les responsables des Etats-Unis, d’Israël, de l’Iran et du Hezbollah ?

Je ne sais quoi vous dire…Les chemins de l’humanité n’ont jamais été facile et probablement faut-il pour commencer d’essayer de faire une part de chemin dans nos cœurs et de retrouver la voie du dialogue.

Théâtre de la Colline

Lorsqu’un homme aussi estimable que le philosophe Michel Feher dit dans son entretien à « Médiapart » qu’il n’y a que deux possibilités, deux camps, celui des fascistes et celui des antifascistes, il ne suit pas cette voie, il gravit le chemin dangereux de la recherche de l’ennemi. Et quand il définit l’antifascisme comme « une chose assez simple : incarner tout ce que les fascistes détestent », il se complait dans une vision binaire qui n’a comme issue que l’affrontement. Je ne rejette pas tout ce que peut dire cet homme que je requalifie d’estimable mais sur les deux points évoqués je trouve plus fécond la vision de Wajdi Mouawad.

Ce dimanche 8 mars, Wajdi Mouawad achevait son mandat de dix ans comme directeur du Théâtre National de la Colline. Je l’avais déjà cité lors des mots du jour du confinement : «C’est la bonté qui est la normalité du monde car la bonté est courageuse, la bonté est généreuse et jamais elle ne consent à être comme une embusquée, qui, à l’arrière vit grâce au sang des autres