Lundi 22 juin 2026

« Et l’université de Lyon II ne prit pas le nom de Marc Bloch ! »
Information qui me fut révélée lors d’un Cours d’Histoire en 2003 par Girolamo Ramunni

Le mardi 23 juin 2026 Marc Bloch, immense intellectuel, combattant français des deux guerres,  résistant assassiné par les allemands, homme d’une éthique exceptionnelle va entrer au Panthéon avec son épouse Simonne Vidal.

Le 1er octobre 2003, j’allais pour la première fois au cours d’Histoire à l’Université de Lyon II, dans le module « Histoire des Sciences et de la Société de Consommation » assuré par un professeur brillant, original et assez truculent : Girolamo Ramunni. Après quelques contrariétés de carrière administrative, j’avais décidé une année auparavant de quitter une structure de l’administration centrale parisienne qui avait pour nom « Programme Copernic » pour rejoindre Lyon et parallèlement j’avais souhaité commencer des études d’Histoire qui correspondait à une passion surtout depuis que j’avais découvert Fernand Braudel et l’école des Annales.

J’étais arrivé, un peu en retard à ce cours. Dès que je fus assis, j’entendis dans la première phrase du professeur, le nom de Nicolas Copernic. Je pris cette coïncidence comme un signe que j’étais au bon endroit. Evidemment, Girolamo Ramunni fut surpris de voir parmi ses étudiants un homme de 45 ans, ce qui conduisit à des relations un peu différentes qu’avec les autres étudiants et quelques discussions après les cours. Lors d’une de ses discussions, il me révéla un secret sur l’Université de Lyon 2 que j’ai gardé en mémoire sans immédiatement m’y intéresser.

Mais il me faut, au préalable, présenter Marc Bloch.

Marc Bloch est issu d’une famille alsacienne d’« optant », c’’est à dire des alsaciens ou mosellans qui ont choisi de quitter les territoires cédés par la France en 1871, à la suite de la guerre franco-allemande de 1870, et de rejoindre une autre région, pour conserver la nationalité française.

C’est son père Gustave Bloch qui fait ce choix le 28 juin 1872. Au préalable, ce père avait été reçu major de promotion à l’École normale supérieure de la Rue d’Ulm en 1868 et sera à nouveau major à l’agrégation de lettres en 1872. Ce père devint un brillant professeur d’Histoire de l’Antiquité. Ces précisions sont nécessaires pour montrer l’attachement à la France de cette famille ainsi que son niveau intellectuel.

Marc Bloch nait à Lyon, le 6 juillet 1886, parce que son père enseigne à la Faculté de Lettres de Lyon. La famille part ensuite à Paris Gustave devenant professeur à la Rue d’Ulm et à Sorbonne.

Marc Bloch suivit le brillant exemple de son père et intégra également la Rue d’Ulm. Après avoir été reçu à l’agrégation d’histoire et géographie en 1908 il rejoignit l’Allemagne pour suivre des cours des facultés de Berlin et de Leipzig. Montrant ainsi que pour lui l’Histoire ne saurait correspondre à un simple récit national mais qu’elle devait être éclairé par des apports multiples et différenciés.

Il est mobilisé pour la première guerre mondiale, alors qu’il est professeur de Lycée. Il finira 14-18 comme capitaine obtenant la croix de guerre avec quatre citations et décoré de la Légion d’honneur pour ses faits de guerre. C’était un intellectuel combattant et courageux.

Marc Bloch et son épouse Simonne Vidal avec deux de leurs enfants en 1932

Après la guerre, en 1919, il épouse Simonne Vidal, fille d’un polytechnicien. Ils eurent six enfants et Simonne collabora étroitement aux travaux universitaires de son mari.

Après la victoire sur l’Allemagne, le gouvernement français avait pour ambition de créer une université d’excellence à Strasbourg après son retour à la France. Il envoya ses meilleurs professeurs pour bâtir cet instrument de la puissance intellectuelle française. C’est ainsi que Marc Bloch rencontra Lucien Febvre, historien comme lui, de huit ans son ainé.

A deux, ils vont fonder, en 1929, une revue : « Annales d’histoire économique et sociale ». Leur démarche est de sortir de l’histoire des évènements, des grands hommes, de la politique et de la diplomatie pour aborder l’Histoire des structures humaines en convoquant toutes les sciences humaines, l’Histoire bien sûr, mais aussi l’économie, la géographie, la sociologie etc. Cette démarche tente de créer une histoire globale, à la fois dans le temps (longue durée) et dans l’espace (prise en compte des faits de société dans leur ensemble). On parlera de « L’école des Annales » même si cette appellation n’est pas revendiquée par les fondateurs, mais plutôt par leurs successeurs notamment Fernand Braudel. Outre la volonté d’une « Histoire globale » Marc Bloch et Lucien Febvre sollicitaient des historiens des autres pays pour écrire des articles pour leur Revue. Et c’est ainsi que l’école française d’Histoire allait succéder à l’école allemande d’avant la guerre 14-18, école que Marc Bloch était allé étudier, pour devenir la référence internationale des historiens jusqu’à peu près la mort de Fernand Braudel en 1985.

Quand la seconde guerre mondiale éclate, Marc Bloch a 53 ans, il est un historien reconnu internationalement, il a 6 enfants et souffre d’une polyarthrite invalidante. Personne ne songerait à lui demander de rejoindre l’armée. Mais il s’engage et il est placé à la tête du Parc des essences de l’armée. C’est à ce poste qu’il assiste à la débâcle de l’armée française. De cette expérience traumatisante il écrira, avec sa science de l’Historien, un livre qu’il appellera « Témoignage » et qui sera publié après la fin de la guerre sous le nom qui le rendra célèbre « L’étrange défaite ».

C’est son livre le plus célèbre, mais pour tous les spécialistes ce n’est pas son livre le plus abouti et le plus important. Il était avant tout historien médiéviste auteur de « Les Rois thaumaturges », « La Société féodale », « Les Caractères originaux de l’histoire rurale française » et bien d’autres jusqu’à son dernier livre inachevé et écrit après « l’étrange défaite », un livre de méthode : « Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien. ».

Et cet intellectuel combattant va une nouvelle fois s’engager. En 1943, après l’invasion de la zone sud, il rejoint la Résistance. Au départ les résistants qui sont beaucoup plus jeunes que lui, ne savent pas comment l’employer. Le premier chef de la Résistance que Marc Bloch rencontra en s’engageant fut Georges Altman, dirigeant du mouvement Franc-Tireur, 15 ans plus jeune que lui. Altman a lui-même relaté cette rencontre en soulignant l’humilité et la modestie de Bloch, qui, malgré son âge et son prestige, s’est présenté comme le « poulain » de Maurice Pessis, un jeune résistant et accepta de passer sous ses ordres.

Pont de la Boucle en 1930

Bientôt les résistants comprirent les qualités d’organisation et de leadership, dirait-on aujourd’hui, de cet homme intelligent, réfléchi, toujours prêt à entrer en action quand l’essentiel lui semblait en cause. Il devint un des chefs pour la région lyonnaise au sein de Franc-Tireur, puis dans les Mouvements unis de la Résistance (MUR). Il fut arrêté sur le Pont de la Boucle, aujourd’hui pont Winston-Churchill, à Lyon le 8 mars 1944. Il est interné à la prison Montluc et torturé pendant des jours, soumis à des coups et à des bains glacés, mais il ne donne jamais aucune information utile.

Après un attentat contre les soldats allemands, la Gestapo le tira de sa prison avec 27 autres résistants et les tua, dans le dos, sur la commune de Saint-Didier-de-Formans, près de l’endroit où eut lieu l’attentat. C’était le 16 juin 1944. Son épouse Simonne, atteint d’un cancer, ne fut pas informé de ce drame, elle savait uniquement qu’il était prisonnier. Elle mourra de sa maladie, 16 jours après, le 2 juillet 1944, dans un hôpital de Lyon.

Marc Bloch était aussi juif. Un juif « laïc » non pratiquant, non croyant. Il a écrit dans la première partie de « L’étrange défaite » la confession suivante :

« Je suis juif, sinon par la religion que je ne pratique point, non plus que nulle autre, du moins par la naissance (…). Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite. Mais peut-être que les personnes qui s’opposeront à mon témoignage chercheront-elles à le ruiner en me traitant de métèque. Je leur répondrai que mon arrière-grand-père fut soldat en 1793 ; que mon père en 1870 servit dans Strasbourg assiégé ; que mes deux oncles et lui quittèrent volontairement leur Alsace natale après son annexion au IIe Reich. »

Il écrit dans le dernier des quatre testaments qu’il rédigea au long de son existence :

« J’affirme donc, s’il le faut face à la mort, que je suis né juif ; que je n’ai jamais songé à m’en défendre […] Etranger à tout formalisme confessionnel comme à toute solidarité prétendument raciale, je me suis senti, durant ma vie entière, avant tout et très simplement français. »

L’antisémitisme le rencontra. En 1928, puis en 1934, Marc Bloch présenta sa candidature au Collège de France sans succès. Pour son ami Lucien Febvre, pas de doute, ces échecs sont le fruit de l’antisémitisme.

Il sera aussi exclu de la fonction publique par le gouvernement de Vichy en vertu du statut des Juifs du 3 octobre 1940. Son appartement parisien est réquisitionné par l’occupant, et sa bibliothèque, qui compte entre 5000 et 7000 ouvrages, est expédiée en Allemagne. Il est rétabli le 5 janvier 1941 dans ses fonctions pour services exceptionnels par le secrétaire d’État à l’Instruction publique, Jacques Chevalier – père de François Chevalier, élève de Marc Bloch. Mais quand il exercera son magistère à l’Université de Montpellier il sera encore confronté à l’antisémitisme de certains de ses collègues et de certain de ses étudiants. Jacques Chevalier lui délivre, le 24 février 1941, un ordre de mission afin qu’il puisse se réfugier aux États-Unis, accompagné de sa mère, de son épouse et de ses six enfants. Il n’en fait pas usage, ne voulant pas abandonner sa mère, âgée, malade et incapable de supporter le voyage.

Maison de Fougère de Marc Bloch

Lucien Febvre, pour continuer à publier « Les Annales, » cédera aux allemands et enlèvera le nom de Marc Bloch comme co-directeur de la Revue, un juif ne pouvant exercer le rôle de directeur d’une revue. Marc Bloch concédera à accepter cette décision sur l’insistance de son ami et continuera à publier des articles sous le nom de « Fougères » nom du hameau de la commune du Bourg-d’Hem dans la Creuse où se trouve la maison rurale qu’il a acheté et dans laquelle il a écrit « L’étrange défaite ».

Après l’invasion de la zone libre par les allemands en 1943, il ne peut plus exercer le métier d’enseignant. Il aurait alors pu se retirer dans ce petit hameau de la Creuse, probablement que personne ne serait venu le chercher jusqu’à la fin de la guerre. Ce ne fut pas son choix, il entra en résistance.

J’ai résumé, selon mes critères, les points essentiels de la biographie de cet homme d’exception.

Girolamo Ramunni

Je reviens au secret dévoilé par mon professeur Girolamo Ramunni. Il m’apprit que lorsque le conseil d’université de Lyon 2, université de sciences humaines, entreprit de lui donner un nom, le nom de Marc Bloch fut avancé. Ce choix apparaissait comme très pertinent : C’était un universitaire de renommée mondiale dans l’Histoire et les Sciences humaines, il est né à Lyon, il a résisté à Lyon, il a été arrêté, torturé à Lyon, puis assassiné près de Lyon. Mais finalement il ne fut pas choisi, parce que des professeurs en s’appuyant sur le fait que Lyon 2 avait des partenariats avec des Universités arabes, ces dernières pouvaient être choqués que leur partenaire porte un nom juif.

Je mis plusieurs années avant de m’intéresser à ce sujet et j’ai cherché, sans trouver, une source écrite et sérieuse qui confirmait cette information.

Récemment j’ai refait une recherche et j’ai trouvé cet article de Rue 89 Lyon: « Du billet de 200 francs à l’Université Lyon 2, le nom « Lumière » fait débat »

Cet article renvoie vers deux livres que j’ai pu consulter.

Le premier est un livre sur l’Histoire de l’Université de Lyon 2 : « L’université Lyon 2 : 1973-2004 » de Françoise Bayard et Bernard Comte.

Dans cet ouvrage, on apprend que L’Université Lyon 2 de sciences humaines a d’abord été créée le 5 décembre 1969 par arrêté ministériel, à la suite des événements de mai 1968 et dans le cadre de la loi Edgar-Faure.

Mais il y eut des dissensions au sein de cette université. En simplifiant, il y avait des professeurs qui trouvait que d’autres professeurs étaient trop marqués politiquement, les uns de gauche les autres de droite. C’est pourquoi, alors qu’ils traitaient des mêmes matières, le 26 juillet 1973, par décret ministériel la scission entre l’Université Lyon 2 et Lyon 3 fut actée. Lyon 2 correspondant à la partie gauche et Lyon 3 à la partie droite. Lyon 3 pris pour nom « Jean Moulin » qui n’a jamais été considéré positionné à droite.

Et Lyon 2 ? Il faut aller à la page 357 et lire les notes de bas de page qui renvoie vers un compte-rendu :

« Nous préférons de beaucoup le nom de Marc Bloch, autre grand résistant assassiné dans la banlieue lyonnaise. Non seulement parce que Marc Bloch est un des plus grands historiens français mais aussi et surtout parce que c’est un des premiers représentants de la pluridisciplinarité et du renouvellement des sciences humaines et sociales. »

Pour connaître le fin mot de l’Histoire, il faut aller lire « Les Faussaires de l’histoire », un ouvrage de Christian Terras sur le négationnisme à Lyon, page 93 :

« Le nom de Marc Bloch est récusé au prétexte qu’il pourrait ternir des relations privilégiées avec le Moyen-Orient : démarche doublement honteuse, puisqu’elle cède à des pulsions antisémites présumées du monde arabe. Finalement, l’université, réputée de gauche, adopte le nom des frères Lumière, dont l’un Louis, fut un admirateur déclaré de Mussolini et l’autre Auguste, membre de la LVF ».

La « LVF » est la Légion des volontaires français contre le bolchévisme, dite Légion des volontaires français (LVF), organisation créée le 8 juillet 1941, quinze jours après le déclenchement de l’invasion de l’URSS et ayant pour objectif d’être des supplétifs de la Wehrmacht. « L’article » de Wikipedia consacré à cette organisation cite bien Auguste Lumière comme membre éminent du Comité d’honneur, donnant sa caution morale à une œuvre de collaboration avec les nazis.

Le livre de Christian Terras précise que pour ces mêmes motifs la Banque de France a renoncé en 1995 à une proposition de mettre les frères Lumière sur le billet de 200 Francs qu’elle venait de créer.

En conclusion, les Universitaires « de gauche ? » choisirent les frères Lumière, qui sont certes de Lyon mais qui n’ont aucun rapport avec l’Université et encore moins des sciences humaines, ce sont des industriels.

Plus dérangeant, contrairement au résistant Marc Bloch, ils ont cédé aux sirènes du fascisme et de la collaboration.

Et je veux souligner que ce n’est pas suite à une demande d’Universités Arabes que Marc Bloch a été écarté. Pas du tout ! Ce fut une intuition ? Un présupposé ? d’hommes instruits, cultivés et de gauche !

Ne serait ce pas banalement et médiocrement de l’antisémitisme de certains milieux de gauche ?

Le Journal « Le Monde » révèle qu’en 1994, une histoire semblable se révéla à Strasbourg : « L’université des sciences humaines de Strasbourg rejette pour la deuxième fois l’appellation « Marc-Bloch » »

Lundi 8 juin 2026

« J’étais une femme dans une société patriarcale et un pays machiste. Pour m’en sortir, il me faudrait lever la tête, montrer les crocs, arracher un à un tous mes droits et refuser toute soumission. »
Marjane Satrapi

J’ai découvert Marjane Satrapi par le dessin animé « Persépolis » qui avait été réalisé à partir de la bande dessinée du même nom qu’elle avait écrite pour raconter sa jeune vie se cognant à la révolution islamique d’Iran de 1979.
Marjane Satrapi est née le 22 novembre 1969 dans l’Iran gouverné par le Shah. Sa famille est plutôt athée et sympathisante communiste de Téhéran. Son oncle Anouche, dirigeant du Parti communiste iranien, auquel elle est très attachée, est exécuté en 1982, pour ses opinions politiques.
Elle n’a que dix ans quand a lieu la révolution islamique qui va porter au pouvoir l’Ayatollah Khomeiny.
Son enfance sera alors confrontée à une restriction croissante des libertés individuelles dans le pays.
Excusez-moi d’avance, d’être un peu long, mais il me semble éclairant et nécessaire de citer les réformes que les fanatiques chiites sous influence de l’idéologie des frères musulmans égyptiens, sunnites pourtant, ont mis en œuvre à partir de leur prise de pouvoir en février 1979 :

  • Abolition de la loi sur la protection de la famille (26 février 1979) : Cette loi, adoptée sous le régime du Shah, limitait notamment le droit unilatéral des hommes au divorce et à la polygamie. Son abrogation a permis aux hommes de divorcer sans le consentement de leur épouse et de prendre plusieurs épouses sans restriction légale.
  • Exclusion des femmes de la magistrature (2 mars 1979) : Les femmes ont été interdites de devenir juges, ce qui a marqué le début d’une ségrégation professionnelle fondée sur le genre
  • Obligation du port du voile islamique (6-7 mars 1979) : Khomeiny a imposé par fatwa le port du voile pour les femmes travaillant dans les administrations publiques, puis cette obligation s’est étendue à l’ensemble des femmes en public. Cette mesure a suscité de grandes manifestations de protestation, notamment les 7 et 8 mars 1979, où des milliers de femmes ont défilé à Téhéran et dans d’autres villes pour défendre leurs droits
  • Restriction du droit au divorce (4 mars 1979) : Le droit au divorce est devenu exclusif aux hommes, qui peuvent désormais décider unilatéralement de divorcer à tout moment.
  • Ségrégation des sexes : Les activités sportives et les espaces publics (comme les plages) ont été ségrégés, et les compétitions sportives féminines ont été annulées.
  • Abaissement de l’âge légal du mariage pour les filles : L’âge légal du mariage des filles, qui était de 18 ans avant 1979, a été abaissé à 13 ans après la prise de pouvoir de Khomeiny.

Marjane Satrapi, en raison de son éducation et de ses goûts personnels, a vécu cette évolution comme une régression insupportable.

Elle aimait notamment le cinéma occidental et français. Elle citait régulièrement Catherine Deneuve et Alain Delon qu’elle a découverts dès ses plus jeunes années en Iran, elle proposera plus tard à tous deux de prêter leur voix à Persepolis, proposition que Catherine Deneuve acceptera.

Ses parents veulent la protéger et l’envoient en 1984, à l’âge de 14 ans, au lycée français de Vienne, en Autriche, où elle reste quatre ans. Elle revient en 1988 en Iran et y restera jusqu’en 1994. A cette date, elle quittera définitivement l’Iran pour la France où elle fera des études à l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg.

Son goût pour la BD lui sera révélé par la lecture de « Maus » de Art Spiegelman.

Elle accède à la célébrité avec la publication de Persepolis, une bande dessinée autobiographique en quatre volumes publié entre 2000 et 2003, le film sortira en 2007. Ce fut un immense succès de librairie, puis en salle. Elle obtint de nombreuses récompenses au festival de BD d’Angoulême, puis le Prix du jury du festival de Cannes 2007 pour le film.

Pénélope Bagieu, future dessinatrice de BD, dira dans « Le Monde » :

« Je n’avais jamais rien lu qui ressemblait à ça »

Elle créera d’autres bandes dessinées se déroulant en Iran, « Broderies » et « Poulet aux prunes », elle réalisera des films et deviendra aussi artiste peintre.

Elle sera accompagnée tout au long de ces années par son mari suédois Mattias Ripa. Mattias Ripa a participé à son premier court-métrage d’animation alors qu’elle était encore étudiante aux Arts décoratifs de Strasbourg. Il était Financier, acteur, co-scénariste… selon les nécessités pour soutenir Marjane Satrapi. Il est mort des suite d’une longue maladie en 2025, mettant fin à 31 années de vie commune. Cette perte l’avait plongée dans une dépression sévère.

Mattias Ripa et Marjane Satrapi

« Le Point » écrit :

« Mi-avril, elle avait confié au Point avoir choisi de se retirer dans une clinique à Munich, en Allemagne, dans l’espoir de remonter la pente. « J’espère accepter de vivre avec un si immense deuil. On verra », nous écrivait-elle dans son dernier message. »

Sa famille annonça, le 4 juin 2026, sa mort « de tristesse, un an après le décès de l’amour de sa vie. ». Elle avait 56 ans.

A côté de son œuvre artistique, elle continua le combat pour la liberté d’abord des femmes iraniennes sous le joug de la théocratie islamique d’Iran.

En 2023, elle dirige l’ouvrage « Femmes, vies, libertés » en soutien aux femmes iraniennes qui manifestent après le meurtre, en septembre 2022, de Mahsa Amini, arrêtée pour un foulard mal porté puis battue à mort. Très engagée, elle appelle ainsi, dès 2022, les dirigeants européens à se positionner contre les exactions du régime iranien. Un an plus tard, en protestation de l’inaction française, elle refuse la Légion d’honneur.

Ensuite, elle constata que des mouvements islamistes étaient à l’œuvre en Occident et en France pour pousser les musulmans notamment jeunes vers une pratique de plus en plus rigide et archaïque de leur religion, avec pour première cible la liberté et l’émancipation des femmes. C’est pourquoi, en mars 2016, elle figure parmi les signataires du manifeste du Printemps républicain.

Et on verra ces forces obscurantistes à l’œuvre. Quand en mars 2026, France 4 annonce diffuser le film Persepolis « en raison de l’actualité », une vague de réactions éclate sur X. Un post, vu plus de 3 millions de fois, accuse l’œuvre d’islamophobie et de « propagande impérialiste occidentale ». Ces éléments de langage utilisés jusqu’alors par le régime iranien et le Hezbollah qui parvint à interdire la diffusion du film au Liban, se répandait en France.

Un billet de Charlie Hebdo du 9 mars 2026 parle de ces réactions : « Persepolis « islamophobe » : qui a peur de Marjane Satrapi ? »

Vous pourrez lire l’intégralité de ce billet, j’en cite quelques extraits :

« Persepolis, le chef-d’œuvre de Marjane Satrapi adapté d’une de ses bandes dessinées, serait « islamophobe ». Ce serait d’ailleurs pour cette raison que France 4 – comme chacun sait, suppôt du lobby militaro-industriel américano-israélien – a décidé de bouleverser ses programmes, le 5 mars dernier, pour diffuser le film sur son antenne. […]

Beaucoup de nos apprentis mollahs tricolores n’ont pas vu le film. Ou trop vite. Ou trop mal. Il suffit de lire leurs posts : l’un présente l’autrice comme une « bourgeoise iranienne pro-Shah », alors que Satrapi vient d’une famille communiste, quand d’autres voudraient en faire le porte-voix d’un occident civilisateur. Revu pour l’occasion, le film n’est pourtant pas tendre avec ce dernier. De retour en Iran, après avoir été envoyée à Vienne, où elle a connu l’isolement et la précarité, Marjane Satrapi résume à ses copines restées sous le joug des mollahs son expérience ainsi : « En Occident, tu peux crever dans la rue, personne ne te viendra en aide » »

Dans Persepolis, il y a une scène dans laquelle la grand-mère de Marjane lui donne ce conseil :

« Je vais te donner un conseil qui te servira à jamais. Dans ta vie tu rencontreras beaucoup de cons. S’ils te blessent, dis-toi que c’est la bêtise qui les pousse à te faire du mal. Ça t’évitera de répondre à leur méchanceté. Car il n’y a rien de pire au monde que l’amertume et la vengeance. Reste toujours digne et intègre à toi même. »

Marjane Satrapi, n’a pas été en mesure de toujours suivre ce conseil de sa grand-mère. Quelquefois la colère était trop grande contre la bêtise ou l’aveuglement d’une certaine Gauche qui prétend qu’on peut dans un même élan soutenir le combat contre le voile en Iran et défendre le port du voile en France, cet outil du patriarcat qui serait un instrument de liberté…

Sandrine Rousseau, par exemple, l’élue écologiste qui avait défini le voile comme « objet d’embellissement » et qui a posté le 3 novembre 2024, en dessous d’un dessin représentant l’étudiante iranienne de 22 ans, Ahou Daryaei, apparue la veille en sous-vêtements en pleine rue devant l’université Azad de Téhéran en signe de protestation contre le harcèlement d’agents de sécurité au sujet de son port du foulard, ce message :

« Notre corps, et tout ce que l’on met – ou pas – pour le vêtir, nous appartient. Force aux Iraniennes, aux Afghanes, à toutes celles qui subissent l’oppression. »

Marjane Satrapi lui a alors répondu par cette vidéo :

« En 2022, le premier rassemblement organisé par le mouvement Femme-Vie-Liberté s’est tenu place de la République, en soutien à la révolution populaire survenue en Iran après l’arrestation puis la mort de Mahsa Amini pour un voile mal porté. Des dizaines de milliers de jeunes filles ont été arrêtées, violentées, emprisonnées. Vous aviez pris la parole, et tout le monde vous a huée parce que quelques jours auparavant, vous aviez déclaré que le voile est l’embellissement de la femme. Partout, à la radio et la télévision, vous aviez expliqué ensuite que vous aviez été huée parce que vous êtes une femme. Or nous étions six femmes, mais nous avons toutes été applaudies, sauf vous. Si vous avez huée, c’est parce que vous étiez con.
Et vous continuez à l’être. Maintenant, vous faites un tweet dans lequel vous comparez la situation des filles de mon pays qui, pour oser enlever leur voile, se font arrêter, violer, torturer, emprisonner, à la situation de la jeune fille, ici en France, qui décide de se voiler pour une raison qui m’échappe. Car je ne sais pas depuis quand le voile est devenu synonyme d’émancipation. Ça devient ridicule, et à force de ne pas vouloir être accusée de raciste, vous jouez le jeu des fanatiques. Ça suffit ! […] conclut enfin Marjane Satrapi. Que vous ne compreniez pas la situation et que vous soyez bête, c’est OK. Tout le monde a le droit d’être con, mais à ce moment-là, il vaut mieux se taire ».

Moi je dirai comme Michel Rocard qu’il existe des « saines colères ». Et pour toutes celles et ceux de Gauche qui s’égarent, je leur demanderai de se rappeler des leçons de l’Histoire où des gens de gauche des années 1960 ne voulaient pas entendre ce que des dissidents comme Viktor Kravchenko racontaient des horreurs du communisme soviétique ou Michel Leys dénonçaient du maoïsme « Leys, l’homme qui a déshabillé Mao ». Aujourd’hui les mêmes dérives existent par rapport aux influences islamistes en œuvre en Occident.

Je ne vais pas multiplier les exemples, mais sous une video dans laquelle Marjane Satrapi critiquait Melenchon et qui a été republiée sur X, vous trouverez des tweets haineux comme celui-ci :

Je prends la traduction :

« Marjane Satrapi était une sioniste raciste islamophobe génocidaire, et peu importe le nombre de fois où vous postez cet extrait d’interview d’il y a 20 ans ou cette capture d’écran de cette merde de propagande minable Persepolis, elle était une ordure impérialiste sioniste. »

Je vous fais remarquer qu’au moment où j’ai réalisé cette copie d’écran, soit un jour après sa publication, elle avait été vue près de 400 000 fois et que 6000 personnes ont trouvé intelligent de l’approuver par un cœur.

 

Quand Raphaëlle Primet, élue communiste de Paris, lui rend hommage sur Instagram, un individu trouve pertinent de poster ce commentaire :

« Marjane Satrapi était islamophobe, bourgeoise, méprisante et condescendante à l’égard des femmes portant le voile. »

C’est dans un entretien que Marjane Satrapi a accordé au « Monde » et publié le 18 octobre 2020 que j’ai tiré l’exergue de ce mot du jour : « A 10 ans, je m’entraînais à devenir une prisonnière politique »

Dans cet entretien elle rend un hommage vibrant aux femmes de sa famille :

« Toutes les femmes de la famille valaient le détour ! Pas une femme mièvre à l’horizon ! Des battantes, des révoltées, des fortes en gueule. Ce sont elles qui m’ont construite, pas les hommes, même si j’adorais mon père qui est la gentillesse sur Terre. A la génération au-dessus, il y avait ma grand-mère paternelle, fille d’un chef de tribu, qui avait échappé à un mariage arrangé par son père en s’enfuyant à cheval, une nuit, déguisée en garçon, pour rejoindre l’homme qu’elle aimait. Et puis il y avait ma grand-tante maternelle. Une vraie inspiration. Imaginez… Mariée contre son gré, elle avait vite divorcé, était partie en Suisse étudier la peinture avant de revenir en Iran, poétesse, chanteuse à la radio, peintre de nus. Elle conduisait une immense voiture américaine et clamait sa préférence pour le statut de maîtresse d’un homme marié plutôt que d’épouse, ne réclamant « que les bons moments ». Bref, une liberté de pensée sublime. J’adorais passer du temps avec elle. »

Je finirai par cet hommage de Joann Sfar :

« Tu as changé le monde avec des bandes dessinées […]. J’ai perdu ma sœur jumelle »

Lundi 1 juin 2026

« Je ne peux pas me résigner au savoir parcellaire ! »
Edgar Morin

Edgar Morin est mort à presque 105 ans, il lui manquait 40 jours.

C’est une histoire incroyable que sa vie. Il n’aurait pas dû naître. Sa mère, Louna Beress, avait appris, en 1917, qu’elle souffrait d’une lésion au cœur et qu’elle ne devait pas avoir d’enfant, un accouchement pouvait être mortel pour elle. Quand elle a été enceinte, elle a tenté par les moyens de l’époque de ne pas garder l’embryon. Edgar Morin répond à Solenn de Royer dans un entretien de 2022 dans le Monde « Pendant toute ma vie, j’ai rêvé de ma mère » :

« Elle avait une lésion au cœur et ne devait pas avoir d’enfants. Elle a essayé de m’avorter, mais je me suis accroché. J’étais enfant unique. »

Il s’est accroché et c’est ainsi que David Salomon Nahoum naît le 8 juillet 1921 au domicile de ses parents, 10 rue Mayran dans le 9ème arrondissement de Paris. Pendant la seconde guerre mondiale, il entra dans la résistance et troqua son nom de famille pour le nom de « Morin » et pris pour prénom celui d’Edgar. Bien plus tard, par un jugement rendu le 12 août 1993 par le tribunal de grande instance de Paris, il sera décidé que les prénoms de David Salomon seraient modifiés dans l’état civil et qu’il porterait désormais le prénom Edgar

Edgar Morin et sa mère

La relation avec sa mère fut très intense, il était l’enfant unique qu’elle désirait et ne pensait pas avoir. Elle est morte quand il a eu dix ans et sa famille lui a caché cette vérité, par un mensonge qui prétendait que sa mère était en cure. Ce secret fut terrible pour lui. Edgar Morin raconte cela dans l’article du Monde précité :

« … ma mère, que j’adorais, n’était pas morte quand j’avais 10 ans. Son cœur s’est arrêté dans un train qui arrivait gare Saint-Lazare et on ne m’a rien dit. Mon oncle Joseph est venu me chercher à l’école en expliquant que mes parents étaient partis en cure. Le jour de l’enterrement, mon père est venu me voir, entièrement vêtu de noir. Quand je l’ai vu, j’ai compris. Il m’a répété que ma mère était partie en voyage. Je savais que c’était des mensonges et m’enfermais dans les cabinets pour pleurer. Puis, ma tante Corine, la sœur de ma mère, m’a dit : « A partir de maintenant, c’est moi ta maman. » Ce qui m’a semblé une usurpation. J’ai vécu non seulement la mort de ma mère, mais aussi la rupture avec des êtres que j’aimais, mon père et ma tante. C’était la solitude absolue. […] De sa mort, je ne me suis jamais remis. Et, pendant toute ma vie, j’ai rêvé d’elle. »

Ce mot du jour, hommage à Edgar Morin, cet homme d’engagement, de réflexion et de coeur, n’a pas vocation à dresser une biographie de cette longue vie, largement publiée dans quasi tous les médias, mais de partager ce qui m’a le plus touché dans cette vie d’un siècle. Il n’aurait pas dû naître et il a vécu 104 ans. Il a perdu sa mère, ce fut un choc immense, il tomba gravement malade peu de temps après, il ne se remis jamais de cette perte si tôt dans son enfance. Mais dans l’émission à « Voix nue » de 2020,« Ma mère, c’est une image tellement forte et en même temps mythologique » ,il fit cette confidence :

« J’ai tellement incorporé la mort de ma mère, je sais tellement bien que si ma mère n’était pas morte, je serai autre. Je ne peux pas dire qui je serais mais je ne serais pas qui je suis. J’ai l’impression que la mort de ma mère fait partie de moi, que je n’arrive pas à me concevoir ce que j’aurais été si ma mère était vivante. D’un côté je la regrette infiniment et d’un autre côté je peux me dire mais je ne peux pas regretter d’être ce que je suis. »

Sa grande idée elle celle du savoir complexe, c’est à dire qu’il n’est pas sage de vouloir décrire le monde, les organisations, les relations sociales et politiques à travers une seule discipline scientifique, il faut avoir une approche transdisciplinaire. Il explique cela, avec force, dans cette émission d’Arte « Edgar Morin, journal d’une vie » :

« Je ne peux pas me résigner au savoir parcellaire ! »

Edgar Morin à 20 ans

Dans ce documentaire il révèle aussi cette philosophie qui l’animait à 20 ans : « Il faut tenter de vivre et il faut donc risquer sa vie ». Car, à 20 ans, il va entrer en résistance dans le même réseau que François Mitterrand et Marguerite Duras et le mari de cette dernière Robert Anthelme. Marguerite Duras aura cette formule extraordinaire :

« On n’était pas des héros, la résistance est venue à nous parce que nous étions des honnêtes gens »

Son entrée en résistance va coïncider avec son adhésion dans le Parti communiste français. Il se rend compte assez vite des aspects oppressifs et dogmatiques du Parti Communiste. Il exprimera plus tard des regrets de ne pas avoir quitté le Parti communiste français en 1947 notamment après la publication du livre de Victor Kravtchenko, « J’ai choisi la liberté » (1947), qui révélait les crimes de Staline et le fonctionnement totalitaire de l’URSS et la découverte des procès truqués en URSS.

Morin a reconnu son « aveuglement » et son attachement émotionnel au Parti, qu’il décrivait comme une « Église » ou une « famille » qu’il recherchait depuis la mort de sa mère. Dans son livre « Autocritique » (1959), Morin expliquera, en effet, que ses premiers doutes sur le stalinisme et le PCF sont apparus dès 1947.

Il sera finalement exclu du PCF en 1951 pour avoir publié un article dans « L’Observateur ». Il en exprimera un soulagement. Dans ses mémoires et entretiens, Morin a souvent souligné que son parcours au PCF illustrait les dangers de l’idéalisme politique et de l’aveuglement idéologique. Il a fait de cette expérience un exemple pour comprendre comment des intellectuels pouvaient adhérer à des systèmes totalitaires par conviction, avant de réaliser leurs erreurs.

Après la guerre, Robert Anthelme va créer une maison d’édition et inciter Edgar Morin d’écrire son premier livre « L’an zéro de l’Allemagne ». Edgar Morin écrit cet essai en 1945-46 alors qu’il travaille pour le Gouvernement militaire français à Baden-Baden . Il cherche les allemands qui ont résisté à Hitler et insiste sur l’état mental du peuple vaincu, en état de « somnambulisme », en proie à la faim et aux rumeurs. Roberto Rossellini en tirera inspiration pour son célèbre film et il reprendra le titre de l’ouvrage avec l’accord d’Edgar Morin « Allemagne année zéro ».

En 1951, il écrira un livre « L’homme et la mort » dans lequel il va aborder ce sujet sur le plan biologique mais en y associant aussi de la sociologie, de l’Histoire, de la mythologie. C’est comme une prémisse de la pensée complexe qui ne s’est pleinement structurée que dans les années 1970–1980, avec la publication de « La Méthode » (6 volumes, 1977–2004). Il écrira en 1990 dans « Introduction à la pensée complexe » :

« J’ai mis des décennies à comprendre que la complexité n’était pas un luxe, mais une nécessité pour appréhender le réel. Mes premiers travaux étaient encore prisonniers des disciplines. C’est en brisant ces frontières que j’ai pu développer une pensée vraiment complexe. »

Bourdieu s’opposera assez catégoriquement à Morin et à sa pensée complexe. Il écrira ainsi dans un entretien avec Le Nouvel Observateur en 1980 :

« La pensée complexe, c’est un peu comme la soupe primitive : on y met tout, et on ne sait pas très bien ce qu’on en retire. »

Morin lui répondra :

« Bourdieu a une vision mécaniste de la société. Moi, je crois que la réalité est organique, vivante, et qu’elle échappe aux catégories binaires. »
« Introduction à la pensée complexe » (1990)

Bourdieu est resté le sociologue dominant dans les universités françaises.

Pour ma part, j’aime l’humanisme de cet homme engagé, même s’il s’est parfois fourvoyé comme lors de sa collaboration avec Tariq Ramadan le petit-fils du fondateur des Frères musulmans, Hassan el-Banna. Dans sa volonté légitime de dialoguer avec des représentants de l’islam, il s’est trompé d’interlocuteur.

On peut aussi critiquer, à mon sens, que sa résistance légitime au néo-libéralisme a pu le conduire à qualifier de « porteurs d’espoir » des dirigeants ayant versé dans des dérives autoritaires comme Hugo Chávez (Venezuela) ou Evo Morales (Bolivie).

En revanche, on ne pourra que l’approuver dans sa défense inlassable de la cause palestinienne. Ces deux parents étaient juifs grecs originaires de Salonique. Il était athée, mais reconnaissait son héritage juif. Il a écrit :

« Je romps avec le peuple élu, mais je demeure dans le peuple maudit. »
« Le Monde moderne et la condition juive » (2006)

Il critique le tournant national-religieux pris par Israël, sa politique humiliante envers les Palestiniens, et les risques de catastrophe que représente cette posture agressive. Il a notamment coécrit un article publié dans « Le Monde » le 4 juin 2002 : « Israël-Palestine : le cancer », où il critiquait la logique de l’occupation israélienne et comparait la situation à d’autres contextes coloniaux. Cet article lui a valu des poursuites pour antisémitisme, poursuite qui ont été classées sans suite.

Plus récemment, le 14 février 2024, il intervenait encore pour dénoncer les massacres commis par Israël à Gaza après l’attaque terroriste du Hamas du 7 octobre 2023, en déclarant du haut de ses 102 ans :

« Je suis à la fois ahuri et indigné par le fait que ceux qui représentent les descendants d’un peuple qui a été persécuté pendant des siècles pour des raisons religieuses ou raciales, que les descendants de ce peuple qui sont aujourd’hui les décideurs de l’Etat d’Israël […] puissent non seulement coloniser tout un peuple, le chasser en partie de sa terre et se livrer à un carnage massif. »

Préoccupé par la dérive du monde centré uniquement sur la croissance et l’économie, il était aussi profondément inquiet de la crise écologique et de l’effondrement probable qui en sera la conséquence.

Mais il gardait un optimisme critique dans cette formule : « Le probable n’est pas certain, et l’improbable n’est pas impossible » qu’il complétait par cette phrase du poète Hölderlin.

« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve »

Ainsi, parlait Edgar Morin qui est mort le 29 mai 2026.

Je redonne le lien vers l’émission d’Arte « Edgar Morin, journal d’une vie »