Vendredi 12 juin 2020

«Comprendre le monde»
Série d’entretiens publiés par la Revue XXI

En pleine période de confinement du COVID-19, alors que toute l’actualité et le bruit médiatique étaient concentrés sur la pandémie, j’ai souhaité faire un pas de côté et parler résolument d’autre chose.

Pour ce faire j’ai repris un livre qui nous avait été offert il y a déjà longtemps, probablement en 2017. En effet, un jour une amie, lectrice du mot du jour, est venue à la maison avec ce livre.

Elle nous a dit que ce livre pourrait nous intéresser Annie comme moi et que je pourrais même y trouver matière à mot du jour. Il a fallu le temps de la maturation pour suivre ce sage conseil.

J’en ai donc fait une série de 12 mots du jour.

J’ai regroupé l’ensemble de ces mots du jours en une page que vous trouverez derrière ce lien : <Comprendre le monde – Entretiens de la revue XXI>

Pour rappel, je vous redonne ci-dessous la liste de ces mots :

NR

DATE

MOTS

AUTEUR

1413 Lundi 4 mai 2020 «La revue XXI» Mook fondé par Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry
1414 Mardi 5 mai 2020 «J’ai compris que je suis le monde. Tout ce que je vois, tout ce que je vis, tout ce que je mange, fait partie de mon univers, de mes créations, c’est réel et infini.» Xu Ge Fei
1415 Mercredi 6 mai 2020 «Face à un islam fondamentaliste, il s’agit de proposer un islam moderne, actif, réactif, une religion compatible avec le vivre ensemble et le temps présent, mais aussi avec les raffinements exquis qu’elle a inventés» Malek Chebel
1416 Jeudi 7 mai 2020 «Rendre lisible un texte du VIIe siècle à un lecteur du XXIe siècle en usant d’une langue simple.» Malek Chebel
1421 Mardi 12 mai 2020 «J’ai vu un chef d’État affirmer ses idées et agir en conséquence» Curtis Roosevelt
1422 Mercredi 13 mai 2020 «Rendre leur Histoire aux femmes» Michelle Perrot
1423 Jeudi 13 mai 2020 «Il est plus facile d’unifier des économies et des administrations que d’unifier des mémoires» Bronislaw Geremek
1425 Lundi 18 mai 2020 «Et je me suis lancée dans le combat contre le brevetage du vivant que je juge illégal, non scientifique, immoral et injuste.» Vandana Shiva
1430 Mercredi 27 mai 2020 «Je veux redonner la parole aux gens, moi qui ai tellement capté leur image.» Raymond Depardon
1431 Jeudi 28 mai 2020 «Pour ma part, j’en suis sûr : le sens de la solidarité nous vient du fond des âges, il est profondément ancré dans notre nature.» Frans de Waal
1432 Vendredi 29 mai 2020 «Quelle est votre richesse ? Qui êtes-vous que je ne suis pas ? est la seule question qui vaille» Tobie Nathan
1434 Vendredi 5 juin 2020 «La première attitude indispensable est d’être capable de se mettre à la place de l’autre. Si je peux me mettre à la place de l’autre, alors nous pouvons réfléchir ensemble.» Amin Maalouf

<Comprendre le monde – Entretiens de la revue XXI>

<Mot sans numéro>

 

Jeudi 11 juin 2020

«L’idée même d’un système désigné sous le terme d’«économie» est un concept relativement récent. Il aurait été incompréhensible pour Luther, Shakespeare ou Voltaire»
David Graeber

Nous avons donc appuyé sur le bouton « Stop » de l’économie pour nous confiner., L’épidémiologiste, Martin Blachier, a expliqué dans l’émission « C en l’air de France > que c’était l’arme atomique pour lutter contre le virus.

Cette émission qui reprenant les informations de l’OMS nous annonce que si en Europe la pandémie est en recul, sur le plan mondial elle s’aggrave. Les États-Unis restent très touchés, l’Amérique du sud, l’Inde, l’Iran constatent une aggravation. Dimanche dernier le 7 juin a constitué, dans le monde, le bilan le plus élevé concernant les nouveaux cas de contamination.

Désormais, en Europe et aussi aux Etats-Unis il est surtout question de relancer l’Économie.

Jean-François de Dijon a attiré mon attention sur une tribune publiée le 27 mai dans Libération : <David Graeber : vers une «bullshit economy»>

David Graeber a été cité deux fois dans le mot du jour, sans en être le sujet principal :

  • La première fois, c’était le 4 novembre 2013. Cet article était consacré à la dette et plus précisément au concept allemand « Die Schuld » qui utilise le même mot pour désigner la dette et la faute ou la culpabilité.
  • La seconde fois, c’était beaucoup plus récemment le 21 mars 2019, dans lequel il était question des « Juicers », c’est-à-dire ces personnes qui sont chargées de chercher et de recharger électriquement les trottinettes qui encombrent les trottoirs de nos villes.

En fait, David Graber anthropologue américain a écrit un livre sur chacun de ces sujets.

Le premier consacré à la dette : « Dette : 5000 ans d’Histoire » publié en 2013, le second consacré au « Bullshit job » publié en 2018 et dont la traduction française la plus immédiate pourrait être : « Les emplois à la con ».

Il reprend donc le terme de « bullshit » dans sa tribune pour l’appliquer à l’économie, l’économie qu’on veut relancer. Il explique d’abord que le terme économie est un concept récent qui date du XIXème siècle :

« Bien que cette notion soit aujourd’hui considérée comme un fait naturel, l’idée même d’un système désigné sous le terme d’«économie» est un concept relativement récent. Il aurait été incompréhensible pour Luther, Shakespeare ou Voltaire. Peu à peu, la société a accepté son existence, mais la réalité qu’il recouvre est restée mouvante. Ainsi, lorsque le terme d’«économie politique» est entré dans l’usage courant, au début du XIXe siècle, l’idée qu’il désignait était très proche de l’«écologie» (sa cousine étymologique) : les deux termes s’appliquaient à des systèmes dont on considérait qu’ils se régulaient d’eux-mêmes, et qui, tant qu’ils conservaient leur équilibre naturel, produisaient un surcroît de richesse – profits, croissance, nature abondante… – dont les humains pouvaient jouir sans limite. »

Il applique dès lors sa méthode d’analyse toujours décapante aux boulots générés par l’économie en s’appuyant sur quelques leçons tirées du confinement :

« Mais il semble que nous ayons atteint un stade où l’économie désigne non pas un mécanisme censé pourvoir aux besoins humains ou même à leurs désirs, mais majoritairement à ce petit surplus, la cerise sur le gâteau : ce qui naît de l’augmentation du PIB. Pourtant, le confinement nous l’a assez montré : ce n’est que de la poudre aux yeux. Pour le dire autrement, nous avons atteint le point où l’économie n’est qu’un vaste nom de code pour une bullshit economy, une «économie à la con» : elle produit de l’excès, mais non un excès glorifié pour sa propre superfluité, comme l’aristocratie aurait pu le faire jadis – un excès cultivé avec violence et présenté comme le royaume de la nécessité, de l’«utilité», de la «productivité», bref, d’un réalisme froid et forcené.

Or ce qu’on nous sommes en train de faire repartir en «relançant l’économie», c’est précisément ce secteur à la con où des managers supervisent d’autres managers, le monde des consultants en RH et du télémarketing, des chefs de marques, des doyens supérieurs et autres vice-présidents du développement créatif (secondés par leur cohorte d’assistants), le monde des administrateurs d’écoles et d’hôpitaux, ceux et celles qu’on paie grassement pour «designer» les visuels des magazines dédiés à la «culture» en papier glacé de ces entreprises dont les cols-bleus à effectif réduit et en perpétuelle surchauffe sont forcés de s’atteler à des monceaux de paperasserie superflue. Tous ces gens dont le boulot, en somme, consiste à vous convaincre que leur boulot ne relève pas de l’aberration pure et simple. Dans l’univers corporate, nombreux sont les employés qui n’ont pas attendu le début du confinement pour être intimement convaincus qu’ils n’apportaient rien à la société. Aujourd’hui, travaillant presque tous à domicile, ils sont bien obligés de regarder la réalité en face : la partie nécessaire de leur travail quotidien est pliée en un quart d’heure ; mieux, les tâches qui doivent impérativement être effectuées sur place – attendu qu’elles existent – le sont beaucoup plus efficacement en leur absence. Un coin du voile a été levé, et les appels à « faire repartir l’économie» dominent dans le chœur de nos politiques, terrifiés à l’idée que le voile pourrait se lever pour de bon si on tarde trop à venir le baisser. »

Je pense qu’il doit être possible de nuancer son propos. Toutefois, certaines de ses diatribes trouvent quand même quelque écho dans notre vécu. Non ?

Il continue résolument en impliquant la classe politique et le monde de la financiarisation :

« Cette question est d’une importance cruciale pour la classe politique en particulier, car c’est fondamentalement une question de pouvoir. Tous ces bataillons de larbins, de gratte-papier et de rafistoleurs professionnels, je crois qu’il faut les voir comme la version contemporaine du serviteur féodal. Leur existence est la conséquence logique de la financiarisation, ce système où les bénéfices de l’entreprise découlent non pas de la production ou même de la commercialisation de biens quelconques, mais d’une alliance toujours plus forte entre les bureaucraties entrepreneuriales et gouvernementales, créées pour produire de la dette privée et devenant de plus en plus nébuleuses à mesure qu’elles s’imbriquent. »

Et il donne un exemple, sans préciser dans quel pays cette histoire a eu lieu. Mais là aussi notre expérience nous conduit à croire crédible ce récit :

« Pour donner un exemple concret de ce système : récemment, une amie artiste s’est mise à fabriquer des masques en quantité industrielle pour les offrir à celles et ceux qui travaillent en première ligne. Et voilà qu’elle reçoit un communiqué en vertu duquel il lui est interdit de distribuer des masques, même gratuitement, sans avoir préalablement souscrit à une licence très onéreuse. Une demande à laquelle personne ne pourrait satisfaire sans emprunter ; ainsi, on ne demande pas seulement à l’individu de commercialiser son opération, mais aussi de fournir à l’appareil financier sa part de toutes les recettes futures. N’importe quel système fonctionnant sur le principe d’une simple extraction de fonds serait ainsi censé redistribuer au moins une part du gâteau pour gagner la loyauté d’une certaine partie de la population – ici, en l’occurrence, les classes managériales. D’où les boulots à la con. »

Il exprime cette idée qu’il partage avec d’autres comme Bruno Latour :

« Il est évident que nous nous porterions mieux si de nombreux emplois mis entre parenthèses étaient bientôt rétablis ; mais il y en a peut-être davantage encore que l’on aurait tout intérêt à ne pas voir revenir – à plus forte raison si nous voulons éviter la catastrophe climatique absolue. (Songeons un peu à la masse de CO2 recrachée dans l’atmosphère et au nombre d’espèces animales éradiquées pour toujours, à seule fin d’alimenter la vanité de ces bureaucrates qui, plutôt que de laisser leurs laquais travailler de chez eux, préfèrent les garder sous la main en haut de leurs tours scintillantes.) »

On peut cependant rétorquer que ces boulots donnent des emplois et des revenus. Et que trouver d’autres voies permettant à ces personnes de trouver des sources de revenus n’est peut-être ni évident, ni immédiat.

Il s’attaque alors à un autre « totem » de l’économie actuelle : « la productivité »

Si tout cela ne nous semble pas criant de vérité, si nous ne nous questionnons pas plus que ça sur le bien-fondé de la relance de l’économie, c’est parce qu’on nous a habitués à penser les économies à l’aune de cette vieille catégorie du XXe siècle, la fameuse «productivité». […] On sait aussi que les stocks de frigos, de blousons en cuir, de cartouches d’imprimantes et autres produits d’entretien ne se réapprovisionneront pas tout seuls. Mais si la crise actuelle nous a permis de tirer un constat, c’est bien que seule une infime partie de l’emploi, même le plus indispensable, est véritablement « productive » au sens classique – à savoir qu’elle produit un objet physique qui n’existait pas auparavant. Et la plupart des emplois « essentiels » sont en fait une déclinaison de la chaîne du soin : s’occuper de quelqu’un, soigner un malade, enseigner à des élèves, déplacer, réparer, nettoyer et protéger des objets, pourvoir aux besoins d’autres êtres ou leur garantir les conditions dans lesquelles ils peuvent s’épanouir. Ainsi, les gens commencent à se rendre compte que notre système de compensation est éminemment pervers, car plus on travaille pour soigner les autres ou les enrichir de quelque manière que ce soit, moins on est susceptible d’être payé.

Ce que l’on perçoit moins, c’est à quel point le culte de la productivité, dont la principale raison d’être est de justifier ce système, a atteint un point où il se grippe lui-même. Tout doit être productif : aux Etats-Unis, le bureau des statistiques de la Réserve fédérale [la Banque centrale américaine] va jusqu’à mesurer la « productivité » de l’immobilier ! Où l’on voit bien que le terme n’est qu’un euphémisme désignant en réalité les « bénéfices ». Mais les chiffres émanant de cet organisme montrent aussi que la productivité des secteurs de l’éducation et de la santé est en berne. Il suffit de faire quelques recherches pour constater que les secteurs du soin sont précisément ceux qui sont le plus submergés par des mers, des océans de paperasse ayant pour but ultime de traduire des résultats qualitatifs en données quantitatives, lesquelles pourront ensuite être intégrées à des tableaux Excel, afin de prouver que ce travail a une quelconque valeur productive – en faisant évidemment obstacle à l’enseignement, à l’accompagnement ou aux soins bien réels. »

Sa conclusion est un appel au vivant, à prendre soins les uns des autres et de repenser les indicateurs qui doivent guider notre activité.

On comprend alors que les exhortations à relancer l’économie ne sont que des incitations à risquer notre vie pour permettre aux comptables de retrouver le chemin de leur box. C’est pure folie. Si l’économie peut avoir un sens réel et tangible, ce doit être celui-ci : les moyens grâce auxquels les êtres humains pourront prendre soin les uns des autres, et rester vivants, dans tous les sens du terme. Qu’exigerait cette nouvelle définition de l’économie ? De quels indicateurs aurait-elle besoin ? Ou faudrait-il renoncer définitivement à tous les indicateurs ? Si la chose s’avère impossible, si ce concept est déjà trop saturé d’hypothèses fallacieuses, nous serions bien inspirés de nous souvenir qu’avant-hier, l’économie n’existait pas. Peut-être que cette idée a fait son temps.

 On peut ne pas être d’accord avec toutes ses assertions, mais on ne peut nier que son analyse est revitalisante et pose questions

<1437>

Mercredi 10 juin 2020

«Pause»
Un jour sans mot du jour

Le temps a manqué pour que puisse finaliser un mot du jour pour ce 10 juin 2020

Pour votre réflexion, je vous invite à lire la tribune de François de Closets, publié le 29 mai 2020 sur le site du Monde : « La génération prédatrice du « toujours plus », née autour de 1950, devrait avoir honte »

Le journaliste accuse les 150 signataires d’une tribune publiée sur le site du « Monde« le 26 mai et appelant à une « révolution de la longévité », de « revendiquer l’argent que nos enfants n’auront pas ».

« Publiée sur le site du Monde le 26 mai, une tribune appelait le pays à prendre soin de la génération des « nouveaux vieux » nés autour de 1950. Que l’on permette à un « ancien vieux » né dans les années 1930 d’y répondre. Et tout d’abord de poser aux signataires de ce texte plusieurs questions. N’éprouvent-ils pas de la gêne, pour ne pas dire de la honte, en regardant leurs enfants et petits-enfants ? Ne sont-ils pas conscients d’appartenir à une génération prédatrice qui laisse à ses descendants une nature dévastée et 2 000 milliards d’euros de dettes accumulées sans la moindre justification ? Croient-ils vraiment que nous n’y sommes pour rien ?

Leur texte fait référence au « défi de la longévité ». Fort bien. Celui-ci ne se traduit-il pas, en premier lieu, par le fait que l’on conserve plus longtemps la pleine possession de ses moyens, bref que nous sommes en état de travailler à un âge plus avancé que nos parents ? Et qu’avons-nous fait ? Notre génération du « toujours plus » a fixé la retraite pour tous, et pas seulement pour les ouvriers, à 60 ans, mettant ainsi cinq années de plus à la charge de nos enfants. Et pour que ces années soient confortables, nous nous sommes octroyé un niveau de vie supérieur à celui des actifs. C’est ainsi que la part de la richesse nationale affectée aux soins de la vieillesse atteint chez nous le chiffre record de 14 % du PIB. Et ce n’est pas assez, il faudrait y rajouter 10 milliards d’euros alors même que les budgets explosent de partout.

J’éprouve une immense gratitude vis-à-vis des moins de 60 ans qui ont accepté ce sacrifice, qu’ils vont payer très cher, pour nous sauver. Les auteurs de la tribune le rappellent eux-mêmes : le Covid-19 ne représente une menace mortelle que pour les plus de 64 ans. Les jeunes générations pouvaient parfaitement vivre avec et laisser mourir les anciens. C’est d’ailleurs ce que notre génération a fait, entre 1968 et 1970, avec la grippe de Hongkong, tout aussi géronticide. Nous n’avons pas, que je sache, arrêté le pays pour sauver nos parents. Donc nous sommes redevables aux moins de 60 ans et devons apporter tous nos efforts à la lutte contre l’épidémie.

Je dois avouer que l’argument sur le risque de discrimination, face au déconfinement, m’a beaucoup choqué. Cette crise est double, sanitaire et économique. L’une nécessite le confinement pour faire obstacle à la propagation du virus, l’autre exige que la France reprenne au plus vite le travail pour remettre en marche l’appareil de production. Il était donc naturel de demander aux actifs de sortir pour aller travailler et aux retraités de rester chez eux pour faire obstacle au virus. En vérité, c’est nous qui aurions dû le proposer. Au lieu de quoi le chœur des indignés a dénoncé une discrimination fondée sur l’âge. Indignation d’autant plus malvenue que nous nous étions écharpés tout au long de 2019 sur l’âge auquel devait s’établir la discrimination entre les actifs et les retraités. Vraiment, renoncer à promener le virus pour manifester notre gratitude aurait eu plus de cachet.

Que la fin de vie en établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) n’ait rien de réjouissant, c’est un fait. Que chacun préfère finir sa vie chez soi, c’est bien naturel et les services sociaux agissent en ce sens. Que la dégradation de nos facultés rende ce séjour de plus en plus difficile, il ne faut pas l’oublier. Nous pouvons mieux faire et, pour les vieux comme pour les handicapés, il faut secouer l’égoïsme des bien-portants. Mais nous ne pourrons jamais avoir trois ou quatre personnes pour permettre le maintien à domicile de chaque personne impotente et dépendante. Dans un monde de familles éclatées, avec les progrès de la médecine qui vont multiplier les années de dépendance, nous serons de plus en plus nombreux à finir nos jours dans un établissement spécialisé et médicalisé. Telle est la réalité et nous n’avons pas à nous en scandaliser.

En revanche, arrivé au très grand âge, une question devient essentielle : le choix de sa mort. Des pays voisins et civilisés nous montrent en ce domaine des solutions que nous devrions suivre afin que chacun puisse décider de la voie qu’il souhaite emprunter à son heure dernière pour quitter le monde. Mais, de cette question essentielle, les promoteurs de la « révolution de la longévité » ne parlent pas.

Nous ferions bien de nous faire modestes, de nous mettre au service des générations qui nous suivent, ce qui va bien au-delà des seuls soins apportés à nos petits-enfants. Et, plutôt que revendiquer l’argent que nos enfants n’auront pas, demandons plus de liberté pour nous-mêmes, notre dernière liberté. »

<Mot sans numéro>

Mardi 9 juin 2020

«En envoyant simplement de la nourriture et des vêtements à ces personnes, nous soulageons sans doute notre conscience mais nous les privons de ce que tout un chacun aspire : avoir un travail, gagner de l’argent, décrocher diverses opportunités d’apprendre, aller à l’école et ainsi de suite. Nous n’entendons pas les véritables besoins de ces gens-là.»
Leilah Janah, fondatrice de Samasource association visant à donner des emplois dans le numérique à des personnes pauvres et défavorisées

En février de cette année, attiré par la Une du Point « Trump : l’Homme qu’il fallait prendre au sérieux », j’ai acheté l’hebdomadaire.

La lecture de l’article consacré à « l’agent orange » comme l’appelle Spike Lee ne m’a pas beaucoup inspiré.

Mais après les évènements qui se passent actuellement aux États-Unis je suis revenu vers ce numéro pour réexaminer la question.

Il n’y a pas grand-chose à en tirer, l’homme est vulgaire, peu cultivé, adepte des rapports de force, très égocentrique, ayant un rapport lointain avec la vérité.

Certains lui trouvent un certain sens politique, capable de comprendre une grande partie des électeurs, de les flatter et grâce à sa démagogie d’obtenir leur vote.

Mais pour ce faire, il est capable de dire n’importe quoi et surtout privilégie toujours le court terme en se moquant éperdument de ce qui peut arriver plus tard.

En pratique, il en appelle toujours aux instincts les plus bas, les plus égoïstes, les plus cupides qu’on peut trouver dans l’âme humaine.

Mais en parcourant ce numéro je suis tombé sur un tout petit article qui a attiré mon attention.

Le titre de cet article était : « Le dernier message de Leila Janah »

« Connaissez-vous Tolbi ? Il s’agit d’un objet connecté mis au point par un groupe d’élèves ingénieurs de l’École supérieure polytechnique de Dakar. Doté d’un capteur d’hygrométrie, il est capable de renseigner sur le besoin d’arrosage des plantes de manière extrêmement localisée, permettant de précieuses économies d’eau.

Il est accessible via un téléphone basique et s’adresse à des personnes qui ne savent pas forcément lire et écrire grâce à la transmission d’informations dans les langues locales, comme le wolof. […]

Utiliser l’intelligence artificielle pour aider les plus pauvres à s’en sortir : c’est ce qui a motivé tout au long de sa vie Leila Janah. Cette femme américaine d’origine indienne a créé Samasource, qui compte quelque 11 000 salariés et a noué des partenariats avec des entreprises comme Walmart, General Motors ou Microsoft. »

Pour une fois Wikipedia ne donne, pour l’instant, aucune information sur cette jeune femme. Je veux dire le Wikipedia en français, la version anglaise, lui consacre bien <un article>

Je suis abonné au Monde et à Libération. J’ai donc cherché un article sur cette femme dans ces deux quotidiens. Ni l’un, ni l’autre n’a jamais parlé de cette jeune femme, fille d’immigrés indiens, installée aux Etats-Unis.

Enfin, j’ai trouvé un article sur une page annexe du site de l’Obs datant de novembre 2016 : <Leila Janah le visage du caritatif nouvelle génération>

« Leila Janah, avec son association à but non lucratif Sama, assume pleinement son côté startuppeuse et une communication décomplexée. Au Kenya ou en Ouganda, elle vient en aide à des populations défavorisées en les formant aux métiers du Web. […]

En 2008, elle a fondé Samasource, une association à but non lucratif qui vise à former des personnes au Kenya aux métiers du Web et ainsi leur donner accès à des emplois qui ne nécessitent pas d’être localisés dans la Silicon Valley. […] « J’ai passé presque une décennie de ma vie à travailler d’abord comme professeur d’anglais, puis comme traductrice et chercheuse, et, par-dessus tout, comme une idéaliste. Je suis devenue très cynique par rapport au mouvement contre la pauvreté : tout le monde semblait voir les pauvres comme fondamentalement dans le besoin, comme des consommateurs passifs […], mais jamais comme des producteurs. […] »

En cherchant un peu plus, j’ai aussi trouvé un article d’avril 2017 du magazine « Usbek & Rica » qui poursuit l’objectif d’«explorer le futur » : <Leila Janah : l’économie numérique peut sortir des milliers de gens de la pauvreté> :

« On appelle ça l’« impact sourcing » : la démarche consiste à faire appel à une main d’œuvre issue de milieux défavorisés, dans l’idée de marier économie marchande et économie d’entraide. En 2005, diplômée d’Harvard et alors consultante en sous-traitance, Leila Janah visite un call-center de Bombay et réalise que seule la classe moyenne a la possibilité d’y travailler. Quid des milliers d’habitants des bidonvilles ?

Convaincue que la réponse à la pauvreté ne peut être que l’emploi, elle crée Samasource – « sama » signifie « égal » en sanscrit – une ONG via laquelle elle emploie des personnes vivant sous le seuil de pauvreté afin qu’ils fournissent des services numériques à de grandes entreprises comme Google, Microsoft ou LinkedIn.»

Dans cet entretien elle explique avoir été inspirée par Muhammad Yunus le créateur de la micro-finance et prix Nobel de la paix en 2006.

«Ma vision était de créer une entreprise qui embaucherait et paierait des personnes à très bas revenus afin de les sortir de la pauvreté directement grâce à l’économie numérique. L’idée était d’appliquer à la sous-traitance ce que Muhammad Yunus a fait pour le secteur bancaire. En constatant que le système financier excluait complètement les plus pauvres, qui n’avaient pas besoin de gros crédits mais n’avaient aucun moyen d’avoir accès à du capital, Yunus a créé la micro-finance, et cela me fascinait. Je me suis demandée si on pouvait faire la même chose pour le numérique : décomposer les projets numériques en petites tâches et apprendre aux gens à les réaliser. Grâce au micro-travail, nous avons employé plus de 8 000 personnes. Et comme chacune de ces personnes subvient aux besoins de quatre autres personnes, nous avons sorti 35 000 personnes de la pauvreté. »

Elle répond à la question de la sous-traitance qui aux yeux de certains constituent un dévoiement des circuits économiques, en expliquant que si les objectifs sont éthiques ces processus sont positifs :

« La sous-traitance est inévitable. Contrairement à ce que peuvent faire croire certains politiciens qui en ont fait un gros mot, comme Trump ou d’autres. En 2017, on sous-traite tout. Les matériaux des chaises sur lesquelles nous sommes assises proviennent du monde entier, l’ordinateur que vous utilisez n’a rien de français, tout est sous-traité. En revanche, il faut se demander : est-ce que les biens sont produits de façon équitable ? Est ce que les gens qui les fabriquent sont payés correctement ? Par correctement, j’entends : est-ce qu’ils gagnent un salaire décent ? Au Kenya, ce n’est pas très compliqué de payer quelqu’un à un salaire décent même si ça coûte évidemment plus cher que de les payer au plus bas salaire possible comme le font beaucoup d’entreprises. Mais je suis convaincue qu’en payant mieux ses salariés, on les fidélise et on construit une entreprise qui aura plus de valeur sur le long terme. […] Au Kenya par exemple, je crois pouvoir dire que nous sommes le meilleur employeur du pays. Nos employés nous le disent. Nous offrons trois repas par jour, les transports domicile-bureau, payons les heures supplémentaires, les congés maladie, les congés maternité… Nous rendons public sur notre site, tous les trois mois, le bilan de notre impact social. Nous savons qu’en moyenne nos employés augmentent leurs revenus de 400 % après avoir travaillé avec nous. »

Enfin j’ai encore trouvé un article de « Forbes » qui décrit la personnalité et la démarche de Leila Janah : <Leila Janah : Des racines et des ailes> :

« Fondatrice de Samasource et LXMI, l’entrepreneure Leila Janah a peaufiné, au gré de ses pérégrinations, une manière totalement novatrice d’aborder les thématiques de l’humanitaire et du caritatif engoncées dans un modèle sclérosé, en rendant aux populations les plus vulnérables les clés de leur destin via le digital. […]

« En envoyant simplement de la nourriture et des vêtements à ces personnes, nous soulageons sans doute notre conscience mais nous les privons de ce que tout un chacun aspire : avoir un travail, gagner de l’argent, décrocher diverses opportunités d’apprendre, aller à l’école et ainsi de suite. Nous n’entendons pas les véritables besoins de ces gens-là ». Le constat est implacable de lucidité, et, forte de ce postulat, Leila Janah s’évertue à faire bouger les lignes dans le domaine des aides internationales en redonnant aux principaux concernés la maîtrise de leur existence. Objectif affiché : les extirper de cette position attentiste en étant essentiellement tributaire du bon vouloir des pouvoirs publics locaux. Et c’est peu dire que la sémillante entrepreneure, née à New York il y a 34 ans, maîtrise son sujet, elle qui, dès les prémices, s’est battue pour réussir. « J’ai été acceptée à Harvard mais ma famille ne disposait pas de suffisamment de ressources pour subvenir à mes besoins à l’université et j’ai dû, comme beaucoup, travailler en dehors de mes heures de cours pour pouvoir payer mes études. J’avais trois jobs différents à cette époque », souligne la jeune femme.

Au-delà de son cas personnel sans commune mesure par rapport à ce qu’elle va découvrir tout au long de ses moult périples, Leila Janah a déjà à cœur de s’intéresser aux autres et à la manière dont ils vivent. Elle est ainsi rapidement sensibilisée aux problématiques de l’humanitaire – et confrontée à leurs limites – lors d’un voyage d’un mois dans un village reculé du Ghana, avant justement de rejoindre Harvard. Une révélation. « Cela m’a vraiment aidé à être sûre de ce que je voulais faire plus tard ». Et déjà, les premières interrogations commencent à poindre. « Je me demandais pourquoi cette communauté était si pauvre alors que tout le monde travaillait dur dans les fermes et les champs. Certains d’entre eux allaient vendre de petits objets et de la nourriture au bord de la route. Ils avaient instauré un petit système de commerce à leur échelle, sauf que personne ne gagnait plus de 2$ par jour ». Mais la dignité de ses hommes et de ses femmes suscite l’admiration de Leila Janah. « C’était particulièrement désarçonnant de voir ces gens vivre dans de telles conditions, tout en étant heureux, souriants, et accueillants ». […]

Mais si la frustration est immense, Leila Janah n’est pas une femme à demeurer et à se complaire dans le constat d’urgence. Elle se met rapidement en quête de solutions et laboure de nombreuses terres de réflexion pour tenter de trouver – à son échelle – des alternatives aux solutions humanitaires dites classiques. « J’ai donc décidé d’étudier l’économie du développement pour pouvoir véritablement comprendre le problème. Pourquoi, par exemple, les gens sont si pauvres alors qu’ils sont résolument demandeurs d’un travail et ne ménagent pas leur peine ? Ou encore : quel impact a eu le colonialisme sur le seuil de pauvreté de ces pays ? À ce stade, je ne pouvais plus ignorer ces questions, il fallait que je trouve les réponses ». Or, aucune d’entre elles ne se trouvent dans la quiétude et le confort américains, et « la réalité du terrain » rattrape Leila Janah qui a, chevillée au corps – et au cœur -, cette volonté indéfectible de comprendre. « À partir de là, je passais tous mes étés à faire des stages en Afrique ou en Asie pour essayer d’aborder et d’apprécier, sous différents angles, la globalité du problème. Je travaillais avec des ONG d’autres organismes humanitaires, puis j’ai commencé à travailler pour La Banque Mondiale ». […]

« Quand les gens commencent à gagner de l’argent, ils réinvestissent le fruit de leur travail à une échelle locale, surtout les femmes. Elles investissent, en effet, près de 90% de leurs potentiels bénéfices dans leur famille et leur communauté, l’éducation de leurs enfants, la nourriture, et ainsi de suite. La meilleure stratégie de développement que les aides internationales peuvent fournir est de donner un travail à ces femmes afin qu’elles puissent gagner de l’argent, et les laisser le gérer comme elles l’entendent », diagnostique Leila Janah. Samasource est sur rampe de lancement et sortira finalement de terre en 2007. L’idée est simple : alors que les « produits physiques » peuvent rencontrer une multitude de problèmes, notamment d’acheminement, la « matière digitale » s’affranchit, de facto, de ce genre de considérations. « Tout ce dont vous avez besoin c’est d’électricité pour avoir une connexion internet, et même cela, nous pouvons l’obtenir grâce à l’énergie solaire. Ce qu’on ne peut pas faire avec des structures physiques, nous le faisons avec le digital ». […]

La réussite de Samasource n’est pas une fin en soi et déjà Leila Janah fourmille de projets. Sa seconde aventure entrepreneuriale baptisée LXMI, une gamme de produits et de crèmes de soins haute gamme, reprenant peu ou prou les codes de Samasource, mais dans le domaine du cosmétique et de la beauté, l’accapare également. « LXMI est présent dans tous les Sephora américains (300 magasins + Internet), et nous sommes la première marque de cosmétique engagée dans le développement durable. Le but est de créer un produit de luxe bio et issu du commerce équitable, avec une esthétique très travaillée ». L’entrepreneure s’attelle également à l’écriture d’un livre attendu dans toutes les librairies américaines le 12 septembre prochain et intitulé « Give Work » qui relatera justement ses pérégrinations et reviendra par le menu sur l’aventure Samasource et LXMI. Celle qui, sur les réseaux sociaux, se géolocalise à « San Francisco ou dans une valise » n’a pas fini d’arpenter le globe. Toujours au service des autres. »

Alors pour revenir à l’article du Point : « Le dernier message de Leila Janah »

Ce dernier message fut un tweet en novembre 2019 :

Il y a onze ans, quand je me suis lancée en voulant utiliser l’intelligence artificielle pour aider les Africains avec de grandes entreprises, tout le monde croyait que j’allais échouer ».

C’était son dernier message parce que cette femme brillante, pleine d’énergie, engagé dans le monde tel qu’il est mais pour aider à faire grandir les valeurs auxquelles elle était attachée, a quitté la communauté des vivants, à l’âge de 37 ans, le 24 janvier 2020.

Elle souffrait du sarcome épithélioïde, une forme rare de cancer qui lui avait été diagnostiquée en avril 2019

En septembre 2019 elle a publié sur Instagram une photo sur laquelle elle n’avait plus de cheveux, mais toujours ce regard plein de lumière. Elle remerciait les personnes qui lui ont écrit de doux messages.

Le site informatique « Dailygeekshow » lui a rendu hommage : « C’était une femme brillante qui a rendu le monde meilleur »

« Leila Janah était une brillante entrepreneuse de la Silicon Valley. Elle a fondé Samasource en 2008 qui « fournit des données de formation de haute qualité et la validation des principales technologies d’IA (intelligence artificielle) au monde.  Leila a dirigé un mouvement mondial de sourcing d’impact et a été une championne de la durabilité environnementale et de l’élimination de la pauvreté dans le monde. Elle a été la fondatrice et PDG de trois organisations, toutes ayant pour mission commune de « donner du travail » : Samasource, un leader technologique mondial à but lucratif dans les données de formation pour l’IA ; LXMI, une entreprise de soins de la peau biologiques et équitables ; et Samaschool, un organisme à but non lucratif axé sur la requalification de la nouvelle économie. […]

Leila Janah et sa société sont parvenues à fournir un travail raisonnablement rémunéré à plus de 50 000 personnes. Elle avait d’ailleurs raconté l’histoire de Vanessa Lucky Kanyi, une Kenyane qui travaillait avant pour seulement 1 $ par jour, ce qui n’était réellement pas assez pour vivre. Samasource lui a offert la possibilité de travailler en tant qu’assistante virtuelle pour un client canadien et en tant que leader au sein de la société. Vanessa Lucky Kanyi a finalement décidé d’étudier aux États-Unis et a obtenu une bourse d’études au Santa Monica Community College où elle a pu étudier l’ingénierie. Cette Kenyane est donc parvenue à se reconstruire grâce à l’aide précieuse et au travail acharné de Leila Janah.

Motivée et ambitieuse, elle a toujours montré à quel point il est important de « cultiver son propre jardin« , autrement dit d’identifier ses propres valeurs et passions et d’y remédier à chaque fois que le monde autour de nous devient accablant. « Si vous ne respectez pas vos propres valeurs, eh bien, devinez quoi ? Tout ce qui précède ce moment est terminé, et tout ce qui se trouve après ce moment n’est pas encore écrit dans la grande histoire de votre vie, et vous êtes le seul auteur et arbitre de ce qui se passe dans votre jardin. Il n’y a aucune excuse ; il ne peut y avoir d’amertume envers un monde injuste, car dans votre jardin, il n’y a que de la beauté, de la lumière et du bien, fécondés par les décisions que vous choisissez de prendre» , a-t-elle notamment affirmé. »

Sur le site qui lui était consacré : https://www.leilajanah.com/ et qui a été fermé depuis, on trouvait cette photo en page d’accueil

Lundi 8 juin 2020

« Les Etats-Unis ont été fondés sur le vol de la terre, le génocide des Indiens, et sur l’esclavage. Je le répète : c’est ainsi que les Etats-Unis ont été bâtis ! C’est la raison pour laquelle j’ai un vrai problème avec le terme « les pères fondateurs ».»
Spike Lee

Après un nouveau meurtre d’un homme noir, George Floyd, par un policier américain à Minneapolis, une vague de protestation et de manifestations déferlent sur les grandes villes américaines.

Mais cet élan ne s’arrête pas aux Etats-Unis. De Bristol à Budapest en passant par Madrid et Rome, des dizaines de milliers d’Européens ont rejoint dimanche les manifestations contre le racisme. Et ce mouvement ne s’arrête pas non plus en Europe, il a gagné progressivement le reste de la planète.

<L’AFP> donne une description de ces différentes manifestations.

Le journaliste de l’OBS, François Forestier, a interrogé sur ces évènements le cinéaste afro-américain Spike Lee : « Les Etats-Unis se sont bâtis sur l’assassinat des Noirs »

Spike Lee devait présider le jury du Festival de Cannes, cette année 2020. Nous savons que le festival n’aura pas lieu.

Il comprend parfaitement la réaction des manifestants :

« Comment ne pas comprendre la réaction des gens ? Nous avons eu les émeutes des années 1960, l’assassinat de Martin Luther King, l’affaire Rodney King, et, à chaque nouvel événement, justice n’est pas faite. Les gens veulent se faire entendre… Encore et encore. Rien de nouveau là-dedans.

C’est la même chose depuis quatre cents ans. L’assassinat des Noirs, c’est là-dessus que le pays s’est bâti. Le positif, c’est qu’il y a des gens très divers dans les manifestations. Voir que nos frères et sœurs blancs sont dans la rue, c’est très encourageant. L’espoir est là, dans cette jeune génération qui ne veut pas perpétuer la situation… Quant à Trump, c’est un gangster qui tente de devenir un dictateur. »

Il souligne un point essentiel c’est que lors des manifestations actuelles, la communauté noire n’est pas la seule à se révolter contre cette injustice, mais que de nombreux « blancs » n’acceptent plus cette situation aux Etats-Unis

Il appelle Trump : l’agent orange. On comprend qu’il fait référence aux cheveux du président américain mais L’« agent orange » est surtout le surnom donné à l’un des herbicides arc-en-ciel, plus précisément un défoliant, le plus employé par l’armée des États-Unis lors de la guerre du Viêt Nam entre 1961 et octobre 1971

Il rappelle aussi que lors de la guerre du Viêt-Nam, alors que le pourcentage de Noirs aux Etats-Unis était de 13 %, sur le terrain de guerre les troupes en ligne allaient jusqu’à 30 %.

Spike Lee sort, le 12 juin, un film sur Netflix, « Da 5 Bloods », dans lequel cinq vétérans afro-américains reviennent au Vietnam pour chercher une caisse d’or.

Le journaliste l’interroge à son propos :

« Dans « Da 5 Bloods », vous faites référence à des héros inconnus de la guerre du Vietnam, comme Milton Olive, soldat noir qui s’est jeté sur une grenade pour sauver ses compagnons…

Ce que j’essaie de faire, c’est de mentionner des faits historiques, souvent oubliés. Milton Olive a été l’un des premiers soldats à mourir là-bas, au nom des Etats-Unis. En octobre 1965, alors qu’il patrouillait dans la jungle lors de la bataille de Phu Cuong, il s’est sacrifié en se couchant sur une grenade. Il avait 18 ans. On a lui attribué la Medal of Honor, à titre posthume.

[Les soldats afro-américains.] sont les grands oubliés. C’est comme ça depuis toujours. Les Etats-Unis ont été fondés sur le vol de la terre, le génocide des Indiens, et sur l’esclavage. Je le répète : c’est ainsi que les Etats-Unis ont été bâtis ! C’est la raison pour laquelle j’ai un vrai problème avec le terme « les pères fondateurs ». Ces putains de pères fondateurs étaient des esclavagistes ! George Washington, le premier président, possédait cent vingt-quatre esclaves à sa mort. Le pays a été construit sur cette inhumanité. »

Il souligne que la violence à l’égards des noirs et d’ailleurs aussi des indiens est consubstantiel eux Etats Unis.

Il faut d’ailleurs comprendre que si les blancs américains suite à la guerre de sécession ont accepté d’affranchir les esclaves noirs, ils ont en fait des citoyens de secondes zones et ont immédiatement considérés qu’ils constituaient une menace pour les biens et l’intégrité des personnes qui détenaient le pouvoir économique et étaient les anciens esclavagistes.

Et c’est la police qui a eu ce rôle de contenir par tous les moyens « le danger des anciens esclaves noirs ».

<Cet article du Monde> rappelle qu’en janvier 1865, quelques mois avant la fin de la guerre de Sécession et l’abolition de l’esclavage, le gouvernement d’Abraham Lincoln avait promis d’octroyer « 40 acres et une mule » aux quelque 4 millions d’esclaves noirs pour démarrer leur nouvelle vie d’hommes libres. Mais sa parole n’a pas été respectée et les lopins de terre, équivalents à 16 hectares, ont été rapidement rendus aux anciens propriétaires.

Cette manière de sortir de l’esclavage a eu des effets délétères.

On trouve ainsi sur le site de Mediapart un article d’une bloggeuse de New-York, cet article instructif <De l’esclavage à l’incarcération de masse> qui évoque un documentaire « The 13 th » de la réalisatrice Ava DuVernay qui expose les racines idéologiques suprémacistes de l’Amérique et les politiques qui ont abouti jusqu’à présent à la criminalisation et à l’incarcération exponentielle de la population noire aux Etats-Unis :

« Le titre The 13th, (le treizième) pourrait faire penser à un film d’horreur. Ce chiffre malheureux est celui du 13eme amendement de la Constitution des Etats-Unis, dont l’histoire retient qu’il a abolit l’esclavage en 1865, à une exception près: « sauf en tant que punition pour les personnes reconnues coupables de crime ». A partir de ces prémisses, Ava DuVernay retrace l’histoire terrifiante des injustices raciales et des violations des droits humains, toujours présentes au coeur de la politique et de société américaine.

[…] Remontant le fil de l’histoire, les protagonistes exposent la manière dont, dès la fin de la guerre de Sécession, la clause de criminalité du 13 eme amendement a été immédiatement utilisée pour reconstruire les Etats du Sud. L’esclavage était un système économique. Quatre millions de personnes qui étaient auparavant définies comme propriété sont désormais libres. Très vite, le stéréoptype du noir criminel remplace la figure de l’esclave dans la culture américaine. Après la guerre civile, les anciens esclaves sont arrêtés massivement et un nouveau système de location de détenus est mis en place, fournissant une main d’œuvre gratuite. Un système qui trouve son prolongement aujourd’hui à une échelle industrielle, dans la gestion de 150 prisons par des intérêts privés et dans l’exploitation du travail des détenus. La Corrections Corporation of America (CCA) et G4S, les deux entreprises leaders sur le marché des prisons privées, sous-traitent le travail des détenus aux 500 plus grandes entreprises comme Chevron, Bank of America, A&T, IBM, ou Boeing. Dans la plupart des Etats, près d’un million de prisonniers fabriquent des meubles de bureau, des composants électroniques, des uniformes, répondent aux appels dans des call-centers, travaillent dans des abattoirs et des champs de patates, ou fabriquent des jean’s , des chaussures ou des sous-vêtements pour de grandes marques, en étant payés entre 93 cents et $4,73 par jour. […]

Au fur et à mesure que la société devient moins tolérante à la discrimination raciale, le glissement sémantique qui s’opère entre noirs et criminels permet d’adopter des lois répressives qui ciblent les personnes de couleur et qui permettent de criminaliser les mouvements progressistes et les leaders de la communauté noire qui revendiquent plus de justice sociale. Dans une séquence édifiante, John Ehrlichman, secrétaire d’Etat aux affaires intérieures du président Richard Nixon déclare ainsi: « Nous ne pouvions pas rendre illégale l’opposition à la guerre du Vietnam ou aux noirs, mais en associant les hippies à la marijuana et les noirs à l’héroine, et en pénalisant lourdement les deux, nous pouvions disloquer ces communautés ».

La southern strategy inaugurée par Richard Nixon en 1968 et sa campagne présidentielle Law and Order, stigmatise les minorités ethniques comme criminels pour regagner l’électorat blanc démocrate dans les Etats du Sud. Cette stratégie sera poursuivie par Ronald Reagan dans les années 80 au nom de la « guerre contre la drogue », pénalisant bien plus lourdement le crack, qui ravage les quartiers pauvres noirs et hispaniques, que la cocaïne qui se répand dans les classes moyennes et supérieures blanches, puis par Bill Clinton dans la décennie suivante.

« L’institution de la ségrégation qui faisait des noirs des citoyens de seconde zone est remplacé aujourd’hui par le système d’incarcération de masse qui prive des millions d’américains noirs des droits supposés gagnés par le mouvement des droits civils. » analyse Michelle Alexander. »

Dans une <Tribune à Jeune Afrique> l’historien spécialiste des Etats-Unis Pap Ndiaye rappelle la longue histoire du racisme au sein de la police américaine :

« Au début des années 1920, la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), la principale organisation de défense des droits des Noirs, dénonçait la collusion entre certains services de police et de justice et des organisations suprématistes blanches comme le Ku Klux Klan (KKK), alors tout puissant dans le Sud profond. Des chefs du KKK portaient une étoile de shérif le jour et une cagoule blanche la nuit. Dans les grandes villes du Nord, ce sont les policiers, presque tous blancs jusqu’aux années 1960, qui étaient accusés de violences, comme à Chicago, en 1919, lorsqu’ils participaient aux ratonnades dans le quartier noir. […]

Pendant le mouvement pour les droits civiques, Martin Luther King n’hésitait pas à dénoncer les policiers violents et racistes. Dans son plus célèbre discours, « I have a dream », il avertissait : « Nous ne pouvons être satisfaits tant que le Noir est la victime des horreurs indicibles des brutalités policières ». Le combat contre la ségrégation et les violences trouva des échos profonds en Afrique. […]

Les départements de police de trop nombreuses villes américaines sont gangrenés en profondeur par un racisme structurel qui ruine la vie des Américains noirs depuis des décennies. Des efforts sérieux ont été consentis ici et là, mais on est encore très loin du compte. »

Cette page de France Culture retrace l’histoire aux <États-Unis des violences policières contre les noirs en quelques grandes dates>

Le mouvement de fond qui soulève actuellement l’Amérique doit se comprendre dans cette histoire de violence et d’asservissement. Et nous pouvons espérer qu’il débouche sur des évolutions importantes sur ce sujet de la violence faite aux noirs.

<1435>

Vendredi 5 juin 2020

«La première attitude indispensable est d’être capable de se mettre à la place de l’autre. Si je peux me mettre à la place de l’autre, alors nous pouvons réfléchir ensemble.»
Amin Maalouf

Amin Maalouf est né en 1949 à Beyrouth, dans une famille d’intellectuels de confession melkite, c’est-à-dire une petite communauté chrétienne du Liban.

Il a d’abord été journaliste comme son père, puis il est devenu écrivain.

Il a notamment reçu le Prix Goncourt en 1993 pour «Le Rocher de Tanios», et a été élu à l’Académie française en 2011.

Pour ma part j’ai découvert cet auteur par l’essai « Les Croisades vues par les Arabes » qu’il a publié en 1983 qui a été à la fois une révélation et un choc pour moi.

Entendre le point de vue des arabes sur ces grandes expéditions des occidentaux en Palestine, à Jérusalem et plus largement dans les pays de l’Islam entre 1096 et 1291 m’ouvrit d’autres horizons et me fit comprendre qu’il faut accueillir le point de vue de l’autre pour comprendre un évènement dans toute sa dimension.

Dans cet essai Amin Maalouf s’inspire des historiens et des chroniqueurs arabes de l’époque pour raconter comment fut ressenti, dans la civilisation islamique raffinée et sophistiquée de cette époque, l’arrivée des chrétiens pillant, massacrant et ne reculant devant aucune horreur par rapport à « l’autre » qui était « l’infidèle » celui qui ne partageait pas la même religion.

Amin Maalouf fait partie de ces intellectuels qui se révèlent dans le livre « Comprendre de Monde » élaboré à partir de la Revue XXI.

L’entretien qui a été mené par Maxime Amieux et Myriam Blal a été publié dans le N°26 de la revue XXI paru au printemps 2014. Il avait pour titre « Se mettre à la place de l’autre »

Il évoque d’abord son enfance au Liban, tant il est vrai que beaucoup se joue pendant l’enfance.

« Mon père était un homme très doux. Ma mère avait peur pour nous, elle nous protégeait plus que nous le voulions. […]. J’ai toujours vécu à la maison au milieu des journaux et des livres. Mon père recevait la plupart des quotidiens du pays. Le matin, nous recevions toute la presse quotidienne. Depuis mes 7 ans, nous nous installions ensemble avec un peu de café et nous parcourions l’actualité.

Mon père enseignait, comme certains de ses frères et sœurs. Enfant, je l’ai vu journaliste et enseignant. La sœur de mon père, dont nous étions proches, était professeur à l’université américaine de Beyrouth. Elle venait souvent nous raconter la vie de l’université. Le savoir et l’information étaient très présents. J’ai grandi dans une maison où mon père écrivait, je l’ai toujours vu écrire et, pour moi, travailler c’était écrire. La vie a fait que j’ai écrit plus que d’autres, mais je savais que j’allais avoir un métier d’écriture. J’en étais certain »

Ses parents organisent de nombreuses réceptions avec l’élite intellectuelle du Liban et de Beyrouth. Une divergence de point de vue allait naître entre Amin est ses parents.

« Oui, ces réceptions commencent à partir de 1963. Mon père, Rushdi, vient de fonder son journal. Il loue avec ma mère un très bel appartement de cinq cents mètres carrés à Beyrouth. Nous venons de quitter le quartier cosmopolite de Ras-Beyrouth pour nous installer dans un quartier à majorité chrétienne. Des ministres, des députés, des directeurs de journaux, des intellectuels […] viennent à la maison et je participe à ces activités mondaines avec mes sœurs. Mais à partir de 1964, mes idées commencent à différer de celles de mes parents. Je suis révolté contre le système communautaire au Liban, contre les inégalités, contre le colonialisme.

Mes parents reçoivent les notables du pays, et moi, je me mets à recevoir et organiser des réunions d’étudiants de gauche, dans l’esprit de ce que connaîtra la France en 1968. C’est ainsi que je rencontre des militants venus d’ailleurs : des Erythréens, des Sud-Africains. Olivier Tambo, alors président du Congrès national africain, le parti de Nelson Mandela, est venu une fois, j’avais 17 ans. Notre maison était grande, il était pratique de s’y réunir à plusieurs. Je faisais partie des dizaines d’étudiants libanais militants, mais je n’ai jamais eu de véritable rôle.

Mon père acceptait le fait que nous ne soyons pas d’accord, même s’il était mal à l’aise que je critique son entourage. Cela n’a pas affecté nos relations, mais nous étions en tension.»

Mais la guerre civile éclate au Liban, sous ses fenêtres, le 13 avril 1975. Ce qui va le conduire à quitter son pays natal pour venir en France :

« C’était un dimanche. Je rentrais de reportage. Je m’étais rendu au Bangladesh, en Thaïlande et au Vietnam où j’avais assisté au début de la bataille de Saïgon. J’avais quitté le Vietnam le 10 avril, pour me rendre à New Delhi où j’ai rencontré Mme Gandhi.[…] Le lendemain, un samedi, je suis monté ) à bord du Pan American 001, qui assurait la liaison New Delhi-Karachi-Téhéran-Beyrouth. On croit rêver aujourd’hui ! C’était un vol de nuit. Je suis arrivé à Beyrouth le matin du 13 avril 1975. Vers midi, j’étais chez moi avec ma femme et notre fils. C’est alors que nous avons entendu des tirs puis des cris. Nous avons sorti la tête pour regarder par la fenêtre de notre chambre et aperçu un autobus arrêté à un carrefour, à une centaine de mètres de chez nous. Il y avait un attroupement d’individus autour du car, qui discutaient avec des personnes armées. Soudain, nous entendons des tirs. Nous nous cachons derrière le mur. Au bout d’une dizaine de secondes, silence. Nous sortons discrètement nos têtes à travers la fenêtre. Il devait y avoir une vingtaine de cadavres au sol. J’ai appelé mon père pour le prévenir que nous ne pouvions aller déjeuner chez lui. Je me souviens lui avoir dit : « Je crois que la guerre a commencé. » Le soir même, notre quartier était sous les bombes. »

C’est donc ainsi que la guerre a éclaté entre les communautés du Liban. Le Liban qui avait la réputation d’être la Suisse du proche orient.

La<guerre du Liban> qui s’est déroulée de 1975 à 1990 a fait entre 130 000 et 250 000 victimes pour un pays de 5 000 000 d’habitants. Comme toute guerre civile, elle fut le théâtre de massacres et d’horreurs.

Amin Maalouf et sa famille ont voulu rester au Liban, mais le déchainement de la violence a été trop intense. Ils ont finalement quitté le Liban en juin 1976.

Cette terrible expérience l’a conduit aux réflexions sur la place de l’autre et la nécessité de le comprendre pour s’entendre.

Cet homme issu de la communauté chrétienne du Liban et qui évoque souvent le monde chrétien comme le monde musulman manifeste une relation singulière à la spiritualité et aux croyances. Il répond à la question : Êtes vous croyant ?

« Si l’on entend par croyant être adepte d’une religion particulière, pas vraiment. Le dogme ne m’intéresse pas. Est-ce que je crois en revanche que le monde ne fonctionne que par des forces matérielles ? Non plus. Je ne suis pas un athée, je ne pense pas que monde soit arrivé par un jeu de molécules. Nous avons besoin d’une dimension spirituelle. Un des drames du XXème siècle est d’avoir laissé fleurir des idéologies totalitaires qui ont cherché à expulser la religion. Cela a abouti à des désastres. »

La partie la plus importante à mon sens de cet entretien consiste à cet appel de sagesse de se mettre à la place de l’autre. Amin Maalouf tire cette intelligence d’abord de sa position de minoritaire au Liban et aussi de sa double appartenance au Liban et à la France.

Ayant grandi au Liban, j’ai conscience depuis ma naissance de faire partie d’une minorité. En France, les recherches liées aux origines ethniques et à la religion sont interdites, ce qui est compréhensible et honorable. Mais au Liban, c’est impensable : là-bas, chacun connaît sa communauté d’appartenance. C’est inscrit sur les papiers d’identité, ça détermine l’école où chacun ira. Nous naissons avec la conscience d’appartenir à une communauté.

A partir de cette conscience communautaire, certains vont développer des attitudes hostiles envers les autres communautés, d’autres vont rêver d’établir des rapports harmonieux et vont consacrer leur vie à essayer de bâtir des passerelles. La question du vivre ensemble est une interrogation présente depuis ma naissance. Elle ne se pose pas de la même manière au Liban, en Bosnie, en France ou ailleurs, mais elle se pose partout.

Je viens d’une petite communauté. Et j’ai appris que lorsqu’on appartient à une petite minorité, on ne cherche pas à dominer, mais à mettre de l’huile dans les rouages. C’est dans une société réconciliée que nous vivons le mieux. Quand il y a des conflits, les petites communautés sont les premières victimes et les premières à fuir. Les plus faibles ont peur d’être écrasés ; les plus forts, peur d’être envahis.

Mais le monde change, il est devenu pluriel. Nous sommes chacun devenus les minoritaires des autres. De fait, personne ne peut plus considérer qu’il peut tout dicter. […]

Quand je suis avec des amis libanais, je parle du Liban comme si j’étais libanais.

Quand je suis avec des amis français, parle de politique intérieur en tant que Français. Mais, dans un cas comme dans l’autre, personne n’ignore, ne serait ce qu’à cause de mon accent, que je viens d’ailleurs et que mon regard est celui de quelqu’un d’extérieur. […]

Lorsque nous essayons d’établir des relations harmonieuses, la première attitude indispensable est d’être capable de se mettre à la place de l’autre. Si je peux me mettre à la place de l’autre, alors nous pouvons réfléchir ensemble. Si chacun reste à sa place, aucun de nous ne peut comprendre les besoins et les préoccupations de son interlocuteur. Il n’y a pas uniquement « moi » et « l’autre ». En « moi », il y a un peu de « l’autre », et en « l’autre », il y a un peu de « moi ». Se mettre à la place de « l’autre », c’est le commencement de la sagesse.

Et il finit par un exemple tout simple de la vie quotidienne et intime :

Dans l’intimité, nous pouvons ressentir les besoins de l’autre. Ma femme, Andrée, sait que l’écriture est essentielle pour moi, qu’elle est ma vie, que je pourrais passer ma vie entière à écrire. Mais elle sait également que lorsqu’elle m’exprime un besoin important, elle est prioritaire sur tout. »

C’est avec cet invitation à se mettre à la place de l’autre que je finis cette série de mots du jour que j’ai tirée du livre « Comprendre le monde » qui récapitulait certain des grands entretiens que la Revue XXI avait réalisé et publié avant fin 2016, date de la publication de cet ouvrage.

Amin Maalouf comme Tobie Nathan, dont j’ai parlé vendredi 29 mai, font partie de ces éclaireurs qui s’intéressent aux autres, d’abord par respect, puis pour comprendre et avancer ensemble, enfin pour s’enrichir spirituellement.

<1434>

Jeudi 4 juin 2020

«Ça veut dire aujourd’hui, si on parle des réfugiés, de la justice, des inégalités, si on doit sauver des vies, « quoi qu’il en coûte » ça vaut pour tout le monde, on est bien d’accord ?»
Patrick Boucheron

Patrick Boucheron est un de nos grands historiens. Je l’ai déjà cité dans deux mots du jour qui concernaient les réactions post attentats islamiques. Il s’agissait des mots du jour du <5 février 2016> et du <1er septembre 2016>.

Depuis j’ai acheté l’ouvrage imposant dont il a dirigé la rédaction « Histoire Mondiale de la France » et dont je ferais probablement une série de mots du jour.

Il est aussi professeur au Collège de France.

Il a été invité par Nicolas Demorand et Léa Salamé dans la matinale de France Inter de ce mercredi 3 juin : « La jeunesse a payé un prix extravagant à cette crise », pour revenir sur ce qui s’est passé, sur l’avenir et l’analyse de tout cela.

J’ai trouvé cet entretien passionnant et je vous invite à l’écouter.

J’en tire quelques extraits.

Pour évoquer le « Monde d’après » celui du déconfinement, Patrick Boucheron tire le bilan suivant :

« On est ramené aux conditions singulières de l’expérience. Nous avons vécu quelque chose ensemble et séparément, chacun confronté à sa propre solitude.

J’ai l’impression que c’est comme un séisme. La terre a tremblé pour tout le monde, c’est la même terre pour tout le monde, mais nous sommes plus ou moins près de l’épicentre. Et puis il y a des répliques qui ne sont pas les mêmes partout.

Et on n’a pas tous les mêmes fondations, sûres ou souples. Donc, il est temps de descendre à la cave pour voir les dégâts. C’est le cas pour les individus que nous sommes, solitaires et solidaires comme dirait Victor Hugo. Mais c’est vrai pour les sociétés. Et là, Il y a un gouffre qui s’ouvre devant nous, devant la responsabilité politique c’est l’autre temps, qui vient ».

Devant ces mots de « séisme », « dégâts », « gouffre » Léa Salamé l’interpelle pour lui demander s’il ne voit que le pire dans ce qui est arrivé et ce qui arrive.

Sa réponse décalée va concerner des intellectuels qui collent leur schéma de pensée sur les évènements et ne les regardent pas avec lucidité et sans filtre déformant.

Cette réponse me parait particulièrement pertinente pour le temps de l’analyse :

« Je me méfie spontanément des intellectuels à thèse qui viennent défendre leurs thèses. Comme si « le chien aboie, la caravane passe », le chien c’est l’évènement, la caravane, c’est leurs certitudes. Comme le dit Bruno Latour, très justement, « il ne faut pas gâcher une crise. Bien sûr, il y a une opportunité formidable. Mais de cela que l’on parle, on ne parle que de cela. L’histoire n’est pas là pour nous rassurer sur nos certitudes, mais pour nous dire « là, il y a une entaille », il s’est passé quelque chose, il y a un évènement. Et comme le disait l’historien du contemporain, Pierre Laborie : « Un évènement c’est ce qui advient de ce qui est advenu ». Il y a quelque chose qui est survenu et maintenant ce qui va avoir lieu, c’est à nous d’en décider collectivement, politiquement ».

Et il ajoute en revenant sur l’expérience des années sida :

« On n’a rien à attendre d’une maladie, sinon qu’elle ne nous tue pas et qu’elle passe le plus vite possible, ce sont les malades, les marqueurs sociaux, ça veut dire qu’on va en discuter en commun (…) La recherche publique : c’est en faire un enjeu commun. Comment l’arracher à la technostructure. C’est cela, au fond, l’enjeu d’aujourd’hui. »

Pour Patrick Boucheron, le COVID-19 a pris toute la place et mis à l’ombre tous les autres sujets mondiaux dont beaucoup sont aussi, sinon davantage préoccupants.

« Il faut parler d’autre chose, de ce qu’on a tu et qu’on a eu raison de taire.[…]

La terre entière, quels que soient les régimes politiques, quels que soient les structures démocratiques a pris une décision incroyable au regard de l’Histoire : défendre toutes les vies, même les plus vulnérables, même les plus âgées quoi qu’il en coûte, comme a dit le président Macron. « Quoi qu’il en coûte » est la formule même de l’inconditionnalité. Qui peut être discuté, mais ce n’est peut-être pas encore le moment.

Dans un calcul de santé publique, on dit « quoi qu’il en coûte ». Mais enfin, la misère entraîne une mortalité terrible.

Mais « quoi qu’il en coûte », veut dire que la vie est un bien inconditionnel. C’est ce que Didier Fassin appelle la « biolégitimité », mais il dit aussi qu’il y a une inégalité des vies. Ça veut dire aujourd’hui, si on parle des réfugiés, de la justice, des inégalités, si on doit sauver des vies, « quoi qu’il en coûte » ça vaut pour tout le monde, on est bien d’accord ?

C’est à ce moment-là qu’il faut vérifier qu’on est bien d’accord, ça vaut pour celles et ceux qui rament dans la vie, ça vaut pour celles et ceux qui sont sur des canots en Méditerranée, et ça vaut pour tout le monde.

Et là commence un moment politique, […] maintenant on discute et on discute aussi sur l’évènement. Car il nous a pris de court, mais il a nous a aussi pris en cours de quelque chose. D’autres sujets, on a vu hier soir les manifestations de Minneapolis après la mort violente de George Floyd qui montre le besoin de justice. »

Et puis il évoque le sacrifice générationnel :

« Cette crise a surtout touché les citoyens les plus âgés. […] la responsabilité est quand même là de dire quelque chose de ce temps. Et ce qu’on a à dire, c’est que tout de même. La jeunesse a payé un prix extravagant à cette crise. Elle a payé aujourd’hui et elle paiera encore demain. Je ne dis pas qu’il ne fallait pas le faire, mais au fond, il faut le dire il y a eu un sacrifice, un sacrifice générationnel. […] La jeunesse est sacrifiée. On a fait subir aux enfants, à l’école une épreuve terrible et les étudiants […]

« Dans les annonces gouvernementales, les universités venaient toujours en dernier, après les terrasses et le Puy du Fou de fou, on leur disait : ‘elles ne rouvriront pas’. Mais quel scandale !

« On ne parle que des examens, on s’assure qu’ils [les étudiants] n’ont pas triché, on utilise leurs webcam comme outil de télésurveillance. […]

La population étudiante n’est pas qu’une question sanitaire : ce sont des lieux de vie et de production du savoir, et on n’a jamais autant parlé de sciences que pendant cette crise. »

Patrick Boucheron a énoncé ce constat avec moults précautions, en ne disant jamais qu’il ne fallait pas faire ce qui a été fait mais il a dresse ce constat, l’essentiel de cette crise va devoir être assumé par les jeunes générations qui vont devoir financer d’une manière ou d’une autre le « quoi qu’il en coûte ».

Alors certains parlent de la « génération COVID », il existe même un site : https://generationcovid.fr/

Ce qui met Patrick Boucheron en colère.

« On ne peut pas se laisser désigner par une catastrophe, la jeunesse ne peut [accepter de se faire appeler la génération Covid], à eux de donner le nom du temps qu’ils ont vécu (…) l’événement, c’est moins l’épidémie, que la réponse politique : ce sont les jeunes qui doivent dire, aujourd’hui, de quelle génération ils veulent être. »

Et il fait une grande confiance à la jeunesse pour trouver des solutions… si on les laisse faire..

« On doit dire à la jeunesse qu’elle a peut-être la solution à des questions que leurs ainés ont été incapables de poser (…) J’ai 54 ans, et je suis dans une société où l’on considère que je suis jeune ! Ça ne va pas ! Je ne suis plus jeune ! »

Entretien donc très intéressant que je vous recommande d’écouter.

Et il a aussi ce propos avec lequel mon accord est total, tant il est vrai qu’un scientifique doute et que celui qui a des certitudes n’est pas un scientifique mais un croyant :

« Un scientifique qui affirme des certitudes, je ne comprends pas ce qu’il dit. Je ne comprends pas ce que veut dire chez un scientifique : « je suis sûr que … »

Son développement sur ce point est aussi d’une grande pertinence.

Je redonne le lien vers l’émission : « La jeunesse a payé un prix extravagant à cette crise »

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Mercredi 3 juin 2020

«Pause»
Un jour sans mot du jour

Je persiste et j’ai trouvé un nouveau chat qui regarde par la fenêtre pour essayer de voir si le monde tourne correctement.

En 2015, le 3 juin était également un mercredi.

Le mot du jour fut consacré à Kamel Daoud qui a eu cette phrase : .

« En France, vous avez un art très rare qui est de fabriquer des religions sans dieu. Vous n’avez pas de roi mais un président qui ressemble à un roi, vous n’avez pas de religion d’Etat mais vous avez le Panthéon».
Kamel Daoud

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<Mot sans numéro>

Mardi 2 juin 2020

«Pause»
Un jour sans mot du jour

Je ne suis pas parvenu à écrire un mot du jour pour ce mardi.

L’année dernière le 2 juin était un dimanche.

Et le jour d’avant était le samedi 1er juin. C’est ce jour là que Michel Serres quitta la vie terrestre.

Le lundi 3 juin j’écrivais un mot du jour hommage à cet homme remarquable :

« Le moraliste espiègle s’en est allé … »
Michel Serres est décédé samedi 1er juin à 19 heures

Je n’imaginais pas lorsque je publiais le mot du jour, avant le long week-end de l’ascension, dans lequel je partageais l’émission de France Inter « Michel Serres – Questions Politiques du 26 mai 2019 », que lors du mot du jour suivant, il faudrait prendre congé de cet homme qui a été si inspirant et m’a donné tant de sources de réflexions.

Il est mort de vieillesse, je pense que c’est cela qu’il aurait dit

Dans notre société actuelle, on meurt de plus en plus vieux, mais selon ce que l’on dit on meurt du cancer, d’un infarctus ou de tout autre détail technique mais plus de vieillesse.

Dans ce qui sera donc sa dernière émission de radio, il était visible que si son esprit était toujours aussi pétillant et vivace, le corps était affaibli, malade.

<Lire la suite sur le blog>

Et <Sur cette page> il y a le rappel de 18 mots du jour inspirés par Michel Serres.

<Mot sans numéro>

Vendredi 29 mai 2020

«Quelle est votre richesse ? Qui êtes-vous que je ne suis pas ? est la seule question qui vaille»
Tobie Nathan

Plusieurs fois à travers les émissions que j’écoute ou les articles que je lis, j’ai rencontré la route de Tobie Nathan. Chaque fois j’ai été happé par son humanisme, son intelligence, son ouverture d’esprit. Je n’ai jamais su pour l’instant transformer ces rencontres en un mot du jour. Mais il fait partie des grands entretiens de la revue XXI et ceci me donne l’opportunité enfin d’ouvrir une nouvelle porte vers la réflexion et l’action d’un homme remarquable de notre temps.

C’est un homme à l’écoute de l’altérité qui ne croit pas tout savoir. Qui est à la recherche de l’autre, du monde de l’autre, de ce qui explique l’autre, de ce qui peut le soigner.

L’entretien de la revue XXI consacrée à Tobie Nathan était un hors-série « Les déracinés » paru en février 2016. Ce numéro explicitait son titre par cette définition : « Ils vivent ailleurs que là où ils sont nés ».

L’entretien, qui avait été mené par Marion Quillard a donc été repris dans l’ouvrage « comprendre le monde.

Tobie Nathan se présente ainsi :

« Je suis psychologue et je travaille dans le domaine de l’ethnopsychiatrie, mais je ne suis ni ethnologue ni psychiatre. »

Il va tenter pendant l’entretien de définir l’ethnopsychiatrie, cette psychiatrie imaginée pour les migrants, cette « obligation de prendre en compte le monde de l’autre pour le soigner ». Et à la fin, il a lâché :

« C’est la définition que je donnerais aujourd’hui. Demain j’en donnerai peut être une autre…. »

Marion Quillard raconte :

« Tobie Nathan ouvre des portes et ne les referme pas toujours. Roi de la pirouette, il reçoit au Centre Georges-Devereux, la structure qu’il a créée en 1993 à Saint Denis et qui se situe désormais en plein cœur de Paris. Au deuxième étage, des chaises en rang d’oignons, une petite cuisine dont s’échappe une odeur de café, quelques livres mis à disposition. Ici les consultations durent en moyenne deux heures « et elles sont gratuites » dit le drôle d’oiseau qui me fait face.

Avec lui, des psychologues, des médecins, des éducateurs et des traducteurs prennent en charge la santé mentale des plus faibles. Les migrants, historiquement. Puis les anciens membres de sectes, les boulimiques, les transsexuels. […]

Écrivain de la nuit, il raconte dans son livre « Ce pays qui te ressemble » ; son monde disparu, celui des juifs d’Egypte, forcés à l’exil en 1956. La « déchirure » qui a fait de lui un oiseau migrateur. Attachant, mêlant la précision scientifique et gouaille de l’emberlificoteur, il fait toujours le pari de l’intelligence de l’autre. »

Tobie Nathan est né en 1948 au Caire, sa famille a été expulsée en 1956 parce que juive. Il est arrivé en France un an plus tard. Et quand Marion Quillard lui demande s’il ressemble aux migrants qu’il rencontre, il répond :

« Bien sûr ! Je partage avec eux une conscience aiguë de la contingence du monde. Contrairement à ce que pensent les Français, notre monde n’est pas éternel. Moi, je suis plusieurs. J’ai été un enfant égyptien, un enfant italien et un enfant français. J’aurais pu être un enfant canadien, puisque mes parents ont eu envie d’émigrer au Canada. Et je garde le souvenir de mes êtres précédents. Je n’ai jamais cru que le monde qui s’étalait sous mes yeux était « le monde ». Il y a eu d’autres mondes avant, il y en aura d’autres après, il y en déjà d’autres ailleurs. »

Et il raconte le début de son travail avec les migrants :

J’ai rencontré mon premier patient le 15 avril 1972 et il se trouve que c’était un migrant, un Tamoul de Pondichéry, en Inde. Il avait été métamorphosé par la migration. « Je » était devenu un autre. J’ai eu envie de comprendre et j’ai toujours travaillé sur cette « métamorphose ». Pourquoi notre identité change-t-elle quand nous passons d’un monde à l’autre ?

Comment la migration qui est un simple déménagement, un changement de décor, peut-elle à ce point affecter notre être intérieur ? Ces questions me sidèrent.

En France j’ai vu arriver les migrants par vagues successives : les Portugais, les Maghrébins, les Africains, les gens d’Asie du Sud-Est, et maintenant les Syriens.

A chaque fois, on refuse d’écouter ce qu’ils à nous dire. Avec notre universalisme simplet, nous pensons que ces gens nous ressemblent. Nous pensons à tort qu’ils viennent nous rappeler nos idéaux de justice, notre responsabilité dans la misère du monde. Pire encore, nous rappeler « d’où nous venons ». Mais les migrants ne sont pas là « pour nous ». Ils viennent pour des raisons qui leur sont propres et il nous faut les écouter, comprendre leurs mondes, leurs idées et leurs dieux.

Leur demander : « Quelle est votre richesse ? Qui êtes-vous que je ne suis pas ? » est la seule question qui vaille. »

Nous sommes profondément ancrés dans nos racines, nos ancêtres, notre famille, le lieu de notre enfance, notre histoire. Tobie Nathan n’échappe pas à cette règle et lui, en plus, en est totalement conscient :

« Nous sommes en 1956, j’ai une passion pour la radio. […] Un soir, mes parents sortent et je demande à rester avec les bonnes pour écouter la radio. Toute la soirée, Nasser n’a qu’un mot à la bouche : « juif ». Il vient de nationaliser le canal de Suez […]. Mes parents sont encore insouciants ! Ils sortent ! Et moi, je pressens le cataclysme à venir. Je savais qu’à partir de ce moment-là nous serions expulsés. […]

Adulte, j’ai posé la question à mon père : Comment ça se fait que tu n’aies rien vu venir ? Tu étais commerçant, tu discutais avec tout le monde ! Il était incapable de me répondre. Il rigolait, il disait : parce que je suis con ! ». Une fois seulement, il m’a dit : « Je n’y ai jamais pensé. » Jamais il n’avait imaginé que le tissu qui maillait les Juifs et les Arabes en Egypte depuis des siècles allait se déchirer. Pour qu’il comprenne, il a fallu qu’un militaire surgisse à la boutique, sorte un flingue et le pose sur le bureau en disant : « Ouvre ce coffre, tout ce qui est ici appartient à l’Etat égyptien. » Nos biens ont été saisis, nous sommes partis les mains vides. […]

Je suis un juif d’Egypte. Du côté de ma mère, on trouve des rabbins de père en fils, les Israël, de 1500 à 1870.Le dernier était grand rabbin d’Egypte. Autant vous dire, le top du top. Un homme politique autant qu’un homme religieux. […]. Il s’appelait Yom-Tov Israël Shrezli et c’était le grand-père de mon grand-père maternel.

Et puis, il esquisse ces relations compliquées avec sa mère faites de respect, de crainte et de désir de s’échapper :

« Je suis marqué par ma mère oui, cette forte tête. Vous ne pouvez pas imaginer ce que c’est, une mère juive égyptienne qui vous dit : « Hé, je te parle. Je t’ai porté pendant neuf mois dans mon ventre, t’étais une chiure de mouche. T’étais rien et maintenant t’élèves la voix devant moi ? » Vous tremblez. Vous avez 40, 50 ans, vous tremblez, je vous assure. Mais j’ai fait ce que je voulais. Je ne me suis laissé influencer par personne. J’ai fait des erreurs, mais de mon plein gré. J’ai pris des chemins de traverse…Ma mère pensait que je deviendrai ingénieur. Elle était prof. De maths, j’ai eu peur de l’avoir sur le dos, alors j’ai fait le contraire. J’ai étudié la philosophie. Je me suis passionné pour la psychanalyse. »

Et il parle de son don de soigner. Il rattache ce don à la famille maternelle de son père qui s’appelait Cohen :

« Ils étaient joailliers. Leur boutique au souk des orfèvres devait faire un mètre de large., mais ils vivaient dans un palais. Ils étaient riches donc, mais riches de quoi ? C’est un mystère.

Je sais juste qu’ils fabriquaient des bijoux spéciaux. Si vous passiez un examen, si vous vouliez vous marier, vous alliez les voir. Ils fabriquaient pour vous des bagues magiques, en diluant un texte sacré dans de l’eau et en y éteignant l’or ou l’argent. Les textes imprégnaient les bijoux, qui coutaient très chers. Ils fabriquaient aussi les objets du culte, les grenades en argent qui surmontent les Torah.»

Et il part de ces origines pour se sentir légitime pour soigner. Il croit à son obligation de soigner ses semblables. Et il dépasse la seule souffrance psychologique pour parler de géopolitique. Et pour donner du corps à cette étonnante affirmation, il donne l’exemple de survivants de la shoah qui quarante ans après la guerre, font encore des cauchemars :

« La psychologie c’est de la géopolitique. Les causes et les traitements sont à l’extérieur des patients. Ils sont dans le monde, dans leur monde, pas dans leur petite tête !

Moi je n’ai pas de problèmes psychologiques, mais j’ai des problèmes de géopolitique. Ça oui. Je suis un hypersensible de la géopolitique. […] Lorsque j’écoute les informations par exemple. Il me semble insensé qu’un journaliste puisse prononcer la phrase suivante : « Il y a eu 2200 morts à La Mecque ». J’entends cette phrase sans la comprendre. En revanche, quand quelqu’un vient me voir en consultation et me raconte : « Mon grand-père est parti à La Mecque. Il faisait beau, il était fou de joie et, il y a eu cet accident terrible, les gens se sont marchés dessus… » Là je comprends »

Et puis il a cette appréhension très particulière, en tout cas assez éloignée des standards occidentaux concernant le concept d’individu, de sa liberté, de son indépendance :

« Je ne crois pas que les gens soient interchangeables. Je sais que c’est la relation des journalistes, celle de « l’individu quelconque ». Mais ce n’est pas la mienne. […] Où voyez-vous des individus ? Vous connaissez des individus ?

Les individus existent quand ils sont morts, quand on peut dire : « Il a été ». Mais « il est », ça n’a aucun sens. L’individu est une notion juridique. « Je » suis un état civil, un numéro de sécurité sociale, mais c’est tout. Il faut arrêter de se pavaner comme si nous n’étions rien d’autre que nous-mêmes. Nous sommes bien plus que nous-mêmes ! »

Et il parle de son expérience dans les banlieues de France qu’il a beaucoup étudié et surtout dans lesquelles il a rencontré les habitants, des habitants qu’il soignait.

Il donne ainsi les clés de sa méthode.

[Dans les banlieues] un nouveau monde, une nouvelle culture, de nouveaux êtres sont en train de naître. Dans ces banlieues que j’ai beaucoup fréquentées ces dernières années, personne n’est inscrit à la sécu, personne ne paie d’impôts, personne ne sort du quartier. […] Ils ont de nouveaux repères, de nouvelles divinités : la délinquance, le radicalisme religieux. Soit l’un, soit l’autre, souvent l’un puis l’autre. Et moi, j’ai besoin de comprendre pourquoi leur respect se porte sur ces mouvements.

J’insiste, ce n’est pas « l’islam qui vient », qui va nous envahir, nous submerger. Ça n’a rien à voir avec l’islam. C’est autre chose : des règles et des forces propres. Un monde que je ne connais pas bien encore, mais qu’il nous faut étudier. »

Nous sommes ici au point central de ce partage. Tout le début de l’article n’est qu’une longue introduction pour arriver à comprendre la démarche de Tobie Nathan, sa manière d’agir quand il se trouve en face de personnes en souffrance qui viennent d’ailleurs ou dont les racines ne sont pas dans le pays dans lequel ils résident.

[Il ne s’agit pas de] se mettre à la place, mais permettre à autrui de prendre sa place. Être possédé par autrui, se vider de son monde intérieur pour lui laisser une place. Et ensuite, quand l’autre s’en va, récupérer une partie de soi pour raconter cette métamorphose.

Le patient vient en famille. Il se raconte dans sa langue, des interprètes traduisent. Je dois savoir comment il aurait été soigné dans son pays ou dans celui de ses parents, car, même s’il n’y vit pas, les traitements potentiels de sa maladie sont inscrits dans sa culture d’origine. Pour cette raison, j’ai beaucoup voyagé, en Afrique de l’Ouest, à Tahiti, au Brésil, à la rencontre des guérisseurs et en quête de leur savoir. J’essaie d’entrer en communication avec le patient, à l’intérieur de moi. […] Soigner les gens, vous savez, c’est les rattacher quelque part, leur montrer un fragment de terre ferme. Sinon, ce sont des âmes errantes.

[C’est-à-dire] des âmes qui voient la terre ferme s’éloigner. Au sens physique du terme, des migrants, des gens qu’on arrache à leur terre natale, au sens métaphorique, des personnes qui perdent leurs repères qui ne savent plus à qui s’adresser et qui se tournent vers d’autres divinités, le radicalisme religieux par exemple.

« Les âmes errantes » est devenu un livre que Tobie Nathan a publié en 2017 et qui est un essai sur la question des jeunes radicalisés, fondée sur une expérience clinique.

Claire Servajean l’a invité dans son émission sur France Inter pour présenter ce livre

<France Info> a également consacré une page à ce livre, qui n’a pas laissé indifférent et qui a même provoqué des réactions violentes.

Comprendre l’autre n’est pas toujours accepté.

Manuel Valls, à l’époque premier ministre, avait eu ce jugement définitif : « Expliquer c’est déjà vouloir un peu excuser »

Et il donne ce conseil de sagesse et d’humilité.

« On ne peut pas soigner les gens en les rabaissant. Il ne faut jamais faire le pari de la pauvreté des gens, toujours celui de leur richesse et de leur intelligence. Les soigner, c’est aller les chercher là où ils sont. »

Et comme conclusion de l’entretien, il explique comment il s’y prend avec les patients :

« Je laisse venir. Je lâche quelque chose au patient, et nous construisons ensemble une meilleure proposition. C’est du théâtre, de la création. Des moments magiques. Vous savez ce qu’on dit en Afrique ? toute la vérité est dans le sable. Il contient les os détruits, abimés, d’ancêtres très anciens. Si vous savez interroger le sable, vous gagnerez la sagesse… »

Tobie Nathan écrit des livres et tient un blog : https://tobienathan.wordpress.com/

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