Marc Voinchet a quitté les matins de France Culture pour prendre la direction de France Musique.
Il a été remplacé par Guillaume Erner qui dans sa présentation a eu ces mots
«Voici le premier matin ensemble !
Cela compte un premier matin !
Une phrase s’est imposée pour définir les matins qui s’annoncent : comprendre le monde c’est déjà le transformer !
Il y a une foule d’individus qui pensent qu’il va de leur intérêt de maintenir la méconnaissance des choses : les dealers de temps de cerveau disponible, les poujadistes de tout pelage, ceux qui aimerait bien imposer la souveraineté du people sur celle du peuple.
En un mot tous ceux qui ont intérêt à la mésintelligence du monde.
C’est contre eux qu’il faut se réveiller pour interrompre le sommeil de l’intellect.
Tous les verbes qui nous arrachent à la nuit de la pensée : comprendre, expliquer, réfléchir sont des verbes militants.»
J’adhère à cette quête, tout en restant plus modeste : essayons de comprendre le monde…
La plus grande partie des émissions que j’écoute, je le fais via des podcasts et donc de manière différée.
Je fais une exception : L’esprit public de Philippe Meyer à 11h le dimanche sur France Culture.
Mais ce dimanche 6 septembre, Comme d’ailleurs tous les premiers dimanche du mois de septembre de chaque année, cette émission est remplacée par une célébration protestante : l’assemblée du désert.
Car depuis le 24 septembre 1911, tous les ans à l’exception de quelques années de guerre, se tient l’assemblée du Désert, réunissant 15.000 à 20.000 personnes.
Cette cérémonie se déroule dans les Cévennes dans le hameau : « Le Mas Soubeyran » qui se situe dans la commune de Mialet dans le Gard à 18 km d’Alès et à 60 km de Nimes.
Cette cérémonie fait référence aux assemblées du désert qui étaient des réunions clandestines tenues par les protestants au temps de la persécution de leur religion afin de célébrer le culte protestant, souvent à l’occasion d’un prédicant itinérant, au risque, toujours présent dans les esprits, d’être arrêté et emprisonné par les autorités. Ce mot de Désert avait pour eux un sens biblique, comme les 40 années pendant lesquelles les Hébreux de l’Exode avaient erré dans le désert. Privés alors de liberté de culte, c’est loin des villes, cachés dans les endroits isolés, déserts (dans les forêts, les garrigues, les grottes ou les ravins…), que les protestants de France (en Cévennes, mais aussi en Haut-Languedoc, en Poitou, Dauphiné, Vivarais…) furent obligés de vivre clandestinement leur foi.
Car au XVI et XVIIeme siècle, c’était en Europe et entre chrétiens que de terribles guerres de religion aboutissaient à des massacres.
En France, 3 Dates sont fondamentales :
1598 Henri IV donne à la France L’Édit de Nantes qui offre la liberté de culte aux protestants
1685 Louis XIV révoque l’Édit de Nantes par l’Édit de Fontainebleau qui interdit le culte réformé en France
Les assemblées du désert se situent entre l’Édit de Fontainebleau et l’Édit de tolérance, entre 1685 et 1787.
Mais tous les protestants n’ont pas eu cette démarche de rester en France et de continuer leur culte en secret, car après la révocation de l’édit de Nantes les protestants français vont s’enfuir en masse vers d’autres pays.
L’Encyclopédie, à l’article « Réfugié », affirme : « Louis XIV, en persécutant les protestants, a privé son royaume de près d’un million d’hommes industrieux. ». Selon Wikipedia, des estimations plus prudentes évoquent le chiffre de 200 000 personnes après la révocation.
Colbert avait compris que cet exode allait être une catastrophe pour la France. Peu de temps avant sa mort il rédigea un mémoire pour prendre leur défense et essayer de faire évoluer le roi Louis XIV. Vauban aussi rédigea un Mémoire pour le rappel des Huguenots, édité en 1689, où il détaille l’ensemble des dégâts qu’a causé sur l’économie française le départ des artisans, marins et soldats protestants.
Cet exil fut un désastre pour la France et une immense chance pour les pays d’accueil : La Suisse, les Pays-Bas appelés à l’époque les Provinces-Unies, la Prusse et aussi l’Angleterre.
On apprend encore : «Entre la fin de la guerre de Trente Ans (1648), et la période suivant la révocation de l’édit de Nantes (1685), 50 000 réformés français émigrent en Brandebourg.
En 1697, la population de Berlin intra-muros atteint 20 000 habitants, dont 4 922 exilés français, selon Pierre Miquel. Parler le français est prestigieux, les riches Allemands veulent des professeurs français pour leurs enfants.
La population de Genève triple durant les années 1680. Alors qu’elle s’élevait à 16 000 habitants, plus de 30 000 protestants français s’y rendent.»
Les protestants appellent ces migrations
« Le refuge ». C’est de cette origine que vient le mot réfugié.
Tous ces pays d’accueil profitèrent de l’apport de ces hommes qui étaient des hommes d’élites. Car il faut être une élite pour accepter de tout abandonner pour vivre sa liberté de pensée.
« Une vidéo capte un instant furtif, une photo fige une scène pour l’éternité »
Auteur inconnu
Dans la difficile quête quotidienne du mot du jour, il faut trouver une citation et son auteur.
Je me souviens avoir lu cette formule qui me parait si exacte, dans la fin des années 1980, alors que je débutais dans la photographie, mais je ne me souviens pas de l’auteur.
Cette phrase m’avait marqué, je m’en souviens encore et j’ai toujours préféré faire des photos que des vidéos.
Les documentaires peuvent expliquer les situations de manière détaillée, argumentée, ils n’auront jamais la force d’une photo.
Aujourd’hui tout le monde ne parle que d’une photo, celle du petit Aylan Kurdi, enfant syrien noyé et trouvé sur une plage de Turquie par la photographe turque Nilüfer Demir.
Les journaux français ont hésité à la publier dans un premier temps, ils avaient peur que la photo fût choquante. Ils ont cependant compris que ce n’était pas la photo qui était choquante, mais la situation qu’elle révèle.
Cette photo va devenir historique comme la photo de l’enfant juif du ghetto de Varsovie, dans les années 40, les mains levées avec des soldats armés en arrière-plan. Ou la photo du Viet Nam d’une jeune fille nue brulée au napalm ou encore cet homme seul qui arrête une colonne de chars lors des évènements de la Place Tien an Men en Chine.
Que d’émotion !
Oui ! c’est un enfant blanc, couché sur la plage. Il est habillé avec un tee shirt rouge et un short bleu comme ceux qu’on peut trouver dans nos magasins.
Oui ! Cela pourrait notre enfant !
Nous n’avons alors aucun mal à nous projeter dans une compassion mimétique. Nous comprenons la douleur du père d’Aylan. Et nous trouvons cela bien sûr terrible et spontanément nous voulons aider.
Cette photo a vraiment renversé les opinions les plus tranchées Comme le journal anglais THE SUN qui se targue aujourd’hui d’avoir publié la photo du jeune Aylan et demandé au Premier ministre d’agir pour aider les réfugiés, mais qui quelque jours auparavant interpellait David Cameron, mais cette fois-ci pour exiger qu’il tire une ligne rouge sur l’immigration qui submerge le Royaume-Uni. Une journaliste du SUN avait comparé les migrants se rendant en Grande-Bretagne à des cafards. Certaines de nos villes, écrivait-elle à l’époque, sont des plaies purulentes couvertes de nuées d’immigrés et de demandeurs d’asile recevant des allocations comme des billets de Monopoly.
D’ailleurs, David Cameron ne voulait pas non plus de réfugiés syriens sur son territoire <avant la photo>, alors que la Grande Bretagne était au côté des Etats Unis de GW Busch lorsqu’il a décidé d’attaquer l’Irak.
En Hongrie on construit un mur pour arrêter les réfugiés, en Pologne on n’en veut pas. Ces deux pays qui alors qu’ils étaient sous le joug soviétique ont vu beaucoup de leurs ressortissants s’enfuir et se réfugier en Europe de l’Ouest.
Les slovaques veulent bien recevoir des réfugiés mais uniquement s’ils sont chrétiens, c’était du moins leur position avant la photo.
L’émotion oui. Il ne faudrait pas que notre cœur se ferme à notre capacité d’être touchée par les sentiments d’humanité. Il est rassurant que nous ne nous soyons pas qu’un cerveau et un portefeuille.
Mais l’émotion peut être suspecte, provoquée, dévoyée.
L’émotion est passagère aussi.
La raison nous ramène à l’Histoire. Pas à un évènement en particulier, mais l’Histoire dans la durée, celle qui permet de comprendre ce qui se passe.
Alors voilà en 1914, l’Irak, la Syrie, la Palestine, l’Arabie était territoire de l’Empire Ottoman.
L’empire Ottoman a été dans le camp des vaincus, il a donc été démembré.
La Grande Bretagne et la France étaient les vainqueurs triomphants.
En 1916 deux hommes un français François Georges-Picot, un anglais Mark Sykes vont se mettre d’accord sur un partage de zones d’influence entre leurs 2 pays. On parlera des accords de Sykes-Picot. La future Syrie est sous responsabilité française et le futur Irak sous protectorat britannique. Ce partage ne tenait pas compte des populations locales.
Et puis après la seconde guerre, le 17 avril 1946 pour la Syrie, sur la base de ce découpage et dans les limites décidées par les occidentaux, la Syrie est devenue un Etat. On a décidé que la population vivant sur ce territoire serait la nation syrienne.
Il a fallu des siècles aux Français pour devenir une nation. Ici, comme en Afrique on a décidé que toutes ces communautés, tous ces clans allaient former un Etat nation.
Bien entendu nos vieux pays, comme aurait dit Dominique de Villepin, connaissaient à merveille cette règle d’or : « diviser pour mieux régner ». Alors ils n’ont rien fait pour rapprocher les communautés bien au contraire.
Alors, comment ces Etats qui ne sont pas une nation sont arrivés à une organisation qui fonctionne à peu près ?
Par un pouvoir fort et dictatorial bien sûr.
L’Irak et la Syrie ont cela de commun que dans ces deux cas c’est toujours une communauté minoritaire qui gouvernait : En Irak des sunnites qui gouvernaient un pays majoritairement chiite et en Syrie une minorité chiite alaouite qui opprimait une majorité sunnite. Au milieu de cela des kurdes qui auraient pu peut-être constituer une nation mais qui n’avait pas eu la grâce d’intéresser suffisamment les occidentaux.
Et c’est dans ces conditions que GW Busch influencé par les néo-cons(ervateurs) a eu cette idée géniale, nous allons renverser Saddam Hussein et créer la démocratie en Irak. Et quand nous aurons réussi cette œuvre de civilisation, les autres peuples autour, comme la Syrie par exemple, par contagion, mimétisme et ferveur vont se convertir aussi à la démocratie.
Et arriva ce qui devait arriver : ils ont chassé Saddam Hussein (vous vous souvenez de cette fable : la 2ème et ou la 3ème armée du monde ?) sans difficulté mais avec beaucoup de bombes et beaucoup de victimes (mais pas occidentales).
Et puis ils ont imposé la démocratie.
Dans un Etat nation comme la France, un lorrain athée vote pour un candidat breton catholique parce qu’il est de droite et un électeur limousin protestant vote pour un candidat normand juif parce qu’il est de gauche.
Mais dans un état communautaire, un chiite vote pour un chiite, un sunnite pour un sunnite et un kurde pour un kurde etc…
Ce n’est alors pas difficile de savoir qui va gagner, en Irak ce fut les chiites.
Les chiites qui ont été opprimés sous Saddam ont souhaité montrer aux sunnites qui était la communauté dominante.
Les sunnites de l’armée de Saddam qui avaient été démobilisés par les américains ne se sont pas laissé faire. Eux qui étaient baasistes, peu intéressés par la religion ont trouvé stratégiquement pertinent de se rapprocher d’illuminés islamiques pour créer une force de défense qui allaient être en mesure de reconquérir des territoires pour les sunnites. Force qu’on appelle DAESH désormais.
L’Irak dont on a chassé le dictateur est un chaos dans lequel se déchaine la violence. Remarquez que depuis, dans ce bel esprit de contagion prophétisé par les néos-cons, il y a bien eu propagation à la Syrie. Mais propagation de ce qu’il y avait en Irak : le chaos et non la démocratie. Le Liban et la Jordanie commencent à être sérieusement menacés.
Dans ce désastre que l’on ait chassé le dictateur comme en Irak ou non comme en Syrie, la situation est à peu près la même.
Et puis les forces sunnites de DAESH remettent en cause les frontières imposées par les occidentaux, elles considèrent la frontière entre la Syrie et l’Irak comme parfaitement artificielle.
Pour se venger, pour qu’on parle d’eux, pour qu’on les craignent, ils règnent par la terreur.
Et voilà pourquoi le petit Aylan Kurdi qui est d’ailleurs un kurde comme son nom l’indique a fui avec sa famille la Syrie, dans des conditions désastreuses, qu’il est tombé à la mer et qu’il est mort.
La France, la Grande Bretagne et les Etats-Unis ne sont pas responsables de tous les malheurs du monde. Mais pour ce qui se passe au moyen orient, leur responsabilité historique est immense, écrasante.
Pour revenir à une photo, j’avais trouvé celle-ci sur Internet, il y a quelques mois. Les commentaires prétendent qu’elle a été prise en Syrie : un petit garçon protège sa sœur pendant des bombardements. Elle ne nous dit pas ce qui arrive à la fin du périple comme le montre la photo d’Aylan, mais pourquoi ils s’enfuient :
Cette photo se trouve sur des centaines de page d’internet. Je ne peux pas affirmer qu’elle soit authentique. Quoi qu’il en soit elle montre ce que les articles décrivant la situation en Syrie racontent.
Je vous rappelle qu’il y a eu déjà deux mots du jour qui ont parlé de ces réfugiés mais sans photo.
« Il faut construire un nouvel Etat-providence qui recrée de la sécurité»
Daniel Cohen
Résumons les réflexions de la semaine :
Notre société est nourrie à la croissance. Il s’agit d’une véritable addiction. Tout le monde affirme qu’en dessous d’un certain seuil de croissance il ne peut y avoir de recul du chômage, le financement de nos retraites est fondée sur une hypothèse de croissance continue et solide, l’homme politiques qui ne promettent pas son retour n’ont aucune chance d’être élus. Et surtout ce que la richesse ne peut nous apporter, la croissance en est capable : nous donner le sentiment de bien-être (Paradoxe d’Easterlin) ;
La révolution numérique est basée sur un doublement des performances à peu près tous les 18 mois (loi de Moore) ;
Grâce à ces performances, les programmes informatiques et la robotisation remplacent, dans des domaines de plus en plus large, les métiers des humains de la classe moyenne ;
Depuis 30 ans la croissance des pays développés diminue, pour l’instant la révolution numérique n’a pas provoqué un sursaut de croissance. Si on analyse ces choses de manière rationnelle on doit conclure à une grande incertitude sur le retour de notre drogue : la croissance. Il est possible que nous ne retrouvions pas de croissance avant longtemps.
Pour Daniel Cohen plus que la financiarisation de l’Economie qui a débuté dans les années 1980, c’est la révolution numérique qui a surgi au début des années 1990 qui a bouleversé l’organisation du travail, non plus seulement dans les ateliers mais dans les bureaux.
«C’est, je crois, le cœur du problème d’aujourd’hui. […] Penser que la mondialisation est responsable de tous les malheurs du vieux modèle industriel est une erreur. Les destructions d’emplois dans l’industrie française sont dues pour deux tiers au progrès technique et pour un tiers aux importations. Pour l’économie dans son ensemble c’est beaucoup moins encore. A mes yeux, le démantèlement de la classe moyenne n’a rien à voir avec la Chine. »
«Le temps humain ne cesse de s’accélérer. Il a fallu 100 000 ans pour passer du bipède rationnel à l’homme agricole, 10 000 ans pour passer à l’homme industriel, puis 200 ans pour passer à l’homme numérique.
Par une perversion de l’Histoire, la société post-industrielle qui devait émanciper les individus a débouché sur un monde d’insécurité, de cost cutting- la recherche de technologies qui réduisent les coûts. A l’organisation hiérarchique s’est substitué le management par le stress. L’insécurité économique est au fondement de nos peurs collectives. Il faut construire un nouvel Etat-providence qui recrée de la sécurité. L’enjeu de la société moderne est davantage de s’immuniser contre les fluctuations de la croissance que de vouloir à tout prix l’augmenter.»
«L’Etat-providence fabriqué par la société industrielle ne correspond plus à nos besoins. Nous sommes aujourd’hui confrontés à un nouveau risque : l’insécurité des salariés dans leur parcours professionnel. Pour bien faire, il faudrait tendre vers un système où perdre son emploi devienne un non-évènement. […] La perte d’un emploi doit devenir l’occasion de renouveler ses compétences, en prenant le temps qu’il faut. C’est la seule manière de faire face aux évolutions rapides des technologies. »
Il préconise de généraliser en France le système des intermittents qui est contesté parce qu’il a été manipulé par les employeurs de l’audiovisuel, mais qui s’avère une solution par rapport aux défis de demain.
Daniel Cohen n’affirme pas que la croissance ne reviendra pas, mais il dit que c’est une hypothèse plausible. Alors quand une telle hypothèse se trouve dans le paysage de la réflexion, il faut que l’organisation politique s’adapte à cette éventualité pour y faire face.
Ainsi, en France le système de retraite par répartition qui promet un revenu fixé à l’avance pour l’avenir, est entièrement fondé sur le postulat d’une croissance continue et robuste. Cohen dit : « C’est débilissime ». C’est un peu comme vouloir remplir un seau percé. Ça ne marche pas, il faut sans cesse remettre des rustines, de plus en plus souvent et on en dispose de moins en moins. Cela crée un climat d’insécurité sociale et d’angoisse, parce qu’on se demande si le système ne va pas s’effondrer entièrement.
«Sur les retraites il y a un énorme chantier qui reste ouvert il faut immuniser les retraites des aléas de la croissance, cela s’appelle un système par point où on distribuera les ressources en fonction des ressources disponibles.» Ce système est stable, si la croissance revient les retraites versées augmenteront , sinon il faudra se contenter de ce qu’on peut avoir mais avec la certitude que le système ne s’effondrera pas.
«Il faut donc que la société et les individus qui la composent arrive à s’immuniser contre les aléas de la croissance.»
Daniel Cohen finit son article dans l’Obs que je joins à ce message par une belle comparaison : «On est passé de 10 millions d’humains lorsque l’agriculture a été inventée à 1 milliard en 1800 au moment de la révolution industrielle. [Puis le mouvement s’est emballé] C’était une logique de réaction nucléaire. A suivre les calculs de certains démographes, l’humanité aurait dû exploser en 2026. Heureusement, un miracle s’est produit : la transition démographique. Les Européens se sont mis à faire moins d’enfants. Soudain les hommes sont passés d’une reproduction quantitative à une reproduction qualitative. Ce changement qui se diffuse désormais à l’ensemble de la planète n’a pas été le fait de la révolution industrielle mais a résulté d’une évolution en profondeur des mentalités.
Voilà l’exemple à suivre pour la richesse matérielle ! Nous avons besoin d’une nouvelle transition. L’humanité doit réussir aujourd’hui le passage du règne de la quantité industrielle à celui de la qualité postindustrielle.»
L’émission origine des mots du jour de cette semaine avait pour objet principal : la stagnation séculaire.
Car plusieurs économistes américains ont publié des travaux sur une éventuelle « stagnation séculaire ». Selon eux, la période de croissance que nous connaissons depuis la révolution industrielle serait une exception historique, une parenthèse enchantée.
Selon cette thèse nous sommes rentrés dans une période de l’ordre du siècle où il n’y aura presque pas de croissance.
Robert Gordon fut le premier, mais cette thèse a été soutenue et complétée par Larry Summers, économiste de renom, secrétaire d’Etat au Trésor de Clinton puis proche conseiller d’Obama et encore James Galbraith qui est aussi un économiste important, plutôt hétérodoxe et fils d’un des plus célèbres économistes : John Kenneth Galbraith.
L’hypothèse, énoncée par le professeur Robert Gordon, serait liée à l’impact de plus en plus faible de l’innovation sur la croissance. La révolution numérique aurait en effet moins d’influence sur les facteurs de production que la machine à vapeur ou l’électricité n’en ont eue en leur temps.
D’autres économistes comme Barry Eichengreen qui ont aussi l’intuition de la stagnation séculaire, développent d’autres arguments justifiant cette thèse.
Il y a d’abord le fait que les pays émergents, qui se développent le plus vite désormais sur la planète, voient leur épargne s’accroître beaucoup plus rapidement que leur consommation. Faute de protections sociales dignes de ce nom, les milliards d’individus qui rejoignent la classe moyenne mondiale (ils seront près de 5 milliards à en faire partie en 2030, contre un peu plus de 3 milliards en 2020) préfèrent garder une épargne de précaution plutôt que de dépenser.
Le deuxième facteur serait la généralisation du peu d’appétit pour l’investissement, phénomène justifiant les taux d’intérêt extrêmement bas d’aujourd’hui. C’est la façon cafardeuse de saluer l’apparition de taux négatifs, un territoire de la théorie économique inexploré jusqu’alors.
La troisième explication met en avant le ralentissement général de la croissance de la population mondiale.
Mais Daniel Cohen s’est surtout attaché à développer l’argumentaire de Robert Gordon c’est à dire les caractéristiques propres de la révolution numérique.
Daniel Cohen reconnaît que sur ce point nous sommes dans une grande incertitude.
La majorité des économistes rejettent la thèse de la stagnation séculaire. Pour ces derniers, il faut encore un peu de temps avant que la révolution numérique ne révèle totalement ses potentialités et crée les emplois de l’avenir, déclenchant ainsi une nouvelle et solide croissance économique s’inscrivant dans la durée.
Le mot du jour du 19/06/2015 qui avait évoqué l’ouvrage Croissance zéro, comment éviter le chaos ?, de Marie-Paule Virard et Patrick Artus avait déjà souligné que ces économistes avait constaté la stagnation de la croissance dans toutes les économies développées.
A la question de l’Obs : « Daniel Cohen êtes-vous devenus un prophète de la décroissance ? » il répond simplement « Non, mais je la constate ».
Daniel Cohen : « Il faut reconnaître l’énorme incertitude qu’il y a sur ce point entre les économistes [d’aujourd’hui]. Au XVIIIe siècle, on s’interrogeait sur l’existence de Dieu, aujourd’hui la grande question c’est le retour de la croissance. Comme à l’époque on compte les croyants et les hérétiques.
Il y a ceux qui disent comme Gordon que c’est terminé, il faut accepter de vivre dans un monde fini. Les perspectives de croissance sont pratiquement nulles.
Et en face, les plus nombreux qui disent que Gordon est un vieux, un idiot qui n’a rien compris.»
Daniel Cohen cite un « grand gourou » issu du MIT et qui travaille chez Google Ray Kurzweil. Il est né en 1948 et c’est un auteur, ingénieur, chercheur, et futurologue américain. Il est créateur de plusieurs entreprises pionnières dans le domaine de la reconnaissance optique de caractères (OCR), de la synthèse et de la reconnaissance vocales, et des synthétiseurs électroniques. Il est également l’auteur de nombreux ouvrages sur la santé, l’intelligence artificielle, la prospective et la futurologie.
Professeur au MIT, il est décrit comme un véritable génie par le Wall Street Journal. Il est actuellement directeur de l’ingénierie chez Google.
Pour lui, nous sommes dans une révolution industrielle sans précédent. Nous allons bientôt connaître un monde inconcevable pour les générations antérieures.
Dans 30 ans on pourra télécharger sur une clé USB l’ensemble des informations qui se trouve dans un cerveau humain. 20 ans plus tard en 2070, c’est la totalité de l’intelligence humaine qui sera stockée sur un support analogue.
Pour lui, il ne s’agit plus d’opposer l’ordinateur et le cerveau humain mais de chercher à combiner les deux. Ainsi pour prendre un exemple simple des échecs, Gary Gasparov a été définitivement vaincu par l’ordinateur. Désormais, aux échecs, un homme ne peut plus battre la machine. Mais ce qu’il convient de faire désormais c’est de faire jouer un couple humain/ordinateur contre un autre couple de même type. Celui qui sera le plus fort est celui qui saura le mieux se servir de l’ordinateur pour gagner contre l’autre.
Pour ces gens, adeptes du transhumanisme et pour qui l’immortalité ou au moins une vie de mille ans est à la portée de la science et de notre regard, les débats sur la fin de la croissance sont parfaitement ridicules.
À cela Gordon répond : « Vous êtes bien gentils de me parler de l’avenir. Mais parlons de ce qui s’est passé au cours des 30 dernières années, les choses ont beaucoup changé en 30 ans, la révolution numérique est là.
Et la croissance pendant ce temps-là n’a fait que décliner. Il est où ce paradigme de la croissance exceptionnelle ?»
Pour Gordon, il ne faut pas regarder du côté de la production qui en effet a beaucoup évolué mais il faut regarder du côté de la consommation. Car c’est le consommateur qui est récipiendaire de la croissance.
Et quand on se place au niveau de la consommation. Cette révolution qu’a t’elle produit ?
Elle a produit le Smartphone : c’est sympa on peut appeler n’importe où, n’importe qui et ça ne coûte pas grand-chose
Gordon continue : c’est sympa mais je m’en fiche en comparaison de ce qu’a produit le XXe siècle, où avec l’électricité on est passé littéralement des ténèbres à la lumière, le moteur à explosion qui a permis de se déplacer rapidement et simplement, les avions, le cinéma, la télévision, les appareils électroménagers, les antibiotiques, la révolution agraire.
Voilà qui a vraiment fait changer la vie des consommateurs. Et Gordon dit je n’abandonnerai aucune de ces inventions pour le smartphone ni même pour la potentialité de l’immortalité…
Alors Daniel Cohen fait l’analyse suivante :
«Nous sommes bien au cœur d’une révolution industrielle, mais une révolution industrielle qui s’est révélée sans croissance pour l’instant. C’est le paradoxe central qu’il faut comprendre.
Nous n’avons pas une révolution industrielle qui crée de la croissance comme au XXe siècle mais une révolution qui pour l’instant détruit plus d’emplois qu’elle ne crée (cf. mot du jour d’hier).
Peut-être sommes-nous trop impatient et que la croissance va venir.
Daniel Cohen constate que la nouvelle économie a beaucoup de mal de trouver son « business modèle ». Finalement que se passe-t-il sur Internet, nous avons accès à beaucoup de choses gratuites mais financées en réalité via la publicité par l’ancienne économie.
Que font, en fin de compte les logiciels ? Ils permettent de gérer les externalités : grâce aux logiciels on pourra mieux gérer la circulation des voitures et le trafic des avions qui ne vont cependant pas plus vite aujourd’hui qu’il y a 40 ans mais qui consomment moins de carburant. On arrive à mieux gérer mais ce n’est pas de la croissance à proprement parler.
Si on prend au sérieux le monde numérique il parvient à créer un monde d’interactions sociales, de communiquer les uns avec les autres.
Mais il enferme l’échange de chacun avec ses pairs, on échange avec ceux qui pensent comme nous, qui sont du même milieu que nous.
Il ne donne pas les mêmes opportunités que l’usine et l’industrie qui autorisaient la rencontre de différentes strates sociales.
Ce que constate Daniel Cohen, c’est que la révolution numérique, avant toute chose, ébranle l’organisation dans les structures de travail, elle désorganise, elle rend le travail individuel. De plus en plus de monde devient sous-traitant de quelqu’un.
Daniel Cohen ne prétend pas que la croissance ne va pas revenir, mais ce qu’il dit avec force c’est que la thèse du retour de la croissance constitue un acte de foi, une croyance, il n’y a aucune certitude.
Et selon la réponse qu’on donne à cette question : la croissance va t’elle revenir ? Oui ou allons-nous vivre pendant très longtemps dans un monde sans croissance, la réflexion pour l’avenir, les politiques qu’il faut mener sont totalement différentes.»
Comme ce message fait la partie belle aux arguments de la stagnation je vous donne quelques liens vers des articles qui réfutent avec assurance cette thèse (ce sont les articles que lisent avec opiniâtreté les hommes politiques au pouvoir dans les différents de pays) :
Vous trouverez aussi en pièce jointe, un article de l’homonyme de Daniel Cohen, Elie Cohen. Cet article a pour titre : « L’économie ne stagne pas, elle se transforme»
« Si tu fais la même opération deux jours de suite, cherche le logiciel qui fera la même chose à ta place »
Le mantra de l’informatique contemporaine.
Nous sommes dans la continuité de la loi de Moore. Mais ce mantra informatique aggrave encore la problématique.
Car nous sommes au cœur du sujet de l’insécurité économique.
Si un logiciel peut faire ce que je fais, que ferais-je, moi, demain ?
Avant d’analyser la conséquence de ce raisonnement en matière d’emploi, arrêtons-nous à son caractère totalement déstabilisateur.
Nous autres humanoïdes, nous nous sommes construits dans la répétition. Nous avons appris notre métier par la répétition des mêmes gestes, l’utilisation des mêmes outils, la consolidation des mêmes procédures.
Combien il est rassurant pour nous quand nous avons une tâche à réaliser de pouvoir constater : « Cela je l’ai déjà fait, donc je sais le faire ».
Cette facilité, cette sécurité, cette confiance nous est retirée : quand on a appris à faire quelque chose avec assurance, on aura plus besoin de nous, une machine pourra le faire.
Et alors en termes d’emplois…
Ce n’est plus le travail de l’ouvrier dans l’usine qui est en cause, il s’agit cette fois des millions d’emplois de la classe moyenne.
Les algorithmes branchés sur des bases de données gigantesques « les fameux big data », armés d’une puissance de calcul presque infinie constituent une concurrence à laquelle nos capacités humaines sont incapables de faire face.
Pour aller vite, seuls les créatifs resteront indispensables. Mais tout le monde ne sait pas être créatif.
Pour le reste, faire un diagnostic médical, rechercher un argumentaire juridique adéquat dans le corpus du droit et de la Jurisprudence, réaliser une comptabilité, faire un contrôle fiscal ou même réaliser l’expertise d’un tableau de maître ou encore conduire un taxi, un camion, un métro, un train, piloter un avion, toutes ces actions relèveront à terme d’un robot, c’est-à-dire d’un programme d’intelligence artificielle. Et cela plus vite que nous ne le pensons.
Ces millions d’emplois seront supprimés, par lesquels seront-ils remplacés ?
Les emplois qui pourront être créés sont, selon le propos de Daniel Cohen « orthogonaux au progrès techniques », c’est-à-dire des emplois qui ne sont pas susceptibles de voir leur rendement et leur productivité croître par les progrès de la technique : des emplois de service, des aides-soignantes, des éducateurs, des médiateurs bref des métiers où l’humanité joue un grand rôle. Mais étant donné notre système économique et le fait que ces emplois n’ont pas vocation à voir leur productivité augmenter, les rémunérations seront faibles.
Daniel Cohen explique la différence entre la révolution industrielle de la fin du XIXème siècle et la révolution numérique du XXIème siècle par la différence entre deux concepts :
La complémentarité et la substitution.
En effet, la révolution de l’électricité et du moteur à explosion a eu pour conséquence de chasser des millions de gens de la campagne agricole vers la ville des usines.
D’un côté, ils étaient chassés du monde agricole parce que le progrès technique et la révolution agraire permettant de produire beaucoup plus avec beaucoup moins de gens, l’agriculture n’avait plus besoin de leur force de travail.
Mais de l’autre côté, les usines et l’industrie, qui profitaient tout autant du progrès technique, avaient besoin de bras et de main d’œuvre. Ce qui signifie qu’ils pouvaient retrouver des emplois en phase avec le progrès technique.
Tout ceci ne fut pas un long fleuve tranquille. Daniel Cohen trouve que<ce célèbre extrait des temps modernes de Charlie Chaplin> où on cherche à faire entrer l’homme dans les contraintes et les besoins de la machine pour bénéficier des gains de productivité du progrès, montre bien la difficile adaptation qui fut nécessaire à ces ouvriers.
Mais après bien des combats syndicaux et politiques, mais aussi des prises de conscience de l’élite éclairée (car Le XIXe siècle fut une catastrophe pour les ouvriers confrontés à une grande paupérisation décrite par <le rapport Villermé de 1840 > et enfin les deux terribles guerres mondiales qui accouchèrent aussi de réformes sociales, le sort des classes populaires dans les pays occidentaux devint plus enviable.
Le système économique grâce à la sécurité sociale, les politiques Keynésiennes, le fordisme, le système financier issu de Bretton Woods parvint à une maturité et une stabilité qui permit une croissance que nous avons cru éternelle. Croissance qui permit et s’enrichit par l’émergence d’une immense classe moyenne et de la société de consommation. Ce fut l’ère de la complémentarité que Schlumpeter décrivit par ces mots : « la destruction créatrice » : On détruit des emplois peu productifs mais en complément on crée des emplois productifs.
La crainte exprimée par Daniel Cohen est que nous soyons désormais dans la substitution. Les emplois perdus par la révolution numérique ne seraient plus remplacés par la création d’emplois productifs.
Nous serions passés d’un monde de complémentarité à un monde de substitution.
Bernard Stiegler parle de « destruction destructrice ». et en décrit les conséquences avec un esprit très positif. Son analyse est très intéressante mais le modèle économique que cette analyse sous-tend ne me parait pas très établi.
Il n’y a dans ce domaine aucune certitude, la plupart des économistes libéraux continuent à prétendre qu’il faut un peu de temps et qu’alors la révolution numérique créera les millions d’emplois productifs nouveaux souhaités par le modèle économique actuel.
Bien entendu, je ne sais pas. Mais je reste sceptique.
<Gordon Earle Moore> est né le 3 janvier 1929 à San Francisco. C’est un docteur en chimie et un chef d’entreprise américain. Il est le cofondateur avec Robert Noyce et Andrew Grove de la société Intel en 1968 (leader mondial des fabricants de microprocesseurs). Il est connu pour avoir publié la loi de Moore en 1965.
En réalité, il existe plusieurs lois appelées « Les lois de Moore ». Ce sont des lois empiriques qui ont trait à l’évolution de la puissance des ordinateurs et de la complexité du matériel informatique. Au sens strict, on ne devrait pas parler de lois de Moore mais de conjectures de Moore puisque les énoncés de Moore ne sont en fait que des suppositions.
La Loi de Moore, stricto sensu, a été exprimée, le 19 avril 1965, dans « Electronics Magazine ». Constatant que la complexité des semi-conducteurs proposés, en entrée de gamme, doublait tous les ans, à coût constant depuis 1959, date de leur invention, il postulait la poursuite de cette croissance (en 1965, le circuit le plus performant comportait 64 transistors).
Je cite Wikipédia : « Cette augmentation exponentielle fut rapidement nommée Loi de Moore ou, compte tenu de l’ajustement ultérieur, Première loi de Moore.
En 1975, Moore réévalua sa prédiction en posant que le nombre de transistors des microprocesseurs (et non plus de simples circuits intégrés moins complexes car formés de composants indépendants) sur une puce de silicium double tous les deux ans. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une loi physique mais seulement d’une extrapolation empirique, cette prédiction s’est révélée étonnamment exacte. Entre 1971 et 2001, la densité des transistors a doublé chaque 1,96 année. En conséquence, les machines électroniques sont devenues de moins en moins coûteuses et de plus en plus puissantes.
Une version commune, variable et sans lien avec les énoncés réels de Moore est : « quelque chose » double tous les dix-huit mois, cette chose étant « la puissance », « la capacité », « la vitesse », « la fréquence d’horloge » et bien d’autres variantes mais très rarement la densité des transistors sur une puce. Ces pseudos « lois de Moore » sont celles le plus souvent diffusées, car elles fleurissent dans des publications grand public et sur de nombreux sites Internet. Leur seul point commun est donc ce nombre de dix-huit mois, qu’on ne trouve pourtant dans aucun des deux énoncés de Moore. »
La loi de Moore qui s’est jusqu’ici révélée étonnamment exacte, « nous entraîne dans un univers de potentialités infinies » explique Daniel Cohen.
Elle nous entraîne dans une explosion d’innovations à laquelle nous sommes confrontés quotidiennement.
Daniel Cohen dit « On nous dit qu’il faut soutenir l’innovation ! Mais il n’est nul besoin de soutenir l’innovation, elle explose partout, elle apparaît sans fin. Peut-être même qu’il y a trop d’innovations »
En effet, trop d’innovations pour notre nature humaine, pour notre stabilité de vie.
Cette innovation exponentielle que révèlent les lois de Moore nous plonge tous dans un état d’insécurité professionnelle : nos outils, notre environnement professionnel, les processus d’acquisition des données et de leur stockage, l’environnement des échanges et du commerce, plus prosaïquement les interfaces logicielles que nous utilisons changent sans cesse.
Cette insécurité crée chez les gens une demande de sécurité accrue par rapport à l’innovation. Il existe une tentation vaine de revenir en arrière, de tout bloquer, de revenir vers le monde d’avant.
Cette tentation portée par certaines formations politiques, ne permet cependant pas de faire fi de la loi de Moore.
La grande question est celle de la sécurisation de notre place dans cette société, il faut donc réfléchir aux outils qui pourront aider chacun à faire face au choc qui est celui de cette progression croissante.
« Une fois qu’une société a atteint un certain seuil de richesse, la poursuite de son développement économique est sans influence sur l’évolution du bien-être moyen de sa population. »
Constat appelé le paradoxe d’Easterlin
Je vais innover cette semaine, car les 5 mots du jour de la semaine renverront tous à la même émission : «L’esprit Public du 26/07/2015», dans laquelle l’économiste Daniel Cohen donnait sa vision du système économique d’aujourd’hui et de demain.
Daniel Cohen fait partie de ses rares économistes qui me plaisent bien parce qu’il ne fait ni partie de ces économistes croyants aux vertus absolues du libéralisme et qui pense que tout va s’arranger, il suffit de libérer encore davantage les marchés et faire reculer le rôle de la puissance publique à sa portion congrue, ni de ceux qui sont aussi des croyants mais d’une autre religion celle où le Politique peut tout régler, il suffit d’avoir la volonté et d’accumuler les Lois et les contraintes.
Les 3 premiers mots seront consacrés au contexte. C’est-à-dire les forces et les contraintes qui sont à l’œuvre. Le quatrième sera consacré à une réflexion sur la grande incertitude économique d’aujourd’hui. Le cinquième permettra d’aborder les esquisses de pistes que Daniel Cohen se risque à formuler pour faire face à ces questions existentielles.
Je commence donc par le premier élément de contexte qu’on appelle le paradoxe d’Easterlin
Je cite Wikipédia : C’est un « théoricien de l’économie du bien-être, il est le créateur du paradoxe qui porte son nom, selon lequel la mesure du développement de l’économie d’une société par le biais de l’évolution du produit intérieur brut (PIB) n’est pas pertinente. Plus précisément, Richard Easterlin a mis en évidence le fait qu’une fois qu’une société a atteint un certain seuil de richesse, la poursuite de son développement économique est sans influence sur l’évolution du bien-être moyen de sa population. »
«L’évolution de ce bonheur est en réalité, selon Easterlin, à mettre en corrélation relative avec celle de la richesse des membres les plus fortunés de la société. En clair, ce sont ces derniers qui sont les plus heureux, mais uniquement parce que l’augmentation de l’inégalité leur permet de progresser économiquement plus vite que le reste de la population ; cela signifie donc qu’un membre d’une société dont l’évolution de la fortune se situe dans la moyenne ne se déclarera pas plus heureux, à l’inverse des éléments qui progressent plus rapidement. C’est donc, plus prosaïquement, le revenu relatif, et non sa progression brute, qu’il convient de prendre en compte.
Cette relativité de l’évolution (pourtant existante) du sentiment de bien-être, comparativement à la croissance économique, aboutit donc à un paradoxe. »
L’indicateur du <bonheur intérieur net (BIN)>, institué par le magazine économique français L’Expansion et un think tank canadien, le « Centre d’étude des niveaux de vie », se veut la traduction statistique des travaux de Richard Easterlin.
Daniel Cohen est convaincu que ce paradoxe est bon, c’est-à-dire qu’il décrit bien la réalité des sociétés modernes.
Selon lui, toutes les études statistiques convergent, il existe en effet une corrélation faible entre la richesse d’une société (au-delà d’un certain seuil cependant) et le bien être d’une population mesuré à travers des enquêtes de satisfaction ou d’un indicateur plus neutre : le taux de suicide.
Ainsi, si on prend les États-Unis, pays le plus évolué dans le monde capitaliste, le taux de bien être ne cesse de stagner voire de décliner depuis les années 60 selon différentes enquêtes qui ont été faites.
Si on prend la France, nous sommes deux fois plus riches aujourd’hui qu’en 1970, et selon différents indicateurs de bien-être, nous sommes exactement au même niveau qu’en 70.
Daniel Cohen explique que ce paradoxe a parfois été mal compris, car certains pensent qu’il signifie qu’il n’y a pas de conséquence sur le bien être dans le fait de s’enrichir.
Ce n’est pas ce que dit Easterlin. Ce qu’il décrit c’est que la richesse devient très vite un élément d’accoutumance.
En revanche, la croissance, elle, est déterminante pour développer le sentiment de bien-être
C’est elle qui, si elle est présente, contribue au bien-être des sociétés. C’est-à-dire, le fait que vous sachiez que vous allez être plus riche demain qu’aujourd’hui. C’est la promesse que vous puissiez vous hisser au-dessus du niveau que vous avez atteint.
Alfred Sauvy disait « Le moderne est un marcheur qui n’atteint jamais l’horizon qu’il voit ».
Un autre critère déterminant dans cette réflexion est la comparaison avec le voisin (il semblerait même que la comparaison avec le beau-frère est essentielle) : car en période de croissance, on pense quasi toujours qu’on pourra s’en sortir mieux que lui et cette conviction paraît très importante pour le bien-être.
Daniel Cohen conclut :
« Alors bien sûr, c’est quelque chose de déterminant
Déterminant, quand on est dans une économie où il y a plus de croissance, il n’y a plus de moteur, il n’y a plus cet essence pour avancer. C’est comme une drogue.
Les dérèglements politiques ont certainement beaucoup plus à voir avec cette perte de la croissance qu’on veut le reconnaître généralement. »
Robert Lewis était le co-pilote de la superforteresse B-29 « Enola Gay » qui a largué « au-dessus de Hiroschima une bombe de 4,5 tonnes surnommée « Little Boy », avant d’effectuer un virage de 158 degrés pour s’éloigner.
Quarante-trois secondes plus tard, à 600 mètres d’altitude, l’engin explose.
A l’éclair foudroyant succède une boule de feu d’un kilomètre de diamètre, puis une terrible onde de choc, qui secoue violemment le bombardier. En quelques secondes, une gigantesque colonne de fumée s’élève jusqu’à 12 000 mètres d’altitude.
Capitaine Robert A. Lewis
Terrifié, le capitaine Lewis s’écrie :
« Mon Dieu, qu’avons-nous fait ? »
Nous sommes en août 2015, c’était il y 70 ans que les américains ont largué le 6 août 1945 « Little boy » sur Hiroshima, et le 9 août « fat-man » sur Nagasaki. Du point de vue technique « fat-man » (au plutonium) était plus puissante que Little Boy (à l’uranium) mais la destruction fut toutefois moins importante à cause de la nature vallonnée du terrain à Nagasaki.
C’est un moment essentiel de l’Histoire, de l’Humanité et des sciences. C’est un moment de fracture. Car depuis ce mois d’août 1945, la science et le progrès qui étaient des valeurs uniquement positives depuis les Philosophes des Lumières, sont remis en question parce qu’ils ont leur part d’ombre : ils peuvent produire le mal absolu.
Un des physiciens qui avaient participé à l’élaboration de la bombe dans le projet Manhattan, Kenneth Bainbridge, avait dit au Directeur du projet Oppenheimer :
« Now we are all sons of bitches » (Maintenant nous sommes tous des fils de pute).
Par la suite, Bainbridge s’engagera pour mettre fin aux essais d’armes nucléaires et pour garder le contrôle des futurs développements de ce domaine.
Albert Camus écrivit son fameux éditorial du 8 août 1945 dans « Combat » :
« Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.
En attendant, il est permis de penser qu’il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d’abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l’homme ait fait preuve depuis des siècles. Que dans un monde livré à tous les déchirements de la violence, incapable d’aucun contrôle, indifférent à la justice et au simple bonheur des hommes, la science se consacre au meurtre organisé, personne sans doute, à moins d’idéalisme impénitent, ne songera à s’en étonner. […]
Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison. »
Michel Serres dans un entretien plein d’optimisme, dans une merveilleuse émission de France Culture : « Les racines du ciel » du 15 mars 2015, dit cependant :
«Je suis un enfant de Hiroshima et de Nagasaki. »
Il explique qu’il était étudiant en mathématiques et qu’il se destinait à la Physique, mais que l’explosion des bombes l’a fait changer de route et il s’est orienté vers la philosophie et l’Histoire des sciences.
Grâce au travail des historiens et à l’ouverture des archives, nous savons aujourd’hui que la version officielle : « L’utilisation de la bombe a permis d’abréger la guerre, d’économiser un million de morts car le Japon ne voulait pas mettre fin à la guerre » est un mensonge. Il fallait que la bombe explose parce que les américains voulaient pouvoir expérimenter, en réel, l’effet de la bombe notamment pour montrer à leur Congrès que son coût était justifié et surtout ils voulaient montrer leur puissance destructrice pour pouvoir mieux imposer leurs conditions à la sortie de la guerre. Il fallait même une deuxième explosion pour pouvoir tester une autre version de la bombe.
Un documentaire diffusé sur France 3 montre les véritables raisons de Hiroshima et de Nagasaki. Ce documentaire révèle aussi la censure et le silence qui ont été imposés sur les effets de la radioactivité des années après l’explosion. L’autre mensonge de 1945 étant que la bombe produit sa puissance destructrice pendant environ une minute et n’a plus aucune conséquence sur les humains après cette minute.
Pour finir, je voudrais aussi mettre l’accent sur cette petite phrase trouvée dans un article du Monde « Nagasaki, la ville catholique atomisée » décrivant le vol de la seconde bombe : Après avoir été béni par le chapelain de la base de Tinian dans les Mariannes, l’équipage du bombardier B-29 avec à bord « Fat Man », la seconde bombe atomique, prit la direction de Kyushu. Le chapelain, nous apprend le Larousse, est un prêtre chargé d’assurer le service religieux dans une église non paroissiale, une chapelle de communauté religieuse, d’hôpital, de l’armée…
Cette dernière incise pour revenir sur le concept éthéré de « religion de paix.»
Le représentant d’«une religion de paix.» a béni les hommes et la bombe qui allait donner la mort à des milliers de gens…
Laurent Goffaux, médiateur belge entre les victimes et leur Agresseur
En ce qui concerne les choses de l’humanité, les belges ont souvent beaucoup d’avance sur les Français.
Une loi belge permet aux victimes de rencontrer leurs agresseurs dans un processus de résilience.
Je joins au présent message <un article> qui décrit ces rencontres et leurs effets je vous donne deux exemples :
Déborah 34 ans s’en prend à celui qui les a cambriolés :
« On travaille comme des damnés pour avoir ce qu’on a et vous, en 30 secondes, vous nous prenez tout ».
Elle raconte leur vie désormais sur le qui-vive, les réveils en sursaut la nuit. L’argent qu’il a fallu avancer pour réparer la porte du garage, la perte d’un DVD sur lequel son professeur de théâtre avait rassemblé cinq années de ses prestations sur scène.
« C’est comme si on avait pris une partie de ma vie, qu’on l’avait déchiré en petits morceaux et qu’on les avait mis à la poubelle. »
Car le Professeur est décédé et toute copie impossible.
Mais, le pire, ce sont les photos. Celle de sa petite fille d’un an stockées sur l’ordinateur depuis sa naissance et pas encore imprimée. Les seules qui existaient. Dans le box des accusés, Pascal 46 ans est sans réaction. Le juge ne parviendra pas à en tirer un mot. Et puis, des mois plus tard, Déborah et son mari reçoivent une lettre dans laquelle Pascal demande à les voir. Le courrier émanant du service Médiante, Habilité par le ministère de la Justice à organiser des rencontres entre auteurs et victimes d’infraction en présence de médiateurs.
[…] en fait, depuis l’audience, Pascal est rongé par les remords. Il est revenu furieux dans sa cellule.
Sa longue expérience de cambrioleurs lui a pourtant rendu familière les salles de tribunal, mais ce jour-là, pour la première fois, il s’est trouvé face à des parties civiles et a mesuré les dégâts causés. Il rumine pendant trois jours, son regard s’attarde sur les photos de ses trois enfants affichées au mur, il mesure qu’elle perte représenterait la disparition de ces clichés et ce que Déborah peut ressentir : « cela m’a anéanti. »
Après la rencontre, Déborah a expliqué : « nous voulions comprendre et nous sommes sortis rassurés. Nous avons eu en face de nous un être humain. Il peut changer et s’en sortir. »
Pascal, quant à lui, décrit l’une des plus belles rencontres de son existence :
« Ils m’ont apporté la paix, ils m’ont donné une nouvelle vie. »
La Belgique est le seul pays au monde, à avoir institué, en 2005, la possibilité, pour les justiciables victimes d’un délit ou d’un crime, d’en rencontrer l’auteur.
Le mot du jour est le propos d’un médiateur de ce type dans une rencontre très surprenante :
En août 2012, la femme la plus honnie de Belgique, Michelle Martin, l’ex épouse de Marc Dutroux, bénéficie d’une liberté conditionnelle qui soulève l’indignation.
Jean Denis le jeune père d’une des petites victimes, interpelle dans la presse celle qui pour lui est pire que Dutroux :
« Maintenant que vous n’êtes plus sous l’influence de votre ex-mari, allez-vous dire réellement ce qui s’est passé ? Madame, j’ai besoin de savoir pour continuer à vivre. Pourquoi ne pas avoir nourri les petites alors que Dutroux vous avez laissé de l’argent pour se faire ? Et surtout, c’est un père qui vous le demande : comment se comportait ma fille Julie ? Je n’ai pas envie de vous supplier comme les petites ont dû le faire. Ce n’est pas possible que vous restiez enfermée dans votre silence. Ou alors vous n’êtes pas un être humain. »
Madame Martin a répondu. La rencontre a duré quatre heures. Deux ans plus tard, Laurent Goffaux, un des deux médiateurs qui a officié durant cet incroyable face-à-face fait ce commentaire :
« La nature humaine et positivement étonnante. »
Il n’en dira pas plus, secret professionnel !
Le titre de l’article est « Je n’ai plus envie de me venger. »