Lundi 4 juin 2018

« Ode à la fatigue »
Eric Fiat

Et Zinedine Zidane, seul entraîneur de football ayant remporté trois fois de suite la ligue des champions de football est venu, devant les journalistes sportifs incrédules, annoncer qu’il arrêtait son travail d’entraîneur du Real de Madrid.

Des centaines de journalistes, de commentateurs ont analysé ce choix, les raisons de ce choix, savoir si c’était une bonne décision.

Pendant sa conférence de presse les journalistes ont posé des questions et il a répondu simplement :

« Je ne suis pas fatigué d’entraîner, je suis fatigué d’une manière plus… globale

Je suis fatigué, a t’il dit.

Peut-on encore dire qu’on est fatigué ?

Tous les « winners » de la terre, ne sont jamais fatigués. Par exemple Emmanuel Macron, non seulement dort peu mais en outre n’est jamais fatigué.

La fatigue est une faiblesse, peut-être une maladie. Il faut la soigner avec des médicaments, des drogues…

C’est encore la revue de presse de Claude Askolovitch du 1er juin 2018 qui mentionne un dossier d’un journal du Sud :

« [Ces drogues] qui nient la fatigue et qui détruisent la vie, et elles sont le dossier de La Provence ce matin. Ces nouvelles drogues de synthèse, NPS (nouveaux produits de synthèse), aussi glaçantes que Zidane est solaire, qui prennent la forme de bonbons et portent les noms de fêtes, Yucatan fire, Spice, Buddha blues, sont les petits cailloux d’un voyage au bout de la nuit. Elles tuent en France et ont tué en Provence l’été dernier, c’est arrivé là-bas… Et voilà pourquoi le journal s’en saisit.

C’est un dossier pédagogique, pour des adultes qui doivent apprendre ; des molécules chimiques sont inventés par les laboratoires dans les années 50 pour comprendre le fonctionnement du cerveau. Elles sont désormais triturées et produites en chine, commercialisées sur internet, sans cesse renouvelées, elles sont des bombes chimiques. »

La revue « Psychologie » a donné la parole à un acupuncteur, Maurice Tran Dinh Can, qui dit : « Accepter sa fatigue n’est pas un aveu de faiblesse »

Dans cet article, cet acupuncteur explique :

« Nous vivons dans une société de production, de consommation et de performance. Ce qui signifie que nous sommes conditionnés depuis notre naissance pour être – ou du moins pour paraître – actifs et battants. Du coup, nous nous dépensons sans compter et sans nous écouter pour être reconnus et avoir notre place dans la société.

Le message est clair : il faut être productif, sous peine d’être socialement exclu. Nous n’avons ni le droit au repos, ni le droit à la fatigue. Notre société nous a déprogrammés – alors que la nature a mis des millions d’années à élaborer un programme d’équilibre interne que respectent toutes les autres espèces – et nous a reprogrammés en imposant des critères et des valeurs qui sont à l’opposé de notre bien-être.

Je suis persuadé que ce conflit entre ces deux impératifs – l’un naturel, l’autre culturel – est à la source de notre mal de vivre. Celui-ci s’exprime par des tensions internes très fortes qui se répercutent sur notre organisme »

Le philosophe, Eric Fiat, responsable du master d’éthique à l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée, va plus loin et explique :

« Vous êtes fatigué ? Tant mieux ! Car [la fatigue] a beau être un mal dont souffrent beaucoup de nos contemporains, la fatigue peut être bénéfique par son enseignement.  Elle nous révèle de très belles choses sur nous-mêmes, sur les autres et sur le monde. Écouter sa fatigue c’est apprendre l’humilité, le courage et la rêverie. »

Il a écrit un livre qui vient de paraître « Ode à la fatigue » chez Payot en mai 2018.

Il a été interviewé par le journal suisse : « Le Temps »

« C’est un fait, de plus en plus de nos contemporains se plaignent d’être fatigués, d’où l’idée de cette réflexion. Mais je ne dirais pas que la fatigue soit un mal propre à notre époque. Premièrement parce que ce n’est pas toujours un mal. A côté des mauvaises fatigues, celles qui nous font ressentir l’existence davantage comme un fardeau que comme un cadeau, celles qui nous privent de ce qui nous paraît le plus propre à nous-mêmes, celles qui nous aliènent, celles qui nous accablent, celles qui créent en nous une sorte de lassitude d’être ce que l’on est, il demeure de bonnes fatigues. Celle du sportif vainqueur, des amoureux qui se sont aimés toute la nuit, de celui qui a l’impression du travail bien fait ou du devoir accompli… »

Il en appelle à Jonathan Crary qui a écrit « Le capitalisme à l’assaut du sommeil » et dont j’avais fait le mot du jour <du 26 septembre 2014> et explique qu’aussi notre fatigue est en grande partie à cause d’une certaine organisation du travail, de l’accélération de la vie, la sollicitation permanente qui nous vient de nos téléphones et ordinateurs…

« Tout cela fait que l’espace du calme, l’espace du retrait, l’espace du silence se réduisent un peu comme peau de chagrin. »

Et il cite un autre auteur, le sociologue Hartmut Rosa qui parle de « l’accélération du monde »

Et il en revient à La Fontaine :

« Pour ma part, j’aurais envie de dire de la fatigue des hommes d’aujourd’hui ce que disait La Fontaine de la peste des animaux d’hier: «Un mal qui répand la terreur […], la Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom) […] Faisait aux animaux la guerre. Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.» En effet, quand on pousse un peu nos contemporains dans leurs retranchements, même ceux qui apparemment réussissent, sont performants comme l’époque veut qu’ils soient, assez vite ils disent qu’ils sont crevés ou exténués. »

Il ne fait pas la distinction entre la fatigue physique et la fatigue morale :

« Je ne pense pas qu’il y ait de la fatigue physique d’un côté et une fatigue morale de l’autre. Opposer la lassitude du corps à celle de l’âme, ce serait rallier le camp de ces philosophes dualistes, lesquels affirmaient la séparabilité du corps et de l’âme, et je ne suis pas du tout dualiste. Il n’est pas de lassitude longue de l’âme qui ne finisse par engendrer une fatigue du corps, et il n’est pas une longue fatigue du corps qui ne finisse par engendrer une lassitude de l’âme. […]

On est dans une époque qui cultive les idéaux de performance, d’indépendance, d’autonomie, de maîtrise. Je ne dis pas que ces idéaux ne soient pas de beaux idéaux, mais la fatigue les menace. Parce que, quand on est très fatigué, on est moins autonome, on est moins indépendant, on est moins maître de soi. Or c’est justement parce que notre époque pense que l’homme doit légitimer sa place dans le monde en prouvant ses performances que notre époque craint la fatigue plus que d’autres. Pour beaucoup de nos contemporains, l’avouer est un aveu de faiblesse ou d’échec. Ce que je ne crois pas. »

[…] De toute façon, ça ne sert à rien de lutter contre, car elles auront toujours le dernier mot. La Fontaine, dans sa fable Le chêne et le roseau, nous apprend que lorsque le vent puissant arrive, le roseau plie mais ne rompt pas, alors que le chêne qui lutte contre le vent qui vient va finalement être déraciné. Eh bien, plutôt que de lutter contre la fatigue, comme le ferait le chêne, acceptons qu’elle nous fasse plier, comme ferait le roseau. Soyons plutôt roseau que chêne. Puisque nous ne pouvons pas lutter, écoutons ce qu’elle a à nous dire, les leçons qu’elle a à nous apporter. »

Et c’est alors qu’il parle des vertus de la fatigue :

« La première est l’humilité. La fatigue m’apprend que je ne suis pas un dieu, je ne suis pas un ange, je ne suis pas un héros, je ne suis pas une machine. L’humilité, ce n’est pas l’humiliation. L’humble, c’est celui qui s’estime à sa juste mesure, il ne se surestime pas, mais ne se sous-estime pas non plus. La deuxième leçon, c’est le courage, parce qu’on sait bien que le courage, ce n’est pas l’absence de peur: le courage, c’est le fait de surmonter la peur. De même, je dirais que le courage, ce n’est pas l’absence de fatigue. Un être courageux, c’est un être capable de la dépasser. Enfin, cette dernière nous apprend la rêverie. […]

La fatigue, ce n’est ni la pleine lumière de la conscience ni l’obscurité de l’inconscience, mais un état un peu flottant. Cet état introduit un rapport plus souple, plus fin, plus tendre à soi-même, aux autres et au monde. La rêverie est une attention précédée d’un abandon, c’est une vigilance précédée d’un laisser-aller, c’est une caresse du monde. Donc celui qui admet sa fatigue a finalement un rapport beaucoup plus tendre à lui-même, aux autres et au monde que s’il tentait de lutter tel un héros contre elle. »

La fatigue est une caresse du monde

Et puis dans ce monde, il semble interdit ou incongru de vieillir :

« On trouvait normal qu’en vieillissant on se mette un peu en retrait. Or aujourd’hui, il faudrait pour bien vieillir ne pas vieillir. Comme l’octogénaire qui ferait du jogging, qui serait surbooké et qui aurait une activité physique, sexuelle, intellectuelle comparable à celle des hommes de 20 ans. La fatigue, c’est une petite vieillesse. Quand on est épuisé, même quand on est très jeune, c’est comme si on était un peu vieux, c’est-à-dire qu’il y a quelque chose qui devient plus difficile dans le rapport à soi, aux autres et au monde. Le mot vient moins vite, la jambe ne bouge pas bien, le souvenir disparaît. Or notre société a tendance à considérer la fatigue comme un mal, de même que la vieillesse. […] »

Et enfin il en appelle à l’art, à Rembrandt :

« Il y a au Louvre un tableau de Rembrandt qui aide, je crois, à faire cet éloge de la fatigue. Il s’agit de Saint Mathieu et l’ange. On y voit deux visages l’un à côté de l’autre, et étonnamment la lumière ne vient pas du visage de l’ange, mais du vieux saint fatigué et plein de rides. Et je crois que cette belle lumière ne serait pas venue de ce visage s’il avait lutté contre sa fatigue. On voit sur son visage qu’il a fait le dur métier d’exister, qu’il en est fatigué et qu’en même temps il a essayé de faire de son mieux. Et ce beau visage contient une magnifique lumière qui peut-être nous invite à nous réconcilier avec nos fatigues qui ne sont pas forcément mauvaises. Les assumer, c’est faire de même avec son humanité, sa finitude – notre contingence.

A vrai dire, il n’y a guère que les morts qui ne soient plus fatigués… »

Il avait été invité par la Grande table le 25 mai 2018: « La fatigue, un mal contemporain ».

France Culture lui a consacré une page de son site : « Les trois leçons de l’Ode à la fatigue d’Eric Fiat »

En décembre 2017, Adèle Van Reeth avait consacré quatre épisodes de son émission « Les Chemins de la philosophie » à la fatigue. Le 20 décembre, c’était la 3ème émission et elle avait pour titre « Ode à la fatigue ».

Je n’aurais pas écrit ce mot du jour si je n’éprouvais pas moi-même la fatigue, « la fatigue d’une manière plus globale » comme le dit, si justement, Zinedine Zidane.

Mais grâce à Éric Fiat j’ai appris que c’est une caresse du monde et qu’elle est leçon d’humilité.

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Vendredi 1 juin 2018

« Your Money or Your Life
Votre vie ou votre argent»
Vicki Robin et Joe Dominguez

Claude Askolovitch a commencé sa revue de presse de France Inter du 18 mai 2018 par ces informations :

« Une rêverie de fin de semaine que la fatigue nous inspire avec ce titre dans Society, « Prends l’oseille et tire-toi ».
C’est le slogan de jeunes gens aux États-Unis, qui travaillent dans la « tech », et qui accumulent et économisent pour pouvoir arrêter le plus vite possible, comme Jeremy, ingénieur chez Microsoft, qui a tout compris de la vie en découvrant une île des philippines où il pouvait vivre, calculs faits, pour 8 000 dollars par an. Lui qui en gagnait 350 000, il a vendu sa grande maison et sa voiture, et travaillé d’arrache-pied. Dix ans plus tard, la quille, à 38 ans !
Mais il y a mieux. Emmy Pattee, qui est sortie du travail à 26 ans… Elle était dans la communication dans la Silicon Valley et se nourrissait de riz et de haricots dans sa chambre, dans la maison des parents de son copain… Mais elle est libre ?
Et c’est une tendance aux Amériques, plus encore un mouvement, avec son égérie, Vicki Robin, 72 ans, qui a cessé de travailler il y a un demi-siècle et vit de ses rentes.  Elle a investi ses sous dans la marijuana.
Mais  l’ennui guette nos jeunes retraités, et les statistiques sont implacables, prendre sa retraite avant 62 ans est mauvais pour l’espérance de vie. »

Pour en savoir un peu plus, je suis allé sur le site de <Society>, mais je n’ai pas trouvé l’article, ni même un extrait.

Heureusement, il existe le site Pressreader.

Et j’ai retrouvé l’article publié le 18 mai, par le magazine Society, il a pour titre « Riches à 30 ans »

Et on en apprend un peu plus sur ce fameux Jeremy Jacobson qui vit sur une île. Il déclare :

« Depuis la fin de l’université, je travaillais 60 heures par semaine minimum, recevais des mails jusque tard dans la nuit et mon téléphone sonnait constamment, même le week-end », revit-il. Le prix à payer pour empocher ses 135 000 dollars annuels, primes non incluses. Et une somme désormais plutôt avantageuse pour tirer parti de ces vacances tant attendues. Les premiers jours, Jeremy enchaîne les cocktails tropicaux, les excursions et les « crevettes géantes ». Les jours suivants, il se lance palmes aux pieds dans d’interminables discussions sur le « sens de la vie » avec son moniteur de plongée. Et enfin, il décide qu’il ne veut plus rentrer chez lui. Il fait le calcul. Il ne lui faudrait que 8 000 dollars par an pour s’assurer une existence paisible sur cette île d’à peine dix kilomètres carrés. Encore mieux: selon les formules mathématiques couchées sur papier, il pourrait mener cette existence en n’ayant plus à travailler. « Je découvrais une nouvelle manière de vivre », se souvient-il. Quelques mois plus tard, Jeremy vend sa grande maison en banlieue de Seattle, refourgue sa berline, s’installe dans un studio et ne se déplace plus qu’à vélo. Surtout, il travaille d’arrache-pied. En vue: une promotion rapide et encore plus d’argent sur son compte en banque. Cela arrive au milieu de l’année 2012. Jeremy fête ses 38 ans et envoie le message suivant à 4 000 destinataires, tous employés de Microsoft: « J’arrête tout. À bientôt. » « Tout le monde pensait que je partais en secret chez un concurrent. Mais non. J’étais enfin libre, pour toujours. »

Et il est alors question de Vicki Robin qui est américaine et née le 6 juillet 1945. Elle est auteure d’un best seller avec Joe Dominguez« Your Money or Your Life » donc «votre vie ou votre argent »

Et l’article de Society lui donne la parole :

«  la plateforme participative Reddit, plus de 400 000 personnes débattent quotidiennement depuis plus d’un an sur la manière de prendre leur retraite avant 40 ans, et même, pour beaucoup, avant 30 ans. Elles viennent de partout dans le monde, même si c’est très américain. » Pour communiquer, ces personnes se sont donné un nom: le mouvement « FIRE », pour « Financial Independence Retire Early ». En clair, il s’agit de trouver le meilleur moyen de mettre assez d’argent de côté pour sortir du marché du travail, sans jamais avoir à y revenir. Tout ça le plus rapidement possible. »

Et ce magazine d’ajouter : «  À 72 ans, Vicki Robin est considérée comme la « Ève de Adam et Ève » de cette « sous-culture », dont elle a établi les bases: se libérer de la société de consommation, ne plus être « victime d’un job qui vous aspire tout entier ni esclave du salaire ».

Et Vicki Robin d’ajouter :

« Personne ne veut se lever tous les matins pour aller s’asseoir dans un box au milieu d’un open space, se connecter sur un ordinateur et travailler à l’heure comme une personne louée pour une durée déterminée. Ce n’est pas une vie enrichissante, ça n’a même aucun sens de faire ça ! »

Cette dame n’agit donc plus ainsi depuis bientôt 50 ans. À la place, elle investit son argent dans la marijuana et quelques fermes locales depuis le ponton de sa maison perchée au-dessus du Puget Sound, dans l’état de Washington.

Et le magazine de donner d’autres exemples de jeunes qui cherchent à sortir le plus vite possible du marché du travail.

Je trouve le titre de l’article trompeur : « riche à trente ans ». Car finalement à l’aune de nos footballeurs vedettes ou même je pense des génies de la silicon valley, ces « aspirants retraités jeunes », donnés en exemple par l’article, ont des revenus très confortables mais pas mirobolants. Jérémy cité précédemment touche donc annuellement 135 000 dollars plus des primes, une autre personne citée « Emma Pattee » gagne 79 000 dollars annuels

Et Emma Pattee explique :

« L’époque n’a pas grand-chose à offrir à ma génération. Les robots feront bientôt le boulot à notre place, et comme l’a prouvé la crise de 2008, tout est trop fragile pour s’y adonner sérieusement. »

Et l’article de citer encore Russell Romney, 21 ans, fraîchement diplômé de l’université de l’idaho, actuellement ingénieur informatique, il considère que le niveau de bonheur ne fait que s’effondrer depuis des années, et peu importe le nombre de voitures possédées ou la rémunération. « C’est bien la preuve que le rêve américain, partagé par toutes les sociétés occidentales, est complètement absurde. Il n’aurait jamais dû être valide. » Alors pour Russell, c’est décidé : il mettra un terme à sa carrière professionnelle « à 35 ans maximum ».

Si je comprends bien et le livre de Vicki semble aller dans ce sens, il ne s’agit pas de devenir multi-milliardaire mais d’être très rigoureux sur ses dépenses, de chasser l’accessoire pour ne garder que le principal dans la consommation. Il vaut mieux commencer avec un petit pécule et puis ensuite on fait quelques investissements intelligents, des affaires comme la marijuana et le travail devient du passé.

Vicky Robin développe ces idées sur son site : <https://vickirobin.com/>

J’ai aussi trouvé un site canadien en langue française qui fait référence à Vicky Robin et qui a pris pour nom <modestmillionaires>.

L’exergue de ce site est « Atteindre l’indépendance financière avec la simplicité »

Une petite introduction sur la page d’accueil explique : «  Nous sommes de jeunes parents dans la début trentaine vivant au Québec et ce blogue documente notre cheminement simple vers l’indépendance financière d’ici 2025. »

Alors tout n’est pas simple pour ces personnes et c’est encore Vicki Robin qui analyse :

« Ces gens-là gagnent quatre ou cinq décennies de temps libre. Très bien. Mais très peu ont réfléchi à comment les occuper […] Ils sont heureux d’avoir hacké la société. Mais ils n’ont pas pensé au reste. »

Ainsi selon le magazine Society : Une fois leur pari remporté, beaucoup tombent en dépression. Une récente étude de l’université Cornell, aux États-unis, a même fait un lien entre retraite avancée et mort précoce. L’arrêt du travail en dessous de 62 ans augmenterait les risques de décès prématuré de presque 20%.

Emma Pattee:

« L’entourage de nombreuses personnes est lié à leur travail. Leur statut social vient de là, leurs activités aussi, leurs amitiés également. Une fois débarrassés de tout cela, certains se retrouvent face à l’ennui. Et l’être humain n’est pas fait pour être tout seul. »

La jeune femme l’avoue, d’ailleurs: depuis quelques mois, elle a l’impression d’avoir quelque peu « trahi » ses amis retraités. Et se sent comme « le vilain petit canard » de la bande. Qu’a-t-elle donc fait? Elle souffle, à voix basse: « Je ne supportais plus cette solitude, moi non plus. Alors j’ai repris un job, à mi-temps. »

Certains diront peut être : l’esprit de mai 68 souffle encore…

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Jeudi 31 mai 2018

« Les soixante-huitards ne sont pas tous devenus des nantis »
Serge Audier

Hier j’avais laissé Luc Ferry exprimer son analyse de la pensée 68 et des conséquences sociétales et économiques qui selon lui ont été portées par ce mouvement.

D’autres comme Guy Hocquenghem ont ciblé les parcours individuels. Dans sa «Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary » (1986) il retrace avec ironie la carrière, jusqu’en mai 1986, des gauchistes de Mai 68 qui selon lui ont trahi, par opportunisme, l’idéal de leur jeunesse. Il était un acteur de Mai 68, à l’époque il avait 21 ans et était élève de l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Il est mort du sida en 1988.

Le journaliste Antoine Bourguilleau remet dans la perspective de 2018 cet essai assez violent contre les anciens camarades d’Hocquenghem que ce dernier désignait sous l’expression de «membres à vie du club ouaté des renégats».

<Si vous voulez en savoir davantage, vous pourrez lire l’article dans Slate>. Vous apprendrez qu’il désigne le journal Libération comme «La Pravda des néo-bourgeois» et Jack Lang comme l’«Amanda Lear de la culture».

Il me parait juste aussi de donner la parole à la défense. Ainsi Serge Audier qui est philosophe comme Luc Ferry, maître de conférences à Sorbonne-Université, a écrit une sorte de réponse à ce dernier « La Pensée anti-68 ».

Cet ouvrage paru aux éditions de La Découverte en 2008, suivait l’élection de Nicolas Sarkozy qui avait voulu liquider le legs de 68.

<L’Obs a accordé un entretien à cet auteur publié le 10 mai 2018>

Pour Serge Audier c’est une offensive idéologique qui prétend que l’esprit libertaire aurait favorisé la montée du néolibéralisme :

« Ce discours participe avant tout d’une offensive idéologique. Dans sa version radicale, il verse même dans l’erreur caractérisée quand il soutient, comme Luc Ferry récemment dans « le Figaro », que sous les pavés il n’y avait rien d’autre que « les exigences de l’économie libérale », les mœurs libertaires ayant selon lui été la condition expresse pour qu’émerge notre société de consommation.

Après tant d’autres, Ferry affirme à l’appui de cette thèse que la quasi-totalité des soixante-huitards se serait reconvertie dans la pub, le showbiz, l’entreprise ou au Medef. Bien des travaux historiques prouvent que c’est faux, mais l’idéologie a la vie dure.

Il faut dire que le livre « Génération » de Patrick Rotman et Hervé Hamon, publié à l’occasion du 20e anniversaire des événements, a bien malgré lui fourni des armes aux tenants de ce dénigrement. Les auteurs, qui défendaient Mai-68, ont donné la parole à des soixante-huitards qui avaient entre-temps connu réussite et notoriété. Au risque de gommer ceux qui étaient – ou voulaient être – plus discrets : ceux qui occupaient des emplois moins médiatiques, ceux qui étaient partis élever des chèvres, sans parler des chômeurs et des suicidés.

Le retentissement de « Génération » a contribué à imposer durablement cette vision déformée, occultant le fait que, comme tout événement historique, Mai-68 s’est diffusé dans toutes les sphères de la société. Il n’en fallait pas plus pour alimenter le réquisitoire de ceux qui, en cette fin des années 1980, avaient déjà commencé à dénoncer une alliance « libérale-libertaire ».

Plusieurs couches se sont superposées. La toute première occurrence de ce terme remonte à 1973, sous la plume d’un intellectuel du PC, le philosophe Michel Clouscard – les communistes français avaient, on le sait, mal digéré l’offensive des « anarchistes » soixante-huitards, très critiques vis-à-vis de l’URSS. Clouscard forge l’expression de « libéralisme libertaire » pour résumer sa conviction que la contestation gauchiste a été le cheval de Troie d’une mutation économique libérale : le Mai-68 libertaire a selon lui produit un « marché du désir » qui a sauvé le capitalisme tout en détruisant le barrage à la mondialisation libérale qu’était l’État-nation. L’idée était lancée que les mœurs libertaires et le libéralisme économique sont les deux faces de la même réalité. […] »

Il revient sur l’essai d’Hocquenghem. :

« Le pamphlet d’Hocquenghem, qui dépeint Serge July, André Glucksmann ou Bernard Kouchner en agents cyniques du capitalisme et de l’impérialisme, reflète son désarroi : comme d’autres, en ce milieu des années 1980, il est dépité face à l’expérience socialiste du pouvoir, après la conversion mitterrandienne à la « rigueur » en 1983. De nombreux déçus de la gauche reprendront sa critique des « libéraux-libertaires » soutiens de Mitterrand. Les plus carriéristes des soixante-huitards sont des coupables idéaux, accusés d’avoir fait de Mai-68 un tremplin pour liquider l’héritage de la gauche, laquelle aurait dépassé la droite dans la réhabilitation de « l’entreprise ».

Un troisième moment de ce discours intervient à partir des années 1990, sur fond de critique de l’Europe libérale et postnationale ou encore du « pédagogisme ». Des essayistes tels que Jean-Claude Michéa voient dans le « libéralisme culturel » de 68 le berceau de l’ultralibéralisme. Marcel Gauchet identifie dans son individualisme le foyer d’une société libérale et narcissique. La légende noire fleurit dans les milieux « nationaux-républicains » souverainistes, voire de gauche anticapitaliste, d’autant plus que Daniel Cohn-Bendit incarne alors une ligne fédéraliste européenne. Dans un registre néomaurrassien, Éric Zemmour déplore que la droite libérale ait fait des concessions aux soixante-huitards et prône un réarmement idéologique réactionnaire et identitaire. Une rhétorique qu’on retrouvera, soutenue par Henri Guaino et Patrick Buisson, dans les discours de Nicolas Sarkozy lors de sa campagne présidentielle de 2007. »

Luc Boltanski et Eve Chiapello avaient écrit un livre : « le Nouvel Esprit du capitalisme« , publié en 1999, et dans lequel ils montrent que le néolibéralisme s’est appuyé sur l’individualisme et le désir d’une plus grande liberté individuelle qui étaient l’apanage des mouvements issus de mai 68. Serge Audier répond :

«Je ne rejette absolument pas ces analyses, mais elles ne suffisent pas à conclure – aux yeux mêmes de leurs auteurs ! – à une ligne directe courant de 68 au néolibéralisme. N’oublions pas que Mai-68 a effrayé les milieux politiques et économiques. Lors des accords de Grenelle, le patronat, fragilisé, lâche du lest. Mais, à la fin des années 1970, sur fond de crise, le rapport de forces se tend au plan mondial, et les logiques de déconstruction du syndicalisme, de flexibilité et de sous-traitance développées dès lors par les dirigeants économiques battent en brèche les idéaux de participation démocratique dans l’entreprise.

Les artisans de la révolution néolibérale n’étaient tout de même pas des progressistes ! Thatcher était une conservatrice attachée à la restauration de l’autorité et adepte d’un État pénal, tandis que Reagan fédérait une coalition ultralibérale et réactionnaire qui, au nom de la « majorité silencieuse », défendait l’ordre et le patriotisme, et attaquait les syndicats. Quant aux théoriciens du néolibéralisme, si Milton Friedman pouvait avoir des accents libertariens sur la question des stupéfiants, Friedrich Hayek était allergique aux contestataires. Ajoutons que le Chili de Pinochet, terrain d’expérimentation du néolibéralisme soutenu par l’un et l’autre, n’était pas vraiment « libéral-libertaire …

[Mais] en recyclant habilement certains éléments de la contre-culture, la pensée néolibérale les instrumentalise à des fins qui n’étaient pas celles des soixante-huitards. Confrontées à des résistances dans les entreprises, puis à la crise, les élites économiques voient la machine capitaliste s’essouffler et comprennent que les vieilles recettes « disciplinaires » sont insuffisantes. Après la crise de 1929, Roosevelt avait sauvé le capitalisme en lui administrant une forte dose d’interventionnisme ; après le marasme des années 1970, la « récupération » de certaines aspirations – pas toutes ! – à la créativité et à l’autonomie individuelle a contribué à une reconfiguration du système productif – mais parallèlement, je le répète, à un court-circuitage des luttes ouvrières par une guerre menée au syndicalisme, l’essor de la sous-traitance, des délocalisations, etc.»

Je pense qu’on peut le rejoindre sur ce point, les théoriciens et les metteurs en scène (Thatcher et Reagan) du néo-libéralisme ne sont pas des soixante-huitards. Et puis pour que le néolibéralisme, puisse s’imposer il a fallu bien d’autres évènements et avancées technologiques que les aspirations à la liberté des jeunes de Mai 68 : l’ouverture des frontières, les avancées technologiques des outils de communication, la chute du camp soviétique et maintenant la révolution numérique. Et la conclusion de Serge Audier est la suivante :

«[Si] un certain nombre d’individus qui ont eu 20 ans en 1968, et qui ont alors pu jeter quelques pavés, ont pris ensuite une part active à l’essor de l’économie néolibérale. Mais il ne faudrait pas oublier tous leurs anciens compagnons qui ont continué à militer pour leurs idées, sous d’autres formes – politiques, mais aussi associatives, en faveur de causes comme l’environnement, les immigrés, l’économie sociale et solidaire. En se focalisant sur la « trahison » supposée de certains leaders de Mai, on néglige cet héritage, certes silencieux, de 68.»

Par cet article s’arrête la série de mots du jour sur mai 68. Le 31 mai semble le jour idéal pour cela. J’aurais encore pu évoquer beaucoup d’auteurs, de livre, d’articles et d’émissions.

Souvent les émissions qui souhaitaient parler de mai 68 ont invité le sociologue Jean-Pierre Le Goff. Il avait 19 ans en mai 68. Il porte aujourd’hui un regard critique. Il est, selon les normes universitaires, un spécialiste de cette période. Il avait écrit un premier livre en 1998 « Mai 68. L’héritage impossible », puis en 2011 « La Gauche à l’épreuve 1968-2011 » dans lequel il évoque beaucoup les soixante-huitards qui ont été tout comme lui engagés dans des groupuscules d’extrême-gauche et qui ont évolué souvent vers le Parti Socialiste. Et il pose ce constat que ces hommes, car il s’agit presque exclusivement d’hommes, entraînés par leurs passions anciennes et leur utopies trotskystes ou maoïstes reproduisent dans les postes qu’ils occupent actuellement (journalistes, hommes politiques etc.) « Les mêmes postures d’imprécation et de justiciers, les mêmes réflexes dogmatiques et sectaires, toujours persuadés d’être dans le bon camp.»

Et cette année il a publié aux éditions Stock « La France d’hier » et dont le sous-titre est « Récit d’un monde adolescent : des années 1950 à Mai 68 ».

Je l’ai écouté présenter son livre dans deux émission : « La Grande Table du 1er mars 2018 » et « Répliques du 3 mars 2018».

Ce que j’ai compris c’est qu’il essaye de réhabiliter le monde d’avant 68, en disant qu’il n’était pas si dur qu’on le raconte aujourd’hui, qu’il y avait des structures solides et rassurantes.

Et pour Mai 68 il résume son ouvrage précédent par cette phrase :

« Mai 68, c’est bien sûr la revendication de l’autonomie de la société, mais c’est en même temps une fuite dans l’imaginaire : le refus de toute hiérarchie. C’est cela l’héritage impossible. La révolution introuvable. »

Et pour symboliser tout cela, il parle du « peuple adolescent ». Pour lui ce qu’il appelle le Yéyé auquel il ajoute le rock est la musique du peuple adolescent qui émerge en mai 68.

Invité par la chaine suisse RTS il en arrive à cette conclusion :

« On ne va pas rester adolescent toute sa vie »

Edgar Morin qui exprime davantage l’espérance de mai 68, le besoin de dépassement des contraintes et de la seule réussite économique avait aussi évoqué la classe adolescente (mot du jour du 23 mai 2018)

Daniel Cohn-Bendit lors d’une émission de Bernard Pivot avait lui aussi parlé de cette musique émergente et de la culture jeune qui l’accompagnait en considérant qu’un des événements les plus marquants de cette époque fut <le festival de Woodstock>. Car le 15 août 1969, 450 000 personnes se réunissent, sur la côte Est des Etats-Unis pour ce festival qui symbolise la contre-culture hippie.

Le site du journal belge <Le soir> décrit cette « effervescence » ainsi :

« En août 1969, Les hippies de Woodstock ont dansé nus, fait l’amour dans la boue, chanté au milieu de nuages de marijuana… »

Pierre Delannoy auteur du livre « L’aventure hippie » décrit un monde jeune et politisé :

« Il faut bien comprendre que les hippies ne sont pas les « babas cool », les doux rêveurs, qui ne pensent qu’à fumer de l’herbe et à courir tout nus, qu’on voit au cinéma. Au contraire, le mouvement hippie est très politisé. Ils ont tous l’âge d’aller se battre au Vietnam. C’est une jeunesse éprise de liberté qui s’engage contre la guerre. Ce serait réducteur de ne parler que de révolution des mœurs et de révolution sexuelle. Le mouvement hippie porte en lui une véritable révolution politique. C’est toute la société qu’ils veulent changer : de l’organisation du travail à celle de la famille et des rapports humains. Ils militent pour une société plus juste, plus égalitaire et vont même jusqu’à poser les bases de l’écologie.

[…] Le mouvement hippie marque une rupture. Les années 1960, c’est l’avènement de la jeunesse. Ce n’est plus l’appartenance à une classe sociale qui compte, mais la classe d’âge et la volonté de changer la société. Le mouvement hippie naît au milieu des Trente Glorieuses. Les hippies sont les enfants du baby-boom, de l’explosion de la classe moyenne et des débuts la société de consommation. Ils grandissent dans un monde qui change, mais au sein d’une société qui reste complètement coincée, conservatrice. Le mouvement hippie naît de cette rupture entre une société figée et une partie de la jeunesse qui aspire à vivre autrement. Pendant les années 1960, les hippies fondent des communautés, vivent une nouvelle expérience sociale et bousculent leurs propres barrières. »

L’autre auteur souvent invité ces derniers jours est l’historien Benjamin Stora, 18 ans en 1968. Il a écrit et vient de publier « 68, et après ». Je l’ai entendu dans un entretien qu’il a accordé à l’émission <La Grande Table du 29 mai 2018>.

Lui insiste sur la tentation de violence des groupes gauchistes de 68 :

« On a beaucoup présenté la dimension festive et libertarienne de mai 68. Mais cet événement a aussi une face sombre, celle d’un engagement militant dogmatique, radical, très enclin à la violence, et qui a même failli passer au terrorisme. »

Il rappelle que dans d’autres pays comme l’Italie ou l’Allemagne le mouvement a sombré dans le terrorisme des Brigades rouges et de la bande à Baader.

Et il a ce soulagement :

«Heureusement que nous, à l’extrême gauche, n’avons pas pris le pouvoir après mai 1968»

Et puis il évoque tous ces trotskystes qui sont devenus des piliers ou ce qu’on a appelé des éléphants du PS : Jospin, Cambadélis, Dray, Mélenchon et tant d’autres

Mais pour mettre un point final à cet article et à cette série je vais vous donner un lien vers « <L’interview de Malek Boutih chez Laurent Ruquier le 19 mai 2018>.

Si je n’ai qu’un lien à vous recommander c’est celui-ci. J’ai été séduit et aussi ému de ce que cet homme de conviction a su dire ce soir-là.

Le sujet de cet entretien n’était pas mai 68, mais était beaucoup plus large sur la pauvreté, les banlieues, la politique, la France.

Et vers 30:40mn il dit la chose suivante :

« Il y a tellement de gens supers […]

Je ne suis pas un self made man, je ne me suis pas fait moi-même
J’ai rencontré tant de gens…
Ce professeur qui m’a opéré et qui me permet de bien marcher.
Cette institutrice qui m’a acheté une trousse et un cartable, parce qu’on n’avait pas d’argent.
Et la génération de mai 68, des instituteurs sur lesquels on crache maintenant.
Nous on était dans des écoles où il n’y avait que de la schlague, de la violence, des coups de règle…
Et les gens de cette génération étaient positifs, gentils, souriants, ils nous faisaient de la culture alors qu’on n’avait droit à rien ! »

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Mercredi 30 mai 2018

« Mai-68 : Derrière les discours révolutionnaires se profilait une société hyperlibérale. »
Luc Ferry

Parmi les pourfendeurs de mai 68, Luc Ferry est un de ceux qui en a le plus conceptualisé les conséquences négatives. Il voit sous l’apparence d’une volonté collective une aspiration individualiste au plaisir.

Rappelons qu’en mai 68 quand les manifestants voulaient protester contre l’expulsion de Daniel Cohn Bendit leur slogan était :

« Nous sommes tous des juifs allemands »

Et lorsque les terribles attentats ont frappé Charlie puis Paris. Le slogan a été :

« Je suis Charlie ou Je suis Paris »

Pourtant, en mai 1968 Luc Ferry n’était pas un adepte de l’autorité et du conservatisme. Il raconte qu’il avait 17 ans et avait quitté le lycée depuis la troisième, ne supportait pas l’autorité, le côté caserne du bahut de son enfance. Il préparait son bac en candidat libre, grâce au télé-enseignement.

Mais en 1985, il a publié avec Alain Renaut « La pensée 68 » qui constitue une charge sévère contre Mai-68.

Selon ces deux auteurs « La pensée 68 » est un courant philosophique et intellectuel français qui a tenté d’avoir un rayonnement mondial. Et ils donnent des noms à ces intellectuels qui ont propagé cette pensée 68 : Michel Foucault, Louis Althusser, Jacques Derrida, Jacques Lacan, Pierre Bourdieu, Gilles Deleuze.

Il s’agit d’un livre érudit qui fait appel à l’histoire de la philosophie et qui pour un inculte de mon genre semble assez indigeste.

Toutefois, ils prétendent que cette pensée a poussé les occidentaux vers un individualisme forcené qui a conduit à une société hyper libérale.

« Les sixties philosophantes, ont amorcé et accompagné le procès de désagrégation du Moi qui conduit vers la conscience cool et désinvolte des années quatre-vingt… »

Le sous-titre de leur livre est « Essai sur l’anti-humanisme contemporain ».

La pensée 68 serait donc un anti-humanisme, privilégiant probablement le consommateur au profit de l’humaniste.

L’Obs est allé l’interroger Luc Ferry récemment pour savoir si son opinion a évolué sur le mouvement de mai, 33 ans après. Cet article a été publié le 15 avril 2018 et je vais en partager quelques extraits.

Il considère que l’évolution depuis 1985 a validé la thèse du livre :

« Nous disions en substance que Mai-68 n’avait pas été une révolution politique, mais sociétale, et que, derrière les discours révolutionnaires, c’était une société hyperlibérale qui se profilait.

Je reprenais au fond à Marcuse la notion de « désublimation répressive » : il fallait que les valeurs et les autorités traditionnelles fussent déconstruites, pour ainsi dire liquéfiées, pour que nous puissions entrer dans l’ère de la consommation de masse. Car rien ne freine autant la consommation que la sublimation et les valeurs traditionnelles. »

Les soixante-huitards entonnaient un discours marxiste-léniniste en béton armé, avec le fameux « élections pièges à con », mais sous l’apparence d’une visée collective et révolutionnaire c’est l’aspiration individualiste au plaisir et à la consommation qui faisait irruption comme jamais. Du reste, les slogans le disaient assez : « jouir sans entraves », « sous les pavés la plage », « il est interdit d’interdire », « vivre sans temps mort », etc.

La preuve ? Le système politique n’a pas changé d’un iota, nous sommes toujours dans la Constitution de 58. C’est le sociétal qui a changé, et en grande partie grâce à la droite libérale. C’est Giscard qui accorde le droit de vote à 18 ans, consacrant ainsi la victoire du jeunisme, c’est lui qui instaure l’égalité homme-femme dans le Code de la famille, c’est lui encore qui demande à Simone Veil une loi sur l’avortement, toutes réformes qui sont à l’évidence des héritages de 68…

Quant aux soixante-huitards, à quelques très rares exceptions près, ils vont se reconvertir dans la pub, le cinéma, l’entreprise, voire au Sénat, dans l’inspection générale et dans la social-démocratie bon teint, quand ce n’est pas au Medef, bref, dans les lieux d’argent et de pouvoir…

Il récuse le fait d’être un moraliste et de se placer dans une posture de condamnation de mai 68 et ne prétend qu’à l’analyse :

«J’essaie de comprendre ce qui s’est passé, voilà tout, et ce qui s’est passé était inscrit dans la logique du capitalisme si intelligemment analysée par Schumpeter : nous avons vécu un XXe siècle de déconstruction des autorités et des valeurs traditionnelles, une déconstruction qui était indispensable à l’essor de la consommation. Si nos enfants avaient les valeurs de nos arrière-grands-parents, ils ne seraient pas livrés comme ils le sont aujourd’hui à la consommation de masse. Désublimation, donc, mais répressive en ce sens qu’elle les ouvrait à ces fameux « temps de cerveau humain disponible » dont parlait l’ancien patron de TF1. »

Pour lui l’espérance de Mai-68 a été trahie mais le germe de la contradiction se trouvait déjà au sein des valeurs défendus dans ce mouvement :

« Ce ne sont pas des travers, c’est sa logique de fond, celle de l’innovation destructrice. Les soixante-huitards ont été les cocus de l’histoire. Ils voulaient changer le monde, créer une société anticapitaliste, sans classes, sans exploitation ni aliénation, et ils ont accouché du monde libéral dans lequel ils vivent maintenant comme des poissons dans l’eau. Même chose dans l’art contemporain : les artistes sont de gauche, mais les acheteurs de droite et au bout du compte le bohème et le bourgeois se sont réconciliés dans la figure de l’innovation destructrice… »

Il accepte quand même de trouver des apports positifs de Mai-68

« […], il est évident que la déconstruction des autorités traditionnelles a forcément des effets d’émancipation que je suis le premier à approuver : l’émancipation des femmes, des homosexuels, les lois Auroux par exemple. Je ne suis pas, contrairement à la plupart des anciens admirateurs de 68, comme mes camarades Finkielkraut ou Onfray par exemple, un antimoderne, au contraire. J’ai défendu le mariage gay jusque dans les colonnes du Figaro, et je me réjouis toujours des progrès de la liberté. »

L’ancien ministre de l’Education Nationale ne trouve cependant rien de bon pour l’école dans le mouvement de mai 68

« Non, c’est au contraire dans l’éducation que Mai-68 a été un vrai désastre, notamment à cause de la fameuse « rénovation pédagogique ». Il faut bien comprendre qu’il y a deux secteurs totalement traditionnels dans l’éducation : la maîtrise de la langue et celle de la civilité. Or c’est clairement dans ces deux domaines que notre école est le plus en difficulté.

Pourquoi ? Tout simplement parce que les règles de grammaire, comme celles de la politesse, sont purement patrimoniales, traditionnelles à 100%. Aucun d’entre nous n’a inventé ni le français ni les formules de politesse qui viennent clore une lettre. La créativité en matière de grammaire porte un nom : les fautes d’orthographe. Nous payons aujourd’hui dans ces deux domaines la déconstruction des traditions. »

La nostalgie de 68 constitue pour lui un signe de sénilité

« Tous les vieux, dans toutes les générations, regrettent leur jeunesse. […] Débarrassé des totalitarismes de l’Est comme des régimes fascistes d’Amérique latine, d’Espagne, de Grèce et du Portugal, le monde est infiniment meilleur aujourd’hui que dans les années 1960. N’était Daech, il serait presque idyllique en comparaison ; alors la nostalgie n’est guère à mes yeux qu’un signe de sénilité parmi d’autres. »

Et voilà Luc Ferry en 1969


C’est en tout cas une vision très différente d’Edgar Morin développé dans le mot du jour du 23 mai 2018

<1078>

Mardi 29 mai 2018

« Mai 68 : De Gaulle contre Georges Pompidou »
Analyse du pouvoir politique en France en mai 68

Le mouvement de mai va prendre un tour dramatique le 29 mai 1968. Le Général de Gaulle va quitter le territoire français, sans informer personne et notamment pas son premier Ministre Georges Pompidou qui ne saura donc pas, pendant plusieurs heures, où se trouve le Président de la République.

Le général De Gaulle a quitté l’Élysée mercredi 29 mai à 11 heures 15 après avoir soudainement ajourné le conseil des ministres. À Georges Pompidou, le président de la République a expliqué qu’il partait à Colombey-les-deux-églises. À 14 heures, Bernard Tricot, secrétaire général de la Présidence, a appris au Premier ministre que le Général ne se trouvait pas dans sa maison de famille en Haute-Marne. Tous ses proches collaborateurs ignoraient où il était parti. La disparition du chef de l’État a suscité de la surprise et de la panique au sein de son entourage.

Maintenant nous savons, il était à Baden Baden, dans le quartier général de l’armée Française en Allemagne. Armée qui était sous le commandement du Général Massu. A son arrivée le gouvernement allemand n’était pas non plus au courant.

C’était un acte extrêmement grave. Le Général de Gaulle en est conscient et évoque sa déchéance possible.

Georges Pompidou ne lui pardonnera jamais cet acte de « non confiance » ou de « fuite ».

Le matin du 29 mai, De Gaulle avait fait venir à l’Élysée le général Alain de Boissieu qui était aussi son gendre et lui a fait cet aveu :

« Le peuple français n’a pas besoin de De Gaulle à sa tête … Je vais me retirer à Colombey… »

Et à 11h30, la DS présidentielle franchit, au fond du parc, la grille du Coq et ne sort donc pas par la porte principale au 55, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Elle file vers l’héliport d’Issy les Moulineaux et il est prévu que son fils : Philippe de Gaulle les rejoigne. Tante Yvonne, la discrète épouse murmure : « Cela ressemble à la fuite de Varennes… »

L’hélicoptère atterrit dans la résidence occupée par le Général Massu à 14h50.

Dans un livre publié en 2016 par La journaliste Christine Clerc: « Le tombeur du Général » dans lequel elle mélange fiction (un entretien imaginaire entre Cohn Bendit et De Gaulle) et la réalité historique, fait ce récit :

« A Matignon, Pompidou, jusque-là si calme est décomposé. Certes il connaît depuis longtemps les coups de blues du Général et sa tentation périodique du départ. Combien de fois Madame de Gaulle lui a-t-elle confié ses inquiétudes pour la santé de son mari. Mais en pleine crise politique et sociale, ce mercredi 29 mai, alors que la CGT et le PC prévoient pour le lendemain une manifestation géante dans le but d’affirmer leur prépondérance, son départ serait une véritable catastrophe. […] son retrait le placerait, lui, le Premier ministre, dans une situation constitutionnelle inextricable : verra-t-on le président du Sénat, Gaston Monnerville, qui n’a cessé de combattre le régime, assurer l’intérim ?  […] De toutes parts, y compris au sein du gouvernement, des voix s’élèvent depuis plusieurs jours que l’on fasse appel à celui qui régla naguère le problème indochinois : Pierre Mendès France.»

Aujourd’hui nous disposons de divers témoignages, ainsi celui de l’entourage de Georges Pompidou :

« On est dans le salon avec Claude Pompidou et son fils Alain, ce 29 mai, à l’heure du café, lorsque le Premier ministre sort, « blême », de son bureau et lâche : « Le général de Gaulle a disparu, on a perdu sa trace. » »

Dans un article de l’Express du 8 mai 2008, l’amiral Flohic qui était en 1968 capitaine et aide de camp du Général et qui a accompagné la famille présidentielle a fait un récit « de cette escapade ». C’est lui qui révèle que le but réel du voyage a été caché jusqu’au dernier moment. Et c’est le capitaine Flohic qui raconte qu’une fois arrivée c’est lui qui téléphone au Général Massu. Récit amusant :

« – Nous sommes là !
– Qui nous ?
– Le Général et Mme De Gaulle.
– Laisse-moi 5 mn, je faisais la sieste à poil sur mon lit »

On saura plus tard qu’il avait reçu la veille le maréchal Kochevoï, commandant des troupes soviétiques en RDA. LA soirée avait été plutôt arrosée ! […]

Le président apostrophe Massu : « Tout est foutu ! » […]

A 15h20. Le chef de l’Etat m’interpelle : « Que va-t-il se passer maintenant en France, le Conseil constitutionnel va constater ma déchéance »

Et puis De Gaulle discute en tête à tête avec Massu et à 16 heures, le capitaine Flohic constate :

« Je trouve un homme transformé, ragaillardi. Il avait pris sa résolution. L’intervention de Massu s’est révélée déterminante. Il le confirmera quelque temps plus tard lors d’un déjeuner, s’adressant à Mme Massu : « C’est la Providence qui a placé votre mari sur mon chemin. »

La suite est connue. Il repart à 16h30 et cette fois va à Colombey. Dès qu’il arrive il téléphone enfin à Pompidou pour l’avertir de convoquer le Conseil des ministres le lendemain donc le jeudi.

Le lendemain matin, le 30 mai Pompidou présente sa démission à De Gaulle qui la refuse.

<Le Monde relate : >

« Quand Pompidou arrive à l’Elysée, ce jeudi 30 mai à 14 h 30, sa grande lassitude le dispute à la déception. Il n’a toujours pas digéré les événements des vingt-quatre dernières heures. […]

Tenu à l’écart de cette initiative prise sous le sceau du secret le plus absolu, duquel même la garde rapprochée du chef de l’Etat a été exclue, il estime que le Général a commis une erreur. Partir ainsi, dans un pays étranger, pour chercher conseil auprès d’un autre général, Massu en l’occurrence, alors que la nation traverse une période d’instabilité profonde, constitue, selon lui, un risque majeur, explique-t-il à ses proches.

Ce différend entre le chef de l’exécutif et celui qu’il a désigné pour diriger sa majorité n’est pas le premier. Dix jours auparavant, les deux hommes s’étaient déjà montrés en désaccord sur la manière de répondre aux manifestations.

Le 19 mai, à son retour de Roumanie, où il a séjourné du 14 au 18, de Gaulle a convoqué Pompidou à l’Elysée, ainsi que Pierre Messmer, ministre des armées, Georges Gorse, ministre de l’information, Christian Fouchet, ministre de l’intérieur, et Maurice Grimaud, préfet de police de Paris. Dans un bloc-notes qu’il tient de manière quasi quotidienne, ce dernier livre un compte rendu de cette réunion. « Pompidou veut prendre la parole mais le général la lui coupe : « Ce qui se passe a assez duré. Cette fois, c’est la chienlit et l’anarchie. Ça n’est pas tolérable. Il faut que ça cesse. J’ai pris mes décisions. On évacue aujourd’hui l’Odéon et demain la Sorbonne. » » Dans la salle, quelques voix tentent de faire entendre la difficulté de l’entreprise. Bien que le Général refuse de les prendre en compte, l’ordre ne sera pas suivi d’effet. Ni le préfet ni Pompidou ne sont partisans de la manière forte.

[…] Le premier ministre cherche une sortie pacifique. Il pense que la surenchère des étudiants joue contre eux. Il sait que leur intransigeance inquiète les syndicats, surtout la CGT. Dans cette période d’agitation extrême, la centrale de Georges Séguy craint d’être débordée sur sa gauche. Elle aussi cherche une issue. Ces derniers jours, des contacts officieux, mais de plus en plus fréquents, sont établis entre les responsables de la CGT et les représentants de Matignon.

D’un côté comme de l’autre, on prépare la négociation de Grenelle à l’abri des regards. C’est dans ce contexte — entre le 18 et le 20 mai, la date exacte reste introuvable — qu’Henri Krasucki, numéro deux de la CGT, et Jacques Chirac se retrouvent en tête à tête à Paris, dans un lieu discret — le cabinet d’un avocat communiste.

Quand, en 1977, Chirac livre dans Paris Match sa version de ce tête-à-tête — il parle d’une chambre de bonne et d’une planque clandestine —, Krasucki s’en amuse. Avec sa gouaille inimitable, le dirigeant de la CGT décrit le jeune Chirac en « homme fébrile et angoissé » à l’idée de se rendre dans un endroit qui lui était inconnu. En vérité, et cet épisode rocambolesque l’illustre, durant toute la période de Mai 68, les ponts n’ont jamais été rompus entre le gouvernement et les syndicats. « Nous étions tous en relation avec nos interlocuteurs habituels », se souvient Edouard Balladur. […]

Blessé par l’épisode de la veille, Pompidou le rejoint en début d’après-midi. Sa lettre de démission en poche, le voici devant le Général. « Si vous partez, je pars aussi. Vous restez ! », rétorque celui-ci. De Gaulle n’a pas l’intention de sacrifier son premier ministre. A ses yeux, ce n’est pas le moment de fléchir. Le pays a besoin que s’exprime l’autorité de l’État. Le peuple veut en finir avec ce désordre. Le message vaut pour l’opinion, mais aussi pour ceux qui, dans l’entourage du chef de l’État — responsables militaires, hauts fonctionnaires et dirigeants de la droite —, douteraient de sa détermination. Il montre à Pompidou la déclaration qu’il s’apprête à faire à la radio. « Je ne me retirerai pas. Je ne changerai pas le premier ministre… » Il appelle à l’ordre et annonce la convocation d’un référendum sur la participation. […]

L’idée de ce référendum lui a été suggérée par Bernard Ducamin, l’un de ses conseillers, qui travaille au secrétariat général de l’Élysée sous l’autorité du fidèle Bernard Tricot.

Comme le révèle le livre 68, les archives du pouvoir (L’Iconoclaste, 304 p., 25 €), dès la mi-mai, Bernard Ducamin considère que l’exécutif a perdu suffisamment de temps. « Le tableau de la situation est sombre, écrit-il dans une note confidentielle qu’il remet à Bernard Tricot. […] Toutes les conditions objectives d’un drame sont réunies. » Et le haut fonctionnaire de recommander un remaniement ministériel, une reprise en main policière et l’organisation d’un référendum.

Mauvaise idée, selon Pompidou. Pour lui, ce référendum est un piège. Il n’en veut pas et le dit au Général. Le premier ministre plaide pour la dissolution de l’Assemblée nationale et l’organisation de nouvelles élections législatives dans la foulée. De Gaulle accepte. Aux yeux de Pompidou, cette décision a le mérite de satisfaire tout le monde : la gauche, qui réclame la démission du gouvernement ; les syndicats, qui ont rejeté ses propositions ; et les Français, qui souhaitent que tout ça se termine. »

Encore une fois, Pompidou fait fléchir De Gaulle et arrive à le convaincre de convoquer de nouvelles élections législatives et non de faire un référendum sur la participation dont Pompidou ne veut pas. Il est en effet beaucoup plus à droite que De Gaulle.

L’histoire retiendra que Pompidou par son calme ainsi que le préfet de police «  Maurice Grimaud » ont évité des violences inutiles et surtout des morts et des blessés graves. De Gaulle aurait voulu une manière forte.

Cette Histoire est probablement vraie en partie.

Mais Pierre Mendés France dans l’émission Apostrophes du 23 janvier 1976, apporte de petites nuances. Le 27 mai 1968, s’était tenu le fameux meeting de la gauche non communiste au stade de Charléty. Et Mendés France était venu mais beaucoup s’étonnèrent qu’il n’y prenne pas la parole. Dans ce court extrait il explique à la fois la désunion de la Gauche, raison pour laquelle il ne trouvait aucun intérêt à parler devant la foule et il raconte autre chose : la raison de sa présence. Il avait appris, car ses réseaux au niveau du pouvoir étaient très présents, que dans l’entourage du premier ministre on voulait employer la méthode forte, brutale pour cette fois réprimer violemment les étudiants et les jeunes et lui avec son prestige avait la volonté d’éviter cela par sa présence. Il est vrai qu’il reconnait que l’échec à ce moment-là des négociations de Grenelle avait conduit les tenants de la manière forte à revenir à la modération.

Les syndicats avaient donné leur accord à Pompidou, mais le 27 mai Georges Séguy, secrétaire général de la CGT n’avait pas obtenu l’adhésion des ouvriers de Renault à Boulogne Billancourt qui trouvaient les avancées sociales insuffisantes.

Et cela est à rapprocher du témoignage d’Edouard Balladur sur France Inter que j’ai évoqué lors du mot du jour du 22 mai 2018….

On apprend que Pompidou n’était pas tant adepte de la méthode douce, mais qu’il était convaincu que la méthode forte contre les étudiants conduirait à la mobilisation de l’opinion publique contre le gouvernement.

Il a donc poursuivi une stratégie simple : attendre que le mouvement lasse l’opinion publique et faire diverger les intérêts des ouvriers et les revendications des étudiants. Si les accords de Grenelle avaient été concluants dès le 27 mai 1968, il n’aurait probablement eu aucun scrupule à essayer d’employer la manière forte à Charléty.

Tel ne fut pas le cas

Le 30 mai le Général prend la parole à la radio :

« J’ai envisagé depuis vingt-quatre heures toutes les éventualités. J’ai pris des résolutions. Je ne me retirerai pas. Je dissous aujourd’hui l’Assemblée nationale. »

Immédiatement, des centaines de milliers de gaullistes remontent les Champs-Elysées vers la place de l’Étoile derrière Michel Debré et Malraux.

Le 1er juin, Georges Séguy écrit dans « l’Humanité » :

« La CGT n’entend gêner en rien le déroulement » des élections législatives fixées par de Gaulle à la fin du mois ».

Elle choisit ainsi avec le parti communiste résolument le parti de De Gaulle contre les anarchistes trotskystes et maoïstes que l’une et l’autre détestent. Il est vrai aussi que la France profonde est devenu lasse des perturbations et va prouver par son vote le retour à la normalité du pouvoir gaulliste et au-delà : il s’agira d’un triomphe.

La manifestation gaulliste du 30 mai et l’organisation des élections législatives les 23 et 30 juin sonneront la fin de Mai 68.

Mais Pompidou et De Gaulle ne sont plus sur la même ligne.

Pompidou démissionne, De Gaulle nomme Maurice Couve de Murville.

Georges Pompidou, lors d’un voyage à Rome en janvier 1969 déclarera :

« Ce n’est un mystère pour personne que je serai candidat à une élection à la présidence de la République quand il y en aura une, mais je ne suis pas du tout pressé ».

Il ira ainsi toujours plus loin dans la rupture.

En parallèle, une sordide affaire Markovic mettant en cause son épouse Claude augmentera encore son ressentiment car il ne trouvera pas le soutien qu’il aurait attendu de l’homme qu’il avait fidèlement servi pendant tant d’années.

De Gaulle tombera comme un fruit mur, comme une conséquence de mai 68 par le référendum du 27 avril 1969, moins d’un an après.

Et Georges Pompidou fut élu triomphalement Président de la République le 15 juin 1969 avec 58,21 % des suffrages exprimés. Il avait quitté son poste de premier ministre le 10 juillet 1968, moins d’un an avant !

Son opposant était un centriste, le président du Sénat Alain Poher. La Gauche ne fut même pas représentée au second tour.

Mai 68 fut le naufrage de la Gauche et le triomphe de Georges Pompidou contre la Gauche et finalement contre le Général de Gaulle.

Patrick Rotman avait produit un documentaire sur ce 29 mai <De Gaulle disparaît>

<1077>

Lundi 28 mai 2018

Ceux qui croient que ça se pense
Ça se hurle ça se souffre
C’est la mort et c’est le gouffre »
Anne Sylvestre, « Non non tu n’as pas de nom »

<66,4% des électeurs irlandais ont voté en faveur> de la légalisation de l’avortement dans ce pays où la tradition catholique a si longtemps résisté à cette évolution sociétale. Comme le rapporte <France Info> : « L’interdiction d’avorter est désormais une exception en Occident. Il reste encore la très catholique île de Malte. L’avortement y est totalement interdit. Les femmes qui y auraient recours et leurs médecins risquent trois mois de prison. À Chypre et en Pologne, l’avortement est autorisé, mais seulement en cas de viol, de malformation du foetus ou alors de risque pour la santé de la mère et de l’enfant »

Cette même émission précisait que dans le Monde, notamment sous le poids des religions, la situation n’est pas la même. Environ 60 % des femmes dans le monde n’ont toujours pas accès librement à ce droit.

Il semblerait que le premier État qui ait légalisé l’avortement fut l’Union soviétique en 1920 sous l’impulsion de Lénine. Mais en 1936 Staline l’interdit à nouveau et la légalisation est rétablie en 1955, 2 ans après la mort de Staline. Et c’est, quelques jours avant mai 68, le 27 avril 1968 que l’Angleterre autorise l’interruption volontaire de grossesse.

Pour la France, nous nous en souvenons, qu’il a fallu attendre 1975 et la Loi Veil pour rendre possible l’avortement médicalisé et non réprimé.

Mais lors du mot du jour du 5 septembre 2017 qui rendait hommage à Simone Veil, j’avais rappelé qu’elle avait au début de son intervention devant l’Assemblée Nationale eut ces propos :

« Je voudrais tout d’abord vous faire partager une conviction de femme. Je m’excuse de le faire devant cette assemblée presque exclusivement composée d’hommes. Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. C’est toujours un drame, cela restera toujours un drame ».

Deux avant 1975, Anne Sylvestre avait écrit, avec son talent et son humaniste, une chanson bouleversante évoquant ce drame, cette déchirure : « Non non tu n’as pas de nom »

Anne Sylvestre est connu par quasi tous les parents et les enfants grâce à ses fabulettes pour enfants. Je crois qu’à la maison nous avons tous les CD de ces chansons enfantines.

Mais ce n’était qu’une deuxième partie de sa vie artistique, la première et celle pour laquelle elle se produisait en public concernait la chanson à texte, chansons pour adultes, chansons engagées.

France Inter lui a consacré une émission parce que <Anne Sylvestre vient de fêter ses 60 ans de carrière de chanteuse à texte>

Elle est née le 20 juin 1934 à Lyon et a donc aujourd’hui 83 ans.

Un de ses petit-fils, Baptiste Chevreau 24 ans est tombé sous les balles des terroristes au Bataclan.

C’est donc en 1973 qu’elle a écrit, composé et chanté cette chanson dont elle disait que ce n’était pas une chanson sur l’avortement, mais une chanson sur l’enfant ou le non-enfant.

Quand on veut en citer un extrait on privilégie souvent :

« Oh ce n’est pas une fête
C’est plutôt une défaite
Mais c’est la mienne et j’estime
Qu’il y a bien deux victimes »

J’en ai choisi un autre comme exergue de ce mot du jour qui s’intercale entre ceux consacrés à Mai 68, celui consacré aux mères et qui célèbre à la fois cette victoire de la raison en Irlande et les 60 ans de carrière d’une artiste exceptionnelle.

Cette chanson se trouve sur l’album « Une sorcière comme les autres ».

Voici le texte intégral de cette chanson humaniste et qui parle au cœur et aux sentiments.

Non non tu n’as pas de nom
Non tu n’as pas d’existence
Tu n’es que ce qu’on en pense
Non non tu n’as pas de nom

Oh non tu n’es pas un être
Tu le deviendras peut-être
Si je te donnais asile
Si c’était moins difficile
S’il me suffisait d’attendre
De voir mon ventre se tendre
Si ce n’était pas un piège
Ou quel douteux sortilège

Non non tu n’as pas de nom…

Savent-ils que ça transforme
L’esprit autant que la forme
Qu’on te porte dans la tête
Que jamais ça ne s’arrête
Tu ne seras pas mon centre
Que savent-ils de mon ventre
Pensent-ils qu’on en dispose
Quand je suis tant d’autres choses

Non non tu n’as pas de nom…

Déjà tu me mobilises
Je sens que je m’amenuise
Et d’instinct je te résiste
Depuis si longtemps j’existe
Depuis si longtemps je t’aime
Mais je te veux sans problème
Aujourd’hui je te refuse
Qui sont-ils ceux qui m’accusent

Non non tu n’as pas de nom…

A supposer que tu vives
Tu n’es rien sans ta captive
Mais as-tu plus d’importance
Plus de poids qu’une semence
Oh ce n’est pas une fête
C’est plutôt une défaite
Mais c’est la mienne et j’estime
Qu’il y a bien deux victimes

Non non tu n’as pas de nom…

Ils en ont bien de la chance
Ceux qui croient que ça se pense
Ça se hurle ça se souffre
C’est la mort et c’est le gouffre
C’est la solitude blanche
C’est la chute l’avalanche
C’est le désert qui s’égrène
Larme à larme peine à peine

Non non tu n’as pas de nom…

Quiconque se mettra entre
Mon existence et mon ventre
N’aura que mépris ou haine
Me mettra au rang des chiennes
C’est une bataille lasse
Qui me laissera des traces
Mais de traces je suis faite
Et de coups et de défaites

Non non tu n’as pas de nom
Non tu n’as pas d’existence
Tu n’es que ce qu’on en pense
Non non tu n’as pas de nom

Paroles et musique: Anne Sylvestre, 1973

En 1998 à l’Olympia, Anne Sylvestre à 68 ans, a redonné une nouvelle interprétation à cette chanson que vous pourrez écouter et voir derrière ce <Lien>.

Sur ce même album « Une sorcière comme les autres », il y a aussi cette très belle chanson : « Un mur pour pleurer ».

<1076>

Vendredi 25 mai 2018

« Les fils ne savent pas que leurs mères sont mortelles. »
Albert Cohen « Le livre de ma mère » chapitre 27

Ce dimanche est consacré à la fêtes des mères. Pour ce jour je voudrais partager ce mot d’Albert Cohen.

L’immense écrivain, Albert Cohen a écrit un livre : « Le livre de ma mère », livre d’un fils qu’il a consacré à sa mère alors qu’elle ne faisait plus partie de la communauté des vivants.

C’est un livre bouleversant qui est certainement résumé par ces quelques mots que j’ai mis en exergue.

C’est un livre aussi très drôle où il raconte des anecdotes sur sa mère qui est une mère juive.

Mais toutes les mères sont un peu « des mères juives ».

Alors elle est bien sûr inquiète que son fils ne suive pas les règles communautaires :

« Dis mon enfant, à Genève, tu ne manges pas de l’Innommable ? [traduction : du porc].
Enfin, si tu en manges, ne me le dis pas, je ne veux pas savoir. » (page 25)

Ou encore :

« Écoute, mon fils, même si tu ne crois pas en notre Dieu, à cause de tous ces savants, maudits soient-ils, eux et leurs chiffres, va tout de même un peu à la synagogue, supplia t’elle gentiment, fais-le pour moi. (page 24

Elle était simple, pieuse et suivait scrupuleusement les règles religieuses qu’on lui avait enseigné. Elle était pourtant très lucide sur les fondements de sa religion :

« Mon fils, vois-tu, les hommes sont des animaux. Regarde-les, ils ont des pattes, des dents pointues. Mais un jour des anciens temps, notre maître Moïse est arrivé et il a décidé, dans sa tête, de changer ces bêtes en hommes, en enfants de Dieu, par les Saints Commandements, Tu comprends. Il leur a dit : tu ne feras pas ceci, tu ne feras pas cela, c’est mal […]. Moi, je crois que c’est lui qui a inventé les Dix commandements en se promenant sur le Mont Sinaï pour mieux réfléchir. Mais il leur a dit que c’était Dieu pour les impressionner, tu comprends. Tu sais comment ils sont, les juifs. Il leur faut toujours le plus cher. […] Alors, Moïse qui les connaissait bien, s’est dit : si je leur dis que les commandements viennent de l’Eternel, ils feront plus attention, ils respecteront davantage. » (Page 69)

La sagesse des simples…

Mais il n’est finalement que peu question de sujets proprement juifs dans ce livre. Il est bien davantage question de l’histoire universelle des fils avec leur mère.

Et Albert Cohen de raconter ce qu’il a vécu avec sa mère qui était toujours prête à l’impossible pour lui, à toutes les attentions et lui de raconter toutes ces fois où il a manqué de temps, d’attention, de douceur ou même les cas où il a été injuste à son égard. Et nous arrivons au chapitre 27 :

« Et pourtant je l’aimais.
Mais j’étais un fils.
Les fils ne savent pas que leurs mères sont mortelles.
Fils des mères encore vivantes, n’oubliez plus que vos mères sont mortelles.
Je n’aurai pas écrit en vain, si l’un de vous, après avoir lu mon chant de mort, est plus doux avec sa mère, à cause de moi et de ma mère.
Soyez doux chaque jour avec votre mère.
Aimez-la mieux que je n’ai su aimer ma mère.
Que chaque jour vous lui apportiez une joie, c’est ce que je vous dis du droit de mon regret, gravement du haut de mon deuil.
Ces paroles que je vous adresse, fils des mères encore vivantes, sont les seules condoléances qu’à moi-même je puisse m’offrir. […]

Aucun fils ne sait vraiment que sa mère mourra et tous les fils se fâchent et s’impatientent contre leurs mères, les fous si tôt punis.» (page 168-170)

On dit que les hommes de la guerre 14-18, endurcis et prêt à tous les sacrifices, au moment ultime et dans leur plus grande détresse n’avez qu’un mot qui venait spontanément : « Maman »

Fils des mères encore vivantes, n’oubliez pas que vos mères sont mortelles.

Car il y a une vie avant la mort, pendant laquelle vous pouvez agir avec attention, en bienveillance et en douceur.


<1075>

Jeudi 24 mai 2018

« Pause »
Pas de mot du jour aujourd’hui

Le mot du jour s’enrichit d’un langage « chatien » je veux dire basé sur des photos explicites de chat.

J’interromps la série sur mai 68, parce que je prépare un mot du jour pour demain qui sera consacré à la fête des mères de ce dimanche.

L’année dernière, déjà, j’avais écrit un mot du jour en l’honneur de la fête des mères :

« Maman, tu es simplement jeune, depuis plus longtemps !»

<Article sans numéro>

Mercredi 23 mai 2018

«Mai-68 : La brèche n’est pas refermée»
Edgar Morin.

Il y a les mentors de Mai 68, hier nous évoquions Jean-Paul Sartre. <Le Nouvel Obs> cite Herbert Marcuse (1898 -1979), sociologue marxiste, américain d’origine allemande qui dénonçait tant le bloc occidental que l’URSS. Je garde de lui cette phrase qui m’avait marqué quand j’étais jeune, « ce qui est pornographique ce n’est pas une femme qui montre son pubis mais le fait de mettre dans les vitrines des biens que des gens qui passent ne peuvent pas acheter. En 1964, il écrit « L’Homme unidimensionnel » (One Dimensional Man) qui paraît en France en 1968 et devient un peu l’incarnation théorique de la nouvelle révolte étudiante. En 1968, il voyage en Europe, et tient de multiples conférences et discussions avec les étudiants. (source Wikipedia).

Il y a aussi Louis Althusser. En 1968, Louis Althusser (1918-1990) est le gourou de la rue d’Ulm, et une figure majeure de la pensée marxiste mais flirtant avec la dépression avant de sombrer dans la folie.

L’article du nouvel obs cite aussi le philosophe et sociologue Henri Lefebvre (1901-1991) qui contrairement aux deux précédents m’était complétement inconnu. L’hebdomadaire ajoute : « Métro, boulot, dodo. – Le mot n’est pas de lui, mais ce slogan repris par les étudiants de 68 pourrait suffire à résumer le travail critique engagé Henri Lefebvre, inspirateur aujourd’hui un peu oublié de la révolte de Mai.

Mais selon cet article, ou plutôt ma compréhension de l’article, il semblerait que le plus grand inspirateur de Mai 68 soit Guy Debord, (1931-1994). Auteur en 1967 de «la Société du spectacle » que le nouvel obs décrit ainsi :

« Dans une nuée de formules ciselées, parfois poétiques, souvent obscures, il y critique tant la bureaucratie soviétique que le capitalisme occidental, englués selon lui dans la même illusion : le « spectacle ». Celui-ci ne saurait se résumer à l’extension tentaculaire de la publicité ou des médias de masse ; Debord le définit comme « le règne autocratique de l’économie marchande ayant accédé à un statut de souveraineté irresponsable, et l’ensemble des nouvelles techniques de gouvernement qui accompagnent ce règne ».

Il fonde « l’Internationale situationniste » :

« qui se donne pour but ultime de mettre fin à la séparation entre l’art et la vie. Pour s’en dégager, il propose dès 1957 de « construire des situations », c’est-à-dire « un ensemble d’impressions déterminant la qualité d’un moment ». Il s’agit d' »entraîner le spectateur à l’activité », aux prémices d’une révolution qui bousculera les vies rabougries, passives et aliénées auxquelles condamne la réalité « spectaculaire » – le modèle politique des « situs » se rapproche du conseillisme, de l’autogestion. »

<Une conférence à la Bibliothèque nationale de France approfondissant ce concept de société du spectacle>

Et puis il y avait Edgar Morin « Témoin enthousiaste de Mai 1968 ». En 1968 Edgar Morin avait 46 ans et ressemblait à cette photo..

il analysait et décryptait à chaud dans des articles du Monde les évènements. A partir de ces articles il a écrit avec Claude Lefort et Cornelius Castoriadis « Mai 68, La Brèche » chez Fayard.

Ouvrage enrichi en 1988 par une nouvelle édition suivie de «Vingt ans après », éd. Complexe. 50 ans après l’Obs a réinterrogé Edgar Morin qui a désormais 96 ans. Le titre de l’article est « La brèche n’est pas refermée »

C’est cet article, publié le 23 mars 2018, que je partage aujourd’hui avec vous.

Lorsque les évènement de mai se sont déclenchés, il n’était pas totalement décontenancé car il avait détecté l’émergence d’une nouvelle classe d’âge adolescente :

« J’avais en tout cas diagnostiqué dès la fin des années 1950 qu’une nouvelle classe, la classe d’âge adolescente, s’était constituée après-guerre. Venue s’intercaler entre le cocon de l’enfance et le moment de l’insertion dans l’âge adulte, elle a acquis ses rites, son vocabulaire, son habillement, ses lieux de rassemblement, sa musique, et a développé des aspirations propres : alors que la civilisation des Trente Glorieuses prétendait apporter le bien-être par le confort matériel, les adolescents ressentaient la vacuité de cette promesse. Ils étaient à la recherche d’une forme d’authenticité personnelle, rêvaient de fraternité, de vie communautaire et en même temps d’autonomie individuelle.

Et ce décalage, ce malaise, qui ont pris corps sur grand écran avec les personnages incarnés par James Dean et Marlon Brando au milieu des années 1950, ont engendré des formes de rébellion. Il ne faut pas oublier que, le 22 juin 1963, lors du grand concert organisé place de la Nation par le magazine « Salut les copains », qui avait drainé une foule immense d’adolescents venus communier avec leurs idoles dont Johnny Hallyday, l’exaltation de la fête a suscité des débordements, grilles d’arbre arrachées, voitures renversées. »

Le phénomène « yéyé », ainsi que je l’ai baptisé dans un article que j’ai écrit pour « le Monde » après ce rassemblement alors inédit de 200.000 jeunes, révélait une soudaine violence. Derrière les vedettes plus ou moins canalisées dans le show-business que promouvait Daniel Filipacchi, le créateur de « Salut les copains », les banlieues ont vu proliférer les groupes de rock des « blousons noirs » en révolte. ».

Lorsque le journaliste s’insurge en disant cette évidence : « Mais ce ne sont pas les blousons noirs qui ont fait Mai-68… ». Edgar Morin réplique :

« Evidemment non. A partir de 1965, la classe adolescente s’est constitué une intelligentsia chez les étudiants, et d’abord à l’université de Berkeley, en Californie, où de jeunes contestataires ont théorisé et exprimé clairement leurs aspirations à une autre vie, en rupture avec celle, « unidimensionnelle » – pour citer leur mentor, Marcuse –, des adultes.

Or, début 68, par une sorte de contagion due à la mondialisation de l’information, des révoltes étudiantes ont éclaté dans des pays aux systèmes politiques et sociaux aussi différents que les Etats-Unis, le Mexique, l’Egypte ou la Pologne. Le point commun entre tous ces mouvements, c’était le rejet de l’autorité du monde adulte, qu’elle soit professorale, familiale, gouvernementale, institutionnelle, dictatoriale. Et j’ai compris que la France serait la prochaine sur la liste lorsque, en mars 1968, le philosophe et sociologue Henri Lefebvre, qui était alors professeur à Nanterre, m’a demandé d’assurer quelques cours à sa place.

En arrivant sur le campus, je n’avais aucune idée de l’agitation qui y régnait depuis quelques semaines ; quand j’ai voulu commencer mon cours, des étudiants présents dans l’amphi se sont mis à crier « Grève ! ». J’ai proposé de voter pour ou contre la tenue du cours, et le « pour » l’a emporté. Deux mécontents ont alors scandé : « Morin, flic ! » J’avais donc identifié des signes avant-coureurs. Pour autant, je n’avais nullement imaginé la tournure qu’allaient prendre les événements en France. »

Il parle aussi qu’au milieu de toutes les révoltes étudiantes dans le monde en 68, il y a une exception française car c’est la seule qui ait débordé l’université pour investir tous les champs de la société et provoquer une crise politique majeure.

« Mai-68 est un événement complexe, mélange de nécessité – le contexte universitaire international – et de hasard. Dans ce pays à l’économie florissante qu’est la France des années 1960, où l’ordre gaulliste semble avoir étouffé le débat politique, se produit un phénomène assez imprévisible de contagion en chaîne, de Nanterre au Quartier latin, puis du Quartier latin aux universités de province, des étudiants aux artistes et intellectuels, enfin de ces milieux privilégiés aux masses populaires.

Plusieurs facteurs ont joué. En France, les étudiants étaient moins isolés dans la société que ne l’étaient leurs homologues étrangers. L’influence des intellectuels était chez nous bien plus forte. Surtout, un événement décisif se produit début mai à la Sorbonne, lorsque cette révolte née dans un esprit principalement libertaire, l’esprit du Mouvement du 22 Mars de Nanterre animé par le génial petit stratège qu’était Dany Cohn-Bendit, est ralliée par des groupuscules trotskistes et maoïstes.

Les militants politisés disent alors aux étudiants : « Vos aspirations, votre quête de liberté, de fraternité, nous allons les réaliser par notre révolution. » Dès lors, les étudiants révoltés font des appels pressants à la classe supposée révolutionnaire qu’est la classe ouvrière. Et, malgré les réticences des dirigeants syndicalistes et communistes, le mouvement parvient à sortir de l’université pour s’agréger les revendications sociales et politiques de millions de Français, qui vont faire grève dans les usines puis dans les bureaux.

Dans cet effet boule de neige, l’imaginaire joue un rôle essentiel. En passant des manifestations, des slogans et des affiches aux barricades, on passe du jeu, de la kermesse, à l’affrontement violent. Alors se réveille une mémoire historique, celle des insurrections du passé, y compris le soulèvement relativement récent de Paris en août 1944. On réactive la tradition insurrectionnelle de la France, qui a toujours mêlé les âges et les conditions sociales. »

Et puis il répond directement à la « révolution introuvable » de Raymond Aron :

« Après la fin des événements, l’idée que Mai-68 aurait été une insurrection ratée a été propagée aussi bien par la droite, qui se vantait de l’avoir empêchée, que par l’extrême gauche, qui a voulu y voir une répétition générale de la révolution à venir. Or penser Mai-68 comme un épisode révolutionnaire classique, c’est passer à côté de sa vérité.

Avec mes amis Cornelius Castoriadis et Claude Lefort, dans un livre que nous avons publié quelques semaines après les événements (1), nous avons au contraire avancé l’idée que Mai-68 avait été une brèche sous la ligne de flottaison de l’ordre social, par laquelle se sont engouffrées des valeurs, des aspirations, des idées nouvelles, appelées à transformer en profondeur notre civilisation. Avec Mai, rien ne change et tout change. L’ordre politique, social, économique est rétabli dès le mois de juin, mais un processus s’est enclenché qui va bouleverser l’esprit du temps et les sensibilités.

La première traînée de Mai-68, la plus visible, c’est la montée en puissance de ce qu’on a appelé le gauchisme, qui a tenu une place essentielle au sein de la jeunesse intellectuelle de la première moitié des années 1970. Ces militants trotskistes d’une part, maoïstes de l’autre, étaient alternativement excités et modérés par une partie de l’intelligentsia française, derrière Jean-Paul Sartre et Maurice Clavel.

A la différence de l’Allemagne et de l’Italie, il n’y a pas eu en France de minorité qui se soit lancée dans le terrorisme, mais des jeunes maoïstes sont par exemple allés en usine découvrir la condition ouvrière et propager la bonne parole. Reste qu’en 1977 le marxisme-léninisme connaît chez nous un collapsus brutal, lorsque l’épisode grotesque de la Bande des Quatre ternit le mythe maoïste, que le régime idéalisé de Hô Chi Minh au Vietnam révèle son visage dictatorial, que le message des dissidents soviétiques commence enfin à se faire entendre.

Dès lors, on a pu mieux mesurer l’importance de dynamiques sociales plus profondes, et durables, qui se sont enclenchées autour de 68 : l’émancipation des femmes, l’émergence d’une culture de la différence – celle des homosexuels ou, sur un tout autre plan, celle des néo-régionalistes –, le goût de l’expérience, individuelle ou communautaire, l’émergence aussi d’une conscience écologique, la mise en question du progrès scientifique.

Toutes ces dynamiques, filles de Mai, ont eu tendance à transformer l’euphorie de la civilisation du bien-être en problématisation. La presse féminine, qui vendait du bonheur, s’est mise à poser le problème du vieillissement, de l’abandon. Au cinéma, la fin des films n’a plus été systématiquement heureuse. L’air du temps a changé : on a vu une poussée conjointe du désir et de l’inquiétude, le doute critique a succédé à la croyance majoritaire dans le progrès technique et social des années 1950 et 1960, les malaises croissants ont cherché ou trouvé leurs remèdes dans l’antipsychiatrie, le yogisme, le bouddhisme zen

Cette évolution des mentalités, conjuguée aux effets du choc pétrolier de 1973, a fini par détruire la tranquille assurance des officiels de la pensée et de la politique, qui croyaient qu’après 1945 la meilleure des sociétés possibles s’était enfin installée, et qu’elle ne pouvait que progresser dans ses bienfaits. »

Edgar Morin parle aussi de ce que Mai 68 lui a apporté personnellement :

« Est-ce que vous aussi, en tant que penseur et en tant qu’homme, avez été changé par Mai-68?

Ces événements m’ont marqué, indéniablement. Sur le moment, en observant les manifestations, j’ai été témoin d’un instant unique. D’un seul coup, dans les rues, les gens qui ne se connaissaient pas se sont mis à se parler. C’était une extase de l’histoire, comme j’en ai vécu deux autres, en juin 36 puis, surtout, à la Libération de Paris.

Même s’ils n’ont duré qu’un instant, même s’ils n’ont pas été suivis de tous les effets attendus, ces moments ont existé. Et le souvenir de l’extase, de la communion, reste bien vivant en moi. D’autant que j’ai eu la chance de regoûter à cette atmosphère l’année suivante en Californie, quand j’ai été invité à travailler plusieurs mois au Salk Institute for Biological Studies de San Diego. La Californie vivait alors les derniers mois d’une floraison magnifique, un Mai-68 qui a duré quatre ans, de 1967 à 1970. La fête ne s’arrêtait jamais. La vie et les idées se mêlaient. J’ai fréquenté des intellectuels dont j’ai appris beaucoup de choses, tout en passant avec eux des soirées à danser et à fumer de la marijuana.

J’ai écrit, alors : « A 48 ans, j’apprends à vivre », ce qui m’a évidemment valu des moqueries. Mais de fait, c’est à ce moment-là que je me suis autorisé à prendre la parole dans mes écrits, à exprimer des opinions et des interrogations personnelles – j’ai alors osé publier « le Vif du sujet », une longue méditation rédigée des années plus tôt, puis un Journal de Californie où je mêlais de même idées et expériences personnelles. Et cette ambiance, ces échanges incessants, ont aussi profondément influencé ma réflexion : c’est en Californie que je me suis définitivement convaincu de la nécessité de décloisonner les disciplines, de relier les savoirs pour penser la complexité. »

Et aujourd’hui à 96 ans Edgar Morin arrive à la conclusion que j’ai mis en exergue de ce mot du jour : « Cette brèche ne s’est pas refermée » :

[La brèche est] toujours plus béante. Le problème civilisationnel mis en évidence par Mai-68 s’est aggravé, s’est durci : le rejet d’une civilisation qui prétend apporter aux hommes le bien-être, mais ne parvient pas à combler leurs aspirations profondes, est au cœur de nos difficultés contemporaines, collectives et individuelles. Consacré par la chute du communisme puis la mondialisation, le dogme néolibéral apparu dans les années 1970 a beau se présenter comme une réalité incontournable, sans alternative, c’est en fait la nouvelle idéologie, qui masque sous le calcul les vraies réalités humaines, qui impose à nos vies ses contraintes économiques et chronométriques.

Nous avons besoin d’autre chose. Nous résistons chacun à notre façon : dans nos amitiés, nos amours parfois clandestines, nos jeux, nos « bonnes bouffes », nos danses, nous essayons d’arracher des bouts de poésie, cette poésie qui s’affichait sur les murs en Mai-68. N’oublions pas le sens de ces graffitis, « Sous les pavés, la plage », « Jouir sans entraves » : ils expriment l’aspiration à vivre poétiquement, c’est-à-dire dans la ferveur, l’intensité, la communion, loin de la vie sociale de plus en plus prosaïsée du monde adulte.

[…]

Au cours du dernier demi-siècle, les conquêtes des individualismes ont en effet contribué à dégrader les solidarités de nos sociétés. Au fur et à mesure que s’accroissait leur autonomie, les individus se sont retrouvés toujours plus compartimentés, isolés. C’est le grand défi actuel pour notre civilisation : tout en préservant l’autonomie individuelle, elle doit trouver un moyen d’insuffler un renouveau communautaire. Cela ne passera ni par une révolution marxiste-léniniste ni même sans doute par une explosion généralisée comme celle de 68.

Mais ce besoin révolutionnant renaîtra nécessairement suivant d’autres modalités. Il me semble d’ailleurs voir poindre, depuis quelques années, un phénomène qui répond en partie à ce besoin : l’essor des mouvements associatifs prônant des formes nouvelles de solidarité est une façon de retrouver les aspirations exprimées par Mai-68.

Je pense aux ZAD, à Nuit debout, aux associations anticorruption, à celles qui réclament la taxation des transactions financières, mais aussi aux écoquartiers, à l’agroécologie, à l’économie sociale et solidaire… Les milliers d’initiatives pour le mieux-vivre qui se multiplient en France et dans le monde, ce nouveau bouillonnement que ne voient ni les administrations ni les partis, c’est le regain de 68 sous de nouvelles formes et dans de nouvelles conditions. »

J’ai cité la quasi l’intégralité de cet article, car je n’ai rien trouvé de plus intelligent, pour l’instant, sur ce que signifiait Mai 1968 et sur ce qui reste aujourd’hui de cette aspiration à d’autres projets et d’autres valeurs.

Et en 1968, le 23 mai était un jeudi et plus précisément le Jeudi de l’Ascension. Philippe Sollers, devant les écrivains occupant la Société des gens de lettres, proclame: «Toute révolution ne peut être que marxiste-léniniste.»

La CGT approuve la décision d’interdiction de séjour prise à l’encontre de Cohn-Bendit. Les étudiants allemands prévoient de se réunir à Sarrebruck avec l’intéressé, et les Français à Strasbourg pour organiser le retour en force de Cohn-Bendit par le pont de l’Europe entre Kehl et Strasbourg.

A 21h30, des barricades se lèvent sur le boulevard Saint-Michel, grilles d’arbres, bancs arrachés, panneaux de signalisation, palissades, détritus, cette fois, il ne s’agit pas de tenir les barrages mais d’y mettre le feu pour retarder l’avancée des policiers. Des flammes montent de la chaussée jusqu’aux premiers étages, le dernier appel au calme d’Alain Geismar se perd en fumée. On abat des arbres, les forces de l’ordre mettront trois heures pour reprendre le boulevard.

<1074>

Mardi 22 mai 2018

« L’imagination au pouvoir »
Jean-Paul Sartre

Le 20 mai 1968, Le Nouvel Observateur sort un numéro spécial consacré au débat ouvert par les événements qui secouent le pays.

Et il demande à Jean-Paul Sartre d’interviewer Daniel Cohn-Bendit. L’Obs a republié une partie de cette interview derrière <ce lien>. Vous pouvez avoir accès à l’intégralité de l’entretien si vous êtes abonnés.

Il n’est pas évident de se rendre compte ce que représentait Jean-Paul Sartre à ce moment-là. Aujourd’hui on débat des confrontations entre Xavier Niel et Martin Bouygues.

A cette époque il existait aussi des entrepreneurs français dont les fils sont toujours actifs, preuve que l’aristocratie du capital fonctionne bien, ils avaient pour nom Lagardère mais Jean-Luc non Arnaud, Bouygues mais Francis pas Martin ou encore Dassault mais Marcel pas Serge. Mais on les entendait peu, ils savaient être discret.

En revanche on parlait de la rivalité entre Jean-Paul Sartre et Raymond Aron.

Jean-Paul Sartre avait beaucoup de disciples, beaucoup plus que Raymond Aron et il était une sorte de « gourou incontournable ». A l’époque, certains préféraient avoir tort avec Sartre que raison avec Aron.

Il semble que c’était justement le patron du Nouvel Obs, Jean Daniel, à qui on doit cette phrase qu’on cite aujourd’hui comme le comble de la stupidité. C’est Claude Roy qui dans un article de 1968 a écrit : « Jean Daniel me disait : J’ai toujours préféré avoir tort avec Sartre plutôt que raison avec Aron »

Sartre était un monument.

Il semblerait selon diverses sources ou <ici> que le Général de Gaulle aurait répondu à certains de ses collaborateurs qui proposaient d’arrêter Sartre en raison de son action en 1968 : « On n’arrête pas Voltaire ». Je ne suis pas sur que cette phrase ait bien été prononcée, mais le fait qu’on la pense plausible montre la stature qu’avait ce philosophe à ce moment.

Et le nouvel observateur trouve donc pertinent de donner l’occasion à Cohn-Bendit de s’exprimer face à lui.

La question de Jean-Paul Sartre est simple : les gens comprennent que le mouvement des enragés du 22 mars veulent tout casser mais s’interrogent sur ce qu’ils voudraient construire après démolition.

Et Dany le Rouge de répondre :

«  Evidemment! Tout le monde serait rassuré, Pompidou le premier, si nous fondions un parti en annonçant: «Tous ces gens-là sont maintenant à nous. Voilà nos objectifs et voici comment nous comptons les atteindre…». On saurait à qui l’on a affaire et on pourrait trouver la parade.

La pensée est élaborée on veut bien mettre le bordel mais au-delà il faut rester dans l’ambigüité. On en revient au mot du Cardinal de Retz que François Mitterrand aimait répéter : « Nul ne sort de l’ambigüité qu’à ses dépens ».

« La force de notre mouvement, c’est justement qu’il s’appuie sur une spontanéité «incontrôlable», qu’il donne l’élan sans chercher à canaliser, à utiliser à son profit l’action qu’il a déclenchée. Aujourd’hui, pour nous, il y a évidemment deux solutions. La première consiste à réunir cinq personnes ayant une bonne formation politique et à leur demander de rédiger un programme, de formuler des revendications immédiates qui paraîtront solides et de dire: «Voici la position du mouvement étudiant, faites-en ce que vous voulez!» C’est la mauvaise. La seconde consiste à essayer de faire comprendre la situation non pas à la totalité des étudiants ni même à la totalité des manifestants, mais à un grand nombre d’entre eux. Pour cela, il faut éviter de créer tout de suite une organisation, de définir un programme, qui seraient inévitablement paralysants. La seule chance du mouvement, c’est justement ce désordre qui permet aux gens de parler librement et qui peut déboucher sur une certaine forme d’auto-organisation. Par exemple, il faut maintenant renoncer aux meetings à grand spectacle et arriver à former des groupes de travail et d’action. C’est ce que nous essayons de faire à Nanterre.

Mais la parole ayant été tout à coup libérée à Paris, il faut d’abord que les gens s’expriment. Ils disent des choses confuses, vagues, souvent inintéressantes parce qu’on les a dites cent fois, mais ça leur permet, après avoir dit tout cela, de se poser la question: «Et alors?» C’est cela qui est important, que le plus grand nombre possible d’étudiants se disent: «Et alors?» Ensuite seulement, on pourra parler de programme et de structuration. Nous poser dès aujourd’hui la question: «Qu’allez-vous faire pour les examens?», c’est vouloir noyer le poisson, saboter le mouvement, interrompre la dynamique. Les examens auront lieu et nous ferons des propositions, mais qu’on nous laisse un peu de temps. Il faut d’abord parler, réfléchir, chercher des formules nouvelles. Nous les trouverons. Pas aujourd’hui. (…) »

Il y a donc libération de la parole, mais et c’est Raymond Aron qui a trouvé cette formule : « Une révolution introuvable »

Et le grand philosophe de conclure par une autre formule qui symbolisera Mai 68 : « L’imagination au pouvoir » et il donnera l’injonction suivante aux étudiants : « Ne renoncez pas »

«  Ce qu’il y a d’intéressant dans votre action, c’est qu’elle met l’imagination au pouvoir. Vous avez une imagination limitée comme tout le monde, mais vous avez beaucoup plus d’idées que vos aînés. Nous, nous avons été faits de telle sorte que nous avons une idée précise de ce qui est possible et de ce qui ne l’est pas. […] Vous, vous avez une imagination beaucoup plus riche, et les formules qu’on lit sur les murs de la Sorbonne le prouvent. Quelque chose est sorti de vous, qui étonne, qui bouscule, qui renie tout ce qui a fait de notre société ce qu’elle est aujourd’hui. C’est ce que j’appellerai l’extension du champ des possibles. N’y renoncez pas. »

Aujourd’hui Romain Goupil (lors de l’entretien avec Daniel Cohn Bendit à France Inter déjà cité) prétend que dès cette époque Cohn-Bendit ne croyait pas à la révolution et appelait ce mouvement « une révolte culturelle ».

C’est-à-dire non pas un changement de régime politique mais une nouvelle culture qui était justement symbolisé par la libération de la parole et l’inventivité des slogans dont on se souvient encore aujourd’hui.

<Sur le site du Monde, des journalistes ont essayé d’en faire la liste>

En tout cas, ce positionnement du mouvement étudiant, en dehors de l’opposition du Parti Communiste qui était très puissant encore et qui considérait les trotskystes, maoïstes et anarchistes qui menaient la révolte comme des ennemis pires que le Général de Gaulle ou Pompidou, ne pouvait pas non plus rencontrer l’adhésion du mouvement ouvrier en grève. Les ouvriers souhaitaient des évolutions concrètes concernant leurs salaires et leurs conditions de travail. Ce qu’ils vont obtenir, en partie, à l’issue des négociations de Grenelle.

Edouard Balladur qui était un des principaux conseillers de Pompidou, le premier ministre, a raconté dans un livre <L’arbre de mai> et l’a répété lorsqu’il fut interrogé par France Culture <Le 4 mai 2018> : Pompidou n’avait qu’une stratégie pour obtenir la fin du mouvement et rétablir l’ordre au profit de sa majorité : diviser et séparer le mouvement étudiant du mouvement ouvrier.

Ce qu’il a magnifiquement réussi, et le mouvement étudiant l’a grandement aidé.

Ce fut, en effet une révolution introuvable.

Une fois de plus Raymond Aron et Jean-Paul Sartre n’était pas dans le même camp.

Et en 1968, le 22 mai, dix millions de salariés ne travaillent pas (en grève ou empêchés de travailler).
Le 21 mai, Daniel Cohn Bendit avait été frappé en tant que ressortissant étranger par un arrêté d’expulsion du ministre de l’Intérieur ; il en est informé alors qu’il se trouve à Francfort

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