Lundi 8 juin 2026

« J’étais une femme dans une société patriarcale et un pays machiste. Pour m’en sortir, il me faudrait lever la tête, montrer les crocs, arracher un à un tous mes droits et refuser toute soumission. »
Marjane Satrapi

J’ai découvert Marjane Satrapi par le dessin animé « Persépolis » qui avait été réalisé à partir de la bande dessinée du même nom qu’elle avait écrite pour raconter sa jeune vie se cognant à la révolution islamique d’Iran de 1979.
Marjane Satrapi est née le 22 novembre 1969 dans l’Iran gouverné par le Shah. Sa famille est plutôt athée et sympathisante communiste de Téhéran. Son oncle Anouche, dirigeant du Parti communiste iranien, auquel elle est très attachée, est exécuté en 1982, pour ses opinions politiques.
Elle n’a que dix ans quand a lieu la révolution islamique qui va porter au pouvoir l’Ayatollah Khomeiny.
Son enfance sera alors confrontée à une restriction croissante des libertés individuelles dans le pays.
Excusez-moi d’avance, d’être un peu long, mais il me semble éclairant et nécessaire de citer les réformes que les fanatiques chiites sous influence de l’idéologie des frères musulmans égyptiens, sunnites pourtant, ont mis en œuvre à partir de leur prise de pouvoir en février 1979 :

  • Abolition de la loi sur la protection de la famille (26 février 1979) : Cette loi, adoptée sous le régime du Shah, limitait notamment le droit unilatéral des hommes au divorce et à la polygamie. Son abrogation a permis aux hommes de divorcer sans le consentement de leur épouse et de prendre plusieurs épouses sans restriction légale.
  • Exclusion des femmes de la magistrature (2 mars 1979) : Les femmes ont été interdites de devenir juges, ce qui a marqué le début d’une ségrégation professionnelle fondée sur le genre
  • Obligation du port du voile islamique (6-7 mars 1979) : Khomeiny a imposé par fatwa le port du voile pour les femmes travaillant dans les administrations publiques, puis cette obligation s’est étendue à l’ensemble des femmes en public. Cette mesure a suscité de grandes manifestations de protestation, notamment les 7 et 8 mars 1979, où des milliers de femmes ont défilé à Téhéran et dans d’autres villes pour défendre leurs droits
  • Restriction du droit au divorce (4 mars 1979) : Le droit au divorce est devenu exclusif aux hommes, qui peuvent désormais décider unilatéralement de divorcer à tout moment.
  • Ségrégation des sexes : Les activités sportives et les espaces publics (comme les plages) ont été ségrégés, et les compétitions sportives féminines ont été annulées.
  • Abaissement de l’âge légal du mariage pour les filles : L’âge légal du mariage des filles, qui était de 18 ans avant 1979, a été abaissé à 13 ans après la prise de pouvoir de Khomeiny.

Marjane Satrapi, en raison de son éducation et de ses goûts personnels, a vécu cette évolution comme une régression insupportable.

Elle aimait notamment le cinéma occidental et français. Elle citait régulièrement Catherine Deneuve et Alain Delon qu’elle a découverts dès ses plus jeunes années en Iran, elle proposera plus tard à tous deux de prêter leur voix à Persepolis, proposition que Catherine Deneuve acceptera.

Ses parents veulent la protéger et l’envoient en 1984, à l’âge de 14 ans, au lycée français de Vienne, en Autriche, où elle reste quatre ans. Elle revient en 1988 en Iran et y restera jusqu’en 1994. A cette date, elle quittera définitivement l’Iran pour la France où elle fera des études à l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg.

Son goût pour la BD lui sera révélé par la lecture de « Maus » de Art Spiegelman.

Elle accède à la célébrité avec la publication de Persepolis, une bande dessinée autobiographique en quatre volumes publié entre 2000 et 2003, le film sortira en 2007. Ce fut un immense succès de librairie, puis en salle. Elle obtint de nombreuses récompenses au festival de BD d’Angoulême, puis le Prix du jury du festival de Cannes 2007 pour le film.

Pénélope Bagieu, future dessinatrice de BD, dira dans « Le Monde » :

« Je n’avais jamais rien lu qui ressemblait à ça »

Elle créera d’autres bandes dessinées se déroulant en Iran, « Broderies » et « Poulet aux prunes », elle réalisera des films et deviendra aussi artiste peintre.

Elle sera accompagnée tout au long de ces années par son mari suédois Mattias Ripa. Mattias Ripa a participé à son premier court-métrage d’animation alors qu’elle était encore étudiante aux Arts décoratifs de Strasbourg. Il était Financier, acteur, co-scénariste… selon les nécessités pour soutenir Marjane Satrapi. Il est mort des suite d’une longue maladie en 2025, mettant fin à 31 années de vie commune. Cette perte l’avait plongée dans une dépression sévère.

Mattias Ripa et Marjane Satrapi

« Le Point » écrit :

« Mi-avril, elle avait confié au Point avoir choisi de se retirer dans une clinique à Munich, en Allemagne, dans l’espoir de remonter la pente. « J’espère accepter de vivre avec un si immense deuil. On verra », nous écrivait-elle dans son dernier message. »

Sa famille annonça, le 4 juin 2026, sa mort « de tristesse, un an après le décès de l’amour de sa vie. ». Elle avait 56 ans.

A côté de son œuvre artistique, elle continua le combat pour la liberté d’abord des femmes iraniennes sous le joug de la théocratie islamique d’Iran.

En 2023, elle dirige l’ouvrage « Femmes, vies, libertés » en soutien aux femmes iraniennes qui manifestent après le meurtre, en septembre 2022, de Mahsa Amini, arrêtée pour un foulard mal porté puis battue à mort. Très engagée, elle appelle ainsi, dès 2022, les dirigeants européens à se positionner contre les exactions du régime iranien. Un an plus tard, en protestation de l’inaction française, elle refuse la Légion d’honneur.

Ensuite, elle constata que des mouvements islamistes étaient à l’œuvre en Occident et en France pour pousser les musulmans notamment jeunes vers une pratique de plus en plus rigide et archaïque de leur religion, avec pour première cible la liberté et l’émancipation des femmes. C’est pourquoi, en mars 2016, elle figure parmi les signataires du manifeste du Printemps républicain.

Et on verra ces forces obscurantistes à l’œuvre. Quand en mars 2026, France 4 annonce diffuser le film Persepolis « en raison de l’actualité », une vague de réactions éclate sur X. Un post, vu plus de 3 millions de fois, accuse l’œuvre d’islamophobie et de « propagande impérialiste occidentale ». Ces éléments de langage utilisés jusqu’alors par le régime iranien et le Hezbollah qui parvint à interdire la diffusion du film au Liban, se répandait en France.

Un billet de Charlie Hebdo du 9 mars 2026 parle de ces réactions : « Persepolis « islamophobe » : qui a peur de Marjane Satrapi ? »

Vous pourrez lire l’intégralité de ce billet, j’en cite quelques extraits :

« Persepolis, le chef-d’œuvre de Marjane Satrapi adapté d’une de ses bandes dessinées, serait « islamophobe ». Ce serait d’ailleurs pour cette raison que France 4 – comme chacun sait, suppôt du lobby militaro-industriel américano-israélien – a décidé de bouleverser ses programmes, le 5 mars dernier, pour diffuser le film sur son antenne. […]

Beaucoup de nos apprentis mollahs tricolores n’ont pas vu le film. Ou trop vite. Ou trop mal. Il suffit de lire leurs posts : l’un présente l’autrice comme une « bourgeoise iranienne pro-Shah », alors que Satrapi vient d’une famille communiste, quand d’autres voudraient en faire le porte-voix d’un occident civilisateur. Revu pour l’occasion, le film n’est pourtant pas tendre avec ce dernier. De retour en Iran, après avoir été envoyée à Vienne, où elle a connu l’isolement et la précarité, Marjane Satrapi résume à ses copines restées sous le joug des mollahs son expérience ainsi : « En Occident, tu peux crever dans la rue, personne ne te viendra en aide » »

Dans Persepolis, il y a une scène dans laquelle la grand-mère de Marjane lui donne ce conseil :

« Je vais te donner un conseil qui te servira à jamais. Dans ta vie tu rencontreras beaucoup de cons. S’ils te blessent, dis-toi que c’est la bêtise qui les pousse à te faire du mal. Ça t’évitera de répondre à leur méchanceté. Car il n’y a rien de pire au monde que l’amertume et la vengeance. Reste toujours digne et intègre à toi même. »

Marjane Satrapi, n’a pas été en mesure de toujours suivre ce conseil de sa grand-mère. Quelquefois la colère était trop grande contre la bêtise ou l’aveuglement d’une certaine Gauche qui prétend qu’on peut dans un même élan soutenir le combat contre le voile en Iran et défendre le port du voile en France, cet outil du patriarcat qui serait un instrument de liberté…

Sandrine Rousseau, par exemple, l’élue écologiste qui avait défini le voile comme « objet d’embellissement » et qui a posté le 3 novembre 2024, en dessous d’un dessin représentant l’étudiante iranienne de 22 ans, Ahou Daryaei, apparue la veille en sous-vêtements en pleine rue devant l’université Azad de Téhéran en signe de protestation contre le harcèlement d’agents de sécurité au sujet de son port du foulard, ce message :

« Notre corps, et tout ce que l’on met – ou pas – pour le vêtir, nous appartient. Force aux Iraniennes, aux Afghanes, à toutes celles qui subissent l’oppression. »

Marjane Satrapi lui a alors répondu par cette vidéo :

« En 2022, le premier rassemblement organisé par le mouvement Femme-Vie-Liberté s’est tenu place de la République, en soutien à la révolution populaire survenue en Iran après l’arrestation puis la mort de Mahsa Amini pour un voile mal porté. Des dizaines de milliers de jeunes filles ont été arrêtées, violentées, emprisonnées. Vous aviez pris la parole, et tout le monde vous a huée parce que quelques jours auparavant, vous aviez déclaré que le voile est l’embellissement de la femme. Partout, à la radio et la télévision, vous aviez expliqué ensuite que vous aviez été huée parce que vous êtes une femme. Or nous étions six femmes, mais nous avons toutes été applaudies, sauf vous. Si vous avez huée, c’est parce que vous étiez con.
Et vous continuez à l’être. Maintenant, vous faites un tweet dans lequel vous comparez la situation des filles de mon pays qui, pour oser enlever leur voile, se font arrêter, violer, torturer, emprisonner, à la situation de la jeune fille, ici en France, qui décide de se voiler pour une raison qui m’échappe. Car je ne sais pas depuis quand le voile est devenu synonyme d’émancipation. Ça devient ridicule, et à force de ne pas vouloir être accusée de raciste, vous jouez le jeu des fanatiques. Ça suffit ! […] conclut enfin Marjane Satrapi. Que vous ne compreniez pas la situation et que vous soyez bête, c’est OK. Tout le monde a le droit d’être con, mais à ce moment-là, il vaut mieux se taire ».

Moi je dirai comme Michel Rocard qu’il existe des « saines colères ». Et pour toutes celles et ceux de Gauche qui s’égarent, je leur demanderai de se rappeler des leçons de l’Histoire où des gens de gauche des années 1960 ne voulaient pas entendre ce que des dissidents comme Viktor Kravchenko racontaient des horreurs du communisme soviétique ou Michel Leys dénonçaient du maoïsme « Leys, l’homme qui a déshabillé Mao ». Aujourd’hui les mêmes dérives existent par rapport aux influences islamistes en œuvre en Occident.

Je ne vais pas multiplier les exemples, mais sous une video dans laquelle Marjane Satrapi critiquait Melenchon et qui a été republiée sur X, vous trouverez des tweets haineux comme celui-ci :

Je prends la traduction :

« Marjane Satrapi était une sioniste raciste islamophobe génocidaire, et peu importe le nombre de fois où vous postez cet extrait d’interview d’il y a 20 ans ou cette capture d’écran de cette merde de propagande minable Persepolis, elle était une ordure impérialiste sioniste. »

Je vous fais remarquer qu’au moment où j’ai réalisé cette copie d’écran, soit un jour après sa publication, elle avait été vue près de 400 000 fois et que 6000 personnes ont trouvé intelligent de l’approuver par un cœur.

 

Quand Raphaëlle Primet, élue communiste de Paris, lui rend hommage sur Instagram, un individu trouve pertinent de poster ce commentaire :

« Marjane Satrapi était islamophobe, bourgeoise, méprisante et condescendante à l’égard des femmes portant le voile. »

C’est dans un entretien que Marjane Satrapi a accordé au « Monde » et publié le 18 octobre 2020 que j’ai tiré l’exergue de ce mot du jour : « A 10 ans, je m’entraînais à devenir une prisonnière politique »

Dans cet entretien elle rend un hommage vibrant aux femmes de sa famille :

« Toutes les femmes de la famille valaient le détour ! Pas une femme mièvre à l’horizon ! Des battantes, des révoltées, des fortes en gueule. Ce sont elles qui m’ont construite, pas les hommes, même si j’adorais mon père qui est la gentillesse sur Terre. A la génération au-dessus, il y avait ma grand-mère paternelle, fille d’un chef de tribu, qui avait échappé à un mariage arrangé par son père en s’enfuyant à cheval, une nuit, déguisée en garçon, pour rejoindre l’homme qu’elle aimait. Et puis il y avait ma grand-tante maternelle. Une vraie inspiration. Imaginez… Mariée contre son gré, elle avait vite divorcé, était partie en Suisse étudier la peinture avant de revenir en Iran, poétesse, chanteuse à la radio, peintre de nus. Elle conduisait une immense voiture américaine et clamait sa préférence pour le statut de maîtresse d’un homme marié plutôt que d’épouse, ne réclamant « que les bons moments ». Bref, une liberté de pensée sublime. J’adorais passer du temps avec elle. »

Je finirai par cet hommage de Joann Sfar :

« Tu as changé le monde avec des bandes dessinées […]. J’ai perdu ma sœur jumelle »

Lundi 1 juin 2026

« Je ne peux pas me résigner au savoir parcellaire ! »
Edgar Morin

Edgar Morin est mort à presque 105 ans, il lui manquait 40 jours.

C’est une histoire incroyable que sa vie. Il n’aurait pas dû naître. Sa mère, Louna Beress, avait appris, en 1917, qu’elle souffrait d’une lésion au cœur et qu’elle ne devait pas avoir d’enfant, un accouchement pouvait être mortel pour elle. Quand elle a été enceinte, elle a tenté par les moyens de l’époque de ne pas garder l’embryon. Edgar Morin répond à Solenn de Royer dans un entretien de 2022 dans le Monde « Pendant toute ma vie, j’ai rêvé de ma mère » :

« Elle avait une lésion au cœur et ne devait pas avoir d’enfants. Elle a essayé de m’avorter, mais je me suis accroché. J’étais enfant unique. »

Il s’est accroché et c’est ainsi que David Salomon Nahoum naît le 8 juillet 1921 au domicile de ses parents, 10 rue Mayran dans le 9ème arrondissement de Paris. Pendant la seconde guerre mondiale, il entra dans la résistance et troqua son nom de famille pour le nom de « Morin » et pris pour prénom celui d’Edgar. Bien plus tard, par un jugement rendu le 12 août 1993 par le tribunal de grande instance de Paris, il sera décidé que les prénoms de David Salomon seraient modifiés dans l’état civil et qu’il porterait désormais le prénom Edgar

Edgar Morin et sa mère

La relation avec sa mère fut très intense, il était l’enfant unique qu’elle désirait et ne pensait pas avoir. Elle est morte quand il a eu dix ans et sa famille lui a caché cette vérité, par un mensonge qui prétendait que sa mère était en cure. Ce secret fut terrible pour lui. Edgar Morin raconte cela dans l’article du Monde précité :

« … ma mère, que j’adorais, n’était pas morte quand j’avais 10 ans. Son cœur s’est arrêté dans un train qui arrivait gare Saint-Lazare et on ne m’a rien dit. Mon oncle Joseph est venu me chercher à l’école en expliquant que mes parents étaient partis en cure. Le jour de l’enterrement, mon père est venu me voir, entièrement vêtu de noir. Quand je l’ai vu, j’ai compris. Il m’a répété que ma mère était partie en voyage. Je savais que c’était des mensonges et m’enfermais dans les cabinets pour pleurer. Puis, ma tante Corine, la sœur de ma mère, m’a dit : « A partir de maintenant, c’est moi ta maman. » Ce qui m’a semblé une usurpation. J’ai vécu non seulement la mort de ma mère, mais aussi la rupture avec des êtres que j’aimais, mon père et ma tante. C’était la solitude absolue. […] De sa mort, je ne me suis jamais remis. Et, pendant toute ma vie, j’ai rêvé d’elle. »

Ce mot du jour, hommage à Edgar Morin, cet homme d’engagement, de réflexion et de coeur, n’a pas vocation à dresser une biographie de cette longue vie, largement publiée dans quasi tous les médias, mais de partager ce qui m’a le plus touché dans cette vie d’un siècle. Il n’aurait pas dû naître et il a vécu 104 ans. Il a perdu sa mère, ce fut un choc immense, il tomba gravement malade peu de temps après, il ne se remis jamais de cette perte si tôt dans son enfance. Mais dans l’émission à « Voix nue » de 2020,« Ma mère, c’est une image tellement forte et en même temps mythologique » ,il fit cette confidence :

« J’ai tellement incorporé la mort de ma mère, je sais tellement bien que si ma mère n’était pas morte, je serai autre. Je ne peux pas dire qui je serais mais je ne serais pas qui je suis. J’ai l’impression que la mort de ma mère fait partie de moi, que je n’arrive pas à me concevoir ce que j’aurais été si ma mère était vivante. D’un côté je la regrette infiniment et d’un autre côté je peux me dire mais je ne peux pas regretter d’être ce que je suis. »

Sa grande idée elle celle du savoir complexe, c’est à dire qu’il n’est pas sage de vouloir décrire le monde, les organisations, les relations sociales et politiques à travers une seule discipline scientifique, il faut avoir une approche transdisciplinaire. Il explique cela, avec force, dans cette émission d’Arte « Edgar Morin, journal d’une vie » :

« Je ne peux pas me résigner au savoir parcellaire ! »

Edgar Morin à 20 ans

Dans ce documentaire il révèle aussi cette philosophie qui l’animait à 20 ans : « Il faut tenter de vivre et il faut donc risquer sa vie ». Car, à 20 ans, il va entrer en résistance dans le même réseau que François Mitterrand et Marguerite Duras et le mari de cette dernière Robert Anthelme. Marguerite Duras aura cette formule extraordinaire :

« On n’était pas des héros, la résistance est venue à nous parce que nous étions des honnêtes gens »

Son entrée en résistance va coïncider avec son adhésion dans le Parti communiste français. Il se rend compte assez vite des aspects oppressifs et dogmatiques du Parti Communiste. Il exprimera plus tard des regrets de ne pas avoir quitté le Parti communiste français en 1947 notamment après la publication du livre de Victor Kravtchenko, « J’ai choisi la liberté » (1947), qui révélait les crimes de Staline et le fonctionnement totalitaire de l’URSS et la découverte des procès truqués en URSS.

Morin a reconnu son « aveuglement » et son attachement émotionnel au Parti, qu’il décrivait comme une « Église » ou une « famille » qu’il recherchait depuis la mort de sa mère. Dans son livre « Autocritique » (1959), Morin expliquera, en effet, que ses premiers doutes sur le stalinisme et le PCF sont apparus dès 1947.

Il sera finalement exclu du PCF en 1951 pour avoir publié un article dans « L’Observateur ». Il en exprimera un soulagement. Dans ses mémoires et entretiens, Morin a souvent souligné que son parcours au PCF illustrait les dangers de l’idéalisme politique et de l’aveuglement idéologique. Il a fait de cette expérience un exemple pour comprendre comment des intellectuels pouvaient adhérer à des systèmes totalitaires par conviction, avant de réaliser leurs erreurs.

Après la guerre, Robert Anthelme va créer une maison d’édition et inciter Edgar Morin d’écrire son premier livre « L’an zéro de l’Allemagne ». Edgar Morin écrit cet essai en 1945-46 alors qu’il travaille pour le Gouvernement militaire français à Baden-Baden . Il cherche les allemands qui ont résisté à Hitler et insiste sur l’état mental du peuple vaincu, en état de « somnambulisme », en proie à la faim et aux rumeurs. Roberto Rossellini en tirera inspiration pour son célèbre film et il reprendra le titre de l’ouvrage avec l’accord d’Edgar Morin « Allemagne année zéro ».

En 1951, il écrira un livre « L’homme et la mort » dans lequel il va aborder ce sujet sur le plan biologique mais en y associant aussi de la sociologie, de l’Histoire, de la mythologie. C’est comme une prémisse de la pensée complexe qui ne s’est pleinement structurée que dans les années 1970–1980, avec la publication de « La Méthode » (6 volumes, 1977–2004). Il écrira en 1990 dans « Introduction à la pensée complexe » :

« J’ai mis des décennies à comprendre que la complexité n’était pas un luxe, mais une nécessité pour appréhender le réel. Mes premiers travaux étaient encore prisonniers des disciplines. C’est en brisant ces frontières que j’ai pu développer une pensée vraiment complexe. »

Bourdieu s’opposera assez catégoriquement à Morin et à sa pensée complexe. Il écrira ainsi dans un entretien avec Le Nouvel Observateur en 1980 :

« La pensée complexe, c’est un peu comme la soupe primitive : on y met tout, et on ne sait pas très bien ce qu’on en retire. »

Morin lui répondra :

« Bourdieu a une vision mécaniste de la société. Moi, je crois que la réalité est organique, vivante, et qu’elle échappe aux catégories binaires. »
« Introduction à la pensée complexe » (1990)

Bourdieu est resté le sociologue dominant dans les universités françaises.

Pour ma part, j’aime l’humanisme de cet homme engagé, même s’il s’est parfois fourvoyé comme lors de sa collaboration avec Tariq Ramadan le petit-fils du fondateur des Frères musulmans, Hassan el-Banna. Dans sa volonté légitime de dialoguer avec des représentants de l’islam, il s’est trompé d’interlocuteur.

On peut aussi critiquer, à mon sens, que sa résistance légitime au néo-libéralisme a pu le conduire à qualifier de « porteurs d’espoir » des dirigeants ayant versé dans des dérives autoritaires comme Hugo Chávez (Venezuela) ou Evo Morales (Bolivie).

En revanche, on ne pourra que l’approuver dans sa défense inlassable de la cause palestinienne. Ces deux parents étaient juifs grecs originaires de Salonique. Il était athée, mais reconnaissait son héritage juif. Il a écrit :

« Je romps avec le peuple élu, mais je demeure dans le peuple maudit. »
« Le Monde moderne et la condition juive » (2006)

Il critique le tournant national-religieux pris par Israël, sa politique humiliante envers les Palestiniens, et les risques de catastrophe que représente cette posture agressive. Il a notamment coécrit un article publié dans « Le Monde » le 4 juin 2002 : « Israël-Palestine : le cancer », où il critiquait la logique de l’occupation israélienne et comparait la situation à d’autres contextes coloniaux. Cet article lui a valu des poursuites pour antisémitisme, poursuite qui ont été classées sans suite.

Plus récemment, le 14 février 2024, il intervenait encore pour dénoncer les massacres commis par Israël à Gaza après l’attaque terroriste du Hamas du 7 octobre 2023, en déclarant du haut de ses 102 ans :

« Je suis à la fois ahuri et indigné par le fait que ceux qui représentent les descendants d’un peuple qui a été persécuté pendant des siècles pour des raisons religieuses ou raciales, que les descendants de ce peuple qui sont aujourd’hui les décideurs de l’Etat d’Israël […] puissent non seulement coloniser tout un peuple, le chasser en partie de sa terre et se livrer à un carnage massif. »

Préoccupé par la dérive du monde centré uniquement sur la croissance et l’économie, il était aussi profondément inquiet de la crise écologique et de l’effondrement probable qui en sera la conséquence.

Mais il gardait un optimisme critique dans cette formule : « Le probable n’est pas certain, et l’improbable n’est pas impossible » qu’il complétait par cette phrase du poète Hölderlin.

« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve »

Ainsi, parlait Edgar Morin qui est mort le 29 mai 2026.

Je redonne le lien vers l’émission d’Arte « Edgar Morin, journal d’une vie »