Mardi 26 septembre 2017

« En France, on pense le concept en haut lieu,
on s’en tient à une idée globale qui peut parfois tenir sur le seul verso d’un ticket de métro »
Philippe Oddo qui essaye d’analyser la différence entre les français et les allemands

L’Allemagne est un modèle pour certains et un repoussoir pour d’autres.

Mais connaissons-nous vraiment les allemands ?

Je me souviens, alors que je travaillais encore dans l’administration centrale de la Direction Générale des Impôts, je participais à un séminaire où intervenait un industriel français dont j’ai oublié le nom et qui nous parlait de son expérience en Allemagne :

Il venait de prendre la tête d’une filiale française en Allemagne et venait d’être invité à une réunion de patrons de la ville dans laquelle il était installé. Il nous a alors raconté un échange avec un patron allemand qui était venu vers lui et lui a posé la question : « Que faites-vous dans votre entreprise pour l’emploi des jeunes ? »

Notre patron français était un peu déconcerté par cette question et il a répondu comme un français raisonne :

« Je viens d’arriver, je ne connais pas toute la réglementation que vous mettez en œuvre ici, mais soyez assuré que nous respecterons strictement ce qui nous sera demandé ! »

Le patron allemand lui a répondu alors :

« Mais enfin il n’y a pas de réglementation spécifique sur ce sujet en Allemagne, c’est simplement pour chacun de nous une ardente obligation ».

Je ne peux pas assurer que le terme qu’il avait utilisé fût « une ardente obligation » que nous autres français avons liée au fameux « Plan » français. Mais ce qui est certain, c’était que la réponse contenait bien cette idée que le patron allemand poursuivait cet objectif de penser à l’emploi des jeunes parce qu’il considérait que c’était bon pour tout le monde d’agir ainsi et qu’il n’attendait pas une quelconque injonction de l’administration ou du gouvernement.

J’ai donc été intéressé par cet article du Point du 21/09/2017 qui donne la parole à Philippe Oddo, patron du groupe Oddo BHF qui a un pied en France et l’autre outre-Rhin.

L’article a pour objectif d’analyser les similitudes et les différences des deux pays.

J’en tire les extraits suivants :

Philippe Oddo : « […]  Ce qui frappe d’abord en Allemagne, c’est combien l’entrepreneur est important et respecté. Faisons un peu de linguistique : là-bas, employeur se dit « Arbeitgeber », littéralement « celui qui donne un travail » ; quant à l’employé, « Arbeitnehmer », à savoir « celui qui prend le travail. Voilà qui en dit long sur le rôle de l’entrepreneur dans la culture allemande : chacun comprend que sa réussite bénéficie à tous… »

Philippe Oddo raconte d’abord sa vie en Allemagne et en tire de premiers enseignements :

« Je passe trois jours par semaine en Allemagne : deux à Francfort en moyenne, au siège, et au moins une journée un peu partout dans le pays à la rencontre de nos clients. Très souvent, je vais dans de petits villages, des bourgs, des villes moyennes où se trouvent de grosses entreprises et même des leaders mondiaux. Car l’entrepreneur reste fidèle à son village et à sa région, quoi qu’il arrive, qu’il reste petit, devienne moyen ou numéro un mondial, et cela de génération en génération. Ses enfants vont dans la même école que ceux de ses salariés, il s’implique souvent fortement dans la vie locale, crée une fondation d’entreprise – elles sont quatre fois plus importantes là-bas qu’en France – pour financer des musées, des infrastructures sportives, des programmes sociaux ou d’intégration des immigrés… Bien sûr, ce maillage territorial s’explique par le fait que l’Allemagne n’est absolument pas un pays centralisé. Elle n’a pas eu de Louis XIV !  […]

En fait, il n’y a que très peu d’endroits en Allemagne où les gens n’ont pas de perspectives. Alors qu’en France la seule issue, c’est bien souvent de partir vivre dans une grande ville – Lyon, Marseille ou Paris… »

Et il explique d’où vient son analyse parce qu’il a été contraint de faire travailler ensemble des français et des allemands. Il a donc fait usage de méthode pour arriver à cet objectif :

«Pour réussir la fusion, nous avons fait appel à des consultants pour bien comprendre les écarts culturels. Car ils existent et il faut parvenir à les gérer.

Parfois, c’est anecdotique, comme la ponctualité : pour un Français, arriver cinq minutes en retard, c’est être à l’heure, quand un Allemand est toujours en avance.

Mais d’autres différences peuvent avoir de lourdes conséquences. En France, on pense le concept en haut lieu, on s’en tient à une idée globale qui peut parfois tenir sur le seul verso d’un ticket de métro, puis les équipes se débrouillent pour la mettre en œuvre ; en Allemagne, à l’inverse, on ne prend aucune décision si toutes les implications n’ont pas été étudiées en détail et avec précision. Un processus de décision certes plus lent et plus méticuleux, mais parfaitement adapté à l’industrie, car rien n’est laissé au hasard.

D’autant que jamais un Allemand ne mettra en œuvre une décision venue de plus haut si lui-même n’est pas convaincu de sa pertinence.

Les Français pensent souvent que l’Allemand est discipliné, c’est une grave erreur ! S’il n’est pas d’accord, il ne bouge pas… Mais, une fois convaincu, plus besoin d’être derrière lui, plus besoin de s’en préoccuper, il agit. Parfaitement et sans jamais dévier. Voilà pourquoi les Allemands sont les meilleurs industriels au monde. N’oublions pas qu’ils exportent trois fois plus que nous ! Ce n’est pas une question de dumping social : les Allemands ne sont pas moins payés que les Français, ils ne travaillent pas beaucoup plus, d’ailleurs peut-être même ne travaillent-ils pas davantage, ce sont avant tout des industriels hors pair. »

Un processus de décision plus lent, une implication du « terrain » pour le dire vite, moins de technocratie, moins de concept …

Et ce jugement : «jamais un Allemand ne mettra en œuvre une décision venue de plus haut si lui-même n’est pas convaincu de sa pertinence. ».

Alors qu’il reconnait qu’en France, les injonctions viennent d’en haut et sont en réalité des concepts dont la vacuité est décrite par l’étalon d’un ticket de métro. Cette image m’a beaucoup plu, c’est pourquoi j’en ai fait l’exergue de ce mot du jour.

Peut-être que Macron devait méditer sur ce point…

Du point de vue de la question controversée du coût du travail, il affirme :

« Certes, quand on regarde le coût du travail là-bas par rapport à la France, l’écart de charges sociales est quand même énorme. Je suis bien placé pour l’observer. Pour 40 000 euros net dans la poche du salarié avant impôt, cela nous coûte, à nous employeurs, 30 % plus cher en France qu’en Allemagne. Si on monte à 100 000 euros de revenu net, l’écart grimpe à 50 %. Et même à 70 % de plus pour 400 000 euros. Dans l’autre sens, il faut avoir en tête également que les rémunérations sont plus élevées en Allemagne qu’en France alors même que le coût de la vie y est très souvent inférieur – à Francfort, le logement, le transport, l’alimentation, tout est moins cher. Mais ces rémunérations plus élevées ne compensent pas, pour l’employeur, l’écart de charges sociales. »

Concernant le droit du travail qui est une autre cause de crispation en France, il explique qu’il n’y a pas forcément moins de rigidité en Allemagne, mais l’extraordinaire force des entreprises vient aussi d’une relation patronat-syndicat basée sur une confiance et une écoute réciproque qui semble aujourd’hui totalement hors de portée en France :

« Attention, l’Allemagne a aussi ses rigidités, par exemple la durée des préavis : quand les gens démissionnent, ils doivent rester encore dans l’entreprise au moins six mois, ce qui peut freiner le recrutement de compétences à l’extérieur. Contrairement à ce que beaucoup croient, il n’est pas plus facile d’y licencier qu’en France. Il faut absolument obtenir l’agrément du comité d’entreprise. Ah, le Betriebsrat ! [Comité d’entreprise] Dès qu’on est entré en négociations pour acheter BHF, j’ai vite rencontré la présidente du comité d’entreprise pour connaître son état d’esprit ; elle m’a alors expliqué que l’intérêt des salariés était que la banque retrouve son prestige. Aujourd’hui encore, je la vois très régulièrement, c’est presque un second département des ressources humaines : sa démarche est toujours constructive, elle n’est pas dans la négociation permanente, elle peut dire : « Là, il y a un problème à résoudre pour que l’entreprise marche bien » ; et donc je l’écoute attentivement. C’est la fameuse cogestion à l’allemande. Au conseil de surveillance de la filiale allemande, trois des sept membres sont des élus du personnel, avec absolument le même pouvoir que les autres. »

Toutes ces réflexions me poussent à dire que ce n’est probablement pas les qualités les plus fécondes de l’Allemagne que mettent en avant les politiques qui veulent réformer la France et donnent l’Allemagne en exemple.

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Lundi 25 septembre 2017

« L’Allemagne a été gouvernée quasi sans exception par une coalition depuis 1949 ! Toutes ces coalitions, sauf une, ont conduit la politique jusqu’au terme de la législature. C’est une stabilité absolue. »
Olivier Duhamel

Donc Angela Merkel sera très probablement Chancelière de la République Fédérale d’Allemagne pour la quatrième fois !

Probablement, parce que l’élection de ce dimanche, en Allemagne, n’était pas l’élection du chancelier allemand, mais une élection pour élire des députés pour le Bundestag selon leur appartenance à un Parti Politique.

Et maintenant, la tête de liste du parti arrivé largement en tête 33% (pour comparer Emmanuel Macron a obtenu au premier tour des présidentielles 24 %) va négocier pendant plusieurs mois avec d’autres partis pour former une coalition et un accord de gouvernement dans lequel ces partis vont se mettre d’accord sur ce qu’ils vont faire.

Et croyons-nous cela, nous autres français, ils vont appliquer pendant la législature ce qu’ils auront négocié dans le pacte de gouvernement !

Mais les « ravis de la crèche » français vont dire : mais c’est ce que fait Macron !

Macron c’est moins du quart des électeurs qui se sont exprimés, et il gouverne tout seul entourés de députés qui suivent aveuglément ses ordres.

Angela Merkel qui part de 33% va se mettre d’accord avec d’autres pour pouvoir mettre en œuvre une politique ! Et encore elle devra tenir compte de ses amis du CDU et surtout du CSU bavarois pour accepter les conditions et l’accord avec les Verts et les Libéraux, si finalement c’est cette coalition qui finalise l’accord.

Si vous ne comprenez pas l’immense différence avec le système français, c’est que vous ne comprenez rien à la démocratie et au gouvernement des hommes en démocratie libérale !

Personne n’imagine un seul instant qu’il ne sera pas possible de créer une coalition.

Pour ma part, je suis persuadé que si en fin de compte cela s’avère très compliqué, le SPD reviendra sur sa décision de ne pas participer à la coalition.

Car en Allemagne, les politiques considèrent toujours qu’il faut préférer l’intérêt du pays à l’intérêt de son parti.

Le politologue Olivier Duhamel a poussé un « coup de gueule, lors de son émission de ce samedi sur Europe 1 : <Mediapolis>

(Un peu après 20 mn d’émission) :

« C’est très important de comprendre comment fonctionnent les élections allemandes.

Les uns ne regardent qu’une chose : est-ce que Merkel va être chancelière ou pas ?
Alors certains font un petit effort et regardent une deuxième chose est ce que l’extrême droite va entrer au Parlement et à quel niveau ?
Mais rare sont ceux qui regardent la troisième chose : qui est la chose fondamentale : avec qui va-t-elle gouverner ?

Parce que je veux dire à nos auditeurs monarchisés, césaro-papisés au dernier degré par la culture française comme nous le sommes tous :

  • Que ce n’est pas une élection présidentielle ;
  • Que c’est une élection à la proportionnelle, non un scrutin majoritaire ;
  • Et qu’il y aura une coalition.

Alors en France quand on vous dit qu’il y aura une coalition, on dit : « c’est l’horreur, ils ne pourront pas gouverner ! Il y aura une instabilité ! »
C’est débile de dire cela !
L’Allemagne a été gouvernée quasi sans exception par une coalition depuis 1949 !
Toutes ces coalitions, sauf une, ont conduit la politique jusqu’au terme de la législature.
C’est une stabilité absolue.
Une chancelière qui va être réélue une quatrième fois. C’est le sommet de la stabilité, avec proportionnel et coalition.
Alors si cela pouvait ouvrir un peu l’esprit de nos amis monarchistes, c’est-à-dire quasi tout ceux qui nous écoutent, ce serait une très bonne nouvelle »

Pour donner plus de résonnance à cette analyse tranchée, comparons un peu nos pays depuis 1974.

Il faut évidemment tenir compte du régime « bâtard » français : quand l’élection législative confirme l’élection présidentielle et transforme la chambre des députés en simple chambre d’enregistrement, celui qui gouverne la France est le Président de la République. Quand ce n’est pas le cas, nous appelons cela « la cohabitation » et celui qui gouverne est le premier ministre.

En Allemagne celui qui gouverne est le chancelier.

En 1974, Helmuth Schmidt est devenu chancelier le 16 mai 1974 et Valéry Giscard d’Estaing devient président le 27 mai 1974, 11 jours plus tard.

Et puis voilà ce qui va se passer :

FRANCE ALLEMAGNE
1974 : Valery Giscard d’Estaing (1) 1974 : Helmut Schmidt (1)
1981 : François Mitterrand (2)
1982 : Helmut Kohl (2)
1986 : Jacques Chirac (cohabitation) (3)
1988 : François Mitterrand (4)
1993 : Edouard Balladur (cohabitation) (5)
1995 : Jacques Chirac (6)
1997 : Lionel Jospin (cohabitation) (7)
1998 : Gerhard Schröder (3)
2002 : Jacques Chirac (8)
2005 : Angela Merkel (4)
2007 : Nicolas Sarkozy (9)
2012 : François Hollande (10)
2017 : Emmanuel Macron (11)

D’un côté 11 gouvernants, 8 si on compte que Chirac apparait trois fois et Mitterrand deux fois. De l’autre 4 !

Coalition, accord de gouvernement voici les recettes allemandes !

Les recettes françaises sont en devenir ?


Vendredi 22 septembre 2017

« Le bébé gnou protégé par la lionne »
Histoire naturelle

Dans la nature il y a des prédateurs et des proies.

Et la loi de la nature est la loi du plus fort

De nombreuses théories humaines politiques et économiques se fondent sur ce constat pour élaborer des analyses qu’ils essayent d’appliquer au monde des humains.

Franz de Waal, nous explique que les choses sont plus complexes. Il ne dit pas que la nature n’est pas peuplée de prédateurs et de proies mais qu’il arrive que d’autres phénomènes puissent exister.

Des cinéastes animaliers avaient le projet de tourner un film sur la migration des gnous du Serengetti dans le nord de la Tanzanie. C’est ce qu’ils vont faire. Mais pendant leur tournage, ils vont assister et filmer un épisode incroyable.

Une petite femelle gnou vient de naître. Dans la journée de sa naissance elle va être chassée par une lionne, la mère gnou ne peut pas la sauver. La lionne renifle la petite gnou de quelques heures, on pense qu’elle va la dévorer. Et cela ne se passe pas ainsi

L’empathie dont parle Franz de Waal se produit devant la caméra et par voie de conséquence devant nos yeux.

Le commentateur évoque la thèse que peut être la lionne a perdu ses petits et exprime ses instincts maternels sur un petit de substitution.

Peut-être que se rendant compte que cet animal porte encore toutes les traces de sa naissance, la lionne considère-t’elle qu’elle ne doit pas le tuer.

Toujours est-il que la lionne et la petite gnou se font des câlins que la présence de la lionne fait renoncer des hyènes de faire de la petite gnou leur repas. Par la suite la lionne laisse partir le bébé gnou rechercher et retrouver sa mère.

Le documentaire continue alors sur son projet initial : montrer les migrations de ces animaux qui reviennent régulièrement vers le Serengetti mais doivent s’en éloigner lors de la saison sèche.

C’est ce que nous montre la nature.

La violence existe, le conflit, la mise à mort des proies par leurs prédateurs.

Mais l’empathie, la protection même inattendue entre espèces peut exister aussi.

C’est une leçon de vie, c’est une leçon de complexité.

Ce film s’appelle « sauvée par la lionne », vous le trouverez derrière <ce lien>.

L’épisode dont je parle commence vers la sixième minute.

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Jeudi 21 septembre 2017

« Dulcie September »
Femme politique sud africaine assassinée à Paris

Dulcie September était une militante anti-apartheid sud-africaine qui a été assassinée le 29 mars 1988 à Paris, à l’âge de 54 ans..

L’ANC, le mouvement de Nelson Mandel, n’est plus considéré comme une organisation terroriste par la France après 1981 et peut ouvrir un bureau à Paris.

C’est Dulcie September qui en prend la direction au début de 1984.

Wikipedia nous rappelle :

« qu’après une agression dans le métro à l’automne 1987, Dulcie September demande une protection policière qui lui est refusée. Craignant pour sa sécurité, elle déménage pour Arcueil, rue de la Convention.

Le 29 mars 1988, peu avant 10 heures, elle est assassinée sur le palier des bureaux de l’ANC au 4e étage du 28 rue des Petites-Écuries, dans le 10e arrondissement de Paris, de cinq balles tirées à bout portant avec un calibre 22 équipé d’un silencieux. »

Et puis…

« Aucun coupable n’a jamais été identifié. En 1992, un non-lieu est prononcé, et l’affaire classée. »

Dans un article de 1997, <Libération> donnait la parole à Peter Hermes, le directeur de l’Institut néerlandais pour l’Afrique australe qui affirmait :

«Dulcie September a été tuée le 29 mars 1988 par les services secrets sud-africains avec la complicité passive des services secrets français»

Pourquoi parler de cette affaire aujourd’hui ?

Parce qu’un journal sud-africain a pu consulter des archives qui ont été rendues publiques.

J’ai pu accéder à cette information par la <Revue de Presse du 14 septembre 2017 de François Cluzel sur France Culture> :

« Le journal de Johannesburg DAILY MAVERICK, repéré par le Courrier International, nous apprend cette semaine comment la France a armé le régime de l’apartheid. Grâce à des archives inédites, un chercheur sud-africain raconte comment des agents du pouvoir raciste, installés dans les locaux de l’ambassade sud-africaine à Paris, ont pu acheter illégalement des armes et des bombes, avec l’aide des services français. Tout cela semble inouï et digne d’un roman d’espionnage. Et pourtant, telle est la banalité du mal.

Le gouvernement de l’apartheid, lui, avait besoin d’armes et l’industrie française de l’armement, elle, avait besoin d’argent. Bien évidemment, consciente de l’existence de l’embargo (que les Français étaient censés faire respecter en tant que membres du Conseil de sécurité de l’ONU), la DGSE a suggéré des solutions simples, comme le transfert clandestin des armes par le Zaïre (l’actuelle République démocratique du Congo).

Et l’article de préciser encore que dans les années 80, déjà, une militante courageuse, Dulcie September, représentante de l’ANC, avait osé enquêter sur ce commerce d’armes illégal entre la France et le régime de l’apartheid, avant d’être assassinée en 1988 à Paris. »

Cet article reproduit par Courrier International est disponible sur internet : <ICI>

Vous y lirez que la compagnie Thomson-CSF (devenue Thales) a été l’un des principaux bénéficiaires de ce trafic illégal d’armes.

Et puis on apprend qu’en plus des services secrets le vin permettait de mettre du « liant » :

PW Botha, ministre sud-africain de la Défense, puis Premier ministre [1978-1984], a joué un rôle crucial dans cette relation.

Selon un itinéraire daté des 8-10 juin 1969 et intitulé « Voyage de M. Botha », nous savons qu’il s’est rendu dans le sud de la France à l’invitation de l’entreprise française d’armement Thomson-CSF pour tester des missiles et déguster du vin.

Cette visite a permis la rencontre du PDG Paul Richard avec PW Botha, des généraux et des ambassadeurs sud-africains et français à l’hôtel La Réserve, près de Bordeaux. Dans la journée, ils ont testé le nouveau missile Cactus que Thomson-CSF avait conçu avec l’aide de l’Afrique du Sud.

Le soir, ils sont passés à la dégustation de vins et ont fêté leur collaboration. Le gouvernement de l’apartheid avait besoin d’armes et l’industrie française de l’armement avait besoin d’argent, d’où la création d’une alliance durable, dont les répercussions sont encore visibles aujourd’hui.

Et cet article se conclut ainsi :

« Une militante courageuse a toutefois osé enquêter sur le commerce d’armes illégal entre la France et le régime de l’apartheid, et elle l’a fait dans les années 1980, point culminant de ce trafic. Dulcie September, représentante de l’ANC à Paris, a entrepris cette tâche aussi difficile que dangereuse avec des moyens extrêmement limités. »

En mars 1988, le président était François Mitterrand, mais le premier ministre était Jacques Chirac. Nous étions en cohabitation. Et c’est ce gouvernement de cohabitation qui a refusé une protection à Dulcie September.

Et cet article du journal sud-africain, révèle que Jacques Foccart entretenait d’excellentes relations avec les services sud-africains. Faut-il le rappeler, Jacques Foccart était le personnage incontournable du concept et de la réalité de la « Françafrique » et il était un ami de longue date de Jacques Chirac.

Ainsi meurent courageusement des femmes et des hommes qui veulent dénoncer les sombres manœuvres des marchands d’armes et de leurs complices, les services secrets et les gouvernements qui les protègent.

Et dans ces cas, bien sûr, les assassins ne sont jamais inquiétés.

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Mercredi 20 septembre 2017

« Je suis donc venu ce soir pour remercier
la terre et l’âme de ce peuple qui m’a tant donné »
Léonard Cohen Remerciant l’Espagne et les espagnols

Un soir de juin, Annie est rentrée à la maison et m’a dit, il faut qu’on regarde quelque chose sur internet…

Alors nous avons regardé une vidéo.

La vidéo d’un discours de remerciement, de gratitude.

Celui qui faisait ce discours était Léonard Cohen.

J’ai eu envie de partager avec vous, après Maria Callas, ce récit, ce discours d’un autre musicien, d’un poète, d’un artiste qui nous a quitté il y a moins d’un an, le 7 novembre 2016.

Ce discours avait pour raison d’être une récompense : le Prix Prince des Asturies dans la catégorie Littérature.

Le Prince des Asturies est dans la monarchie espagnole le titre que porte l’héritier du trône.

Le prix Prince des Asturies est le plus prestigieux prix espagnol, délivré par une Fondation espagnole et récompensant des travaux d’envergure internationale dans huit catégories : arts, sports, sciences sociales, communication et humanités, concorde, coopération internationale, recherche scientifique et technique et lettres.

Et, le 21 octobre 2011, Léonard Cohen monta à la tribune et de sa voix grave et profonde prononça un discours et révéla un secret de sa vie, secret pour lequel il remercia la terre d’Espagne.

Voici la fin de ce discours :

« J’ai une guitare Condé, qui a été fabriquée en Espagne dans le formidable atelier du 7 de la rue Gravina [à Madrid]. Un superbe instrument, que j’ai acheté il y a plus de quarante ans. Je l’ai sorti de son étui, l’ai soulevé – il paraissait empli d’hélium tellement il était léger. Je l’ai porté à mon visage, que j’ai approché de la rosace superbement dessinée, et j’ai humé le parfum du bois vivant. Vous savez que le bois ne meurt jamais.

J’ai humé le parfum du cèdre, aussi frais qu’au premier jour, le jour où j’avais acheté cette guitare.

Et une voix a alors semblé me dire : « Tu es un vieil homme et tu n’as pas dit merci, tu n’as pas rendu ta gratitude à la terre d’où ce parfum a levé. » Je suis donc venu ce soir pour remercier la terre et l’âme de ce peuple qui m’a tant donné.

Car aussi vrai qu’une carte d’identité ne fait pas un homme, une notation financière ne fait pas un pays.

Vous connaissez le lien profond et confraternel qui m’associe au poète Federico García Lorca. Quand j’étais jeune homme, adolescent, je désirais ardemment trouver une voix. J’ai étudié les poètes anglais, je connaissais bien leurs œuvres, j’ai copié leurs styles ; mais je n’ai pas pu trouver de voix. Ce n’est qu’en lisant les œuvres de Lorca que – même par le biais d’une traduction – j’ai compris qu’il y avait là une voix. Non pas que je l’ai copiée ; je n’aurais pas osé. Mais Lorca m’a donné la permission de trouver une voix, de la localiser, c’est-à-dire de localiser un moi – un moi qui ne soit pas figé, qui lutte pour sa propre existence.

En prenant de l’âge, j’ai compris que cette voix portait des instructions.

Quelles étaient-elles ? Ces instructions disaient de ne jamais se lamenter avec désinvolture.

Et qu’à exprimer la grande et inévitable défaite qui nous attend tous, autant le faire dans les strictes limites de la dignité et de la beauté.

J’avais donc une voix ; mais je n’avais pas d’instrument. Je n’avais pas de chanson.

Je vais maintenant vous raconter très brièvement comment j’ai trouvé ma chanson.

J’étais un guitariste quelconque. Je ne connaissais que quelques accords. Avec mes amis de l’université, j’aimais m’asseoir et boire en chantant des folk songs et les chansons populaires du moment ; mais jamais au grand jamais je ne me serais considéré comme un musicien ou un chanteur.

Un jour, au début des années 60, j’étais en visite chez ma mère, à Montréal. Sa maison se trouvait le long d’un parc qui comprenait un court de tennis ; beaucoup de gens s’y pressaient, pour regarder les beaux jeunes joueurs qui pratiquaient leur sport. Je suis allé traîner dans ce parc que je connaissais depuis mon enfance. Il y avait là un jeune homme qui jouait de la guitare. C’était une guitare flamenco, et il était entouré par deux ou trois filles et garçons qui l’écoutaient. J’ai adoré sa façon de jouer, j’étais captivé. C’était ainsi que je voulais jouer ; et c’était ainsi, je le savais, que je ne serais jamais capable de jouer.

Pendant un moment, je suis resté assis au côté des autres auditeurs. Et quand vint un silence, un silence adéquat, j’ai demandé à ce garçon s’il voulait bien me donner des leçons de guitare. Il était originaire d’Espagne, et nous ne pouvions lui et moi communiquer que dans un mauvais français – il ne parlait pas anglais. Il a accepté de me donner des cours. J’ai montré la maison de ma mère, que nous pouvions voir depuis le court de tennis, et nous avons convenu d’un rendez-vous et d’un tarif.

Le lendemain, il s’est présenté chez ma mère et m’a dit : « Joue moi quelque chose ». J’ai essayé de jouer quelque chose, et il a ajouté : « Tu ne sais pas jouer, n’est-ce pas ? » « Non », ai-je répondu, « je ne sais pas. » « D’abord », a-t-il dit, « laisse-moi accorder ta guitare. Elle sonne complètement faux. » Il a donc pris la guitare et l’a accordée. « Ce n’est pas une mauvaise guitare », a-t-il dit. Ce n’était pas la Conde, mais ce n’était pas une mauvaise guitare. Il me l’a rendue. « Et maintenant, joue ».

Je ne pouvais pas mieux jouer.

Il m’a dit : « Laisse-moi te montrer quelques accords. » Il a saisi la guitare, et de cette guitare a jailli un son que je n’avais jamais entendu auparavant. Puis il a joué une suite d’accords avec un trémolo, avant de me dire : « A toi, maintenant ». « C’est hors de question », ai-je répondu, « j’en suis incapable. » « Laisse-moi poser tes doigts sur les frettes. » Une fois que ce fut fait, il a répété : « Maintenant, maintenant, joue. »

Ce fut un désastre. « Je reviendrai demain », me dit-il.

Il revint le lendemain, posa mes mains sur la guitare, et plaça la guitare sur mes genoux de la manière la plus appropriée. Je rejouai à nouveau les mêmes accords – une progression de six accords, sur laquelle reposent beaucoup de chansons de flamenco.

Ce jour-là, je fus un peu meilleur.

Au troisième jour, il y eut une amélioration – un semblant d’amélioration. Mais maintenant, je connaissais les accords. Et je savais que, même si je ne pouvais pas coordonner mes doigts avec mon pouce, de façon à produire le trémolo correctement, je connaissais les accords ; je les connaissais très, très bien.

Le jour suivant, le jeune homme ne vint pas. Il ne vint pas. J’avais le numéro de téléphone de sa pension à Montréal. J’ai appelé pour savoir pourquoi il avait manqué notre rendez-vous.

On m’a répondu qu’il avait mis fin à ses jours. Qu’il s’était suicidé.

Je ne connaissais rien de cet homme. Je ne savais pas de quelle région d’Espagne il était originaire. Je ne savais pas pourquoi il était venu à Montréal. Je ne savais pas pourquoi il avait séjourné là-bas, pourquoi il était apparu vers ce court de tennis. Je ne savais pas pourquoi il s’était donné la mort.

J’étais profondément affligé, bien sûr. Mais je vais divulguer maintenant quelque chose dont je n’ai jamais parlé en public. Ce sont ces six accords, ce sont ces motifs de guitare qui ont fourni la base de toutes mes chansons et de toute ma musique. Vous comprendrez dès lors dans quelles proportions s’exprime la gratitude que j’éprouve pour ce pays.

Tout ce que vous avez trouvé digne de vos faveurs dans mon travail provient d’ici.

Tout, tout ce que vous avez trouvé digne de vos faveurs dans mes chansons et ma poésie, a été inspiré par cette terre.

Je vous remercie donc infiniment pour la chaleureuse hospitalité dont vous avez fait preuve à l’endroit de mon œuvre ; car elle est vraiment la vôtre, et vous m’avez permis d’apposer ma signature au bas de la page. »

Si vous voulez entendre ce discours, en anglais, avec la belle voix de Léonard Cohen : <Discours de Léonard Cohen de 2011>

J’ai repris la traduction que propose <ce site>

Gracias à la vida de nous avoir donné Maria Callas.

Gracias à la vida de nous avoir donné Léonard Cohen

Et Gracias à la vida qui a rendu possible qu’un mystérieux espagnol ait su, en 3 jours, avant de quitter cette terre, permettre à Léonard Cohen de trouver son instrument.

<Leonard cohen Bird On The Wire>

Comme l’oiseau sur le fil
Comme l’ivrogne dans une église
J’ai tenté d’être libre à ma façon
Comme le ver au bout du fil
Comme le chevalier d’un ancien livre
J’ai gardé pour toi ma chanson

 

Si vous voulez lire les paroles et la traduction intégrale <Bird on the wire>

Et si vous voulez comprendre pourquoi Léonard Cohen est éternel, il faut écouter ces quatre enfants russes chanter Halleluyah, comme l’ont fait 14 millions d’internautes avant vous.

Mardi 19 septembre 2017

« J’ai vécu d’art, j’ai vécu d’amour »
Puccini, Tosca, Vissi d’arte

J’ai fini le mot du jour d’hier, consacré à l’artiste Maria Callas, par son interprétation de la Tosca.

Aujourd’hui pour parler de la femme, de sa vie de femme je trouve pertinent d’utiliser, comme exergue, les premiers mots de ce qu’on appelle la prière de la Tosca, dont vous trouverez le texte intégral derrière <ce lien>.

Maria Callas est née le 2 décembre 1923 à New York sous le nom de Sophia Cecelia Kalos alors que sont père avait pour nom patronymique Kaloyeropoulos. Wikipedia écrit :

« On ignore la date exacte à laquelle le nom de Callas remplaça Kalos, qui lui-même avait remplacé Kaloyeropoulos, ni même s’il l’a réellement remplacé »

L’enfance de Maria Callas se passa dans une famille désunie dont le père fut d’abord absent puis séparé de sa mère.

Les relations de Maria Callas avec sa mère furent conflictuelles. Sa mère est décrite comme une personne au proie à des crises d’hystérie ou de dépression et d’un caractère irascible. L’attitude volage et peu responsable du père explique certainement en partie cette situation.

Maria Callas a toujours déclaré qu’elle avait le sentiment que sa mère lui préférait sa sœur Jackie.

En 1957, au cours d’un entretien télévisé, elle confia :

« À l’âge auquel les enfants devraient être heureux, je n’ai pas eu cette chance. J’aurais souhaité l’avoir. ».

Wikipedia cite Time Magazine en 1956 :

« Ma sœur était mince, belle et attirante si bien que ma mère l’a toujours préférée à moi. J’étais un vilain petit canard, grosse, maladroite et mal-aimée. Il est cruel pour un enfant de ressentir qu’il est laid et non désiré… Je ne lui pardonnerai jamais de m’avoir volé mon enfance. Pendant toutes les années où j’aurais dû jouer et grandir, je chantais ou gagnais de l’argent. J’avais toutes les bontés pour elle et tout ce qu’elle me rendait était du mal… »

Dans son ouvrage « Maria Callas », Jacques Lorcey rapporte ces propos de Maria Callas, à propos de ses débuts de cours de chant :

« J’ai chanté parce qu’on m’a fait chanter ! Je n’en avais pas spécialement envie… »

Les musicologues Roland Mancini, John Ardoin et Arianna Stassinopoulos expriment la conviction que sans la détermination de sa mère, il n’y aurait probablement pas eu de Maria Callas.

Dans l’émission de la télévision française citée hier, Maria Callas exprimait cet éthique de sa part de faire bien ce qu’elle devait faire. Elle s’est donc appliquée à bien apprendre à chanter.

Ainsi, elle eut une enfance où manquait un père et la tendresse maternelle.

Comment expliquer autrement que par la recherche d’un père son mariage en 1949 avec le terne Giovanni Battista Meneghini, un industriel italien mélomane, qui non seulement était de vingt-huit ans son aîné, mais avait à cette date plus du double de son âge. D’ailleurs il semble bien que très rapidement Meneghini s’occupa surtout de gérer la carrière de son épouse plutôt que de jouer un rôle de compagnon et d’époux.

La rencontre en 1959 avec Aristote Onassis, grec comme elle, flamboyant et séducteur, fut un vrai bouleversement dans sa vie de femme.

M’intéresser à cette relation m’a conduit à examiner de plus près cet homme extravagant qui s’appelait Aristote et avait pour père Socrate Onassis et comme oncle Homère Onassis. Il appela son fils Alexandre. Seule sa fille eut un prénom qui ne revendiquait pas de glorieux ancêtres grecs : Christina.

Sa relation avec Maria Callas fut celle à la fois du séducteur, puis d’un persécuteur et disons d’un malotru pour finalement toujours revenir chercher l’affection et le soutien de Maria Callas.

Sa rencontre et le début de cette relation amoureuse eu pour conséquence de l’éloigner de la scène. Entre 1959 et 1965, elle n’apparaît que dans quelques rares productions à Paris, Londres et New York. Elle s’installe à Paris, donne de rares récitals et essaye de se convertir dans l’enseignement.

D’ailleurs, Onassis ne faisait pas partie de ses admirateurs fervents car il n’aimait pas particulièrement l’opéra.

Gala ne fait pas partie de mes lectures habituelles, mais j’ai trouvé cet article qui, écrit bien sûr dans le style de Gala, me semble assez proche de ce que j’ai lu dans des ouvrages plus sérieux sur Maria Callas.

Ce journal rapporte notamment un échange entre l’immense artiste et le milliardaire. Onassis s’offrit une île grecque Skorpios, ile sur laquelle il est d’ailleurs enterré ainsi que son fils. Un jour, alors qu’elle lui faisait remarquer qu’il dépensait beaucoup trop pour son île, il se mit en rage. :

«N’oublie jamais que tout ce qui touche à mon plaisir et à mes distractions doit être prêt à l’emploi. C’est la même chose avec mes maîtresses. Je m’assure qu’elles sont rodées avant de les prendre.

– Je ne comprends pas? Que veux-tu dire?

– Exactement ce que j’ai dit.»

Encore un de ces mâles malveillants qui ne peut que nous rendre, nous autres hommes, peu fier d’appartenir à notre genre.

Et puis il y eut la trahison finale, car Maria Callas dans son échelle des valeurs voulaient épouser l’homme qu’elle aimait. Toujours dans l’émission de la télévision française citée hier, Maria Callas exprimait sa vision du monde :

«Dans notre société, les hommes sont polygames, pas les femmes !»

Bien qu’elle fusse rebelle et eut du caractère, elle accepta cependant cette relation déséquilibrée avec un mâle alpha de l’espèce homo sapiens. C’est ainsi selon ce qu’elle rapporta par la suite, elle apprit le futur mariage sur l’île de Skorpios de son homme aimé avec Jackie Kennedy par les journaux, comme le reste du monde.

Cependant le mariage d’Aristote Onassis avec Jackie Kennedy tourna rapidement au désastre. Et très vite, Onassis repris contact avec Maria Callas. L’ancienne secrétaire privée de l’armateur et le journaliste américain Nicholas Gage racontent qu’ils continueront de se voir jusqu’à la fin, au 36 de l’avenue Georges-Mandel à Paris.

Aristote lui confia ses déboires sentimentaux et aussi ses déboires financiers. On a beau être un mâle dominateur on a quand même besoin d’une femme de confiance pour être écouté et consolé.

Toutefois, Maria Callas montra quand même du caractère semble t’il et même du mauvais car lors de ses dernières années de leur vie, si leurs relations furent continues, elles furent orageuses ;

Jacque Lorcey dans son livre Maria Callas, écrit par exemple page 340 :

« Elle refuse de lui ouvrir. Sans se soucier des voisins, Aristote crie pendant de longs moments. :

  • Si tu n’ouvres pas, je fais défoncer la porte par ma rolls !
  • Si tu entres, je te jette par la fenêtre ! Espèce de petit marchand qui se prend pour Jupiter !… »

Mais ce fut bien Maria Callas qui fut sa dernière visite à l’hôpital de Neuilly, le 15 mars 1975, jour de son décès.

Après cette mort elle dit :

« J’ai perdu tout ce qui me rattachait à la vie »

La diva se retira de plus en plus du monde dans son appartement parisien. La mort d’Onassis en 1975 achève de la murer dans sa solitude. Épuisée moralement et physiquement, prenant alternativement des barbituriques pour dormir et des excitants dans la journée, elle meurt le 16 septembre 1977, à l’âge de 53 ans.

La cérémonie funèbre a lieu, le 20 septembre 1977. Maria Callas est incinérée au cimetière du Père-Lachaise où une plaque lui rend hommage.

Après le vol de l’urne funéraire, retrouvée quelques semaines plus tard, ses cendres (ou ce que l’on pense être comme telles) seront dispersées en mer Egée, au large des côtes grecques, selon son vœu.

La Bible de l’opéra comme l’avait baptisée Leonard Bernstein ne survécut donc que deux ans à cet homme auquel elle sera resté attacher jusqu’au bout.

L’amour est aveugle. Maria Callas fut aussi tragédienne dans sa vie privée.

Mais il me semble qu’il y avait là une sorte de soumission de la femme, un peu comme Anne Pingeot à l’égard de François Mitterrand qui comme je l’ai rapporté dans le mot du jour du 27/10/2016 a dit finalement : «En même temps, ce côté de soumission a fait en sorte que j’ai accepté l’inacceptable. »

Accepter l’inacceptable ! Accepter même quand la femme est une des plus grandes artistes que la terre ait porté et qu’elle le savait et qu’en face il n’y avait qu’un marchand, un homme d’affaires cynique dont la seule réussite fut l’argent et dont la trace dans l’Histoire reste médiocre surtout comparé à Maria Callas.

Je finirai par la sagesse de Cocteau :
«Surtout, surtout… sois indulgent,
Hésite sur le seuil du blâme.
On ne sait jamais les raisons
Ni l’enveloppe intérieure de l’âme,
Ni ce qu’il y a dans les maisons,
Sous les toits, entre les gens. »

<931>

Lundi 18 septembre 2017

« La diva, c’est celle qui apporte l’exemple d’un travail, d’une discipline et d’une grande maîtrise du métier »
Maria Callas dans un entretien accordé à L’Express le 19 janvier 1970

Ce week-end, tout le monde était invité à visiter le patrimoine de la France.
Je vous invite à échanger sur un monument du patrimoine de l’art et de la musique de l’humanité.

En effet, ce samedi nous étions le 16 septembre. Or, il y a 40 ans, le 16 septembre 1977, Maria Callas décédait brutalement à l’âge de 53 ans, dans son appartement au no 36 de l’avenue Georges Mandel dans le 16ème arrondissement de Paris.

Beaucoup de choses ont été dites, écrites sur elle, sur son caractère, ses caprices, sur son ego, sur ses faiblesses, sur ses déchirures.
Mais revenons aux fondamentaux. Éloignons-nous de ce qui est futile pour nous centrer sur l’essentiel.

L’essentiel c’est quoi ?

Maria Callas était unique. L’opéra a changé à partir d’elle, il y avait l’opéra avant Maria Callas et il y a l’opéra après Callas.

D’abord l’opéra était devenu le lieu de la performance où les divas et les ténors rivalisaient pour chanter une note non écrite dans la partition mais très haute dans la tessiture ou tenir une note périlleuse pendant beaucoup plus longtemps que le compositeur ne l’avait prévu. Et la salle attendait ces moments de « bravoure » et éclatait dans des vivats exubérants ou des sifflets si la chanteuse ratait le « contre ut ».

Maria Callas savait faire cela mais elle y renonçait pour la musique, car elle n’était que musicalité. Elle était musique et émotion.

Et puis elle rencontra Luchino Visconti et elle devint aussi une exceptionnelle tragédienne, une actrice de théâtre.

J’ai trouvé sur internet un extrait d’une heure d’une émission de la télévision française du 20 avril 1969 « Invitée du dimanche » de Pierre Desgraupes qui outre des chroniqueurs musicaux français avait invité l’ancien administrateur de la scala : « Siciliani » et surtout Luchino Visconti.

<Ici> vous trouvez l’extrait, plus précis, où Luchino Visconti parle de Callas. Et qu’apprend-t ‘on ?.

Que Maria Callas était l’artiste qui venait la première répéter et qui quittait le théâtre la dernière. Et c’était elle qui avant de venir avait le plus travaillé le rôle.

Luchino Visconti dit qu’elle était l’artiste la plus docile et la plus sérieuse qu’il a eu à diriger.

Et quand dans l’émission, Armand Panigel était allé interviewer la professeure de la Callas, Elvira de Hidalgo cette dernière dit la même chose : la plus travailleuse, la plus sérieuse, celle qui écoutait le mieux sa professeure et qui comprenait aussi très vite.

Et lorsqu’on se tourne vers tous les grands artistes qui ont travaillé avec elle, c’est toujours la même version : une perfectionniste, une professionnelle.

Et c’est ainsi qu’elle se présente dans un article de l’express du 19 janvier 1970 que j’ai choisi comme exergue de ce mot du jour

« Suis-je une diva ? Oui ! Mais dans le bon sens :
La diva, c’est celle qui apporte l’exemple d’un travail, d’une discipline et d’une grande maîtrise du métier »

Dans cette même interview elle dit aussi :

« Je ne suis qu’une interprète : une interprète s’empare du personnage qu’elle doit interpréter. […] Je fais mon travail le plus sérieusement possible mais je suis un être humain. »

Et dans un entretien avec le magazine « Elle » le 9 février 1970 elle va encore plus loin :

« Je ne crée rien : j’interprète. Je suis venue au monde pour cela. Je donne vie à ce que le compositeur a créé avant moi. »

Et dans la revue « Les Arts » en 1958 :

« Je ne suis pas parfaite. Je ne prétends pas l’être, mon seul désir est de lutter pour l’art… quoi qu’il m’en doive coûter. Même la plus simple mélodie peut doit être chantée avec noblesse. »

Et dans une émission de l’ORTF en février 1965 de Micheline Banzet

« Dans notre métier, il faut beaucoup de choses, le physique, le jeu scénique, la diction, le respect de la musique. On ne prend plus le temps nécessaire à tout cela. On veut gagner de l’argent, faire des notes aigües, impressionner le public « épater le bourgeois »… Mais ce n’est plus de l’art ! J’accepte les conseils, je les recherche […] avec de la bonté on peut tout obtenir de moi » »

Dans l’émission précitée Luchino Visconti raconte que la première fois qu’il a entendu Maria Callas chanté dans la maison de Tullio Serafin (le chef qui a le plus souvent dirigé Callas) il a été bouleversé car il n’avait jamais entendu chanté comme cela. Et c’est pour Maria Callas qu’il commença à réaliser des mises en scène pour l’opéra, avec notamment une « Traviata » à la Scala de Milan sous la direction de Giulini qui n’a jamais été égalée.

Je ne crois pas qu’il existe une vidéo sur ce spectacle mais on trouve sur internet des extraits audio avec des photos de la mise en scène, <par exemple ici>

Visconti raconte aussi un spectacle à la Scala de Milan où il était venu à la dernière minute et avait pu obtenir une place dans la loge de l’intendant de la Scala. Il ne s’était pas aperçu que s’était installée dans la loge après lui et derrière lui une femme. A la fin de l’acte, il s’est retourné et a vu cette femme pleurer. C’était Elisabeth Schwarzkopf qui était l’équivalent pour Mozart et Richard Strauss de Maria Callas dans Verdi ou le bel canto. Elle a dit à Visconti : « Cette femme est un miracle »

Voilà donc Maria Callas une artiste entièrement dévouée à son art et qui a développé toute son énergie pour servir l’art, jamais pour que l’art ne la serve. Alors oui, elle ne supportait pas quand ses confrères ne donnaient pas autant, quand ils ne travaillaient pas assez, quand ils se contentaient d’approximations ou même arrivaient en retard aux répétitions. Alors elle se mettait en colère.

Et puis quand sa voix la lâchait, son exigence de qualité l’obligeait à renoncer et alors on le lui le reprochait.

Parfois elle essayait pourtant de chanter et sa voix la trahissait et on le lui reprochait encore.

Tout au long de sa carrière, un noyau d’imbéciles l’a poursuivie notamment à la Scala pour la déconcentrer avant les grands airs en lançant des cris ou des insultes et puis en sifflant à la fin du spectacle et en balançant même des légumes à la place des fleurs attendues. Bien sûr, la plus grande partie du public l’acclamait. Mais elle a toujours été l’objet d’une hostilité malveillante de certains.

Après sa mort, comme le relate <Le Point>, on apprend qu’en réalité elle était malade et victime d’une maladie dégénérative qui a affecté ses cordes vocales.

Ce sont deux médecins italiens spécialistes en orthophonie qui soutiennent cette thèse :

Selon ces experts, Franco Fussi et Nico Paolillo, qui ont présenté les résultats de leurs recherches avec l’université de Bologne (nord) à l’occasion d’une table ronde, la soprano était atteinte de dermatomyosite, une maladie qui affecte les muscles et les tissus en général, y compris ceux du larynx.

Ils soulignent que cette maladie est traitée avec de la cortisone et des immunodépresseurs, ce qui peut entraîner à la longue une insuffisance cardiaque et que, selon le rapport médical officiel, la Callas est morte d’un arrêt cardiaque.

L’information, révélée mardi par le quotidien La Stampa, dément que la Callas se soit suicidée après la perte graduelle de sa voix à la suite d’une déception amoureuse dans sa relation avec l’excentrique milliardaire grec Aristóteles Onassis, qui l’a quittée en 1968 pour épouser Jacqueline Kennedy.

Les orthophonistes ont étudié avec des instruments ultra modernes les enregistrements de la cantatrice dans les années 50, sa période la plus achevée, dans les années 60, quand elle commença à avoir des problèmes, et dans les années 70, marquées par une brusque perte de poids et l’altération de sa voix.

« Fussi, un des orthophonistes les plus renommés du pays, et Paolillo ont analysé les dernières vidéos de la Callas qui montrent que les muscles ne répondaient plus car la cavité thoracique ne se gonflait pas quand elle respirait », soutient le journal de Turin.

« Le déclin de l’icône de l’opéra n’est pas dû à des efforts sur sa voix ou à des causes externes » comme des tensions émotives, affirment les experts, qui ont étudié un des moments les plus critiques de la carrière de la diva, lorsqu’elle ne put pas chanter l’opéra Norma à Rome, le 2 janvier 1958, en l’honneur du président italien de l’époque, Giovanni Gronchi, et de sa femme.

A la fin du premier acte, à l’issue duquel la moitié de l’assistance était déçue, la Callas s’était échappée par une porte dérobée : « cela n’a pas été un caprice, elle était vraiment malade, elle avait une trachéite, les muscles lâchaient. C’était le début de la fin », disent-ils.

Que de choses ont aussi été écrites sur sa perte de poids en 1953, 30 kilos en un an. Certains osent encore écrire que c’était pour plaire à Onassis alors qu’elle ne le rencontra qu’en 1959. Cette perte de poids elle la désira pour pouvoir mieux jouer ses rôles et parfaire sa silhouette de tragédienne.

Alors d’autres prétendent que cette perte de poids altéra sa voix, alors que probablement c’était cette maladie dégénérative qui était déjà à l’œuvre.

De toute façon même si voix est si particulière et qu’on la reconnait entre toutes, ce n’est pas la plus belle voix du siècle comme l’écrivent des journalistes superficiels et incompétents.Ainsi, Zinka Milanov, Leontyne Price ou même celle dont a voulu faire sa rivale Renata Tebaldi avaient des voix plus somptueuses.

Mais aucune n’avait cette émotion, cette théâtralité dans la voix, dans le jeu, dans l’expression.

Même quand elle donnait un récital, ses yeux, l’expression de son visage, ses mains, son corps tout exprimait l’émotion et la vérité théatrâle.

J’ai rencontré cette émotion à tous les instants pendant ce week end où j’ai écouté et regardé des vidéos de Maria Callas, en préparant l’écriture de ce mot du jour.

C’était une artiste exceptionnelle, unique et merveilleuse.

La femme fut plutôt malheureuse, mais j’y reviendrai demain.

<ARTE a consacré une émission à sa dernière Tosca à Paris en 1964>. Elle sait dompter sa voix rebelle et l’émotion reste unique.

<Ici sur Youtube la prière de la Tosca de ce même spectacle>

 

Les spécialistes se déchirent pour savoir quel est le meilleur disque de Maria Callas.

 Pour moi, il s’agit de la Tosca justement, celle de 1953 avec Victor de Sabata comme chef d’orchestre.

 

C’était Maria Callas, dont je ne saurais dire que du bien.

 

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Vendredi 15 septembre 2017

« Un homme imaginaire montre le sexisme »
Penelope Gazin et Kate Dwyer

Depuis le début de la semaine j’ai parlé de la manière dont les mâles de l’espèce homo sapiens considéraient et traitaient les femelles de l’espèce.

Hier, j’ai évoqué le futur d’homo sapiens tel que l’imagine ou le prédit Harari en essayant de comprendre où vont nous mener les projets et le « progrès » annoncés par les sociétés qui ont les plus grands moyens financiers et les plus remarquables intelligences humaines pour réaliser (ou essayer de réaliser) leurs rêves.

Aujourd’hui je vais simplement vous relater une histoire qui concerne des femmes entrepreneuses dans la silicon valley confrontées à la bêtise masculine. Car la silicon valley accueille peut être beaucoup d’intelligence, mais l’intelligence ne semble pas suffisante pour éviter le sexisme.

Cette histoire est racontée dans le journal « Le Parisien » du 2 septembre.

L’année dernière, Penelope Gazin et Kate Dwyer lancent Witchsy, un site internet permettant d’acheter des objets d’arts produits par de petits créateurs, à mi-chemin entre objets mignons et créations gores. Un an après, l’entreprise fonctionne bien, a vendu pour 200 000 dollars de marchandise et les deux jeunes femmes annoncent même des profits

Malgré cette réussite, elles sont toujours confrontées aux mêmes comportements sexistes : manque de considération, réponses irrespectueuses et tardives, remarques condescendantes… Le plus souvent de la part de collaborateurs masculins. Une situation profondément désagréable entravant l’évolution de leur entreprise.

Alors elles ont une idée : s’inventer de toutes pièces un troisième co-fondateur masculin. Un homme virtuel en quelque sorte.

Baptisé Keith Mann, ce membre imaginaire de l’entreprise est utilisé par Kate Dwyer et Penelope Gazin pour communiquer par e-mail. Il leur suffit de se faire passer pour lui. Une technique aux résultats flagrants : «C’était le jour et la nuit. Il pouvait s’écouler des jours avant que j’ai une réponse. Keith, lui, n’avait pas seulement une réponse rapidement mais on lui demandait s’il avait besoin de quelque chose d’autre ou d’aide à propos de quoi que ce soit» a expliqué Kate Dwyer, déplorant le sexisme de leurs collaborateurs : «On a compris que personne ne nous prenait au sérieux et qu’ils pensaient tous que nous étions idiotes».

Au fil du temps, les réponses toujours aussi sympathiques et efficaces poussent les deux jeunes femmes à poursuivre leur stratagème. Pour rendre le personnage plus crédible, elles inventent une vie et une histoire à Keith Mann : «Le genre à jouer au football à l’université, marié à sa femme depuis cinq ans et impatient de devenir père»

Vous pouvez lire cette histoire avec plus de détails dans l’article du Parisien <Lassées du sexisme, elles inventent un co-fondateur masculin à leur entreprise>

Finalement, malgré toute la modernité, nous n’avons finalement pas tellement évolué depuis l’époque victorienne anglaise où Charlotte Brontë pour que son chef d’œuvre « Jane Eyre» puisse être publié en 1847 et surtout reconnu, était obligée de cacher sa féminité sous le pseudonyme masculin de Currer Bell.

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Jeudi 14 septembre 2017

« Homo deus »
Yuval Noah Harari

La traduction française est parue mercredi 6 septembre. Et le 6 septembre à 14:00 le livre était sur mon bureau.

J’étais en effet impatient de lire la suite du passionnant Homo sapiens.

Si vous n’avez toujours pas lu homo sapiens, vous pourrez utilement vous reportez à la série de 13 mots du jour que j’ai consacré à ce livre étonnant.

Homo sapiens avait pour sous-titre : « Une brève histoire de l’humanité » et parlait du passé.

Le livre se terminait par un épilogue dont le titre est : « un animal devenu Dieu ? ».

Le questionnement sur ce qui se trame à la silicon valley, les projets fous des GAFAM, la généralisation de l’intelligence artificielle et des big data, l’annonce de la singularité où l’homme et l’intelligence artificielle s’interpénétreront se terminait par cette assertion : « Si cette question ne vous donne pas le frisson, c’est probablement que vous n’avez pas assez réfléchi. »

« Homo deus » était donc annoncé. Il parle de l’avenir, des futurs possibles.

Je vais me plonger dans cette lecture et je ne peux que vous conseiller de faire la même chose.

Le Point a traduit un billet que Bill Gates, le fondateur de Microsoft, a écrit sur son blog :

« Qu’est-ce qui donne un sens à nos vies ? Et que se passerait-il si, un jour, ce qui nous fournissait ce sens disparaissait ? Je continue à penser à ces questions importantes après avoir fini Homo deus, le livre provocateur de Yuval Noah Harari. Melinda et moi avons adoré Sapiens, qui tentait d’expliquer comment notre espèce a réussi à dominer la planète.  (…)

Le nouveau livre de Harari est aussi stimulant que Sapiens. (…) Je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’avance l’auteur, mais il fournit une vision sérieuse de ce qui attend peut-être l’humanité.

Homo deus explique que les principes qui ont organisé la société vont subir un bouleversement au XXIe siècle, avec des conséquences majeures pour la vie telle qu’on la connaît. (…) Nous nous sommes organisés pour satisfaire nos besoins : être heureux, en bonne santé, et contrôlant notre environnement. Mais, en menant ces objectifs à terme, Harari affirme que l’humanité va tout faire pour parvenir à « la félicité, l’immortalité et la divinité ». (…)

Je suis plus optimiste que lui […]

Je trouve passionnante la question des buts humains. Si nous résolvons les grands problèmes comme la faim et la maladie, et si le monde devient plus pacifique, quels objectifs aurons-nous ? (…) Harari a fait le meilleur travail que j’aie jamais vu pour exposer ce problème. Il suggère que, pour trouver un nouveau sens à nos vies, nous développerons une nouvelle religion. Hélas, je ne suis pas satisfait par cette réponse (pour être franc, je ne suis pas non plus satisfait par les réponses de penseurs brillants comme Ray Kurzweil ou Nick Bostrom, ou par mes propres réponses).

[…] C’est un livre passionnant avec beaucoup d’idées stimulantes et peu de jargon. Il fera réfléchir au futur, autre façon de dire qu’il fera réfléchir au présent. »

Yuval Noah Harari a accordé un long entretien au Point, dans lequel il définit plus précisément ce concept d’homme-dieu :

« Déjà, il faut se demander ce qu’est un dieu. Si vous regardez les mythologies, et notamment la Bible, l’une des caractéristiques primordiales des êtres divins est de fabriquer du vivant. Or nous sommes en train d’acquérir ce pouvoir. Je ne dis pas que les humains seront des superhéros volant dans l’air. Mais nous sommes capables de quelque chose de bien plus incroyable : remodeler la vie, avec l’aide du génie biologique et de l’intelligence artificielle. […] Le passage d’Homo sapiens à Homo deus est un processus évolutif qui a déjà commencé ! La revue Nature vient d’annoncer que des chercheurs, pour la première fois, sont parvenus à modifier des gènes malades dans des embryons humains. Nous sommes en train de refaçonner le code de la vie, et dans cinquante ou cent ans, cela sera la routine. En ce sens, les humains seront comme des dieux. »

Et

« Une fois que vous êtes capable de refaçonner la vie, il n’y a aucune raison que vous ne puissiez pas aussi remodeler la mort. Dans les mythologies anciennes, la mort était considérée comme un phénomène métaphysique. Vous mouriez car telle était la volonté de Dieu. Mais, pour la science, la mort n’est plus qu’un simple phénomène biochimique, un problème à résoudre. Nous mourons du fait d’un pépin technique, et nul besoin d’attendre le Second Avènement pour tenter de trouver une solution. Il est clair que la guerre contre la mort sera le projet phare de notre siècle. Bien sûr, nous ne deviendrons pas immortels, mais a-mortels. Même en allongeant de plus en plus l’espérance de vie, les surhommes du futur ne seront pas à l’abri d’un accident. Mais on peut envisager, comme le prédit Ray Kurzweil, qu’on se rende tous les dix ans dans une clinique pour bénéficier du dernier traitement technologique et gagner une nouvelle décennie de bonne santé. La vie humaine n’aura plus de limite claire, mais se transformera en un processus indéterminé. »

Alors quand il réfléchit sur le libre-arbitre, la liberté de choix, les décisions qui nous engageront et l’avenir de la démocratie, il argumente de la manière suivante :

« L’humanisme est en crise, car ses fondements sont en train d’être sapés par les découvertes scientifiques comme par les nouvelles technologies. L’hypothèse la plus importante de l’humanisme libéral est le libre-arbitre de l’individu. Or la science explique que les sentiments, les choix et les désirs des humains sont le simple produit de la biochimie. Une fois que nous aurons une connaissance biologique suffisante, et assez de puissance informatique, un algorithme pourra parfaitement comprendre, prévoir et manipuler ces choix et sentiments humains. […] Vous pensez voter librement pour tel candidat ou acheter de votre plein gré telle voiture, mais ce n’est pas le cas.

[…], nous savons de mieux en mieux comment manipuler les individus, mais, de l’autre, cela a aussi de plus en plus de sens de faire confiance au big data et aux algorithmes, car ils vous comprendront bien mieux que vous n’en êtes vous-mêmes capable. À une question comme « que dois-je étudier à l’université ? », plutôt que de faire confiance à vos propres sentiments, il vaudra mieux interroger Google, de la même façon que quand, tout à l’heure, vous avez atterri sur un aéroport en pays étranger, vous avez fait confiance à Google Maps. Nous allons prendre de moins en moins de décisions dans nos vies. Et, au fur et à mesure que la croyance en l’individu s’effondrera et que l’autorité sera transmise aux algorithmes, la vision humaniste du monde – fondée sur le choix individuel, la démocratie et le libre marché – deviendra obsolète.»

Vous espérez peut être le contraire, sans doute. Mais avez-vous des arguments sérieux pour défendre votre point de vue ?

Il me faudra du temps pour lire et approfondir cet ouvrage.

Sauf immense déception de ma part à la lecture de ce livre, j’en reparlerai dans quelques mois.

<928>

Mercredi 13 septembre 2017

«En Occident, nous avons nié, oublié, nous avons excisé mentalement le clitoris »
Pierre Foldès

Quand j’étais jeune, j’ai eu droit à des cours d’éducation sexuelle. Dans ces cours on parlait de beaucoup de choses et on représentait de manière banale un pénis au tableau.

Mais le clitoris… non ! On n’en parlait pas.

Même dans ce domaine les femmes et les hommes ne sont pas traités de manière égale !

Et cette <page de France Culture> nous apprend que pour la première fois un manuel scolaire des Sciences de la vie et de la Terre représente correctement un clitoris. Il s’agit du manuel des éditions Magnard. C’est la première fois et c’est la fin d’une longue omerta datant de 1880. Mais les sept autres éditeurs que sont Belin, Bordas, Didier, Hachette, Hatier, Le livre scolaire et Nathan, continuent à faire une présentation erronée de l’organe ou n’en définissent qu’une petite partie.

Vous trouverez sur la page de France Culture la représentation incluse dans ce manuel.

Mais le titre sous forme de question posée par cette page demande des explications :

Pourquoi avoir attendu 2017 pour le représenter dans les manuels scolaires ?

Ainsi : « le clitoris a été correctement dessiné dans le nouveau livre de SVT des éditions Magnard, destiné à entrer dans le cartable des collégiens à la rentrée prochaine. Avec sa double arche interne de 10 cm de long. Cette représentation vient briser un tabou anatomique de longue date. Pourtant, les premières représentations anatomiques correctes du clitoris remontent à 1600… »

<Cette page nous apprend qu’on peut même imprimer en 3D la représentation d’un clitoris>

Et voici ce que cela donne :


La <page de France Culture> déjà citée nous donne plus d’explications et vous pouvez utilement vous y reportez.

Ainsi on apprend que :

En 2010, la gynécologue et obstétricienne Odile Buisson avait consacré une conférence de 15 minutes à l’organe clitoridien et à sa mise au ban par la médecine sexuelle. […] « Le clitoris est probablement la terreur des Homo sapiens, car il faut savoir que 130 à 150 millions de femmes ont été excisées dans des conditions épouvantables », lançait-elle en guise d’introduction. Et ce depuis la nuit des temps, puisque des momies excisées ont été retrouvées, précisait-elle. Et en Occident ? « On a fait moins sanglant mais on n’a pas fait moins sournois, car le clitoris a été un organe complètement oublié des traités d’anatomie. »

Durant ses études de médecine, Odile Buisson a très vite noté que lorsque le clitoris était représenté, ou traité, il l’était de façon erronée : «Je me rappelle que quand j’ai fait ma gynécologie, c’était deux petites pages, vite expédiées, et du reste on ne l’apprenait pas parce qu’on n’était jamais interrogés dessus et qu’en fait, tout le monde s’en foutait.»

Je travaille avec le docteur Pierre Foldès, qui est spécialiste de la réparation des mutilations sexuelles (…), [qui] me dit toujours, «En Occident, nous avons nié, oublié, nous avons excisé mentalement le clitoris ». Odile Buisson

Jean-Claude Piquard, sexologue clinicien, auteur de La fabuleuse histoire du clitoris, a vécu la même expérience lors de ses études : « Lorsque j’ai fait ma formation de sexologue clinicien à la fac de médecine de Montpellier, à ma grande surprise : point de clitoris. On avait posé la question aux profs qui étaient des médecins sexologues : ils refusaient de répondre, ils bottaient en touche, c’était très surprenant. »

D’autant plus surprenant que, suite à ses recherches basées sur les encyclopédies médicales et autres traités d’anatomie, le sexologue s’aperçoit que jusqu’au XXe siècle, le clitoris avait toujours été connu et reconnu comme l’organe du plaisir féminin.

Au début du XXe siècle, il occupait quatre pages dans les traités d’anatomie, et dans les années 1960 qui sont les points culminants de l’omerta clitoridienne, il n’occupait que quatre lignes. On démontre ainsi que ce n’est pas une absence de connaissances, c’est un recul de connaissances.

La première omerta sur le clitoris, c’est à des médecins protestants qu’on la doit, vers 1750, date avant laquelle la masturbation n’avait jamais été mentionnée, explique Jean-Claude Piquard : « Brutalement, elle devient une pratique funeste, potentiellement mortelle, ou en tout cas très dangereuse. » Pourquoi ? Parce que la semence est chose précieuse destinée à la procréation pour les religions, il s’agit donc de ne pas la perdre .

« Quelque part en France, on a été protégés par les catholiques, il n’y a quasiment pas eu d’excision thérapeutique en France. Les catholiques ont fait du suivisme mais étaient beaucoup moins intégristes. […] Dans tous les pays protestants, la répression de la masturbation a été violente, sauf en Angleterre peut-être. »

Par la suite cet article parle aussi du rôle de Freud, mais si cela vous intéresse je vous propose de vous reporter directement à < France Culture>

Enfin, je vous engage à regarder cette animation : <Le clitoris>

La présentatrice canadienne introduit le sujet en disant : « les femmes sont chanceuses, elles disposent du seul organe qui sert uniquement au plaisir »

Alors vous pourriez poser la question pourquoi parler du clitoris ?
Parce que je pense qu’il s’agit d’un révélateur de la manière dont la société traite les femmes.

Dans certains pays la tradition patriarcale a imposé l’excision, c’est à dire l’ablation de la partie externe du clitoris et de son capuchon.

Wikipedia nous apprend que l’excision est la plus courante en Afrique subsaharienne et dans quelques régions du Proche-Orient (Égypte) et de l’Asie du Sud-Est (Indonésie et Malaisie). Dans les pays occidentaux, ces pratiques se retrouvent dans les communautés issues de ces pays. Selon les pays, la proportion de femmes excisées varie de façon importante, allant de 1,4 % au Cameroun à 96 % en Guinée au début des années 2003. On considère qu’environ 100 à 140 millions de femmes ont subi une excision (principalement en Afrique). Environ 2 millions de fillettes sont susceptibles de subir une telle mutilation tous les ans. Selon une étude de l’INED, 50 000 femmes ont subi des mutilations sexuelles et vivent actuellement en France.

Si dans ces sociétés on désire priver les femmes de leur clitoris c’est parce qu’on sait à quoi il sert : donner du plaisir.

Dans nos sociétés, on est beaucoup moins brutal mais nous constatons d’après les informations de cet article qu’il y a eu longtemps une omerta. Il faut être juste Il y eut une époque où le clitoris était davantage à l’honneur dans notre pays et selon les spécialistes qui s’expriment le moment culminant de l’omerta se situe dans les années 1960.

Mais pourquoi se méfie t’on du plaisir féminin, pourquoi le corps des femmes constitue-il autant un problème qui préoccupe les hommes et les sociétés patriarcales, pourquoi enferme t’on les femmes dans certaines sociétés ? Pourquoi punit-on avec une telle rage les femmes adultères dans tellement de civilisation ?

Parce que lorsque l’enfant nait, il est facile de connaître la mère, mais qui est le père ?

Depuis des siècles et peut être des millénaires les hommes, les patriarches voudraient être certains qu’ils sont bien le père à l’enfant à qui il lègue leur patrimoine, leur pouvoir parfois, et leurs noms. Pour cette raison prosaïque, il faut contrôler le corps des femmes, les relations des femmes. Et bien sûr le plaisir est dangereux parce qu’il peut entraîner le désir de l’infidélité, de chercher le plaisir en dehors des liens du clan ou de la famille.

Ce qui est navrant c’est que sans qu’ils en soient l’auteur, les monothéismes se sont emparés de ces traditions pour le plus grand bénéfice des sociétés patriarcales et l’asservissement des femmes. Au cœur des mythes monothéistes, il y a ce don du plaisir qu’Eve avait donné à son compagnon pour croquer la pomme.

Alors oui ! le clitoris et surtout la manière dont on le cache, on l’ignore ou on le mutile dit beaucoup de nos archaïsmes et de nos sociétés malades de l’égoïsme des mâles.

<Pour finir vous trouverez ici une présentation d’Odile Buisson>

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