Mercredi 25 septembre 2019

« Cécile »
Je ne savais pas quel autre mot du jour écrire aujourd’hui

J’aime beaucoup le prénom de Cécile, c’est la sainte patronne des musiciens.

Selon le récit chrétien, il s’agissait d’une martyre du IIème siècle de notre ère et en allant au martyre, elle entendit la musique de Dieu et se mit à interpréter des chants mélodieux. C’est pourquoi Sainte Cécile qui est fêtée le 22 novembre est la patronne des musiciens.

<Si vous voulez en savoir plus> sur la patronne des musiciens.

Les compositeurs de l’époque baroque et aussi classique ont composé plusieurs odes à Sainte Cécile.

Dans ce concert <diffusé par Arte> il y a trois œuvres dédiées à Sainte Cécile de Purcell, de Haendel et de Haydn.

Plus récemment le domaine des chansons a aussi célébré Cécile.

<Cécile, ma fille> de Nougaro, <Cecilia> de Simon and Garfunkel, reprise en version française par Joe Dassin, <Cécile> de Julien Clerc.

Dans les années 1970, les parents aimaient donner ce prénom à leurs filles.

Cécile était le prénom d’une de nos chères collègues.

Une jeune femme pétillante qui semblait irradier la joie de vivre. Pleine d’empathie pour les autres, c’était un bonheur de travailler avec elle.

Le mot du jour est né dans une structure professionnelle par une suggestion de Betty.

Le premier fut écrit et envoyé le 9 octobre 2012 par courriel à 6 destinataires :

Betty, Fabien, Pierre, Jérôme, Anne-Laure et Cécile.

Après avoir longtemps travaillé dans la même structure, je fus appelé à d’autres fonctions, sur ma demande, le 2 janvier 2014. Ce même jour, la première à m’écrire un message fut Cécile :

«Bonjour Alain,
Quelle tristesse à mon arrivée au bureau de voir que tu n’étais plus là ! Le bureau semble vide…

Et Thierry m’a dit que tu avais pris tes nouvelles fonctions……SNIF……Tu vas nous manquer (enfin à moi c’est sûr) !

Mais heureusement que tu n’es pas loin et je sais très bien que tu es heureux de ce changement donc me voilà rassurée !
Pour toi l’année 2014 est donc l’année du changement ! Je te souhaite une belle et heureuse année remplie d’amour, de joie, de bonheur et une excellente santé bien sûr.

Je suis certaine que tu vas t’épanouir dans ce nouveau poste.

Les agents de ton service ne savent pas encore la chance qu’ils ont d’avoir un chef comme toi, mais je pense qu’ils vont vite s’en apercevoir !

Bises
Cécile»

Cécile est entièrement dans ce message ; enthousiaste, bienveillante, généreuse et attentionnée.

Cécile est partie de la communauté des vivants, elle n’avait pas cinquante ans.

La cérémonie des adieux a eu lieu hier.

Notre univers de relations qui nous construit, qui nous inspire, qui nourrit notre quotidien comprend toutes celles et tous ceux que nous avons rencontrés et avec qui nous avons pu construire des échanges qui nous ont fait du bien.

Cette communauté de relations comprend des vivants et aussi ceux qui sont partis. Tant il est vrai que « Le vrai tombeau des morts, c’est le cœur des vivants. ».

Mais quand le départ est aussi brutal, incompréhensible surtout pour les plus proches il est nécessaire de revenir à cette recommandation d’Anton Tchekov « Enterrer les morts et réparer les vivants. »

Réparer les vivants, parce que les vivants doivent continuer leur route.

Alain Damasio écrivait :

« Le vivant n’est pas une propriété, un bien qu’on pourrait acquérir ou protéger.
C’est un milieu, c’est un chant qui nous traverse dans lequel nous sommes immergés, fondus ou électrisés.
Si bien que s’il existe une éthique en tant qu’être humain.
C’est d’être digne de ce don sublime d’être vivant.
Et d’en incarner, d’en déployer autant que faire se peut les puissances.
Qu’est-ce qu’une puissance ?
Une puissance de vie !
C’est le volume de liens, de relations qu’un être est capable de tisser et d’entrelacer sans se porter atteinte.
Ou encore c’est la gamme chromatique des affects dont nous sommes capables
Vivre revient alors à accroitre notre capacité à être affecté.
Donc notre spectre ou notre amplitude à être touché, changé, ému.
Contracter une sensation, contempler, habiter un instant ou un lieu.
Ce sont des liens élus. »

Une puissance de vie ! C’est le volume de liens, de relations qu’un être est capable de tisser et d’entrelacer sans se porter atteinte.

Et pour clôturer cet article selon le conseil de Jean-Philippe, finissons par la cathédrale Sainte Cécile d’Albi que les hommes ont érigée pour s’inscrire dans la durée.

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Mardi 24 septembre 2019

« Tout ce temps, les femmes avaient tenu, endurantes et malmenées.
Nicolas Matthieu, « leurs enfants après eux » page 419

Le roman que j’ai évoqué hier parle beaucoup des hommes meurtris par la fermeture des usines, de leur destin, de leur humiliation et aussi de leur attachement viscéral à la terre qui les a vu naître et grandir.

Le roman se termine par cette belle phrase appliquée au personnage principal du livre, Anthony :

« Cette empreinte que la vallée avait laissée dans sa chair. L’effroyable douceur d’appartenir. »

L’effroyable douceur d’appartenir !

Effroyable parce que le fait de rester prisonnier de cette vallée, de ne pas vouloir la quitter constitue un des termes de leur problème, car pour trouver un emploi, s’en sortir mieux financièrement, il faudrait partir, aller ailleurs.

Mais aussi douceur du lieu qu’ils habitent, qu’ils connaissent et qui les rassurent.

Mais ce que je veux surtout partager aujourd’hui c’est une belle analyse qui se trouve à la fin du livre page 419 (le livre en compte 426) dans lequel Nicolas Matthieu parle des femmes, c’est-à-dire des conjointes et des mères de ces hommes qui se lamentent, qui boivent, sont déprimés quelquefois violents.

Cela correspond aussi à mon expérience de mon pays natal.

Bien sûr, il y a toujours des exceptions et des hommes qui assurent et font face avec courage, détermination et lucidité aux épreuves de la vie.

Mais bien plus souvent ce sont les conjointes et mères qui constituent seules ou quasi seules, ce port d’attache qui dans les épreuves assurent l’essentiel, alors que souvent elles sont encore plus malmenées par la vie.

Je trouve ce moment du livre très fort et touchant :

« Le père était mort.

Quant à sa mère, elle refaisait sa vie. Elle voyait des types.

Elle avait les cheveux auburn maintenant, coiffés en pétard.

Elle serait à la retraite dans quinze ans, si le gouvernement ne pondait pas une connerie d’ici là.

C’était loin encore. Elle comptait les jours. Le week-end, elle voyait sa sœur. Elle rendait visite à des copines. C’était fou le nombre de femmes seules qui voulaient profiter de la vie. Elles faisaient des balades, s’inscrivaient à des voyages organisés.

C’est ainsi qu’on voyait des bus parcourir l’Alsace et la Forêt Noire, gorgés de célibataires, de veuves, de bonnes femmes abandonnées. Elles se marraient désormais entre elles, gueuletonnaient au forfait dans des auberges avec poutres apparentes, menu tout compris, fromage et café gourmand. Elles visitaient des châteaux et des villages typiques, organisaient des soirées Karaoké et des cagnottes pour aller aux Baléares.

Dans leur vie, les enfants, les bonhommes n’auraient été qu’un épisode. Premières de leur sorte, elles s’offraient une escapade hors des servitudes millénaires. Et ces amazones en pantacourt, modestes, rieuses, avec leurs coquetteries restreintes, leurs cheveux teints, leur cul qu’elles trouvaient trop gros et leur désir de profiter, parce que la vie, au fond était trop courte, ces filles de prolo, ces gamines grandies en écoutant les yéyés et qui avaieint massivement accédé à l’emploi salarié, s’en payaient une bonne tranche après une vie de mouron et de bouts de chandelle. Toutes ou presque avaient connu des grossesses multiples, des époux licenciés, dépressifs, des violents, des machos, des chômeurs, des humiliés compulsifs.

A table, au bistrot, au lit, avec leurs têtes d’enterrement, leurs grosses mains, leurs cœurs broyés, ces hommes avaient emmerdé le monde des années durant. Inconsolables depuis que leurs fameuses usines avaient fermé, que les hauts fourneaux s’étaient tus. Même les gentils, les pères attentionnés, les bon gars, les silencieux, les soumis. Tous ces mecs, ou à peu près, étaient partis par le fond. Les fils aussi, en règle générale, avaient mal tourné, à faire n’importe quoi, et causé bien du souci, avant de trouver une raison de se ranger, une fille bien souvent. Tout ce temps, les femmes avaient tenu, endurantes et malmenées.

Et les choses, finalement, avaient repris un cours admissible, après le grand creux de la crise. Encore que la crise, ce n’était plus un moment. C’était une position dans l’ordre des choses. Un destin. Le leur. »

Cette analyse me rappelle un mot du jour de 2016 que j’avais consacré à l’intellectuelle américaine Nancy Fraser qui dans le cadre d’une réflexion historique et plus conceptuelle évoquait ce rôle des femmes qui en le disant simplement agissent pour que la famille continue à tenir ensemble et chacun à tenir debout.

Je vous invite à relire ce mot du jour : « Les contradictions sociales du capitalisme contemporain »

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Lundi 23 septembre 2019

« J’ai eu l’impression d’assister en direct à la chute de la classe ouvrière »
Nicolas Matthieu

Les vacances constituent un moment privilégié pour lire des livres, c’est ce que j’ai fait.

Je ne lis quasi jamais le prix Goncourt de l’année, tant il est vrai que cette récompense me parait, avant tout, une opération marketing dans laquelle les manœuvres des maisons d’édition dans les salons parisiens constituent le principal moteur.

Je n’ai fait que deux exceptions.

La première fut, lors de ma longue hospitalisation en 2011, « L’Art français de la guerre » d’Alexis Jenni. Il y avait des circonstances particulières. Parmi celles-ci il y avait le fait que j’ai rencontré Alexis Jenni à plusieurs reprises parce qu’il était le professeur de biologie de mon fils Alexis au Lycée Saint Marc de Lyon. Une autre raison « plus intellectuelle » était que le sujet abordé m’intéressait particulièrement, à savoir les traumatismes français des guerres coloniales perdues en Indochine et en Algérie ainsi que les conséquences dans la société française, de ces évènements.

La seconde a eu lieu lors de ces vacances, j’ai lu le prix Goncourt 2018. « Leurs enfants après eux » de Nicolas Matthieu.

Ce roman est encore un récit des conséquences sur la société française d’un traumatisme : la désindustrialisation de régions françaises dans lesquelles la société s’était construite dans ses valeurs, dans son organisation, dans sa socialisation, autour de ces industries.

Nicolas Matthieu est né en 1978 en Lorraine, dans le département des Vosges, à Épinal.

Il a commencé à faire des études d’histoire et de cinéma puis a exercé une multitude de métiers : scénariste, stagiaire dans l’audiovisuel, rédacteur dans une société de reporting, professeur à domicile, contractuel à la Mairie de Paris….

Et puis, il a commencé à écrire.

En 2014, il a publié son premier roman, « Aux animaux la guerre » qui avait déjà reçu un certain nombre de prix littéraire, moins prestigieux que le Prix Goncourt.

Ce premier roman se passait déjà dans sa région natale et concernait les conséquences sur les salariés et leurs familles de la fermeture d’une usine, dans un lieu sinistré économiquement.

Ce roman a été adapté dans une série télévisée française en six épisodes de 52 minutes, diffusée du 15 au 29 novembre 2018 sur France 3. Nicolas Mathieu avait participé à l’adaptation de son roman pour cette série ayant un titre homonyme : « Aux animaux la guerre ».

Mon premier contact avec cet auteur et le livre qui fait l’objet du mot du jour, a été lors de son entretien sur France Inter le 8 novembre 2018 : « J’ai eu l’impression d’assister en direct à la chute de la classe ouvrière »

Il parlait d’un monde que je connaissais et qui m’était familier : celui de familles qui ont vécu (mal vécu) la fin du monde industriel dans lequel ils connaissaient les règles, leur place, leur environnement et maîtrisaient les liens sociaux.

Dans cet entretien, il dit :

« Je suis né dans ces régions-là. Mon père était ouvrier. J’ai assisté aux plans sociaux. J’ai eu l’impression d’assister en direct à la chute de la classe ouvrière. »

Mais son livre s’intéresse surtout aux enfants des ouvriers qui ont connu cette rupture.

Le lendemain, il a été l’invité d’Olivia Gesbert dans « la Grande Table du 9 novembre ». Il a eu cette autre réflexion :

« Ce qui est décrit dans le roman, c’est une petite vallée où un monde est en train de s’achever. […] [Mais] ce n’est jamais la fin du monde à la fin d’un monde, c’est toujours l’émergence de quelque chose de nouveau.  »

Après ces deux émissions, j’ai décidé d’acheter et de lire ce Prix Goncourt là.

Son roman se passe dans une vallée perdue quelque part dans une ville de l’Est avec des hauts-fourneaux qui ne brûlent plus, de rouille, de chômage et dans laquelle se trouve un lac.

Il donne un nom imaginaire à cette ville : « Heillange » dans la « vallée de la Hennenote » en Moselle. Mais tout le monde reconnait dans cette ville imaginaire la ville réelle de Hayange et la vallée de la Fensch.

Dans ma Lorraine et Moselle natale, il y avait deux bassins d’emplois miniers : celui du charbon autour des villes de Forbach et de Freyming-Merlebach et celui du fer dont parle Nicolas Matthieu et dont Hayange est un exemple. Ces deux bassins industriels ont été touchés de la même manière par la fermeture brutale des usines qui structuraient la vie sociale, économique et simplement la vie des gens qui y demeuraient.

Le titre est tiré d’une citation que l’auteur a mise en exergue du roman :

« Il en est dont il n’y a plus de souvenir,
Ils ont péri comme s’ils n’avaient jamais existé ;
Ils sont devenus comme s’ils n’étaient jamais nés,
Et, de même, leurs enfants après eux. »

Et il donne la source de la citation : Siracide ; 44,9.

Il s’agit, en fait, d’un livre apocryphe de l’Ancien Testament, « le livre de Jésus, fils de Sirach » qu’on nomme aussi « Siracide », « l’Ecclésiastique » ou encore « La Sagesse de Ben Sira, »

Comme le décrit cet exergue, ces gens ont vécu ce traumatisme comme une négation de leur existence, touchés dans leur chair et leur esprit avec ce sentiment qu’ils ne servaient à rien.

Comme je l’ai écrit et le titre le suggère, le roman parle surtout des enfants de ces gens.

Le livre s’articule en quatre moments chronologiques : 1992, 1994, 1996, 1998

Il est question d’adolescents : Anthony, « son cousin » qui ne sera jamais désigné autrement et Hacine qui habite un autre quartier de la ville et qui est d’origine maghrébine. On apprendra plus tard que les pères d’Anthony et Hacine travaillaient ensemble à l’usine.

Les garçons sont attirés par les filles et par l’appel de la libido. Deux filles joueront aussi un grand rôle dans le roman : Steph et sa copine Clem qui elles aussi sont dans le désir et la découverte des relations sexuelles mais issues d’un milieu social plus élevé. Il y a d’autres personnages qui tissent des liens d’attirance, de domination, de méfiance et d’affrontement. Il est aussi beaucoup question d’ennui.

Au cœur de l’histoire, il y a l’affrontement d’Anthony et d’Hacine et de leurs familles autour d’une histoire de moto volé puis détruite.

Mais c’est bien la situation sociale provoquée par la fermeture des hauts fourneaux qui trace le ressort du désœuvrement, de l’amertume et des frustrations des personnages qui cohabitent, s’affrontent et se détruisent.

C’est un roman fort et qui permet de percevoir ce que produit ce moment de rupture quand le travail à l’usine s’est arrêté.

C’est un roman à lire, pour comprendre au-delà des chiffres et des statistiques la réalité de la vie et des ressentis des gens touchés par ces évènements.

<Le Masque et la Plume> l’avait aussi chaudement recommandé.

Toutefois, dans cette émission Patricia Martin a cette réserve :

« On se retrouve face à des adolescents d’un autre siècle car c’était avant le portable…

Ce livre, à la fois montre l’explosion de l’adolescence et il est en même temps une restitution très précise d’un monde.

Le seul bémol c’est que selon moi un roman doit avoir un effet hypnotique, ce doit être un lieu de plaisir, une niche… là j’ai eu du mal à dépasser les 70 premières pages. Il y a vraiment des longueurs…

Je dirais aussi que les dialogues entre les adolescents ne m’ont pas du tout emballé, ça ne fonctionne pas du tout selon moi. »

Je la cite parce que j’ai aussi eu le sentiment que la langue et l’écriture n’était pas le point fort de cet ouvrage.

Je n’ai pas été subjugué comme par exemple lors de la lecture du livre d’Arundhati Roy « Le Dieu des Petits Riens »

Nicolas Matthieu écrit et dit cependant des choses très intéressantes comme lors de cette émission de <Répliques> dans laquelle il était invité avec Maria Pourchet auteure de « Toutes les femmes sauf une » qui raconte le combat des femmes, de génération en génération, dans un monde qui les respecte peu et où elles sont assignées à la maternité.

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Vendredi 20 septembre 2019

« Puisqu’on peut mourir du jour au lendemain, quel risque je prends à tenter de faire ce qui me plaît ? »
Alex Beaupain

C’est encore Frédéric Pommier qui m’a guidé vers cette phrase, cette histoire, cet article publié le 15 septembre 2019 par « le Monde ».

Alex Beaupain est né à Besançon en 1974, il est auteur-compositeur-interprète et aussi compositeur de musiques de films français.

Ce chanteur sort un sixième album, et « Le Monde » l’interroge dans sa série <Je ne serais pas arrivé là si…> dans laquelle le journal interroge une personnalité sur un moment décisif de son existence.

Et Alex Beaupain raconte :

« La réponse est sordide, mais évidente : si mon amoureuse, Aude, n’était pas morte quand j’avais 26 ans. C’est l’événement fondateur.

Nous étions ensemble depuis dix ans. C’était un premier amour, très fort, très fusionnel.

Et puis un soir, nous étions avec des amis en boîte de nuit, à Paris, et elle a eu un arrêt cardiaque. Mort subite. On n’en connaît toujours pas la raison. C’était en novembre 2000.

Ce décès brutal a déclenché deux choses.

En partant de cet événement, j’ai commencé à écrire de bonnes chansons, plus intéressantes, plus profondes.

Et puis, devant l’absurdité de cette disparition, je me suis dit : puisqu’on peut mourir du jour au lendemain, quel risque je prends à tenter de faire ce qui me plaît ? »

Et il ajoute :

«  Face à un deuil, certains se replient, d’autres se libèrent. Moi, cela m’a profondément libéré. Avant, j’étais un garçon assez velléitaire. J’avais fini par décider, trois ans plus tôt, d’essayer d’être chanteur. Mais la mort d’Aude m’a rendu plus volontaire. D’autant qu’elle croyait beaucoup en moi, beaucoup trop par rapport au petit talent que j’avais à l’époque. Elle avait par exemple décidé que c’est elle qui travaillerait, pour que je me consacre aux chansons. Elle m’avait offert le piano numérique sur lequel je joue encore.

[…] Je ne sais pas si j’ai fait son deuil, mais j’ai réussi à faire quelque chose de ce deuil. Quelque chose de l’ordre de l’énergie, de la vie. Quelle chance de pouvoir ainsi élever des tombeaux aux gens qu’on a aimés, et de continuer à les faire vivre – même si je suis athée !

La mort d’Aude a été assez exceptionnelle de ce point de vue : elle a suscité des livres de sa sœur, Isabelle Monnin, le film de Christophe Honoré, mes chansons… J’en ai peut-être abusé. »

La carrière d’Alex Beaupain a été lancée en 2007 par le film de Christophe Honoré : « Les chansons d’amour », pour lequel il a écrit la musique récompensé par le César 2018 de la meilleure musique de film.

Il reconnait tout ce que ce film lui a apporté :

« Encore un « Je ne serais pas arrivé là si » ! Ce film a sauvé ma carrière. Après avoir pensé que je m’étais totalement planté, le fait que mes chansons intégrées à ce film soient écoutées, appréciées, m’a rassuré. Avec juste un doute : est-ce qu’elles plaisent quand elles sont interprétées par de bons acteurs, et sont insupportables quand je les chante, moi ? »

Les « Inrocks » avaient écrit à propos de ce film :

« Un drame musical enchanteur, un film gai et grave sur l’amour et l’absence. Sublime. »

<Liberation> a aussi consacré un article à ce film, à l’épisode fondateur et à la personnalité du chanteur :

«  Alex Beaupain. Ce dandy pop, 34 ans, a longtemps chanté sa compagne disparue subitement. Drame qui a fait la trame du film «les Chansons d’amour» de Christophe Honoré. […]

Alex Beaupain écrit et chante des chansons d’amour, de perte, et de confusions des sexes et des sentiments. Novembre est son mois et la pluie, sa saison. Il chante sa vie, puisque la vie ne lui a pas donné le choix. Mais avec cette distance élégante, qui rend le très grave suffisamment léger pour en faire des refrains. Dandy mais pas poseur, il laboure le petit sillon de la pop romantique des chanteurs sans voix qui reliait déjà Françoise Hardy à Etienne Daho. Et aujourd’hui, il est probablement un des auteurs les plus talentueux de la chanson française.

Tout a vraiment commencé quand tout s’est effondré. D’une façon aussi violente qu’absurde. Ce soir de novembre 2000, lui et son amoureuse sortent en boîte de nuit avec des amis. Elle s’écroule. D’un coup, sans prévenir, comme si la vie lui avait été retirée d’un claquement de doigts. Il n’en dira pas plus. «Mes chansons sont déjà suffisamment impudiques comme ça. Je n’ai pas envie que les détails de ce moment-là se retrouvent imprimés dans un journal.» Il nous fera même promettre de ne pas écrire son nom. Ce sera donc A.

Elle et lui vivent depuis six ans un amour de jeunesse, à la vie à la mort, qui n’a pas eu le temps de négocier les premières concessions. Ils se sont embrassés pour la première fois à Besançon. Après le bac, ils partent à Paris pour intégrer Sciences-Po et vivre ensemble. En couple modèle. «Il ne faisait aucun doute pour moi que c’était la femme de ma vie», dit-il. «C’était un pôle d’attraction d’une force incroyable. D’ailleurs on était rarement ami de l’un ou de l’autre, mais presque toujours des deux à la fois», se souvient Didier Varot, ami du couple et à l’époque directeur artistique d’une maison de disques. Leur appartement est ouvert aux quatre vents, et à ces soirées de tarot qui ont du mal à s’épuiser avant cinq heures du matin. Il est étudiant velléitaire et secrètement auteur-chanteur-compositeur. A. est son seul public. Elle le pousse, l’encourage. Il fait comme s’il ne l’entendait pas. Christophe Honoré, à l’époque apprenti cinéaste, est l’un des premiers à être mis dans la confidence de cette ambition rentrée. Il exige une invitation formelle pour un concert à domicile. «Un moment horriblement stressant», se souvient Alex Beaupain. Honoré aime immédiatement les chansons et le convainc de se mettre au travail. Il envoie plusieurs titres à une cinquantaine de producteurs. En retour : deux courriers qui ne donneront rien. Si ce n’est l’envie de faire son premier concert dans un bar minuscule, le Paris-aller-retour. Son petit frère est à la guitare, lui au piano. A. au premier rang.

Trois semaines après la mort de A., Alex écrit une chanson, Brooklyn Bridge.«D’un seul coup je trouve une profondeur que je n’avais jamais réussi à approcher.» Cette mort devient, malgré lui, un puits d’énergie positive, d’urgence créatrice. Son drame, son inspiration. «C’est ma culpabilité : écrire des belles chansons grâce à sa disparition.» Alors il la chante, elle, leur vie, leur amour, cette absence inconsolable et ses larmes qui ne «servent à rien». Chaque petit détail de leur vie à deux vient s’incruster dans ses couplets.

Ses copains lui payent de quoi aller enregistrer à Besançon une maquette. En 2005, son premier disque, Garçon d’honneur, sort. Un bide commercial. Mais un an plus tard, Christophe Honoré lui propose d’écrire une comédie musicale à partir de ses chansons et de son histoire. Ce sera les Chansons d’amour. Le film est écrit en quelques semaines. Les chansons enregistrées en six jours. Alex Beaupain se tient à distance du tournage, sauf pour une scène. C’est lui qui interprète le chanteur lors du concert où l’héroïne, jouée par Ludivine Sagnier, décède. Sur scène, il chante Brooklyn Bridge. La boucle est bouclée. Le film est sélectionné à Cannes et la bande originale reçoit un césar. Depuis Alex Beaupain vit (chichement) de sa musique. »

Il n’est pas, nécessaire de philosopher longuement, mais de se répéter simplement cette phrase de vie, d’évidence et d’énergie :

«Puisqu’on peut mourir du jour au lendemain, quel risque je prends à tenter de faire ce qui me plaît ?  »

Alex Beaupain a bien sûr un site qui lui entièrement dédié : http://alexbeaupain.artiste.universalmusic.fr/

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Jeudi 19 septembre 2019

« Apprenez le tricot aux enfants, plutôt que les laisser devant un écran»
Philosophie d’une école californienne dans laquelle certains cadres de la silicon valley envoient leurs enfants

Michel Desmurget est docteur en neurosciences et directeur de recherche à l’Inserm. Il vient de publier « La Fabrique du crétin digital » avec pour sous titre : « Les dangers des écrans pour nos enfants »

Il semble que les nouvelles générations passent beaucoup trop de temps devant des écrans : smartphones, tablettes, télévision. Selon les informations données par Michel Desmurges, dès 2 ans, les enfants des pays occidentaux cumulent chaque jour presque 3 heures d’écran. Entre 8 et 12 ans, ils passent à près de 4 h 45. Entre 13 et 18 ans, ils frôlent les 6 h 45. En cumuls annuels, ces usages représentent autour de 1 000 heures pour un élève de maternelle (soit davantage que le volume horaire d’une année scolaire), 1 700 heures pour un écolier de cours moyen (2 années scolaires) et 2 400 heures pour un lycéen du secondaire (2,5 années scolaires).

Selon Michel Desmurget le temps passé devant les écrans par les enfants dès leur plus jeune âge a des conséquences négatives sur la santé (obésité, développement cardio-vasculaire, espérance de vie réduite…), sur le comportement (agressivité, dépression, conduites à risques…) et sur les capacités intellectuelles (langage, concentration, mémorisation…).

Il affirme :

« Ce que nous faisons subir à nos enfants est inexcusable. Jamais sans doute, dans l’histoire de l’humanité, une telle expérience de décérébration n’avait été conduite à aussi grande échelle ».

C’est en s’appuyant sur cette analyse que Telerama vient de publier un article : « Éloignez les enfants des écrans ! ».

Cet article est aussi cité par <la revue de presse de Frédéric Pommier du 15 septembre 2019> :

« Et l’hebdo s’intéresse à une école californienne, qui bannit les ordinateurs jusqu’à la classe de quatrième. Une école qui voit affluer de très nombreux enfants de cadres de la Silicon Valley. L’ingénieur qui dirige l’établissement explique que les machines, désormais super intuitives, empêchent les enfants de mobiliser tous leurs sens. Elles n’éduquent pas le cerveau à fonctionner au maximum de ses capacités. Et il prend un exemple : dans son école, au CP, tous les élèves apprennent à tricoter… Les compétences requises sont bien plus nombreuses que s’ils restaient devant un écran. Lorsque vous tricotez, vous suivez un algorithme. Ensuite, vous comprenez plus facilement son fonctionnement…

Pour faire de bons matheux, une solution, donc : le tricot ! «

Mais Louise Tourret, journaliste de France Culture, relativisait, sur le site de Slate, ces propos dans un article de mai 2018 : « Écrans et éducation, c’est compliqué » :

« Alimenter l’inquiétude, la culpabilité et l’angoisse éducative a toujours été un ressort efficace pour toucher le large public des parents. Pointer les dangers de l’époque pour les enfants est un vieux filon éditorial: vous pouvez très bien remplacer «écrans» par «sucre», «télévision» ou «rock’n’roll», suivant le moment et le lieu.

Il ne s’agit pas de tout relativiser: nourrir son enfant de sucreries et/ou passer sa vie devant la télévision n’est sûrement pas une bonne idée. Mais les critiques et les avertissements sont si excessifs que l’on peut questionner leur bien-fondé, leur efficacité et leur bonne foi. »

Elle remet aussi en cause l’exemple toujours cité des cadres de la Silicon Valley :

« Dans presque chaque débat sur les enfants et les écrans, on entend l’argument selon lequel les cadres de la Silicon Valley eux-mêmes interdisent les écrans à leurs enfants –Steve Jobs le premier– et les envoient dans des écoles où appareils électroniques et objets numériques sont bannis.

En France, la journaliste Guillemette Faure, qui a longtemps vécu aux États-Unis, en a fait le sujet d’un article publié en 2012 dans le supplément M du Monde, «Ces branchés qui débranchent».

Je lui ai demandé ce qu’elle pensait du succès de l’argument, et du fait qu’elle soit si souvent citée: «Je suis tellement contente que l’on me pose cette question ! Cet article parlait d’une école, et d’une seule, de la Silicon Valley [la Waldorf School of the Peninsula]. Je soulignais qu’il s’agissait d’une exception.[…]

Même si elle est souvent montée en épingle, l’idée d’une enfance «zéro écran» n’est pas représentative des méthodes éducatives de tous les cadres de la tech de Palo Alto. «Les familles ont des attitudes très variées. En Californie, certains parents envoient leurs enfants à des cours de code proposés pendant l’été», poursuit Guillemette Faure. Comme quoi tous les professionnels du numérique ne diabolisent pas les écrans auprès de leur progéniture. »

Pourtant vous trouvez bien dans cet article de Courrier International qui reprend un article du New York Times de 2014, dans lequel il est question du cofondateur mythique d’Apple :

« « Vos enfants doivent adorer l’iPad «  avais-je lancé à Steve Jobs, en essayant de changer de sujet. La première tablette d’Apple venait d’être lancée sur le marché. « Ils ne s’en sont pas servis, m’a-t-il répondu. Nous limitons l’utilisation de la technologie par les enfants à la maison. » J’ai réagi avec un silence stupéfait. »

Le journaliste Nick Bilton continuait :

« Depuis lors, j’ai rencontré un certain nombre de PDG de la Silicon Valley qui m’ont tenu le même discours. Ils limitent strictement le temps d’écran de leurs enfants, interdisant souvent les gadgets électroniques les veilles d’école et fixant des limites très strictes les week-ends. »

Bill Gates, le fondateur Microsoft est sur cette même longueur d’onde :

« Il faut toujours chercher dans quels cas les écrans peuvent être utilisés d’une bonne manière – les devoirs, ou rester en contact avec ses amis – et dans quels cas cela devient excessif, détaille Bill Gates dans une interview au Mirror*. Nous n’avons pas de téléphone à table lorsque nous prenons nos repas, nous n’avons pas donné de portable à nos enfants avant leurs 14 ans, même quand ils se plaignaient que des camarades en aient déjà.»

Alors Xavier de la Porte a beau être agacé par cette injonction : « faites comme les cadres de la silicon valley, restreignez drastiquement le temps d’écran des enfants !», qu’il prétend d’ailleurs largement surfaite, il n’en reste pas moins que le temps passé devant les écrans par les jeunes enfants est problématique.

Dans l’article de Slate précité, Véronique Decker, directrice d’école élémentaire à Bobigny observe :

«Les enfants ont l’air sages, mais ils sont hypnotisés. Les parents regardent leur smartphone, les enfants jouent avec leur tablette; chacun regarde sa propre télé, et les gens vivent côte à côte au lieu de vivre ensemble. Le plus inquiétant, c’est que le temps d’interaction avec les humains se réduit».

Et elle ajoute

« Les élèves accèdent trop jeunes à des ressources, sans aucun contrôle ni accompagnement de leurs parents. »

Voilà donc la solution : faire faire du tricot à l’enfant et lui expliquer qu’il réalise un algorithme .dans son cerveau !

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Mercredi 18 septembre 2019

« Horreurs boréales en Bretagne »
Charlène Florès

Charlène Florès est bretonne et photographe.

Elle a fait son métier, elle a fait des photos.

Elle les a faites près de Rennes, à La Chapelle-des-Fougeretz.

C’est la revue de presse du jeudi 12 septembre 2019 de Claude Askolovitch qui a attiré mon attention sur l’article de l’Obs qui lui a été consacré.

Et j’ai constaté que LIBE en avait fait de même, avec plus de photos et moins de textes.

Charlène Florès précise :

« Mes photos n’ont fait l’objet d’aucune retouche couleur et aucune n’a de filtre. »

A la Chapelle-des-Fougeretz, il y a des serres. Dans ces serres, on produit des tomates toute l’année. Et pour ce faire, les maraîchers qui s’attellent à cette tâche ont recours aux éclairages LED pour faire pousser, plus vite et à moindre coût, leurs tomates cultivées sous serre.

Charlène Florès explique :

« Pour produire des tomates toute l’année, on les chauffe, on leur diffuse du CO2 et on offre un complément d’éclairage »

Le journaliste de l’Obs, Arnaud Gonzague décrit :

« Aux portes de Rennes, d’étranges dégradés fuchsia et or illuminent le ciel. Ils proviennent des éclairages artificiels émanant de grandes serres à tomates voisines. Une pollution lumineuse qui déboussole les campagnes alentour, comme le révèlent les photos de Charlène Florès. »

Vous avez donc compris qu’en plus de la pollution lumineuse des leds toute la nuit, on ajoute du CO2 !

Et l’article de Libération donne la parole à Vincent Truffault, chercheur au Centre technique interprofessionnel des fruits et légumes

« Les plantes n’absorbent pas tout et on a donc d’importants rejets dans l’atmosphère.»

Mais revenons à la pollution lumineuse.

Une maraîchère dit :

« Certaines nuits d’hiver, on voit le halo rose des serres jusque chez moi, à 30 kilomètres. »

Les villages alentours sont baignés d’une lumière fuchsia toute la nuit

Les vaches, qui sont dans des étables non fermées, sont exposées à la pollution lumineuse toute la nuit.

Tout ceci n’est évidemment pas sans conséquence. Charlène Florès rapporte :

« Un astrophysicien m’a expliqué que ces serres ont, à elles seules, une radiance [« brillance », NDLR] soixante fois plus intense que celle de la ville de Rennes, toute proche, qui compte pourtant 250 000 habitants ! »

C’est évidemment délétère pour l’horloge biologique de la flore et de la faune.

Et pour les humains ce n’est pas mieux :

« Et des travaux scientifiques démontrent que chez l’humain, la pollution lumineuse est suspectée de contribuer à l’augmentation des cancers hormono-dépendants [seins et prostate, NDLR. Mais aussi de la dépression et du diabète. »

Le journaliste de l’Obs s’offusque :

« Des tomates en hiver : le concept a déjà de quoi énerver les citoyens qui n’ont pas perdu tout bon sens.  […] Difficile de ne pas faire de ces aurores boréales « façon LED » une parfaite métaphore de notre société de consommation : chatoyante, scintillante, séduisante… mais criminelle pour la planète.»

Dans l’article de Libération, avec d’autres mots, la même réalité est énoncée

« La recherche scientifique indique que cette pollution lumineuse a de sérieuses conséquences sur l’écosystème local exposé à ce rayonnement qui fait imploser le rythme des saisons, du jour et de la nuit : animaux désorientés, oiseaux chantant toute la nuit, baisse de la pollinisation nocturne, dormance des végétaux inhibée et exposition accrue aux pollutions et stress hydriques… »

Mes chers amis, il faut vraiment arrêter de consommer des tomates en hiver.

Car pour qu’on ne les produise plus, il suffit simplement de ne plus les acheter !


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Mardi 17 septembre 2019

«Les humains émettent du CO2, le CO2 est un gaz à effet de serre, l’effet de serre réchauffe la planète »
David Louapre

J’entends dire certains qu’il y en a assez de parler du réchauffement climatique et de l’effet de serre.

Et il est vrai que d’autres défis se dressent devant nous, les besoins en eau potable, le recul dramatique de la biodiversité, l’augmentation démographique humaine qui n’a pas encore atteint son apogée, la pollution et les déchets etc.

Mais les autres défis ne signifient en aucun cas que le problème du réchauffement climatique ne constitue pas un défi majeur pour l’humanité.

Alors, il reste que des journalistes comme Pascal Praud continue à remettre en cause le phénomène. Il en est même qui utilise le concept de « pseudo réchauffement climatique ».

Et puis il y a un « pseudo scientifique » du nom de François Gervais qui fait des conférences dans lesquelles il déclare :« L’urgence climatique est un leurre »

François-Marie Bréon, chercheur au Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement, réfute les arguments de François Gervais dans cet article de <France soir>.

A ce stade-là, il faut rappeler ce qu’est la science, la connaissance scientifique.

Comme l’écrit si justement Rachid Benzine, le contraire de la connaissance, n’est pas l’ignorance mais les certitudes.

Les certitudes c’est pour le domaine de la croyance, pas pour le domaine scientifique.

En science, il existe des modèles qui font l’objet d’un large consensus scientifique, parce qu’ils sont vraisemblables, argumentées et qu’aucune expérience ou observation n’a pour l’instant pu les réfuter.

Je vous renvoie vers ce mot du jour de 2015 : « Une théorie qui n’est réfutable par aucun événement qui se puisse concevoir est dépourvue de caractère scientifique. ». Cette phrase de Karl Popper constitue la base de la démarche scientifique qui se fonde sur le caractère réfutable d’une théorie.

Ce qui peut donc être dit, c’est que dans l’état actuel de nos connaissances la terre subit un réchauffement climatique dû à l’accumulation dans l’atmosphère de gaz à effet de serre produit par l’activité humaine. C’est l’hypothèse la plus vraisemblable. Et il n’y a pas d’observations suffisamment explicitées et argumentées qui ont été en mesure de réfuter cette théorie.

J’ai déjà évoqué la chaine Youtube <Science étonnante>, c’était le mot du 29 septembre 2017. L’animateur de cette chaîne est David Louapre

Je trouve ce jeune scientifique très pédagogue et il essaye avec simplicité de répondre à cette question : « Faut-il croire au réchauffement climatique ? »

Je trouve son approche remarquable et c’est pourquoi je la partage.

Il donne notamment ce schéma qui montre l’évolution de la concentration de CO2 dans l’atmosphère :


On peut remonter à l’an 1000 parce qu’on sait mesurer la concentration dans les bulles d’air qu’on trouve dans les glaces des pôles.

On utilise la mesure ppm qui signifie 1 / 1000 000. Actuellement la concentration est de 400 ppm, c’est-à-dire de 0,04 %.

On constate une augmentation sévère depuis l’apparition de la révolution industrielle

Je ne vais pas transcrire sa démonstration, mais j’ai appris quelque chose d’inquiétant. C’est que la vapeur d’eau est également un gaz à effet de serre. Mais la concentration de vapeur d’eau dans l’atmosphère n’évolue pas, en principe, parce qu’elle est régulée par l’eau des océans. Mais la concentration de vapeur d’eau dépend directement de la chaleur de l’atmosphère. Et si l’atmosphère se réchauffe, la concentration de vapeur d’eau augmentera ce qui aura pour effet d’augmenter encore la température dans un processus réflexif.

Il rappelle aussi cette évidence que la planète Mercure est beaucoup plus proche du soleil que Vénus. Mais la température moyenne de Vénus est de 462°C alors que celle de Mercure n’est (sic) que de 167°C. Et ceci s’explique probablement par le fait de la concentration de CO2 dans l’atmosphère de Vénus qui a créé un effet de serre terrible.

David Louapre a écrit des informations complémentaires sur son <blog>

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Lundi 16 septembre 2019

« Homo sapiens 2019 »
Réflexions sur les voies qu’emprunte notre espèce humaine actuellement

Le mot du jour s’est mis en pause le 12 juillet 2019 en honorant les héros humanistes contemporains qui sauvent des vies humaines en méditerranée. Particulièrement trois d’entre eux, 2 femmes et un homme, tous les trois allemands :

  • Carola Rackete
  • Pia Klemp
  • Klaus Vogel

Depuis lors Pia Klemp a publié un livre sur ces sauvetages. Un livre sous forme de roman, rédigé en allemand et non encore traduit en français : «  Lass uns mit den Toten tanzen ». Titre qu’on peut traduire par « Laissez-nous danser avec les morts ». ARTE l’a évoqué. Elle a aussi refusé le 20 août 2019 une décoration que voulait lui donner la maire de Paris Anne Hidalgo parce qu’elle n’est pas d’accord avec la politique migratoire de la capitale françaises.

Quand à Carola Rackete elle a publié une tribune dans le Guardian le 4 septembre 2019 où elle fait le lien entre les migrations et la crise climatique :

« Dans des situations dans lesquelles les gens luttent déjà pour survivre, la crise climatique intensifie la pression, que ce soit par la montée du niveau de la mer, les pénuries d’eau, les dégâts des tempêtes ou les mauvaises récoltes. »

Que s’est-il donc passé depuis le 12 juillet 2019 de fondamental ?

Bien que notre Président de la République s’y soit manifesté particulièrement à son avantage, personne ne peut raisonnablement affirmer que « Le G7 de Biarritz » entre dans la catégorie des choses fondamentales.

Peut-être que la révolte de Hong Kong qui continue bien que nos grands média en parlent moins. Révolte contre la mise au pas de plus en plus autoritaire du pouvoir central de Pékin.

Si ce combat de David contre Goliath parait plus important que le G7, il n’est toujours pas fondamental au regard de notre espèce.

D’autres évènements politiques se sont déroulés :

  • Matteo Salvini a provoqué, début août, une crise gouvernementale en Italie en réclamant des législatives anticipées et réclamant les « pleins pouvoirs » comme jadis Mussolini. Pour l’instant, une coalition hétéroclite a pu freiner momentanément ses ambitions.
  • Boris Johnson a été élu à la tête du Parti conservateur le 23 juillet 2019 et est devenu par voie de conséquence Premier Ministre britannique. Il a apporté avec lui encore plus de confusion sur le Brexit et a abimé par ses outrances encore un peu plus l’image de la démocratie, comme le fait l’homme d’affaires et animateur de télévision pathétique que les américains ont mis à leur tête. Le second dit d’ailleurs beaucoup de bien, pour l’instant, du premier.
  • En France, Emmanuel Macron continue à tenter de réformer la France, notamment par une ambitieuse réforme des retraites.

Mais tous ces évènements qui nous impactent tous à court terme ne sont pas fondamentaux au regard du temps long et de notre espèce : homo sapiens.

Un article du Monde nous apprend que le patron de Tesla Elon Musk et Neuralink ont présenté leur prototype d’implants cérébraux pour aider à communiquer avec des machines le mardi 16 juillet 2019. C’est la promesse de l’homme augmenté.

Je cite :

« Un implant discret et indolore, permettant au cerveau de communiquer directement avec des machines ou des interfaces numériques : c’est le projet, en partie concrétisé, qu’a présenté mardi 16 juillet Neuralink, la société financée à hauteur de 100 millions de dollars par Elon Musk (Tesla, SpaceX).

L’entreprise a détaillé pour la première fois, lors d’une conférence de presse diffusée en direct sur Youtube, le fonctionnement de son prototype d’interface se branchant directement sur le cerveau. Il devrait prendre, à terme, la forme d’un petit boîtier connecté sans fil directement au cerveau.

L’une des possibilités offertes par ces technologies et discutées pendant la conférence Neuralink qui s’est déroulée à San Francisco : la possibilité, pour des personnes paralysées, auxquelles on aurait réussi à implanter ce dispositif en creusant des trous dans leur crâne, de pouvoir contrôler par la pensée leur smartphone ou leur ordinateur. A terme, Neuralink espère que des millions de personnes pourront disposer d’un cerveau augmenté, selon un article de Bloomberg, qui reprend l’une des déclarations d’Elon Musk lors de la conférence : « au bout du compte, nous parviendrons à une symbiose entre le cerveau et l’intelligence artificielle. »

Mais les prototypes présentés le 16 juillet, qui semblent sortis de classiques de la science-fiction (et ont été comparés par certains internautes à un épisode de la série Black Mirror), sont encore loin d’être aboutis. Ils n’ont ainsi pas encore passé le stade des tests humains, mais seulement celui de premiers tests effectués sur des rats. Elon Musk a également laissé entendre, lors de sa conférence, que des tests avaient été effectués sur des singes avec succès.

[…]

Neuralink espère pouvoir débuter des tests sur des humains d’ici à la fin de 2020. Mais Neuralink a reconnu n’avoir pas encore démarré les démarches auprès de la Food and Drugs Administration (FDA), compétente aux Etats-Unis pour la régulation des dispositifs médicaux. Le processus pour obtenir un agrément pour ce type de dispositifs est « long et compliqué », a reconnu la société. »

C’est toujours la promesse d’améliorer la santé et les handicaps des humains touchés par le malheur qui sert à justifier ces recherches et inventions, mais quel monde nous prépare cette promesse de l’homme augmenté, l’homme relié à la machine ?

Il en va de même pour la perspective de créer des « chimères », c’est-à-dire des animaux qui portent des cellules humaines.

Cette fois c’est le Figaro qui nous apprend que :

« Le 24 juillet, le gouvernement japonais a approuvé un projet de recherche visant à créer des chimères homme-animal puis à les implanter dans l’utérus d’animaux de laboratoire. Une première au Japon. Ces travaux, dirigés par le Pr Hiromitsu Nakauchi, chercheur à l’université de Tokyo et à l’université de Stanford (États-Unis), ont pour objectif de fabriquer des organes humains dans des animaux en vue de réaliser des greffes. »

On apprend d’ailleurs que ces expériences qui sont pour l’instant au stade des recherches fondamentales existent déjà dans d’autres pays, comme la France d’ailleurs. Une de nos grandes chercheuses en biologie qui travaille au CNRS, Nicole Le Douarin vient de publier un livre : «les secrets de la vie». Elle a été invitée à l’émission de <la Grande Table du 12/09/2019>. Pour elle, ces recherches restent fécondes et éthiquement soutenables. Elle s’inquiète au contraire de la :

«panique générale qui s’exerce, […] une espèce de doute vis-à-vis des scientifiques, vis-a-vis de l’avancée des sciences.»

Mais on comprend bien qu’on attaque là quelque chose de fondamental qui touche l’éthique et que homo sapiens continue à penser que l’animal est un simple objet dont la fonction principale est d’être utilisée par lui pour son plaisir, ses besoins et ses fantasmes.

Elon Musk veut fonder une colonie humaine sur Mars. Il croit la théorie de l’effondrement de la civilisation humaine possible, sinon certaine. C’est pourquoi il envisage et travaille dans ce sens avec son entreprise Space X pour créer une colonie d’humains sur mars. Une petite élite d’humain pourra ainsi être sauvée. Il a tweeté le 16 août 2019 son idée de faire exploser des bombes atomiques sur mars. Cette idée il l’avait déjà développée en 2015, mais on croyait qu’il y avait renoncé. Il pense être capable de créer un effet de serre susceptible de faire réchauffer la température de mars qui en moyenne est de -63°C.

L’effet de serre est bien réel sur terre. Cet été, la France a battu son record absolu de chaleur. C’est 46 degrés Celsius qui ont été atteints le 28 juin à Vérargues (Hérault), lors de la première vague de canicule . La seconde vague a vu Paris battre son record de chaleur, en atteignant 42,6°C.

Il n’est pas encore scientifiquement prouvé que l’augmentation des fréquences et de la force des ouragans soit directement liée au réchauffement climatique, certains l’affirment cependant.

Le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres qui s’est rendu aux Bahamas, durement touchés par l’ouragan Dorian semble adhérer à cette thèse.

Les destructions ont été d’une telle ampleur que pour deux des îles : Grand Bahama et surtout Abaco, les survivants ont dû quitter leur île.

Le secrétaire général de l’ONU a ainsi visité des îles quasiment désertes. Il a déclaré à des journalistes de France Inter :

« J’ai vu de nombreuses inondations, tremblements de terre, des ouragans et leurs conséquences un peu partout dans le monde, et je dois dire que le niveau de destruction ici, c’est du jamais vu. »

Et il a ajouté :

« Si nous ne la respectons pas, la Nature nous frappe violemment ».

La BBC a publié sur son site des images de l’île d’Abaco.

Voici certains projets, idées et conséquences des actes d’homo sapiens en 2019.

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Lundi 15 juillet 2019

« Le mot du jour est en congé  »
Il reviendra au mois de septembre après le 15 septembre à une date restant à fixer

Il faut savoir faire silence, se reposer, se régénérer pour revenir pour de nouveaux partages, réflexions et questionnements.

En attendant, je vous renvoie vers un mot du jour ancien consacré à un livre économique que je viens de retravailler, celui du 19 juin 2015 :


«Croissance zéro ?»»
Patrick Artus & Marie-Paule Virard

 

Vendredi 12 juillet 2019

« Celui qui sauve un seul homme est considéré comme ayant sauvé tous les hommes »
Coran, Sourate V verset 32, dans la traduction de Malek Chebel

C’est le Président Barack Obama, lors de son fameux <Discours du Caire> tenu le 4 juin 2009 à l’Université du Caire qui a rappelé ce verset du Coran :

« Le Saint Coran nous enseigne que quiconque tue un innocent tue l’humanité tout entière,
Quiconque sauve la vie d’un seul être humain est considéré comme ayant sauvé la vie de l’humanité tout entière !»

Et j’ai lu dans diverses sources que dans le Talmud il en va de même : « Celui qui sauve une vie sauve l’humanité entière ». (Traité Sanhedrin, chapitre 5, Mishna 5).

Je n’ai pas trouvé l’équivalent dans la littérature chrétienne, mais cela m’a peut-être échappé.

Carola Rackete

Le magazine allemand « Der Spiegel » a mis son portrait à la Une de son journal le 6 juillet et lui a donné pour surnom : « Captain Europe »

Elle était la capitaine du navire « Sea Watch 3 » qui a forcé le barrage et l’ordre de Matteo Salvini, pour accoster à Lampedusa, le 29 juin 2019,  et faire débarquer les migrants en détresse sur la terre ferme, dans un port, comme le prévoit les règles internationales de la navigation.

Libération dans un article du <30 juin 2019> raconte :

« L’Allemande qui a accosté de force samedi à Lampedusa avec une quarantaine de migrants a été arrêtée par les autorités italiennes. »


Elle a été libérée depuis par une décision de la Justice italienne.

« Quelques jours avant d’accoster à Lampedusa, elle avait dit au Spiegel : «Si nous ne sommes pas acquittés par un tribunal, nous le serons dans les livres d’histoire.» […] Les autorités italiennes lui reprochent notamment d’avoir tenté une manœuvre dangereuse contre la vedette des douanes qui voulait l’empêcher d’accoster. Elle risque jusqu’à dix ans de prison pour «résistance ou violence envers un navire de guerre».

«Ce n’était pas un acte de violence, seulement de désobéissance, a expliqué Carola Rackete dimanche au Corriere della Sera. Mon objectif était seulement d’amener à terre des personnes épuisées et désespérées. J’avais peur.» «Après dix-sept jours en mer et soixante heures en face du port, tout le monde était épuisé, explique à Libération Chris Grodotzki de Sea Watch. L’équipage se relayait vingt-quatre heures sur vingt-quatre afin de surveiller les passagers pour les empêcher de se suicider.» »

Ce qui est marquant ici, c’est l’affrontement de deux groupes irréconciliables :

Carola Rackete a débarqué sur l’île italienne sous un mélange d’applaudissements et d’éructations haineuses : «Les menottes !» «Honte !» «J’espère que tu vas te faire violer par ces nègres». Dans un tweet, le ministre de l’Intérieur italien, Matteo Salvini, s’est réjoui de l’arrestation. «Prison pour ceux qui ont risqué de tuer des militaires italiens, mise sous séquestre du navire pirate, maxi-amende aux ONG, éloignement de tous les immigrés à bord, désolé pour les « complices » de gauche. Justice est faite, on ne fera pas marche arrière !»

Si l’extrême droite italienne la qualifie de «criminelle», Carola Rackete suscite l’admiration en Allemagne. Celle que le Tagespiegel surnomme «l’Antigone de Kiel» est née tout près de ce port en bordure de la mer Baltique il y a trente et un ans.

«J’ai la peau blanche, j’ai grandi dans un pays riche, j’ai le bon passeport, j’ai pu faire trois universités différentes et j’ai fini mes études à 23 ans. Je vois comme une obligation morale d’aider les gens qui n’ont pas bénéficié des mêmes conditions que moi», avait-elle expliqué à la Repubblica. Avant de rejoindre Sea Watch il y a quatre ans, elle a participé à des expéditions pour l’Institut Alfred-Wegener pour la recherche polaire et marine, et pour Greenpeace. […]

Les politiques allemands ont donc fini par réagir. Samedi, le ministre des Affaires étrangères, Heiko Maas (SPD), déclarait : «Sauver des vies est un devoir humanitaire. Le sauvetage en mer ne devrait pas être criminalisé. La justice italienne doit désormais clarifier rapidement ces accusations.» «Une phrase typique de diplomate allemand timoré, commente Chris Grodotzki de Sea Watch. Nous avons demandé un millier de fois à Heiko Maas de prendre position sur le sauvetage en mer, sans succès jusqu’ici.» Dimanche, le président allemand, Frank-Walter Steinmeier, affirmait dans une interview télévisée : «Celui qui sauve des vies ne peut pas être un criminel.»

Les 42 migrants du Sea Watch 3 ont donc fini par débarquer à Lampedusa. Ils devraient être répartis entre cinq pays : la France, l’Allemagne, le Portugal, le Luxembourg et la Finlande. Ceux-là ne seront pas morts en Méditerranée, où 17 900 personnes ont péri entre 2014 et 2018 selon un récent rapport de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), et où demeurent toujours engloutis les restes de 12 000 personnes. »

« Celui qui sauve une vie sauve l’humanité entière »

Pia Klemp

Pia Klemp est aussi une jeune allemande qui était la capitaine d’un navire qui a sauvé des migrants.

Elle est toujours en prison, elle risque 20 ans de prison après avoir sauvé des migrants de la noyade.

C’est Frédéric Pommier qui en a parlé lors <d’une chronique> diffusé sur France Inter le 14 juin 2019

Elle est accusée du délit suivant : « aide et complicité à l’immigration illégale ». Une pétition a été lancée pour la soutenir

Frédéric Pommier explique ;

« C’est une femme dont la peau blonde est parsemée de tatouages d’inspiration japonaise : des montagnes sur une épaule, un goéland sur l’autre, des fleurs, des poissons… Un long maquereau nage sur l’un de ses tibias… Son corps est un tableau, comme un carnet de voyage… Mais ce n’est pas pour ces gravures colorées que les médias nous ont parlé d’elle ces derniers jours. Pas non plus pour sa formation de biologiste, mais pour ses fonctions de capitaine, car Pia Klemp – c’est son nom – est capitaine de bateau.

C’est au sein de l’organisation Sea Shepherd qu’elle a tout d’abord travaillé.Une ONG de défense des océans, dont la maxime est une citation de Victor Hugo.

« Il vient une heure où protester ne suffit plus ; après la philosophie, il faut l’action. »

Phrase tirée des Misérables. Un appel à la lutte et, dans le cas présent, la lutte pour la préservation des écosystèmes marins. Premier engagement de cette trentenaire née à Bonn en 1983.

C’est pour ça que j’ai appris à diriger un navire, pour ça que j’ai appris à diriger un équipage. La petite sortie du dimanche à la voile, ce n’est pas pour moi.

Sympathisante de la gauche radicale allemande, Pia Klemp a mené des expéditions dans les eaux de l’archipel nippon où, avec d’autres, elle est allée batailler contre les pêcheurs de baleines. Des centaines de cétacés harponnés chaque année… Massacre qui, là-bas, va d’ailleurs redevenir légal en juillet… Puis, après les rorquals, la jeune activiste a décidé de porter assistance aux hommes, espèce qui, elle aussi, parfois, mérite d’être protégée.

On est en 2016, et Pia Klemp se met au service d’autres ONG. Cette fois en Méditerranée, devenue, depuis le début de la guerre en Syrie, le plus grand cimetière d’Europe.

Aux commandes de deux bateaux humanitaires, elle participe au sauvetage de plus d’un millier de naufragés, en perdition sur des canots pneumatiques

Elle a sauvé des vies, des femmes, des ados, des enfants mais, suite à cela, elle est sous la menace d’un procès en Italie. […]

Calcul simple : 1 000 vies sauvées, amende de 15 millions d’euros . […]

Pour sa défense, elle invoque le droit maritime international, qui impose de porter secours à toute personne en détresse. C’est aussi ce qu’évoquent ceux qui la soutiennent. Une pétition en ligne a été lancée pour exiger l’abandon des charges qui pèsent sur elle… Elle a déjà recueilli plus de 100.000 signatures, et une photo accompagne le texte, celle d’un petit corps gisant sur une plage de Turquie ; le cliché tristement célèbre du petit Alan Kurdi, mort noyé à l’âge de trois ans, alors qu’il fuyait avec sa famille la guerre en Syrie.

C’était en 2015, et il était devenu le symbole de ces désespérés qui, au péril de leur vie, tentent de rejoindre une Europe qui ne sait les accueillir. Pia Klemp, elle, est devenue un autre symbole.

Elle est le nouveau visage de ceux que l’on accuse de délit de solidarité

Sur les réseaux sociaux, certains écrivent qu’elle aurait dû reconduire les naufragés de l’autre côté de la mer et que oui, elle mérite la taule !

Non. Elle mérite notre respect.

Cette femme aux tatouages d’inspiration japonaise fait honneur à l’humanité. »

« Celui qui sauve une vie sauve l’humanité entière »

Klaus Vogel

Klaus Vogel est aussi allemand, un peu moins jeune que ses deux compatriotes. En octobre 2014, l’Italie met fin à l’opération humanitaire Mare Nostrum, chargée de porter secours aux migrants en Méditerranée. Klaus Vogel est alors capitaine dans la marine marchande. Il démissionne et crée avec Sophie Beau, en mai 2015, l’association <SOS Méditerranée> qui a pour ‘objectif d’affréter un bateau pour ne pas laisser des hommes et des femmes mourir aux portes de l’Europe. Ce bateau est l’Aquarius. Il écrira un livre qui raconte cette aventure : «Tous sont vivants»

C’est encore Frédéric Pommier qui en parle si justement et si simplement. <La revue de presse est de 2017>

« Il s’appelle Klaus Vogel, il a 60 ans, il est Allemand et pendant des années, il a fait le même cauchemar : un homme à la mer à qui il tend la main.

Son regard est empli d’effroi, mais impossible de l’agripper, sa main ne cesse de glisser et il n’est que le premier d’une longue farandole de naufragés désespérés qui tentent de flotter. Puis les plus éloignés disparaissent progressivement. « Je n’ai pas pu attraper le premier, et finalement ils sont tous morts », raconte Klaus Vogel dans les colonnes de SOCIETY.

C’est il y a 25 ans que, pour la première fois, il a fait ce cauchemar-là. A l’époque, il est lieutenant sur un cargo et la veille, son capitaine a refusé de prendre la route qu’il avait tracée – la route pourtant la plus rapide, la route pourtant la plus logique.

Mais non, il n’avait pas voulu, au motif qu’elle passait près des côtes du Vietnam et qu’ils risquaient donc de croiser des boat people en détresse. Klaus a donc obéi, tracé un autre itinéraire. Puis le soir même, il faisait le cauchemar de l’homme à la mer à qui il tend la main.

C’est le cauchemar de la mauvaise conscience

« J’étais prêt à participer à des sauvetages, et l’équipage aussi je crois, et c’est simplement par souci économique qu’on a fait un détour : au moins, on était sûr de ne pas croiser un boat people en difficulté qui nous aurait retardé. Mais, poursuit-il, cette idée de perdre du temps, et donc de l’argent parce que l’on sauve des hommes, du point de vue moral, c’est incompréhensible.
On ne perd pas du temps dès lors qu’on gagne des vies ! »

Lui en a gagné, des vies. Il a sauvé des milliers de vies.

Et c’est pour cette raison que le quinzomadaire dresse son portrait sur trois pages. Décidant de faire le boulot dont l’Europe et les politiques se sont, en somme, lavé les mains, l’ancien responsable de la marine marchande a fondé, il y a deux ans, SOS MEDITERRANEE. Une ONG dont le patrouilleur baptisé L’Aquarius, vient en aide à ceux qui ont eu la malchance de naître du mauvais côté de la mer.

L’Aquarius a déjà récupéré près de 20.000 naufragés au large des côtes libyennes, et depuis ces missions de sauvetage, Klaus Vogel ne fait plus le cauchemar qui l’a hanté durant plus de 30 ans. Plus de cauchemar, mais ce sont les témoignages des rescapés qui l’empêchent désormais de dormir. Il a donc décidé de passer le relais. Il a transmis à d’autres les rennes de l’ONG et de son projet Aquarius. « Pour moi, aller plus loin serait aller trop loin », dit-il.

Et l’on songe alors à cette parole du Coran qui, du reste, est également un proverbe juif : « Celui qui sauve une vie sauve l’humanité entière. »

Libération lui avait également consacré un article le 5 juin 2017 : « Klaus Vogel, cœur en stock » :

« Pas à pas, tenace et organisé, Vogel jette son dévolu sur un patrouilleur de 77 mètres. Depuis un an et demi, Aquarius a accompli 100 opérations de sauvetage et a récupéré 18 000 naufragés. Voici quelques jours, 1 000 personnes se sont hissées à bord, bien au-delà des capacités autorisées. Mais comment faire autrement, quand la flotte marchande se tient prudemment à distance de ces parages où se noie la misère du monde, et que les navires de guerre sont tenus de contenir le flux plutôt que venir au secours de ceux qu’emporte le vent noir de l’histoire immédiate ?

Initiateur de l’ONG SOS Méditerranée, le marin a dirigé les premières campagnes comme maître à bord. Depuis, il est le porte-voix et le glaneur de fonds de l’association.[…]

Pour pouvoir mener à bien une mission dont il ne tire aucun revenu, Vogel a créé une petite boîte de conseil. Il intervient auprès d’une association qui fait du coaching pour demandeurs d’emploi et leur explique comment il a réussi à mettre à flot sa structure maritime. De l’intérêt serpentin qu’il y a à se mordre la queue… Karin, sa femme de toujours, est infirmière. Leurs 4 enfants sont adultes. Récemment, ils ont vendu la grande maison de Göttingen et se sont installés à Berlin. Ils se promettaient des évolutions seniors de préretraités prêts à tout et intéressés par beaucoup. Et puis, SOS Méditerranée a tout bouleversé. Il ne sait trop de quoi demain sera fait. Si la caisse de bord sonne le creux, il pourra toujours retrouver un commandement au long cours. Il aime le large, moins l’éloignement qu’il impose. Et puis, il y a les vagues d’actualité qui se fracassent, et l’urgence en exigence. »

Après avoir perdu son pavillon et avoir été harcelé, immobilisé par les autorités maritimes, la justice italienne a demandé le placement sous séquestre du navire, SOS Méditerranée et ses partenaires ont annoncé en décembre 2018, renoncer à continuer d’utiliser <L’Aquarius>,.


Les Inrocks lui ont également consacré un article : « Un héros de notre temps : Klaus Vogel, capitaine au long cours au secours des migrants »

La question de la migration n’est pas chose simple. Elle ne peut pas être résumé à des tableaux de chiffres qui pour les uns disent qu’il y a peu de migration et que nous n’avons aucune peine à l’intégrer et qui pour les autres prétendent qu’un grand remplacement est en marche.

Mais on ne peut pas laisser mourir des enfants, des femmes et des hommes qui sont en train de se noyer dans la mer.

C’est aux États de réaliser cette mission.

Ils ont renoncé et c’est des femmes et des hommes qui se sont levés pour aller en mer réaliser ce devoir premier de l’humanité : empêcher les humains de mourir.

« Celui qui sauve une vie sauve l’humanité entière »

Le mot du jour se met au repos et au silence pour la trêve estivale. Il reviendra, si tout va bien, dans la seconde moitié du mois de septembre.

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