Lundi 26 novembre 2018

« Le moment Wilson »
Erez Manela

Woodrow Wilson, le président des Etats-Unis en 1918, a joué un rôle considérable dans l’après-guerre et même au-delà jusqu’à après la seconde guerre mondiale où ses successeurs Roosevelt puis Truman ont concrétisé son idée de créer une instance internationale chargée de gérer les conflits entre États et surtout éviter de nouvelles terribles déflagrations comme l’ont été les deux guerres mondiales.

Je dois avouer que pour synthétiser ce propos dans un exergue, j’ai beaucoup hésité.

J’aurais pu utiliser le titre d’un article d’André Fontaine, l’ancien directeur du journal « Le Monde », qu’il a publié dans celui-ci, il y a 20 ans : « Woodrow Wilson, l’idéaliste »

Cet article rappelle qu’il était fils d’un pasteur presbytérien qui avait été aumônier, pendant la guerre de Sécession, dans l’armée sudiste. Car, et nous y reviendrons, ce grand idéaliste était issue d’une famille de sudistes esclavagistes.

Il a été le premier, vingt-cinq ans avant Franklin Roosevelt, à jeter les bases d’un « ordre mondial » dont les Nations unies se veulent être aujourd’hui l’instrument.

Beaucoup pensent que son idéalisme l’a un peu aveuglé et éloigné du pragmatisme et de la rationalité nécessaire pour essayer de faire avancer de manière concrète « les affaires du monde »

Il avait été très marqué par son éducation religieuse, à tel point qu’aux yeux de Clemenceau il se prenait pour le Christ en personne.

<Freud lui a consacré un livre> dans lequel il a dressé un portrait impitoyable. Il prétend que pendant la plus grande partie de sa vie, le Président américain Wilson s’est senti en communication directe avec Dieu, « guidé par une puissance douée d’intelligence qui se trouvait en dehors de lui ». Selon lui, pendant huit ans, les Etats-Unis ont été dirigés par un malade mental, idéaliste pitoyable, menteur instable, dévot aliéné, pire : criminel fanatique

Cet article signale qu’Henry Kissinger condamnait aussi, dans un livre de la fin des années 1990, la vision passablement utopique ce président.

Un autre exergue aurait consisté à opposer « Woodrow Wilson et Lénine » ou encore « Le Wilsonisme et le Léninisme »

On trouve fréquemment mais aussi dans l’article d’André Fontaine cette affirmation de Trotski :

« Lénine et Wilson constituent les antipodes apocalyptiques de notre temps ».

Ce rapprochement parait assez judicieux, Wilson a fait entrer dans la guerre mondiale les États-Unis en 1917 ; alors que parallèlement cette même année Lénine a fait sortir la Russie de ce  conflit.

Un autre signe du destin, ils sont tous les deux morts en 1924, à quelques jours d’intervalle le 21 janvier pour le russe et le 3 février pour l’américain.

Et surtout, ils ont été à l’origine de conceptions, de doctrines qui ont conduit leurs deux États respectifs l’Union Soviétique et les États-Unis à devenir hégémoniques, adversaires et s’affronter dans un long moment qu’on a appelé « la guerre froide ».

Jean-Claude Casanova, dans un article de 2004, « Il était une fois la guerre froide » rappelle un livre du même André Fontaine consacré à l’histoire de la guerre froide. Et il écrit :

« Le journaliste Walter Lippman a popularisé l’expression « guerre froide » en 1947. D’autres, comme Georges-Henri Soutou dans La Guerre de cinquante ans, partent de 1943 et de la conférence de Téhéran qui, selon Charles Bohlen, faisait de l’Union soviétique « la seule puissance militaire et politique significative sur le continent européen ».

« Si André Fontaine choisit, lui, pour point de départ, l’année 1917, c’est parce qu’elle voit s’opposer deux conceptions du monde. L’une exprimée par Woodrow Wilson, qui privilégie le libre-échange, le capitalisme, la démocratie et l’organisation internationale. L’autre par Lénine, qui prône la révolution, la terreur, le socialisme dans un seul pays. Wilson a triomphé en 1989 et le léninisme s’est effondré. »

Cyrus Leo Sulzberger, grand reporter au New York Times, avait écrit un livre en 1965 : « Les États-Unis et le Tiers Monde. Une révolution inachevée » dans lequel, il dénonçait le simplisme des conceptions sur lesquelles la politique international de son pays repose. Je ne résiste pas à partager ce constat, bien qu’il n’a rien à voir avec le sujet d’aujourd’hui, qu’il écrivait : « les chiens américains consomment chaque jour plus de protéines que la moitié de la population du globe. »

Mais il a surtout affirmé que le monde de la guerre froide et du tiers monde s’expliquait par la ;

« Triple révolution que symbolisent les noms de Woodrow Wilson pour la politique, Lénine pour l’idéologie et Marconi pour la technique. »

Et, il est sévère pour le premier nommé qui est selon lui «  moitié intellectuel moitié charlatan », parce qu’il a fait

« Surgir avec le nationalisme une divinité  » plus dangereuse que toutes celles que nous avons connues depuis Moloch ».

Et Lénine, lui-même s’est exprimé sur cette rivalité lors de la présentation de son rapport à l’Internationale Communiste le 19 juillet 1920 :

« Il arrive ainsi que l’Amérique elle-même, le pays le plus riche, auquel sont soumis tous les autres, ne peut ni acheter ni vendre.

Et ce même Keynes, qui a connu les tours et détours des négociations de Versailles, est contraint de reconnaître cette impossibilité, en dépit de sa décision bien arrêtée de défendre le capitalisme et malgré toute sa haine du bolchévisme. Soit dit en passant, je ne pense pas qu’aucun manifeste communiste ou, d’une façon générale, révolutionnaire, puisse jamais égaler, quant à sa vigueur, les pages où Keynes dépeint Wilson et le « wilsonisme » en action. Wilson fut l’idole des petits bourgeois et des pacifistes genre Keynes et certains héros de la II° Internationale (et même de l’Internationale « deux et demie ») qui ont exalté ses « 14 points » et écrit des livres « savants » sur les « racines » de la politique wilsonienne, espérant que Wilson sauverait la « paix sociale », réconcilierait les exploiteurs et les exploités, et réaliserait des réformes sociales.

Keynes a montré avec force comment Wilson a été joué comme un niais, et comment toutes ces illusions s’en sont allées en fumée au premier contact avec la politique pratique, mercantile et affairiste du capital incarné par MM. Clemenceau et LloydGeorge. Les masses ouvrières voient maintenant de plus en plus clairement par leur expérience vécue, et les pédants savants pourraient le voir à la seule lecture de l’ouvrage de Keynes, que les « racines » de la politique de Wilson plongeaient dans l’obscurantisme clérical, la phraséologie petitebourgeoise et l’incompréhension totale de la lutte des classes. »

Mais j’ai préféré utilisé le titre du livre d’un historien américain Erez Manela, qui a parlé de « moment ­wilsonien » – thèse développée dans son ouvrage The Wilsonian Moment (Oxford University Press, 2007, non traduit).

Car il y eut un vrai moment Wilsonien à la sortie de la guerre.

Woodrow Wilson fut élu une première fois Président des États-Unis en 1912, grâce à un concours de circonstance assez exceptionnel. Le président sortant républicain William Howard Taft et qui a obtenu l’investiture du Parti Républicain doit faire face à une dissidence de son propre parti, Théodore Roosevelt qui avait été Président des États-Unis juste avant Taft, n’accepte pas cette investiture et fonde son propre Parti progressiste. Woodrow Wilson est élu grâce à la division au sein du Parti républicain ; le total des votes de Taft et de Roosevelt est en effet supérieur à celui obtenu par Wilson.

Et en 1916, il est réélu sur un programme pacifiste et un slogan:

« Grâce à moi, l’Amérique est restée en dehors du conflit européen ».

Mais le 19 mars 1917, un nouveau torpillage d’un sous-marin allemand du paquebot Vigilentia (après celui en 1915 du Lusitania contre lequel les États-Unis avaient vigoureusement protesté), le pousse à changer de stratégie et de demander au Congrès d’accepter une déclaration de guerre des États-Unis contre l’Allemagne. Et le 6 avril 1917, le pays s’engage dans la Première Guerre mondiale.

Sur ces bases et probablement en raison de son « coté idéaliste » déjà souligné, le 8 janvier 1918, Wilson prononce son célèbre discours au Congrès dans lequel, il développe la liste des 14 points nécessaires à l’obtention de la paix. « The world must be made safe for democracy » (La paix dans le monde pour l’établissement de la démocratie). Il réclame notamment la création d’une « League of Nations » (SDN). Les autres points serviront de base au traité de Versailles de 1919. La première partie du traité de Versailles crée d’ailleurs la SDN.

C’est encore Georges Clemenceau qui en prenant connaissance de ce programme en quatorze points aurait dit :

« Le bon Dieu n’en avait que dix ! »

L’article de la revue « L’Histoire » : La SDN : Un immense désir de paix raconte l’accueil triomphal de Woodrow Wilson en Europe. Et c’est une première ! Lorsque le 4 décembre 1918, Wilson embarque pour la France afin d’assister à la Conférence de paix de Paris, c’est la première fois qu’un président américain en exercice se rend dans un pays étranger durant son mandat :

« L’accueil triomphal qu’il reçoit sur le continent, notamment cet « immense cri d’amour », pour reprendre la formule du Petit Parisien, que lui adresse la foule des Parisiens venue l’acclamer le 14 décembre, conforte sa volonté de « toucher les peuples d’Europe par-dessus la tête de leurs chefs » et de vaincre les réticences que ses projets inspirent aux dirigeants européens. […]

Le président américain cristallise alors autour de sa figure quasi messianique de libérateur et d’apôtre de la paix une aspiration générale à la paix durable, que l’opinion attend fébrilement comme la rançon de cette « guerre pour tuer la guerre ». Comme l’écrit le 14 décembre 1918 L’Homme Libre, le journal fondé par Clemenceau, « la guerre, pour [Wilson] comme pour les démocraties de l’Entente, n’est point un but. Pas même la victoire. Le but, c’est la Paix. Le but, c’est la sécurité de l’avenir du monde. […]. Paix juste. Paix humaine. Paix durable. Paix des peuples. Voilà ce que le monde attend des victorieux ». Nul doute que, dans l’esprit des contemporains, cette paix ne résulte d’abord d’un traitement sévère de l’Allemagne. Toutefois, pour une bonne partie de l’opinion, du centre à la gauche de l’échiquier politique, elle doit aussi passer par la création d’institutions multilatérales garantissant la stabilité du système international sur le long terme. »

L’idée de créer une organisation internationale des nations était antérieure à Wilson mais c’est bien lui qui força les vainqueurs a accepté ce point de vue :

« Toutefois, sous l’influence déterminante de Wilson, la question de la SDN a constitué le premier sujet débattu par la conférence de la paix à Versailles. Il prit d’ailleurs personnellement en charge la présidence de la Commission de la Société des nations, secondé par son fidèle conseiller, le colonel House, alors que les chefs des gouvernements britannique et français refusèrent de s’y impliquer directement, Clemenceau préférant y déléguer Léon Bourgeois et le professeur Larnaude, doyen de la faculté de droit de Paris.

Ainsi, la Commission se réunit quasi quotidiennement dans la suite du Colonel House à l’hôtel Crillon et elle avança très rapidement, les Britanniques et les Américains ayant combiné leurs points de vue dans un texte qui servit de base aux discussions. En une dizaine de jours seulement, on aboutit à un premier projet de pacte de la Société des nations, que Wilson présenta le 14 février 1919 au cours d’une séance plénière de la conférence de la paix. « Le rêve magnifique devient réalité », titra dès le lendemain Le Petit Parisien. »

Mais la Société des nations, inventée par Wilson et à laquelle Clemenceau ne croyait guère, sera rapidement sans moyen d’action. Dès mars 1920, le Sénat américain a refusé la ratification du traité, et donc les Etats-Unis ne siègent pas à la Société des Nations .

Le Japon, membre permanent du Conseil, se retira en 1933 après que la SDN eut exprimé son opposition à la conquête de la Mandchourie par le Japon. L’Italie, également membre permanent du Conseil, s’est retirée en 1937. La Société avait accepté l’Allemagne en 1926, la considérant pays « ami de la paix », mais Adolf Hitler l’en fit sortir quand il arriva au pouvoir en 1933.

L’Union soviétique fut exclue de la Société le 14 décembre 1939, cinq ans après son adhésion le 18 septembre 1934.

Une Organisation sans les Etats-Unis, l’Union Soviétique, l’Allemagne, le Japon, l’Italie n’a plus les moyens d’organiser la paix dans le monde

« L’effondrement du wilsonisme est presque contemporain au projet lui-même » estime Bruno Cabanes, « c’est ce qu’avait montré le livre de Erez Manela, The Wilsonian moment (Oxford University, 2007) qui montre l’extraordinaire fascination que le président des États-Unis n’exerce pas seulement en Europe mais aussi un peu partout dans le monde, en Égypte, en Chine ». « Ce rêve s’écroule très vite avec la conférence de Paris et la non-ratification de la Société des Nations par les États-Unis, ajoute-t-il, l’échec du wilsonisme est l’échec d’une tentative de recomposition internationale, mais aussi l’échec d’une vision presque religieuse de la politique, au-delà de la mission qui incomberait aux États-Unis

Et aujourd’hui il n’existe plus guère de défenseur de Woodrow Wilson, surtout aux Etats-Unis.

Dans un article du Monde de 2015 « L’Amérique déboulonne ses symboles », on apprend même que le passé esclavagiste de Woodrow Wilson le rattrape aujourd’hui :

« Jusqu’à présent, les livres d’histoire associaient surtout le vingt-huitième président des Etats-Unis, Woodrow Wilson, à la création de la Société des nations, suggérée dans les quatorze points de son discours mémorable tenu en janvier 1918 devant le Congrès américain. C’est pourtant ce personnage, lauréat du prix Nobel de la paix en 1919, qu’un groupe d’étudiants de la prestigieuse université de Princeton (New Jersey) veut faire sortir de ses murs. Outrés par le racisme avéré de celui qui fut aussi président du campus au début du XXe siècle, ces étudiants demandent que son nom soit effacé des mémoires et que le ­département des affaires internationales, nommé en son honneur, soit débaptisé.

L’affaire ne relève pas d’un simple caprice, frappé d’idéalisme ou de « politiquement correct ». Un récent éditorial du New York Times est venu soutenir cette démarche. Le journal demandait doctement que l’administration de l’université reconnaisse « l’héritage toxique du président » en matière de ségrégation et de discriminations envers les Afro-Américains et fasse droit aux étudiants. »

Pourtant personne ne peut nier que si l’ONU existe aujourd’hui, Woodrow Wilson n’y est pas pour peu.

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Vendredi 23 novembre 2018

« Le tueur que l’on n’attendait pas »
Claude Quétel, Revue l’Histoire, Juillet/Août 2018

Ce fut une pandémie épouvantable.
Entre 25 et 40 millions de personnes sont mortes d’avril 1918 au printemps 1919, davantage de victimes que celles causées par la Grande Guerre. Ces chiffres sont très contestées aujourd’hui qui situe plutôt la fourchette, au niveau mondial, entre 50 et 100 millions de victimes.

On l’a appelé la grippe espagnole.

<Cette étude> qui est à la fois biologique et historique, explique que cette grippe n’a rien d’espagnole. Cette désignation vient de la neutralité de l’Espagne où les journaux sans censure relataient abondamment les soubresauts de la pandémie, au milieu du silence contraint des belligérants. Les journaux français parlaient donc de la grippe espagnole qui faisait des ravages en Espagne. Les faits historiques semblent localiser les premiers cas graves dans le Kansas. Car si aujourd’hui on pense que l’origine de la maladie se situerait en Chine, c’est aux Etats-Unis qu’a eu lieu la mutation du virus H1N1 qui l’a rendu si virulent et dangereux. <Ce site> donne des précisions sur ce point.

C’est encore un article de la Revue « L’Histoire » écrit par Claude Quétel directeur de recherche honoraire au CNRS qui donne une description d’ensemble de ce nouveau fléau qui a touché le monde après la première guerre mondiale.

Il y a d’abord le contexte du démarrage et qui se situe bien dans le Kansas :

« Printemps 1918. La Grande Guerre dure depuis bientôt quatre ans. On n’en peut plus à force de tueries. A ceux qui depuis la fin de 1917 lui reprochent sa circonspection, Pétain répond qu’il attend « les Américains et les tanks ». Oui, mais les soldats américains du corps expéditionnaire, les doughboys (1) qui arrivent en fanfare dans les ports français de l’Atlantique au rythme de 200 000 par mois à partir d’avril 1918, ont la grippe.

A la veille de son entrée en guerre, l’armée des Etats-Unis ne comptait que 200 000 hommes. Elle en mobilise 4 millions. Des camps de transit ont été établis à la hâte dans d’exécrables conditions d’hygiène. Rien n’est prévu et il faut tout improviser. Le camp de Fuston, dans le Kansas, entasse 56 000 recrues. Les premiers cas de grippe y surviennent en mars 1918. On dénombre 1100 cas dont 237 avec complications pulmonaires. D’autres camps sont atteints ainsi que très vite la population alentour et les grands ports d’embarquement pour l’Europe. »

  1. Ils sont aussi appelés « Doughboys ». Cette appellation remonte à la guerre de Sécession. Elle vient de ce que les vareuses des soldats de cette époque portaient des boutons assimilables à des beignets (en anglais « doughnut »).

Et lorsque les doughboys débarquent en Europe, les évènements s’enchaînent :

« En juin-juillet 10% des soldats britanniques (200 000) sont grippés, Il en va de même chez les Allemands, au point que Ludendorff en fera plus tard l’une des causes de l’échec de ses offensives de printemps. Les épisodes sont cependant bénins et de courte durée, avec très peu de décès. […].

D’avril à juin, la grippe gagne la population civile de toute l’Europe. Faisant toujours figure d’une épidémie bénigne, elle se distingue néanmoins par l’extraordinaire rapidité de sa contagion et le fait qu’elle frappe dans une proportion importante (40 %) une nouvelle classe d’âge, entre 20 et 35 ans. L’épidémie semble disparaître au milieu de l’été au point d’être déclarée close par les autorités militaires américaines. En réalité, elle est toujours là, gagnant en sévérité ce qu’elle paraît avoir perdu en nombre de cas. Elle sévit notamment dans les équipages des navires. A la fin d’août, le croiseur HMS Africa qui relâche à Freetown (Sierra Leone) y débarque 51 morts de pneumonie hémorragique (7 % de son équipage). […]

On parle de « grippe maligne » car elle tue de plus en plus, à Brest et à Saint-Nazaire, dans les régiments au front, dans un village. Il se passe quelque chose mais qui a peur de la grippe ? Et puis, la Grande Guerre continue à tenir le devant de la scène, poursuivant sa moisson de vies. La grippe a retraversé l’Atlantique et cette fois elle tue. En septembre 1918, 45 000 soldats s’entassent à Camp Devens (Massachusetts). Au 1er du mois, quatre soldats y sont hospitalisés pour pneumonie. Ils sont 1 543 huit jours plus tard et bientôt 6 000, allongés sur des civières jusque dans les couloirs. A une incubation extrêmement courte et aux symptômes classiques de la grippe s’ajoutent très souvent la congestion pulmonaire, la pneumonie, la pleurésie. Le visage et les extrémités sont cyanosés (de couleur bleu noirâtre). La mort survient très rapidement dans un tableau effrayant de dyspnée (le malade respire de plus en plus mal) puis d’asphyxie. On pense avoir affaire à une nouvelle maladie et on parlera alors de « peste pulmonaire ».

La population civile est touchée à son tour, toujours en commençant par les ports puis en suivant les voies ferrées. L’incompréhension et l’inconséquence règnent, comme à Philadelphie où la municipalité n’entend pas annuler une grande parade prévue le 28 septembre en faveur de l’effort de guerre. L’argument classique qui est opposé aux « alarmistes » est qu’il ne faut pas provoquer de mouvement de panique dans la population. Le grand jour arrive. Des centaines de milliers de personnes s’agglutinent au long des boulevards pour voir passer le défilé. Deux jours plus tard, les hôpitaux s’emplissent. On dénombre déjà 117 morts le 1er octobre, mais 2 635 le 12 et 4 597 le 19. On a fermé les lieux publics (sauf les bars !) et interdit les rassemblements, mais trop tard. Tout le pays est frappé en seulement quinze jours. On est au bord du chaos, avec un taux de mortalité multiplié par dix.

Le tableau est tout aussi dramatique en Europe, à l’automne, pour les soldats américains comme pour les poilus et les tommies sans oublier les Allemands. La promiscuité des tranchées fait des ravages. Les grippés sont évacués vers l’arrière quand c’est possible mais c’est pour les voir alors grelottant de fièvre, trimballés pendant des jours d’une gare à l’autre, contribuant ainsi à propager la maladie meurtrière ; 402 000 cas de grippe vont être recensés par l’ensemble des services de santé dont 30 382 décès. […]

Dans les grandes villes, les enterrements font problème. Les morts encombrent les morgues et l’on manque de cercueils. A Lyon, les convois funéraires sont supprimés et les cérémonies religieuses se font directement dans les cimetières. A Caen, des prisonniers de guerre allemands sont réquisitionnés pour creuser les fosses. »

Il semblerait qu’après la grande guerre qui a tellement marqué les esprits, le terme de « grippe » restait dans l’esprit des gens une maladie banale, ce qui a eu pour effet de ne pas inquiéter la population et surtout l’a empêché de se rendre compte du fait qu’il s’agissait d’une redoutable tueuse, plus efficace dans sa basse besogne que la guerre elle-même. Ainsi :

« A aucun moment les transports en commun, principal vecteur de la contagion, ne sont interrompus. Il n’est pas question non plus de fermer les usines, ni d’ailleurs les cafés. »

Et même l’Académie de médecine est d’une cécité rare :

« il ne s’agit ni de choléra, ni de peste, ni de typhus ».

Seule l’Espagne voit ministre de l’Intérieur signaler :

« la gravité de l’épidémie régnante ».

On sait que c’est parce que les espagnols ont simplement communiqué et constaté la gravité de cette maladie qu’on l’a appelé « la grippe espagnole »

Et cette pandémie va faire le tour du monde :

« Par les voies maritimes, la grippe espagnole débarque en Afrique, en Amérique du Sud, en Asie. Ensuite elle prend le train ou remonte les fleuves. A la fin de janvier 1919, elle a pratiquement contaminé toute la planète, en tuant à qui mieux mieux. C’est l’Asie qui connaît la plus grande hécatombe, avec notamment 4 à 9,5 millions de morts en Chine. En Inde, la grippe multiplie par deux un taux de mortalité pourtant très haut d’ordinaire en provoquant la disparition de 12,5 à 20 millions de personnes. Pour être abominablement élevés, de tels nombres auraient tendance aujourd’hui à être revus à la hausse. »

Cette pandémie conduira à créer « Le Comité d’hygiène de la Société des Nations » (SDN), ancêtre de l’OMS. Elle stimulera aussi la recherche :

« L’épouvantable pandémie de 1918 va cependant stimuler de nouvelles recherches sur l’agent pathogène de la grippe. Jusqu’alors, la doctrine médicale désignait le bacille de Pfeiffer, isolé lors de l’épidémie précédente en 1892, mais nombreuses sont les voix qui en font désormais un « microbe de sortie », à l’exemple des pneumocoques et autres streptocoques, agents des complications secondaires de la grippe. On soupçonne alors un « virus filtrant », un microbe assez petit pour passer à travers les filtres de kaolin et se soustraire ainsi à la vue du microscope. Encore faut-il l’attraper.

En 1933, des chercheurs britanniques mettent en évidence l’existence d’un virus filtrable. La voie est ouverte aux cultures et aux vaccins mais le chemin est encore long et c’est une tout autre histoire, très médicale, qui va aboutir à l’identification du virus H1N1. »

L’article de la revue « L’Histoire » m’a aussi appris une information qui du point de vue de la connaissance de la maladie est certainement très intéressante. Mais du point de vue des perspectives qui pourraient découler de la fuite accidentelle ou volontaire du virus ressuscité du laboratoire où il est enfermé, apparaît moins réjouissant :

«  Des chercheurs avaient entrepris de se lancer à la poursuite d’un virus de la grippe espagnole sur le terrain. En 1950, un microbiologiste avait émis l’idée folle d’aller récupérer le virus disparu de la grippe de 1918 en exhumant une de ses victimes dans le permafrost du Grand Nord. Une première expédition échoue en 1951 en Alaska, puis une seconde dans le Spitzberg en 1997. Pas de virus dans les cadavres. C’est aussi en 1997 que Jeffery Taubenberger, dans un coin perdu de l’Alaska où la grippe espagnole avait tué presque tout le monde, exhume du permafrost un cadavre providentiel, une jeune femme inuit que son obésité a protégée de la décomposition. Dans les poumons de celle qu’on va appeler Lucy (par hommage à l’autre, l’australopithèque découverte en 1974), se trouvent des fragments du virus de 1918.

En fait, il faudra quatre autres cadavres (aux tissus pulmonaires conservés dans des blocs de paraffine) pour que Taubenberger puisse séquencer en totalité, gène par gène, le virus de la grippe espagnole. Quelques années plus tard, Terrence Tumpey, chercheur du National Center for Immunization and Respiratory Diseases, réalise la synthèse complète du virus disparu de 1918.

Testé dans un laboratoire de haute sécurité, celui-ci se révèle effectivement extrêmement virulent.

Depuis, le virus ressuscité est conservé dans un laboratoire militaire sous haute surveillance. »

Ma tante Pauline, la sœur que mon père, né en 1919, ne connut jamais est morte de la grippe espagnole le 20 novembre 1918, 9 jours après l’armistice, elle avait 10 ans.

Probablement que dans votre famille aussi certains furent touchés par cette tueuse.

Elle tua des personnes célèbres :

  • Guillaume Apollinaire
  • Edmond Rostand
  • Max Weber
  • Mark Sykes (des accords Sykes-Picot)
  • Egon Schiele

En conclusion je citerai l’étude déjà évoquée en début d’article :

« La pandémie de « grippe espagnole » est une catastrophe sans précédent, qui marquera durablement les esprits. Le premier bilan, dressé en 1927, estime à 21 millions le nombre de décès, pour une population mondiale de 1,8 milliard d’habitants à cette époque. Toutefois, en Inde seulement, on estime à 21 millions le nombre de morts, ce qui conforte les évaluations supérieures à 50 millions de victimes. Vu l’absence de données épidémiologiques dans des pays comme la Chine, il pourrait exister une forte sous-estimation du nombre de cas dans de nombreux pays du tiers-monde. En 1942, le virologue australien Macfarlane Burnet estime ce nombre entre 50 et 100 millions. Quelles que soient les estimations, il fait peu de doute que la mortalité a été considérable. La mortalité globale aurait été de 5 % de la population mondiale »

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Jeudi 22 novembre 2018

« Camps de concentration français dans la 1e guerre mondiale »
Jean-Claude Farcy

Quand nous cherchons un peu, nous avons tous, dans nos familles par le témoignage de nos ainés, des souvenirs qui nous lient avec la grande guerre.

Mon ami Gérald qui a des liens familiaux anciens avec la commune de Crest dans la Drôme, m’a apporté un article du journal de la commune : « Le Crestois », dans lequel il m’a montré cette photo d’une tombe du cimetière de la commune.

Cet article que vous trouverez derrière ce lien : « Un explorateur de cimetière » est consacré à un professeur d’Histoire géographie qui étudie les lieux de repos des humains et qui est tombé sur cette plaque tombale. Si vous lisez l’article, vous comprendrez pourquoi la famille de ce soldat tombé de septembre 1914 a cru juste d’écrire « mort pour rien ».

Hier j’ai évoqué les expositions et le livre consacrés aux « Images interdites de la grande guerre ». Après avoir vu l’article du journal Crestois montré par Gérald, j’étais allé chercher ce livre à la Bibliothèque.

J’ai ouvert le livre au hasard.

Et je suis tombé sur cette photo


Vous lisez comme moi « Camp de concentration de Crest ». Il y eut donc des « camps de concentration » pendant la première guerre mondiale. Bien sûr, ils n’ont rien à voir avec les camps de concentration nazis, mais c’était le terme consacré et utilisé en 14-18. Aujourd’hui, les historiens préfèrent parler de « camp d’internement », Auschwitz, Treblinka et Dachau sont dans les mémoires depuis !

Une fois que l’on sait, on peut chercher et trouver.

Sur un site consacré aux Nomades de France, on trouve une page concernant le « Camp de concentration de Crest ». Nomades, car ce camp a surtout été lieu d’internement de tziganes venant l’Alsace-Lorraine.

Cette page nous apprend : qu’

« Entre 1914 et 1919 la France se couvre de 74 camps dans le Sud-Ouest, l’Est et le Massif Central principalement, parmi lesquels 13 dépôts pour Alsaciens-Lorrains, dont 5 dépôts surveillés (c’est-à-dire où l’on est privé de liberté, dont Crest). L’internement n’épargne pas les femmes et les enfants, pourtant, non mobilisables… »

J’ai aussi trouvé cette page : « Mémoire vive : les camps d’ incarcération de Crest » qui élargit le propos à la seconde guerre mondiale. Les autorités se sont toujours méfiés des nomades qui en voyageant peuvent voir des choses qu’il ne faut pas, entendre des informations qu’il ne faut pas divulguer et avoir tout simplement des aptitudes à l’espionnage…

S’agissant d’alsaciens, la Revue d’Alsace a consacré un article à un livre d’un historien, maître de conférences à l’université de Bordeaux I et spécialiste de l’histoire des Tsiganes, Emmanuel Filhol « Un camp de concentration français. Les Tsiganes alsaciens-lorrains à Crest, 1915-1919 ». Dans cet article nous pouvons lire :

« A partir d’août 1914, le gouvernement français, sous prétexte que les nomades, au même titre que les populations étrangères originaires des pays ennemis, étaient susceptibles de nuire en tant qu’espions à la Défense Nationale, se donna les moyens de les expulser de la zone des armées. Arrêtés dans les premiers mois de la guerre dans les parties de l’Alsace-Lorraine libérées, les Tziganes furent dirigés vers des centres de triage, puis internés dans des camps implantés dans le Midi (Brignoles, Saint-Maximin), avant d’être regroupés dans le « dépôt surveillé des Alsaciens-Lorrains romanichels de Crest » (Drôme). Le lieu d’internement est un ancien couvent de Capucins laissé à l’abandon, où les Tsiganes furent d’ailleurs précédés par des Alsaciens-Lorrains originaires des arrondissements d’Altkirch et de Thann qui y reçurent un bon accueil […] L’effectif total du camp varia entre 110 et 180, dont la moitié d’enfants. Les conditions de logement et d’hygiène y étaient déplorables. La vie des Tsiganes internés était une existence sous surveillance. Les règles cœrcitives, avec punitions infligées, sorties réglementées et visites refusées, pesèrent douloureusement sur ces populations habituées aux grands espaces et à la mobilité. […] La vie au dépôt de Crest était vécue comme un enfermement sans espoir. Elle perdura jusqu’en juin 1919. »

Mais, il semble que l’Historien qui a le plus complétement étudié la réalité des camps d’internement soit Jean-Claude Farcy. Le livre qui est le fruit de ses recherches a été publié en 1995. Il est toujours disponible, par exemple sur ce site.

La revue Trames a publié <un long entretien> avec l’auteur en 1996.

Cette revue constate aussi que jusqu’à la publication de cet ouvrage, la réalité des camps d’internement de civils étrangers et de suspects pendant le premier conflit mondial étaient presque totalement ignorés. Le journaliste pose alors la question des raisons du silence des spécialistes de la Grande Guerre mais aussi du mutisme des historiens du pénal et de l’immigration.

Jean-Claude FARCY répond de la manière suivante :

« Il est difficile de donner une réponse simple à ce « mutisme » des historiens. On peut seulement avancer quelques hypothèses.

Les spécialistes de la Première Guerre mondiale sont devant un champ historique immense qu’ils ont d’abord exploré sur le plan militaire, avant d’en venir plus tard aux aspects économiques, sociaux et à l’étude des mentalités. L’analyse des « résistances » à la guerre, bien connue pour ce qui est des mouvements syndicalistes et socialistes, est à peine abordée, les dossiers de justice militaire ne donnant que depuis peu des études novatrices. Au sein des élites et dans la mémoire collective cette guerre a été pendant longtemps justifiée comme étant celle du droit, ce qui n’incitait pas précisément à traiter cette question des camps de concentration.

Les historiens du pénal en restent à ce qui est strictement « judiciaire » : les peines, alors que l’internement est une décision purement administrative. Les archives elles-mêmes ne sont pas toujours rangées directement dans les « fonds pénitentiaires ». […] On peut ajouter que, à l’époque, l’internement a été dans l’ensemble largement accepté par l’opinion (quand il visait des étrangers de nationalité ennemie et les repris de justice) et n’a jamais été à la source d’incidents, de révoltes ayant une ampleur nationale. L’absence d’études reflète aussi… le silence des victimes. »

Ces internements ne s’appuyaient pas sur des textes de loi et comme cela est écrit il ne s’agissait pas de décisions de justice mais bien de décisions administratives, exactement le contraire de l’état de droit.

« L’internement des civils – étrangers ou Français – pendant la guerre a toujours mis en difficulté les autorités quand il s’est agi d’en donner une justification légale. À plusieurs reprises le ministère de la Justice tient d’ailleurs à dégager toute sa responsabilité en la matière et l’on voit des procureurs refuser de poursuivre des évadés de camps arguant du fait qu’ils n’étaient pas détenus en vertu d’un mandat légal.

[…] Finalement le Conseil d’État « légalisera » la pratique : elle relève de l’exercice du pouvoir gouvernemental qui, étant chargé de veiller à la sécurité du territoire et d’assurer la défense nationale, peut prendre en temps de guerre toutes les mesures de police utiles à cet effet. […] Il n’y a donc pas de base légale à l’internement et comment imaginer – dans le contexte de la République démocratique, de la France terre des libertés… pour reprendre les expressions des internés protestataires qui se font fort d’avoir quelques notions d’histoire et de droit…- que des dispositions législatives aient pu être adoptées en la matière ? »

Il semble que les autorités françaises ne se méfiaient pas seulement des nomades mais aussi des civils Alsaciens Lorrains :

[Les Alsaciens Lorrains] qui n’avaient pas opté pour la France en 1871 et qui se trouvent sur le territoire français – soit qu’ils y séjournaient avant-guerre, soit qu’ils aient été « libérés » lors des premières offensives en Alsace et « évacués » de leurs domiciles sous le prétexte d’éviter d’éventuelles représailles en cas de reconquête allemande – sont dans les premiers mois de la guerre internés, dans l’attente de vérifier leurs « sentiments nationaux ». Il s’agit évidemment d’écarter toute possibilité d’espionnage et d’isoler parmi eux les « immigrants allemands » installés récemment en Alsace et supposés a priori dangereux. Cela concerne aussi bien les femmes que les hommes. La grande majorité, après avoir donné des garanties de domicile et de travail, est pourvue d’une « carte tricolore » qui assure une liberté complète. Une minorité reconnue allemande va dans les camps de mobilisables allemands. Une autre minorité, constituée d’Alsaciens ayant tenu des propos hostiles à la France ou ayant un casier judiciaire chargé, est considérée comme suspecte et placée dans des camps d’Alsaciens Lorrains, l’intention étant de pouvoir à terme les rallier à la cause de la France en les séparant des autres nationalités, ce qui d’ailleurs sera un échec, ces dépôts finissant par être, au début de 1917, assimilés aux dépôts d’Austro allemands.[…]

Il est probable – c’est l’hypothèse que nous avons formulée – que cet internement, au moins temporaire pour la majorité, de quelques 8000 Alsaciens a laissé des traces dans l’opinion de cette province et a pu donner des arguments au mouvement autonomiste qui se développe entre les deux guerres. Ce n’est pas pour rien que le gouvernement français met sur pied en 1927 une politique d’indemnisation, reconnaissant ainsi les torts de la France pendant la guerre. Mais il reste à vérifier concrètement – dans la littérature autonomiste notamment – cette hypothèse.

Bien sûr tout ressortissant issu d’un pays qui se trouve dans le camp de l’ennemi est forcément suspect mais avec des nuances :

« Internés au début comme les Autrichiens, les ressortissants des minorités de l’Empire austro-hongrois bénéficient assez vite d’un régime de faveur sous réserve que leurs sentiments « francophiles » soient au préalable vérifiés, ce qui explique le séjour des Polonais, Tchèques et autres Slaves au moins pendant plusieurs mois dans les camps. Des permis de séjour leur sont accordés quand ils offrent les garanties nécessaires pour avoir du travail. Ceux qui ne peuvent en obtenir ou restent soupçonnés d’être hostiles à la France restent dans les camps mais sont progressivement séparés des Allemands et Autrichiens et mis dans des dépôts dits de « faveur », réservés justement aux « francophiles ».

Ces camps hébergèrent aussi des civils français considérés comme suspects ou indésirables (prostituées par exemple) dans la zone des armées et :

« Tout ce qui entrave la défense nationale devient indésirable et suspect. […] l’envoi dans le camp sert de substitut à la relégation pour « purger » Paris d’une population marginale. Mais le lien est étroit avec la finalité militaire, si l’on veut bien prendre cette notion au sens large : tout ce qui est susceptible d’entraver la défense nationale peut être sanctionné de cette façon. […] les socialistes Russes sont internés nettement pour des motifs plus directement politiques. Il y a en germe, dans les camps de la première guerre, une forme de répression politique, mais dans l’ensemble, leur finalité est quand même d’ordre militaire. »

Les chiffres officiels sont les suivants :

«  Le nombre de camps a varié, certains n’ont existé qu’en 1914. À défaut de données issues d’archives centrales, on ne peut utiliser que des listes datées de la fin 1915 ou du début 1917. En ne tenant pas compte des « dépôts libres » d’Alsaciens Lorrains, on peut estimer à entre 60 et 70 le nombre de dépôts d’internés ayant existé sur le territoire français, Algérie comprise. Le nombre total d’internés est encore plus délicat à mesurer. En termes de flux, puisqu’il y a des entrées tout au long de la guerre, mais aussi des libérations nombreuses, il est plausible d’avancer une fourchette de 60 000 à 70 000 personnes ayant à un moment ou à un autre de la guerre fait connaissance avec les camps français. En termes d’effectifs, le maximum est naturellement atteint à l’automne 1914. Au début de 1918, il n’y aurait plus que 12 000 civils Austro Allemands internés en France, chiffre sensiblement égal à celui des Français internés dans les camps d’Allemagne. »

Ces camps furent aussi l’objet de clivages soit pour des raisons de fortunes soit pour des raisons de nationalité

«  ce qui frappe c’est le problème posé par les différences de classe parmi les internés. Alors qu’on attendrait de la part de ces victimes, une certaine solidarité, on a parfois l’impression d’une société en réduction, avec ses riches et ses pauvres. Les premiers s’ils n’accèdent pas au « camp de notables », s’arrangent toujours pour ne pas faire les corvées, payant au besoin les seconds pour cela. Les uns n’ont pas besoin de travailler, reçoivent des colis abondants, s’aménagent des lits « luxueux », ont toujours de quoi acheter à la cantine. Les autres doivent compter sur les secours mensuels en argent envoyés par leurs gouvernements et distribués sous l’égide de « comité de secours » bien souvent constitués de notables.

[…] Parmi les « Ottomans » s’opposent vivement les nationalistes « Jeunes Turcs » et les Arméniens, Grecs, Juifs et Syriens favorables à la France.

On a reproché à Jean-Claude Farcy d’avoir conservé le terme de l’époque « camps de concentration », alors que depuis 1945 il recouvre une réalité plus terrible.

Dans ce témoignage il apparaît cependant que s’il n’y avait pas de politique d’extermination, les conditions de vie étaient si dures qu’on y mourrait de faim :

« C’est dans un tel camp, à Angers, que fut internée la famille Wrzesinski, et c’est dans ce même camp que naquit, le 12 février 1917, leur troisième enfant, Joseph. Dans un entretien accordé en 1982 à l’hebdomadaire italien Gente, le père Joseph Wresinski se confiait de la sorte : « Je vais vous raconter quelque chose qui vous permettra de mieux comprendre pourquoi j’ai déclaré la guerre à la misère. Dans le camp où nous étions internés, la faim et la misère étaient telles que ma mère ne put allaiter sa fille la plus jeune et elle la vit mourir de faim entre ses bras. Ce n’est pas une histoire tirée de Victor Hugo, c’est notre vie. L’état de prostration dans lequel nous dûmes subir les années de guerre fut tel que mon père ne s’en remit jamais ».

Bien sûr de tels camps existaient aussi dans les autres pays, la France n’avait pas le monopole de cet exercice de défiance à l’égard des « autres » et des gens qui n’entraient pas dans la norme.

Dans le livre sur les images interdites on trouve encore cette photo :


Ce sont les enfants de civils allemands et autrichiens internés à Bergerac.

Sur le tableau l’institutrice a écrit : « Aimez-vous les uns les autres »

C’était certainement une injonction inaccessible dans ces temps de barbarie et particulièrement pour ces enfants enfermés par la France parce qu’ils étaient allemands ou autrichiens.

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Mercredi 21 novembre 2018

« Images interdites de la grande guerre »
Expositions et livre montrant et évoquant des photos de la guerre 14-18 qui avaient été censurées à l’époque

La guerre 14-18 a été une grande productrice de propagande et déjà de fake news.

Le site Agora vox parle d’« une diffusion massive de leurres invraisemblables » :

« Plus [les armes] sont perfectionnées, moins elles causent de morts et de blessés ! (Le Temps, 4/8/1914). Celles de l’ennemi, en tout cas, ne sont pas dangereuses ; c’est de la camelotte ! (L’Intransigeant, 17/8/1914) : les obus (shrapnels) éclatent en pluie de fer inoffensive ! Les blessures par balles ne sont pas dangereuses ! »

Et il existait aussi la censure.

Aujourd’hui je voudrais vous parler de la censure de photos prise pendant la guerre.

Pendant la guerre 14-18 le Haut commandement français avait compris l’intérêt et l’impact sur les populations que pouvaient avoir des photos de guerre et aussi les dangers et risques que cela représentait.

La photo avait déjà des dizaines d’années d’existence.

Même s’il fallut de nombreuses inventions avant d’aboutir à la photographie, on commence souvent l’histoire de cette technique avec Joseph Nicéphore Niépce, inventeur de Chalon-sur-Saône, qui parvint à fixer des images sur des plaques (1826 ou 1827). Louis Daguerre poursuit les expériences et parvient à raccourcir le temps de pose à quelques dizaines de minutes (quand même !). Et la date conventionnelle de l’invention de la photographie est fixé au 7 janvier 1839, jour de la présentation par Arago à l’Académie des sciences de l’« invention » de Daguerre, le daguerréotype.

Et ce n’est pas la guerre 14-18 qui fut le premier conflit à être photographié. Lors du mot du jour du <Lundi 17/03/2014> consacrée à « La guerre de Crimée » que Napoléon III avait mené contre la Russie (1853-1856).j’avais évoqué des photos qui avaient été réalisées et dont certaines ont été publiées sur le site de l’Obs : <Des photographies de la guerre de Crimée en 1855>.

Mais revenons aux photos censurées de la première guerre mondiale.

Plusieurs expositions ont présenté ces photos, appelées images interdites..

  • En octobre 2014 à l’Université Paris 1 au Centre Panthéon Sorbonne
  • Plus récemment une exposition au premier semestre 2017 a eu lieu au Château de Vincennes.

Un livre est paru sur ces deux expositions. Vous voyez ci-dessus la photo qui orne le livre et était aussi celle qui se trouvait sur l’affiche des deux expositions évoquées. Elle représente un soldat au repos et ayant l’air désabusé.

Pour ma part j’ai pu l’emprunter à la Bibliothèque de la Part-Dieu à Lyon.

Ces photos qui n’ont pas été montrées pendant la guerre étaient pourtant l’œuvre d’une Unité de l’armée elle-même. Il n’était évidemment pas question d’embarquer des journalistes ou des photographes privés et de les laisser prendre les photos qui leur auraient paru pertinentes.

La section photographique de l’armée (SPA) est créée en 1915 pour fabriquer jusqu’en 1919 l’image officielle de la guerre en France.

Le livre prétend que la SPA est le premier organisme de production d’images officielles en Europe.

Ces expositions et ce livre présentent donc des vues qui n’ont jamais eu le droit de paraître. Censurées dès leur production, pour des raisons stratégiques, diplomatiques et aussi parce qu’elles auraient pu nuire à la crédibilité du discours du Haut commandement ou au moral de l’arrière, voire remettre en cause l’image négative de l’ennemi. Mais elles ont été inventoriées et conservées, comme toute administration et toute armée sait le faire.

Dans la préface au livre Annette Becker évoque l’écrivain Ernst Jünger qui en 1934 déclarait :

« La photo est une arme »

C’est donc une arme qui peut se retourner contre son auteur, sinon comment expliquer que l’Armée ait voulu censurer ses propres images.

Il existait une commission de censure spéciale qui était chargé de réaliser ce tri.

Il y a essentiellement deux types de raison :

  • Un premier groupe revêt un caractère stratégique
  • Le second rassemble des clichés pouvant avoir un effet négatif et contre-productif sur la propagande de la France aussi bien tournée vers l’intérieur que vers l’extérieur du territoire.

C’est l’Armée qui a fait les photos, les a répertoriées, classées et conservées. Ce ne pouvait donc être que l’armée qui organise ces expositions. C’est encore l’Armée qui affirme que sur un fonds de 90 000 clichés, il n’y a que 8% qui ont été censurés.

L’exposition commence donc par les photos censurées par stratégie et intérêts militaires. Ainsi des photos de postes d’observations ou de canons ne devaient pas être vues par l’ennemi. Cela ne présente à mes yeux pas grand intérêt.

Je suis beaucoup plus intéressé par le second groupe.

Il y a d’abord des photos de morts, de corps déchiquetés de mutilés qui ne sont pas compatibles avec les affirmations des journaux citées en début d’article.

Mais il y a d’autres photos qui me paraissent plus intéressantes à regarder avec nos yeux du XXIème siècle et 100 ans après ces terribles évènements.

J’en ai choisi trois.

1/ L’appel d’une classe d’âge en janvier 1916


Le commentaire du livre est celui-ci :

« Les hommes sur cette photographie, au visage particulièrement juvéniles, ont l’air préoccupés, soucieux […] On ne voit pas de franche résolution, d’envie de se battre ou plus simplement de sourires comme dans les représentations montrant la mobilisation et le départ des premiers combattants et abondamment diffusées. »

Et donne l’explication de la censure :

« [Cette] photo exprime ce que l’opinion ne doit pas voir, l’image de la résignation »

Ces jeunes ne croient pas aux sornettes que racontent les journaux et que les balles allemandes ne tuent pas. Ils ont tout simplement peur et à raison. Combien de ces jeunes gens vont mourir au front ou être mutilés, dans les deux années qui suivent la prise du cliché ?

2/ Le prisonnier allemand


Les soldats français sont fiers, ils ont attrapé un soldat ennemi. Le soldat allemand est assis et mange un morceau de pain.

Cette fois je trouve le commentaire particulièrement approprié et incisif :

« Les Français posent bravache devant l’objectif tous debout, grands souriants. […] L’Allemand lui, l’autre a l’air minable, tout petit, recroquevillé, tout juste bon à grignoter un morceau de pain. C’est sûr qu’ils n’ont rien à manger chez eux ces barbares. Il a peur, il ne comprend rien que va-t-on faire de lui ? Pourtant, la convention de Genève sera respectée, demain il partira pour un camp de prisonniers […]. Très loin des siens. Pour lui la guerre est finie, c’est lui qui devrait sourire. »

Mais pourquoi censurer une telle photo ?

Parce qu’il faut que l’ennemi soit monstrueux, assoiffé de sang, cruel.

Cet homme simple, un peu perdu ne peut pas être haï.

Au contraire, un élan d’empathie peut apparaître.

On construit l’ennemi, on le raconte, on le criminalise pour pouvoir le haïr.

Et alors la dernière photo que j’ai choisie dans ce livre est encore bien pire pour la censure de l’armée.
3/ Tombe faite par les allemands à un « héros français »


Dans un cimetière manifestement peu entretenu, avec en arrière-plan, un village relativement épargné par la guerre et les bombardements, cette tombe attire l’attention.

Il est écrit en allemand « Ein Französicher Held » « Un héros français »

Le commentaire en 2014 est :

« Cette inscription peut être émouvante, en ce qu’elle montre que même entre adversaires, on honore le courage de l’ennemi en lui offrant une sépulture… un geste rare. »

Il est bien évident qu’on ne peut montrer un tel geste chevaleresque de l’ennemi.

Aujourd’hui nous savons que parfois, les soldats des deux camps ont fraternisé.

J’ai évoqué ces moments dans le mot du jour du <21 décembre 2015>

Et j’avais utilisé comme exergue, cette phrase d’Albert Cohen :

«Frères humains et futurs cadavres, ayez pitié les uns des autres. »

<1151>

Mardi 20 novembre 2018

« Du traité de Sèvres en 1920 au Traité de Lausanne en 1923»
De la défaite de l’empire ottoman à la victoire turque grâce à Mustafa Kemal

L’Empire ottoman était l’empire des Turcs.

Wikipedia nous apprend que

« La plus ancienne mention du terme « Türk » qui nous soit parvenue, provient des Göktürks du VIe siècle. Une lettre de l’Empereur de Chine […] l’identifie comme le « grand khan turc » en 585. Les stèles d’Orkhon, dans l’actuelle Mongolie, font usage du terme « Türük » (ancienne forme du pluriel de türk = fort, donc « Les Forts ») pour désigner les ancêtres des peuples turcs. Cette même étymologie a cours en Turquie moderne, où le mot « turc » signifie « fort » ou « puissant ». […]

La quasi-totalité du domaine scientifique pense que les peuples turcs sont originaires d’Asie centrale et de Sibérie (anciennement Turkestan). Une petite minorité, comprenant les idéologistes panturcs, envisagent une origine plus à l’ouest, suivie d’une migration vers l’Asie centrale durant la préhistoire. »

On parle « des » peuples turcs ou peuples « turciques ». Ainsi les Ouïghours de Chine, ou encore les Kirghizes, les Oghouzes qui vivent au Kazakhstan et les Turkmènes, c’est-à-dire des peuples qui habitaient en Union Soviétique sont des peuples turciques.

Les ottomans sont donc une tribu des peuple turcs qui va avoir un grand destin historique.

<Ils entrent en contact avec l’Islam> au 9ème siècle et deviennent à la fin du Xème siècle un élément essentiel de l’Islam parce qu’ils sont très présents dans les armées musulmanes.

Historiquement c’est Osman Ier qui va fonder l’empire ottoman à la fin du XIIIe siècle au nord-ouest de l’Anatolie, dans la commune de Söğüt (actuelle province de Bilecik). L’Anatolie est donc le cœur de l’Empire Ottoman qui va se déployer en Asie et en Europe.

Une carte de 1330, montre la région d’origine des Ottomans et laisse poindre qu’ils vont affronter l’empire des byzantins avec sa capitale Constantinople.


Il faudra un peu de temps mais en 1453, c’est fait ! Mehmet II a conquis Constantinople qui va devenir Istanbul et la nouvelle capitale de l’Empire Ottoman, l’empire byzantin n’existe plus.

Aux XVIe et XVIIe siècles, à son apogée, sous le règne de Soliman le Magnifique, l’Empire ottoman était un empire multinational et multilingue contrôlant une grande partie de l’Europe du Sud-Est, des parties de l’Europe centrale, de l’Asie occidentale, du Caucase, de l’Afrique du Nord et la Corne de l’Afrique.

Son apogée se situe donc à la fin du XVIIème siècle.

Mais les Ottomans subirent de graves défaites militaires à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle.

Et on attribue au tsar Nicolas Ier alors qu’il discutait avec l’ambassadeur britannique Sir G.H. Seymour en 1853 l’expression «  l’homme malade » pour désigner l’empire Ottoman. Cet empire va se rapprocher de l’Allemagne notamment pour l’encadrement de l’armée et va très naturellement être de son côté au début de la grande guerre. C’était d’autant plus naturel que son grand ennemi, la Russie, était dans l’autre camp.

Malgré quelques victoires, la guerre sera un désastre pour l’Empire.

Ce sera aussi un désastre moral, puisque « Les Jeunes-turcs » qui ont pris le pouvoir vont perpétrer notamment le génocide arménien auquel j’ai consacré plusieurs mots du jour comme celui du <24 avril 2015> . Ce massacre de chrétiens soupçonnés d’être des traitres va aussi se réaliser pour des chrétiens assyriens et grecs.

La défaite de l’empire ottoman est acquise par l’armistice de Moudros qui sera signée le 30 octobre 1918.

Mais l’armistice n’est pas la paix. La paix aurait dû être la conséquence du  traité de Sèvres, conclu le 10 août 1920 et qui sera signé par le sultan Mehmed VI. Mais il ne sera jamais ratifié ni appliqué.

Ce traité présentait notamment les conséquences suivantes :

  • Renonciation définitive aux provinces arabes et maghrébines
  • Mais aussi des reculs territoriaux au sein même de l’Anatolie.
  • À l’ouest, la Thrace orientale, sauf Constantinople et ses environs, est donnée à la Grèce.
  • À l’est, une grande Arménie est créé
  • En outre un État kurde devient indépendant.
  • Les détroits sont par ailleurs démilitarisés.

Mais si le sultan règne à Constantinople, un général Mustafa Kemal a pris la tête d’un gouvernement émanant d’une Grande assemblée nationale de Turquie créée à Ankara le 23 avril 1920. Et Mustafa Kemal ne reconnait pas la validité de ce traité qui menace l’intégrité territoriale notamment de l’Anatolie qui est, comme écrit ci-dessus, le cœur de l’empire des turcs. En effet le projet de créer un État Kurde et un grand État arménien impacte directement l’intégrité territoriale de l’Anatolie turque.

Mustafal Kemal avec ses partisans va faire chuter le sultan et reprendre le combat notamment contre les grecs. Les Turcs se soulèvent en masse, s’enrôlent dans l’armée kémaliste et déclenchent la Guerre d’indépendance turque en mai 1919. Au bout de quatre années de conflit, les kémalistes sont victorieux et obtiennent la négociation d’un nouveau traité.

Ce traité sera le traité de Lausanne (24 juillet 1923). Il y aura un autre traité moins connu celui de Kars, conclu en octobre 1921 avec la Russie soviétique.

Wikipedia nous apprend que

« [Le traité de Kars] lui permet de récupérer le territoire de Kars perdu en 1878 par les sultans et de bénéficier de l’armement soviétique dans sa lutte contre les Arméniens, les Grecs et la Triple-Entente. Les traités de Kars et de Lausanne sont en revanche désastreux pour l’Arménie, ainsi partagée à nouveau entre Turquie et Russie, et pour la Grèce. Cette dernière qui, après s’être émancipée de la protection obligatoire que les grandes puissances lui avaient imposée à la suite de la guerre d’indépendance grecque et après avoir été à deux doigts de réaliser sa Grande Idée, perd tous ses acquis et doit, en plus, accueillir un million et demi de réfugiés grecs d’Asie mineure (tandis que plus de 300 000 autres, notamment dans la région du Pont et en Cilicie, doivent se convertir à l’islam et passer à la langue turque pour survivre) : c’est ce que les Grecs appellent la « Grande Catastrophe ». »

Le traité de Lausanne est signé le 24 juillet entre la Turquie d’une part et la France, le royaume d’Italie, le Royaume-Uni, l’empire du Japon, le royaume de Grèce, le royaume de Roumanie, le royaume des Serbes, Croates et Slovènes d’autre part.

Concernant le Moyen Orient, rien ne change. En revanche la Turquie reste maîtresse de l’Anatolie. Aucun territoire n’est cédé à l’Arménie et notamment pas le Mont Ararat, lieu sacré des arméniens reste en Turquie.

Les Kurdes n’auront aucun État. Ils formaient une nation homogène dans l’empire Ottoman. Sa dislocation va distribuer ce peuple entre plusieurs États : La Turquie, L’Irak, la Syrie et l’Iran.

Aujourd’hui encore on entend Erdogan pester contre les Kurdes, les attaquer, les bombarder sans relâche en Syrie, les traiter de terroristes, enfermer les responsables en Turquie.

Toutes ces difficultés d’aujourd’hui sont directement issues de la fin de la guerre 14-18 et de la gestion de la fin de l’empire Ottoman.

Parallèlement, il va y avoir des millions de réfugiés et de déplacés, car Mustafa Kemal bientôt appelé Atatürk va créer un état laïc, mais le plus possible homogène religieusement autour de l’Islam. Il n’y aura pas un autre génocide arménien, mais des mesures qui vont obliger les arméniens à quitter le territoire de la Turquie.

Les échanges de populations obligatoires seront organisés violemment entre la Grèce et la Turquie (1,6 million de Grecs ottomans contre 385 000 musulmans de Grèce ).

Atatürk va en outre souhaiter « rapatrier » des Turcs de Bulgarie, de Roumanie ou du Dodécanèse italien et se débarrasser des populations chrétiennes de Turquie.

Wikipedia précise :

« Près d’un demi-million de Grecs de Turquie sont morts (pour la plupart dans les camps ou en route) et 400 000 musulmans, en majorité Turcs, ont quitté, eux, la Grèce pour la Turquie. L’échange de population était strictement basé sur l’appartenance religieuse. Le traité prévoyait quelques exceptions : Istanbul et les îles de Gökçeada (Imbros) et de Bozcaada (Tenedos), où les minorités grecques (300 000 personnes) étaient autorisées à rester, et la Thrace occidentale, où la minorité musulmane (230 000 personnes) était aussi autorisée à rester. Mais, dans les décennies suivantes, les discriminations et persécutions déterminèrent aussi ces populations à quitter leurs territoires »

Mustafa Kemal fut pour la Turquie, un héros et un sauveur.

De notre point de vue, c’est un homme beaucoup moins recommandable.

Il ne reconnut jamais le génocide arménien, pourtant perpétré par un gouvernement qu’il a combattu. Il a ainsi débuté un déni qui continue aujourd’hui.

Il a, par une politique de terreur, vidée la Turquie du plus grand nombre possible de citoyens chrétiens, pour créer une Turquie musulmane la plus pure possible. Son Etat laïc est une mascarade, il signifie simplement que le gouvernement n’a pas à recevoir d’ordre des autorités religieuses. Il est très facile d’être laïc, dans la Turquie de Mustafa Kemal, à partir du moment où on est musulman.

Enfin sa politique intransigeante a interdit à la nation kurde d’accéder au statut d’État nation au même titre que les autres.

Elle n’a pas acquis sa souveraineté et fait partie des nations qui restent sacrifiées de la grande guerre. Vous pouvez aussi regarder cette <vidéo> sur une chaine Youtube «L’histoire par les cartes» et qui évoque en 8 minutes la fin de l’empire Ottoman.

<1150>

Lundi 19 novembre 2018

«La commission King Crane»
Une commission d’enquête américaine au Moyen-Orient à la fin de la guerre 14-18 et après l’effondrement de l’empire Ottoman

Après avoir évoqué le démantèlement de l’Empire Austro Hongrois, il est normal de parler de celui de l’Empire Ottoman.

C’est encore plus compliqué et je vais le faire en deux articles, celui de demain étant consacré au noyau de l’empire ottoman qui est devenu la Turquie.

A ce stade, je n’ai pas encore donné le lien vers un site que vous connaissez peut-être et qui a été créé par la mission du centenaire : <http://www.centenaire.org/fr>

Sur ce site il existe une page : <1918, un monde en révolutions> qui renvoie vers une série d’émissions qui a été réalisée par France Inter et le journaliste Ali Baddou et surtout le remarquable historien Nicolas Offenstadt, spécialiste, entre autre, de la Grande Guerre. A ce titre, il est membre du comité scientifique des commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale.

Point à souligner, il a participé à la rédaction d’un rapport sur la réintégration des fusillés de ce conflit dans la mémoire collective, qui a notamment conduit à créer des espaces consacrés aux 639 fusillés à l’hôtel des Invalides.

Un livre sur ce sujet a été publié <Nicolas Offenstadt : Les Fusillés de la Grande Guerre> et peut être acheté ou consulté. Il a d’ailleurs écrit d’autres ouvrages sur la Grande Guerre.

La série d’émissions dont je parle comptait 8 épisodes et a été diffusé en juillet août 2018. Il s’agit d’émissions absolument passionnantes qui éclairent ce qui s’est passé après 1918 et ce qui subsiste aujourd’hui de tous ces évènements, drames et massacres car il y eut encore des massacres après 1918.

Les titres des 8 émissions sont les suivants :

  • 1918 en Allemagne : Défaite, Révolutions et République
  • 1918 en Chine : Nationalisme et communisme
  • 1918. La Russie en révolutions : le pain et la paix
  • 1918 en Autriche et en Hongrie : la fin d’un monde
  • Des Slaves du Sud à la Yougoslavie : naissance d’un Etat
  • 1918 en Italie : de la guerre au Fascisme
  • 1918 en Syrie et en Palestine : après la chute de l’Empire Ottoman, le long héritage des mandats
  • 1918. Entre Russie et Turquie : la première République d’Arménie

Ces émissions sont bien sûr toujours écoutables en podcast : Le lien se trouve sur la page <1918, un monde en révolutions> déjà cité.

Tous ces sujets sont particulièrement intéressants et remarquablement traités.

Pour le mot du jour d’aujourd’hui, je me suis largement inspiré de l’avant dernière émission <1918 en Syrie et en Palestine : après la chute de l’Empire Ottoman, le long héritage des mandats>.

Je vais donc parler du moyen orient.

Et pour rester pédagogique, voici une carte de cette région en 1914 que le Monde Diplomatique avait publié dans un article en 1992.


Cette carte montre que l’Empire Ottoman a beaucoup reculé depuis 1800, puisqu’on voit sur la carte qu’elles étaient les limites un siècle avant (en vert).

On voit d’ailleurs qu’il y avait tout une partie de l’Europe, la Grèce et les Balkans qui étaient à cette époque-là sous la domination ottomane. La Grèce a été en grande partie ottomane, dès avant la prise de Constantinople en 1453, de même que les balkans. La guerre d’indépendance grecque s’acheva au début des années 1830. Pour les pays balkaniques ce fut plus tardif, mais ce n’est pas le sujet d’aujourd’hui.

Concernant le Moyen-Orient, il y a encore deux choses à noter :

  • La très grande présence des britanniques à proximité de cette région : en Egypte, au Soudan et à ce qui aujourd’hui s’appelle le Yémen et Oman. Parallèlement la France est absente ou très loin, au Maghreb. Une petite exception depuis 1884, la France est à Djibouti dans la Corne de l’Afrique c’est-à-dire le côté africain du golfe d’Aden. Mais globalement, ce sont les britanniques qui sont là-bas et qui vont faire la guerre, notamment en se servant du nationalisme arabe pour affronter les troupes ottomanes. Et tous ceux qui ont vu le film « Lawrence d’Arabie » de David Lean qui est très proche de la réalité historique comprendront comment cela s’est passé.
  • Le Centre de l’Arabie, le Nedj avec pour capitale Ryad et pour famille régnante la famille des Séoud, ne se trouve pas dans l’empire Ottoman.

Je vais essayer de résumer :

1° Les anglais et notamment grâce à l’officier des services de renseignements militaires britanniques arabophiles Thomas Edward Lawrence vont se servir des arabes pour vaincre les Ottomans. C’est lui qui parvient à gagner la confiance du chérif de La Mecque d’Hussein ibn Ali de la dynastie hachémite et va combattre directement avec les troupes arabes sous le commandement de Fayçal ibn Hussein fils du Chérif de la Mecque. Les arabes souhaitaient se débarrasser des ottomans mais pour qu’is collaborent si étroitement avec les anglais il fallait que ces derniers leur fassent quelques promesses alléchantes. Ils ont donc promis qu’une fois la guerre gagnée, un immense Etat arabe sous la direction de la famille régnante à la Mecque verrait le jour. Il n’est pas certain que le gouvernement britannique n’ait jamais vraiment considéré que ce fût une solution qu’il fallait mettre en place, mais Lawrence d’Arabie y croyait et sa hiérarchie l’a laissé croire. Comme il était le principal interlocuteur des chefs arabes de la Mecque, il a su être particulièrement persuasif à leur égard.

2° Les anglais vont conclure, en mai 1916, avec les français, les accords secrets Sykes-Picot. J’ai développé longuement cet évènement lors du mot du jour du <12 mai 2016>
Dans ces accords, il n’est pas question d’offrir aux Arabes un grand Etat indépendant mais de se partager le moyen orient en zone d’influence. Ce qui sera fait via la procédure des mandats internationaux par lesquels la France exercera un protectorat sur le Liban et la Syrie et les britanniques sur tout le reste et notamment la Palestine, ce dernier point n’était pas prévu au début. La position privilégiée des britanniques évoquées ci-dessus va permettre qu’ils tirent un bien meilleur bénéfice de ces accords que les français. Les arabes se sentiront floués et le colonel Lawrence aussi. Il se retirera de toutes les actions publiques, écrira son célèbre livre les « 7 Piliers de la sagesse » et se tuera dans des circonstances étranges lors d’un accident de moto à l’âge de 46 ans. La péninsule arabique échappa d’ailleurs à la famille hachémite pour revenir après une guerre éclair au souverain de Ryad : Ibn Séoud qui créera le seul Etat du monde dont le nom contient le nom de la famille régnante : l’Arabie Saoudite. J’ai également consacré un mot du jour à «La maison des Saoud» le < 21 Janvier 2015>

3° Et puis «last but not least » comme disent les sujets de la Perfide Albion, qui n’a jamais aussi bien porté son nom que dans ces épisodes de sortie de la grande guerre au moyen orient, le gouvernement britannique a produit « La déclaration Balfour ». Un mot du jour assez détaillé y a été consacré le 17 mars 2015.

Au cœur de cette déclaration on lit :

« Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif »

Par prudence, une petite phrase évoque que : «rien ne sera fait qui puisse porter atteinte ni aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine ».

Si des esprits pervers avaient voulu créer le plus grand désordre dans cette région, il me semble qu’ils n’auraient pas pratiqué autrement que nos « amis » anglais. Les français bien qu’ils aient été largement bernés dans ces affaires moyen orientales par les anglais, n’ont rien fait pour empêcher cette confusion.

C’est à ce stade qu’intervient un épisode que relate Nicolas Offenstadt dans l’émission précitée « la commission King Crane »

Nicolas Offenstadt se penche sur le travail et le devenir de cette commission dans l’émission précitée.

Ce point est aussi développé sur un autre site d’historiens consacrés au Moyen Orient : « Les clés du Moyen-Orient ». C’est la fondatrice de cette publication Anne-Lucie Chaigne-Oudin, docteur en histoire de l’université Paris-IV Sorbonne qui a écrit cet article : « <Commission King-Crane >.:

Les américains et le Président Wilson ont :

« l’idée d’envoyer une commission dans les provinces arabes de l’ancien Empire ottoman […] afin d’enquêter sur place sur les volontés des populations. Le président Wilson souhaite que cette commission composée d’Américains, de Britanniques, de Français et d’Italiens enquête sur l’opinion des populations concernant leur avenir, dans tous les territoires liés par les accords Sykes-Picot.

Mais en dépit des souhaits de Wilson, la commission est finalement constituée uniquement par des Américains, issus des milieux missionnaires protestants. »

Les anglais et les français ne veulent évidemment pas participer à cette enquête qui pourrait être déstabilisante pour ceux qui avaient pris des décisions en chambre, entre diplomates et représentant des puissances coloniales.

« Présidée par le docteur Henri King, auteur d’ouvrages de théologie et de philosophie et par Charles Crane, industriel de Chicago, tous deux membres de la Conférence de la paix, la commission débute son enquête en mai 1919 et se rend dans la zone d’occupation britannique en Palestine (Jaffa, Jérusalem, Caza de Ramleh et de Lydda, région d’Hébron), dans la zone d’occupation arabe en Syrie (Damas, Déraa, Baalbeck, Homs, Hama), et dans la zone d’occupation française au Liban jusqu’à Alexandrette (Beyrouth, Djbail, Batroum, Bkerké, Saïda, Tyr, Ainab, Baadba, Zahlé, Tripoli, Alexandrette, Lattaquié) et en Cilicie, la Mésopotamie n’étant finalement pas incluse. Globalement, l’enquête met en évidence la volonté, dans les milieux musulmans de Syrie, du Liban et de Palestine, de l’unité arabe et de l’indépendance, et dans les milieux maronites et grecs-catholiques, de la présence française et de la création d’un Liban indépendant.

La commission sort son rapport à l’automne 1919.

Mais ses recommandations ne sont pas prises en compte, car dans le même temps, Wilson doit faire face à d’autres décisions et à un état de santé préoccupant. En outre, le sénat américain rejette le traité de Versailles et les responsables américains se retirent de la conférence de la paix.

Le rapport de la commission King-Crane n’est connu qu’en décembre 1922 et n’a aucune influence car les mandats ont déjà été attribués à la France sur la Syrie et le Liban et à la Grande-Bretagne sur la Palestine et l’Irak. »

En résumé et sous l’influence du Président Wilson, cette commission poursuit l’idée saugrenue d’interroger la population du Moyen-orient, cherche à connaître son avis sur les évolutions à venir et surtout vient enquêter sur place pour comprendre ce qui se passait et ce qui risquait de se passer.

Constatons qu’en face, les puissances coloniales Grande Bretagne et France n’ont interrogé personne, ont décidé selon leur bon vouloir, leurs intérêts. Elles ont décidé des frontières, des gouvernants et de la déstabilisation de la Palestine en encourageant une arrivée massive d’une population juive venant pour l’essentiel d’Europe.

Lors du démantèlement de l’empire austro hongrois, les alliés ont donné les clés du pouvoir des nouveaux États à des nationaux et surtout ont accepté que ces Etats soient souverains.

Rien de tel au Moyen-Orient.

Cette commission remet en cause le partage prévu par Sykes-Picot, préconise un grand Etat arabe et une limitation de l’émigration juive.

On ne sait pas, dit Nicolas Offenstadt, si les évènements se seraient déroulés très différemment et que la situation chaotique du Moyen-Orient d’aujourd’hui aurait pu être évitée si on avait poursuivi les réflexions de la commission King Crane.

Le fait que les Etats-Unis se soient retirés des instances internationales par le refus du Sénat américain de ratifier le Traité de Versailles rendait, en toute hypothèse, difficile de donner une suite à cette démarche. Les seuls maîtres du terrain restant les britanniques et les français.

En tout cas en 1920, la carte du Moyen Orient ressemble à cela :


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Vendredi 16 novembre 2018

« La dislocation de l’Autriche-Hongrie »
Une des conséquences majeures de la défaite des empires centraux.

La planète comptait 53 États indépendants et souverains en 1914. En 1932, elle en rassemblait 77.

Par comparaison l’ONU compte, aujourd’hui, 193 États membres.

Mais revenons aux conséquences de la première guerre mondiale dont la partie la plus visible fut le démantèlement des Empires ottomans et Austro-Hongrois.

L’empire d’Autriche Hongrie représentait un immense territoire au milieu de l’Europe.

Sur la carte de 1914 que nous voyons ici, on constate qu’il avait un empire encore plus grand comme voisin, l’Empire de Russie. Le pouvoir tsariste va s’effondrer, Lénine va rapidement faire la paix avec les puissances centrales et abandonner ses alliés français et anglais.

Nous savons que les relations franco-anglaises ont toujours été conflictuelles. Le plus souvent ces deux Etats étaient ennemis. En tout cas, la Grande Bretagne a toujours été dans des coalitions contre la France, tant que la France constituait la puissance militaire continentale la plus forte.

Mais la guerre de 1870 et la création du 2ème empire, du deuxième Reich en langage tudesque a complétement changé la donne. La puissance continentale principale devenait l’empire allemand. Et ce que jamais la France n’est parvenu à faire, la puissance industrielle allemande a concurrencé puis dépassé celle du Royaume Uni. Insupportable pour cette dernière et elle fit donc alliance avec la France bien que cette dernière était une concurrente du point de vue de l’empire colonial. Mais moins forte que la perfide Albion, ce qui convenait à cette dernière. Mais ce passé explique que l’entente franco anglaise était pleine d’arrière-pensées.

Le véritable allié de la France était l’Empire Russe.

La guerre, la révolution bolchevique ont conduit à ce que la France qui était entrée dans la guerre avec l’alliance russe, en est sortie avec l’alliance américaine.

Le corps expéditionnaire d’Orient qui est illustré par le film « Capitaine Conan » sera d’ailleurs en partie engagé dans la guerre civile russe contre les bolcheviques et du côté des « blancs ».

Nous en sommes encore là. Il y chez certain politiques la nostalgie de la vieille alliance avec la Russie, mais pour l’instant et malgré l’histrion Trump, notre allié reste les Etats-Unis. Ceci remonte à 14-18.

L’empire russe à la sortie de la guerre va devenir l’Union Soviétique et ne perdra pratiquement aucun territoire. La seconde guerre mondiale renforcera sa puissance et lui permettra de soumettre des Etats vassaux dans une organisation entièrement dominée par elle : le Pacte de Varsovie.

Si la Russie se transforme en Union Soviétique militairement plus fort que la Russie, ce n’est pas le cas de l’Autriche-Hongrie.

J’avais consacré le mot du jour du 24/06/2014 à «La Cacanie» dont parlait Robert Musil dans son roman « L’homme sans qualités » pour désigner l’empire austro-hongrois avant la première guerre mondiale. Car cet empire avait pour nom précis L’empire d’Autriche et Royaume de Hongrie ce qui donnait en allemand : Kaiserliche und Königliche Österreichisch-Ungarischen, c’est-à-dire Kaiser Empereur et König Roi d’où KK et donc Cacanie

La Cacanie était un empire qui est le contraire d’un État nation.

L’État nation peut comprendre des minorités mais pour l’essentiel est constitué d’un peuple national qui s’approprie l’État ou dit autrement obtient sa souveraineté par l’État.

L’Allemagne était un État nation en 1914.

Quand on regarde une carte de l’Autriche Hongrie, on constate que l’Empire est composé,d’une multitude de nations.

Et cette carte est particulièrement intéressante pour l’Européen d’aujourd’hui.

Il est question des « Croates » aujourd’hui il existe un État Croate, même que ce fut l’adversaire de la France en finale de la coupe du monde de football. Mais la Croatie ne date pas de 1918, il fallut une autre guerre pour que cet État se crée en 1991..

Alors, s’il n’existe pas de Ruthènie, mais aujourd’hui il existe la Slovaquie, la Slovénie, la Tchéquie et même quelques autres..

Nous avons parlé, hier, de la création de la Pologne qui a repris son territoire en amputant la Russie et l’Allemagne, mais aussi l’Autriche Hongrie qui occupait un territoire autour de Cracovie.

En principal cependant le démantèlement de l’Empire austro-hongrois consista dans la création de 4 États :

  • L’Autriche, le cœur de l’empire et sa capitale, Vienne, désormais disproportionnée, se resserre dans un tout petit État qui est devenu une République. Les dirigeants souhaitaient fusionner avec l’Allemagne, les anglo-saxons trouvaient l’idée acceptable, mais pas la France qui a opposé un veto à cette perspective;
  • La Hongrie, qui était le royaume à l’intérieur de la Cacanie et disposait de ses propres chambres législatives. Elle aussi rétrécit de manière considérable : perte des deux tiers de son territoire et de près des deux tiers de sa population (qui passait brusquement de 20 à 7,6 millions d’âmes). Les Hongrois garde la nostalgie de ce qu’ils appellent la « Grande Hongrie» qui fit aussi l’objet d’un mot du jour.
  • La Tchécoslovaquie qui regroupait les nations tchèques et slovaques
  • La Yougoslavie qui regroupait les nations serbes, croates, bosniaques, slovènes.

La Tchécoslovaquie est sortie du traité de Saint-Germain-en-Laye outre le Tchèques et les Slovaques, ce nouvel État inclut aussi des minorités allemandes, ruthènes, hongroises, polonaises. La minorité allemande des sudètes constitua le prétexte pour Hitler d’occuper d’abord le territoire des sudètes après le sombre épisode des accords de Münich, puis tout le territoire tchécoslovaque. Hitler qui était autrichien, considérait l’annexion de ce jeune Etat comme un juste retour dans l’Empire Allemand qui avait fusionné avec l’Autriche.

Après la seconde guerre mondiale, la Tchécoslovaquie retrouva son indépendance, indépendance limitée par son appartenance au bloc soviétique. Mais quand le communisme s’effondra à l’est, les nations qui n’avaient pu devenir État-nation en 1918 prirent leur revanche et la Tchécoslovaquie donna naissance à la Slovaquie et la République Tchèque le 31 décembre 1992 à minuit. Cette séparation se passa dans le calme et la paix.

Tel ne fut pas le cas de la dislocation de la Yougoslavie.

Mais avant la dislocation il a fallu la créer. La Yougoslavie fut créée le 1er décembre 1918 sous le nom de Royaume des Serbes, Croates et Slovènes.

Le nom Yougoslavie signifiant pays des Slaves du Sud.

En réalité la création de la Yougoslavie est la récompense accordée à la Serbie qui était du côté des alliés et notamment l’allié de la France. Rappelons que c’est la déclaration de guerre de l’Autriche-Hongrie contre la Serbie qui de manière factuelle entraîna toutes les autres déclarations de guerre dans les jours qui ont suivi et qui a ouvert la première guerre mondiale.

Cette déclaration de guerre qui avait pour prétexte le fait que la Serbie refusa, comme tout état souverain qui se respecte, de laisser entrer des policiers autrichiens sur son territoire pour poursuivre le groupe qui aida le bosniaque Gavrilo Princip à assassiner l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche le 28 juin 1914 à Sarajevo.

On constate donc que le territoire de la future Yougoslavie fut au cœur de ces évènements qui déclenchèrent la grande guerre.

Mais au sein de la Yougoslavie, la rivalité entre nations fut toujours vive pour finalement déboucher sur la terrible guerre de Yougoslavie.

Wikipedia précise qu’

« Immédiatement, des désaccords se manifestent à propos des termes de l’union proposée avec la Serbie. Au projet fédéraliste d’inspiration germanique, défendu surtout par les Slovènes et les Croates, s’oppose le projet jacobin et centralisateur d’inspiration française, défendu surtout par les Serbes. Svetozar Pribićević, un Serbe de Croatie, président de la coalition croato-serbe et vice-président de l’État, souhaite une union immédiate et sans condition. D’autres, en faveur d’une fédération yougoslave, étaient plus hésitants, craignant que la Serbie n’annexe simplement les territoires sud-slaves de l’ex-Autriche-Hongrie. »

Ce paragraphe nous apprend deux points importants, le premier est la désunion des nations de la Yougoslavie et le second est que les Croates furent toujours soutenus par les allemands et les Serbes par la France.

L’entourage du Président Macron a complément oublié ce point, ah les jeunes qui ne connaissent pas l’Histoire !, en ne donnant pas la juste place au Président de la Serbie lors de la cérémonie de l’Arc de Triomphe le 11 novembre 2018.

Le président serbe fut relégué sur une tribune annexe, alors que sur la tribune principale se trouvait le premier ministre israélien, alors qu’Israël n’existait pas en 1918 et Erdogan le président de la Turquie ennemie.

Mais cette désunion fut aussi sensible et contre-productive lors du déclenchement de la guerre civile en Yougoslavie dans les années 1990, car les allemands et les français plutôt que d’œuvrer pour la paix et la réconciliation avaient retrouvé leurs pulsions anciennes : la première aidant la Croatie et l’autre allant soutenir la Serbie. Après les horreurs de cette guerre civile, l’Allemagne et France retrouvèrent la raison et eurent une position plus positive. Mais comme toujours, depuis 14-18, c’est à nouveau l’intervention de l’Allié américain qui mit fin à cette guerre.

Pour finir ce mot du jour écrit un peu rapidement, mais qui laisse percevoir combien cette Histoire reste prégnante dans l’Europe d’aujourd’hui, voici la carte de l’Europe après 14-18 et les guerres qui ont suivi immédiatement. Cette carte qui changera encore beaucoup après l’effondrement du bloc soviétique.


<1148>

Jeudi 15 novembre 2018

« La Pologne fête les 100 ans de sa renaissance »
Une des conséquences de la première guerre mondiale

Je dois avouer que je ne connais rien de la Pologne qui est pourtant le pays de ma mère.

Il faut savoir que dans les conséquences de la guerre 14-18, il y a aussi la renaissance de l’État de Pologne.

Le sentiment national est très fort dans le cœur des polonais, mais en 1914 ils n’avaient pas d’État.

Le dimanche 11 novembre pendant que le Président Macron présidait les cérémonies du centenaire de l’armistice, entouré de nombreux chef d’Etat et de gouvernement, à Varsovie une foule de 200 000 polonais fêtait les 100 ans de l’indépendance de la Pologne dans une grande marche patriotique et une forêt de drapeau. <J’ai trouvé cette vidéo d’Euronews> qui l’évoquait en soulignant qu’aucun représentant important des Etats de l’Union européenne n’était venu se joindre au peuple polonais pour fêter ce grand jour pour eux. Il est vrai que le gouvernement polonais a pris des décisions concernant le Droit et l’Histoire qui l’ont mis sinon au ban de l’Union du moins rendu peu fréquentable.

L’image qui illustre le mot du jour a été publiée dans un article, sur ce sujet, du journal <La République des Pyrénées>

La Pologne et les polonais ont connu, au long des siècles, un grand problème : leurs voisins.

Le territoire des polonais est pris en étau, comme entre un marteau et une enclume :

  • A l’Ouest, il y a l’Allemagne, avant 1870 la Prusse
  • A l’Est, il y a la Russie,

Ces deux immenses puissances avaient pris l’habitude de se partager ce territoire. Et nous savons qu’elles le referons, une dernière fois en 1939, du temps de Staline et de Hitler par le pacte que signerons Von Ribbentrop et Molotov.

Quand l’Allemagne envahira la Pologne ce sera le déclenchement de la seconde guerre mondiale. Parallèlement l’Union Soviétique attaquera à l’est.

En 1914, un troisième empire, l’Autriche-Hongrie, participait à la partition qui datait de 1795.

Pourtant, les historiens font de la Pologne un des plus anciens pays d’Europe et date sa fondation de l’an 966, date à laquelle on fixe la christianisation de la Pologne. Wikipedia nous apprend que cette christianisation est l’œuvre de Mieszko Ier, duc des Polanes, et c’est son fils Boleslas Ier le Vaillant qui deviendra le premier roi de Pologne, sacré en 1025.

J’ai trouvé un site français spécialisé pour les pays de l’est de l’Europe, Il s’appelle : <Visegradpost>. Ce site écrit :

« Le 11 novembre est un jour de fête et de commémorations en Pologne.

Depuis plusieurs semaines déjà, les drapeaux blancs et rouges flottent fièrement pour célébrer la liberté si chère au peuple polonais, et dont ce dernier a longtemps été privé. En 1795, la jadis puissante Pologne a totalement disparu de la carte de l’Europe au profit de ses voisins. De 1795 à 1918, l’Empire russe, la Prusse et l’Autriche se partageaient l’entièreté du territoire polonais.

Durant cette longue période de 123 ans, le pays fait l’objet d’une importante campagne de dépolonisation.

En plus de l’occupation du territoire, les envahisseurs russes et allemands ont également mené une politique visant à annihiler la « polonité ». Le simple usage du polonais dans les territoires occupés était sévèrement puni dans ce contexte de germanisation (à l’Ouest) et de russification (à l’Est). Ceci explique en partie l’attachement des Polonais à leur identité (nationale, culturelle, religieuse,…). Ce n’est qu’au moment de la signature de l’Armistice du 11 novembre 1918 que la Pologne est réapparue sur la carte du monde.

Il faut garder à l’esprit que la Pologne demeure l’un des plus anciens pays d’Europe. La fondation de l’État polonais date de l’an 966. Au cours du XVIIe siècle, la Pologne représentait une des plus grandes puissances européennes avec un territoire s’étendant sur une superficie (largement) supérieure à celle de la France actuelle (Royaume de Pologne-Lituanie, 815 000 km2). »

Cet article qui parle d’une disparition totale de la Pologne en 1795, néglige un petit épisode du à Napoléon Ier qui créa Le duché de Varsovie en 1807, sur des territoires partiellement polonais pris au royaume de Prusse lors du traité de Tilsit. Le roi de Saxe Frédéric-Auguste Ier, allié de Napoléon, devient aussi duc de Varsovie. En 1809, le duché reçoit des territoires repris à l’Empire d’Autriche. Il prend fin dès 1813, étant occupé par l’armée russe à la suite du désastre de la retraite de Russie.

L’époque la plus glorieuse ou du moins la plus puissante de la Pologne se situe au XV et XVI siècle quand elle s’allie avec la Lituanie pour donner « La République des deux Nations ». C’est pendant cette période que la Pologne renforcée de la Lituanie a pu mener plusieurs invasions contre la Russie, alors affaiblie par une période de troubles internes. Ses troupes parvinrent même à occuper Moscou du 27 septembre 1610 au 4 novembre 1612.

L’amoureux d’Opéra que je suis, se rappelle que dans le chef d’œuvre de Moussorgski « Boris Godounov » les troupes polonaises envahissent le plateau à la fin de l’Opéra. Ce n’est pas tout à fait exact, les troubles internes dont il était question dans le paragraphe précédent concernent cette période qui suit la mort d’Ivan le Terrible et la vacance du pouvoir en raison de la mort de sa lignée. C’est bien Boris Godounov qui était un proche du Tsar qui va prendre le trône. Mais il mourra subitement, le 13 avril 1605 à Moscou donc avant l’occupation de Moscou par les polonais en 1610.

Cela n’arrivera plus et l’expansion de l’Empire Russe au XVIIIème siècle prendra le chemin inverse et grignotera peu à peu le territoire polonais.

Les russes ne sont pas les seuls à envahir la Pologne, il y a aussi les suédois, les prussiens et aussi les turques.

L’Histoire retiendra les « Les trois partages successifs de la Pologne » qui auront lieu en 1772, 1793 et 1795.


Wikipedia nous apprend :

« La première partition de la Pologne, en 1772, conduit à un sursaut civique. Ce sursaut mène en 1791 à la proclamation de la Constitution polonaise du 3 mai 1791, nettement moins « révolutionnaire » que celle de la France, mais, néanmoins perçue comme trop dangereuse pour ses voisins, d’où le deuxième partage, qui provoque une révolte menée par un héros de la guerre d’indépendance américaine, Tadeusz Kościuszko. Cette révolte sert de prétexte au troisième partage, quand le royaume de Pologne est rayé de la carte. »

Nous savons qu’il y a aura cependant pendant 6 ans l’existence du duché de Varsovie.

Mais pendant tout ce temps, le peuple polonais gardera sa fibre nationaliste. Les musiciens joueront un grand rôle : Chopin en raison de célébrité et dont la musique évoquera toujours sa Pologne natale qui n’existait plus en tant qu’Etat, il écrira notamment ses célèbres <Polonaises> et c’est un autre pianiste et compositeur Ignace Paderewski (1860-1941) qui jouera un rôle essentiel dans la renaissance de l’Etat polonais, ce sera d’ailleurs lui qui signera le Traité de Versailles au nom de la Pologne. Il aura surtout un rôle éminent auprès du Président américain Woodrow Wilson.

C’est ainsi que le président américain, dans son discours du 8 janvier 1918, prononcé devant le Congrès, inclut l’indépendance de la Pologne parmi ses Quatorze Points :

« Un État polonais indépendant devra être constitué, qui inclura les territoires habités de populations indiscutablement polonaises, [État] auquel devra être assuré un accès libre et sûr à la mer, et dont l’indépendance politique et économique et l’intégrité territoriale devraient être garanties par engagement international. »

La création de l’Etat polonais ne sera pas une partie facile, l’Allemagne est hors d’état de nuire, mais la Russie soviétique dans sa crise révolutionnaire s’attaque à la Pologne lors de la guerre russo-polonaise (février 1919 – mars 1921) car les frontières entre les deux États naissants, la Russie soviétique et la Deuxième République de Pologne n’avaient pas été clairement définies par le traité de Versailles. A la fin de la guerre le traité de 1921 se traduit pour la Pologne par des concessions territoriales au regard de la situation frontalière en avril 1920.


Et après le nouveau dépeçage de la Pologne entre l’Allemagne de Hitler et la Russie de Staline, les Polonais retrouveront un État en 1945, mais si peu indépendant car sous la coupe de l’Union Soviétique par l’intermédiaire du Parti Communiste qui s’appelait en Pologne le POUP : Parti ouvrier unifié polonais

On peut comprendre que les polonais continuent après cette longue histoire à se méfier des russes et peut être aussi des allemands.

La carte de la Pologne est aujourd’hui encore significativement différente de celle de 1921. Ainsi le Dantzig allemande est devenu Gdansk et la ville polonaise de Lwow est devenu ukrainienne sous le nom de L’viv. Varsovie s’est rapprochée de la frontière de l’Est et Poznan s’est éloignée de la frontière de l’Ouest. Bref, la Pologne a gagné sur l’Allemagne et a perdu sur l’Union Soviétique.

Les Européens exigeront comme condition de leur accord à la Réunification de l’Allemagne que cette dernière reconnaisse officiellement, en 1990, le tracé de la frontière polono-allemande appelé ligne Oder-Neisse


Si vous voulez en connaître davantage sur ce sujet pour pourrez lire sur le site du journal « La Croix » un entretien avec un historien américain : Timothy Snyder, qui parle de la complexité de cette nation jusqu’à aujourd’hui et aussi de ses parts d’ombre : <L’histoire de la Pologne, de la mort d’une civilisation à la naissance d’un État-nation>

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Mercredi 14 novembre 2018

« Ne doutez jamais toutes les deux de mon honneur et de mon courage »
Dernière lettre d’un soldat français en 1917 à son épouse et à sa fille

Dans la suite du mot du jour d’hier, dans lequel je m’interrogeais sur le vrai apport du haut commandement français dans la victoire finale, je voudrais partager aujourd’hui un témoignage.

Ce témoignage est une lettre d’adieu à l’amour de sa vie d’un soldat qui va être fusillé pour l’exemple. Il faut savoir se détacher des concepts et du refuge rassurant des idées pour redescendre à hauteur d’homme pour saisir la vérité du vécu.

Quelquefois les faits et le témoignage sont si forts qu’ils sont leçon de vie et d’Histoire.

«Le 30 mai 1917

Léonie chérie

J’ai confié cette dernière lettre à des mains amies en espérant qu’elle t’arrive un jour afin que tu saches la vérité et parce que je veux aujourd’hui témoigner de l’horreur de cette guerre.

Quand nous sommes arrivés ici, la plaine était magnifique.

Aujourd’hui, les rives de l’Aisne ressemblent au pays de la mort. La terre est bouleversée, brûlée. Le paysage n’est plus que champ de ruines. Nous sommes dans les tranchées de première ligne.

En plus des balles, des bombes, des barbelés, c’est la guerre des mines avec la perspective de sauter à tout moment. Nous sommes sales, nos frusques sont en lambeaux. Nous pataugeons dans la boue, une boue de glaise, épaisse, collante dont il est impossible de se débarrasser. Les tranchées s’écroulent sous les obus et mettent à jour des corps, des ossements et des crânes, l’odeur est pestilentielle.

Tout manque : l’eau, les latrines, la soupe. Nous sommes mal ravitaillés, la galetouse est bien vide !

Un seul repas de nuit et qui arrive froid à cause de la longueur des boyaux à parcourir.

Nous n’avons même plus de sèches pour nous réconforter parfois encore un peu de jus et une rasade de casse-pattes pour nous réchauffer.

Nous partons au combat l’épingle à chapeau au fusil. Il est difficile de se mouvoir, coiffés d’un casque en tôle d’acier lourd et incommode mais qui protège des ricochets et encombrés de tout l’attirail contre les gaz asphyxiants. Nous avons participé à des offensives à outrance qui ont toutes échoué sur des montagnes de cadavres.

Ces incessants combats nous ont laissé exténués et désespérés. Les malheureux estropiés que le monde va regarder d’un air dédaigneux à leur retour, auront-ils seulement droit à la petite croix de guerre pour les dédommager d’un bras, d’une jambe en moins ?

Cette guerre nous apparaît à tous comme une infâme et inutile boucherie.

Le 16 avril, le général Nivelle a lancé une nouvelle attaque au Chemin des Dames.

Ce fut un échec, un désastre ! Partout des morts !

Lorsque j’avançais les sentiments n’existaient plus, la peur, l’amour, plus rien n’avait de sens. Il importait juste d’aller de l’avant, de courir, de tirer et partout les soldats tombaient en hurlant de douleur. Les pentes d’accès boisées, étaient rudes.

Perdu dans le brouillard, le fusil à l’épaule j’errais, la sueur dégoulinant dans mon dos. Le champ de bataille me donnait la nausée. Un vrai charnier s’étendait à mes pieds. J’ai descendu la butte en enjambant les corps désarticulés, une haine terrible s’emparant de moi.

Cet assaut a semé le trouble chez tous les poilus et forcé notre désillusion.

Depuis, on ne supporte plus les sacrifices inutiles, les mensonges de l’état-major. Tous les combattants désespèrent de l’existence, beaucoup ont déserté et personne ne veut plus marcher. Des tracts circulent pour nous inciter à déposer les armes. La semaine dernière, le régiment entier n’a pas voulu sortir une nouvelle fois de la tranchée, nous avons refusé de continuer à attaquer mais pas de défendre.

Alors, nos officiers ont été chargés de nous juger. J’ai été condamné à passer en conseil de guerre exceptionnel, sans aucun recours possible.

La sentence est tombée : je vais être fusillé pour l’exemple, demain, avec six de mes camarades, pour refus d’obtempérer. En nous exécutant, nos supérieurs ont pour objectif d’aider les combattants à retrouver le goût de l’obéissance, je ne crois pas qu’ils y parviendront.

Comprendras-tu Léonie chérie que je ne suis pas coupable mais victime d’une justice expéditive ?

Je vais finir dans la fosse commune des morts honteux, oubliés de l’histoire.

Je ne mourrai pas au front mais les yeux bandés, à l’aube, agenouillé devant le peloton d’exécution. Je regrette tant ma Léonie la douleur et la honte que ma triste fin va t’infliger.

C’est si difficile de savoir que je ne te reverrai plus et que ma fille grandira sans moi.

Concevoir cette enfant avant mon départ au combat était une si douce et si jolie folie mais aujourd’hui, vous laisser seules toutes les deux me brise le cœur. Je vous demande pardon mes anges de vous abandonner.

Promets-moi mon amour de taire à ma petite Jeanne les circonstances exactes de ma disparition. Dis-lui que son père est tombé en héros sur le champ de bataille, parle-lui de la bravoure et la vaillance des soldats et si un jour, la mémoire des poilus fusillés pour l’exemple est réhabilitée, mais je n’y crois guère, alors seulement, et si tu le juges nécessaire, montre-lui cette lettre.

Ne doutez jamais toutes les deux de mon honneur et de mon courage car la France nous a trahi et la France va nous sacrifier.

Promets-moi aussi ma douce Léonie, lorsque le temps aura lissé ta douleur, de ne pas renoncer à être heureuse, de continuer à sourire à la vie, ma mort sera ainsi moins cruelle.

Je vous souhaite à toutes les deux, mes petites femmes, tout le bonheur que vous méritez et que je ne pourrai pas vous donner.

Je vous embrasse, le cœur au bord des larmes. Vos merveilleux visages, gravés dans ma mémoire, seront mon dernier réconfort avant la fin.

Eugène ton mari qui t’aime tant.»

Je ne peux exclure le fait que parmi les soldats fusillés, il y en eut qui ont fauté et qui n’ont pas su faire face à leur devoir.

Mais j’ai l’intuition qu’un grand nombre était comme cet Eugène qui acceptait de se battre, de défendre sa ligne et sa patrie mais pas de se lancer à l’attaque sans autre raison que se sacrifier sur l’autel de l’inutile. Quelquefois l’art sait montrer ce que les paroles sont incapables de décrire. Stanley Kubrick a réalisé ce film remarquable, si longtemps interdit en France : «Les Sentiers de la gloire». <Cet extrait du film montre un tel épisode d’attaque insensée >.

Mais pourquoi n’a-t-on pas, au minimum, jugé et condamné Nivelle ?

J’ai trouvé ce témoignage parmi d’autres sur le site du centenaire de 14-18 du pays du haut limousin.

Vous trouverez la page sur laquelle se trouve cette lettre derrière ce lien : https://centenaire1418hautlimousin.jimdo.com/lettres-des-poilus/lettres-de-poilus-et-des-familles/

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Mardi 13 novembre 2018

«Les puissances centrales perdent la guerre parce que le temps joue contre elle »
Arndt Weinrich, chercheur à l’Institut historique allemand, spécialiste de la Première Guerre mondiale

Pourquoi l’Allemagne et les Puissances Centrales ont-elles perdu la guerre 14-18 ?

Les allemands répondent : « parce qu’on a poignardé l’armée allemande dans le dos ». D’abord le gouvernement civil qui n’a pas assez soutenu l’armée, puis les communistes qui ont commencé à faire la révolution dans tous le pays et ont affaibli la nation. Bientôt d’autres viendront et diront que c’est la faute des juifs.

Les tenants de cette thèse présentent un argument factuel, l’Armée allemande était toujours sur le territoire français et belge, chez l’ennemi donc. Elle n’était donc pas vaincue.

Un dessin vaut mieux qu’un long discours, et si on regarde la carte du front au 11 novembre 1918, on voit que c’est exact. En 1918, Metz était en Allemagne mais le front ne l’avait pas encore atteint. Quand on regarde les autres villes sur le front Mons, Maubeuge, Mézières … pas de ville allemande.

Dès leur retour à Berlin, on leur dira : « Vous n’avez pas été vaincu ». Vous constaterez aussi qu’en face du Maréchal Foch, l’autorité allemande n’a pas envoyé un de ses généraux mais un civil : Matthias Erzberger.

Les français répondent autre chose. La France a gagné la guerre grâce à ses généraux. Le Maréchal Foch a gagné la guerre, voici ce qu’on lit encore dans les livres d’histoire et puis on associe d’autres généraux et maréchaux à cette célébration.

Mélenchon qui, une fois de plus aurait mieux fait de se taire, a twitté : « Le maréchal Joffre est le vainqueur militaire de la guerre de 14-18. »

Le maréchal Joffre qui était partisan de « l’offensive à outrance » qui a couté tellement de vies de soldats sans faire avancer pour autant les lignes ou de manière si dérisoire.


« Attaquons comme la lune »

Philippe Meyer dans son émission de ce dimanche attribua ce mot contre l’attaque à outrance et contre Joffre à Lyautey. Mais il se trompait, je sais depuis que ce mot était en réalité du général Lanrezac qui fut (limogé dès le 3 septembre 1914) par Joffre lui-même.

Les généraux français ont peut-être pu parfois décider d’une bonne stratégie ponctuelle, ils ont surtout, comme les généraux allemands d’ailleurs, été de grands pourvoyeurs d’assauts inutiles et meurtriers.

Je ne pense pas qu’ils méritent la gloire que l’on a voulu leur donner.

Et pour essayer de comprendre pourquoi l’Allemagne a perdu, je vous propose de lire l’analyse de cet historien d’origine allemande mais qui travaille en France : Arndt Weinrich. L’article dont je donne des extraits est encore une fois extrait de cette remarquable revue historique : « L’Histoire » et le titre de l’article est : « Pourquoi les puissances centrales ont perdu »

Il faut rappeler pour bien comprendre le texte qui suit que les « Alliés » ou l’«Entente » représentent la France, la Grande Bretagne, la Russie etc alors que l’Allemagne, l’Autriche Hongrie et l’Empire Ottoman sont appelés « Les puissances centrales ».

« A bien des égards, la question de savoir pourquoi les Puissances centrales ont perdu doit être inversée, pour s’interroger sur pourquoi elles ont réussi à tenir si longtemps ?.

Un rapide survol sur quelques chiffres clés permet de comprendre à quel point l’Allemagne, et cela est encore plus vrai pour son allié le plus proche, l’Autriche –Hongrie, était particulièrement mal inspirée de poursuivre une politique d’escalade en juillet 1914 : l’éclatement de la guerre met aux prises 118 millions d’Allemands et d’Autrichiens-Hongrois avec plus de 260 millions de Français, Russes, Britanniques et Serbes.

Un rapport de force démographique qui ne tient même pas compte des empires infiniment plus importants du côté de l’Entente (400 millions). Cela se traduit sur le plan militaire, par une nette supériorité numérique : ainsi, au début de la guerre, les puissances centrales mobilisent 6,3 millions de soldats contre quelques 9 millions du côté Allié. Sur toute la durée du conflit, et en tenant compte des différents pays venant renforcer les deux camps, 26 millions de mobilisés des puissances centrales se sont trouvés en face de presque 47 millions de mobilisés Alliés.

Sur le plan économique, ô combien important dans une guerre industrielle comme la Grande guerre, la situation est également très favorable à l’Entente : l’Allemagne avait beau être une puissance industrielle et technologique de tout premier plan, le PIB de l’Entente, était déjà en 1914, supérieur de 60 % à celui des puissances centrales. En 1917, avec l’entrée en guerre des États-Unis, première puissance économique mondiale, la situation devint rapidement intenable pour ces dernières.

Le rapport des forces économiques paraît encore plus déséquilibré si l’on tient compte du fait que l’économie allemande était très intégrée dans le commerce global et dépendait des importations de matières premières, importation compromise avec le blocus mis en place par la Royal Navy dès 1914, mais aussi parce que l’Allemagne, et l’on tend aujourd’hui à négliger cet aspect, faisait la guerre à ses principaux fournisseurs !

Avant 1914, l’état-major allemand avait évidemment conscience de cette infériorité structurelle, mais, au lieu d’en tirer la conclusion qu’il fallait éviter la guerre à tout prix, il en va à considérer que celle-ci pouvait être gagnée à condition qu’elle soit courte, c’est-à-dire si l’on arrivait à arracher, en frappant le plus dur et le plus rapidement possible, une victoire décisive.

Le plan Schlieffen, avec lequel l’Allemagne attaqua en août 1914 en lançant très vite l’offensive sur la France à travers le Luxembourg et la Belgique, est l’illustration la plus parlante de cet état d’esprit. […]

On comprend le désarroi du chef d’état-major allemand Helmuth von Moltke après la bataille de la Marne, en septembre 1914 qui permet aux Français d’arrêter l’avancée allemande. […]

Évidemment tout n’était pas perdu pour les puissances centrales ; après tout, la guerre n’est pas un exercice d’arithmétique où il suffirait de compter les effectifs, le potentiel démographique et économique pour déterminer le vainqueur. Reste que, à partir de ce moment-là, le temps de cessa de jouer en faveur des Alliés. […]

D’où la tentation de prendre des risques pour en finir à tout prix : c’est sur cette toile de fond qu’il faut comprendre la décision allemande de déclarer la guerre sous-marine à outrance en février 1917, décision qui s’est révélée non seulement inefficace pour arracher la victoire, mais qui a tout au contraire contribué à rendre la situation désespérée en entraînant les États-Unis et donc leur potentiel militaire et économique dans la guerre.

Fondamentalement donc, les puissances centrales perdent la guerre parce que le temps joue contre elle ; c’est un premier élément de réponse à la question de départ. […]

Et à partir de 1916, la situation alimentaire devient extrêmement préoccupante. Au début de 1917, à la sortie d’un hiver particulièrement rude l’apport calorique de la ration journalière, à l’arrière, tomba à 1000 calories, ce qui est largement insuffisant déclenchant des émeutes de la faim dans bon nombre de villes allemandes. En Autriche-Hongrie la situation était encore plus préoccupante.

Or, au lieu de chercher à tout prix une issue politique, les gouvernements misèrent, et la pression du Haut commandement allemand joua un rôle déterminant, sur une paix victorieuse, politique à risque, dont la poursuite tendit à aggraver la situation jusqu’à ce qu’elle devienne intenable. Dans une certaine mesure, la défaite est donc aussi dû, et cela est un deuxième élément de réponse, à un problème de gouvernance, le pouvoir civil s’éclipsant progressivement devant le militaire, qui arrive à imposer la décision. […]

Dans ce contexte, la plus importante des causes immédiates de la défaite a sans doute été la décision allemande de repasser à l’offensive sur le front occidental [début 1918] afin de tenter le tout pour le tout : obtenir une victoire décisive avant l’arrivée massive des troupes américaines. […]

Chacune des cinq offensives allemandes […] avait certes permis une avancée parfois assez spectaculaire, in fine, elles se sont toutes enlisées et ses échecs répétés ont porté le coup de grâce au moral des troupes, d’autant plus que les pertes ont été élevées : quelques 900 000 morts et blessés, qu’il était impossible de remplacer.

Erich Ludendorff, l’homme fort du Haut commandement allemand depuis 1916, avait joué sa dernière carte et il avait perdu. Avec le succès des offensives alliées à partir du 8 août, la « journée noire de l’armée allemande» (selon les propos mêmes de Ludendorff ) il devenait clair que celle-ci n’était plus en mesure de s’opposer pour longtemps aux coups de butoir de l’Entente et des Américains qui jouissaient d’une double supériorité technologique et numérique allant crescendo (plus de 2 millions de soldats américains étaient en France au moment de l’armistice).

Ludendorff est obligé de le reconnaître lui-même quand il demande le 28 septembre 1918, au gouvernement de négocier le plus rapidement possible, ce qui ne l’empêchera pas de devenir, dans l’immédiate après-guerre, l’un des promoteurs les plus farouches de la légende du coup de poignard. »

Et il ajoute

« Ce n’est qu’une fois convaincus (à très juste titre au vu du rapport de force militaire) de l’inévitabilité de la défaite que les soldats et les marins refusent d’obéir. […] Ce fut, en d’autres termes, la défaite qui engendra la révolution et non l’inverse n’en déplaise aux propagandistes de la légende du coup de poignard. »

J’ai lu cette même thèse chez d’autres historiens. Le romantisme et l’exaltation du récit c’est bon pour faire rêver. Mais la réalité est plus prosaïque, l’Allemagne a perdu parce que démographiquement, économiquement et du point de vue des ressources en énergie et en alimentation, les puissances centrales disposaient de moyens largement inférieurs à ceux de l’Entente. Et devant ce déséquilibre, si la guerre avait continué, l’armée française aurait continué jusqu’à Berlin. C’est ce que savait le Haut commandement militaire allemand qui pressait le gouvernement de demander la paix.

Elles n’ont pas gagné, en outre, parce qu’elles ne disposaient pas d’un général génial capable par des manœuvres audacieuses et déstabilisantes de surpasser au début de la guerre ce déséquilibre de moyens.

Et l’Entente et les français n’avaient pas non plus de général génial sinon ils auraient dû gagner bien avant.

En revanche, les soldats des deux côtés et les officiers qui se battaient avec eux, au-delà de toute raison, ont été d’un héroïsme que je qualifierai d’inhumain.

J’avais consacré le <mot du jour du 19 février 2016> à la bataille de Verdun qui avait commencé le 21 février 1916.

Et j’avais cité un livre que j’avais lu : «  L’enfer de Verdun évoqué par les témoins».

Pour débuter la bataille, les allemands ont déclenché sur 60 km de front un bombardement qui a duré 9h.

Les généraux allemands ont alors lancé leurs fantassins sur le terrain pensant qu’ils ne rencontreront que des cadavres et qu’ils pourront progresser sans résistance jusqu’à Verdun et voilà ce qui va se passer :

«  Leurs chefs n’escomptent aucune réaction, considérant que tout a été détruit devant eux. La marche, de 50 à 900 m, s’effectue l’arme à la bretelle. Certaines de ces colonnes franchissent sans s’en apercevoir l’emplacement fumant de ce qui a été notre première ligne, tant il a été pioché et retourné.

Les sections d’assaut progressent, en différents points, de 3 km sans se heurter à la moindre résistance.

D’autres sections voient avec stupeur des fantômes titubants se dresser au bord des trous d’obus. Hébétés, épuisés, sourds, à demi-fous, les survivants obéissent à un réflexe de désespoir, de rage et de vengeance. Nos hommes balancent des grenades, s’ils en ont ; tirent, si leur fusil s’y prête malgré la terre qui le couvre ; ils ont mis baïonnette au canon. Les fantassins allemands s’aplatissent au sol, dégoupillent des grenades, placent en batterie des mortiers de tranchées, lancent des fusées, téléphonent à l’artillerie ; ils ont beau être à 10 contre un, ils sont stoppés !»

Et ces hommes hagards vont arrêter l’avancée allemande laissant le temps aux renforts de venir se positionner devant l’armée du Kronprinz.

Je ne vois pas pour quelle raison on honore les maréchaux et généraux davantage que les autres soldats. Comme eux, ils ont fait leur travail, quelquefois bien, souvent mal en ne tenant aucun compte des enjeux au regard des vies humaines dont ils exigeaient le sacrifice.

Dans la revue l’Histoire, j’ai vu cette reproduction d’un tableau de William Orpen qui était le peintre officiel de l’armée britannique. Celui-ci est un hommage au soldat inconnu britannique en France. Dans un premiers temps il était prévu de représenter, autour de ce cercueil, des dignitaires britanniques. Finalement Orpen décida de les supprimer de ce tableau.

Je pense qu’il a eu raison quand on sait ce que nous savons aujourd’hui.

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