Jeudi 8 novembre 2018

«L’opinion pense […] que l’esclavage est un phénomène anecdotique.Prendre conscience de son ampleur est difficile car il s’agit d’une réalité souterraine cachée.»
Sylvie O’DY, présidente du comité contre l’esclavage modernedans le Un du 17 octobre 2018

J’ai déjà évoqué à plusieurs reprises l’hebdomadaire « Le Un » qui chaque semaine ne traite que d’un sujet.

Le N° 221 du 17 octobre 2018 traitait du sujet de l’esclavage moderne et portait pour titre : « Esclavage : ça se passe près de chez vous »

Ce qu’il y a de bien avec ce journal c’est qu’on peut acheter facilement des numéros anciens par exemple sur ce site.

Nous apprenons donc que :

« Depuis l’abolition de 1848, l’esclavage est censé avoir disparu du territoire français. Il persiste pourtant dans les faits, et son ampleur est loin d’être anecdotique. Selon l’Organisation internationale du travail, il y a en France près de 129 000 personnes victimes d’une forme « moderne » de cette pratique. Des réseaux criminels, organisant la traite humaine, jouent d’ailleurs un rôle majeur dans ce phénomène dont les migrants, en particulier les femmes et les enfants, sont les premières victimes. Pour les associations, il est urgent que les autorités comme les citoyens prennent davantage conscience de cette situation. »

Le journal donne notamment la parole à Sylvie O’Dy membre fondateur du comité contre l’esclavage moderne (CCEM) qui détaille les principales formes de l’esclavage moderne en France au nombre de quatre  :

  • l’esclavage sexuel ;
  • l’esclavage domestique ;
  • le travail forcé ;
  • la mendicité forcée.

Elle explique :

« À chaque fois, les victimes, le plus souvent d’origine étrangère, ont reçu la promesse d’un travail rémunéré et d’une régularisation de leur situation. Ce sont des personnes trompées. Des personnes qui arrivent pleines d’espoir et qui se retrouvent en enfer. Elles sont sous l’emprise de leurs exploiteurs, enfermées, maltraitées, privées de leurs papiers d’identité.

Quand la journaliste Dominique Torrès a fondé le Comité contre l’esclavage moderne en 1994, c’était pour dénoncer l’esclavage domestique. Puis nous nous sommes aussi intéressés aux victimes du travail forcé. Des associations s’occupaient déjà de la prostitution forcée.

Pendant très longtemps nous avons accueilli 95% de femmes. Aujourd’hui elles représentent 70% des victimes pour 30% d’hommes »

Les chiffres qui sont donnés sont les suivants :

  • 40,3 millions de personnes seraient victimes d’esclavage moderne dont 129 000 en France.
  • Parmi elles, 24,9 millions seraient victimes de travail forcé.
    Dont :
    • 16 millions dans le secteur privé (travail domestiques, bâtiment ou agriculture)
    • 4,8 millions seraient exploitées sexuellement
    • Et 4 millions contraintes de réaliser des travaux forcés par des autorités publiques
  • 15,4 millions seraient prisonnières d’un mariage forcé

Et une victime sur 4 est un enfant.

L’agriculture est un domaine où l’esclavage moderne existe. Un article est consacré à ce sujet : « Des tomates au goût de sang »

Cet article est écrit par l’écrivain Laurent Gaudé, qui a eu le prix Goncourt en 2004 :

« Chaque été, dans les Pouilles, à la fin du mois d’août, c’est le même ballet : les camions se chargent de cagettes de tomates récoltées dans la plaine de Foggia et roulent vers Naples en une longue file ininterrompue de véhicules. Cet été, la tragédie est venue rappeler à l’Italie ce qu’elle savait déjà mais qu’elle s’était empressée d’oublier : les tomates ont parfois le goût du sang. Les 4 et 6 août 2018, coup sur coup, deux accidents terribles ont coûté la vie à seize travailleurs agricoles, tous étrangers. L’Italie a alors découvert qu’il existait des ombres en Europe, des travailleurs invisibles dont on ne connaît l’existence qu’en apprenant leur mort.

A la suite de ces accidents, les langues se sont déliées pour décrire ce qu’on ose à peine appeler des « conditions de travail » […]

D’un coup la tomate, symbole ensoleillé de l’Italie, devient aussi celui de l’exploitation. La sauce que l’on trouve en bouteille dans les supermarchés, la sauce qui s’étale sur les pizzas ou sert à faire le sugo della pasta est le fruit d’un travail d’esclaves. […]

Ces évènements tragiques nous saisissent parce que nous découvrons avec stupéfaction que les objets que nous utilisons au quotidien peuvent avoir été fabriqués dans des conditions de misère. Soit sur le sol européen. Soit à l’autre bout du monde.

Le paradoxe d’aujourd’hui est que notre monde exploite un autre monde, tout en ignorant parfaitement qu’il le fait. »

 

Il est aussi question d’une nigériane qui a été recrutée pour servir d’esclave sexuelle en France :

« Mains tendues face à elle, paumes vers le ciel, Rose* répète les mots du sorcier, une pointe de nervosité dans la voix : « Je jure d’obéir et de ne jamais contacter la police, quoi qu’il arrive. » Nous sommes en 2016, dans l’État d’Edo, au sud-ouest du Nigeria. À l’intérieur d’un temple de l’époque précoloniale, une adolescente se soumet, comme des milliers d’autres femmes avant elle, à la cérémonie du « juju », un rituel de magie noire.

Intimidée, Rose se plie aux ordres de l’homme au visage maquillé et vêtu d’une étoffe rouge et blanche. Elle ingère un foie de volaille cru, une poignée de noix de kola et une fiole d’alcool, avant de se laisser couper les ongles. Voués à être conservés par le sorcier, ces derniers ont tout d’une relique de mauvais augure. Si la jeune femme rompt sa promesse, le mauvais sort s’abattra.

À 16 ans, Rose est candidate pour l’Europe. Sa vie vient de basculer, quelques heures avant la cérémonie, lorsqu’« une amie de la famille » qu’elle « considère comme sa mère » l’a abordée alors qu’elle se promenait seule aux abords du village : « Rose, que dirais-tu d’aller étudier en France ? »

Avant-dernière d’une fratrie de sept enfants, l’adolescente a vu sa sœur aînée partir en Europe quelques années plus tôt pour rejoindre les bancs de l’école. Rêvant de marcher dans ses pas, elle accepte sur-le-champ. »

Puis l’article raconte son odyssée à travers la Libye où elle doit payer une rançon et voit des geôliers libyens tuer des récalcitrants en vendre d’autres pour du sexe.

En France elle tombe entre les mains d’une souteneuse qu’elle appelle « madam »et qui la force à se prostituer pour lui faire rembourser une dette que cette dernière prétend correspondre aux dépenses engagées pour lui payer le voyage depuis le Nigeria. Elle parviendra à s’échapper et même à retrouver sa sœur qui était tombé dans des mains similaires.

« En France, le nombre de victimes de traite à des fins d’exploitation sexuelle a considérablement augmenté au sein de la communauté nigériane ces deux dernières années. Selon le dernier rapport du GRETA – un groupe d’experts en lutte contre la traite des êtres humains, rattaché au Conseil de l’Europe –, cette recrudescence concerne tout particulièrement des mineures de moins de 15 ans, les plus jeunes étant âgées de seulement 11 ans. Un phénomène observé par le Bus des femmes, une structure parisienne destinée aux personnes prostituées, où « 300 à 400 victimes potentielles de traite sont identifiées chaque année », selon sa responsable, Vanessa Simoni. »

Julien Bisson le rédacteur en chef du magazine « Lire » a écrit un article : « Se forcer à les regarder » qu’il conclut ainsi :

« Ceux qui ne veulent pas le croire doivent lire ce numéro pour prendre la mesure du phénomène. Ou encore regarder le documentaire Cash Investigation diffusé il y a quelques jours et qui dévoile les sombres dessous du luxe à la française : des travailleurs sénégalais, contraints de travailler treize par jour dans des tanneries, au milieu des vapeurs chimiques, sous une température de 45 degrés, dans des conditions qu’on croyait d’un autre siècle. Alors la France peut bien annoncer la construction prochaine d’un mémorial, dans le jardin des Tuileries, pour rendre hommage aux victimes de l’esclavage, ce dernier n’est pas seulement une affaire de mémoire. C’est encore, hélas ! Une (mauvaise) histoire, qu’il faudra bien se forcer, un jour à regarder en face. »

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Mardi 6 novembre 2018

« La Loi Gayssot est contreproductive, car elle fait des négationnistes des martyrs »
Emmanuel Pierrat

Hier, je vous présentais le livre d’Emmanuel Pierrat « Nouvelles morales, nouvelles censures » et j’insistais sur les nouvelles censures qu’il dénonçait concernant l’art, le communautarisme et la morale.

Mais son propos concerne aussi la censure qui s’applique pour différentes raisons, morales, d’auto censures et aussi légales à l’expression d’avis divergents, gênants et même faux.

Je vous renvoie vers l’émission déjà citée hier sur France Inter et qui pose cette question fondamentale : « Faut-il des limites à la liberté d’expression ? »

La semaine dernière j’évoquais la mort de Robert Faurisson, celui que Robert Badinter accusait d’être un faussaire de l’Histoire.

La question est de savoir s’il vaut mieux accepter de le laisser s’exprimer et de le contester par des arguments ou le faire taire et le condamner par la justice s’il refuse de se taire sur ces sujets.

La France a choisi de le faire taire en promulguant différentes lois dont la plus célèbre est la Loi Gayssot du 13 juillet 1990 tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe.

Emmanuel Pierrat est résolument contre ce type de Loi et il dit que : « La Loi Gayssot est contreproductive, car elle fait des négationnistes des martyrs ».

Il en appelle à d’autres opposants à cette Loi comme l’historien Jean-Pierre Azema et surtout Pierre Vidal-Naquet qui fut l’un des premiers et des plus virulents adversaires de Faurisson, un ancien camarade khâgne qu’il a toujours détesté , son père Lucien et sa mère Marguerite sont morts à Auschwitz.

Pierre Vidal-Nacquet était résolument contre ce qu’il appelait les Lois mémorielles, disant que ce n’est pas le rôle du politique de dire ce qu’il faut dire et ne pas dire, mais de la controverse intellectuelle.

Il préconisait plutôt qu’il ait le droit d’écrire une préface à chaque ouvrage de Faurisson.

C’est un débat passionnant qui part de l’article 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 :

« Art. 11. La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi. »

Les limites reposent dans la définition de l’abus de la liberté.

Dans l’émission de France Inter cité, Emmanuel Pierrat comme Natacha Polony sont pour la liberté d’expression la plus grande possible, alors que Raphaël Glucksman préfère la restreindre quelque peu par précaution et ne pas permettre par exemple de nier l’existence des chambres à gaz sous peine de sanctions.

Emmanuel Pierrat explique qu’en faisant cela, on n’a pas confiance dans l’intelligence des citoyens et on provoque des réactions négatives, complotistes et qui font de « salauds » des martyrs.

Cette question se pose aussi quant à la publication d’une édition critique des pamphlets antisémites de Céline par Gallimard qui suite à des réactions indignées a renoncé en s’autocensurant. Il pourrait aussi être question des écrits de Charles Maurras.

Aux Etats-Unis, la liberté d’expression permet aux opinions racistes et antisémites de s’exprimer, mais critiquer la religion ou publier des caricatures de Mahomet est impossible. On a la censure différenciée !

Si je dois donner mon avis, je reste indéfectiblement confiant dans la démocratie. Et quand on défend la démocratie on croit que collectivement les citoyens sont assez intelligents pour voter. Et s’ils ont assez d’intelligence pour voter, ils sont assez intelligents pour se faire une opinion quand on leur présente des arguments. Dès lors, je pense comme Emmanuel Pierrat qu’il faut laisser la plus large place à la liberté d’expression. On ne peut pas et on ne doit pas interdire tout ce que l’on réprouve. Je reste persuadé que limiter l’expression libre constitue un chemin plus dangereux pour la liberté que la prétention de vouloir préserver le plus grand nombre d’opinions scandaleuses.

Je vous renvoie vers cet excellent débat : « Faut-il des limites à la liberté d’expression ? »

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Lundi 5 novembre 2018

« Nouvelles censures »
Emmanuel Pierrat

Dans le monde, il n’y a finalement pas beaucoup de pays où la liberté d’expression est respectée.

Le pays le plus peuplée, la Chine, est un exemple parfait de cette triste réalité, il semblerait que même elle exporte son ignoble savoir-faire.

Dans tous les États du monde où la religion est prédominante et impose sa vue à la société, comme en Iran, en Arabie Saoudite ou au Pakistan, il ne saurait exister de liberté d’expression. Les dictatures comme la Corée du Nord ne connaissent pas non plus ce concept déstabilisant.

A un degré légèrement atténué, les démocraties illibérales ou démocratures comme la Turquie, la Russie et la Hongrie ne tolèrent qu’une liberté d’expression très tempérée.

Alors dans nos pays occidentaux, de démocraties libérales, sommes-nous épargnés ? Nous pourrions l’espérer.

Mais ce n’est plus le cas.

Dans nos pays, ce n’est que très rarement l’État et le gouvernement qui exercent cette censure, la censure est aujourd’hui beaucoup plus le fait d’action privée, d’individus, mais surtout d’associations, de ligues et même d’entreprises.

<Facebook a ainsi censuré et fermé le compte d’un internaute>

Parce qu’il faisait l’apologie du terrorisme ou développait des idées racistes ou sexistes ?
Non c’est parce qu’il avait osé publier « L’origine du monde » la célèbre toile de Gustave Courbet réalisé en 1866 et qui montre le sexe nu d’une femme, dont on sait aujourd’hui qu’il s’agit très probablement de Constance Quéniaux.

L’artiste Laina Hadengue, a voulu, quant à elle,  présenter, sur Instragram, son œuvre « le fil des jours » dont vous voyez une copie.

Elle fut immédiatement censurée d’Instagram pour ce bout de sein et son compte fut fermé.

Pour ne se pas retrouver « dans un monde d’images sans pensées », elle vient de lancer un blog « Toute Licence pour l’art » ouvert aux témoignages de tous les artistes, écrivains et autres créateurs victimes de ces nouvelles formes de censures.

Blog que vous trouverez derrière le lien qui se trouve sur le nom de l’artiste.

L’avocat Emmanuel Pierrat explique :

« Les géants des réseaux sociaux ambitionnent de dominer tous les marchés mondiaux ; et donc d’être regardables dans la très catholique Pologne ou la pieuse Arabie Saoudite. (…) On peut regretter que cet excès de moralisme des réseaux sociaux soit contre-productif et participe au contraire à entretenir dans la société un rapport malsain à la nudité. »

Emmanuel Pierrat est très préoccupé par le sujet de la censure sous toutes ses formes, notamment modernes.

Il vient d’écrire un livre très intéressant publié le 11 octobre que j’ai acheté : « Nouvelles morales, nouvelles censures ».

J’ai découvert Emmanuel Pierrat, grâce à deux émissions radio que j’ai écouté :

D’abord la Grande Table d’Olivia Gesbert du 23 octobre 2018 « Y a-t-il une censure « morale » ? »

Puis le « Grand Face à Face d’Ali Baddou » du 27 octobre 2018 : « Faut-il des limites à la liberté d’expression ? »

Pour être complet sort en novembre un autre livre sous sa direction : « Le grand livre de la censure » qui est présenté ainsi :

« La censure est, hélas, aussi éternelle qu’universelle : elle a condamné le philosophe grec Socrate à boire la mortelle ciguë pour avoir prôné la parole libre, et les œuvres de l’artiste contemporain Ai Weiwei sont traquées par des dizaines de milliers de fonctionnaires chinois sur les blogs et les réseaux sociaux. Dans ce Grand Livre de la censure, celle-ci est visitée au gré de ses différentes obsessions : les bonnes mœurs, la religion, la politique et le pouvoir, la préservation de la santé, le maintien de dogmes scientifiques, tout comme la lutte contre le « pacifisme », la drogue, la sorcellerie ou encore le « socialement incorrect ».[…] À travers près de deux cents affaires anciennes ou contemporaines, franco-françaises ou au retentissement mondial, en mêlant les grands scandales qui ont marqué leur époque et d’autres interdictions moins connues méritant d’être sorties de l’oubli, Emmanuel Pierrat fait comprendre que la censure est, depuis toujours, le miroir de l’humanité et de nos peurs. »

Ce sujet me parait particulièrement important, surtout qu’il est devenu dans nos contrées extrêmement insidieux.

Nous sommes des enfants ou des produits de la liberté d’opinion et d’expression, c’est notre oxygène, c’est du moins le mien.

Emmanuel Pierrat est avocat, il a notamment défendu Michel Houellebecq en 2002 pour ses propos sur l’Islam dans « Lire » en 2001. Il raconte comment une ligue musulmane a attaqué Houellebecq et n’a pas réclamé la censure de l’article mais des dommages intérêts de plusieurs centaines de milliers d’euros avec le motif de réparer le préjudice moral subi en raison des propos de l’écrivain.

Ce n’est donc plus l’État qui dans ce cas censure et interdit de publier un livre, le met « à l’index », mais une association privée qui par le biais de la justice et de l’argent entend faire taire les opinions qui lui déplaisent. Cette fois-là c’est Houellebecq et son avocat qui ont gagné le procès.

Ce point est fondamental ce n’est plus l’État qui agit, d’ailleurs Pierrat dit :

« L’État prend de moins en moins position, il est très perdu dans ses repères. »

Dans l’émission la Grande Table, Emmanuel Pierrat raconte que Pasqua avait tenté, lorsqu’il était ministre de l’intérieur, une telle expérience de censure de livres (il s’agissait notamment d’écrits de défense de la cause homo sexuelle) qui avait tourné au fiasco et depuis, affirme l’avocat, l’Etat n’agit plus sur ce terrain.

Ce sont donc des initiatives privées qui vont chez nous exercer ce vilain métier de censeur.

Quelquefois il s’agit banalement d’intérêts financiers. Emmanuel Pierrat a également défendu Olivier Malnuit, le rédacteur en chef de Technikart, qui avait lancé le site « jeboycottedanone » contre Danone. L’avocat de Danone avait simplement affirmé :

« que la liberté d’information ne devait pas faire oublier la liberté d’entreprendre, qui est tout aussi légitime. »

Dans ces deux cas la censure prend la forme de la menace d’une sanction financière devant dissuader le contrevenant de faire « mauvais » usage de sa liberté d’opinion et peut être même le ruiner.

Mais ce sujet est beaucoup plus vaste et Emmanuel Pierrat, dans son livre « Nouvelles morales, nouvelles censures » énumère de nombreux cas de censure « privée » d’aujourd’hui.

Il commence les 15 chapitres de son livre par : « cachez … » ces auteurs, ces mots, cette histoire qui n’est pas la miennes, ces livres pour enfants, ce passé etc…

Il cite notamment Carmen à l’opéra de Florence (page 39) qui pour l’amateur d’opéra que je suis est particulièrement stupide

En janvier dernier, au Teatro del Maggio à Florence, le Directeur suggère au metteur en scène Leo Muscato de réécrire la fin du célèbre opéra Carmen de Bizet. Vous savez que dans Carmen, qui est à l’origine une nouvelle de Prosper Mérimée, l’héroïne est poignardée à la fin de l’opéra Don José qui est fou de jalousie. Or pour les « pieds nickelés » du théâtre florentin, il ne peut être envisagé au XXième siècle d’applaudir le meurtre d’une femme. Cette remarque défie le sens, on applaudit la puissance dramatique de l’opéra par le meurtre d’une femme. Mais la mise en scène de Leo Muscato nous livre une Carmen qui tire sur son ancien amant pour se défendre et le tue.

Pour Emmanuel Pierrat et pour moi, amputer cet opéra de son dénouement tragique est une trahison et une censure du chef d’œuvre de Georges Bizet.

Dans le premier chapitre « Cachez ces auteurs et ces artistes que je saurais voir » Emmanuel Pierrat pose cette question (page 15) :

« Peut-on encore distinguer une œuvre et la vie de son auteur ? [car] une nouvelle morale semble prendre le pas sur la raison. Certains veulent désormais censurer des créations culturelles au motif que leurs auteurs, voire leur interprètes, auraient eu un comportement moralement blâmable »

Car ces auteurs n’ont, pour la plupart, pas été condamné par la justice et même dans ce cas une fois subi la sanction de la justice, toute personne condamnée à le droit de se réinsérer dans la société. Enfin, il faut distinguer l’œuvre et l’auteur.

Il cite les films de Polanski quel que soit leur propos, ne seraient plus programmables. C’est comme pour Woody Allen pour lequel les appels au boycott se multiplient.

De même deux expositions consacrées à Chuck Close et Thomas Roma, deux artistes américains de renom aux prises avec #MeToo ont été annulées par le National Gallery of Art de Washington.

Alors que dans tous ces cas les œuvres ne posent pas problème, mais on veut interdire l’auteur.

Le deuxième chapitre s’intitule « Cachez la couleur de l’auteur » et Emmanuel Pierrat de citer de multiples exemples où il n’est plus accepté que l’on puisse défendre une cause, réaliser une œuvre artistique au profit d’une cause si l’on n’a pas les caractéristiques ethniques de celles et ceux qui ont subi les violences que l’on dénonce.

Par exemple :

« Au printemps 2007, à l’occasion de la biennale du Whitney Museum de New York. La toile « Open Casket », signée Dana Schutz, s’inspirait d’un cliché très connu du visage déformé d’Emmet Till, un adolescent lynché en 1955. Le hic ? Dana Schutz est une artiste blanche, que plusieurs groupes d’activistes ont accusé de battre monnaie avec un « spectacle dont , en Caucasienne, elle n’a jamais eu à affronter la terrible expérience. La destruction du tableau était demandée et, faute de l’obtenir, les militants se sont relayés pour le masquer aux visiteurs. » (page 34)

Vous voyez une reproduction de cette toile et <Ici> un article qui parle de cet évènement.

« En 2017 ; c’est aussi le film Detroit de Kathryn Bigelow qui se voyait stigmatisé. Son tort ? avoir pour sujet les émeutes raciales de l’été 1967, mais surtout, avoir été réalisé par une cinéaste blanche. Le fait qu’elle soit une femme : sans importance ? oscarisée ? Presque un défaut. » (page 35)

Il n’y a pas que les noirs, dans une pièce de théâtre on a reproché à un metteur en scène d’avoir confié le rôle d’un bossu à l’acteur avec lequel il avait l’habitude de travailler et non à un bossu. (page 37)

Ne croyez pas que la France soit épargnée :

« En août 2016 déjà, un camp d’été « décolonial » était interdit aux personnes blanches car il était « réservé uniquement aux personnes subissant à titre personnel le racisme d’État en contexte français » (page 36)

Ce mot du jour est déjà particulièrement long et je vous renvoie vers les émissions données en lien et bien sûr à ce petit ouvrage de 158 pages. « Nouvelles morales, nouvelles censures »

Un dernier exemple cependant dans le chapitre « cachez ces livres pour enfants » (page 10) où il rappelle :

« Dans les années 1990, le Front national, lorsqu’il avait gagné quelques mairies du sud de la France s’était lancé dans une croisade contre certains livres proposés dans les bibliothèques municipales. Des années plus tard, en 2014, c’est au tour de Jean-François Copé de vouloir jeter « Tous à poil ! » dans un autodafé médiatique. »

Ces nouvelles censures sont bien plus insidieuses que les anciennes, par la peur des sanctions financières ou tout simplement la crainte des ennuis et des insultes ces manœuvres aboutissent de plus en plus à des réactions d’auto censure qui donnent finalement la victoire aux censeurs à l’esprit étroit qui s’agitent dans ce monde.

Je finirais par la conclusion du livre :

« La culture nous est vitale. Dans sa diversité, avec ses travers, ses hauts et ses bas, ses chefs-d’œuvre et ses classiques, ses avant-gardes et son passé.
C’est ce qui nous fait réfléchir, nous rend humains, nous fait vibrer. C’est une boussole qui nous guide vers la liberté et la créativité.
Ne perdons pas le cap. »

<1139>

Jeudi 19 avril 2018

« Sperme rouge »
Nouvelle initiative de chinois communistes et zélés

Il ne faut pas se limiter à parler de la France sinon nous risquons le nombrilisme. Nous pouvons nous intéresser aussi à l’Empire du Milieu. La Chine n’en finit pas de nous surprendre et pas forcément en bien.

Il y a peu de temps, le Président Xi Jinping est parvenu a faire accepter qu’il pouvait ne plus y avoir de limites à sa reconduction en tant que Président de Chine, alors que ses prédécesseurs avaient décidé de ne plus faire que deux mandats pour éviter la dérive du culte de la personnalité maoïste.

Beaucoup plus inquiétant encore : le développement de l’application Crédit Sésame qui a pour finalité d’évaluer le crédit social individuel de chaque citoyen chinois. Le score de chacun est basé sur des facteurs, comme la loyauté envers le gouvernement chinois, la fidélité aux marques chinoises, à partir de ses interactions sur les médias sociaux et des achats effectués en ligne. Avoir un score élevé permet un accès plus facile à des prêts, simplifie l’accès à l’emploi et donne priorité lors de démarches administratives. Un faible score, ou le fait d’être associé à quelqu’un avec un score faible peut avoir une série de conséquences négatives : la baisse de la vitesse de l’internet, l’accès plus difficile à des offres d’emploi, des prêts ou des démarches administratives.

<Le Monde du 9 avril> nous fait part dans un article d’une nouvelle initiative de membres du Parti Communiste particulièrement zélés.

Cet article nous apprend que la Chine dispose de 23 banques de sperme chinoises dont l’« Hôpital n° 3 de l’université de Pékin ».

Cette institution a innové et via la messagerie chinoise, WeChat, mercredi 4 avril a précisé qu’elle voulait :

Des donneurs dotés « de la plus haute qualité idéologique ». Ceux-ci doivent « défendre le rôle dirigeant du parti, faire preuve de loyauté envers la cause du parti et être des citoyens honnêtes, respectueux de la loi, et libres de tout problème politique ».

<Le FIGARO> qui reprend cette information précise que les chauves et « d’autres caractéristiques » sont également exclus :

« L’annonce, qui s’adresse aux hommes de 20 à 45 ans, précise par ailleurs que les donneurs potentiels souffrant d’une maladie génétique ou infectieuse seront écartés. Ceux présentant des signes de surpoids, de daltonisme…et même de calvitie sont également priés de passer leur chemin. »

Le Figaro précise que :

« Cette publicité a été lancée alors que les banques de spermes peineraient à attirer suffisamment de donneurs. La demande pour des inséminations artificielles aurait en effet augmenté depuis que les familles ont été autorisées- il y a un peu plus de deux ans – à avoir deux enfants, explique un article paru dans la presse officielle en 2016. »

<Le site des inrocks> publie aussi un article sur ce sujet.

Malgré tout l’encadrement et la normalisation du Parti les réseaux sociaux chinois gardent une capacité certaine de réagir et le Monde nous apprend que :

« Le message publicitaire a toutefois été effacé vendredi après une volée de quolibets sur les réseaux sociaux chinois autour de ce « sperme rouge » au fort relent d’eugénisme. »

<1060>

Jeudi 22 mars 2018

« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie »
Albert Londres dansTerre d’ébène

Pour répondre à question d’hier : « Comment lutter contre les fake news ? », la meilleure solution n’est certainement pas une loi nouvelle mais des journaux indépendants en qui on peut avoir confiance et des journalistes rigoureux et intègres.

Celui qui devant l’Histoire a incarné ce journalisme est Albert Londres. Et c’est d’ailleurs le prix Albert-Londres qui couronne chaque année, à la date anniversaire de sa mort, le meilleur « Grand Reporter ».

Albert Londres n’a jamais pris en considération les pouvoirs publics, les gouvernements pour écrire ce qu’il voyait pendant la première guerre mondiale, dans la Russie bolchevique, dans le bagne de Cayenne, en Chine.

Il part une première fois en Chine en 1920 et écrira :

« La Chine : chaos, éclat de rire devant le droit de l’homme, mises à sac, rançons, viols. Un mobile : l’argent. Un but : l’or. Une adoration : la richesse. »

Quelques années plus tard, il meurt dans le paquebot qui le ramenait de Chine, dans la nuit du 15 au 16 mai 1932, dans l’incendie du navire. Beaucoup pensent qu’il s’agissait d’un assassinat car il était sur une enquête d’ampleur, un scandale international. Ses notes ont brulé dans le même incendie. Il avait 48 ans

Et l’exergue de cet article est celui le plus souvent cité d’Albert Londres, sorte de devise du journaliste idéal.

C’est encore grâce à Mediapart et Edwy Plenel que nous savons que ces mots sont

« les premiers de Terre d’ébène, le grand reportage d’Albert Londres sur l’Afrique occidentale française, paru en 1929. Un livre en forme de réquisitoire sur la servitude coloniale, le travail forcé, le déni de la justice, l’inégalité instituée, etc. « Tout ce qui porte un flambeau dans les journaux coloniaux est venu me chauffer les pieds », ajoute Londres.

Or c’est dans le même avant-propos de ce livre qu’on trouve la formule désormais canonique, communément citée par les journalistes pour défendre leur indépendance professionnelle et leur liberté critique – la plume dans la plaie. Rappel qui mérite une citation intégrale :

« Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ».

Entêté, Albert Londres y revient dans l’épilogue, élargissant le propos au-delà du journalisme professionnel pour viser à la responsabilité civique : « Flatter son pays n’est pas le servir, et quand ce pays s’appelle la France, ce genre d’encens n’est pas un hommage, mais une injure. La France, grande personne, a droit à la vérité ».

<1042>

Mercredi 21 mars 2018

« S’il y a bien un producteur de fake news à contrôler c’est l’Etat. Et l’Etat de son propre pays »
Emmanuel Todd

Emmanuel Macron a annoncé le 3 janvier, lors de ses vœux à la Presse, qu’un « texte de loi » allait être déposé « prochainement » pour lutter contre les fausses infos sur internet en « période électorale ».

Il estime avoir été victime de campagnes de désinformation sur Internet lorsqu’il était candidat à l’Elysée. D’après le chef de L’État, cette Loi serait nécessaire pour protéger la vie démocratique

Il semble que, comme sur les autres sujets, il veut aller très vite. Plusieurs Media affirment que la Loi est prête.

Est-ce vraiment une bonne idée, et devant un problème réel penser que la meilleure réponse est une Loi ?

C’est justement la question que pose l’Express : « Une loi sur les « fake news » est-elle utile ? » qui rappelle qu’il existe déjà des lois :

La volonté de légiférer sur les fake news n’est pas tout à fait nouvelle. La loi du 29 juillet 1881 relative à la liberté de la presse permet de poursuivre les auteurs d’injure ou diffamation [soit le fait d’imputer un fait qui nuise à l’honneur d’un individu]. Elle sanctionne également ceux qui tentent de « troubler la paix publique » en faisant de la désinformation.

Depuis les années 2000, le code pénal, lui, permet de condamner une personne qui diffuse des fausses informations dans le but de faire croire à un attentat (article 322-14), ou de compromettre la sécurité d’un vol ou d’un avion (article 224-8). Le code monétaire et financier punit les fake news dont l’objectif est d’influencer le cours en bourse d’une entreprise. Enfin, le code électoral, à l’article L97, indique que quiconque a « surpris ou détourné » des suffrages en relayant des fausses nouvelles dans le contexte d’une élection encourt une peine d’emprisonnement.

Emmanuel Todd a de nouveau commis une petite provocation lors d’un entretien accordé à l’Obs et publié le 11 mars 2018 : « Le principal producteur de fake news, c’est l’Etat »

A la question de savoir ce qu’il pense de ce projet de Loi, Emmanuel Todd Répond :

«Je suis très inquiet. Ce qui me frappe dans la période actuelle, alors que nous sommes censés vivre l’apothéose de la démocratie libérale après l’effondrement des totalitarismes, c’est le rétrécissement des espaces d’expression et de la liberté de pensée. La liberté, depuis le Moyen Age, s’est d’abord définie contre l’Église et puis contre L’État.

Dire que L’État va assurer la liberté d’expression, c’est un oxymore historique !

Et je suis plus particulièrement inquiet pour la France, en tant qu’historien, parce qu’elle est ambivalente dans son rapport à la liberté: elle est à la fois l’une des trois nations qui ont construit la démocratie libérale, avec l’Angleterre et les Etats-Unis, et le pays de l’absolutisme de Louis XIV, de Napoléon Ier et Napoléon III, de Pétain et de l’ORTF.

Or nous sommes en train de vivre une désintégration des partis et de la représentation politique. Les groupes culturels et idéologiques antagonistes qui assuraient un pluralisme structurel de l’information (le PC, l’Église, le socialisme modéré, le gaullisme…) ont implosé. Le pluralisme n’est donc plus assuré et les médias représentent de plus en plus une masse indistincte. Typiquement le genre de situation dans laquelle l’Etat peut émerger comme une machine autonome et se mettre au-dessus de la société, pour la contrôler.

La séparation des pouvoirs est de moins en moins assurée. La menace que je vois se dessiner ce n’est donc pas celle des fake news, mais celle de l’autoritarisme de l’État et son autonomisation en tant qu’agent de contrôle de l’opinion. Il sera d’autant plus autoritaire sur le plan de l’information qu’il s’avère impuissant sur le plan économique: la société est bloquée, avec son taux de chômage tournant autour de 10%, et de plus en plus fragmentée en groupes qui se renferment sur eux-mêmes (les Corses, les habitants de Neuilly, autant que les musulmans). »

Et lorsque le journaliste cherche à détourner Emmanuel Todd de l’Etat vers la responsabilité des GAFAM, il conteste et revient vers l’État :

« Que les Gafam ne paient pas les impôts qu’ils devraient, qu’ils aient des stratégies monopolistes, oui, bien sûr. Mais je ne crois pas que ces moyens d’échange entre individus, par ailleurs extraordinaires quant à leur capacité à faire circuler l’information, soient les puissances occultes qu’on nous décrit. Ce que je sais en revanche, c’est qu’il y a des pays où l’accès à internet est contrôlé, comme la Chine, un Etat semi ou post-totalitaire où la police est reine.

Attirer l’attention sur les Gafam, c’est détourner l’attention de l’acteur majeur et producteur principal de fake news dans l’histoire, qu’est l’Etat. Parce que nous sommes en économie de marché, les Français surestiment le libéralisme intrinsèque de leur société et ils sous-estiment la puissance de désinformation de l’Etat. La guerre d’Irak a pourtant commencé par des fake news qui venaient de l’Etat américain sur les armes de destruction massive en Irak, avec Colin Powell qui agitait son petit flacon devant le conseil de sécurité de l’ONU…

C’est l’État qui a la puissance financière, l’avantage de la continuité, le monopole de la violence légitime: s’il y a bien un producteur de fake news à contrôler c’est l’État. Et l’État de son propre pays, pas les États extérieurs. Le principe fondateur de la démocratie libérale, c’est, en effet, que si la collectivité doit assurer la sécurité du citoyen, le citoyen doit être protégé contre son propre Etat.

En outre, les fausses nouvelles, les délires et les rumeurs mensongères, c’est l’éternité de la vie démocratique. Et l’idée même de la démocratie libérale, c’est de faire le pari que les hommes ne sont pas pour toujours des enfants. Contrôler l’information, c’est infantiliser le citoyen.

Au fond, ce débat évoque des classes dirigeantes en grande détresse intellectuelle. Comme elles ne comprennent plus la réalité qu’elles ont elles-mêmes créée, le comportement des électorats, Trump, le Brexit…, elles veulent interdire. Non content d’avoir le monopole de la violence légitime, l’Etat voudrait s’assurer le monopole des fake news. »

<Edward Plenel est sur ce même registre : La liberté n’a pas besoin que l’Etat s’en mêle> et le patron de Mediapart de rappeler :

« Que Nicolas Sarkozy avait accusé Mediapart de « faux et usage de faux » après la publication de révélations sur le financement de sa campagne électorale de 2007. Ces révélations étaient sorties entre les deux tours de la présidentielles de 2012, mais Edwy Plenel se défend de toute « gestion partisane de nos informations ». Il souligne que, malgré ses accusations, Nicolas Sarkozy avait choisi de ne pas poursuivre Mediapart en justice, « à la loyale », ce qui aurait permis au pure player d’apporter des éléments de preuves pour étayer ce qu’ils avaient publié.

Un « contournement » que faciliterait la nouvelle loi, selon le fondateur de Mediapart.  Il s’inquiète du risque de pression politique et partisane du pouvoir exécutif sur d’éventuelles poursuites judiciaires, qui stopperait la diffusion de révélations pendant la période de campagne électorale. »

Probablement que cette loi sur les fake news est une fausse bonne idée qui risque d’avoir plus d’effet pervers que d’effet positif.

Il est certain comme le fait remarquer Emmanuel Todd qu’au cours de l’Histoire, dans tous les pays du monde, le plus grand producteur de fake news fut l’État à l’égard de ses nationaux.

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Mardi 20 mars 2018

« La valeur de l’information »
Edwy Plenel

Un pré-projet avait été mis en ligne le 2 décembre 2007, mais le lancement du journal en ligne : Mediapart date du 16 mars 2008, il y a dix ans.

Mediapart a dix ans !

A son lancement Alain Minc avait été catégorique : « Cela ne marchera jamais ».

Soyons précis : <Aller voir cette vidéo sur Youtube> et reprenons ce qu’il dit :

« La presse sur le net ne peut être que gratuite, la presse payante sur le net ne peut pas marcher »

Vérité des textes, lien vers les sources, il n’y a que cela de vrai !

Mediapart a réalisé une presse payante sur le net et cela marche.

Pour ces 10 ans, Edwy Plenel a publié un livre : « La valeur de l’information » qui est paru le 8 mars 2018.

La valeur cela signifie qu’il est important de disposer d’une information de qualité dont on peut raisonnablement penser qu’elle est juste et vérifiée.

L’information peut aussi être révélée et avoir cette valeur qu’elle nous permet de mieux comprendre les enjeux, les comportements de certains et aussi leurs intérêts. Il est fondamental dans une démocratie de savoir que le Ministre du budget, le patron des services du contrôle fiscal est un fraudeur.

Certains jeunes dont mon fils pensent que les journaux et probablement les journalistes sont inutiles dans le monde qui vient. Le réseau, le réseau des amis sur lesquels on peut se fonder suffisent pour être bien informé. La masse des individus saura toujours plus que quelques journalistes et quelques précautions de recoupement permettraient alors de s’assurer d’une information solide et sérieuse.

Je n’y crois pas un seul instant.

Qu’est-ce qu’un bon journaliste ? C’est une femme ou un homme qui cherche de l’information et qui la vérifie.

Un journaliste, un vrai c’est une femme ou un homme courageux qui va défendre la liberté non pas pour lui mais pour la démocratie, pour les autres.

Un journaliste, un vrai peut avoir beaucoup d’ennui. On parle beaucoup de mai 1968 en ce moment, mai qui a commencé le 22 mars 1968, ou peut-être même le 18 mars et après mai il y eut une vraie purge des journalistes à la télévision et à la radio de l’époque, ils ont perdu leur emploi s’ils avaient été trop critiques par rapport au gouvernement ou trop bienveillants par rapport au mouvement de mai.

C’était il y a cinquante en France.

Aujourd’hui la Turquie porte le nom peu enviable <de plus grande prison de journalistes du monde>

Des journalistes perdent la vie lors de conflits qu’ils veulent suivre pour informer le monde.

Mais des journalistes sont aussi assassinés parce qu’ils font leur métier et qu’ils le font bien.

Et cela est même le cas dans notre douce Union européenne : Daphne Caruana Galizia a été assassinée sur l’ile de Malte en 2017, et en 2018 c’est en Slovaquie que Jan Kuciak a été tuée.

Un journaliste peut donner sa vie pour produire ce minerai d’une valeur inestimable pour la liberté et la démocratie : l’Information.

Alors la valeur de l’information c’est aussi un prix qu’il faut payer.

Quand vous voulez un service de qualité ou un produit de qualité vous faites appel à un professionnel, et ce professionnel vous le payez.

Quand vous voulez une information de qualité, vous faites appel à un professionnel et ce professionnel est un journaliste.

Pour ma part, je suis abonné à Mediapart depuis le scandale Cahuzac,

Edwy Plenel m’énerve souvent, il a parfois des réactions totalement disproportionnées notamment lors de son conflit avec Charlie Hebdo. Mais il a créé un site de qualité, indispensable à la démocratie et à la liberté. Mais pour y accéder il faut payer, parce que ce que vous y trouvez possède de la valeur.

Il était invité de Laurent Ruquier du 17 mars 2018.

Et il est revenu sur l’affirmation péremptoire d’Alain Minc :

« Alain Minc est une boussole qui montre toujours le Sud. Il nous a servi. Nous avons fait de la pub : Comme il [Alain Minc] s’est toujours trompé, abonnez-vous à Mediapart. Et en fait cela nous a ramené beaucoup d’abonnés…»

Mais il a été juste, Minc n’était pas seul : « Personne n’y croyait, Laurent, Personne !» a-t-il lancé à Ruquier.

Il a aussi insisté sur l’intérêt du numérique qui permet de créer une relation de confiance entre les journalistes et les lecteurs qui peuvent réagir et aussi écrire, critiquer bref participer.

Mediapart a aujourd’hui 140 000 abonnés, 45 journalistes..

C’est eux qui étaient en pointe sur l’affaire Bettencourt, Cahuzac et maintenant sur l’affaire que Plenel désigne comme le plus grand scandale d’Etat, c’est-à-dire le financement par le dictateur de Lybie, Kadhafi, de la campagne présidentielle de 2007 de Sarkozy, affaire que Plenel affirme être certaine.

Dans toutes ces affaires il est question d’énormes sommes d’argent détournées du bien public, de fraude fiscale, c’est-à-dire toutes ces dérives qui affaiblissent la solidarité et la démocratie.

Edwy Plenel donne cette mission aux journalistes : « Apportez des informations d’intérêt public » et il cite un autre journaliste qui dit :

« Ce sont les journalistes qui lèvent des lièvres mais c’est à la société de s’en emparer ».

L’échange lors de l’émission de Ruquier fut très intéressant et même émouvant quand il fut question du père : Alain Plenel qui fut vice recteur en Martinique et fut aussi persécuté par le pouvoir en raison de son esprit de liberté et de justice.

Alors oui l’information a de la valeur et il faut savoir la payer.

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Mercredi 7 février 2018

« Réflexions sur la démocratie libérale »
Réflexions personnelles après des années de butinage.

Quand je suis né en 1958 : L’Espagne, le Portugal, la Grèce n’étaient pas des démocraties.

La Russie soviétique, bien qu’en pleine déstalinisation 2 ans après le rapport Khrouchtchev, restait un État totalitaire sans liberté, où les camps du goulag continuaient à être très actifs et ou des opposants pouvaient être enfermés dans des asiles psychiatriques dans lesquels ils étaient soumis à des tortures psychologiques. Car dans cet État, il n’y avait pas d’opposants mais uniquement des dissidents qui en contestant le régime pouvaient être considérés comme des fous.

Et que dire de la Chine ?

En 1958, Mao allait lancer ce qu’il a appelé le « grand bond en avant », un programme économique désastreux qui allait provoquer environ 45 millions de morts et ouvrir une crise de régime. Et c’est ainsi qu’allant toujours plus loin dans la terreur et la tyrannie Mao allait lancer la révolution culturelle en 1966.

Dire que la Chine n’est pas une démocratie constitue une litote.

Un des premiers mots du jour avait été consacré au premier article surréaliste de la constitution de la Chine.

« La République populaire de Chine est un État socialiste de dictature démocratique populaire dirigé par la classe ouvrière et fondé sur l’alliance entre ouvriers et paysans. Le système socialiste est le système fondamental de la République populaire de Chine. Il est interdit à toute organisation ou tout individu de porter atteinte au système socialiste. »

Mais mis à part la Chine, aujourd’hui tous ces pays sont devenus des démocraties après plusieurs étapes jusqu’à l’effondrement de l’Union Soviétique en 1991.

C’est alors que le politologue américain Francis Fukuyama publie, en 1992, « The End of History and the Last Man », donc « La Fin de l’histoire et le Dernier Homme ». Dans cet essai, il affirme que la fin de la Guerre froide marque la victoire idéologique de la démocratie et du libéralisme (concept de démocratie libérale) sur les autres idéologies politiques. Pour lui, si des troubles pouvaient surgir de la dislocation du bloc de l’Est, la suprématie absolue et définitive de l’idéal de la démocratie libérale était certaine. Il était donc certain que la démocratie libérale s’imposerait effectivement dans tous les pays du monde.

Et la Chine ?

La Chine s’étant lancé dans l’économie de marché, il était inéluctable qu’elle évolue par étape vers la démocratie libérale.

En 2018, 26 ans après l’essai de Francis Fukuyama où en sommes-nous ?:

1° La chine n’a pas fait le moindre pas vers la démocratie libérale. Son système économique florissant, de plus en plus innovant, c’est en Chine qu’a été réussi le premier clonage de primate, évoqué lors d’un mot du jour récent, semble mener de manière inéluctable l’Empire du milieu vers la place de premier du classement économique du PIB mais sans passer par la case démocratie libérale.

Bien au contraire, j’ai évoqué à deux reprises ce système que le gouvernement appelle « Le Crédit social » et qui constitue un système national de réputation des citoyens. Chaque citoyen se voit attribuer une note, dite « crédit social », fondée sur les données dont dispose le gouvernement à propos de leur statut économique et social.. Le système repose sur un outil de surveillance de masse et utilise les technologies d’analyse du big data. Il est également utilisé pour noter les entreprises opérant sur le marché chinois. Ce que cela dit c’est que la République Populaire de Chine, prend exactement le sens inverse de la démocratie libérale et réalise pleinement le cauchemar de Big brother imaginé par George Orwell.

Un certain nombre d’États dont on pouvait penser qu’ils allaient évoluer vers la démocratie libérale ont inventé un nouveau concept : « la démocrature »

La démocrature est un néologisme qui associé le mot « démocratie » et le mot « dictature ». Il semble être apparu à travers le nom d’un ouvrage de Max Liniger-Goumaz, économiste et sociologue suisse: La démocrature, dictature camouflée, démocratie truquée   publié en 1992. Notons que la Chine avait déjà associé ces deux mots dans sa constitution cité en début d’article : « État socialiste de dictature démocratique »

Viktor Orban, le chef de l’exécutif hongrois, dont le régime est un exemple de démocrature avait utilisé un autre terme : « La démocratie illibérale ». <Un mot du jour de mars 2015> avait été consacré à ce concept et à Viktor Orban.

Cet article débutait ainsi :

« La Hongrie est depuis 4 ans gouvernée par un Premier ministre, Viktor Orbán, et son parti le Fidesz. […] Le 26 juillet 2014 lors de l’université d’été de son parti il a inventé ce concept d’un Etat« illibéral » qu’on peut aussi traduire par « non libéral ». Viktor Orban n’a pas dit ce qu’il entend par « Etat non libéral («illiberális») », mais il a cité ses modèles :  la Russie, la Chine et la Turquie. »

Ce mot est plus juste que démocrature, il dit clairement que ce régime entend être démocrate, c’est-à-dire continuer à convoquer des élections pour que le Peuple désigne ou semble désigner ses gouvernants.

Mais pour le reste, il n’est pas libéral. Ce qui signifie que les contre pouvoirs sont neutralisés (Cour constitutionnelle, Justice, Journaux) et que l’opposition ne trouve pas de place pour s’exprimer et n’est tout simplement pas respectée.

La démocratie libérale constitue un régime agréable à vivre, parce la liberté de penser est assurée, que des contre pouvoirs empêchent le pouvoir exécutif et l’administration d’agir sans contrôle contemporain et que l’opposition, c’est-à-dire les représentants de la minorité qui a été battue aux élections sont respectés et trouvent leur place dans l’organisation du pouvoir.

Les conséquences :

En Turquie <Reporter sans Frontière> explique ce que cela signifie :

« Avec 72 professionnels des médias actuellement emprisonnés, dont au moins 42 journalistes et 4 collaborateurs le sont en lien avec leur activité professionnelle, la Turquie est la plus grande prison du monde pour les journalistes. »

La Turquie qui était une démocratie dont on avait salué la dynamique et la remarquable évolution, notamment en permettant à l’opposition représentée par Erdogan d’arriver au pouvoir en 2003 contre le parti des kémalistes.

En Russie, Le régime de Poutine interdit de manière fallacieuse aux principaux opposants de se présenter aux élections contre lui, ne laissant que des faire-valoir se présenter. C’est aussi en Russie que des journalistes faisant trop d’investigations sont assassinés. Ainsi de Anna Politkovskaïa auquel j’ai consacré un mot du jour : « Qu’ai-je fait ?…J’ai seulement écrit ce dont j’étais témoin.»

Poutine, Erdogan, Orban sont rejoints maintenant par le gouvernement polonais qui prend le même chemin.

L’économie pour la Chine, l’ordre pour les autres constituent en interne un ferment d’adhésion fort et même dans certaines fractions de nos démocraties qui restent libérales quelque chose comme une envie de régime fort…

Et même nos gouvernements, notamment pour « lutter contre le terrorisme » commence à attaquer la liberté de penser et à mettre des « coins » dans la séparation des pouvoirs.

C’est ce qui a fait dire à François Sureau devant le Conseil Constitutionnel

« La liberté de penser, la liberté d’opinion, […] n’existent pas seulement pour satisfaire le désir de la connaissance individuelle, le bien-être intellectuel de chaque citoyen. […] Elles [existent]  aussi parce que ces libertés sont consubstantielles à l’existence d’une société démocratique »

C’est très inquiétant.

Les peuples de l’Union européenne semblent toujours en démocratie libérale, mais une démocratie dévitalisée

Quand j’évoque l’Union européenne, le paragraphe précédent limite tout de suite ce propos pour en écarter les régimes hongrois et polonais et même tchèques qui prennent aussi une voie problématique.

Nous sommes face à un dilemme dans l’économie de la mondialisation, chacun des États européens ne pèsent plus grand-chose, seule l’Union européenne peut jouer un rôle déterminant devant la puissance des Etats-Unis, de la Chine et des GAFA.

Mais l’Union européenne n’est pas une démocratie.

C’est Philippe Séguin dans son discours du 5 mai 1992 sur la ratification du traité de Maastricht qui l’a dit de la manière la plus tranchée :

« Pour qu’il y ait une démocratie il faut qu’existe
un sentiment d’appartenance communautaire suffisamment puissant pour entraîner la minorité à accepter la loi de la majorité !  »

Nous votons dans la circonscription nationale mais les décisions structurantes ont été prises auparavant non par « L’Europe » mais par les exécutifs nationaux dans le cadre de négociation européenne, et ont été figés dans des traités.

Dès lors, le vote national ne peut plus guère avoir de conséquences et la population semblent se résoudre qu’une même politique économique se poursuivent malgré les alternances.

Quelquefois, les technocrates européens se trahissent et dévoilent cette réalité :

  • «Ne vous inquiétez pas, en Europe nous avons le système qui permet de ne pas tenir compte des élections.» a dit un fonctionnaire européen à Raphael Glucksmann <mot du jour du 25 mars 2015>
  • « Doit-on déterminer notre politique économique en fonction de considérations électorales ? » avait questionné Manuel Barroso et dans son esprit la manière de poser la question manifestement conduisait vers une réponse négative. Notre politique économique ne doit pas tenir compte des élections <mot du jour du 5 mars 2013>
  • «Je voudrais également savoir comment la France prévoit de se conformer à ses obligations de politique budgétaire en 2015, conformément au pacte de stabilité et de croissance. » a exigé Jyrki Katainen, commissaire européen aux affaires économiques et monétaires du gouvernement désigné suite à des élections en France <mot du jour du 27 octobre 2014 >

Croire que cette situation n’abime pas la démocratie libérale me semble particulièrement naïf.

Les conséquences sont simples : une augmentation de l’abstention et une montée des partis extrémistes.

Et nous arrivons à la quatrième menace contre la démocratie libérale qui devait triompher selon Fukuyama : les GAFA et les entreprises numériques.

Je vous renvoie vers tous ces mots du jour :

18 mai 2016 : « Une course à mort est engagée entre la technologie et la politique. » Peter Thiel un des fondateurs de Paypal, cité par Marc Dugain et Christophe Labbé dans leur livre « L’Homme nu »

10 mai 2016 « Il faut considérer la Silicon Valley comme un projet politique, et l’affronter en tant que tel. » Evgeny Morozov

2 mars 2016 « Le pouvoir des GAFA c’est d’être la porte d’entrée du monde vers vous, « individu » et la porte d’entrée de l’individu sur le monde » Olivier Babeau

Et bien sur ce que Yuval Nopah Harari dit sur ce sujet : <Sapiens>

Et pour finir, cette analyse du sociologue Zygmunt Bauman :

3 mars 2016 : « S’enfermer dans […] une zone de confort, où le seul bruit qu’on entend est l’écho de sa propre voix, où la seule chose qu’on voit est le reflet de son propre visage.».

Cette zone de confort qui nous interdit de plus en plus le débat, beaucoup n’écoutent plus que celles et ceux avec qui ils sont d’accord.

Les matins de France Culture sont allés à Chicago, un an après la victoire de Trump. Une femme politique américaine, adversaire de Trump, faisait ce constat :

« Nous n’avons plus rien de commun avec ce peuple qui vote Trump, nous ne nous parlons plus, nous ne nous écoutons plus, nous ne regardons pas les mêmes sources d’information, quand l’un parle l’autre croit qu’il s’agit de fake news »

Ma certitude que la démocratie libérale s’imposerait forcément sur la planète a beaucoup régressé.

Ma compréhension et ma connaissance des éléments qui mettent en danger la démocratie libérale ont progressé.

Mais mon souhait de continuer à vivre dans une démocratie libérale reste intact.

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Mardi 7 novembre 2017

« En premier lieu, il faut mettre le feu à leurs synagogues et à leurs écoles,et enterrer et couvrir de saletés ce qui n’aura pas brûlé,de sorte qu’aucun homme ne puisse jamais en retrouver la moindre pierre ou cendre. »
Martin Luther «Des Juifs et de leurs mensonges »

Luther a écrit, a beaucoup écrit.
Il a eu un rôle primordial dans l’émergence de la modernité occidentale.
Il a aussi par son combat de 1517 et les années suivantes, peut-être à son corps défendant, libéré la parole, les énergies et le dynamisme occidental.

Mais il va vivre bien au-delà de 1517, jusqu’en 1546. Et en 1543 il a écrit l’ouvrage de trop : « Des Juifs et de leurs mensonges »

Les protestants et les luthériens peuvent expliquer et défendre Luther contre beaucoup des controverses, mais là ils ne peuvent plus.

Les historiens expliquent toujours qu’au début, Luther était très compréhensif à l’égard des juifs.

Wikipedia rappelle qu’il avait écrit un essai en 1523 « Que Jésus-Christ est né juif  dans lequel il condamne le traitement inhumain des Juifs et presse les chrétiens de les traiter avec bienveillance.

Mais comme je l’ai écrit plusieurs fois, Luther était un homme de Foi, plus précisément un fondamentaliste, aujourd’hui on dirait un intégriste. Sa bienveillance à l’égard des juifs entraîne chez lui pour seul but de les convertir au christianisme.

Et Luther pense que si les Juifs entendent l’Évangile exprimé clairement, ils seront poussés naturellement à se convertir au christianisme. Et il écrit en 1523 :

« Si j’avais été un Juif, et avais vu de tels balourds et de tels crétins gouverner et professer la foi chrétienne, je serais plutôt devenu un cochon qu’un chrétien. Ils se sont conduits avec les Juifs comme s’ils étaient des chiens et non des êtres vivants ; ils n’ont fait guère plus que de les bafouer et saisir leurs biens. Quand ils les baptisent, ils ne leur montrent rien de la doctrine et de la vie chrétiennes, mais ne les soumettent qu’à des papisteries et des moineries […] Si les apôtres, qui aussi étaient juifs, s’étaient comportés avec nous, Gentils, comme nous Gentils nous nous comportons avec les Juifs, il n’y aurait eu aucun chrétien parmi les Gentils… Quand nous sommes enclins à nous vanter de notre situation de chrétiens, nous devons nous souvenir que nous ne sommes que des Gentils, alors que les Juifs sont de la lignée du Christ. Nous sommes des étrangers et de la famille par alliance ; ils sont de la famille par le sang, des cousins et des frères de notre Seigneur. En conséquence, si on doit se vanter de la chair et du sang, les Juifs sont actuellement plus près du Christ que nous-mêmes… Si nous voulons réellement les aider, nous devons être guidés dans notre approche vers eux non par la loi papale, mais par la loi de l’amour chrétien. Nous devons les recevoir cordialement et leur permettre de commercer et de travailler avec nous, de façon qu’ils aient l’occasion et l’opportunité de s’associer à nous, d’apprendre notre enseignement chrétien et d’être témoins de notre vie chrétienne. Si certains d’entre eux se comportent de façon entêtée, où est le problème ? Après tout, nous-mêmes, nous ne sommes pas tous de bons chrétiens. »

Bref, pour l’instant les chrétiens s’y sont mal pris, mais si les chrétiens se comportent bien, avec la foi de Luther et avec amour, nul doute que quasi tous les juifs se convertiront à la seule Foi, à la vérité, au christianisme.

Mais seulement cela ne s’est pas passé ainsi. Luther a compris que très peu de juifs accepteront de se convertir. Il le reconnait dès le début de son ouvrage « Des Juifs et de leurs mensonges » :

« Je me propose encore moins de convertir les Juifs, car c’est impossible. »

Cet ouvrage de 1543, dont la première phrase est :

« Je m’étais fait à l’idée de ne plus écrire à propos des Juifs ou contre eux. Mais depuis que j’ai appris que ce peuple méchant et détestable n’arrête pas de nous attirer à lui par la ruse, nous les Chrétiens, j’ai publié ce petit livre, afin d’avoir ma place parmi ceux qui s’opposent aux activités diaboliques des Juifs et qui recommandent aux Chrétiens de rester sur leur garde en ce qui les concerne. »

Et puis il parle d’eux comme «  une portée de vipères et enfants du diable » , « misérables, aveugles et stupides », « des fripons paresseux », « des meurtriers permanents », et « de la vermine » et les apparente à de la « gangrène ».

Son ouvrage est encore un ouvrage théologique où sur la base des textes bibliques, il entend démontrer qu’il a raison et que les juifs sont dans l’erreur, du point de vue de la Foi.

A partir de la page 119, il commence à décliner un plan d’action :

En premier lieu, il faut mettre le feu à leurs synagogues et à leurs écoles, et enterrer et couvrir de saletés ce qui n’aura pas brûlé, de sorte qu’aucun homme ne puisse jamais en retrouver la moindre pierre ou cendre. Cela doit être fait en l’honneur de Dieu et de la chrétienté, pour que Dieu puisse voir que nous sommes Chrétiens, et que nous ne fermons pas les yeux ou supportons sciemment ces mensonges, malédictions et blasphèmes publics contre son Fils et ses Chrétiens.

[…]

En second lieu, je recommande de raser et détruire les maisons des Juifs. Car ils poursuivent là les mêmes buts que dans leurs synagogues. Ils devraient plutôt être logés sous un abri ou dans une grange, comme les bohémiens.

[…]

En troisième lieu, je recommande de leur retirer leurs livres de prières et les écrits talmudiques, qui enseignent cette idolâtrie, ces mensonges, ces malédictions et ces blasphèmes.

[…]

En quatrième lieu, je recommande que leurs rabbins soient dorénavant interdits d’enseigner sous peine d’être frappés dans leur corps et dans leur vie ; car ils ont trahi le droit à cette fonction.

[…]

En cinquième lieu, je recommande d’abolir complètement les sauf-conduits sur les routes principales pour les Juifs. Car ils ne font pas d’affaires dans la campagne, étant donné que ce ne sont pas des seigneurs, des fonctionnaires, des commerçants, etc.

[…]

En sixième lieu, je recommande qu’on interdise l’usure aux Juifs, et que toutes leurs espèces et leur fortune en argent et en or leur soient confisquées et mises de côté en lieu sûr. La raison en est que, comme nous l’avons dit plus haut, ils n’ont pas d’autre moyen de gagner leur vie que l’usure et que, de cette manière, ils nous ont volé et dérobé tout ce qu’ils possèdent.

[…]

En septième lieu, je recommande de mettre entre les mains des jeunes et solides Juifs et Juives un fléau, une hache, une houe, une bêche, une quenouille, ou un fuseau, et de les laisser gagner leur pain à la sueur de leur front, comme il se doit pour les enfants d’Adam (Genèse 3 [: 19]). Il n’est pas normal qu’ils nous laissent trimer en suant, nous maudits Goyim, tandis qu’eux, le peuple saint, passent leur temps dans l’oisiveté derrière le poêle, festoyant et pétant et, par-dessus tout, blasphémant et se vantant de leur pouvoir sur les Chrétiens par l’utilisation de notre sueur. Non, il faut jeter dehors ces gredins paresseux par leur fond de culotte

Violent, grossier, criminel voici comment apparaissent aujourd’hui les propos écrits par Luther.

Et cela se poursuit sur des dizaines de pages dans lesquelles alternent des citations de la bible, des controverses théologiques et des insultes à l’égard du peuple juif.

Ce texte a été relativement peu publié, même si selon Wikipedia des groupes antisémites ou le ku klux klan ont donné une certaine publicité à cet écrit.

Mais bien sûr ce sont les nazis qui se sont emparés avec délice de ce texte.

L’Allemagne a eu deux pères fondateurs : Luther et Bismarck. Les outrances de Luther étaient pains bénis pour les nazis.

On voit à gauche, une affiche nazi.

Son commentaire : « Le combat d’Hitler et l’enseignement de Luther sont la bonne défense du peuple allemand »

Bien sûr, les racines de l’antisémitisme des nazis et de Luther ne sont pas les mêmes.

L’antisémitisme nazi est un antisémitisme génétique (pour ne pas dire raciale puisque les race n’existent pas). C’est pour cela qu’il y a génocide. Un juif même non croyant ne peut échapper à la haine des nazis.

L’antisémitisme de Luther n’est que d’origine religieux. Si le juif se convertit, Luther aurait probablement ajouté sincèrement, il devient un frère en foi et tout conflit est oublié.

Hier nous voyions Luther, dans sa croyance intransigeante faire une séparation nette entre deux mondes, notre monde réel et le second monde celui de la promesse de la religion.

Ici, Luther dans son délire antisémite montre la seconde faille des monothéismes : la certitude que sa croyance est la vérité.

« Le contraire de la connaissance, ce n’est pas l’ignorance mais les certitudes

Dans son univers mental, Luther ne peut concevoir que les juifs pensent différemment de lui, possèdent d’autres croyances. Dans son univers, ils se trompent !

Et fait aggravant, alors qu’il leur explique calmement et de manière didactique, selon lui, ils persistent dans l’erreur.

Dès lors ils deviennent méchants, détestables et on peut user de violence à leur égard.

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Lundi 16 octobre 2017

« La zone grise du consentement et la culture du viol»
Jean-Raphaël Bourge, chercheur à Paris-VIII

Tous nos journaux sont pleins du scandale du producteur Harvey Weinstein qui était tout puissant à Hollywood et qui en profitait pour contraindre des actrices à des relations sexuelles dont elles ne voulaient pas.

Ce scandale éclabousse beaucoup de monde, Barack Obama qui a accepté le soutien financier du prédateur, la France qui lui a décerné la légion d’honneur.

Ces contraintes, ces actes non consentis sont des viols, le viol est un crime.

Mais certains introduisent la notion de « zone grise du consentement ». Je vous rappelle que concernant le viol de la jeune enfant de 11 ans que j’ai évoqué le mercredi 27 septembre, les policiers et le procureur n’ont pas voulu utiliser ce terme approprié parce que le refus de l’enfant n’était pas explicite, c’est au cœur de cette « zone grise ». Le producteur prédateur peut aussi tenter cette défense devant des femmes qui attendaient de lui d’obtenir le rôle qui les rendrait célèbre et n’osaient pas repousser cet homme si puissant.

Des journaux libèrent la parole pour mettre des mots derrière cette réalité que le male de l’espèce homo sapiens a un problème de comportement à l’égard de son alter ego féminin.

Le site Rue 89 publie un article très instructif : « J’ai fini par céder » > :

L’article décrit d’abord un évènement qui ne peut avoir d’autre qualification que « viol »

Mais, étant donné des siècles de culture et de culpabilisation de la femme, souvent les femmes ont du mal à définir le fait par les termes appropriés :

«  Pour elle, ce ne sont pas des viols, « plutôt des énormes malentendus » avec « des gens qui n’étaient pas violents, plutôt très axés sur eux et qui ne se posaient pas la question de mon consentement ».

Un problème de consentement ! Oui c’est tout à fait cela, mais en agissant ainsi l’agresseur renvoie la victime à un statut d’objet et cela est un crime !

Et la femme qui a été victime du viol cité ci-avant, racontait cette histoire en rigolant et avec une bonne dose de culpabilité :

« Ils devaient se dire ‘tant qu’elle est là dans mon lit c’est open bar’, et je n’ai pas bataillé beaucoup pour le convaincre de l’inverse. Parce que je me disais ‘ça va être chiant, il va gueuler’, etc. »

Les journalistes ont alors lancé un appel à témoignage et exploré le concept de « la zone grise du consentement ». Les journalistes expliquent très justement :

« Disons-le tout de suite. Ce terme nous pose un problème, car il sous-entend que le consentement est quelque chose de compliqué, alors que quand ce n’est pas oui, c’est non.  On a utilisé ce terme parce que si on avait sollicité des témoignages de viols, tous ces cas considérés comme limites, flous, auraient été passés sous silence. Plus de 200 histoires nous sont parvenues, écrites dans une écrasante majorité par des femmes, dans des relations hétéros. »

Et beaucoup des témoignages recueillis ont du mal à mettre le mot « viol » sur les faits racontés, elles inventent même un concept paradoxal : « viol consenti ».

L’article explique très justement :

« On ne le dit peut-être pas assez : un viol n’est pas qu’un acte sexuel imposé face auquel la victime a crié « non ». Il peut y avoir viol sans manifestation explicite d’un refus, parce que la victime est paralysée par ce qui lui arrive, inconsciente ou pas en état de donner un consentement éclairé (droguée, alcoolisée…). Ce qui compte pour la justice est le consentement au moment des faits (et pas deux heures avant).

Un viol n’est pas non plus ce qu’en dit l’imaginaire collectif (une ruelle sombre ou un parking souterrain, par un inconnu menaçant d’un couteau). 83% des femmes victimes de viol ou de tentative de viol connaissent leur agresseur. »

La zone grise du consentement est avant tout un leurre, une supercherie utilisée pour obtenir une sorte de « circonstance atténuante ».

La zone grise, en creux, nous amène à la méconnaissance qui entoure la définition du viol et de sa représentation.
Jean-Raphaël Bourge, chercheur à Paris-VIII qui travaille sur le consentement sexuel, parle d’une « zone de refuge pour les violeurs, qui s’abritent derrière une ambiguïté ».

Pour [lui], la véritable « zone grise », ce flou du consentement concerne des « cas très rares », « mais elle est considérablement étendue par ceux qui veulent empêcher les femmes de disposer de leur corps, et on la laisse exister en rendant par exemple très difficile le fait de porter plainte pour viol ». Car la « zone grise » profite à la « culture du viol », et la nourrit.

« J’en ai tellement marre des zones grises », lâche la réalisatrice féministe Lena Dunham, dans un génial épisode de la saison 6 de « Girls », illustrant la culture du viol.

Nous sommes dans une mystification qui s’inscrit dans ce que ce chercheur appelle : « la culture du viol »

Pour illustrer la culture du viol, Jean-Raphaël Bourge parle des manuels d’éducation à la sexualité du XIXe siècle, où on conseillait aux femmes « de résister pour mieux céder ». Citons aussi le porno ou les scènes de film et de série où « la fille finit par céder sous les baisers de son agresseur… hum… séducteur ».

L’article est intéressant, détaillé et s’appuie sur de nombreux témoignages pour vider de sa substance cette zone grise du consentement pour en arriver à une conclusion qui me semble simple et pertinente :

« Qui ne dit mot ne consent pas !
Au moindre doute sur les envies de l’autre, ce n’est pas compliqué : il faut poser la question. »

Les journalistes qui ont écrit <cet article> sont Emilie Brouze et Alice Maruani

Et puis, il faut toujours revenir à la définition d’un homme donné par le père d’Albert Camus : «Non, un homme ça s’empêche. Voilà ce qu’est un homme, ou sinon… »

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