Lundi 9 mars 2020

« Des millions de non nées »
Dans certains pays du monde, la naissance des filles est contrariée

Ce dimanche nous étions le 8 mars. Selon l’appellation officielle de l’ONU, on célébrait « la Journée internationale des femmes ». En France, il a été décidé de l’appeler « journée internationale des droits des femmes ».

Il y a cinq ans, j’avais consacré un mot du jour sur une violence particulière exercée sur les femmes : l’interdiction de naître, < Il nait de moins en moins de femmes dans le monde >

Un article récent de <TV5 Monde> montre qu’il n’y a pas d’amélioration sur ce front :

« Ainsi le monde commence-t-il à faire face à une « carence » de femmes en âge de procréer, qui pourrait conduire à terme à des déséquilibres démographiques lourds de conséquences. D’autant que la population globale vieillit, surtout dans les pays dits développés, tout en continuant à croître – d’ici à 2050, la Terre devrait compter 9 milliards d’habitants.

La masculinisation de la population varie selon les régions du monde. C’est d’abord en Asie que la proportion de garçons a commencé à augmenter parmi les nouveau-nés au début des années 1980 – au rythme des progrès de la science et des méthodes d’analyses prénatales. Et c’est en Inde et en Chine, qui représentent à eux deux 37 % de la population mondiale, que le déséquilibre est le plus inquiétant.

Les deux pays les plus peuplés au monde souffrent d’une évidente carence de femmes. Depuis plusieurs décennies, la Chine, le pays le plus peuplé du monde, présente un « rapport de masculinité » nettement plus élevé que la moyenne – dans certaines régions, il dépasse 120 garçons pour 100 filles. Et dans de nombreuses régions de l’Inde, ce rapport est aussi nettement supérieur à 105, également depuis des décennies. En dépit d’une amélioration dans les États les plus touchés au Nord-Ouest (Pendjab, Haryana, Rajasthan), plusieurs autres États comme l’Uttar Pradesh ou le Maharashtra, autrefois épargnés, semblent aujourd’hui atteints.

Dans ces deux pays, qui comptent en tout 2,76 milliards d’habitants, il y a environ 80 millions d’hommes de plus que le nombre jugé souhaitable, et plus de la moitié d’entre eux ont moins de 20 ans. « Rien de tel ne s’est jamais produit dans l’histoire de l’humanité », écrivait le Washington Post dans un article paru en avril 2018. »

Ce problème est aussi dans d’autres pays d’Asie, comme le Vietnam, le Népal ou le Pakistan, le nombre de garçons dépasse aussi celui des filles de plus de 10

Mais une partie de l’Europe est aussi concerné par ce phénomène :

« l’Europe orientale n’est pas en reste, même si elle pèse moins lourd dans la balance démographique. Depuis au moins 20 ans, il y naît bien plus de garçons que de filles, notamment dans le Caucase et les Balkans, où le sexe-ratio à la naissance se situe entre 110 et 117 pour 100 filles – soit davantage que la moyenne en Inde. L’Azerbaïdjan est le deuxième pays au monde après la Chine en termes de déséquilibre des sexes à la naissance. Durant la décennie 2000, on a même décompté en Arménie jusqu’à 185 garçons pour 100 filles parmi les troisièmes naissances, sans aucun doute un record mondial. En Albanie, au Kosovo, au Monténégro et en Macédoine occidentale, les niveaux avoisinent 110-111 naissances de garçons pour 100 filles, avec une redoutable régularité. »

Il est bien évident que ce niveau d’inégalité ne peut en aucune façon s’expliquer par des phénomènes naturels. Il y a intervention humaine pour arriver à un tel déséquilibre.

Pourquoi dans ces pays, les parents agissent pour diminuer les naissances de femme ?

« Les raisons de ces déséquilibres sont diverses. En Asie, plusieurs facteurs plaident en défaveur des femmes, à commencer par les coutumes, les croyances religieuses ou les considérations économiques. En Inde, mettre au monde une fille est vécu comme un risque pour la famille : destinée à se marier, elle devra remettre une dot puis se consacrera à sa belle-famille. Un garçon, au contraire, apportera aide et sécurité à ses parents. En Chine comme en Inde on préfèrera, selon sa catégorie socioprofessionnelle, investir dans un examen prénatal et choisir d’avorter plutôt que s’endetter toute une vie pour subvenir à l’éducation et au mariage d’une fille.

En Inde et au Pakistan, où il manque 5 millions de femmes, la pauvreté de nombreuses familles pousse ces dernières à préférer les garçons aux filles ; lors des mariages, la famille de l’épouse doit verser une dot à celle du marié, un coût que tous ne peuvent pas se permettre. Par ailleurs, on estime que les hommes sont plus productifs que les femmes, et en cela plus « rentables » pour les familles les plus démunies.

Il en va de même en Chine. En 1979, l’instauration de la politique de l’enfant unique, en vigueur jusqu’en 2015, ainsi que le développement progressif des techniques d’échographie ont fait beaucoup de tort au genre féminin, les parents préférant bien souvent donner naissance à un fils (les « enfants-empereurs »). Car s’il faut choisir, on garde le garçon qui, dans la tradition confucéenne, peut seul succéder aux parents et perpétuer le culte des ancêtres. »

Les techniques, la science sont mis en en œuvre pour poursuivre cette stratégie dans ces pays : privilégier la naissance de jeunes males d’homo sapiens :

« Des millions de non-nées

En 2016, le centre asiatique pour les droits de l’homme a évalué à environ 1,5 million le nombre de foetus féminins éliminés chaque année. En Chine, 35 années de politique de l’enfant unique ont causé la disparition de millions de filles par avortements sélectifs ou infanticide. Même chose pour l’Inde où ces pratiques ont considérablement réduit la population féminine, essentiellement dans le nord du pays. Difficile de naître fille en Asie.

Si, un temps, l’infanticide au féminin – la mise à mort des nouveaux-nés filles – était couramment pratiqué dans ces pays, la science a depuis progressé, rendant ce « gynécide » plus facile et contrôlable. Le développement de l’insémination artificielle permet de sélectionner avant la naissance le sexe de l’enfant. Les échographies déterminent de plus en plus tôt si le bébé à naître est un garçon ou une fille (pouvant conduire ou non à l’avortement sélectif). Or généralement, les familles, pour les raisons culturelles et/ou sociales évoquées plus haut font le choix d’avoir un ou plusieurs garçons.

La Chine et l’Inde accusent actuellement un déficit global de femmes d’environ 160 millions. Le nombre de « femmes manquantes » devrait même atteindre les 225 millions en 2025. A terme, si la proportion de filles par rapport aux garçons continue d’être aussi déséquilibrée, c’est tout un pan de la population qui ne pourra pas être renouvelé.

Des études montrent déjà que 94% des célibataires de 28 à 49 ans en Chine sont des hommes, qui pour la plupart, n’ont pas terminé leurs études secondaires. Certains craignent qu’une masculinisation trop importante de la société chinoise n’entraîne une hausse nette de la violence et du crime.

On assiste aussi à une augmentation des mariages par correspondance (mariages forcés avec des femmes venant de l’étranger), notamment en Chine. Beaucoup de Chinois se tournent vers l’étranger et notamment la Birmanie pour trouver une femme, parfois via un mariage arrangé

Pour des raisons socio-économiques, il faut aussi s’attendre à un ralentissement du taux de natalité dans les pays concernés d’ici 20 à 40 ans. D’où un vieillissement de la population et, à terme, un net ralentissement de ces économies pour l’instant très dynamiques. Parallèlement, la population devrait se féminiser, puisque l’espérance de vie des femmes est plus élevée que celle des hommes.  »

Peu à peu il y a pourtant une prise de conscience des conséquences délétères de ces choix de naissance :

Certains pays ont anticipé ces impasses en prenant des mesures. La Corée du Sud, par exemple, qui au début des années 1990, présentait l’un des sexe-ratio les plus déséquilibrés du monde (près de 1200 hommes pour 1000 femmes) l’a fait baisser jusqu’à 106 garçons pour 100 filles actuellement. Ce « retour à la normale » s’explique tant par l’amélioration du statut des femmes que par les mesures prises par le gouvernement pour enrayer les avortements sélectifs et une importante campagne de communication autour du danger d’une disproportion hommes/femmes.

Des campagnes similaires ont été lancées en Inde : devant le nombre des familles recourant à l’avortement sélectif en fonction du sexe pour choisir les garçons, le gouvernement a adopté une loi interdisant le dépistage du fœtus et ce type d’intervention. En Chine, un assouplissement de la politique de l’enfant unique, notamment dans les campagnes, pourrait amener à rétablir un semblant d’équilibre des sexes dans le pays. Cependant il faudra attendre une vingtaine d’années avant que les premiers effets de ces politiques se fassent sentir.

En Europe du Sud et Caucase, de récents efforts de compréhension du phénomène sont plus le fait d’une mobilisation internationale que d’une prise de conscience de la population, et ils n’ont pas encore débouché sur des mesures concrètes.  »

L’article propose une carte montrant le déséquilibre homme femme dans le monde

Il ne s’agit pas des naissances mais du nombre d’hommes et de femmes dans le pays.

Dans les pays qui n’interviennent pas sur le choix du sexe à la naissance, les femmes qui vivent plus longtemps que les hommes sont majoritaires.

En Russie, la situation est encore plus déséquilibrée, car il y a une surmortalité des hommes.

En Arabie Saoudite qui avec la Mauritanie est l’Etat qui compte le moins de femmes dans sa population, cette situation s’explique par le fait qu’une grande partie de la main d’œuvre est d’origine étrangère et les travailleurs migrants n’ont bien souvent pas la possibilité de faire venir leurs familles. D’où d’énormes déséquilibres statistiques, avec parfois plus de 2000 hommes pour 1000 femmes.

Et on constate que le phénomène dénoncé dans cet article se situe essentiellement en Afrique du Nord et au sud de l’Asie.

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Vendredi 6 mars 2020

« Du simple point de vue de l’équité et de la démocratie, pourquoi faudrait-il qu’il y ait indignation au-delà de l’Atlantique et résignation en deçà ? »
Robert Guédiguian, Philippe Meyer et Bertrand Tavernier

En raison des primaires démocrates, les médias parlent beaucoup des élections présidentielles américaines.

Election américaine totalement incompréhensible pour nous autres français.

En 2016, Trump a été élu alors que 65 853 514 bulletins s’étaient portés vers Hillary Clinton et que le président élu n’avait eu que 62 984 828 voix.

Si on calcule de la manière française on constate que Clinton a obtenu 51,1% et Trump 48,9%.

C’est un scandale ! Un déni de démocratie.

Mais on nous a expliqué que c’était en raison du caractère fédéral des Etats-Unis et que ce contexte rend nécessaire que chaque Etat des Etats-Unis puisse jouer un rôle suffisamment important dans cette élection et qu’il n’est donc pas possible de simplement compter les voix individuels qui donnerait un trop grand poids aux Etats peuplés et marginaliserait totalement les petits Etats.

Et c’est ainsi que les étatsuniens ont eu cette idée

  • de faire élire le président par des grands électeurs
  • que chaque Etat choisit un candidat (Dans le Maine et le Nebraska cette règle s’applique à des arrondissements de l’Etat ce qui a pour conséquence que ces deux Etats peuvent envoyer des grands électeurs de plusieurs candidats)
  • et qu’alors tous les grands électeurs de l’Etat de ce candidat participeront au collège électoral qui élira le président.

Et le point fondamental étant que le nombre de grands électeurs de chaque État tient compte du nombre d’habitants mais de manière très pondérée.

La Californie qui a voté pour Clinton compte 55 grands électeurs, le Wyoming qui a voté Trump 3.

Mais la Californie compte 39 550 000 habitants ce qui fait qu’un grand électeur vaut 719 000 habitants et le Wyoming 577 000 habitants ce qui signifie qu’un grand électeur représente 192 000 habitants. Le rapport entre ces quotients est supérieur à 3,5.

Si on calcule par rapport aux nombres de votants : En Californie 8 753 788 électeurs ont voté Clinton chaque grand électeur pèse donc 159 160 électeurs alors que dans le Wyoming Trump a eu 174 419 voix et chaque grand électeur pèse alors 58 140 électeurs, le rapport entre les deux est de 2,7.

A la fin Trump a battu Clinton 304 grands électeurs à 227.

Dans le Wisconsin 22 748 voix séparaient Trump de Clinton soit 0,82% de l’ensemble voix que les deux ont obtenus. Cet Etat a donné 10 grands électeurs à Trump.

En Floride 112 911 voix séparaient Trump de Clinton sur les 9 122 861 que les deux avaient obtenus. Cet Etat a donné 29 grands électeurs à Trump.

L’inversion de ces deux Etats aurait donné 266 grands électeurs à Clinton et 265 à Trump.

C’est un mode d’élection donc totalement incompréhensible pour un français, une telle chose ne peut pas exister dans notre pays et nos traditions !

Descartes, Rousseau et Voltaire ne l’accepteraient pas.

Vous en êtes sûr ?

Connaissez-vous la Loi n° 82-1169 du 31 décembre 1982 relative à l’organisation administrative de Paris, Marseille, Lyon, dite « Loi PLM » (ça sonne mieux que PML)

Toujours en vigueur.

<Le Point> explique cette Loi.

D’abord il faut comprendre comment cela se passe dans les autres villes de France.

« Aux élections municipales, le mode de scrutin varie selon le nombre d’habitants. Dans les communes de moins de 1 000 habitants, il est majoritaire.

Dans celles comptant plus de 1 000 habitants, l’élection du maire est le résultat d’un scrutin proportionnel avec prime majoritaire. C’est-à-dire que la liste arrivée en tête emporte mécaniquement la moitié des sièges. L’autre moitié est répartie à la proportionnelle entre les listes ayant obtenu au moins 5 % des suffrages. »

Prenons un second tour où 3 listes s’affrontent. La liste A reçoit 40,1% des voix la B 39,9% et la C 20%.

Supposons, pour être simple que le Conseil municipal comporte 100 membres.

La prime majoritaire donne 50 sièges à la liste A.

Les 50 restants sont distribués à la proportionnelle. Donc 20 pour A, 20 pour B et 10 pour C.

La liste A a donc 70% des sièges pour 40 % des voix. C’est arithmétiquement faux mais politiquement efficace.

Passons à PLM :

« Un mécanisme électoral que l’on retrouve à Paris, Lyon et Marseille. À cette différence près que ces villes sont divisées en secteurs. Chaque secteur électoral correspond à un arrondissement de Paris ou de Lyon, mais à Marseille, on compte deux arrondissements par secteur. Cette division a été décidée en 1982 dans la loi PLM voulue par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Gaston Defferre, ancien maire de Marseille.

Les élections ont lieu au sein de chaque arrondissement suivant les règles du scrutin majoritaire comme dans les communes de plus de 1 000 habitants. Les inscrits élisent leurs conseillers d’arrondissement et leurs conseillers municipaux, qui siégeront pendant six ans au conseil de la ville. Ces derniers procèdent à l’élection du premier magistrat de la ville et de ses adjoints.

Un système « à l’américaine » où le maire est élu par son conseil municipal pourvu qu’il ait remporté un nombre suffisant d’arrondissements. Si ce mode d’élection permet de dégager une majorité claire, il ne rend pas certaine la victoire de la liste ayant remporté le plus de suffrages. En effet, de très bons résultats en voix mais limités à un nombre restreint d’arrondissements ne garantissent pas d’avoir le nombre suffisant de conseillers pour être élu maire. »

C’est tout à fait, dans notre beau pays un système à l’américaine.

Le maire est élu par les « grands électeurs » des secteurs électoraux.

Et que pensez-vous qu’il arriva ?

Cette fois, <Wikipedia> nous informe :

« En 1983, Gaston Defferre est réélu maire de Marseille avec moins de voix que Jean-Claude Gaudin, mais en étant majoritaire en secteurs remportés.

En 2001, Gérard Collomb est devenu pour la première fois maire de Lyon, alors qu’il était minoritaire en voix (10 000 voix de moins que la droite), en même temps que Bertrand Delanoë devenait pour la première fois maire de Paris, en étant lui aussi minoritaire en voix (4000 voix de moins que la droite), tous les deux étant par contre majoritaires en nombre d’arrondissements gagnés et en nombre total d’élus (grands électeurs) dans l’ensemble des arrondissements.

En 2014, Anne Hidalgo est élue maire de Paris dans les mêmes conditions.

Les élections municipales de 1983, de mars 2001 et de mars 2014 ont donc montré (et confirmé) que la loi PLM avait les mêmes propriétés à Paris, Lyon et Marseille, que le mode de scrutin présidentiel aux U.S.A., qui permet à un candidat d’être élu Président des États-Unis en étant minoritaire en voix, mais majoritaire en nombre d’états gagnés et en nombre total d’élus (Grands électeurs) dans l’ensemble des états » »

Notez que cette Loi de 1982 a pleinement joué son rôle pour la première fois à Marseille. Et celui qui a profité de la Loi, le maire de Marseille et le Ministre qui a porté cette Loi, le Ministre de l’Intérieur était une seule et même personne : Gaston Defferre !

Dans un article du <JDD> Robert Guédiguian, cinéaste marseillais, Philippe Meyer, journaliste parisien, et Bertrand Tavernier, cinéaste lyonnais, demandent l’abrogation de la loi PLM, qui fixe un statut administratif particulier aux trois premières villes de France :

« Les noms circulent. Les rumeurs enflent. Les experts extravaguent. Les doutes s’insinuent. Les fèques niouzent. Les couteaux s’aiguisent. Les alliances se dessinent : dans quelques mois, les Français éliront leurs maires. Les Français, mais ni les Lyonnais, ni les Marseillais ni les Parisiens. La loi PLM (acronyme fabriqué à partir de la première lettre du nom de leurs villes) leur en enlève le droit. Elle les met dans une situation d’exception dont on ne saurait dire qu’elle fait honneur à la démocratie, puisque dans ces trois villes, le maire n’est pas élu par les citoyens au suffrage universel direct mais par un collège issu des conseils d’arrondissement.

Rappelons que cette exception qu’est la loi PLM fut établie en novembre 1982 afin de sauver le regretté Gaston Defferre en grand péril à Marseille et, de fait, elle le sauva, puisque, en 1983, bien que minoritaire en voix, il retrouva son fauteuil de maire. La droite, qui avait protesté contre cette manipulation, l’adapta à ses propres besoins et, minoritaire en voix, en ajoutant deux nouveaux secteurs, elle parvint à faire élire maire de la même ville Jean-Claude Gaudin.

Ce système, qui permit naguère l’élection de maires minoritaires, requiert à présent des majorités qualifiées pour conquérir les hôtels de ville. Selon une étude de Bernard Dolez, professeur de droit public et chercheur au CNRS, « vu le découpage actuel des trois plus grandes villes françaises, [il faut] 53 % des voix pour remporter le siège de premier magistrat à Paris, et 52 % à Lyon. Tandis qu’à Marseille, le seuil de renversement est de 53% ». Il y a donc, en France, 2.146.587 citoyens qui sont placés hors du droit électoral commun, pour ne pas dire dans un droit électoral d’exception.

On peut remarquer que cette situation est comparable terme à terme à celle qui nous indigna si fort lorsque, aux États-Unis, Al Gore, majoritaire en suffrages exprimés, fut battu par le regrettable George Bush junior, majoritaire en grands délégués, et qu’elle se répéta en 2016 en faveur du non moins regrettable Donald Trump. Certes, nous ne craignons pas que la loi PLM produise des catastrophes aussi planétaires, mais, du simple point de vue de l’équité et de la démocratie, pourquoi faudrait-il qu’il y ait indignation au-delà de l’Atlantique et résignation en deçà ?

Nous le refusons et nous demandons l’abrogation de la loi PLM. »

Et j’ajouterais, nous n’avons même pas l’excuse américaine d’être un pays fédéral qui peut justifier qu’on donne un poids accru aux petits États.

C’est tout simplement injustifiable.

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Jeudi 5 mars 2020

« Nous vivons là-bas dans un incroyable mélange de différentes cultures – française, africaine, asiatique, arabe, tous les coins du monde »
Kylian Mbappé de Bondy évoquant la banlieue dans laquelle il est né

Je suppose que même celles et ceux qui ne s’intéressent pas au football connaissent ou ont entendu parler de Kylian Mbappé ce jeune footballeur talentueux qui joue actuellement au Paris SG.

Il vient de publier un article sur un site très particulier que je ne fréquente pas : <The Players’ Tribune>.

The Players’ Tribune est une plateforme destinée à l’expression de sportifs professionnels sans l’intermédiaire des médias traditionnels. C’est un ancien joueur de baseball Derek Jeter qui a fondé ce site.

Si je ne vais jamais sur The Players’ Tribune, je suis, en revanche, régulièrement Pascal Boniface qui est le fondateur et directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Et exprime des avis très pertinent sur la géopolitique mondiale, les tensions internationales et les stratégies des États. Il est aussi l’auteur du livre « Planète football Géopolitique d’un empire » que j’avais cité lors du dernier mot du jour de la série consacrée au football.

Et c’est pascal Boniface qui a attiré mon attention sur l’article du jeune footballeur millionnaire. : « Kylian Mbappé, footballeur citoyen » :

« Kylian Mbappé vient de publier un texte important qui n’a pas été suffisamment remarqué. On reproche aux footballeurs de ne pas s’intéresser aux problèmes de société. Le Français le plus talentueux dans ce sport le fait, et cela ne suscite que peu de commentaires.

On présente souvent les footballeurs comme repliés sur eux-mêmes et leurs privilèges, égoïstes, coupés de la société… Il y a certes de très mauvais exemples d’excès souvent dus à une explosion des revenus et de la notoriété à un très jeune âge. Un jeune footballeur qui connaît le succès a une exposition médiatique sans commune mesure avec des responsables politiques ou figures du milieu culturel qui ont trois fois son âge.

Ce n’est pas toujours facile à gérer, mais notons qu’on est beaucoup plus sévère sur les déviances des sportifs que sur celles d’autres milieux. De nombreux footballeurs s’engagent bénévolement dans de nombreuses causes, généralement en les finançant sur leur propre argent. Beaucoup le font de façon discrète, à l’abri des médias. Il y a toujours la peur d’être instrumentalisé, il faut distinguer dans les multiples propositions, mais beaucoup ont envie de redonner à la société une partie de ce qu’ils en ont reçu. Ils sont fiers et heureux d’être utiles en dehors du terrain.  […]

C’est pour cela que l’initiative de Kylian Mbappé va plus loin et qu’il faut la saluer à sa juste mesure. Au moment où les unes des magazines, les débats sur les chaînes d’information permanente se multiplient avec pour point commun l’hostilité aux quartiers, aux banlieues vues comme « territoires ennemis » ou « perdus de la République », il frappe aussi fort que dans les filets adverses en revendiquant sa fierté d’être issu de ces territoires et en insistant sur tout le potentiel positif qu’ils contiennent, y compris sur le plan des valeurs, là où ils sont le plus critiqués. »

Allons donc sur ce site pour lire cette <lettre aux jeunes Kylian>

Il commence sa lettre par cette adresse :

« Aux enfants de Bondy,
Aux enfants d’Île-de-France,
Aux enfants des banlieues,

Je veux vous raconter une histoire. »

Bien sûr il parle de football. Il évoque les jours passés lors d’un stage à Chelsea le grand club londonien ou au Real de Madrid rencontrer Zidane et ses autres expériences de vie dans le football, ayant été repéré par les spécialistes, parce qu’il avait quelques talents et qu’il s’entraînait beaucoup..

Mais le plus important qu’il écrit c’est sur la banlieue, sur les valeurs, sur la vie, sur le côté lumineux de la banlieue :

« Mais en fait, vous n’avez pas besoin d’aimer le football pour écouter cette histoire. Parce que cette histoire n’est vraiment qu’à propos de rêves. À Bondy, dans le 93, dans les banlieues, il n’y a peut-être pas beaucoup d’argent, c’est vrai. Mais nous sommes des rêveurs. Nous sommes nés comme ça, je pense. Peut-être parce que rêver ne coûte pas grand-chose. En fait, c’est gratuit.

Nous vivons là-bas dans un incroyable mélange de différentes cultures – française, africaine, asiatique, arabe, tous les coins du monde.

Les gens en dehors de France parlent toujours des banlieues de façon négative mais quand vous n’êtes pas de là-bas, vous ne pouvez pas comprendre ce que c’est. Les gens parlent de délinquants comme s’ils avaient été inventés là-bas. Mais il y a des délinquants partout dans le monde. Il y a des gens qui galèrent partout dans le monde. La réalité est que quand j’étais petit, j’avais l’habitude de voir certains des gars les plus durs de mon quartier porter les courses de ma grand-mère. Vous ne voyez jamais ce côté-là de notre culture aux infos. Vous entendez toujours parler du mauvais, jamais du bon. »

Il a ce développement sur le fait de serrer la main de tous quand on vient saluer une connaissance qui se trouve dans un groupe :

« Il y a d’ailleurs une règle à Bondy que tout le monde connaît. Tu l’apprends quand tu es jeune. Si tu marches dans la rue et que tu croises un groupe de 15 personnes et tu ne connais qu’une seule de ces personnes, tu as deux options: soit tu les salues d’un signe de la main et tu continues ton chemin, soit tu vas les voir et tu serres la main des 15 personnes.

Si tu vas les voir et que tu ne serres la main que d’une personne, les autres 14 personnes ne t’oublieront jamais. Ils sauront quel genre de personne tu es.

C’est marrant parce que j’ai toujours gardé cette part de Bondy en moi. L’an dernier, par exemple, lors de la cérémonie des FIFA’s Best Awards, j’étais avec mes parents avant le début de la soirée et j’ai vu que José Mourinho était de l’autre côté de la salle. J’avais rencontré José avant mais là il était avec quatre ou cinq amis que je ne connaissais pas. Je me suis revu à Bondy. Je pensais, « Est-ce que je salue Mourinho d’un signe de la main ? Ou je vais le voir ? »

Et bien, je suis allé le voir pour le saluer et lui serrer la main et ensuite, naturellement, j’ai fait la même chose pour chacun de ses amis.

« Bonjour ! » Poignée de mains.
« Bonjour ! » Poignée de mains.
« Bonjour ! » Poignée de mains.
« Bonjour ! » Poignée de mains.

C’était amusant parce qu’on pouvait voir leur surprise sur leurs visages, genre, « Oh, il nous dit aussi bonjour ? Bonjour ! »

Quand on les a quittés, mon père rigolait et il m’a dit, « Ça, ça vient de Bondy ». C’est comme un réflexe. C’est une philosophie de vie. À Bondy, on apprend des valeurs qui vont au-delà du football. Tu apprends à traiter tous les gens de la même façon, parce qu’on est tous dans le même bateau. On rêve tous du même rêve. »

Il parle de ses rêves quand il était enfant et bien sûr du football.

« Mes copains et moi, on n’espérait pas devenir footballeurs professionnels. On ne s’y attendait pas. On ne l’a pas planifié. On en rêvait. C’est différent. Certains enfants ont des posters de super héros sur les murs de leurs chambres. Les nôtres étaient couverts de footballeurs. […]

Parfois, les gens me demandent pourquoi tant de talents viennent des banlieues. Genre comme si il y avait quelque chose dans l’eau qu’on y boit, ou que nous nous entraînons d’une manière différente, comme Barcelone ou quelque chose comme ça. Mais non, si vous venez à l’AS Bondy, je suis désolé mais vous ne verrez qu’un club humble et familial. Des immeubles d’appartements et des terrains en synthétique. Mais je pense que le football est juste différent pour nous. C’est essentiel. C’est quotidien. C’est comme le pain et l’eau. »

Et il évoque la coupe du monde de Russie et fait ce constat qui ne peut que nous interpeller du point de vue de la sociologie du football, même celles et ceux qui ne s’y intéresse pas.

« Je trouve intéressant que parmi tous ceux d’entre nous qui ont soulevé la Coupe du Monde cet été là beaucoup ont grandi en banlieue. Les mélanges. Là-bas tu entends plein de langues différentes dans la rue.  »

Il termine ainsi sa lettre :

« Aux enfants de Bondy,
Aux enfants d’Île-de-France,
Aux enfants des banlieues,
Nous sommes la France.
Vous êtes la France.
Nous sommes les rêveurs fous.
Et, heureusement pour nous, rêver ne coûte pas grand-chose.
En fait, c’est gratuit.

Kylian de Bondy »

Pascal Boniface conclut son article par ces mots:

« Le 15 juillet 2018, Kylian Mbappé a contribué au rayonnement de la France dans le monde et à l’affirmation de son soft power. Le 28 février 2020, il a apporté sa contribution à l’apaisement de la société française en s’efforçant de changer le regard que les jeunes des cités ont sur eux-mêmes et celui que porte la France sur eux.

Kylian Mbappé fait de la politique avec un P majuscule, la vie dans la cité. Au moment où la jeunesse de banlieue est stigmatisée et déshumanisée par des commentateurs qui ne la traverse que pour se rendre à Roissy et qui n’y sont jamais allés, il lui redonne estime de soi et perspective d’avenir. Il revendique avec fierté ses origines qu’il ne trahit pas, mais qu’il honore.

Au moment où certains s’efforcent de creuser un fossé entre différentes catégories de Français, il contribue à le combler. Son sourire est la meilleure réponse à apporter aux grimaces des oiseaux de mauvais augure. »

Je vous renvoie vers sa longue lettre : <Lettre aux jeunes Kylian>

<1363>

Mercredi 4 mars 2020

« Il n’y a pas de socialisme en Amérique, parce qu’on n’a pas de prolétaires mais des capitalistes momentanément dans l’embarras. »
John Steinbeck

Cette phrase de John Steinbeck qu’il aurait prononcée dans les années 1930 a été citée par Christine Ockrent lors de son émission que j’ai déjà évoquée hier <Affaires étrangères>.

L’immense auteur des « Raisins de la Colère », « A l’est d’Eden », « Des souris et des hommes » voulait exprimer par cette phrase que les américains exploités n’avaient pas de conscience de classe. Ils ne considéraient pas qu’ils faisaient partie d’une même classe mais ils croyaient au récit du rêve américain qui prétendait que tout le monde avait la possibilité de devenir riche s’il travaillait beaucoup et savait saisir les opportunités qui lui étaient offerts.

John Steinbeck avait des amitiés socialistes et regrettait cette mentalité américaine.

Il y a eu quelques cas qui ont pu faire croire que ce mythe constituait une réalité atteignable par un grand nombre de personnes.

Aujourd’hui ce récit est de moins en moins vrai, ce qui explique probablement le succès qu’obtient Bernie Sanders.

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Mardi 3 mars 2020

« Mais le socialisme existe déjà […] c’est du socialisme pour les riches »
Bernie Sanders

Ce mardi correspond au super Tuesday des primaires américaines, en l’occurrence les primaires démocrates.

Je ne vais pas rentrer dans la complexité de ces primaires et rester à des principes simples.

Chaque Etat vote d’une manière ou d’une autre pour désigner des délégués qui représentent chacun un candidat à la convention démocrate qui aura lieu du 13 au 16 juillet, à Milwaukee dans l’État du Wisconsin.

Pour être certain d’être désigné comme le candidat démocrate, il faudra obtenir 1991 délégués. Si personne n’obtient cette majorité absolue, le processus de désignation est plus complexe et pour rester concret ne sera pas favorable à Bernie Sanders.

Car avant le vote de ce jour, il y a clairement un affrontement entre Joe Biden l’ancien vice-président d’Obama et le « démocrate socialiste » Bernie Sanders.

Il y a bien un troisième candidat qui pourrait jouer les trouble-fêtes et essayer d’acheter les primaires : le milliardaire Michael Bloomberg, 9ème fortune du monde, ancien maire républicain de New York, entre 2002 et 2013. Il utilise sa fortune pour essayer par tous les moyens à faire voter pour lui, mais pour l’instant il a été médiocre lors des débats organisés entre les principaux candidats démocrates.

Les autres candidats qui restent en lice semblent distancés.

Remarquons d’abord la confusion absolue de l’organisation politique américaine d’aujourd’hui. En France, l’élection présidentielle de 2017 a mis une certaine pagaille dans les partis politiques français.

Mais que dire des américains dont on vantait la simplicité : deux partis le Parti démocrate et le Parti républicain. On était dans un de ces partis de père en fils et de mère en fille. Il y avait quelques indépendants et de tous petits partis qui ne jouaient aucun rôle au niveau fédéral.

Michael Bloomberg qui se présente à l’investiture démocrate avait été élu maire de New York comme candidat républicain et avait battu le candidat démocrate Mark Green.

Donald Trump lui-même avait toujours soutenu les candidats démocrates et notamment les Clinton avant de se présenter comme candidat républicain contre la démocrate Hillary Clinton.

Bernie Sanders n’a jamais été démocrate, il est indépendant et depuis longtemps se prétend socialiste.

Il n’y a guère que Joe Biden qui est un vieux démocrate assumé et qui reste donc en cohérence.

Quand j’utilise le terme vieux, il est de circonstance pour ces élections américaines. Les Etats Unis nous avait habitué à Clinton, Bush junior et Obama respectivement 46 ans, 55 ans et 48 ans lors de leur entrée en fonction.

Donald Trump a 73 ans, Joe Biden 77 ans, Michael Bloomberg 78 ans et Bernie Sanders 78 ans. C’est une gérontocratie qui est à l’œuvre désormais aux Etats-Unis.

Il y a pourtant, un vieux qui entraîne l’enthousiasme des jeunes : Bernie Sanders.

Il veut une couverture maladie publique à la française, il veut une université gratuite pour les étudiants et il veut taxer sévèrement les hyper riches.

L’avis majoritaire est que quelqu’un qui se prétend socialiste n’a aucune chance de gagner les élections présidentielles aux Etats-Unis.

Pour l’instant il fait la course en tête, mais de peu 60 délégués pour Sanders 54 pour Biden. Pour l’instant seuls 155 délégués ont été distribués.

Le Super Tuesday en désignera 1 357. Ce chiffre montre l’ampleur du défi qui est à l’œuvre aujourd’hui.

Bernie Sanders domine les sondages dans les deux États les plus riches en délégués : la Californie (415 délégués) et le Texas (228). Pour recevoir des délégués, il faut impérativement qu’un candidat fasse plus de 15 %.

Les candidats modérés Pete Buttigieg qui s’est retiré le 1 mars 2020 et Amy Klobuchar, le 2 mars 2020 vont apporter leur soutien à Joe Biden.

Une sorte de coalition se constitue contre Bernie Sanders, tout sauf Bernie.

Hillary Clinton qui l’avait battu il y a 4 ans, mais n’avait pas pu compter sur une grande part des électeurs de Bernie qui l’avait attaqué tout au long de la primaire en la traitant de candidate de Wall Street, est très agressive avec lui.

Il faut savoir que Bernie Sanders qui est depuis longtemps dans la politique américaine a commencé à être connu et populaire au niveau fédéral après le mouvement Occupy Wall Street

Ainsi Hillary Clinton a dit :

« dans le film intitulé Hillary. « Il a été au Congrès pendant des années, il n’avait qu’un seul sénateur pour le soutenir. Personne ne l’aime, personne ne veut travailler avec lui, il n’a rien fait », assène l’ex-secrétaire d’État américaine. « J’ai vraiment de la peine pour les gens qui s’y laissent prendre. »

Pourtant Bernie Sanders dit des choses très justes. Ainsi, lors du débat télévisé opposant les prétendants démocrates à l’investiture présidentielle, à Las Vegas, lorsqu’on l’interpelle à propos d’un sondage selon lequel deux tiers des électeurs seraient « mal à l’aise avec un candidat socialiste à la présidence », il répond :

« Mais le socialisme existe déjà […] Quand Donald Trump reçoit 800 millions de dollars en réductions d’impôts et en subventions pour construire des condominiums de luxe, c’est du socialisme pour les riches ! Et nous devons subventionner les travailleurs de Walmart qui sont sous Medicaid et coupons alimentaires parce que la famille la plus riche d’Amérique [propriétaire de Walmart] paie des salaires de misère. C’est ça le socialisme pour les riches, a conclu Sanders. Je crois au socialisme démocratique pour les travailleurs. »

Le Monde Diplomatique qui cite cette réponse : <Le socialisme existe, pour les riches> reprend un article de 2014 du journaliste anglais Owen Jones qui détectait cette réalité au Royaume-Uni. Un article plus récent publié par le même journal dévoile aussi cette mécanique à l’œuvre en France <Christian de Brie : Le fléau de l’assistanat>.

C’est probablement ce que voulait dire le subconscient de notre jeune Président quand il s’est exclamé : «  Ça coute un pognon de dingue »

Bernie Sanders a certainement des défauts, mais pour une fois un candidat pointe le problème du gouffre des inégalités aux Etats-Unis, le peu de contribution des hyper riches au commun, le grande difficulté voire l’impossibilité des classes populaires de se faire soigner en cas de maladie grave ou simplement de faire des études dans de bonnes universités.

En outre, lui ne conteste pas les avertissements de la communauté scientifique.

Regardez comme il interroge l’administrateur de l’Agence de Protection de l’Environnement, Andrew Wheeler, nommé par Donald Trump.

Et puis il déclenche de l’enthousiasme et notamment parmi les jeunes.

Au sein du Parti Démocrate, deux visions s’affrontent.

  • La première est que l’élection de Trump constitue une anomalie, une erreur. Il faut un bon candidat non impopulaire comme Hillary Clinton, un peu empathique et modéré, rassurant tout le spectre des centristes démocrates et républicains et des indépendants et le mauvais rêve Trump s’évanouira. Biden est le représentant de cette vision.
  • La seconde est que l’élection de Trump n’est pas une anomalie, mais au contraire révèle une terrible fracture au sein du peuple américain qui est en colère. En colère parce qu’il a le sentiment de se « faire rouler ». Trump ayant pour thèse que les responsables sont les étrangers. Les démocrates qui soutiennent cette vision, considèrent que c’est Sanders qui est le meilleur candidat pour s’appuyer sur cette colère et faire des réformes profondes. Car dans cette thèse le problème vient essentiellement de l’inégalité des richesses et de l’accaparement des fruits de la croissance par une infime minorité.

Dans l’émission <Affaires étrangères> consacrée aux présidentielles américaines, un des invités Jeremy Ghez, professeur à HEC, spécialiste de la politique américaine défend la thèse que la rupture au sein de la démocratie américaine a explosé lors de la crise de 2008. Que la première réponse des américains a été d’élire un candidat improbable, un métis, Barack Obama. Déçus, ils ont essayé Trump. Dans cette logique de rupture rien ne s’oppose à ce qu’ils votent pour Sanders.

La Une de Libération de ce 3 mars 2020 affiche : « Bernie Sanders : Une autre Amérique est possible »

Il me semble que dans la situation où nous sommes et sans croire aux miracles, la meilleure chose qui pourrait arriver aux Etats-Unis c’est que la chance soit donnée à Bernie Sanders d’arriver au pouvoir suprême.

Il croit à la crise écologique.

Il pointe du doigt le problème des inégalités de patrimoine et de revenus.

Beaucoup, particulièrement au sein du Parti démocrate vont essayer de l’empêcher de devenir le candidat démocrate.

<Les supporteurs de Bernie Sanders ont peur que le parti « lui vole encore la nomination »>

S’il est désigné, il faudra qu’il affronte l’homme sans scrupule et bête de scène Donald Trump.

Robert Musil a écrit dans l’empire autrichien finissant « L’homme sans qualité ». Peut-être faudrait-il quelqu’un qui écrive le livre de l’Amérique de Trump : « L’homme sans vérité ».

Bernie Sanders pourra t’il battre Trump ?

Le journal canadien <L’actualité> affirme « Oui, Bernie Sanders peut gagner »

S’il gagne, pourra t’il appliquer son programme ?

C’est probablement des 3 points très compliqués (1° gagner l’investiture démocrate 2° gagner l’élection 3° Appliquer le programme) qu’il doit affronter, le plus compliqué des trois.

Pour le premier point, nous y verrons plus clair demain.

Il dispose de soutiens comme celui du maire de New York Bill Blasio ! Et aussi la charismatique « AOC » c’est-à-dire l’élue démocrate Alexandria Ocasio-Cortez qui avait fait l’objet du mot du jour du 1er avril 2019.

Un politologue américain Allan Lichtman, qui a étudié toutes les présidentielles américaines depuis 1860, et ne s’est jamais trompé dans ses pronostics. Dans un article du site The Hill, Lichtman rappelle la longue liste des candidats démocrates «modérés et expérimentés», finalement battus : Michael Dukakis (1988), Al Gore (2000), John Kerry (2004) et Hillary Clinton (2016). A l’inverse, les démocrates élus furent tous, sinon de dangereux extrémistes, au moins des candidats ne provenant pas de l’establishment démocrate, comme Jimmy Carter, Bill Clinton et Barack Obama. Côté républicain, l’establishment démocrate se réjouissait en 1980 que soit opposé à Carter un extrémiste nommé Reagan. Le démocrate modéré n’en ferait qu’une bouchée. On sait ce qu’il en fut. L’extrémiste pulvérisa Carter.

S’agissant de la dernière élection, celle de 2016, les «pundits» démocrates (on dirait en France, les éditocrates) n’imaginaient pas une seconde que puisse être élu un candidat climatosceptique, préconisant l’interdiction d’entrée sur le territoire des musulmans, la construction d’un mur de séparation sur la frontière mexicaine, ou la guerre commerciale avec la Chine. On sait, là aussi, ce qu’il advint.

C’est ce qu’écrit Daniel Schneidermann dans un article <L’hypothèse Sanders>

J’aimerai croire à l’hypothèse Sanders.

<1361>

Lundi 2 mars 2020

« On ne supporte pas d’attendre sur internet »
Xavier de la Porte

Le weekend end m’a permis de lire Intégralement le livre <4> d’Alexandre Laumonier dont j’ai parlé vendredi.

Ce livre est très détaillé et explique de manière précise cette course à la vitesse des traders haute fréquence.

Il explique aussi que la nature intervient dans ces communications. Ainsi lorsqu’il pleut les ondes radios sont ralenties. Ce qu’il traduit par cette belle phrase :

« Quand il pleut dans l’Ohio, la liquidité diminue dans le New Jersey ».

Dans le dernier mot du jour j’avais écrit :

« Mais avant de condamner, il faut comprendre pourquoi les hommes, dont nous faisons partie aspirent à cette vitesse. Mais cette réflexion attendra un autre mot du jour. »

Et c’est pourquoi je reviens au podcast de Xavier La Porte qui m’a fait découvrir cette histoire : <Le pylône qui valait 5 millions de dollars>

Xavier de la Porte interrogeait Alexandre Laumonier.

Et il a terminé son dialogue par cette réflexion et cet échange :

Xavier de la Porte :

« Est-ce que cela pourrait se ralentir. Sommes-nous condamnés à une accélération sans fin ? »

Alexandre Laumonier :

« Il faudrait trouver un cas où quelqu’un a décidé de ralentir. Je ne pense pas que cela soit arrivé. Il y a quand même une limite ultime : la vitesse de la lumière dans le vide. Le paradigme einsteinien reste d’actualité. Aux Etats-Unis ils sont à plus de 99% de la vitesse de la lumière pour la transmission des informations dans le trading de haute fréquence. C’est pour cela qu’is se battent pour des micros secondes. »

Xavier de la Porte :

« Ce qu’Alexandre Laumonier décrit c’est une tendance globale. Une sorte de pulsion humaine. Mais cela apporte une autre hypothèse.

Cette tendance à la vitesse, cette quête de la vitesse, elle n’est peut-être pas propre au trader à haute fréquence.

D’ailleurs, selon ce que j’ai pu voir, certains câbles, ont été cofinancés par des sociétés de trading mais aussi par d’autres qui n’ont rien à voir.

Et quand je pose la question à Alexandre Laumonier, il me parle spontanément d’Amazon. »

Alexandre Laumonier :

« Il y a tant d’ordres qui sont passés sur Amazon qu’il faut que les machines réagissent très vite. Et comme Amazon est dans le monde entier, il faut que ces informations transitent le plus vite possible. Je sais qu’Amazon est à une ou deux millisecondes près pour cela.

C’est parce qu’il y a tellement de gens sur le site qu’il faut que le système tourne à ces vitesses sinon vous allez cliquer et attendre 10 secondes une réponse. Dans le monde où on est, quand on clique on attend une ou deux secondes, s’il faut attendre 3 secondes on dit qu’il y a un bug, 4 secondes on dit que le site ne marche plus, au bout de 10 secondes on passe à autre chose. C’est pour cela qu’Amazon est à 2 millisecondes près. »

Xavier de la Porte :

« Le problème c’est que cette vitesse on la désire, tous.

On peut faire les atterrés, en trouvant fou que des sociétés de trading de haute fréquence dépensent des millions d’euros pour gagner des millisecondes mais ce ne sont pas les seuls. Et s’ils ne sont pas les seuls, c’est parce que collectivement nous ne supportons pas que ce qui pourrait aller vite, aille lentement.

Et c’est vrai que si on réfléchit à ce que c’est qu’un achat sur Amazon, on pourrait accepter quelques secondes entre l’ordre et sa réception.

En fait non, on ne le supporte pas. Et là ce ne sont plus les traders qui sont appâtés par le seul gain qui sont les commanditaires de la vitesse, là avec Amazon c’est nous qui sommes les commanditaires de cette vitesse, nous les consommateurs lambda.

Voilà, c’est un peu la leçon de morale du jour. »

Je pourrais m’en tirer en disant que je n’achète pas chez Amazon, ce qui est exact.

Mais hélas, je dois reconnaître ou plutôt me reconnaitre dans cette impatience derrière le clic et l’attente devant un site sur lequel je consulte ou achète.

Il est très simple de croire que la révolution n’est qu’à l’extérieur de nous, qu’il suffirait de faire dégager un certain nombre de « nuisibles » et « d’importuns » pour que tout aille mieux.

Ce n’est pas aussi simple une grande partie des problèmes se trouve à l’intérieur de nous, dans nos désirs sans limites, notre impatience…

<1360>

Vendredi 28 février 2020

« Le pylône qui valait 5 millions de dollars »
Histoire racontée par Alexandre Laumonier

Après avoir parlé des riches autour de l’hebdomadaire « Le Un » et cette question : « Les riches sont-ils trop riches ?», je fais aujourd’hui un pas de côté.

Quoique je me demande s’il n’est pas encore question de riches ici…

Mon information était précise je savais que je trouverai le livre cherché à la bibliothèque de la Part-Dieu, dans la salle «Société» et sous la côte « ECO 350 ». Sur l’étagère, il y avait une vingtaine de livre, le plus fin était celui que je cherchais : « 4 » d’Alexandre Laumonier aux éditions Zones sensibles.

Disposant de ce livre, ce soir, je peux donc partager avec vous l’entame de cette enquête, ce thriller ou plus simplement une histoire d’aujourd’hui.

La scène se passe en Belgique en 2012 :

« À quelques mois de la retraite, le commissaire-priseur ne s’attendait sans doute pas à vivre les enchères les plus épiques de sa carrière.

En cette grise matinée du 19 décembre 2012, dans une pièce du tout nouveau bâtiment hébergeant le Bureau fédéral de la province de Flandre-Occidentale, à Bruges, le bien public 38025/838 sv, décrit comme un « Gewezen militair domein met communicatietoren (hoogte 243,5-m) en acht ankerpunten », d’une superficie de 1 hectare, 31 ares et 66 centiares, sis au 1, rue du Héron, à Houtem, dans la région des Moëres, était mis aux enchères par son propriétaire, le ministère de la Défense du Royaume de Belgique, au prix de 250 000 euros.

À 10 heures, et sans une seule microseconde de retard, onze personnes se regroupèrent autour d’une grande table rectangulaire. Le commissaire-priseur, son secrétaire et un représentant du ministère s’installèrent à l’une des extrémités de la table, tandis qu’en face d’eux trois groupes distincts prirent place, se regardant en chien de faïence : un Américain accompagné de deux avocats ; deux autres avocats travaillant pour un prestigieux cabinet belge mandaté par un acheteur potentiel ; et deux ingénieurs, qui restèrent silencieux tout au long de la matinée. Ils n’étaient pas venus pour acheter mais pour savoir qui allait l’emporter, information de première importance pour un certain nombre de personnes, notamment en France, au Canada, aux Pays-Bas et aux États-Unis.

Même si la présence d’un cabinet d’avocats haut de gamme était plutôt inhabituelle étant donné la vétusté de l’« ancien domaine militaire comprenant un pylône de communication de 243,5 mètres », dont le ministère souhaitait se débarrasser, la séance débuta sereinement. Le commissaire-priseur vérifia que les participants s’étaient bien acquittés des 1 000 euros de frais d’inscription, s’assura que tous avaient en leur possession les documents administratifs relatifs au domaine – y compris le relevé cadastral, sur lequel le domaine militaire apparaît en forme de croix –, puis il fixa le pas d’enchères à 5 000 euros et la vente démarra.

Ce qui ne devait être qu’une formalité se transforma en une longue matinée pendant laquelle le commissaire fut mis à rude épreuve. Au bout de vingt minutes seulement, la meilleure offre était déjà de 700 000 euros, ce qui réjouit le ministère de la Défense (il estimait secrètement faire une bonne affaire à partir de 400 000 euros) mais déstabilisa le commissaire-priseur. Il décida alors de monter le pas d’enchères à 10 000 euros pour accélérer la vente, puis la meilleure offre atteignit rapidement 1 million d’euros, puis 1,1 million d’euros, 1,2 million d’euros, 1,3 million d’euros, 1,4 million d’euros… À 2 millions, une heure plus tard, le commissaire-priseur, qui transpirait de plus en plus, réclama une pause et se réfugia dans les toilettes pour se ressaisir. L’histoire ne dit pas quelles pensées furent les siennes devant l’image de son visage sidéré que lui renvoya le miroir. « Du côté des vendeurs, personne n’arrivait à comprendre ce qui se passait », raconte un témoin, lui-même d’autant plus surpris par le montant des offres que, dans d’autres circonstances, il aurait pu lui-même enchérir.

Cette année-là, le Royaume de Belgique, en quête de liquidités, avait déjà revendu bon nombre d’installations démilitarisées pour un total de 12 millions d’euros. Parmi celles-ci : un vieux bunker cédé pour 350 euros à un paysan ravi de pouvoir le démolir car il se trouvait au milieu de son champ ; un ancien fort construit pour défendre la ville d’Anvers, racheté 287 000 euros par le riche pdg de Katoen Natie, une compagnie de logistique active dans les ports du monde entier ; un ancien hôpital militaire acheté 4 millions d’euros par la commune de Bruges pour être transformé en logements sociaux. À ces 12 millions s’ajouta, le 19 décembre 2012, le produit de la vente de l’« ancien domaine militaire comprenant un pylône de communication ». Au terme de plus de trois heures et demie de bataille acharnée, devant les représentants de l’État belge médusés, le bien 38025/838 SV fut finalement adjugé 5 millions d’euros, soit la meilleure affaire du ministère de la Défense pour l’année 2012.

Alors que les silencieux ingénieurs sortaient précipitamment de la salle du Bureau fédéral (le ticket de stationnement de leur voiture, malencontreusement garée devant un commissariat, était dépassé depuis longtemps), l’un des avocats au service de ceux qui remportèrent la mise fut approché par l’un de ses confrères qui, lui, représentait le camp vaincu. Le perdant tendit au gagnant sa carte de visite : « If we can arrange, here is my phone number. » Le 9 janvier 2013, le ministère rendit public l’acte de cession du domaine militaire sans toutefois divulguer le nom du nouveau propriétaire. « Information confidentielle », selon les services ministériels. »

Le livre raconte l’histoire de ce pylône construit par l’armée américaine dans le plat pays de Brel, l’Histoire de cette région appelé les Moëres et aussi de la raison pour laquelle une société qui ne voulait pas être connue, a mandaté une autre société et des avocats pour aller participer à cette mise en enchère et arracher la mise quelle qu’en soit le prix. Et puis beaucoup d’autres informations sur le métier de cette société basée à Chicago.

Alexandre Laumonier est belge, il a créé en 2011 une maison d’édition établie à Bruxelles, spécialisée dans les sciences humaines : <Zones Sensibles>

Il se présente dans cet article : « L’art de publier des essais »

Le livre « 4 » a non seulement été édité mais aussi écrit par cet étonnant personnage. Il avait été précédé par « 6/5 ». Un peu comme un compte à rebours

Mais quelle est la réponse à cette question ? Qui peut vouloir payer 5 000 000 d’euros pour un ancien pylône de communication construit par l’armée américaine dans les années 1960 et donné à l’armée belge qui ne savait qu’en faire. En réalité la page 28 du livre nous apprend que le coût de remise en service du pylône aura coûté 1,5 millions d’euros, ce qui porte le budget de l’opération à 6,5 millions d’euros.

Ce pylône avait été construit par l’armée américaine pour transmettre des informations militaires par des micro-ondes notamment vers l’Angleterre.

En 2008, l’armée américaine s’est débarrassée de cette infrastructure, couteuse à entretenir, parce qu’elle allait remplacer ces stations radio par un système de communication moins cher et d’une plus grande capacité. Les informations n’allaient plus transiter dans les airs mais sous terre, grâce à une technologie plus récente que les ondes radio : la fibre optique, qui offre deux fois plus de débit.

L’armée belge pensait qu’un acheteur allait démonter ce pylône et le débiter pour en récupérer le métal et les équipements.

Mais l’acheteur voulait garder l’équipement et utiliser les ondes radios : les micros ondes

Parce que s’il y a moins de débit que sur la fibre optique, c’est-à-dire le volume de  données qu’on peut transmettre, cette technologie permet de transmettre des informations plus rapidement

Le gain parait dérisoire.

<Cet article> qui présente le livre explique :

« Cette société gagna plus ou moins 10 microsecondes de temps de latence, soit 0,00001 seconde, soit cent fois moins de temps qu’il n’en faut à un être humain pour cligner de l’œil. La  »valeur » d’une seule microseconde était donc, en 2013, de 650.000 euros. »

Voilà où en est la société humaine aujourd’hui.

Mais avant de condamner, il faut comprendre pourquoi les hommes, dont nous faisons partie aspirent à cette vitesse. Mais cette réflexion attendra un autre mot du jour.

Pour revenir au prix exorbitant de ce pylône chargé de transmettre des ondes radios, il faut une carte que Google nous offre gratuitement.


Le pylône de Houtem, dans la région des Moëres est sur le trajet, en ligne direct, à peu près à mi-chemin entre Francfort-sur-le Main, la place financière de l’immense puissance économique Allemande et siège de la BCE et Londres, la city, la plus grande place financière du monde.

Gagner des micro-secondes lors du transfert d’informations entre Londres et Francfort a motivé la société de trading à haute fréquence de Chicago du nom de Jump Trading à débourser 5 000 000 d’euros et quelques frais annexes d’avocats et des intermédiaires pour ne pas apparaître dans la transaction.

Ma source qui m’a conduit à aller à la Bibliothèque de la Part-Dieu pour aller chercher ce livre qui contient encore bien d’autres informations est Xavier de la Porte que je n’avais pas cité depuis longtemps.

Il produit un podcast natif sur France Inter, ce qui signifie qu’il ne s’agit pas d’une émission que vous pouvez écouter à la radio.

Ce podcast s’appelle <Le code a changé>.

Pour présenter le livre et Alexandre Laumonier, il a fait cet aveu :

« C’est le genre d’histoire qui me passionne parce qu’elle montre que la technologie, c’est une affaire très matérielle. Une affaire de câble, d’ondes, de hauteur, de vitesse. Le genre d’histoire qui me passionne parce qu’elle raconte la folie des hommes, une folie qui est souvent très ancienne et que les technologies d’aujourd’hui ne font souvent que rendre plus évidente. »

Le livre « 4 » porte pour exergue cette phrase de Ludwig Wittgenstein. philosophe et mathématicien britannique d’origine autrichienne :

« Nous attendons à tort une explication alors qu’une description constitue la solution de la difficulté, pour peu que nous lui donnions sa juste place, que nous arrêtions à elle, sans chercher à la dépasser. C’est cela qui est difficile, s’arrêter. »

<1359>

Jeudi 27 février 2020

« Le triomphe de l’injustice »
Gabriel Zucman et Emmanuel Saez

En continuant la lecture du « Un » sur les riches, on tombe sur l’article central du journal qui consiste en un entretien avec Gabriel Zucman : « L’enjeu est de sortir d’une spirale d’Injustice fiscale ».

Gabriel Zucman est un jeune économiste français mais qui vit actuellement aux Etats-Unis.

Il est né en 1986 à Paris, il a enseigné à la London School of Economics, mais depuis 2015 il est professeur assistant à l’université de Californie à Berkeley.

Il s’est spécialisé dans le domaine des inégalités sociales et des paradis fiscaux.

Il a rédigé sa thèse « Trois essais sur la répartition mondiale des fortunes » sous la direction de Thomas Piketty

Le journal « Washington Examiner » confirme qu’il influence les deux candidats les plus à gauche de la primaire démocrate « Two French economists from Berkeley advise Warren and Sanders on wealth tax »

Les deux économistes français dont parle le journal de Washington sont les deux auteurs de l’ouvrage qui vient d’être traduit et publié en France le 13 février « Le triomphe de l’injustice » et qui a pour sous-titre « Richesse, évasion fiscale et démocratie ». Emmanuel Saez est de 14 ans plus âgé que Gabriel Zucman, il est professeur à la même université Berkeley. Il est aussi français mais a été naturalisé américain. Ses travaux portent aussi sur les inégalités économiques et les inégalités de revenu et il est également lié avec Thomas Piketty avec lequel il mène des études communes.

Picketty, Zucman et Saez, trois français, sont donc en train de convertir sinon les États-Unis au moins un des principaux candidats démocrates : Bernie Sanders au socialisme, à l’imposition des grosses fortunes et aussi à une redynamisation de la progressivité de l’impôt sur les revenus. Comme le dit le journal de Washington, ils ont aussi l’oreille d’Elisabeth Warren l’autre candidate de gauche des démocrates.

Mais c’est de plus en plus Bernie Sanders, celui qui se proclame socialiste et qui affirme aux USA que le régime de Castro à Cuba présentait des aspects positifs, qui fait la course en tête et qui est en train de s’envoler dans les sondages.

<Le Monde> avait consacré fin 2019 un article à ces trois français au pays de l’oncle Sam :

« Dans le sillage de Thomas Piketty, [Gabriel Zucman] le trentenaire, chercheur à Berkeley, cosigne avec son compatriote Emmanuel Saez un livre sur le triomphe des inégalités aux Etats-Unis. Et s’impose comme un des cerveaux influents de la gauche américaine.

Dans la bande à Piketty, il est le benjamin. Mais pas le moins doué. […]. Si Thomas Piketty, 48 ans, a été son directeur de thèse à Paris, c’est son complice, Emmanuel Saez, 46 ans, qui l’a fait venir aux Etats-Unis. A eux trois, ils sont en train de changer le paysage politique américain par leurs travaux sur les inégalités.

Avec son livre Le Capital au XXIe siècle (Seuil, 2013), devenu en 2014 un improbable best-seller au pays du marché-roi, Piketty a été le pionnier. « C’est lui qui a l’approche la plus ambitieuse, décrit Gabriel Zucman. Il veut créer une nouvelle idéologie de socialisme participatif. » Emmanuel Saez, coauteur de plusieurs travaux avec Piketty, est le surdoué : diplômé de Normale-Sup et du MIT, il est lauréat de la médaille John Bates Clark, la plus haute distinction américaine en économie. Un perfectionniste d’« une rigueur vraiment extrême », dit son jeune collègue. Au point que certains voient déjà sa voiture occuper un jour l’une des places réservées aux Prix Nobel sur le parking de la faculté.

Gabriel Zucman, lui, se range dans une catégorie plus modeste. « Plombier » de la justice sociale. Ajusteur des politiques publiques, pour « contribuer au progrès ». « S’il y a une volonté politique de créer un impôt sur la fortune, si on veut taxer les multinationales, comment on fait en pratique pour que ça fonctionne ? » Et pour « faire de la bonne plomberie », insiste-t-il, il faut « commencer par avoir de bons chiffres »

Il semble que c’est Gabriel Zucman qui a été chargé d’assurer la promotion, en France, du livre écrit avec Saez.

C’est ainsi qu’il a été l’invité de la Grande Table, émission dans laquelle je l’ai entendu pour la première fois : <Gabriel Zucman : réinventer l’impôt pour combattre l’injustice>

Dans leur livre les deux économistes épluchent les statistiques fiscales sur plus d’un siècle en prenant en compte l’ensemble des prélèvements supportés par les contribuables américains et non le seul impôt sur le revenu, comme c’était l’habitude.

Leur constat est clair : Les riches paient moins d’impôts que le reste de la population. Ils soulignent que, en 2018, à la suite de la réforme fiscale de Trump votée à la fin de l’année précédente et pour la première fois depuis un siècle, les milliardaires ont été moins taxés que les classes moyennes et populaires. Ainsi, une infime partie de la population américaine prend une part croissante de la richesse nationale : ce sont 0.1% des Américains qui possèdent la même portion de patrimoine que 99% du reste de la population. Et, alors que tous les groupes sociaux, classes populaires ou supérieures, payent entre 25 et 30 % de leurs revenus en impôts, les milliardaires ont un taux d’imposition effectif de seulement 23 %. Cela constitue une rupture dans l’histoire des États-Unis qui avec le New Deal de Roosevelt avaient créé un système fiscal véritablement redistributif.

Dans le « Un » Zucman est plus précis :

« C’est comme si vous aviez un impôt proportionnel géant qui devenait dégressif pour les plus riches ! Dans le détail, on a assisté à une détaxation du capital sous toutes ses formes et à une augmentation de l’imposition du travail. Jusque dans les années 1980, l’Amérique avait un impôt sur les sociétés de 50% des taux marginaux sur les dividendes de près de 90%, des taux de succession allant jusqu’à 80% – une taxation du capital beaucoup plus lourde que ce qui a jamais pu exister en France. Aujourd’hui, le produit de l’impôt sur les sociétés est passé de 8% du revenu national à 1% quand les cotisations sociales ont fait exactement le chemin inverse. »

Dans l’émission de France Culture, Gabriel Zucman a dit :

« Si la mondialisation est synonyme d’impôts toujours plus bas pour les grandes entreprises et d’impôts toujours plus élevés pour les petits commerçants, alors cette forme de mondialisation n’a pas d’avenir. La bonne nouvelle, c’est qu’il y a d’autres formes de mondialisation »

Pour accompagner ce livre, les deux auteurs ont mis au point TaxJusticeNow.org, un site qui permet à chacun de simuler sa propre réforme fiscale et d’en évaluer les implications. Le tout destiné à un large public, afin d’apporter les connaissances nécessaires à un débat démocratique sur l’impôt. Car, montrent-ils, le sentiment croissant de trahison et d’injustice fiscale fait perdre foi en la démocratie, les impôts votés par les représentants du peuple ne cessant d’accroître les revenus d’une minorité favorisée. Il faut, nous disent-ils, inventer de nouvelles institutions fiscales et de nouvelles formes de coopération.

Dans l’émission, il précise qu’ils ne sont pas des conseillers officiels de Bernie Sanders et Elisabeth Warren mais que les deux s’inspirent de leurs travaux.

La grande révolution que préconise Bernie Sanders est de créer un impôt sur la fortune aux Etats-Unis.

Dans l’entretien du « Un », il précise :

« Un impôt sur la fortune qui ferait contribuer les milliardaires à hauteur de leurs revenus : puisque leur fortune croît en moyenne de 8% chaque année, alors Sanders propose un taux d’imposition sur la fortune de 8 % au-delà de 10 milliards de dollars. C’est audacieux mais c’est une manière de répondre à une demande de justice fiscale de plus en plus pressante. ».

Il prétend dans l’émission de France Culture :

« Si on appliquait le programme de Bernie Sanders à la France, cela ne toucherait que les plus riches mais rapporterait 25 milliards, soit 5 fois plus que l’ISF français ancienne mouture. »

Cela n’a en effet rien à voir avec l’ISF à la française qui imposait à partir du seuil de 1,3 millions de d’euros et dont le taux ne dépassait pas 1,5%.

Il faut bien comprendre ce que signifierait la proposition de Bernie Sanders, il veut au-delà d’un certain patrimoine capter la totalité des revenus générés par ce dernier : 8% de revenus, 8% d’impôts.

Cette mesure radicale devrait conduire à ce que les très hauts patrimoines n’augmentent plus ou au moins ralentissent beaucoup leur progression.

Mais pourrait-il être élu avec un tel programme aux Etats-Unis ?

Bill Gates qui avait déclaré son aversion pour Donald Trump, n’a pas exclu de voter pour lui si les Démocrates avaient des propositions fiscales trop extrémistes, c’est-à-dire les propositions de Bernie Sanders.

Et même s’il était élu, pourrait-il mettre en œuvre ce programme ?

Dans le « Un » Zucman défend l’idée qu’il est possible d’augmenter massivement l’impôt sur le capital sans fuite des capitaux :

« Tous ces dirigeants (Thatcher, Reagan, Trump, Macron) ont adopté un discours selon lequel il n’y avait pas d’autres choix possible que celui de baisser les impôts sur le capital. Que la concurrence fiscale allait pousser les grandes fortunes à partir. Que l’imposition des multinationales allait encourager l’exil dans les paradis fiscaux. Et qu’il fallait donc baisser les taux marginaux supérieurs ou supprimer les impôts sur la fortune pour s’adapter à une mondialisation incontrôlable Mais c’est faux et c’est en cela que ce triomphe de l’injustice a des airs de déni de démocratie. C’est une analyse ignorante de ce qu’à pu être la taxation avant les années 1980 et qui porte un diagnostic erroné sur ce que peut être la mondialisation […]

Nous disposons aujourd’hui de traités de libre-échange, mais il n’existe aucune forme de coordination fiscale. Vous avez la possibilité d’avoir un taux d’imposition nul, mais pas celle d’instaurer des barrières douanières ! C’est un choix qui a été fait, mais qui peut être renversé, avec des traités commerciaux qui incluent un volet fiscal »

Il est certain que si les Etats-Unis entraient dans ce type de politique et de traité cela serait plus simple pour les autres. Car je m’interroge quand même sur la capacité d’un pays comme la France d’imposer de telles règles, alors que nous savons qu’à l’intérieur de l’Union Européenne il existe une concurrence fiscale qui n’est pas remis en cause.

Zucman pense aussi qu’il est possible de mettre fin au paradis fiscaux et d’imposer des taux d’imposition sur les très hauts revenus de 60% avec un taux marginal supérieur à 75 %.

La conclusion de son entretien se présente comme positif et volontariste :

« Je suis frappé par les similarités entre la situation actuelle et le Gilded Age, cette période de prospérité de la fin du XIX siècle marquée par une fiscalité régressive, une explosion des inégalités et la constitution de grands monopoles privés. Résultat : au début du XXème siècle il y a eu en quelques années un grand retournement qui a permis de mettre en place le système fiscal le plus progressif au monde. Aujourd’hui, l’émergence de figures politiques comme les démocrates Warren et Sanders aux Etats-Unis laisse penser qu’un autre modèle est possible. Quant à la France, où les prélèvements obligatoires sont déjà élevés, l’enjeu n’est pas de les augmenter encore, mais de sortir de la spirale d’injustice fiscales en échappant au nihilisme actuel : oui, on peut encore agir et renverser la table, à condition d’y mettre un peu de volonté politique. »

Il est certain pour qu’une vraie évolution puisse se réaliser il faut d’abord des théoriciens qui proposent des modèles différents de ceux qui sont à l’œuvre aujourd’hui et il faut ensuit des politiques qui prennent le risque de mettre en œuvre ces méthodes.

Peut-être que les théoriciens sont ces économistes français au pays de Trump et que Bernie Sanders est l’homme politique qui soit en mesure d’être le levier d’action.

La plupart des analystes pensent aujourd’hui qu’il n’a aucune chance de gagner.

Mais depuis l’élection de Trump, l’imprévisible est de rigueur.

Vous pouvez aussi lire cet article d’« Alternatives économiques » : <Gabriel Zucman : « La concentration des richesses pose un problème démocratique »>

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Mercredi 26 février 2020

« On commencerait par la perruque, et à la fin de l’histoire, on l’enlèverait comme si de rien n’était.  »
Léonor de Récondo

Je continue à picorer dans le « Un » qui pose cette question qui pour certains est parfaitement stupide, qui pour d’autres entraîne une réponse affirmative évidente ;  « Les riches sont-ils trop riches ? »

Hier nous étions dans le concept : comment déterminer le seuil à partir duquel on est riche ?

Nous avons surtout compris que le plus souvent le riche c’était l’autre.

Et pourtant les grands philosophes nous le disent et nous le savons intimement : l’argent ne fait pas le bonheur. Ou plus exactement, il fait une partie du bonheur jusqu’à un certain niveau, mais au-delà plus du tout.

Aujourd’hui, à l’aide de Léonor de Récondo, je vous invite à regarder la grande richesse à hauteur d’homme.

Pour être précis, il ne s’agit pas de la richesse, mais du comportement d’hyper riches quand ils se laissent aller à exprimer pleinement leur hubris.

Le « Un » rapporte donc ce récit de Léonor de Récondo, qui fait débuter son récit à l’hôtel des menus plaisirs de Versailles :

« On commencerait par la perruque, oui c’est ça. On commencerait par la perruque, et à la fin de l’histoire, on l’enlèverait comme si de rien n’était.

L’histoire officielle débute au château de Versailles, quand les invités arrivent. Ils sont escortés, ni calèches ni valets, pas encore, ils sont pour l’instant dans des berlines noires avec chauffeur, et sur leur trente-et-un. Quand la nuit tombe sur ce 9 mars 2014, ils sont à la fois excités et anxieux de ce qui les attend. Les ors, du vin et des mets, et des privilèges qui ne les protègent ni de la vulgarité ni des artifices. Quelques heures en ce château pour se chauffer au miroitement du Roi-Soleil, pour croire à ce conte de fées mis en scène et en bouche, une fois dans leur vie.

L’histoire officieuse, la mienne, commence quelques heures auparavant à l’hôtel des Menus-Plaisirs, là où a été votée l’abolition des privilèges, on a du mal à y croire. On est une cinquantaine de danseurs, comédiens, figurants et une quinzaine de musiciens dont moi. On me trouve une robe, dentelles et couleurs pastel, coupe Louis XIV, ajustée à la taille, pigeonnante au décolleté, un peu élimée, maintes fois portée. On me dit qu’elle provient du stock de la Comédie-Française. Versailles et le Français, on se prendrait presque au jeu. Manquent encore le maquillage poudré blanc, rose aux joues, une mouche de velours noir, une « galante », me précise-t-on, sur la pommette. Et puis, le filet sur le crâne avant la perruque haute, blanche, guirlande de boucles sur la nuque, épingles qui scalpent, sourire de rigueur. »

Il s’agit de la fête d’anniversaire que Carlos Ghosn a organisé au château de Versailles le 9 mars 2014.

Carlos Ghosn affirme que cette fête a eu lieu pour les 15 ans de l’Alliance Renault-Nissan.

De manière factuelle, Carlos Ghosn étant né 9 mars 1954, cette date constituait le jour de son 60e anniversaire. La date officielle de l’anniversaire de l’Alliance est quant à elle le 27 mars.

L’« Obs » cher à jean Daniel a écrit un article éclairant : « La vidéo de la folle soirée d’anniversaire de Carlos Ghosn à Versailles ».

« Un travelling dans la galerie des Glaces où des convives en smoking ou robes de soirée et des figurants costumés comme au temps de Louis XIV regardent par les fenêtres un magnifique feu d’artifice tiré des jardins du château.

Voilà comment se termine une incroyable vidéo tournée à Versailles le 9 mars 2014, lors d’une grande soirée payée 634 000 euros par la filiale néerlandaise Renault-Nissan BV et organisée le soir des 60 ans de Carlos Ghosn. Un film de huit minutes et vingt secondes tout en lustre, dorures, et excès, […] De quoi conforter la conclusion des auditeurs du cabinet Mazars qui, après avoir scruté les comptes de la filiale Renault-Nissan BV, ont jugé que cette soirée était un événement privé et en aucun cas une fête pour les quinze ans de l’alliance comme avancé par Carlos Ghosn, même si c’était le thème officiel de l’événement et du discours d’accueil du PDG : ainsi que « l’Obs » l’avait révélé en février après avoir eu accès à la première liste d’envoi des invitations, de très nombreux amis ou connaissances personnelles du PDG étaient conviés, dont quantité de Libanais, et seules de très rares relations d’affaires de l’alliance. Carlos Ghosn assure, lui, que sa soirée d’anniversaire a eu lieu le lendemain dans un restaurant parisien… et payée de sa poche. »

Baudelaire a écrit dans son « invitation au voyage »

Là, tout n’est qu’ordre et beauté, Luxe, calme et volupté.

Les hyper riches adorent le luxe et la volupté

Mais le dévoilement des faits, nous apprend aussi que les hyper riches aiment faire payer ce luxe par les autres. Ici la filiale néerlandaise de Renault-Nissan.

Dans sa conférence de presse de Beyrouth après son évasion du Japon, Carlos Ghosn <s’est défendu> avec vigueur.

Il a dénoncé une « diffamation » et a expliqué la raison de célébrer les 15 ans de l’Alliance Renault-Nissan dans un lieu aussi somptueux :

« Versailles, ce n’est pas Louis XIV, Versailles, c’est le site le plus visité en France, c’est le symbole du génie français, c’est un symbole de l’ouverture de la France sur le monde. Ce n’est pas parce que l’on veut imiter tel ou tel roi ou reine, Louis XIV ou Marie-Antoinette »

Mais il l’assure, il a même adressé un discours portant sur l’Alliance lors de cette soirée. Manque de chance, ce discours a aujourd’hui mystérieusement « disparu ».

Et pour expliquer l’absence des autres directeurs de Renault Nissan, il a aussi son argument ;

« Eh bien, c’est parce que cette fête n’était pas pour eux, cette fête était pour les partenaires et particulièrement les partenaires étrangers. Si on invite un Français à Versailles, il s’en fiche, mais si on invite un Chinois, un Japonais, un Américain, eux, ça les intéresse beaucoup. C’est pour ça qu’on a fait ça à Versailles. »

<L’Obs> a répondu à ces arguments.

« Selon nos informations, Carlos Ghosn a effectivement prononcé un discours à propos des quinze ans de l’alliance Renault-Nissan en ouverture de la soirée, avant celui de Catherine Pégard, patronne du château de Versailles.

[A propos des invités] Outre quelques personnes ayant des relations d’affaires avec Renault-Nissan, étaient présents aussi des convives dont la présence peut se justifier comme un ancien sénateur américain du Mississipi où Nissan a une usine. Mais selon nos informations, de nombreuses personnalités n’ayant aucun lien avec Renault-Nissan, en France et à l’étranger, étaient présentes à cette folle soirée. On peut ainsi citer un grand nombre de businessmen libanais, dont Raymond Debanne, Marwan Hamadé, Gilbert Chaghoury, Najil Nahas, Hussein Khalifa, Nadim Saikali, ou Maurice Sehnaoui.

Mais aussi : son beau-père et sa belle-mère Arfin et Greta Malas ; Etienne Debbané, copropriétaire avec Ghosn d’un vignoble au Liban ; Samir et Laura Lahoud, figures de la jet-set libanaise ; Amin Maalouf, écrivain libanais ; Nayla Moawad, femme politique libanaise ; Salim Daccache, l’ancien directeur du lycée jésuite à Beyrouth où Ghosn a étudié ; Mario Sarada, partenaire de Ghosn dans un complexe immobilier ; Alison Levasseur, architecte d’intérieur ; Ivonne Abdel Baki, femme politique équatorienne d’origine libanaise […] à l’issue de la soirée, une des filles de Carlos Ghosn a publié sur Instagram une photo accompagnée du mot-clef explicite #familyreunion. »


<Le Monde> nous apprend que Le constructeur automobile français Renault a annoncé lundi 24 février qu’il se constituait partie civile dans le cadre de l’enquête judiciaire en France pour abus de biens sociaux visant son ex-patron, qui a été transmise jeudi à un juge d’instruction et qui concerne cette soirée et une autre. Car en 2016, une autre soirée a été organisée dans Grand Trianon et dans le parc du château. Il s’agissait de fêter l’alliance, pardon le mariage de Carlos et de Carole, dernière épouse du franco-libano-brésilien.

Mais Léonor Récondo raconte avec beaucoup d’art cette soirée de l’intérieur :

« Une fois prêts, s’entassent dans ma Twingo un garde et deux danseuses en grand costume. On roule tête baissée à cause des perruques. Arrivés au château, on dîne avec les agents de sécurité dans les couloirs du rez de chaussée, et puis vers 19 heures, ça commence de bouger, il y a de l’agitation […] Lentement surgissent les berlines noires. Ils doivent rêver déjà, ils se préparent depuis longtemps aussi. […]

Le ballet des voitures traverse la cour d’honneur avant de s’arrêter devant la grille dorée, les invités parcourent ensuite la cour royale à pied. Le château brille de toute sa splendeur, le silence s’est posé, les touristes se sont évanouis.

Devant la porte est postée une haie de figurants habillés (déguisés ?) en gardes, lance au pied, provenant du même stock du Français. Les invités en ont plein les mirettes, les robes de soirée caresssent le pavé, les chaussures anglaises le battent. On se salue, se reconnaît, baisemain, la bise pour les intimes, quelle joie de se retrouver ! »

Et puis il y a la fête, les danses, la musique :

« Le rêve prend corps de danseuse.

Les musiciens sont répartis par petits groupes dans les différents salons que parcourent les invités jusqu’à la galerie des Batailles où est dressée l’immense table pour la centaine d’invités.

Je vais jouer du violon deux fois, d’abord dans un des salons avec flûtiste, claveciniste et chanteuse. Dans le brouhaha des pas personne ne nous écoute. On nous prend en photo, selfie enregistré, pour dire qu’on y était. […]

En livrée, le diner est servi.

Exclamation générale à la vue des pièces montées. C’est le moment où je joue avec les danseurs, le tableau que nous formons est plutôt charmant. »

Je ne connaissais pas Léonor de Récondo qui est violoniste baroque mais aussi romancière.

En 2019, elle a écrit « Manifesto » dont parle « Le Monde » dans un article « « Manifesto », le poignant hommage de Léonor de Récondo à son père »

On apprend que Léonor de Récondo est la fille d’un sculpteur espagnol Félix de Récondo, artiste épris de liberté. Sa mère Cécile était aussi artiste peintre.

Le Monde écrit :

«  La romancière prête voix, dans Manifesto, son sixième livre, à son père, qui évoque sa famille : des républicains basques espagnols, exilés en France, à Hendaye, à l’époque du franquisme. Le père, la mère, Aïta, l’oncle curé, Amatxo, qui venait dire la messe à la ferme, l’enfance de Félix au collège de Dax : « Les Landes c’est la fin de mon enfance, dit Félix, la clandestinité, la pauvreté, l’exil, la chaleur de notre famille. » Mais c’est aussi, sur la plage d’Hendaye, la découverte éblouie des corps, qu’il ne cessera plus tard de dessiner et de sculpter. »

Pour celles et ceux qui aiment voir de leurs yeux, voici <le lien> vers la vidéo que Youtube et donc Google met gratuitement à notre disposition pour que nous puissions voir quelques éclats de cette belle fête.

Le cuisinier qui a préparé le diner était Alain Ducasse.

Si vous voulez vous offrir un repas préparé par Alain Ducasse, vous devez le payer.

Un hyper riche comme Carlos Ghosn fait payer une personne qu’on appelle morale.

Un professeur de fiscalité avait dit : « Je n’ai jamais serré la main d’une personne morale, mais j’ai constaté qu’à la fin c’était toujours elle qui payait »

C’est peut-être le secret des hyper riches : il ne paie pas (toujours ?) avec leur argent, leur désir de luxe.

Le récit de Léonor Récondo se termine ainsi :

« A l’hôtel des Menus-Plaisirs, j’enlève ma perruque, je rends le costume. On me tend ma fiche de paie, 201 euros net. »

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Mardi 25 février 2020

« Comment définir un seuil de richesse ? »
Pierre Concialdi

Début février, le magazine « le Un » posait cette question « Les riches sont-ils trop riches ? ».

Que signifie cette question ?

Il y a évidemment la question morale que chacun peut poser :

Est-il moral de posséder autant de patrimoine et d’avoir des revenus aussi importants que certain multi milliardaires ?

Beaucoup, dont je fais partie, trouveront certains seuils de richesses indécents.

Surtout si on écoute Lao-Tseu qui aurait dit :

«Savoir se contenter de ce que l’on possède, c’est être riche ».

Le Un cite Nietzsche :

« Celui qui possède, lorsqu’il ne s’entend pas à utiliser les loisirs que lui donne la fortune, continuera toujours à vouloir acquérir du bien : cette aspiration sera son amusement, sa ruse de guerre dans la lutte avec l’ennui. C’est ainsi que la modeste aisance, qui suffirait à l’homme intellectuel se transforme en véritable richesse, résultat trompeur de dépendance et de pauvreté intellectuelles »

Nous somme dans le divertissement pascalien, pour tromper l’ennui et la mort, le riche s’adonne à la course vers de plus en plus de richesses.

Et pourtant, comme le rappelle <cet article du Figaro> :

« Une étude menée par des chercheurs de l’Université de Princeton a montré qu’un revenu plus élevé augmentait le niveau de bonheur, mais seulement jusqu’à un salaire d’environ 75.000 dollars (soit un peu moins de 70.000 euros) par an. Et après? Après, cela bouge peu. Voire plus du tout. C’est pour cela qu’un actif ne peut avoir pour unique ambition de gagner beaucoup d’argent. C’est ce que montre également une étude de la LSE (London School of Economics), dirigée par l’économiste britannique Lord Richard Layard. «Les États doivent mettre de côté la création de richesse pour se concentrer sur la création de bien-être», explique-t-il, arguant notamment que le bien-être des citoyens est la valeur de demain. »

Cette quête semble donc assez vaine.

Mais la question intéressante que pose le Un est plutôt de savoir : « Est-ce que les choses iraient mieux dans le monde  si les riches étaient moins riches. »

Toutefois, la première question qui se pose est plutôt de savoir qui est riche ?

Car il est apparaît qu’il est possible et juste de demander une contribution au bien commun plus importante aux riches.

Le journal <La Croix> avait aussi posé cette question qui est riche ?

Et ce journal explique que le riche est une espèce inconnue des statisticiens :

« L’Insee, qui scrute les Français sous toutes les coutures, reconnaît être un peu démuni. Aucune définition ne permet de fixer de façon incontestable le moment où un individu quitte la table de la classe moyenne supérieure pour s’installer au banquet des riches. « Les politiques publiques de lutte contre la pauvreté existent depuis longtemps. Elles ont besoin d’indicateurs statistiques. C’est très différent pour la richesse », explique Julie Labarthe, cheffe de la division revenus et patrimoine des ménages. »

La meilleure réponse se trouve peut-être dans ce dessin de Deligne que le journal publie.

La conclusion est simple : « le riche c’est l’autre, celui qui est plus riche ou apparemment plus riche».

Pour essayer d’aborder cette question, le UN donne la parole à l’économiste Pierre Concialdi qui est membre de l’association des « économistes atterrés » :

« Plusieurs travaux récents permettent aujourd’hui de proposer une définition conceptuelle robuste d’un seuil de richesse ainsi que de premières estimations empiriques. Aux Etats-Unis, le mouvement Occupy Wall Street a popularisé l’idée d’une fracture au sein de la société entre la masse des citoyens (« les 99% ») et une petite élite oligarchique (le « 1% ») qui concentre à la fois le pouvoir économique et politique. Il est devenu depuis fréquent de définir « les riches » comme ceux qui font partie de ce 1%. Dans les sociétés capitalistes contemporaines caractérisées par une inégalité démesurée, cette façon d’identifier la population riche emporte assez facilement la conviction des citoyens ordinaires. En France, cela correspond pour une personne seule à un revenu annuel avant impôts de plus de 100 000 euros »

C’est à cette définition que fait appel Emmanuel Todd, dans son livre « Les luttes de classe dans la France du XXIème siècle» où il oppose deux classes « les 99% » et les « 1% ».

Cette définition cependant ne convainc pas l’économiste parce qu’elle méconnaît le fait que la proportion de riches peut varier dans le temps et aussi selon les pays.

Une seconde approche peut être proposée en retenant comme seuil de richesse, un multiple du revenu médian (2 fois ou 3 fois plus).

Rappelons que le revenu médian est celui que touche celui qui se trouve au milieu d’une population : 50% se trouve au-dessus et 50% se trouve en dessous.

C’est ainsi qu’on définit le seuil de pauvreté, fixés selon les pays à 60% ou 50% du revenu médian.

Le seuil de richesse serait la même chose dans l’autre sens. Pierre Concialdi y voit un avantage :

« Cette démarche présente l’avantage de s’appuyer sur un repère collectif (le revenu médian), ce qui signale que la richesse comme la pauvreté est une notion relative.’

Cette démarche présente le caractère subjectif de déterminer le coefficient multiplicateur.

Ainsi avec un revenu média, de 1 735 euros par mois en 2017 est-on riche à partir de 3 470 euros (2x) ou 5 205 euros (3x) ou encore 8 675 euros (5x)

Et il explique une autre manière d’aborder le sujet :

« Des travaux plus récents ont proposé de définir un seuil de richesse de façon plus argumentée en l’arrimant, en quelque sorte à un objectif d’éradication de la pauvreté.

Le seuil de de richesse correspond alors au niveau de revenu maximal auquel il faudrait abaisser les plus hauts revenus pour rééquilibrer la distribution de façon à permettre à tous d’atteindre un niveau de vie minimum décent.

L’idée qui fonde cette approche est que la société devrait avoir une aversion totale pour la pauvreté et donc se donner les moyens de l’éradiquer. Dit autrement, si nous voulons faire société, il est nécessaire que tous les citoyens puissent y participer au moins de façon minimale, ce qui nécessite de fixer une limite au plus hauts revenus. Une fois défini un seuil minimum d’inclusion sociale, on peut alors définir le seuil de richesse qui y est associé. »

La difficulté est d’aboutir à un consensus argumenté sur le panier de biens et de services nécessaires pour accéder à un niveau de vie décent.

La démarche proposée par des chercheurs britanniques est de parvenir à ce consensus par une démarche participative.

En France, une démarche analogue a été engagée par l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES) qui a défini <les budgets de référence> représentant précisément un niveau de vie décent. Le revenu minimum est d’environ 1 500 euros par mois pour une personne seule.

Et pour déterminer alors le seuil de richesse Concialdi cite un ouvrage de la Fondation Copernic « Vers une société plus juste » qui détermine une fourchette comprise entre 3,5 fois et 4 fois le seuil minimum d’inclusion. Soit toujours pour une personne seule, un revenu disponible (après impôts) égal à environ 6 000 euros par mois.

L’économiste prétend que :

« Cette approche présente l’avantage d’articuler la définition d’un socle minimum d’égalité socialement validé avec celle d’un revenu maximal. Elle permet ainsi de définir un repère collectif permettant d’orienter les politiques publiques en vue de contenir l’inégalité dans des limites socialement acceptables ; »

Il rappelle que la satisfaction des besoins peut aussi passer par le développement de services publics.

Concialdi répond donc précisément à la question posée par « le Un » : Oui les riches sont trop riches.

Et lutter contre la pauvreté, dispose comme premier levier d’empêcher les riches d’être trop riches.

Mais il en est qui conteste cette vision et pense qu’on ne lutte pas contre la pauvreté en luttant contre les riches.

La position défendue par Concialdi se heurte à une autre grande difficulté : Les contraintes qu’il propose sont de l’ordre du politique qui s’exerce dans le cadre des États.

Or la répartition des richesses dépend en grande part de l’économie pour laquelle les frontières étatiques ne représentent pas grand-chose.

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