Jeudi 23 Juin 2016

Jeudi 23 Juin 2016
« L’idée européenne n’est pas un sentiment premier […] mais elle naît de la réflexion,  elle n’est pas le produit d’une passion spontanée, mais le fruit lentement muri d’une pensée élevée. »
Stefan Zweig
Ce 23 juin les britanniques vont voter : être ou ne pas être dans l’Union européenne.
A priori, tous les experts sont d’accord : économiquement la Grande Bretagne n’a pas intérêt à un Brexit.
Alors si Napoléon qui aurait dit « Les anglais, c’est un peuple de boutiquiers » a raison, les britanniques vont vouloir rester dans l’Union.
Mais s’il y a tant d’incertitudes c’est que probablement l’économie n’est finalement pas tout, même pas pour les britanniques.
Ce journal étonnant qui s’appelle « Le Un » qui a été fondé par Eric Fottorino et qui chaque semaine ne traite qu’un seul sujet sur une seule feuille pliée 3 fois.
Le dernier numéro du 15 juin a pour sujet le Brexit.
Et c’est ce journal qui a publié ce texte de Stefan Zweig, cet immense écrivain viennois qui a vécu dans une période terrible de l’Europe et qui s’est suicidé en 1942 dans une Europe en ruine.
Voici ce texte :  
« L’idée européenne n’est pas un sentiment premier, comme le sentiment patriotique, comme celui de l’appartenance à un peuple, elle n’est pas originelle et instinctive, mais elle naît de la réflexion, elle n’est pas le produit d’une passion spontanée, mais le fruit lentement mûri d’une pensée élevée.
Il lui manque d’abord entièrement l’instinct enthousiaste qui anime le sentiment patriotique. 
L’égoïsme sacré du nationalisme restera toujours plus accessible à la moyenne des individus que l’altruisme sacré du sentiment européen, parce qu’il est toujours plus aisé de reconnaître ce qui vous appartient que de comprendre votre voisin avec respect et désintérêt.
A cela s’ajoute le fait que le sentiment national est organisé depuis des siècles et bénéficie du soutien des plus puissants auxiliaires. Le nationalisme peut compter sur l’enseignement, l’armée, l’uniforme, les journaux, les hymnes et les insignes. »
L’Angleterre et la France ont dominé le monde, l’Allemagne était aussi une puissance mondiale. Dans le monde d’aujourd’hui et plus encore de demain ils ne peuvent être que des nains. Ce monde qui est là sera dominé par les Etats continents.
Si nous voulons jouer un rôle demain, il nous faut créer une Union européenne politique. Ce sera une Union de la raison. Cette Union ne se fera pas si la France pense que l’Union sera une France augmentée, il faudra faire de grandes concessions pour que nos partenaires puissent accepter de faire cette union avec nous.

Mercredi 22 Juin 2016

Mercredi 22 Juin 2016
« La différence entre la Politique qui est le concept et l’Administration qui est le moyen. »
Edgar Pisani
Edgard Pisani vient de mourir. Nous l’avons appris hier, mais il est décédé le 20 juin 2016.
Il était né le 9 octobre 1918 et il est donc mort à 97 ans.
Il fut Ministre sous De Gaulle et sous Mitterrand.
Sous Mitterrand, il joua un rôle de premier plan pour trouver une solution au problème de la Nouvelle Calédonie et permettre à cette île de sortir du cycle de la violence.
Mais c’est surtout sous De Gaulle qu’il joua un rôle essentiel puisqu’il fût nommé, Ministre de l’Agriculture 4 semaines avant le début de la négociation de la Politique Agricole Commune dans laquelle il porta la voix de la France.
Il fut le grand ministre de l’agriculture de cette époque, d’abord  dans les cabinets Michel Debré en 1961 et 1962, puis de Georges Pompidou de 1962 à 1966.
J’étais évidemment beaucoup trop jeune à l’époque pour me souvenir de cette période.
Mais, sa mort me fait penser à une émission que j’avais écouté et que j’ai bien sûr conservé sur un de mes supports de sauvegarde : La fabrique de l’histoire de France Culture du 04/05/2009.
Il existe toujours trace sur le Web de cette émission mais plus le son.
En 2009, il avait donc 90 ans, une voix chaude et grave.
Dans cette émission, il a récusé le fait d’avoir été un homme politique en se qualifiant de commis de l’Etat qui a fait de la politique.
Écouter cet homme m’a profondément marqué en raison de son intelligence, son sens de l’Etat et sa réflexion.
Je vous livre un petit extrait de cet entretien :
«[Je venais d’être nommé Ministre de l’agriculture] Le directeur général du Génie Rural, Charles David un grand bonhomme, me conduisait du Ministère de l’agriculture jusqu’à Matignon où Michel Debré m’attendait.
Devant Matignon, il m’a mis la main sur mon avant-bras et m’a dit :
« Ayez une vision, communiquez nous là, acceptez que nous en discutions, prenez une décision et nous l’exécuterons sans frémir.
Mettre le pied dans la porte pour empêcher qu’elle se ferme, c’est notre métier, nous n’allons jamais au-delà. »
J’ai appris là, la différence entre la Politique qui est le concept et l’Administration qui est le moyen.
Hélas je constate aujourd’hui qu’on ne fait plus avec autant de clarté cette distinction pourtant essentielle. ».
Evidemment le monde a beaucoup changé. L’Etat ne peut plus jouer le même rôle.
Mais nous n’avons plus ce type d’homme capable d’une vision, d’un projet.
Tout devient gestion, administration des choses et des hommes.
La politique s’arrête à la capacité de gagner des élections, mais après on ne sait plus quoi faire.
Quand on écoute un homme comme Edgar Pisani et qu’on le compare avec des ministres de 2009 ou de 2016 (ce ne sont pas les mêmes) on est frappé de la différence de ce que j’appellerais, la dimension humaine et la capacité de porter le poids de l’Histoire.
Voilà les pensées qui me sont venues et que j’ai voulu partager avec vous quand j’ai lu sur mon téléphone, hier, Edgar Pisani est mort

Mardi 21 Juin 2016

Mardi 21 Juin 2016
« Ce qui compte, ce n’est pas que le mec soit dingue, mais qu’il mette sa folie au service d’une idéologie… »
Raphael Glucksmann

Raphael Glucksmann est le fils d’André Glucksmann qui a quitté le monde des vivants 3 jours avant les attentats du 13 novembre 2015.

Il est possible de lire des choses intelligentes sur Twitter. En effet, l’exergue du mot du jour vient de twitter, car je suis un « abonné twitter » de Raphael Glucksmann.

Et ce tweet renvoie vers un message (on dit un « statut ») publié sur Facebook, car on peut aussi trouver des messages intelligents sur facebook :

Tous les salafistes ne sont pas des terroristes !

Mais l’idéologie salafiste qui classe les humains et les actes des humains entre « purs » et « impurs » donne à ces déséquilibrés violents les outils de justification pour passer à l’acte et même pour en être fiers.

J’aime beaucoup lire sur ce sujet Céline Pina qui a écrit « Silence Coupable

Céline Pina est une socialiste, ancienne élue régionale qui explique à la fois le danger devant cette idéologie radicale qui remet en cause nos fondamentaux de démocratie​, de liberté, d’égalité et du vivre ensemble et la réaction souvent molle voire la non réaction des responsables du PS. ​

Vous pouvez lire cet article où elle intervient sur le site de Marianne : « L’islamisme, ce n’est pas une invasion de barbus, c’est beaucoup plus insidieux ».

Elle n’est pas la seule à défendre cette position : Gilles Kepel dénonce aussi une « rupture salafiste de fond » qui est en arrière-plan des actes de terrorisme.

Il y a aussi, l’écrivain algérien qui a vu l’islamisme peu à peu s’imposer dans son pays : Boualem Sansal : «L’ordre islamique tente progressivement de s’installer en France. »

Cette question est très controversée en France, il y a notamment une opposition frontale entre « Gilles Kepel et Olivier Roy ». Le second parlant de l’islamisation de la radicalité et rejetant l’idée que l’islamisation salafiste soit un danger. Grosso modo il défend cette idée que certains jeunes sont radicaux et cherchent une cause pour laquelle ils peuvent trouver une raison pour tuer et se faire tuer et qu’aujourd’hui il n’y a que l’islamisme qui se trouve sur le marché…

Les tenants de la thèse d’Olivier Roy sont très nombreux dans la Gauche bien-pensante au pouvoir et universitaire comme l’a prouvé cette polémique qui a atteint cet homme remarquable qu’est Kamel Daoud.

« Ici » un article de Courrier International sur cette polémique ou cette émission de France Culture « Kamel Daoud : La polémique s’emballe »

« Ici » ce beau texte de l’écrivaine franco-tunisienne Fawzia Zouari qui défend Kamel Daoud.

D’habitude, je reste prudent dans mes analyses et j’essaie de rester à distance de points de vue opposés qui expriment un autre regard sur une même réalité. Car c’est de la richesse des regards différenciés qu’on peut le mieux approcher la compréhension de la complexité des choses.

Mais ici je ne le serais pas car je penche nettement du côté de Kepel, Céline Pina et Raphael Glucksmann, tant je pense avoir compris combien est dangereuse toute religion mise entre de mauvaises mains.

Dans mon analyse le nazisme et le communisme étaient aussi des religions, des religions sans Dieu, mais des religions car ils défendaient un dogme, une pensée qui n’acceptaient pas la contradiction et la mesure scientifique.

C’est cela même la maladie des religions qui n’acceptent pas l’altérité, pour qui celui qui n’est pas d’accord n’exprime pas une autre opinion mais se trouve dans l’erreur, dans l’impureté pour les salafistes.

Car pour que ces « criminels » puissent aller au bout de leur délire de destruction il faut qu’ils puissent s’appuyer sur une idéologie qui distingue « les vrais croyants » des « autres ».

« A partir du moment où l’autre est un Kouffar » ou un apostat, tout devient possible.

Il faut d’abord l’idéologie, comme celle des nazis qui distinguaient les aryens des sous hommes, pour que le reste devienne possible, les assassinats de masse, les camps et ces massacres d’aujourd’hui comme celui d’Orlando.

La première bataille est celle des idées et le refus des accommodements déraisonnables, pour reprendre ce concept cher à nos amis québécois !

Et si ce concept d’accommodements raisonnables vous interpelle voici plusieurs liens qui parlent de ce sujet :

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Lundi 20 Juin 2016

« invisibilisation »
Substantif pour exprimer le fait de rendre invisible une réalité

Voici un mot au destin singulier. Il y a d’abord un mot de la langue française « visible » dont la racine vient du latin « visibilis » qui signifie la même chose.

Quand on y ajoute le préfixe «in», en latin comme en français cela signifie « ce qu’on ne peut pas voir. »

La langue anglaise, comme très souvent, a emprunté ce mot à la langue française pour le même usage. Mais c’est la langue anglaise qui a ensuite inventé le mot « invisibilisation » que la langue française vient de récupérer.

Pourquoi ce mot du jour ?

A cause de la tuerie d’Orlando, où un criminel se réclamant de DAESH a massacré des homosexuels !

Or beaucoup d’élus comme les journalistes ont dans un premier temps, le temps où on révèle son inconscient et ses vraies valeurs et avant que n’apparaissent les éléments de langage, ignoré ce fait.

Florian Bardou, journaliste à Slate écrit ainsi : «Chers élus, la tuerie d’Orlando n’a pas frappé une boîte, mais une boîte gay »

C’est la revue de Presse du 13/06/2016 de Nicolas Martin sur France Culture qui a attiré mon attention sur ce sujet :

« Pas un seul gros titre de la presse du jour ne mentionne que le club visé par le tueur d’Orlando était un club homosexuel.

Il est assez surprenant quand on regarde le panorama des Unes de la presse française ce matin de constater à quel point il y a un grand absent… un mot, une expression qui ne figure dans aucun des grands titres… on va faire le test tous ensemble si vous le voulez bien… « Attentat islamiste à Orlando, la terreur et la haine » dans le Figaro… « Tuerie de masse dans une boite de nuit en Floride » dans l’Humanité. « Les Etats-Unis frappés par la pire tuerie de leur histoire » dans les Echos. « Nuit d’horreur en Floride » dans Le Parisien. « Orlando, nouvelle plaie béante » dans Libération.

Voilà… il ne manque pas quelque chose ?

Eh oui… pas un grand titre qui inclut cette information, qui n’est pourtant pas accessoire… cette discothèque, ce club… c’est un club gay. Une information qui ne figure même pas dans les sous-titres du Parisien, ou de l’Huma. Le fait que ce soit la communauté homosexuelle qui ait été visée par cet attentat est donc a priori, une information accessoire, pas essentielle, pas de celle que l’on met dans les gros titres. Et on pourrait presque sourire, si ce drame n’était pas si tragique, au fait que le Figaro a choisi pour sa photo d’illustration une femme qui pleure dans les bras d’un homme.

Cette pratique a un nom, elle est souvent d’ailleurs assez inconsciente… ça s’appelle l’invisibilisation… un peu comme si au lendemain des attaques de Charlie Hebdo, la presse avait évoqué des attentats contre des bureaux… ou après l’Hyper Casher, contre un supermarché. Sans préciser la nature de la cible de l’attaque terroriste…

Parce que, s’il reste à déterminer les motivations exactes du terroriste… il n’y a pas de doute sur la nature de l’endroit qui était visé. Sur la cible de l’attaque. Et le problème avec l’invisibilisation, c’est qu’elle permet de faire « comme si », de minimiser en quelque sorte la portée du geste… C’est ce qui permet, par exemple, à des personnes qui ont pris des positions notoirement hostiles aux personnes homosexuelles, de faire « comme si » et de se fendre de messages de compassion et d’oublier comme par magie la nature de la cible visée… La Manif pour Tous par exemple s’est fendu d’un petit tweet hier, signifiant « sa peine immense pour les victimes et leurs familles »… alors même que son porte-parole, en septembre dernier, parlait dans la presse du « lobby gay » comme du « Daech de la pensée unique ». On mesure aujourd’hui encore plus amèrement la profondeur de cette réflexion… Ou Christine Boutin, récemment condamnée pour avoir parlé de l’homosexualité comme une abomination, d’envoyer sans sourciller « sa compassion pour les victimes »… ces abominables victimes, donc.

C’est encore cette invisibilisation qui préside lorsque, dans les messages de soutien de plusieurs personnalités politiques – de François Hollande à Nicolas Sarkozy, de Bruno Le Maire à Marine Le Pen, de Jean-François Copé à Alain Juppé, ne figure pas une seule mention du fait que c’est bel et bien la communauté homosexuelle qui paye aujourd’hui le tribut de la barbarie terroriste. Et que, quelles que soient les conclusions de l’enquête, il est incontestable que les terroristes cherchent à atteindre des cibles précises, pour leur importance symbolique : la communauté juive, un journal satirique, la jeunesse multiculturelle d’un quartier parisien ou aujourd’hui, la communauté homosexuelle américaine, autant de symboles que leur idéologie meurtrière vomit et qui payent une fois de plus le prix du sang.

Et pour conclure sur cette notion d’invisibilisation… le Pulse, cette discothèque gay et lesbienne d’Orlando, n’est pas qu’une discothèque gay et lesbienne. C’est une discothèque fréquentée majoritairement par des noirs et des latinos. Et ça, pour le coup, tout le monde semble s’en moquer éperdument.

Le motif homophobe semble pourtant se dessiner dans le parcours du tueur […] »

Et je reviens sur l’article de Slate évoqué qui explique :

« La timidité des réactions pour qualifier le massacre homophobe du Pulse, en France comme aux Etats-Unis, démontre que les politiques et certains journalistes sous-estiment plus ou moins inconsciemment la violence structurelle envers la communauté LGBT.

Comment encore en douter?

Au lendemain de l’attentat revendiqué par Daech dans un bar LGBT d’Orlando, en Floride, qui a fait au moins 50 victimes et 53 blessés, le caractère homophobe d’un tel massacre est incontestable. Il est incontestable car viser un espace communautaire et revendiqué comme tel, qui plus est en plein mois des marches des fiertés à travers le monde, ne peut traduire qu’une volonté délibérée de s’en prendre ouvertement à la communauté LGBT pour ce qu’elle est –communauté par ailleurs habituée à être la cible de la violence gayphobe, lesbophobe, biphobe et transphobe dans ses propres espaces de refuge.

Pourtant, depuis dimanche, en France comme aux Etats-Unis, de nombreuses réactions occultent la dimension haineuse et LGBTphobe, de l’attentat comme si l’identité du lieu et des victimes n’était qu’une donnée secondaire… Dans les heures qui ont suivi l’attaque du Pulse, «qui n’est pas n’importe quel club gay» d’Orlando, rappelait par exemple USA Today, le New York Times a, dans un premier temps, omis d’évoquer la nature du club avant de progressivement modifier ses titres. Mais le quotidien américain ne souligne pas franchement le caractère homophobe de la tuerie.

En France, même topo. Sud-Ouest est l’un des rares journaux, très rares journaux à mentionner dans son titre la cible visée et la nature de la haine: un massacre homophobe liée à Daech.»

Il existe cependant des hommes politiques qui ont su dire les choses :

« Compassion et solidarité avec le peuple américain. En frappant la communauté gay, l’attaque effroyable d’Orlando nous atteint tous ».-
Manuel Valls (@manuelvalls) 12 juin 2016

«Toutes mes pensées vont vers #Orlando atteinte par l’abjecte et lâche violence homophobe. Unis contre la terreur et la haine.» –
Najat Belkacem (@najatvb) 12 juin 2016

« Soutien à tous les gays lesbiennes, bi et trans meurtris par une attaque qui vise à remettre en cause leur droit de vivre en paix » #
Lovewins – Anne Hidalgo (@Anne_Hidalgo) 13 juin 2016

Mediapart a également publié un article sur le même sujet : « En France, l’homophobie est soigneusement dissimulée. »

Cette « invisibilisation » révèle deux tabous :

  • Le premier est la violence qui continue à s’exercer sur les homosexuels de manière atroce dans de nombreux pays du monde et de manière plus insidieuse dans notre beau pays.
  • Le second est l’ « homophobie » constante et destructrice de l’Islam et des autres religions monothéistes. Il y a bien cette parole de sagesse récente du pape François : « Qui suis-je pour juger ? » mais elle est bien isolée dans un univers de condamnation et d’intolérance, tant il est vrai que les religions établies, paralysées dans leurs dogmes et leurs normes rejettent violemment tout ce qui est à l’extérieur.

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Vendredi 17 Juin 2016

«Les tisserands : réparer ensemble le tissu déchiré du monde»
Abdennour Bidar

Abdennour Bidar avait été évoqué lors du mot du jour du 14 octobre 2014 : «Une religion tyrannique, dogmatique, littéraliste, formaliste, machiste, conservatrice, régressive – est trop souvent l’islam ordinaire», c’était ce qu’il écrivait dans sa <Lettre ouverte au monde musulman>

C’est dans l’émission AGORA que j’ai entendu Abdennour Bidar parler de son nouveau livre «Les tisserands : réparer ensemble le tissu déchiré du monde»

Et puis il y a cet entretien dans LIBE : <abdennour-bidar-J’en ai marre de parler du voile>

Avec son dernier livre, «les Tisserands», le philosophe Abdennour Bidar met en lumière ceux qui, partout en France, travaillent à la recomposition des liens d’une société atomisée. […].

Depuis qu’il a écrit sa Lettre ouverte au monde musulman, en octobre 2014, Bidar est devenu le philosophe d’une société qui se déchire autour de questions sociétales ou religieuses, ethniques ou philosophiques et qui parfois se concentre caricaturalement sur un mot, un objet agité périodiquement : le voile. Il voudrait ne plus entendre parler de ce morceau de tissu, et tente de passer à autre chose : les Tisserands. Titre de son dernier ouvrage qui paraît, logiquement, aux éditions Les liens qui libèrent. «Tisserand», le terme désigne ces citoyens qui agissent un peu partout en France pour reconstruire des relations dans une société abîmée par une crise qui n’en finit pas. A l’expression de «Cultural Creatives» (1), groupe social inventé par le sociologue américain Paul Ray et la psychologue Sherry Anderson, Abdennour Bidar préfère l’image de ces artisans qui représenteraient en France 17 % de la population.

«Qu’est-ce qui peut relier sans aliéner ? C’est précisément la vie reliée qui passe parce que j’appelle le «Triple Lien» : à soi, aux autres et à la nature. Le lien à l’autre peut se cultiver dans la totalité de nos engagements sociaux, que ce soit au sein d’associations comme Primavera que je vais voir à Uzès, que ce soit à l’école comme professeur, parents d’élève, ou élève, que ce soit au travail ou dans l’espace culturel. J’ai voulu mettre l’accent sur ceux qui retricotent ce lien social et culturel à des toutes petites échelles, avec des buts très modestes. Faire que la communauté turque ou maghrébine discute à nouveau avec les bourgeois du centre-ville. Ces gens existent partout en France : vous en tant que journalistes, le commerçant, le professeur. Tous ces gens qui s’engagent socialement à partir d’une certaine éthique du partage.»

Vous critiquez la société individualiste et pointez un «super égoïsme» ambiant. Est-ce vraiment le problème quand on constate que les sociétés arabo-musulmanes souffrent justement du peu de place accordée à la liberté individuelle ?

«C’est juste. D’un côté, il y a l’individualisme de nos sociétés et de l’autre, l’enfermement dans une idéologie religieuse. Il reste à faire le trajet vers l’émancipation de l’individu et l’affirmation de la liberté de conscience qui a comme traduction politique la démocratie ou le règne d’un pluralisme politique. Cela dit, j’ai l’impression de me retrouver entre deux extrêmes avec d’un côté des individus hyperatomisés qui doivent réinventer ce que l’on appelle du vivre ensemble, et de l’autre côté, quelque chose de commun très fort, mais qui a pour prix l’aliénation des individus. Yadh Ben Achour (2) parle de «l’orthodoxie de masse». La grande équation contemporaine est : «Comment être libre ensemble». Les liens que nous tissons entre nous doivent précisément alimenter notre liberté. C’est l’obstacle devant lequel nous sommes.»[…]

Vous êtes très sévère envers les politiques. Tous les politiques ont-ils failli ?

«Je cherche un projet de société qui porte les aspirations des peuples et je n’en vois pas. Regardez Nuit debout, il y a de l’envie et aucune proposition politique capable de représenter un horizon d’espérance, de donner un sens à la vie collective, qui exalte l’individu. Cet échec n’est pas dû à la médiocrité des hommes ou des femmes politiques, il est lié à une époque qui se trouve au bout de son histoire. On a besoin de se réalimenter.»

C’est ce que proposent les tisserands. Une vie moins atomisée, une société qui prenne conscience de l’importance des interactions et qui retrouve du sens à partir de la reconstruction des liens. Une société plus équitable, plus solidaire. Il y a dans Nuit debout cette chaleur humaine. Cela a peut-être un côté «primitif», mais c’est le signe d’une énorme frustration, de la recherche d’espace de discussion qui n’existe pas. La langue des tisserands que j’appelle du «Triple Lien» peut parler à tout le monde, tout en laissant chacun libre de la parler comme il l’entend.»

Peut-on tisser des liens avec tout le monde ?

«Je passe mon temps à batailler avec l’islam fondamentaliste. Je ne vais pas tisser des liens avec cet islam-là. Mais il faut par ailleurs tisser assez de liens qui nous mettent à l’abri de cette gangrène. Nous devons construire une nouvelle culture de la restauration face à la déchirure du monde qui se manifeste par des fractures sociales ou des guerres culturelles.»

Que pensez-vous des propos de Michel Onfray sur l’inexistence d’un Spinoza musulman ?

«Cela veut dire qu’il ne lit pas, c’est dommage. Onfray devrait arrêter de croire qu’il peut avoir un magistère intellectuel sur tout et n’importe quoi. Je veux bien qu’il soit la grande conscience de notre temps mais le chapeau est peut-être un peu large.

Je peux lui dresser une liste de penseurs musulmans, il pourrait les lire, il serait dès lors un peu mieux informé sur cette question. Nous, les penseurs musulmans libres, nous sommes ostracisés de tous côtés. Ce qui me donne la force de continuer, c’est que je vois beaucoup de musulmanes et de musulmans me dire : «Vous dites tout haut ce que nous pensons tout bas. Continuez.»

(1) Les Créatifs culturels en France, éditions Yves Michel, 2006. Ce livre reprend une étude analysant cette famille socioculturelle.

(2) Juriste tunisien, opposant à Ben Ali, il a présidé la Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique, mise en place après la «révolution du jasmin».

Il y a aussi cet article des Inrocks : <Abdennour Bidar : « Les propositions politiques et religieuses demandent à être complètement réinventées »>

Dans votre livre, vous écrivez que les « traditions religieuses (sont) de moins en moins adaptées au temps présent ». Pourquoi ?

«Abdennour Bidar – Qui dit religion dit système de croyances, c’est-à-dire quelque chose qui a historiquement imposé aux individus un ensemble de dogmes, de rites et une morale. C’est la première caractéristique pérenne et universelle des religions. La seconde est le caractère souvent clos de ces systèmes. Les religions ont une très forte puissance d’inclusion entre les membres de la communauté et une puissance d’exclusion des autres.

Ce sont ces deux aspects qui me semblent aujourd’hui absolument incompatibles avec les conditions de nos sociétés, de nos cultures et de nos mentalités. La civilisation contemporaine est fondée sur un très fort principe de liberté individuelle. Ainsi, l’individu est très réticent vis-à-vis de tout ce qu’il perçoit comme une vexation de sa liberté. Et ça ne s’applique pas seulement au domaine religieux. Dans nos sociétés, il y a une réelle crise de l’autorité. On a de plus en plus de mal à obéir à quelque chose d’imposé.

Ce qui se cherche aujourd’hui c’est la possibilité d’être libre ensemble. On ne prononce pas la fin du religieux mais on se demande si ça va suffire pour faire société, civilisation et sens ensemble. Car avant, chaque civilisation avait son périmètre et son espace vital. Aujourd’hui, c’est différent. Le monde est complètement connecté. On vit au quotidien avec des gens qui n’ont ni la même origine, ni la même religion, ni la même identité, ou les mêmes convictions que nous. Les frontières que trace la religion posent de plus en plus de difficultés par rapport à ces projets de vivre ensemble.

Si une personne assouvit son besoin de sens par une religion qui lui fait considérer que son système de croyance est meilleur que celui de l’autre, cela va imposer un plafond de verre à sa relation avec autrui. On se retrouve du coup cantonné à échanger de façon superficielle et extérieure.»

Mais est-ce que le collectif ne se construit pas par définition en réaction à quelque chose ? Toute mobilisation, même celle des « tisserands », n’est-elle pas condamnée à exclure ?

«La vertu de la proposition tisserande est de donner une définition très large à la notion de lien. Le problème c’est que nous sommes les fils des modernes, les fils de sociétés qui nous ont atomisés, individualisés et écartés les uns des autres. On a donc une très forte aspiration à la liberté. De plus, on a tellement vu et subi de mésaventures de  »l’être ensemble » qu’on est devenu incrédule face à la réussite d’un collectif qui ne nous fait pas entrer dans un système d’endoctrinement. En réalité, il y a une multitude de façons d’être  »tisserand ».

Pour créer un lien, il faut être deux. Si j’ai affaire à quelqu’un dont la croyance religieuse m’exclut et me dévalorise, évidemment ça ne va pas. Le lien entre nous sera alors abstrait puisqu’il n’est pas possible de s’entendre avec une personne qui ne vous reconnaît pas un droit égal à développer votre propre vision du monde. Mais si je rencontre une personne croyante mais non prosélyte, alors le partage devient possible.

La vie  »tisserande » repose sur de bonnes volontés et la tolérance. Les tisserands sont des gens qui se disent :  »Tu nourris ta vie comme tu l’entends, moi également, mais on se retrouve dans cette conviction qu’il faut développer un lien de qualité avec autrui ». Les tisserands renoncent au préjugé selon lequel on détient la vérité. C’est une sorte d’humanisme.» […]

Vous affirmez dans les Tisserands’ votre refus de la figure du maître et du directeur de conscience. Mais comment la jeunesse peut se former si elle n’est pas guidée ?

«L’école. Elle a été inventée paradoxalement à la place des maîtres. Son rôle est de mettre l’individu en situation d’être libre et autonome. L’école doit apprendre à l’individu à cultiver le lien à soi, ce que fait la philosophie par exemple, et à se questionner. Elle doit aussi lui apprendre à cultiver le lien à l’autre. En faisant ça, elle propose une pédagogie de la liberté. Grâce à cet apprentissage, on accède au fameux  »libre-ensemble » dans des espaces sociaux dans lesquels on peut discuter de questionnements existentiels et fondamentaux. C’est exactement ce que fait Nuit debout. Les assemblées comme Nuit debout sont le remède pour s’extirper de l’alternative fermée :  »soit j’ai des maitres soit je me retrouve seul ».

Il faut promouvoir et encourager tous les nouveaux espaces où l’on va se rasseoir pour discuter ensemble sur la meilleure façon de redonner du sens à nos vies. Les maîtres sont inutiles car on est dans un siècle d’irrémédiable égalité. Du moins je l’espère. On se dirige vers des sociétés où il y aura de moins en moins de relations hiérarchiques entre les hommes.»

Créer des liens à soi, aux autres et à la nature pour réparer ensemble le tissu déchiré du monde, quelle belle image !

Ce livre qui a pour ambition de relier les relieurs, me semble poursuivre un objectif nécessaire à notre temps.

<724>

Jeudi 16 Juin 2016

Jeudi 16 Juin 2016
« J’ai le seum »
David Kuhn & Violette Duplessier
Nouvelle expression de la jeunesse
Un mot du jour un peu plus léger.
David Kuhn, journaliste de 42 ans s’est associé à Violette Duplessier, collégienne francilienne de 16 ans pour écrire un livre pour les vieux comme nous afin que nous puissions comprendre la nouvelle langue des ados.
<Ce livre a pour titre : J’ai le seum> et pour sous-titre : «Le guide indispensable pour les parents qui souhaitent communiquer avec leurs ados et vice-versa. Il est paru le 2 juin 2016 et coute moins de 10 euros.
Avant de l’acheter vous pouvez aller sur ce site pour en comprendre un peu plus : http://que-signifie.org/langage-des-jeunes/que-signifie-avoir-le-seum/
«Avoir le seum est une expression que les jeunes emploient pour exprimer leurs frustrations, leurs rancœurs vis à vis d’un événement. Avoir le seum signifie être dégoûté, frustré. Il y a quelques années encore, on aurait entendu « j’ai les boules » ou bien « je suis dégoûté » pour manifester la même sensation. Cette dernière version pouvait être complétée par un suffixe rajoutant à l’emphase linguistique et donnant « je suis dégoûté de la vie ».
De la même façon, « avoir le seum » peut aussi être rendu plus intense par l’ajout du mot « trop » largement employé par les jeunes, voire les très jeunes, à la place du mot « très ». Vous savez, quand vos enfants vous disent d’un plat délicieux « c’est trop bon » au lieu de « c’est très bon ». »
Plusieurs sources s’accordent pour indiquer que l’origine la plus probable du mot seum serait un dérivé du mot arabe « sèmm » qui signifie « venin ».
Si vous voulez encore aller un peu plus loin avant d’acheter le livre, vous avez cet article sur le site de <Libération>
Cela donne le langage suivant : « Alors les yeuves, on se croyait pépouze ? Oui vous, les croulants (au moins quadra), on pensait chiller OKLM pendant que d’autres taffent pour le bac ? Sérieux ? Le seum, grave.»
L’article de Libé poursuit : 
Parce qu’il n’y a pas de raison qu’il n’y ait que les ados qui révisent en plein mois de juin, il en est deux qui ont décidé de remettre les parents au travail. Violette Duplessier, collégienne francilienne de 16 ans, et David Kuhn, journaliste, auteur de 42 ans («autant dire, un pied dans la tombe», plaisante-t-il) publient ce jeudi un guide (1) à l’usage des adultes qui souhaiteraient (enfin) comprendre leur progéniture. Au programme ? Une leçon de langage des 12-16 ans, et quelques clés pour se repérer au royaume du sébum.
«Ce n’est surtout pas un dictionnaire», précise David Kuhn, pour qui «on est plus proche du guide touristique sans prétention». Destination : l’adolescence. «Pour y avoir séjourné au moins une fois, n’importe quel adulte sait à quel point ce pays est un « Mordor existentiel », écrivent les auteurs en guise de prologue. C’est loin, c’est cher, pas forcément beau, les conditions d’hygiène y sont douteuses et l’autochtone est assez peu avenant, quand il n’est pas carrément hostile.»
[…] La dernière tentative marquante d’abaisser le pont-levis entre ces deux mondes remonte à 2014, lorsque parut le Dictionnaire des ados français, de Stéphane Ribeiro (lire Libération du 31 octobre de cette année-là). A ceux qui étaient trop saucés de se prendre pour de bons élèves parce que maîtrisant le swag, vous êtes trop des boloss. «C’est un langage évolutif, qui change rapidement», avertit David Kuhn. D’où les pages blanches à la fin du livre, pour compléter, personnaliser, ou procéder à une interro en règle. D’ici là, un cours de français stylé s’impose. A vos stylos, on ramasse les copies dans deux heures. Et silence dans les rangs. »
L’article donne quelques clés :
Règle 1 : abréger
Le Nokia 3310 a fait son temps, les smartphones et leurs correcteurs d’orthographe sont partout, et pourtant, l’abréviation continue, semble-t-il, de régner en maître dans les échanges virtuels : «TKT» («t’inquiète»), «SLT» («salut»), mais aussi GlaN («j’ai la haine») ou encore OKLM («au calme», sigle popularisé par Booba dans un single en 2014)… Mais pourquoi tant de flemme ?! La réponse est dans la question, bande d’insolents. «La flemme», souffle Violette Duplessier en levant les yeux au ciel. C’est cette même pulsion de glande qui poussera à lâcher un énigmatique «balec», plutôt que de s’échiner à écrire qu’on s’en frappe les parties ; à amputer «vas-y» de son «v» initial («azy»), ou encore à faire d’«askip» («à ce qu’il paraît») une poétique anaphore. C’est aussi cette délicieuse paresse qui leur fait parfois dire qu’un emoji vaut mieux qu’un long discours. «Moi, au moins, si un parent braque mon Facebook, il comprendra rien», dixit Violette Duplessier. «J’avoue !» («Je suis d’accord avec toi»).
Cas pratique :
«Azy, askip la prof de français est pas là. TKT on va être OKLM.» («Il semblerait que la professeure de français soit absente. Nous allons pouvoir passer du bon temps.»)
Règle 2 : rester flou
«C’est un langage volontairement flou, qui louvoie. Un peu comme le jeune, cette anguille», blague David Kuhn. Il n’empêche qu’à bien regarder certains mots présents dans le livre, on ne peut effectivement s’empêcher de se sentir un brin lost in translation : ainsi, si par malheur vous vous épanchez un peu trop sur les platitudes pénibles qui meublent évidemment votre vie de vieux, ne vous étonnez pas de vous voir stoppé(e) d’un «staive» («c’est ta vie»), ou pire, d’un «osef» («on s’en fout»). Plus étonnant encore, les adjectifs à double sens : «dar» peut tour à tour signifier «bien» ou son contraire.
Cas pratique :
«Gava, être en mode «soum soum» chez les ados, ça déchire.» («Mon gars, cette immersion en sous-marin dans l’adolescence est fort plaisante.»)
Règle 3 : tacler
«Faites pas crari vous avez tout compris au bouquin» ou sa variante «Crari, vous avez tout compris au bouquin», aurait pu nous lancer n’importe quel spécimen de 15 ans. Comprendre : «Ne prétendez pas avoir tout assimilé, nous ne sommes pas dupes.» Inutile d’essayer de leur «mettre des disquettes» (de les arnaquer, d’abuser de leur confiance) à ces fins limiers, sous peine de passer pour une bouffonne, ou pire : un Kevin. Soit «un individu d’une débilité profonde». L’héritier du mythique et peu enviable Régis des Nuls, en somme.
Comprendre les ados, on l’avait pressenti, «c’est ghetto» (ça n’est pas simple), limite on se sent «gâtée». Mais pas comme à Noël quand Mamie tricotait des jolis pulls, plutôt comme une vieille tomate flétrie sur un étal, en fin de marché. «Hassoul» (mot arabe pour «bref»), on aura essayé. Précision importante en matière de survie : «ne vous faites pas de gifs» (de films), le «tête-à-tête» n’a rien de romantique, c’est une exhortation à la bagarre. Ayant renoncé à toute dignité, on se sent désormais «trop rincée». Traduction ? «Nulle, pourrie, qui ne sert à rien.» Merci Violette.
Cas pratique :
«Crari, tu vas me mettre une disquette ? Viens, on part en tête-à-tête.» («N’imagine pas pouvoir me berner, allons croiser le fer dans une ruelle.»)
Règle 4 : être stylé
Avant la rencontre avec le doctissime spécimen adolescent auteure de cette bible, une collègue chébran a glissé dans notre besace cette interrogation existentielle : peut-on encore dire «chanmé» ? «Non merci», a tranché l’intéressée, intraitable. Quid du «swag» ? «Les gens qui disent swag, je les dénigre, je les bannis, c’est pas mes amis», répond Violette Duplessier (l’adolescence frôle parfois la dictature). Trois heures de colle pour quiconque oserait nous traiter de «has been». Avoir de l’allure de nos jours se dit donc être «frais», «stylé». Les plus séduisant(e)s sont qualifiés de «peufra», verlan de «frappe», employé dans le langage militaire pour évoquer l’envoi de bombes. Vous l’avez ?
Les mecs craquants et un brin mauvais garçons (oui, on est restés québlo dans Hélène et les garçons) sont, pour leur part, des «bandidos», allusion, semble-t-il, au gang de bikers texans. Ce qu’on découvre là, c’est du «fat» (ça envoie du lourd). Alors pour fêter ça, «on s’enjaille» ? Selon le Robert, qui vient d’intégrer ce verbe venu de Côte-d’Ivoire et dérivé du enjoy anglais («Il a trahi en passant dans le dico, de l’autre côté», s’amuse David Kuhn), il s’agit là de «s’amuser, faire la fête». Variante : «On va se casser le crâne.» «Mais rien à voir avec l’alcool», jure Violette Duplessier.
Cas pratique :
«Téma le bandido trop frais de 3e C, il envoie du fat.» («Observe le bellâtre scolarisé en troisième C, il est absolument charmant.»)
Je ne sais pas ce que donnerai la Loi travail dans ce langage…

Mercredi 15 Juin 2016

Mercredi 15 Juin 2016
«la réforme du droit du travail voulue et imposée par le gouvernement Valls est le minimum de ce qu’il faut faire»
Jean-Claude Juncker
Pour ce troisième éclairage sur la Loi travail je suis allé chercher mes sources dans le FIGARO, derrière ces liens :
Et qu’apprenons-nous grâce à la journaliste Coralie Delaume ?
Juncker […] a trouvé judicieux, dans un récent entretien au journal Le Monde de formuler ces quelques regrets: «à voir les réactions que suscite la «loi travail», je n’ose pas m’imaginer quelle aurait été la réaction de la rue, à Paris ou à Marseille, si votre pays avait dû appliquer des réformes comme celles qui ont été imposées aux Grecs». Ah, ces Français rétifs! Comme il est dommage de ne pouvoir vitrifier leur économie avec cette même brutalité joyeuse dont on a usé contre l’économie grecque!
Ceci dit, rien n’est jamais perdu pour qui sait s’armer de patience. Durant l’été 2015, au cœur de la «crise grecque», le ministre hellène Yanis Varoufakis avait donné quelques clés pour comprendre la dureté des créanciers vis-à-vis de son pays. Selon lui, la véritable cible des «Européens» (et de l’Allemagne, plus encore que de l’Europe institutionnelle) était en fait l’Hexagone. «La Grèce est un laboratoire de l’austérité, où le mémorandum est expérimenté avant d’être exporté. La crainte du Grexit vise à faire tomber les résistances françaises, ni plus ni moins», avait-il osé. Pour lui, les cibles terminales étaient l’État-providence et le droit du travail français.
Or pour Jean-Claude Juncker, il se trouve que «la réforme du droit du travail voulue et imposée par le gouvernement Valls est le minimum de ce qu’il faut faire». Le minimum seulement. Et, avec un peu de chance, de constance et d’audace, une simple étape vers ce rêve éveillé que constitue l’idéal grec! […]
«La loi El Khomri c’est la faute à l’Europe», affirme sur son blog Jean-Luc Mélenchon.
Pour autant, Mélenchon n’exagérait-il pas en écrivant cela? De son côté, l’économiste Frédéric Farah ne caricaturait-il pas en expliquant à son tour: «comprenons-bien que la loi El Khomri a l’euro pour père, et pour mère la stratégie de Lisbonne de mars 2000»? Ne cédait-il pas à la facilité de «faire de l’Europe un bouc émissaire», selon l’expression consacrée?
Hélas, ni l’un ni l’autre n’affabulait ni ne ‘’bouc-émissairisait ». Cette «Loi travail», nous la devons effectivement, pour une bonne part, à notre appartenance communautaire. Pour s’en apercevoir, encore faut-il quitter un instant le terrain des grands principes sur lesquels s’affrontent généralement «européistes» et «eurosceptiques». Il faut ajuster son masque, chausser ses palmes et consentir à plonger dans les eaux froides de la technique. On découvre alors le pot-aux-roses: l’Europe, c’est l’apnée.
Il ne faut pas craindre de l’affirmer (d’autant moins qu’on ne risque guère d’être compris): la «Loi travail» nous vient des GOPE. Oui, des GOPE.
Les GOPE, ce sont les «Grandes Orientations de Politique Économique». Plus précisément, ce sont des documents préparés par la direction générale des affaires économiques de la Commission européenne. Conformément à l’article 121 du Traité sur le Fonctionnement de l’Union européenne (TFUE), ces documents sont ensuite transmis au conseil Ecofin (c’est à dire à la réunion des ministres européens de l’économie et des finances), puis au Conseil européen (les chefs d’État et de gouvernement). Après validation, les GOPE deviennent des recommandations du Conseil aux pays de l’Union et font l’objet d’un suivi. Toujours selon l’article 121, «le Conseil, sur la base de rapports présentés par la Commission, surveille l’évolution économique dans chacun des États membres». Cette «surveillance multilatérale» est rendue possible grâce aux informations généreusement fournies par les États à la Commission. Bref, un joli petit traité de servitude volontaire que le Traité sur le Fonctionnement de l’UE.
Au départ toutefois, les GOPE n’étaient que des textes vagues et peu engageants. Pour les rendre plus contraignants et dans l’espoir de donner enfin son plein potentiel à l’idée délicieuse de «surveillance multilatérale», la Commission de Bruxelles s’est chargée d’en accroître la portée au sein d’un document important publié en 1998, à la veille de la mise en place de l’euro.
Ce document intitulé Croissance et emploi dans le cadre de stabilité de l’Union économique et monétaire s’intéresse au tout premier chef – comme son nom l’indique – à la question du marché du travail et à l’emploi. Il confère un rôle central aux GOPE et indique de manière claire ce qu’elles doivent contenir, en égrenant l’une derrière l’autre ces formules bien connues au doux parfum de schlague: «stabilité des prix», «assainissement des finances publiques», «modération des salaires nominaux», «renforcement des incitations à la discipline salariale». Bref, toute la panoplie.
Depuis qu’elles existent, les GOPE ont toujours contenu des injonctions à réformer le marché du travail. Si l’on examine celles pour 2012 par exemple – parfaitement au hasard: il s’agit juste de l’année de l’élection de François Hollande – on voit que le Conseil recommande à la France de «revoir la législation, notamment la procédure administrative de licenciement». Ou de «veiller à ce que l’évolution du salaire minimum favorise l’emploi, notamment des jeunes, et la compétitivité», ce qui signifie, traduit du Volapük de Bruxelles en Français des Deux-Sèvres ou de Haute-Garonne, qu’il ne faut pas augmenter le SMIC. On notera au passage et juste pour rire qu’il est demandé la même année de «supprimer les restrictions injustifiées sur les professions (vétérinaires, taxis, notaires…) et secteurs réglementés»: bienvenue à toi, ô «loi Macron».
Tout cela n’étant pas encore suffisamment abstrus, il a fallu qu’on en rajoute. En mars 2000, on a donc mis en place la «stratégie de Lisbonne», dont l’objet était de faire advenir en Europe [roulements de tambours]: «l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale» [Fermez le ban].
La stratégie de Lisbonne – devenue depuis «stratégie Europe 2020» – se veut globale. Elle est surtout labyrinthique. Elle prétend faire superviser par les instances européennes tous les domaines de la vie de tous les pays. Et embrasser dans un même geste les questions liées aux marchés financiers, celles liées à l’éducation, les affaires de finances publiques, celles de protection sociale, de création de PME, d’emploi bien sûr, de veau-vache-cochon-couvée. On en passe, et pas des meilleures.
Plus on simule la scientificité, plus ça fait chic et plus on est crédible. Avec la stratégie de Lisbonne, on s’est donc doté d’outils nouveaux et hautement techniques. Pour suivre la question de l’emploi, on a ainsi adjoint aux GOPE les Lignes directrices pour l’emploi (LDE). Les deux ensemble, GOPE et LDE, sont regroupées dans les LDI (lignes directrices intégrées), dont le site de la Commission européenne nous dit ceci: «les lignes directrices intégrées déterminent le champ d’action des politiques des États membres et la direction à suivre dans la coordination de celles-ci. Elles servent de base aux recommandations par pays».
Aux recommandations par pays? Tiens donc. Et que recommande-t-on à la France, pour l’année 2016? […] Pour résumer, il est d’abord déploré que «la décélération récente des salaires réels reste insuffisante», que «la France affiche toujours des coûts salariaux parmi les plus élevés de la zone euro, principalement en raison «du niveau élevé des cotisations sociales patronales», ou que «les augmentations du SMIC induisent une compression des salaires vers le haut».
A titre de solution, il a ensuite proposé de «maintenir les réductions du coût du travail découlant du CICE», d’œuvrer à limiter davantage «les rigidités du marché du travail» (ce qui signifie qu’il faut faciliter le licenciement), de «faciliter, au niveau des entreprises, les dérogations aux dispositions juridiques générales, notamment en ce qui concerne l’organisation du temps de travail». Dans cette dernière formule, on reconnaît immédiatement l’inspiration des nombreuses dispositions prévues dans la loi El Khomri pour accroître le temps de travail des salariés, tout en rémunérant moins bien, dans certaines conditions, les heures supplémentaires. ( http://lentreprise.lexpress.fr/rh-management/droit-travail/13-mesures-cles-de-la-loi-travail_1791715.html ).
[…] La loi El Khomri est le résultat de tout cela, exactement comme le Jobs Act italien de 2015, et comme toutes les réformes du même acabit adoptées ces dernières années en Europe du Sud.
En tout état de cause, le gouvernement français a bien travaillé. Le commissaire Valdis Dombrovskis l’en a chaudement félicité lors d’une visite à Paris fin mars. Comme rapporté par le site spécialisé sur les questions européennes EurActiv, le vice-président de la Commission «à l’euro et au dialogue social» (sic) a salué la loi El Khomri comme une heureuse initiative «destinée à répondre aux rigidités du marché du travail, et qui devrait relancer l’emploi».
Je rappelle que ce texte se trouve sur le site du FIGARO que je pensais être un journal libéral.
Le ton et l’esprit sont très polémiques, mais nous apprenons quand même un certain nombre d’informations étonnantes.
Rappelons-nous que la France ne respecte toujours pas les critères qu’elle a promis, plusieurs fois, de respecter dans un délai sur lequel elle s’était engagée et n’a pas tenu.
En toute normalité, elle devrait être sanctionnée, c’est à dire soumis à des amendes d’un montant de plusieurs milliards.
Mettre en œuvre la Loi qui respecte les injonctions européennes est probablement une condition sine qua non pour pouvoir espérer continuer à bénéficier de la mansuétude de la Commission.
Je crois qu’il est intéressant de lire ce point de vue.
Cela étant, toutes ces règles qui nous sont imposées ont bien été acceptées par nos représentants légitimes auprès de l’Union européenne.
L’Europe n’est pas une Autre, nous en sommes responsables.
La mondialisation que nous avons accepté et dont nous profitons présente des effets collatéraux : notamment de remettre en cause des droits sociaux et l’Etat providence.
Olivier Ferrand, le fondateur de Terra Nova avait eu cette analyse pertinente que je cite de mémoire : Quand on observe l’Union européenne et qu’on se demande quelle est sa spécificité dans le Monde ? On ne trouve pas le Libéralisme ou le Capitalisme qui se trouve dans bien d’autres pays du Monde. Non, ce qui distingue l’Union Européenne, c’est L’Etat social que personne n’a amené aussi loin. Mais cette spécificité n’a pas été confiée à l’Union !
François Mitterrand avait promis : «L’Europe sera sociale ou ne sera pas !».
Ces différents éclairages sur la Loi Travail, n’ont pas pour vocation de prétendre qu’il ne faut pas réformer le droit du travail en France, qu’il ne faut pas le simplifier, le rendre plus souple et permettre qu’il existe plus de marges de manœuvre au niveau de l’entreprise.
Mais simplement de montrer qu’il faut sortir de la technique des technocrates pour entrer dans le sens et la vision de vrais réformateurs. Le réformateur explique où on va.
Mais ce problème n’est pas limité à la France, la social-démocratie est partout en crise en Europe, en Grèce le PASOK a disparu, en Autriche il a été éliminé du second tour de la présidentielle comme la droite conservatrice d’ailleurs, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre les forces sociaux-démocrates sont dans un déclin continuel. Les droites de gouvernement, mis à part en Allemagne, ne vont guère mieux. Les forces politiques qui sont en expansion sont les mouvements nationalistes et le plus souvent xénophobes. Tant il est vrai que si les élites ne sont plus capables de donner un contenu à l’imaginaire collectif, c’est la théorie du bouc émissaire qui reprend le dessus.

Mardi 14 Juin 2016

Mardi 14 Juin 2016
«En haut on parle technique et en bas on ressent le changement du monde et on ressent l’absence de perspective à l’égard de ce changement.»
Marcel Gauchet dans les matins de France Culture du 30/05/2016
Pour continuer à entendre des gens raisonnables parler de la loi travail, Marcel Gauchet était l’invité de l’émission <les matins de France Culture>
Dans cette émission, on a fait écouter à  Marcel Gauchet un extrait de l’émission où Alain Touraine exprimait sa colère et dont nous avons parlé hier.
Marcel Gauchet disait sa convergence de vue avec cette analyse et expliquait combien en France la valeur travail qui s’était reconstituée dans le monde industriel était importante en France et combien la désindustrialisation est vécue comme un cauchemar par beaucoup.
Et il dit :
« La technocratie est totalement décalée par rapport à ces enjeux, pour la technocratie, il s’agit de problèmes techniques, mais l’enjeu n’est jamais mesuré.
Et c’est ce qui fait la récurrence de ces conflits. On ne parle pas de la même chose en haut et en bas !
En haut on parle technique et en bas on ressent le changement du monde, et on ressent l’absence de perspective à l’égard de ce changement, on ne nous promet rien, il n’y a aucune perspective d’ensemble qui se dégage des mesures qui sont prises.
Ce sont des ajustements qui ne paraissent avoir aucune prise sur la réalité du mouvement social en cours.
La France a en effet une attitude singulière par rapport aux autres pays, qui tient à des racines particulièrement fortes et qui tient aussi à un divorce entre l’élite gouvernante et la population [..] qui a la perception d’une mondialisation aux effets particulièrement destructeurs»
Et surtout il montre l’aspect simplement défensif : on dit Non et on ne sait plus à quoi dire Oui !
«Ce qui est très frappant dans ces mouvements c’est leur caractère défensif. Et je dirais défaitiste. On ne part pas sur la base d’un projet contre-projet qu’il s’agirait de débattre
Mais sur la base d’un empêchement d’agir de la part des gouvernants.
C’est un mot d’ordre de résistance, d’une résistance à un changement où on se résigne finalement puisqu’on n’a pas de contre-projet à mettre en face.
On est dans une société qui est arc bouté dans une identité qu’elle ne veut pas perdre car elle a la conviction que ça ne peut être que pire.
Et c’est cela qui est le plus désespérant dans ces mouvements, car le sentiment est que le mouvement va dans l’aggravation de ce qui existe déjà.
On n’est plus dans la lutte sociale qui était la lutte pour un avenir meilleur, on est dans la résistance dans un avenir qui ne peut être que pire que le présent que nous vivons.
Pendant longtemps on avait face à face un parti de l’ordre qui s’efforçait de céder le moins possible aux revendications sociales en maintenant l’ordre social et un parti de la révolution qui voulait remettre en cause l’ordre établi. C’était des conflits collectifs.
Nous sommes entrés dans un marché individuel des intérêts où tout le monde est fondé à défendre « son bout de gras » comme on dit populairement et où à l’arrivée il s’agit d’opérer une sorte de compromis entre les intérêts des uns et des autres. C’est un scénario totalement différent.»
Il parle ensuite du vide intersidéral des partis politiques français et des immenses carences de l’Europe qui n’a plus aucune vision stratégique de la place et du rôle que l’Europe doit jouer dans le monde d’aujourd’hui et de demain :
«Il serait temps de se réveiller, de voir le monde tel qu’il est et de se mettre d’accord sur ce que nous devons y entreprendre.
Toutes les discussions qui se basent sur les acquis sont dépassées par la situation et nécessitent que les choses soient reprises à la racine.
Un pouvoir politique doit avoir un projet pour la société.
La grande question est de choisir si on laisse la société se débrouiller toute seule ou s’il faut encore faire de la politique pour faire avancer la société.
L’autre question est d’essayer de comprendre pourquoi la France est si réticente à se réformer, c’est que probablement la réforme manque de sens.
Au centre de la réflexion politique doit être débattue la question de savoir quelles sont les conditions qu’il faut réaliser pour que des réformes nécessaires et utiles peuvent être acceptées par le corps social.»
Quand on a l’ambition d’être un réformateur, il faut avoir un projet, savoir l’expliquer, convaincre qu’il est réaliste puis faire les réformes qui sont en cohérence avec ce projet.
<En Juin 2011, François Hollande n’était pas encore président et il a écrit dans une tribune :> «S’il n’y a pas au départ des engagements qui permettent de comprendre quel va être le sens de l’action, le rythme des réalisations et la façon dont les urgences vont être hiérarchisées, elle (la gauche) sera emportée par l’ampleur des problèmes. À l’inverse, la clarté, la vérité et la responsabilité seront les gages de notre réussite».
Cela rappelle la définition d’un projet.
Mais a t’il su suivre ses bons conseils ?

Lundi 13 Juin 2016

Lundi 13 Juin 2016
«Je suis énervé, je suis irrité, parce que je trouve qu’il y a une absence de conscience dans ce pays de ce qui est en jeu.»
Alain Touraine, lors de l’émission de France Culture « Dimanche et après du 29/05/2016 »
La loi travail dit Loi El Khomri a créé une tension énorme en France, elle oppose notamment les syndicats avec dans le camp des défenseurs de la loi, seconde mouture, la CFDT et dans le camp des opposants la CGT et FO.
Du point de vue étranger, personne ne comprend la crispation française devant une Loi qui leur semble très peu libérale au goût des standards internationaux. Elle accrédite l’idée que la France est irréformable.
Pour ma part, elle me plonge dans un océan de perplexité.
Dans un premier temps j’ai cru comprendre que Robert Badinter aidé du spécialiste du droit du travail Antoine Lyon-Caen a convaincu tout le monde que le code du travail devait être simplifié.
Le résultat qui est la loi de la ministre El Khomri est un pavé de plus de 500 pages assez illisibles. C’est une curieuse manière de simplifier !
Grosso modo, et c’est ce qui plait à la CFDT, cette loi s’efforce de séparer les droits des salariés de l’entreprise dont ils sont  temporairement salarié (étant donné la disparition de l’emploi à vie dans la même entreprise). Cette évolution s’appelle le C.P.A.. Le Compte Personnel d’Activité permettra à chacun, grâce à un point d’entrée unique sur internet, d’accéder facilement à ses droits et de les mobiliser de façon autonome.
Pour le reste, l’essentiel est de donner de la souplesse et de la flexibilité en permettant de réaliser des négociations et des compromis au niveau des entreprises par des accords entre des syndicats et le patron de l’entreprise, compromis qui peuvent sur certains points être plus défavorables aux salariés que les conditions standards prévus au niveau de la Loi ou de la Branche, tout en respectant cependant des minimums imposés quand même par la Loi.
Les optimistes disent que les salariés et leurs représentants ne sont pas stupides, ils ne sont pas obligés de négocier et que s’ils négocient ils pourront céder sur certains points mais pour mieux obtenir d’autres avantages.
Les pessimistes considèrent que la négociation au niveau de l’entreprise se passe dans un rapport de force très défavorable aux salariés et que cela entraînera un dumping social entre entreprises.
Troisième point, il s’agit de faciliter et de simplifier les licenciements.
Les optimistes disant que si les employeurs savent qu’ils peuvent facilement mettre fin à un CDI, à moindre frais, ils embaucheront d’autant plus facilement des salariés dès que leur activité le leur permet.
Les pessimistes trouvant simplement que faciliter le licenciement, conduira mécaniquement à plus de licenciements et donc plus de chômage.
Pour essayer d’éclairer ce débat je ne donnerai pas la parole à des libéraux qui trouvent cette Loi largement insuffisante surtout dans sa seconde mouture, ni à ceux qui à gauche estiment que cette loi constitue « le mal libéral absolu ».
Je donnerai d’abord la parole au glorieux père d’une des ministres du gouvernement à savoir : Alain Touraine, grand sociologue proche de Michel Rocard et qui aura 91 ans en août prochain, bref le contraire d’un révolutionnaire ou d’un jeune excité.
Il avait même soutenu avec vigueur François Hollande en 2012 en publiant cette tribune : < M. Hollande porte les valeurs d’une nouvelle gauche réformatrice>
Il était l’invité d’Olivia Gesbert lors de l’émission <Dimanche et après du 29/05/2016>
Et voilà ce qu’il a dit lors de cette émission :
« Ce qui me fait pleurer, devant cette situation que nous vivons, c’est que j’ai l’impression d’assister en France à la fin de ce qu’on a appelé le mouvement ouvrier. Quand j’ai vu la première version du projet de loi, j’ai eu l’impression que tout ce qui a été fait et gagné pendant 50 ans a été perdu. On parle d’inverser les normes, tout ceci a l’air de détails techniques mais ce ne sont pas des détails techniques. Vous avez en ce moment un pays qui sort avec beaucoup de difficultés de ce qu’on a appelé le monde industriel. Il ne sait pas très bien dans quel autre monde on va entrer mais on sait ce qu’on a gagné à l’époque industrielle et soudain on nous le fout en l’air et c’est tout à fait inacceptable. […]
Il s’agit de beaucoup plus que d’un modèle social, il s’agit de 100 ans de notre histoire. De 100 ans dont il faut sortir pour entrer dans un monde nouveau mais dont il faut sortir si on assure nos arrières, pas si on retourne à des situations insupportables. Or la première version de ce texte était insupportable pour des millions de gens. Je ne dis pas que c’était l’intention du gouvernement .Je dis que quand on parle du code du travail on ne parle pas du code de la route, c’est d’une toute autre importance, c’est des siècles de grèves, de luttes. Donner aux gens le sentiment qu’on va effacer tout ça pour être compétitif par rapport à tel ou tel pays c’est insultant.[…]
C’est quand même une chose grave. Il y a une incompréhension dont il faut sortir. Le problème de la France c’est qu’elle est en désindustrialisation. La France est un pays moins industriel que l’Italie alors que c’était le contraire pendant 100 ans.
Notre grande affaire [est que nous sommes entrés] dans un monde nouveau, dans un monde global, de l’ensemble de la planète […] il s’agit de faire que le monde du travail qui est la base de notre société comprenne qu’il ne s’agit pas de défendre des intérêts acquis […] mais de se battre contre autre chose, et de faire changer [la nouvelle] société qui se profile déjà devant nous. […]
Ce n’est pas la gauche qui a perdu le sens de l’histoire du peuple, c’est toute la classe politique, la gauche, la droite et le centre, c’est tout le monde politique.
L’Europe par exemple, il y a 30 ans on n’y croyait, on n’y croit plus.
On a cru qu’on allait reprendre la croissance après la grande crise financière, il n’y a pas de reprise.
Nous sommes aujourd’hui un continent qui n’a plus de sens, qui ne trouve plus de sens à rien, qui ne pense plus, qui n’agit plus.
Aujourd’hui on ne parle plus que de l’économie avec ses bons et ses mauvais côtés. Comme s’il n’y avait pas d’acteurs, comme si les gens n’existaient pas, que les gens n’avaient pas de sentiments, pas d’émotions, des désirs, des colères.
Nous faisons comme si le monde où nous sommes n’avait aucun sens. C’est ça le fond de l’affaire.[…]
Il s’agit face à un monde où nous risquons d’être foutus en l’air, d’être jeté dans un trou il s’agit de savoir si nous allons arriver à nous entendre pour passer à l’étape suivante. Ce qui suppose qu’on ne fait pas reculer ceux qui ont déjà le moins. On n’entre pas dans l’avenir en ne tenant aucun compte de ceux qui n’ont pas eu la gloire du passé, la richesse du passé en leur disant simplement : attendez un peu, dans un siècle ou deux on essayera d’arranger tout ça.
Je suis énervé, je suis irrité, parce que je trouve qu’il y a une absence de conscience dans ce pays de ce qui est en jeu.
Parlons concrètement, parler aujourd’hui problèmes des Français n’a aucun sens. Tout ce qui se passe en France, comme en Allemagne, comme en Argentine tout ça, ça se joue au niveau mondial […]
On se bagarre sur les choses du monde du passé et ces bagarres profitent à ceux qui ont été les profiteurs du passé. Nous sommes une société en petits morceaux alors que nous devons nous mettre à l’échelle du monde. Il ne faut pas renoncer aux droits sociaux il faut les élargir, il faut les repenser
Les débats ne sont pas à la hauteur des problèmes extrêmement graves dans lesquelles nous nous trouvons. »
Un autre supporter du candidat François Hollande  et économiste raisonnable Daniel Cohen a dit <Au départ, la loi El Khomri était totalement déséquilibrée> et il ajoute <La loi Travail reste déséquilibrée>
Daniel Cohen affirme notamment qu’un des manques de la loi celle qu’elle ne permet pas « de ressourcer le syndicalisme » car pour que les négociations au niveau de l’entreprise puisse être efficace et équilibrée il faut un syndicalisme fort.
​Mais je retiens surtout de la saine colère d’Alain Touraine, qu’il faut savoir donner du sens à une réforme, c’est cela l’essence du réformateur sinon on a affaire à un technocrate qui lui se cache derrière des mesures techniques…

Vendredi 10 Juin 2016

Vendredi 10 Juin 2016
« Sapere aude !
Habe Mut dich deines eigenen Verstandes zu bedienen !»
« Ose savoir !
Aie le courage de te servir de ton propre entendement !»
Emmanuel Kant <Qu’est-ce que les Lumières ?> Essai de 1784
Quel premier mot du jour écrire après la série de Sapiens ?
L’idée m’est venu d’évoquer les philosophes des Lumières et notamment l’un d’entre eux, Emmanuel Kant, qui a essayé par un ouvrage, écrit en 1784, de répondre à cette question « qu’est-ce que les Lumières ?»
Dans sa définition il fait d’abord référence à une locution latine à l’origine empruntée au poète latin Horace (-65,-8) (Épitres, I, 2, 40) qui signifie « Ose savoir ! ».
Emmanuel Kant répond dans son essai à la question posée de la manière suivante : « Le mouvement des Lumières est la sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui, minorité dont il est lui-même responsable, puisque la cause en réside non dans un défaut de l’entendement mais dans un manque de décision et de courage de s’en servir sans la direction d’autrui. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières. »
Une autre traduction donne cela : « L’Aufklärung permet à l’homme de sortir de l’immaturité dont il est lui-même responsable. L’immaturité est l’incapacité d’employer son entendement sans être guidé par autrui. Cette immaturité lui est imputable non pas si le manque d’entendement mais si le manque de résolution et de courage d’y avoir recours sans la conduite d’un autre en est la cause. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! voilà donc la devise de l’ Aufklärung. »
Et en version originale : « Aufklärung ist der Ausgang des Menschen aus seiner selbst verschuldeten Unmündigkeit. Unmündigkeit ist das Unvermögen, sich seines Verstandes ohne Leitung eines anderen zu bedienen. Selbstverschuldet ist diese Unmündigkeit, wenn die Ursache derselben nicht am Mangel des Verstandes, sondern der Entschließung und des Mutes liegt, sich seiner ohne Leitung eines andern zu bedienen. Sapere aude! Habe Mut dich deines eigenen Verstandes zu bedienen! ist also der Wahlspruch der Aufklärung.»