Vendredi 9 octobre 2015

«On devrait employer l’appareil photo comme si demain on devenait aveugle.»
Dorothea Lange.

Le mot du jour du 7 septembre 2015 parlait de photo. De ces photos pour l’éternité.

Dorothea Lange fut une des plus grandes photographes, à ce titre.

Dorothea Lange est morte le 11 octobre 1965 à San Francisco, il y a cinquante ans, ce dimanche, dans deux jours.

Elle était née le 26 mai 1895.

Ses travaux les plus connus ont été réalisés pendant la Grande Dépression.

Elle avait collaboré avec John Huston dans le cadre du film « Les raisins de la colère ».

L’article lié explique qu’elle aura poussé si loin l’empathie et la compassion avec la chair blessée du peuple américain que son œuvre devient témoignage, amour du prochain et cri de révolte.

Elle aura eu une profonde influence sur ce qui deviendra le photo-journalisme, la photographie documentaire. Elle ne se souciait point de cadrage ou d’esthétisme, mais de rendre dignité et émotion aux gens ordinaires, à ceux qui sont le peuple, mot qui fait tant peur encore aujourd’hui.

Elle a sillonné les routes au volant de sa vieille voiture Ford, pour croiser les Indiens, les migrants, les déportés de la vie.

Son regard est unique, car comme si elle photographiait une scène biblique, une Pietà par exemple, elle donne à ses modèles une profondeur humaine qui touche à l’universel, à l’humanité toujours vivante même au plus profond de la misère.

Elle qui vivait au chaud dans sa carrière toute tracée, en 1920 à San Francisco, comme photographe de portrait des riches bourgeois, ressent très vite l’appel des routes et de la poussière du monde.

Elle s’échappe d’abord dans le sud-ouest de son pays, pour travailler sur les images des Indiens d’Amérique en voie de disparition lente.

Son appareil photo devient un témoin, ses photographies preuves évidentes et convaincantes de l’immense misère, et du sort fait aux défavorisés. Son travail dès 1935 avec les administrations fédérales de réinstallation (plus tard la Farm Security Administration, connue sous le sigle FSA) est le plus puissant acte d’accusation dressé sur la souffrance des populations agricoles.

Son portrait de la mère migrante, « Migrant Mother, Nipomo, Californie, février 1936 », pris presque par hasard dans un campement de ramasseurs de pois, est devenu le symbole, un récit mythique, de ces migrations désespérées vers l’Ouest pour survivre, de ce qui fut un véritable exode américain. Cette photographie aura plus fait que tous les discours des politiques, et la conscience américaine en aura été changée et bouleversée. Les « vagabonds de la faim » avaient grâce à elle une existence digne et humaine.

Pour le reste lisez cet article sur cette photographe exceptionnelle http://www.espritsnomades.com/artsplastiques/langedorothea/lange.html

Il y a aussi cette page où sont reproduites ses photos

Ou encore cette page : <J’ai aussi trouvé ce blog>

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Jeudi 8 octobre 2015

«Le temps de travail est protecteur à plusieurs titres
– il se mesure de manière objective
– il permet de séparer la vie professionnelle de la vie personnelle.
– le limiter, c’est protéger la santé.»
Pascal Lokiec, professeur de droit social à l’université Paris Ouest-Nanterre-La Défense

Il semblerait que la grande question du moment en France est celle «du carcan des 35 heures».

Je veux bien comprendre qu’il y a de ci de là des problèmes d’organisation.

Mais enfin, les réflexions de Daniel Cohen et d’autres montrent à l’évidence que nous avons un problème général d’emploi correctement rémunéré pour tous, dans tous les pays développés.

Alors il existe des pays, peut-être ont-ils raison, qui préfèrent des jobs très mal payés (Allemagne, USA, GB) que pas de job du tout et des allocations chômages coûteuses (France).

Mais s’il n’y a pas assez d’emplois pour tout le monde, j’ai du mal à comprendre que la solution est de faire travailler davantage celles et ceux qui ont déjà un emploi.

<Notons, qu’en Suède la municipalité de Göteborg expérimente la journée de 6 heures et la semaine de 30 heures avec pour objectif d’augmenter la productivité>

Mais ce n’est pas de cet aspect de la durée du travail que je souhaite vous entretenir aujourd’hui mais de la référence même au temps de travail comme mesure du travail.

Parce que la tentation, « la modernité » conduit toujours davantage à considérer que le temps de travail constitue une mesure archaïque du travail. C’est particulièrement vrai dans le monde numérique.

On est passé d’une économie de «main d’œuvre» à une économie de «cerveau d’œuvre» et le cerveau n’arrête pas de réfléchir. On réfléchit tout le temps.

Par quoi veut-on alors le remplacer ?

Certains parlent de «charge de travail» à laquelle l’employé doit faire face.

Plus généralisé est le management par objectif qui permet aussi de s’émanciper largement du temps de travail. Au début, cette convention « Tu as un objectif à atteindre, mais tu t’organises comme tu l’entends » constitue un hymne à la liberté, à l’ingéniosité et peut être même à la capacité de travailler moins si on « se débrouille très bien ». Et puis un objectif, en principe c’est objectif et rationnel.

Mais vous comprendrez bien que la quantification de l’objectif, comme la charge de travail, peut constituer un piège qui pour celui qui s’astreint ou même est contraint, sous peine de perdre son emploi, d’atteindre son objectif, peut dégénérer dans une explosion perverse de la durée consacrée au travail.

Pascal Lokiec, professeur de droit social à l’université Paris Ouest-Nanterre-La Défense invité à l’émission du grain à moudre du 15/09/2015 rappelle qu’en réalité seul le temps de travail, la durée qu’on consacre au travail constitue une mesure objective.

Il explique :

« Il faut être très vigilant quand on entend dire que demain le temps de travail ne sera plus la mesure du travail. Le temps de travail est protecteur à plusieurs titres :
D’abord il se mesure de manière objective
La charge de travail qu’on veut parfois substituer au temps de travail est très subjective
Ensuite le temps de travail permet de séparer la vie professionnelle de la vie personnelle.
Et enfin limiter le temps de travail c’est protéger la santé.»

C’est pourquoi la durée de travail reste un critère déterminant.

L’émission était consacrée à un rapport sur le droit du travail du DRH d’Orange à Myriam El Khomri consacré aux impacts du numérique sur la vie au travail.

Parmi les propositions, une redéfinition du salariat et une réflexion sur le temps de travail.

[…] Elles sont censées alimenter le projet de loi que la ministre du Travail présentera, au plus tôt, d’ici la fin de l’année.

Est-il nécessaire de légiférer sur le sujet ?

Ce qui est sûr, c’est que l’arrivée du numérique a profondément modifié notre rapport au travail. Au sein de l’entreprise en brouillant la frontière entre vie professionnelle et vie privée, au point de remettre en cause la notion –centrale- de temps de travail. Mais aussi en dehors, en favorisant l’émergence de nouveaux entrepreneurs, des travailleurs indépendants, plus autonomes mais aussi plus précaires puisque n’étant pas sécurisé par un contrat. Comment accompagner ces bouleversements sans renier les fondements du droit du travail ?

Sur ces sujets, Mediapart a déniché une intervention du PDG d’Air France qui se lance dans des réflexions «très libres et très ouvertes».

<Ici vous trouverez la video de cette intervention lors des entretiens de Royaumont en décembre 2014>

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Mercredi 7 octobre 2015

« Shirley card »
Manifestation de racisme silencieux

La France n’est pas un pays de race blanche.

En 1789, les français étaient quasi exclusivement de peau blanche.

Aujourd’hui il existe bien davantage de diversité.

Mais il n’y a pas de race blanche, il n’y a qu’une race humaine.

Et si un un humain a besoin urgemment d’une transfusion sanguine, un humain de peau blanche n’aura pas forcément besoin du sang d’un autre humain de peau blanche, mais bien du sang d’un humain disposant du même groupe sanguin et dont la couleur de la peau n’a aucune importance.

Ça c’est dit !

Mais grâce à la revue de presse internationale de France Culture du 02/10/2015 j’ai appris qu’il avait existé une «Shirley card»

Pour les plus jeunes, il faut d’abord rappeler qu’avant les cartes mémoires et la photo numérique, il existait des pellicules photos qu’il fallait développer pour obtenir des photos. Et que le «microsoft» des pellicules photos s’appelait Kodak.

C’est dans ce domaine qu’il a existé la «Shirley card». La carte Shirley, est une photo représentant une jeune femme blanche, qui s’appelait selon toute vraisemblance du même nom. Et ce terme est ensuite devenu plus générique, désignant l’ensemble des photos de jolies femmes blanches, dont la carnation servait de base pour doser le rendu couleur des pellicules.

Parce qu’une pellicule photo est faite, en réalité, de plusieurs couches enduites de substances chimiques, qui ont chacune un rôle de capteur de lumière bien précis, pour produire un rendu couleur équilibré. Et jusqu’aux années 1990, elles étaient donc dosées pour un rendu dédié à des peaux blanches et non pour rendre des nuances de brun ou de noir. Des tests ont été réalisés à partir de photos des années 1970, prises avec un appareil Kodak. Résultat, quand les peaux blanches ressortent et sont nettes, les peaux noires, elles, sont uniformes et sans nuance.

C’est un article du magazine SLATE qui nous révèle ainsi que les pellicules photos n’ont pas été conçues pour les peaux noires. Et la manière dont les professionnels s’en sont aperçus est surprenante. C’est la difficulté d’obtenir un bon rendu pour les photos de chocolat ou de certains types de bois dans les publicités de meubles, qui a mis en évidence ce déséquilibre.

Kodak a été puni ! L’entreprise n’a pas vu venir la révolution numérique et le 19 janvier 2012, Kodak dépose le bilan. Kodak et ses filiales américaines demandent à bénéficier de la protection de la loi sur les faillites afin de pouvoir se restructurer. Pour sortir de sa mauvaise situation financière, le groupe vend des brevets, notamment à Apple et Google, et change son organisation. A priori en septembre 2013, Kodak parvient à sortir de sortir du processus de faillite. Elle comptait 145 300 salariés à son apogée en 1988, l’effectif mondial de Kodak est tombé en dessous de 20 000 depuis.

Les jeunes numérix boy et girls vont dire : c’est de l’histoire ancienne, grâce au numérique plus de manipulation pour rendre les blancs plus beau !

Que nenni !

Slate nous apprend qu’il existe des avatars modernes et numériques. «Un article du site américain RACKED explique ainsi que la plupart des filtres Instagram consistent surtout à blanchir le teint des personnes photographiées. Et l’article d’en conclure : c’est ce qu’on appelle le racisme silencieux.»

et voici un exemple de la Shirley card


Vous apprécierez le mot «NORMAL» utilisé et je m’interroge sur ce qui peut bien être anormal ?

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Mardi 6 octobre 2015

«La guerre en Syrie, depuis 3 ans, me rappelle la guerre en Espagne. Vous avez deux pays, la Russie et l’Iran qui savent qui est leur allié, qui savent qui est leur ennemi et qui ne connaissent aucune limite à leurs actions. Et en face, vous avez des pays occidentaux divisés et hésitants. C’est vraiment le parfum de la guerre d’Espagne.»
Dominique Moïsi, politologue et géopoliticien, conseiller de l’IFRI, ancien professeur à Harvard.

Les évènements en Syrie sont préoccupants.

Il y a même des prophètes de malheur qui pense possible que la 3ème guerre mondiale ait démarré avec l’intervention russe en Syrie et parallèlement des tensions de plus en plus fortes entre l’Arabie Saoudite et l’Iran.

Certains, dont Poutine, comparent la situation en Syrie à la 2ème guerre mondiale : DAESH c’est Hitler et Assad c’est Staline. Pour gagner contre DAESH, il faut s’allier à Bachar el Assad.

Dans cette situation, l’intervention de Dominique Moïsi au club de la presse d’Europe 1 m‘a semblé la plus éclairante.

D’abord comme référence historique, lui s’appuie sur la guerre d’Espagne. Ce qui n’est pas non plus très rassurant puisque tout cela a très mal fini.

Mais dans la guerre d’Espagne il y avait aux prises un bloc militaire fasciste et des républicains divisés. Le bloc militaire fasciste a bénéficié d’un appui militaire sans faille des nazis allemands et des fascistes italiens.

Les pays occidentaux, ennemis des fascistes ont soutenu mollement les républicains, parce qu’ils se méfiaient des communistes qui y jouaient un rôle important.

L’issue a été favorable au camp le mieux soutenu.

Force est de constater que dans l’affaire syrienne, la Russie, comme l’Iran sont très clairs : ils sont les alliés de Bachar el Assad et leurs ennemis sont les ennemis de Bachar el Assad.

L’Occident a pour ennemi DAESH mais ne trouve pas d’allié acceptable sur le terrain.

Il était question tout au début d’aider les démocrates. Moïsi dit :

« En Syrie, trouver des démocrates dans les groupes rebelles est un grand mot. Mais il existe des rebelles qui ne sont proche ni de l’Etat islamique, ni d’Al Qaïda »

Obama et Poutine se sont d’abord affrontés puis rencontrés à l’ONU.

Le fait qu’ils se parlent est positif. Même si certains prétendent que Poutine a berné Obama.

Les discours à l’ONU des deux protagonistes a montré non seulement des divergences de fond qui se synthétisent essentiellement dans le rejet ou l’alliance avec le tyran syrien, mais ont surtout montré la différence de stratégie.

Obama a fait un beau discours, ferme sur les principes et expliquant, grosso modo, ce que la morale devrait nous pousser à faire.

Poutine a réagi en chef de guerre. Il n’a pas changé de position depuis le début, il est allié du pouvoir syrien qui était en place avant les évènements et c’est avec ce pouvoir qu’il faut négocier.

Il propose son aide bienveillante aux européens qui doivent faire face à la crise des réfugiés et aux occidentaux en général pour lutter contre le terrorisme.

Bref le premier manie le concept, le second a ce que le grand penseur de la guerre « Clausewitz », considérait comme fondamental : un but de guerre clair et objectif : Aider Bachar El Assad à vaincre ses opposants et conserver ses positions stratégiques en Syrie.

Il faut dire que l’Occident a des alliés sunnites déconcertants et encombrants : L’Arabie Saoudite a pour premier ennemi l’Iran et les chiites. Elle a incontestablement soutenu tous les mouvements sunnites fondamentalistes partout dans le monde et même chez nous. Elle a un problème parce que Al Qaida d’abord puis DAESH ont totalement échappé à son contrôle. Quoique désormais il se rapproche du front Al Nosra qui est une créature d’Al Qaida pour essayer de contenir la progression de DAESH. Mais à la fin des fins, l’Arabie Saoudite aura toujours beaucoup de mal à combattre ces extrémistes sunnites si cela avait pour conséquence de donner la victoire aux chiites, par exemple à Assad.

La Turquie, notre allié, pièce maitresse de l’OTAN, est tout aussi ambigüe. Lors du siège de Kobané, il a empêché des Kurdes non syrien, d’aller combattre avec les kurdes syriens contre DAESH. Maintenant il bombarde en Syrie, mais pas les fiefs de DAESH mais les positions kurdes, car son principal ennemi est le PKK, le parti des Kurdes qui pourrait, selon les craintes d’Erdogan, faire sécession de la Turquie. Or, les kurdes sont quasi les seules troupes au sol qui se battent contre DAESH et qui constituent des interlocuteurs sérieux des Etats-Unis et des occidentaux.

En face les chiites et la Russie sont unis et ont une stratégie claire et univoque.

En outre Obama va vers la fin de son mandat, il est attentif à la trace qu’il laissera dans l’Histoire. Ses mandats ont été ceux de la stratégie inverse de GW Busch, à savoir, retirer les troupes américaines des bourbiers créés par son prédécesseur. La dernière chose que veut Obama c’est avoir des soldats combattants au sol. D’ailleurs, il semble qu’en privé il déclare que Poutine dans son intervention en Syrie est en train de commettre la même erreur que GW Busch.

Il faut dire que la dernière fois que la Russie qui était alors l’URSS a fait ce type d’intervention c’était en Afghanistan et que cela s’est très mal terminé pour elle.

Toujours est-il que si Poutine va peut-être devant de grandes difficultés, on ne comprend toujours pas comment les Etats-Unis, la France et ses alliés vont intervenir de manière opérationnelle, c’est à dire en étant en mesure d’influer sur les évènements.

Je finirai par ce propos clairvoyant rappelé par Moïsi :

Raymond Aron avait expliqué en son temps :

«Dans une guerre, vous choisissez votre ennemi, mais pas vos alliés.»

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Lundi 5 octobre 2015

«PDV MV PDV» Pas de vague, mon vieux, pas de vague
Règle appliquée par les énarques selon Adeline Baldacchino

Le 15 septembre, les matins de France Culture avaient pour thème : La France une société bloquée ?

Le titre de l’émission fait référence à un livre que j’ai lu lors de mes études de Droit, début des années 1980, mais qui avait été publié en 1971, il y a près de 45 ans : «La France bloquée l» de Michel Crozier.

Le site de l’éditeur, le Seuil, donne ce résumé :

«Si l’on veut faire bouger cette société bloquée qu’est devenue la société française, il faut absolument secouer le carcan que fait peser sur elle la passion de commandement, de contrôle et de logique simpliste qui anime les grands commis, les patrons, les techniciens et mandarins divers qui nous gouvernent, tous trop brillants, trop compétents et trop également dépassés par les exigences de développement économique et social»

Dans cette émission, Guillaume Erner a invité Eric Maurin, directeur d’études à l’EHESS et auteur de «La fabrique du conformisme» (Seuil, 10 septembre 2015). Peter Gumbel, journaliste et auteur de «Ces écoles pas comme les autres : à la rencontre des dissidents de l’éducation» (La Librairie Vuibert, 14 août 2015). Le mot du jour du 18 juin 2013 était consacré à ce dernier : «Le bassin dans lequel on pêche l’élite française est minuscule» diagnostic qu’il avait explicité dans son livre «Elite Academy» Enquête sur la France malade de ses grandes écoles,

La dernière invitée était une pétillante jeune énarque issue de la promotion 2007-2009 et auteure de «La ferme des énarques» (Michalon, 3 septembre 2015) : Adeline Baldacchino. Le titre de son livre s’inspire du livre écrit en 1945 par George Orwell, «la ferme des animaux» où les animaux se révoltent contre les humains, les chassent de la ferme et prennent le pouvoir qui se transformera en dictature. C’est une satire de la révolution russe et du stalinisme.

C’est cette énarque qui révèle le véritable mot d’ordre des énarques. Vous savez peut être que la devise de l’ENA est «servir sans s’asservir» certains ajoutant « et sans se servir».

Mais Adeline Baldacchino nous rapporte que dans son action quotidienne, l’énarque qui pense à sa carrière va plutôt mettre en œuvre ce conseil d’ancien, synthétisé par un acronyme :

«PDV MV PDV», «Pas de vague, mon vieux, pas de vague.»

Elle en ajoute un autre dans l’émission :

«MRVC», «Mon remplaçant verra ça».

Vous comprendrez donc aisément que sur cette base on ne peut aboutir qu’à une société bloquée puisque nous sommes, dans ce cas, dans un univers où tous les conservatismes sont préférables à la vraie réforme, à celle qui permet de se hisser aux défis de la modernité.

Pour illustrer son livre, Adeline Baldacchino a choisi les trois singes de la sagesse chinoise qui se cache les yeux, se bouche les oreilles et se ferme la bouche : Refuser de voir, d’entendre et de parler.

Dans un article du <Figaro> on lit : Dans cette école qui enseigne à «dé-penser», où l’on n’apprend rien que l’on n’ait déjà appris à Sciences Po – hormis pendant les stages – la culture se réduit à des fiches, des résumés, des condensés, des «petits pots de la pensée», plus digestes et surtout plus utiles. Car à l’ENA on ne lit pas. Ou à la rigueur la presse. «Le Canard enchaîné est le petit vice secret [de l’énarque], mais il ne circulera jamais en public avec autre chose que Le Monde ou Les Echos dans les couloirs de l’école. Alternatives économiques relève du domaine de la grande subversion. […] Le dernier BHL peut tout de même se lire en terrasse

Mais je trouve particulièrement révélateur cet entretien de Adeline Balacchino sur le <site acteurs publics> :

«Un jour, donc, je lançai l’idée d’accueillir une fois par mois à Strasbourg un écrivain, éventuellement ex ou actuel fonctionnaire si cela devait permettre d’amadouer l’école, de lui proposer de faire une conférence sur sa vision du service public, et de dîner avec eux en organisant le débat. Je pensais à Orsenna pour commencer, j’avais envie de le rencontrer à cause de sa belle histoire de la mondialisation, Sur la route du papier.

On me regarda avec des yeux ronds, très ronds. Pour quoi faire ?

Dans quel module cela s’inscrirait-il ?

Gestion et management public, sûrement pas. Légistique, encore moins. Finances publiques, ne plaisantons pas. Pour quoi faire ?

L’école, ce n’est pas la création, ce n’est pas l’innovation, c’est la gestion, on vous a dit. De l’existant. De ce qui est. Quant à ce qui devrait être…

J’imaginais bêtement en arrivant à Strasbourg que nous aurions de vastes débats sur l’économie du bien-être, les théories politiques post-rawlsiennes de la redistribution sociale, l’état des recherches sur la lutte contre la pauvreté, la fiabilité des techniques de sondage, les questions de responsabilité du fonctionnaire, les génocides, les théocraties, Foucault et l’Iran, la désobéissance civile, les minimas sociaux et les effets de seuil, les politiques éducatives, la transition énergétique…

J’imaginais follement un croisement entre le monde des intellectuels, chercheurs, scientifiques et celui des administrateurs, gestionnaires, managers. Je me disais que tout ce que j’avais lu pourrait enfin irriguer le vrai monde où l’on fait (…).

Or, non. Cela n’existe pas. Cela n’est pas fait pour ça. L’économie, par exemple, on l’étudie, non pour comprendre ses usages possibles mais pour savoir ce qu’il faut en dire.

Ainsi, l’énarque lambda sortira-t-il à la direction du budget. Il n’aura qu’une idée très limitée, parfaitement scolaire (au mieux, elle tient dans la lecture et la relecture du manuel de référence qu’on nomme le « Pisani-Ferry ») des mécanismes économiques.

Ne parlons pas de débats. Mais il sera sûr d’une chose, absolument. Il faut – parce que « c’est bien » –, dans le bon ordre : faire des économies, tenir le cap de la rigueur budgétaire, maîtriser la dépense, affamer la Grèce mais ils n’avaient qu’à payer leurs impôts plus tôt, proposer une trajectoire d’équilibre des comptes publics, ne pas fâcher la Commission européenne, ne pas parler, jamais, tabou, des keynésiens, de Joseph Stiglitz ou de Paul Krugman (…).

Mais tout cela, l’énarque n’en parle pas, c’est trop dangereux, car d’une part ce n’est pas « ce qu’il faut dire », d’autre part il n’y connaît rien, donc il ne prendra pas le risque d’affirmer l’inverse.

Il lui suffit de savoir que ce n’est pas ce qu’il faut dire. Il est fin prêt pour la direction du budget, ou pour le cabinet du ministre des Finances. Il y prêchera l’austérité, même contra-cyclique, même à contretemps, même contre toute évidence, parce que c’est ce qu’on lui a dit qu’il fallait dire, un jour.»

Les énarques sont sélectionnés par rapport à leur capacité de redire et de refaire ce qui a toujours été fait. «De l’existant. De ce qui est.» dit Adeline Balacchino. Il n’est pas impossible qu’ils soient créatifs ou innovateurs, mais force est de constater que ce n’est pas sur cela qu’on les juge et qu’on les recrute.

Je finirai par une photo, celle d’un éminent et brillant énarque qui est parvenu à se faire élire président de la République :

Le Président de la République dans son bureau, le 24 février 2015, entouré d’une montagne de papier

Le décryptage de cette photo amène à plusieurs réflexions :

  • 1° Cela montre, combien de décisions relèvent du Président de la République. Cet homme n’a plus le temps de réfléchir, d’être stratège s’il faut que dans la journée il doivent se prononcer sur tant d’affaires particulières. Cette photo montre ainsi le blocage du fonctionnement de l’Etat, celui d’un Président qui ne sait pas déléguer, qui doit tout voir ou en tout cas plus qu’il n’est en capacité de maîtriser. Vous me direz, nul besoin de cette photo lorsqu’on se souvient de son intervention sur le cas particulier de Leonarda où le président stratège s’est rabaissé à un simple gestionnaire des affaires courantes.
  • 2° Il n’y a pas d’ordinateur ou d’autre outil moderne d’accès à l’information. Cette photo dans les dorures du palais n’a comme seul élément de modernité visible utilisé, par rapport au 19ème siècle, que l’électricité de la lampe de bureau. Electricité généralisée au début du XXème siècle. rappelons que c’est la ville de Heilbronn (Allemagne) qui est en 1892 la première ville en Europe équipée d’un système de distribution en électricité par un réseau de distribution en courant alternatif. Il y a peut-être au premier plan un DVD ou un CD, élément de modernité déjà largement dépassé dans le monde des réseaux.
  • 3° Cet homme est totalement structuré par la «culture papier» où on accède à l’information par le papier, on décide sur le papier, on communique par le papier. Je m’interroge : une organisation fonctionnant de cette manière permet-elle de comprendre la civilisation du numérique et de nous préparer au monde de demain. Cette incapacité de s’extraire de l’existant, de la manière de fonctionner du XIXème siècle me semble inquiétante, surtout si on intègre PDV MV PDV.

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Vendredi 02/10/2015

Vendredi 02/10/2015
«L’économie du partage [ou collaborative] [ravage] des pans entiers de l’économie traditionnelle, avec une agressivité qui fait honte aux mots même de « partage » ou de « collaboration »»
Xavier de la Porte
«Ce qui a lieu en ce moment avec l’économie dite du partage – ou collaborative – est tout à fait passionnant…
Oui, c’est sans doute une tendance lourde et qui touche au cœur de la question que vous allez aborder ce matin Frédéric Lordon, autour de l’idée qu’il faut défendre le social. Parce qu’a priori – c’est ce qu’on a pensé pendant quelques années – ce nouveau pan de l’économie est paré de toutes les vertus. Une économie décentralisée, entre pair, qui reposerait sur la confiance, une économie qui créerait une forme de lien social parce que quand vous louez un logement, vous discutez avec avec la personne qui le loue, parce que vous échangez avec la personne qui vous conduit quelque part, s’offre tout à coup un visage joyeux et humain de multiples services. Et puis, l’économie collaborative, elle substitue l’usage à la propriété, ce n’est pas rien. Concrètement, ça veut dire qu’il importe moins de posséder un bien que d’avoir accès à son usage. Ainsi : pourquoi posséder une voiture si on peut co-voiturer ou en louer une à un voisin pour les quelques heures où elle nous est utile ? Avec deux vertus en corollaire : c’est meilleur pour l’environnement (c’est le grand argument, pas faux, du co-voiturage), et c’est un moyen de lutter contre la crise, puisque je peux adjoindre aux revenus de mon travail, ceux de menus tâches, de la location de mon appartement ou de ma perceuse.
Mais voilà, très vite, on a commencé à voir le problème. D’abord, un problème quasi philosophique : la marchandisation de tout. Je ne suis pas chez moi pendant une semaine, je loue mon appartement. J’ai une RTT, je fais taxi. Tout se marchandise, jusqu’à mon temps libre.
Et puis, on s’est aperçu que la promesse de base était aussi à questionner : la substitution de l’usage à la propriété. Certes, pouvoir louer une voiture sur Drivyy en deux clics me dispense d’en avoir une, mais la dernière fois que je l’ai fait, je suis tombé sur un type qui était en train d’acheter toute une flotte de voitures, de « citadines », comme il me l’a expliqué. Ce n’est pas une disparition de la propriété, c’est un transfert. Plus grave, dans le cas de AirBnb – la plateforme de location de logement – on s’est aperçu que les grands gagnants étaient ceux qui possédaient plusieurs appartements et les mettaient en location sur le site (ce qui est très différent de l’étudiant qui met son studio sur la plateforme et doit squatter chez des copains pendant ce temps, qui lui est beaucoup moins gagnant). On est très loin d’une promesse de la réduction des inégalités. Sachant que par ailleurs, les plateformes organisatrice de cette économie deviennent elles-mêmes des géants qui lèvent régulièrement des centaines de millions de dollars.
Et puis, ces derniers mois, on a pu constater aussi bien du côté de l’hôtellerie que des taxis, que cette économie du partage pouvait ravager des pans entiers de l’économie traditionnelle, avec une agressivité qui fait honte aux mots même de « partage » ou de « collaboration ». Et qu’elle le faisait sans grand souci pour ceux qui y trouvaient des sources de revenu. Parce que mon copain de Drivvy, avec sa flotte de citadines, de quelle protection bénéficie-t-il ? Comment il cotise pour sa retraite ? S’il tombe malade et ne peut plus passer les annonces, laver ses voitures, qu’est-ce qui se passe ?
Ce sont là des problèmes sociaux, au sens le plus classique du terme, des problèmes de droit du travail, et qui commencent timidement à occuper les tribunaux.
Mais comment lutter contre cela ? On sent une forme d’impuissance…
C’est bien le problème. Quelle forme peut prendre la lutte sociale ? Parce qu’on remarque que les syndicats sont assez désarmés. Cette économie grandissant hors du salariat, et se caractérisant – ce qui n’est pas rien – par le fait qu’il n’y a pas de lieu de travail à proprement parler, pas de collectif, et des patrons lointains car se contentant de jouer les intermédiaires techniques, c’est très compliqué d’appliquer les formes traditionnelles de la lutte sociale. D’ailleurs, on voit bien que ce qui commence à fonctionner aux Etats-Unis (où l’on a vu avec des conflits sociaux entre des travailleurs et des plateformes de ce type, notamment avec des chauffeurs Uber californiens réclamant le statu de salariés), ce ne sont pas les luttes syndicales, mais les class action, c’est-à-dire des actions collectives menées par des gens qui ont un problème commun (au départ, aux Etats-Unis, c’étaient des consommateurs s’estimant lésés). Cette forme de mobilisation convient peut-être mieux à des travailleurs qui sont éparpillés, qui sont chacun dans des conditions de travail différentes.
Mais il y a peut-être un travail plus théorique à faire…
Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?
J’en ai discuté il y a quelques jours avec Evgueni Morozov, le jeune chercheur biélorusse devenu le contempteur le plus célèbre de la Silicon Valley. Lui explique qu’il faut réinscrire tout cela dans un contexte plus large. Pour lui, la Silicon Valley est la nouvelle frontière du néo-libéralisme (eh ouais, il emploie des gros mots comme ça Morozov). La Silicon Valley, sous couvert de fatalisme de la modernité technologique, arrive à faire croire à tout le monde qu’il est bon pour nous de mettre à bas tout le système de protection sociale parce que la technologie va nous permettre de régler tous les problèmes : comment régler les problèmes de l’obésité ? Pas avec des politiques de santé publiques, mais en dotant chacun de capteurs permettant de contrôler son absorption de sucre. Et Morozov élargit encore le point de vue. Pour lui, nous ne vivons pas du tout le post-capitalisme comme certains cherchent à nous le faire croire. Nous vivons au contraire la post-social-démocratie, avec la fin d’une période historique pendant laquelle on a considéré qu’il était dans le rôle de l’Etat de protéger les citoyens. Et cet idéal social-démocrate cède sous le coup d’un capitalisme des plus débridées qui n’hésite pas à affronter directement les Etats (comme le fait en ce moment Uber, et comme le font la plupart des géants de l’économie numérique en trouvant les moyens possibles pour ne payer d’impôt dans des pays où ils font des bénéfices pourtant considérables), qui n’hésitent pas à affronter les Etats donc, et même à proclamer leur obsolescence.
Bon, il est possible que Morozov exagère un peu et voit les choses en noir (d’ailleurs, la décision rendue hier par le Conseil Constitutionnel de confirmer l’interdiction en France d’Uber Pop tendrait à prouver que les Etats sont toujours vivants). Mais il est bien possible qu’à chaque fois que nous faisons cette toute petite chose qui nous facilite la vie comme commander un livre sur Amazon, comme prendre un Uber, nous participions à notre manière – toute petite manière – à la victoire d’une logique qui n’est pas forcément des plus désirables.»
Pour prolonger cette réflexion de Xavier de la Porte, avez vous appris qu’Amazon  <va embaucher des livreurs à la tâche> aux USA pour livrer ses colis, ?
Le géant américain présente cette « innovation » de la manière suivante : « Devenez votre propre chef: livrez quand vous voulez, autant que vous voulez ». C’est un hymne à la liberté !
Mais « Ces emplois plus flexibles sont toutefois précaires car ils ne garantissent aucun droit au chômage ou à une assurance invalidité. »
Le rêve de certains capitalistes devient réalité : des employés disponibles et jetables comme des kleenex.

Jeudi 1 octobre 2015

«Un gouvernement se constitue non pour distribuer des portefeuilles, […] mais pour faire aboutir une réforme, une amélioration qu’on estime dans l’intérêt du pays.
Et c’est cela qui doit déterminer les alliances. »
Pierre Mendès-France

<Parmi ces émissions de Radioscopie rediffusées par France Inter, j’ai été particulièrement intéressé par celle où Jacques Chancel avait reçu en décembre 1973 : Pierre Mendès France : <Ne plus gouverner c’est encore choisir>

Pierre Mendès-France ne fut que quelques mois au pouvoir en tant que président du conseil entre avril 1954 et février 1955, mais on en parle encore comme d’une référence.

Il appartenait au parti radical-socialiste, il s’est toujours présenté comme un homme de gauche mais beaucoup de politiques de droite comme de gauche, le reconnaissent comme un modèle.

Michel Rocard s’est toujours réclamé de lui.

Il me semble que le gouvernement actuel de la France qui se réclame de la gauche et du réalisme économique et politique devrait s’en inspirer.

Toute l’émission est passionnante, tant cet homme parle de vérité et d’intelligence. Mais je mets l’accent sur trois développements

Jacques Chancel lui lance :

« Un homme politique au Pouvoir n’a pas le temps d’approfondir, il a trop de responsabilité. »

Et Mendès-France de répondre :

« C’est pourquoi il doit toujours travailler quand il n’est pas au pouvoir. Il doit arriver au pouvoir préparé. Dire quand j’y serai il sera toujours temps de décider, cela c’est une erreur »

Après avoir rappelé l’importance des Partis politiques dans une démocratie, il explique :

« Ce qui est critiquable c’est quand l’intérêt d’un parti passe au-dessus de l’intérêt général.
Les dirigeants d’un Parti au moment de prendre une décision au lieu de prendre en compte en priorité l’intérêt de la nation font prévaloir l’intérêt de leur formation politique, parce qu’il y a des élections prochaines ou qu’il y a une manœuvre parlementaire à réaliser.
C’est cela que j’ai critiqué non pas l’existence des partis. »


« Ce qui est fondamental c’est que les hommes dans le cadre d’une action gouvernementale se soient mis d’accord préalablement sur ce qu’ils allaient faire.
Un gouvernement se constitue non pour distribuer des portefeuilles, non pas pour favoriser telle opération à l’horizon mais pour faire aboutir une réforme une amélioration qu’on estime dans l’intérêt du pays.
Et c’est cela qui doit déterminer les alliances. Si des hommes sont d’accord pour faire quelque chose, il n’y a pas de raison d’en exclure certains.
Si des hommes ne sont pas d’accord pour faire quelque chose je trouve que c’est une escroquerie de les réunir. Parce qu’arriver au gouvernement ils s’annulent, ils se paralysent.
Le critère déterminant c’est ce qu’on veut faire ensemble.

C’est pourquoi depuis longtemps l’idée d’un programme de gouvernement m’a paru absolument essentiel. »

Je pense que tous ces propos et tous ces conseils restent très actuels.

Mais il me semble qu’on s’en éloigne parfois ou même souvent.

Être préparé quand on arrive au pouvoir. Je pense que ce fut le cas en 1988 quand Michel Rocard pris la tête du gouvernement.

Fut-ce le cas en 2012 ?

Préférer l’intérêt de la nation à l’intérêt du Parti.

Il me semble avoir lu que des stratèges du PS bien que considérant qu’Alain Juppé serait préférable comme Président à Nicolas Sarkozy, souhaitent tout faire pour privilégier la victoire aux primaires de l’ancien Président car le Président actuel pense qu’il dispose de plus de chance de gagner contre l’un que contre l’autre.

Si tel est le cas, on ne suit pas le conseil de Pierre Mendès-France.

Enfin le dernier développement qui constitue encore une évidence : pour bien gouverner il faut mettre ensemble des gens qui sont d’accord sur l’essentiel et se mettre dans le cadre d’un programme de gouvernement que tout le monde aura accepté.

Force est de constater que ce n’est pas le cas.

On élit un président sur ses promesses.

Une fois au pouvoir l’élu fait ce qu’il peut au gré des événements et des lobbys.

Et si on trouve dans les deux camps des personnes qui seraient capable de gouverner ensemble, chacun des camps se trouvent très divisés sur ce qu’il y a à faire, et Mendès de dire «Si des hommes ne sont pas d’accord pour faire quelque chose je trouve que c’est une escroquerie de les réunir»

Le gouvernement de l’Allemagne est beaucoup plus proche de ce que décrit Pierre Mendès-France.

Certains diront, c’est à cause de la 5ème République et de l’élection du Président au suffrage universel.

Il est vrai que sur ce point Pierre Mendès-France était totalement opposé à l’élection du président au suffrage universel et cela dès le début.

On comprend mieux pourquoi la France a du mal à faire des réformes et les hommes au pouvoir à se faire réélire.

Sur la page de Radio France, sur laquelle cette émission est republiée, il y a une courte biographie de ce grand politique, surnommé PMF, né en 1907 et mort le 18 octobre 1982 :

Sa carrière en quelques lignes :
Il s’initie à la vie politique dès 1924 dans les mouvements étudiants d’opposition à l’extrême-droite puis est élu député de l’Eure en 1932, à 25 ans.
Radical-socialiste, il participe à la coalition du Front Populaire. Il est membre de l’éphémère second gouvernement Blum en mars et avril 1938.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, après avoir été incarcéré par le régime de Vichy, il parvient à rejoindre la Résistance et s’engage dans les Forces Aériennes Françaises Libres. Il est commissaire aux Finances puis ministre de l’Économie nationale dans le gouvernement provisoire du Général de Gaulle de septembre 1943 à avril 1945.

Nommé Président du Conseil par le Président René Coty, en juin 1954, il cumule cette fonction avec celle de Ministre des Affaires Étrangères .
S’il parvient à conclure la paix en Indochine, à préparer l’indépendance de la Tunisie et à amorcer celle du Maroc, ses tentatives de réforme en Algérie entraînent la chute de son gouvernement, cible à la fois de ses adversaires colonialistes et de ses soutiens politiques habituels anti-colonialistes. Il quitte alors la présidence du gouvernement en février 1955, après avoir été renversé par l’Assemblée Nationale sur la question très sensible de l’Algérie française.
Ministre d’État sans portefeuille du gouvernement Guy Mollet en 1956, il démissionne au bout de quelques mois en raison de son désaccord avec la politique du Cabinet Mollet menée en Algérie.
Il vote contre l’investiture de Charles de Gaulle à la présidence du Conseil en juin 1958, puis abandonne tous ses mandats locaux après sa défaite aux élections législatives du mois de novembre de la même année.
Élu député de la 2e circonscription de l’Isère en 1967, puis battu l’année suivante, il forme un « ticket » avec Gaston Defferre lors de la campagne présidentielle de 1969.

Bien qu’il n’ait dirigé le gouvernement de la France que pendant un peu plus de sept mois, il constitue une importante figure morale pour une partie de la gauche en France. Au-delà, il demeure une référence pour la classe politique française, incarnant le symbole d’une conception exigeante de la politique.

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Mercredi 30/09/2015

Mercredi 30/09/2015
« Radioscopie »
Jacques Chancel
Radioscopie a bercé ma jeunesse, j’avais 10 ans quand elle a été créée, elle durera jusqu’à mes 24 ans en 1982. Il y eut un petit appendice de 1988 jusqu’en 1990. Ce fut ainsi 2 878 émissions qui furent diffusées sur France Inter, de 17 heures à 18 heures.
L’émission commençait d’abord par une <musique>   composée par George Delerue et qui créait une ambiance chaleureuse, pacifique  et  propice aux dialogues et aux confidences.
Un article du Point trouve les mots pour décrire ce moment de partage : « Jacques Chancel était avant tout une voix ! Une voix bienveillante, grave, qui gardait son calme et ne s’emballait jamais à mauvais escient. Une voix qui savait s’enthousiasmer, qui rejetait la colère. Une voix qui rassurait et charmait…. Une voix qui, à partir du 5 octobre 1968, fut aux commandes d’un programme qui reste près d’un demi-siècle plus tard une référence : Radioscopie. Au cours de ses 2 878 émissions, Jacques Chancel s’entretint avec les personnalités qui ont marqué leur temps. Les premiers invités furent Roger Vadim, Michèle Morgan, Jean Cau, Romain Gary et Guy des Cars.  L’émission de France Inter débutait par un indicatif musical composé par Georges Delerue et joué par le groupe The American Breed. Extrait de la bande originale du film Le Cerveau de Gérard Oury, cette musique était intitulée La Grande Valse. Puis la voix chaude de Jacques Chancel énonçait le titre de l’émission Radioscopie, avant que les invités ne déclinent successivement leur nom, immédiatement imités par Jacques Chancel.»
Au soir de sa vie, celui-ci dit à propos de cette émission référence : « En 1968, la création de Radioscopie sur France Inter devait embellir ma passion en permettant l’exploration d’un nouveau continent : celui des grands personnages de l’époque, mais aussi celui des glorieux inconnus. Ce fut un cadeau et ma chance.»
Jacques Chancel est mort le 22 décembre 2014, il était né en 1928 dans les Hautes-Pyrénées.
Depuis longtemps on peut se procurer beaucoup de ses émissions sur le site de l’INA, cette institution qui revend aux français des émissions de la radio publique qui avaient déjà été payées par les impôts de leurs parents…
On en trouve aussi sur youtube, probablement publiées par des pirates qui se justifiaient par la description explicitée dans la phrase précédente.
Mais lors de cet été, France Inter de manière tout à fait légale a rediffusé certaines de ces émissions, vous les trouverez <Ici>
Chaque fois que je réécoute une de ces émissions, dès que le générique se lance je suis immédiatement réceptif pour l’échange.
Je ne suis pas cerain qu’on ait fait mieux depuis.
JACQUES CHANCEL
Demain je reviendrai sur une émission en particulier.

Mardi 29/09/2015

Mardi 29/09/2015
« Le neurologue romantique »
Oliver Sachs (1933-2015)
Le neurologue et écrivain britannique Oliver Sacks est mort le dimanche 30 août 2015. Je l’ai découvert, à la fin des années 1980, par son livre célèbre « L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau. »
Ce livre m’a profondément marqué. Dans ce livre, ce neurologue décrivait un certain nombre d’affections les plus étonnantes qu’il avait rencontrées. Le titre correspondait à un homme qui savait reconnaître des objets et des formes géométriques (comme par exemple un chapeau) mais qui n’était plus capable de reconnaître un visage.
Ce livre m’avait impressionné parce qu’en creux, il montrait combien le fonctionnement de l’être humain relevait quasi du miracle, en tout cas d’une multitude de mécanismes extraordinairement subtils qui nous permettaient d’être un être humain maîtrisant ses 5 sens et capable de se repérer dans son environnement et dans ses relations avec les autres humains et le monde. Quand une de ses fonctions était déréglée on aboutissait, à des situations souvent totalement dramatiques.
Ce livre m’a fait approcher le miracle de la vie. Il était en outre remarquablement bien écrit.
Un article de l’OBS donne les explications suivantes : «Le succès de ses livres a fait de lui l’un des médecins les plus célèbres du monde. Dans «l’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau», «l’Eveil» ou «Un anthropologue sur Mars», il a réveillé le genre du «récit clinique» cher à Freud et aux médecins du XIXème siècle, et avait mis son expérience à la portée du grand public. Dans une langue élégante et décontractée, avec un art consommé de la mise en scène et de la narration, il racontait ses patients: un peintre qui a perdu la perception des couleurs, un homme atteint d’agnosie visuelle qui ne peut identifier que des formes géométriques simples et ne peut donc pas reconnaître un visage, un chirurgien parcouru de tics qui disparaissent quand il opère.
Ces tableaux et ces portraits partent d’un dysfonctionnement du cerveau, d’un dérèglement de la machine perceptive ou cognitive. Sacks était visiblement touché par l’étrange humanité de ses patients. Avec tendresse et humour, il montrait comment ceux-ci se débrouillaient pour vivre avec leur syndrome. Et il nous apprenait beaucoup sur nous-mêmes. Marcher, sentir, voir, entendre : Sacks explique en quoi ça consiste, grâce à ceux qui n’y parviennent pas. Il appelait cela de la «neurologie romantique».
Dans d’autres livres, comme «l’Ile en noir et blanc» ou «Des yeux pour entendre», il se faisait l’ethnologue du peuple des déréglés, étudiant la culture et les pratiques collectives produites par la surdité ou les troubles visuels. Oliver Sacks s’est aussi plusieurs fois auto-étudié. Dans «Sur une jambe», il racontait les séquelles d’un accident après lequel il avait été persuadé que sa jambe blessée n’existait plus. Dans «l’Oeil de l’esprit», il parlait de ce mélanome oculaire qui lui a fait perdre la vision de l’œil droit.
Il a vendu des millions de livres à travers le monde. Il disait recevoir environ dix mille lettres par an. Il répondait systématiquement aux enfants, aux vieillards et aux prisonniers. Il restera comme l’un des hommes les plus sympathiques de nos bibliothèques. Chez lui, la science et l’art se regardaient mutuellement. Il était un de ces humanistes complets qui refusent de séparer les sciences dures et les sciences humaines. »
Wikipedia nous apprend cependant : qu’«Une partie de la communauté médicale critique Oliver Sacks, notamment dans les années 1970 et 1980, sur le fait que son travail à propos de l’Éveil ne suit pas un modèle [suffisamment scientifique]. [Et] Son positionnement éthique et politique a régulièrement été la cible d’attaques. Si Sacks est décrit par beaucoup comme un écrivain et médecin doué d’une « grande compassion », d’autres n’hésitent pas à le suspecter de tirer parti de ses patients : Tom Shakespeare, un chercheur britannique et défenseur des droits des handicapés, l’a surnommé « l’homme qui prenait ses patients pour une carrière littéraire. »
[…] Sacks lui-même a déclaré : « Je souhaite que ceux qui me lisent voient le respect et la considération (que je porte à mes patients, NdT), et non pas un quelconque désir de faire de l’exhibitionnisme ou du sensationnalisme, (soupir) mais c’est une affaire délicate. »
Pour ma part je trouve heureux qu’au delà des techniciens qui parlent aux techniciens et quelquefois même techniquement à leurs patients, il existe des personnes que j’appellerais des humanistes qui transmettent leur savoir et le rende accessible à un plus grand nombre. Oliver Sachs fut l’un d’entre eux.
OLIVER SACHS
Michael Nyman a écrit un opéra sur le texte de « L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau ». Cet opéra sera produit cette année par l’Opéra de Lyon au Théâtre de la Croix Rousse et nous avons pris des places le 14 novembre.

lundi 28/09/2015

lundi 28/09/2015
« Tous les soirs, il faut que tu te tapes ça [Les spectacles].
Et dis que c’est bien, que c’est beau, ils veulent être aimés. »
François Hollande à Fleur Pellerin
«  Imposer de nouvelles figures : tel était aussi l’objectif du chef de l’Etat quand il a nommé Fleur Pellerin au ministère de la Culture. C’était fin août 2014 et la caméra d’Yves Jeuland était là pour filmer cette journée de remaniement. Le cinéaste préparait un documentaire qui sera diffusé lundi soir sur France 3… <France 3 : L’Elysee un temps de Président – Le 28 septembre 2015>
Et dans LE MONDE, Michel Guerrin nous rapporte une séquence à la fois assez drôle et très instructive. Une séquence tournée sur la terrasse de l’Elysée, dans laquelle on voit François Hollande et Manuel Valls livrer leurs conseils à Fleur Pellerin.»
Hollande : « Il faut que tu voies Jack… Il a des idées. »
Valls : « Vois-le, il sera ravi ! »
Hollande : « Premier rendez-vous à avoir, c’est Jack ! »
Valls : « Et Monique ! »
Hollande : « Et Monique, bien sûr… » (Monique Lang, l’épouse de Jack.)
« Tu peux l’utiliser », insiste le Premier ministre.
Fleur Pellerin rigole.
Valls reprend : « Vois aussi Jean-Jacques Aillagon. »
Hollande : « Oui, les anciens ministres. »
Valls : « Et puis va au spectacle ! »
Hollande : « Tous les soirs, il faut que tu te tapes ça. Et dis que c’est bien, que c’est beau, ils veulent être aimés. »
Commentaire du journaliste du MONDE : avec cette séquence, on se rend compte que « la culture n’est plus un enjeu, mais plutôt un fromage, avec de beaux postes à partager ». Quant au trio, il donne une triste impression : « Hollande passe pour un cynique, Valls pour un opportuniste et Fleur Pellerin pour une potiche. »
Que dire ?
Oui les artistes aiment être aimés. Ce ne sont pas les seuls, mais je rappelle le mot du jour du 10/03/2014, jour de l’enterrement d’Alain Resnais, où Pierre Arditi expliquait à propos de son réalisateur favori : « Il nous regardait comme si on était des diamants, et forcément si on vous regarde comme ça, vous devenez un diamant. »
Très clairement nous ne nous trouvons pas à ce niveau à l’Elysée.
Il faut « se taper » non « s’enrichir », « s’émerveiller » ou « tout simplement se faire du bien»
Un homme que je n’apprécie pas particulièrement, mais dont je loue l’intelligence et aussi la culture et avec lequel je partage la passion de l’Opéra, Valéry Giscard d’Estaing avait eu ce commentaire tout simple que je pense raisonnable de partager : « Quand j’étais président de la République, je nommais sur les postes ministériels des personnes compétentes pour ce poste ».
Si on faisait cela, il ne serait pas nécessaire d’avoir ce genre de dialogue affligeant où le pathétique côtoie la médiocrité.
C’est peu dire que je suis déçu…
Ce soir, vous pourrez donc voir ce documentaire : <France 3 : L’Elysee un temps de Président – Le 28 septembre 2015> d’Yves Jeuland qui s’était notamment illustré par un film sur Georges Frêche : le Président.