Lundi 16 janvier 2017

Lundi 16 janvier 2017
«Alep»
Une photo de l’année 2016
Le mot du jour avait déjà plusieurs fois pour objet une photo.
Cette semaine je vous propose 5 photos prises en 2016.
La première concerne la ville d’Alep, des hommes marchent dans une rue jonchée de débris qu’on a cependant dégagé vers les côtés pour essayer de continuer à vivre. ​Des câbles pendent, les bâtiments sont en ruines, probablement qu’au moment de leurs destructions des enfants, des femmes et des hommes sont morts
J’ai eu l’idée de faire une thématique sur des photos de 2016 en écoutant cette émission :https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/iconographie-de-lannee-2016
Le titre de l’émission était : « Iconographie de l’année 2016 », l’émission a ciblé deux photos que nous verrons demain et après-demain.
J’ai aussi été inspiré par deux articles :
Il faut cependant rappeler que la violence a reculé dans le monde par rapport aux siècles précédents et que la probabilité qu’un terrien meurt de mort violente aujourd’hui par rapport aux précédentes périodes historiques a diminué de manière considérable. Mais aujourd’hui grâce aux outils de communication, ces drames se sont rapprochés de nous.
Pour finir je vous oriente vers cette chronique sur la chute d’Alep de Nicole Ferroni et où dans sa conclusion très émue elle partageait une réflexion de son père :  « Autrefois, les hommes se mangeaient et on appelait cela du cannibalisme, eh bien, un jour, peut-être que la guerre sera si loin derrière l’humanité, qu’on pourra dire que les hommes se tuaient et qu’ils appelaient cela la guerre. »
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Vendredi 13 janvier 2017

Vendredi 13 janvier 2017
«S’émerveiller »
Belinda Cannone
J’ai découvert Belinda Cannone en écoutant cette émission de France Culture :https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/resister-en-semerveillant
Née en 1959, Belinda Cannone est romancière et essayiste. Elle a déjà publié plusieurs romans et <S’émerveiller est son dernier livre, un essai, qui vient de paraître>
Pour Belinda Cannone, la société vit actuellement une forme d’enténèbrement. C’est pourquoi elle nous propose de tenter de retrouver les petits bonheurs simples de la vie, ceux qui ne sont pas grand-chose mais qui pourtant nous réjouissent, bref, elle nous invite à nous émerveiller d’avantage. Un paysage, une action de courage ou un éclat de rire, la possibilité d’une lumière plus joyeuse apportée sur nos quotidiens mornes est à portée de main de tout un chacun.
Son ouvrage débute ainsi :
« L’autre fois (l’automne) je notais : Ce matin, je contemple mon chêne, cette torche de temps pur qui se dresse à deux ou trois cents mètres devant la fenêtre du bureau, dans ma maison des champs, la vision est d’autant plus nette que l’herbe à son pied est rase, ultime fenaison faite, et le soleil dissipe lentement la couverture de nuages légers. À mon lever, la brume de chaleur (un si doux septembre) le dissimulait tout à fait. Tandis que l’arbre émergeait – le détail de sa ramure devenant de plus en plus net, la haie d’arbres du fond perdant son indistinction ombreuse –, j’observais, de l’autre côté du carreau, deux merles cherchant leur nourriture, et je me suis sentie émerveillée, par la beauté du chêne, du champ, des oiseaux noirs, par le silence ouaté et la solitude.
Ce chêne, encadré par la fenêtre (je l’appelle mon chêne, bien qu’il ne m’appartienne pas), provoque souvent mon émerveillement. S’il est assez parfait (sa ramure arrondie, son tronc bien droit, sa taille vénérable), il a pourtant, dans les campagnes, des semblables par milliers. Mais sa position isolée dans un vaste champ, outre qu’elle lui confère une sorte de majesté, le désigne à mon attention qui lui fait rendre sa dimension merveilleuse : la beauté secrète du chêne apparaît sous mon regard assidu.
Depuis que j’ai acquis un téléphone qui me le permet, je photographie le chêne chaque fois que se produit une variation (oiseau, renard, lumière, nuages, ombre). Si elle en vaut la peine, j’envoie la photo à des destinataires choisis selon mon cœur. Car l’émerveillement, rarement silencieux, aime à se dire, comme s’il s’agissait de remplir l’écart entre le spectacle et mon œil, ou parce que, animaux bavards, nous réagissons toujours ainsi à la commotion de la joie – par un faire-part.
Le sentiment que j’aimerais ici décrire n’est qu’un aspect du vaste espace couvert par la notion d’émerveillement. Je pourrais le dire modeste, non parce qu’il manquerait de puissance mais parce que les objets susceptibles de l’éveiller le sont souvent. De même que le chêne que je contemple n’est qu’un arbre, l’être que j’aime n’est qu’un homme : rien de grandiose en eux mais dans mon regard, sous mon attention, ils sont l’aimé et mon chêne. Pour quelqu’un d’autre, tel jeu de lumière sur un mur en face de sa fenêtre, les variations du couchant sur un bâtiment, le chant des oiseaux juste avant la nuit – que sais-je ? –, pour quelqu’un d’autre l’émerveillement pourra être provoqué par un spectacle, des sons ou des êtres différents de ceux qui me touchent, mais il sera voisin de celui que je veux saisir s’il est lié à un objet simple, de ceux que nous croisons chaque jour sans toujours être capables d’en percevoir la beauté.
Car s’émerveiller résulte d’un mouvement intime, d’une disposition intérieure par lesquels le paysage à ma fenêtre ou l’homme devant moi deviennent des événements. L’événement survient au présent pur, dans une épiphanie. Alors je ne me projette plus dans un avenir rêvé, ni ne m’abandonne, mélancolique, à la contemplation du chimérique passé : je suis entièrement requise ici et maintenant. Savoir se rendre disponible à ces événements qui émerveillent est une voie vers le bonheur, dans la mesure où la vie heureuse est celle vécue au présent. Mais parce que nous en sommes la plupart du temps incapables, submergés par les projets, les anticipations, les choses à faire, nous devons plus d’une fois admettre, comme Pascal (quoique d’une autre manière) : « Nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre. » Vivre (intensément) exige de se tenir dans le présent pur, et rien n’est moins aisé. Je le puis dans la joie de la danse, de l’étreinte, du rire et de la contemplation.
Le reste du temps, je vis légèrement en avant de moi-même, ce qui exclut l’émerveillement.»
Dans l’émission évoquée elle a cette belle formule : il n’y a pas plus grande urgence que de partager son émerveillement.
Je ne vous ai pas encore présenté mes meilleurs vœux pour l’année 2017,
Qu’elle soit remplie, pour vous, de santé, de paix intérieure et d’émerveillement.
Et que collectivement apparaissent des idées nouvelles  pour faire progresser le monde dans lequel nous vivons.
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Jeudi 12 janvier 2017

Jeudi 12 janvier 2017
« Non, les hommes n’ont pas toujours fait la guerre »
Marylène Patou-Mathis
Lors de l’émission <du grain à moudre : pourquoi n’aimons-nous pas la paix ? >  qui ont servi directement à inspirer les deux premiers mots du jour de la semaine et indirectement celui d’hier, Hervé Gardette, le journaliste responsable de l’émission a diffusé un enregistrement d’une émission ancienne où la préhistorienne Marylène Patou-Mathis intervenait pour révéler les découvertes récentes des scientifiques sur la préhistoire concernant l’entraide et l’empathie qui existait à l’intérieur des groupes humains. Elle cite l’exemple d’un squelette dont les anthropologues ont pu déterminer qu’il s’agissait d’un homme qui était né, privé d’un bras et qui est mort vers la cinquantaine, ce qui était extrêmement âgé à cette période. Ils ont donc pu en conclure que cet homme handicapé (trouvé en Irak, vers – 45000) a pu bénéficier de l’entraide du groupe dans lequel il était né. Sinon il n’aurait pas pu vivre si longtemps. [à partir de 33:50 de cette émission]
Marylène Patou-Mathis a publié en 2013, un livre chez Odile Jacob : <Préhistoire de la violence et de la guerre> où elle tente de répondre à cette question : l’Homme a-t-il toujours été violent ?
L’exergue de ce mot du jour est le titre d’un article qu’elle a consacré à ce sujet : « Non, les hommes n’ont pas toujours fait la guerre »
Dans ce long article que je vous invite à lire, Marylène Patou-Mathis écrit notamment :
« L’image de l’homme préhistorique violent et guerrier résulte d’une construction savante élaborée par les anthropologues évolutionnistes et les préhistoriens du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Elle a été gravée dans les esprits à la faveur du présupposé selon lequel l’humanité aurait connu une évolution progressive et unilinéaire. Dès la reconnaissance des hommes préhistoriques, en 1863, on a rapproché leur physique et leurs comportements de ceux des grands singes, gorilles et chimpanzés. Pour certains savants, cet « homme tertiaire » représentait le chaînon manquant entre la « race d’homme inférieur » et le singe. Puis la théorie dite « des migrations », apparue dans les années 1880, a soutenu que la succession des cultures préhistoriques résultait du remplacement de populations installées sur un territoire par d’autres ; elle a enraciné la conviction que la guerre de conquête avait toujours existé. […]
Aujourd’hui, l’hypothèse selon laquelle l’homme, parce que prédateur, descendrait de « singes tueurs » est abandonnée, de même que celle de la « horde primitive » proposée par Sigmund Freud en 1912. Défenseur de la théorie de Jean-Baptiste de Lamarck sur l’hérédité des caractères acquis, le père de la psychanalyse soutenait que, en des temps très anciens, les humains étaient organisés en une horde primitive dominée par un grand mâle tyrannique. Celui-ci s’octroyait toutes les femmes, obligeant les fils à s’en procurer à l’extérieur par le rapt. Puis, un jour, « les frères chassés se sont réunis, ont tué et mangé le père, ce qui a mis fin à l’existence de la horde paternelle », écrit-il dans Totem et Tabou, en 1912. Freud développe également les notions de « primitif intérieur » et de « pulsion sauvage » ; les conflits internes représenteraient l’équivalent de luttes extérieures qui n’auraient jamais cessé.
[…] En outre, de nombreux travaux, tant en sociologie ou en neurosciences qu’en préhistoire, mettent en évidence le fait que l’être humain serait naturellement empathique. C’est l’empathie, voire l’altruisme, qui aurait été le catalyseur de l’humanisation.
[…] D’après les vestiges archéologiques, on peut raisonnablement penser qu’il n’y a pas eu durant le paléolithique de guerre au sens strict, ce qui peut s’expliquer par plusieurs facteurs. Une faible démographie, d’abord : en Europe, on estime à quelques milliers d’individus la population durant le paléolithique supérieur. Les communautés étant dispersées sur de vastes territoires, la probabilité qu’elles se soient affrontées est faible, d’autant qu’une bonne entente entre ces petits groupes d’au maximum cinquante personnes était indispensable pour assurer la reproduction.
[…] au cours du néolithique, le besoin de nouvelles terres à cultiver entraînera des conflits entre les premières communautés d’agropasteurs, et peut-être entre elles et les derniers chasseurs-cueilleurs, en particulier lors de l’arrivée en Europe de nouveaux migrants, entre 5 200 et 4 400 ans av. J.-C. (à Herxheim, en Allemagne, par exemple). Une crise profonde semble marquer cette période, comme en témoigne aussi le nombre plus élevé de cas de sacrifices humains et de cannibalisme.
[…]Ce n’est qu’au cours de la mutation socio-économique du néolithique qu’émergent en Europe les figures du chef et du guerrier, avec un traitement différencié des individus dans les sépultures et dans l’art. L’utilisation de l’arc se généralise ; pour certains préhistoriens, cette arme utilisée pour la chasse aurait joué un rôle dans l’augmentation des conflits, comme semblent l’attester les peintures rupestres du Levant espagnol.
Le développement de l’agriculture et de l’élevage est probablement à l’origine de la division sociale du travail et de l’apparition d’une élite, avec ses intérêts et ses rivalités.  »
J’en arrive à la conclusion :
«  la « sauvagerie » des préhistoriques ne serait qu’un mythe forgé au cours de la seconde moitié du XIXe siècle pour renforcer le concept de « civilisation » et le discours sur les progrès accomplis depuis les origines. A la vision misérabiliste des « aubes cruelles » succède aujourd’hui — en particulier avec le développement du relativisme culturel — celle, tout aussi mythique, d’un « âge d’or ». La réalité de la vie de nos ancêtres se situe probablement quelque part entre les deux. Comme le montrent les données archéologiques, la compassion et l’entraide, ainsi que la coopération et la solidarité, plus que la compétition et l’agressivité, ont probablement été des facteurs-clés dans la réussite évolutive de notre espèce. »
Je vous renvoie vers l’article complet : « Non, les hommes n’ont pas toujours fait la guerre »
J’avais déjà évoqué Marylène Patou-Mathis lors du mot du jour du 6 juin 2016, dans la série de mots consacrée au livre « Sapiens : Une brève histoire de l’humanité »
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Mercredi 11 janvier 2017

Mercredi 11 janvier 2017
« Ignace Philippe Semmelweis »
Médecin obstétricien hongrois qui œuvra pour l’hygiène dans un grand climat d’hostilité (1818-1865)
Hier si j’ai écrit cette phrase « Au début, quand les premiers esprits éclairés ont voulu enseigner l’hygiène, on les a pris au mieux pour des rêveurs, au pire pour des fous. », c’est parce que dans une conférence consacrée aux inventeurs et aux découvreurs, Michel Serres m’a fait découvrir le médecin Semmelweis et son destin tragique.
Je ne sais pas si vous avez déjà entendu parler de ce médecin hongrois du XIXème siècle, né à Buda une des parties de Budapest le 1er juillet 1818.
Je tire la suite de son histoire de Wikipedia :
Au milieu du XIXème siècle il devint responsable d’une maternité de Vienne. Le problème le plus pressant qui se pose à lui est le taux de 13 % de mortalité maternelle et néonatale due à la fièvre puerpérale. En avril 1847, ce taux atteignit 18 %. Le fait est connu, et bien des femmes préfèrent accoucher dans la rue plutôt qu’à l’hôpital.
Curieusement, un autre service, a, pour la même maladie, un taux de mortalité de 3 % seulement, alors que ces deux services sont situés dans le même hôpital et emploient les mêmes techniques. Le recrutement des soignants en est a priori identique. La seule différence est le personnel qui y travaille : le premier sert à l’instruction des étudiants en médecine, tandis que le second a été choisi, en 1839, pour la formation des sages-femmes. Le premier pratique des autopsies sur des cadavres, le second non.
Semmelweis émet plusieurs hypothèses, successivement réfutées par ses observations et ses expériences. Et c’est en 1847, que la mort de son ami Jakob Kolletschka, professeur d’anatomie, lui ouvre enfin les yeux : Kolletschka meurt d’une infection après s’être blessé accidentellement au doigt avec un scalpel, au cours de la dissection d’un cadavre. Sa propre autopsie révèle une pathologie identique à celle des femmes mortes de la fièvre puerpérale. Semmelweis voit immédiatement le rapport entre la contamination par les cadavres et la fièvre puerpérale, et il étudie de façon détaillée les statistiques de mortalité dans les deux cliniques obstétriques. Il en conclut que c’étaient lui et les étudiants qui, depuis la salle d’autopsie, apportent sur leurs mains les particules de contamination aux patientes qu’ils soignent dans la première clinique. À l’époque, la théorie des maladies microbiennes n’a pas encore été formulée, c’est pourquoi Semmelweiss conclut que c’est une substance cadavérique inconnue qui provoque la fièvre puerpérale. Il prescrit alors, en mai 1847, l’emploi d’une solution d’hypochlorite de calcium pour le lavage des mains entre le travail d’autopsie et l’examen des patientes ; le taux de mortalité chute de 12 % à 2,4 %, résultat comparable à celui de la deuxième clinique.
Il demande que ce lavage à l’hypochlorite soit étendu à l’ensemble des examens qui mettent les médecins en contact avec de la matière organique en décomposition. Le taux de mortalité chute alors encore, pour atteindre 1,3 %.
Mais il y eut rejet par l’institution médicale des thèses de Semmelweis.
Pour ne pas succomber aux critiques de mots du jour trop long je vous invite, si cela vous intéresse à continuer la lecture sur Wikipedia.
Toujours est-il que Semmelweis fut rejeté, humilié, non reconnu et il devint fou. Il fut interné dans un asile privé de Vienne où il fut victime de mauvais traitements du personnel de l’asile au point de se faire battre par le personnel de l’asile et mourir de ses blessures quinze jours plus tard.
Par la suite, d’autres médecins reprirent les thèses de Semmelweis, les approfondirent et imposèrent l’hygiène médicale que Semmelweis avait découvert.
Je reprendrais le mot de Shopenhauer : «Chaque nouvelle idée passe d’abord par être ignorée, puis ridiculisée avant de devenir évidente »…
Ignace Philippe Semmelweis
mort le 13 août 1865 (à 47 ans)
Mon ami Fabien m’a rappelé que Louis Ferdinand Céline a réalisé sa thèse de médecine en 1924 précisément sur <La Vie et l’Œuvre de Philippe Ignace Semmelweis>
À la suite du succès littéraire de ses deux premiers romans, Céline la publia, sous le titre de <Semmelweis>, dans une version à peine corrigée en 1936 ; elle fut rééditée plusieurs fois.

Mardi 10 janvier 2017

« La paix ça s’apprend »
David Van Reybrouck

J’évoquais, hier, le second invité de l’émission <du grain à moudre : pourquoi n’aimons-nous pas la paix ? > : David Van Reybrouck.

David Van Reybrouck est un auteur belge archéologue et philosophe qui s’est associé à un psychothérapeute spécialisé dans la communication non-violente : Thomas d’Ansembourg pour écrire un petit ouvrage de 96 pages : « La paix ça s’apprend : comment guérir de la violence et du terrorisme » paru à Actes Sud, en novembre 2016.

David Van Reybrouck compare la paix avec la santé en disant que celui qui est en bonne santé l’exprime rarement.

On parle de santé quand on est malade et il a cette expression : « la santé c’est le souvenir d’un malade » et il exprime la même chose pour la paix :  « on ne se rend pas compte quand on est en paix, c’est banal presque un peu trivial, la paix c’est le souvenir de quelqu’un qui est en guerre »

Et il a ce constat qu’il existe des écoles de guerre où on apprend à faire la guerre, à tuer.

Ces écoles sont subventionnées par l’Etat et payées par nos impôts.

Mais il n’existe pas d’écoles de la paix, où on enseignerait la paix, l’empathie, la pleine conscience. Car selon lui avant de vouloir créer la paix à l’extérieur, il faut d’abord pacifier l’individu, la paix commence à l’intérieur de l’individu.

Or, selon lui, on peut enseigner la paix et il exprime ce curieux parallèle avec l’hygiène.

Au début, quand les premiers esprits éclairés ont voulu enseigner l’hygiène, on les a pris au mieux pour des rêveurs, au pire pour des fous.

Mais peu à peu, on a enseigné l’hygiène puis on l’a imposé.

Et l’Humanité grâce à cette prise de conscience et à l’enseignement de cette exigence a fait un remarquable bond en avant. En dehors de tout délire quantophrénique, la réalité lourde de la démographie nous le révèle : l’espérance de vie a explosé et l’hygiène plus que les progrès de la médecine a joué le rôle premier.

Et j’ai trouvé un article dans un journal belge où Van Reybrouk complète les propos tenus lors de l’émission précitée : http://www.alterechos.be/fil-infos/david-van-reybrouck-la-paix-mentale-contribue-a-la-paix-sociale/

J’en tire quelques extraits :

« […] Face au déferlement d’actes guerriers et barbares, appeler la paix de ses voeux ne suffit pas, il faut l’apprendre, la construire à l’intérieur de nous-mêmes et dans nos structures sociales. […]

Mais parler de la paix n’est pas si simple… On n’utilise plus jamais le mot « paix », c’est une notion qui semble gênante, et encore plus en néerlandais: «vrede».

Ça fait catho ou John Lennon. Pour nous, c’était une réponse évidente au lendemain des attentats. La violence est partout et la meilleure façon de pacifier une société est la démocratie. La meilleure façon de pacifier l’individu, c’est de lui accorder des moments de silence et de contemplation, choses qu’on a oubliées ou perdues depuis plusieurs décennies.

[…] Nous sommes convaincus qu’une partie de la paix sociale repose sur la paix mentale. C’est ça l’équilibre entre mon approche politique et l’approche psychologique de Thomas.

[…] Je vois mal comment on peut rendre une société plus pacifiste, moins violente, moins agressive, moins raciste si on ne travaille que sur les structures sociétales. Il faut aussi travailler sur l’individu. Je ne dis pas qu’il suffit que les jeunes radicalisés de Molenbeek méditent quelques minutes par jour. Ce serait de la fausse conscience. Mais je ne vois pas non plus comment régler le défi majeur de la radicalisation si on limite l’action à des mesures sécuritaires, militaire, juridiques et politiques. Et même si on lutte contre la discrimination au niveau du marché du travail, de l’éducation ou du logement, je ne pense pas que cela débouchera sur une paix sociétale durable. Il faut en fait travailler sur l’extérieur et sur l’intérieur. Le livre est un plaidoyer pour une double action : sur les injustices sociales et sur la pacification de l’individu. […]

C’est une question de recherche scientifique. Il y a une centaine d’années, la gymnastique était intégrée dans le cursus scolaire. Pour l’époque, cela paraissait très insolite dans un contexte où les enfants devaient être sages. Mais les recherches scientifiques de l’époque – fin XIX ème début XXème – ont montré que c’était important d’avoir des exercices physiques pour le développement du corps, de l’esprit et des mœurs de l’enfant… C’était devenu une chose normale et évidente. On peut parler du sport mais aussi du brossage des dents, exemple qu’on donne dans nos livres. Grâce aux études sur l’hygiène buccale ont montré la nécessité de se brosser les dents et la pratique est rentrée dans les mœurs, y compris dans des endroits où ça n’était pas du tout gagné comme dans la campagne profonde d’où provient Thomas.

Je prends ces exemples pour montrer qu’aujourd’hui, de multiples recherches démontrent qu’il est possible d’apporter de la santé physique et mentale à un enfant en lui permettant de respirer dix minutes par jour calmement. On voit que l’apprentissage de la communication non violente stimule beaucoup d’empathie vis-à-vis des autres enfants, que cela leur apprend à gérer les conflits, à vivre avec, avant qu’ils ne deviennent de vraies bagarres.

C’est l’essence de la démocratie. Il faut insuffler ce goût pour l’exercice psychique dès la maternelle. »

Et quand le journaliste l’interpelle :

« Vous comprenez qu’on peut vous prendre pour des «bisounours» pour reprendre vos mots, ou en tout cas que vous pouvez susciter le scepticisme …»

Il en appelle à Schopenhauer :

« Chaque nouvelle idée passe d’abord par être ignorée, puis ridiculisée avant de devenir évidente »…

Et pour compléter le propos de Van Reybrouck, vous pourrez lire un texte d’Edgar Morin publié dans le Monde le 5 février 2016 : « Éduquer à la paix pour résister à l’esprit de guerre » qu’il conclut ainsi :

« C’est ici qu’un humanisme régénéré pourrait apporter la prise de conscience de la communauté de destin qui unit en fait tous les humains, le sentiment d’appartenance à notre patrie terrestre, le sentiment d’appartenance à l’aventure extraordinaire et incertaine de l’humanité, avec ses chances et ses périls.

C’est ici que l’on peut révéler ce que chacun porte en lui-même, mais occulté par la superficialité de notre civilisation présente : que l’on peut avoir foi en l’amour et en la fraternité, qui sont nos besoins profonds, que cette foi est exaltante, qu’elle permet d’affronter les incertitudes et refouler les angoisses. »

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Lundi 9 janvier 2017

« La paix »
Jean-Claude Carrière

En début d’année, les vœux que les humains échangent comprennent souvent le souhait de la paix.

Nous ne vivons pas la période la plus conflictuelle de l’histoire d’homo sapiens mais les médias rapprochent de nous tous les théâtres de conflits du monde et nous montrent des images insoutenables de guerre.

La menace terroriste, faible cependant au regard de tous les autres dangers qui peuvent nous faire mourir comme la voiture ou le tabac, nous entraîne aussi vers un désir de paix.

« La paix » est un ouvrage de Jean-Claude Carrière, le scénariste de Luis Bunuel, l’inoubliable collaborateur de Peter Brook pour le <Le Mahabharata>, l’auteur de <la controverse de Valladolid> et de tant d’autres œuvres érudites et passionnantes.

Pour parler de son livre, il était l’invité de l’émission <du grain à moudre : pourquoi n’aimons-nous pas la paix ? >

Jean Claude Carrière qui dit :

« On n’écrit jamais sur la paix comme s ‘il n’y avait rien à en dire, tandis que les ouvrages sur la guerre fleurissent de tout côté. Non seulement les ouvrages sur la guerre, mais les éloges de la guerre. Il y a deux chapitres dans mon ouvrage dans lesquels j’ai rassemblé des textes d’auteurs parfois très connus de Joseph de Maistre à Maurice Barrès, à Proudhon qui ont chanté l’aspect sublime de la guerre, l’aspect divin de la guerre d’une manière presque incroyable. Comme si la guerre était la plus belle et la plus souhaitable des activités humaines et comme si mourir à la guerre était le sort le plus beau. »

La Paix est d’ailleurs difficilement définissable, souvent on la décrit comme une période entre deux guerres. On la définit toujours de manière négative : « absence de perturbation, de trouble, de guerre et de conflit. »

Jean Claude Carrière est d’ailleurs optimiste :

« Ma génération a entendu pendant longtemps dire que toute paix était impossible en Irlande entre les protestants et les catholiques, or cette paix s’est établie et apparemment elle dure depuis plusieurs décennies […] Quand on dit que le conflit entre palestinien et israélien est insoluble, Non ! Certainement il y a une solution, il y a une possibilité pour les hommes de vivre ensemble.

Hitler disait : L’Allemagne a besoin d’une bonne guerre tous les 12 ou 15 ans. Or l’Allemagne est en paix depuis 70 ans, elle ne s’en porte pas plus mal, bien au contraire !

La paix n’est pas quelque chose d’impossible à atteindre. »

Et puis il évoque l’Histoire et porte un regard décalé sur la fin de l’empire romain, en évoquant la « Pax romana »

« L’empereur qui est mon favori est Antonin le Pieux qui a régné 25 ans au deuxième siècle de notre ère, à l’apogée de l’Empire romain. Il n’a pas connu une seule révolte dans un Empire qui allait de l’Ecosse à la Jordanie, Pourquoi ? […]

L’empire romain, à cette époque, accepte toutes les religions, toutes les croyances, toutes les manières de vivre à condition d’accepter les Lois de Rome.
Il y a même un temple à Rome « Au dieu inconnu » pour tous les dieux qui auraient été oubliés.

Quand un siècle plus tard, l’empereur Théodose édicte que toute la population de l’empire romain doit être chrétienne, sous peine de mort, quelques décennies plus tard l’empire romain est disloqué et disparaît ».

Il est vrai que l’évangile selon Matthieu (10-34) fait dire à Jésus : « Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. »

L’émission de France Culture avait invité un autre auteur : David Van Reybrouck, mais j’y reviendrai demain.

La paix Odile Jacob, 2016 Jean-Claude Carrière

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Vendredi 23 décembre 2016

« Noël »
Fête chrétienne ou solaire ?

Le solstice d’hiver est ce jour de l’année solaire pendant lequel la nuit est la plus longue.

Depuis 2006, le jour du solstice d’hiver a été désignée comme la journée mondiale de l’orgasme.

Le solstice d’hiver est tombé cette année, ce mercredi, le 21 décembre 2016. Il tombe, depuis la mise en place du calendrier Grégorien, à la fin du XVIème siècle, le plus souvent le 21 ou le 22 décembre.

Il est tombé un 23 décembre en 1903 et il faudra attendre le début du XXIVe siècle pour le voir se produire de nouveau à cette date. Il tombera un 20 décembre  à la fin du XXIe siècle.

Sous l’empire romain, le calendrier julien permettait que le solstice d’hiver tombe le 25 décembre.

L’empereur Aurélien (270-275), au milieu des divinités multiples qu’honorait le peuple romain, a assuré une place particulière à une divinité solaire : <Sol Invictus> (latin pour « Soleil invaincu »).

Il proclame « le Soleil invaincu » patron principal de l’Empire romain et fait du 25 décembre, le jour du solstice d’hiver donc, une fête officielle appelée le « jour de naissance du Soleil » (du latin dies natalis solis invicti). Cette fête vient alors se placer au lendemain de la fin des Saturnales, une période de fête ancienne et la plus importante de Rome.

Plus anciennement le 25 décembre correspondait aussi au jour de naissance de la divinité solaire Mithra

La christianisation de l’empire romain va annexer cette fête.

Et pour ce faire, on décidera que la naissance de Jésus de Nazareth remplacera la naissance du soleil et on appellera cette fête « Noël » (du latin natalis).

La première mention de cette célébration chrétienne à la date du 25 décembre a lieu à Rome en 336.

Il se passera la même évolution chez d’autres peuples. Ainsi, les peuples germaniques connaissaient aussi une fête du solstice d’hiver : <Yule> .

Suivant la même logique de syncrétisme que pour les Saturnales et le Dies Natalis Solis Invicti, Yule a été associée aux fêtes de Noël dans les pays nordiques depuis la christianisation de ces peuples.

Wikipedia nous apprend que dans la mythologie nordique, Yule est le moment de l’année où Heimdall (dieu nordique de son trône situé au pôle Nord) […] revient visiter ses enfants avec d’autres divinités.

Ils visitent ainsi chaque foyer pour récompenser ceux qui ont bien agi durant l’année, et laissent un présent dans leur chaussette.

Ceux ayant mal agi voyaient à l’aube leur chaussette emplie de cendres.

Yule est aussi une fête où les gens de leur côté, et les dieux du leur, se rencontrent pour partager un repas, raconter des histoires, festoyer et chanter.

Si vous continuez à lire Wikipedia, dans son article Yule, vous comprendrez que les 4 bougies rouges que les allemands allument, au fur à mesure des 4 semaines de l’Avent, constitue aussi une tradition pré-christique où ce rituel célébrait la renaissance de la lumière.

Je ne vous décris pas ce que Noël est devenu à notre époque vous le savez aussi bien que moi.

Noël avec Nouvel An constituent les fêtes de fin d’année où toute le monde prend congé, se retrouve en famille et fait la fête.

Il est donc pertinent de suspendre le mot du jour et comme je trouve efficient de commencer l’année par une semaine de congé, le prochain mot du jour sera envoyé le lundi 9 janvier.

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Jeudi 22 décembre 2016

Jeudi 22 décembre 2016
« La spirale du déclassement »
Louis Chauvel
Louis Chauvel est un sociologue français qui étudie l’évolution de la stratification sociale en analysant les inégalités de génération et les classes sociales en France ainsi que  les changements de l’État-providence
Il avait écrit deux livres remarqués :
Il a publié un nouveau livre paru en 2016 : < La Spirale du déclassement> et dont le sous-titre est : « Essai sur la société des illusions »
Avant de vous parler de ce livre et de son auteur, un petit mot d’introduction.
Lundi je partageais avec vous un livre et une réflexion de Johan Norberg qui nous informait que malgré quelques difficultés, l’Humanité n’a jamais été aussi heureuse qu’aujourd’hui.
Le présent mot du jour montre une autre réalité. Comment est-ce possible ? Qui de ces deux penseurs décrit la réalité ?
Les deux probablement !
Ils n’ont pas le même point de vue. L’un regarde le monde dans sa globalité et compare le destin de tous les humains d’aujourd’hui par rapport aux humains d’hier et d’avant-hier.
Louis Chauvel regarde une toute petite partie de l’humanité, l’Europe occidentale et plus particulièrement la France.
L’Europe après de terribles crises et guerres, car il faut le rappeler : jamais il n’y eut plus grands massacreurs dans l’Histoire que les européens du XXème siècle, a créé un Etat social.
Une société dans laquelle le plus grand nombre pouvait compter sur la solidarité des autres membres en cas de maladie, d’handicap ou de vieillesse, où on pouvait commencer à ne plus avoir peur du lendemain.
Cela n’existait pas ailleurs, en Asie, en Afrique, en Amérique du sud. Dans tous ces pays ce sont essentiellement les gens qui ont du patrimoine qui peuvent affronter des lendemains difficiles en raison de problème de santé où quand la vieillesse arrive, les autres comptent sur la solidarité familiale.
L’Europe jusqu’à il y a peu a profité du reste du monde, des matières premières peu chères et le travail peu rémunéré d’autres populations qui en quelque sorte étaient au service du blanc occidental.
La mondialisation, la stagnation, l’automatisation chacun pour une part heurtent le confort et la protection que la classe moyenne occidentale était arrivée à acquérir.
C’est de ce confort et cette protection d’une petite partie de l’humanité, dont nous faisons partie, qu’il est question dans la description de Louis Chauvel et l’objet du déclassement dont il parle.
J’ai entendu Louis Chauvel alors qu’il intervenait, sur France Culture,  dans l’émission <La Grande Table du 16 décembre 2016>.
Olivia Gesbert avait donné pour titre à son émission : « Le déclassement, spirale d’un déni » et a introduit l’intervention de Louis Chauvel de manière suivante :
L’analyse de Louis Chauvel part d’un constat :
« Le creusement des inégalités, évident si nous considérons le rôle du patrimoine, conduit une partie des classes moyennes et des générations nouvelles à suivre les classes populaires sur la pente de l’appauvrissement, entraînant une spirale générale de déclassement ». Dans cet essai, il entend prouver que le déclassement ne relève pas d’une peur irraisonnée mais d’une réalité qu’il convient de conjurer plutôt que de l’ignorer. Et que « le malaise des classes moyennes signifie plus qu’un déclin de notre modèle social. Il représente une menace pour la démocratie ».
Les précédents livres de Louis Chauvel avaient suscité de vives réactions et polémiques. On l’a accusé d’être décliniste et de vouloir faire dresser les générations les unes contre les autres. Dans son dernier ouvrage, il part d’études chiffrées et détaillées pour montrer que ses analyses sur le déclassement sont confirmées par la réalité des faits. Pour lui le creusement des inégalités doit être regardé avant tout par le filtre du patrimoine plus que par celui des revenus. Dans un article joint au présent message, il conteste absolument un rapport de France Stratégie (l’ancien commissariat au Plan) qui minimise cette réalité et parle d’un sentiment plus que d’une réalité.
Il exprime cette vision de la manière suivante :
« Il existe un mur des réalités, la société française est en train de s’encastrer dedans à vive allure, dans une situation de choc social, particulièrement inquiétant. […] Si j’ai illustré mon livre de graphiques et de tableaux, c’est qu’il existe des choses que l’on peut démontrer. Parmi les choses qu’on peut démontrer c’est que les inégalités croissantes en France sont absolument évidentes, dès lors qu’on s’intéresse à la question du patrimoine. […] La société salariale prend l’eau. »
Il parle de « Titanic social » parce qu’il existait une société « Où le patrimoine social des parents n’étaient pas nécessaire pour pouvoir se réaliser soi-même. Dans les années 70, la plupart des métiers ou des postes de la fonction publique, des cadres intermédiaires, des techniciens permettaient de se loger décemment jusque dans les années 1990. Et progressivement aujourd’hui, même un bon salaire ne suffit plus pour se loger dans une grande ville de région et a fortiori à Paris où la situation est devenue impossible. »
Il ajoute au creusement des inégalités du patrimoine, un problème plus spécifique à la France qu’il désigne par la démonétisation des diplômes. Les dirigeants politiques ont voulu augmenter massivement la part d’une classe d’âge accédant aux diplômes avec la promesse d’emplois plus valorisant et mieux rémunérés. C’est le contraire qui est advenu.
Dans son analyse il y a deux phénomènes qui se conjuguent d’une part le creusement des inégalités de classe d’autre part la fracture entre les générations, dans le cadre d’une économie stagnante ou en très faible croissance. Cette situation pourrait entraîner un glissement de tout notre édifice social vers le déclassement global et systémique, qui risque d’emporter avec lui l’idée même de progrès économique et social. En particulier pour les jeunes générations :
« la baisse du niveau de vie, le rendement décroissant des diplômes, la mobilité descendante, le déclassement résidentiel et l’aliénation politique dont la jeunesse en France est victime s’accentuent de génération en génération au point d’atteindre le stade de leur irréversibilité ».
La protection devant les risques économiques et de santé du plus grand nombre, permise par l’Etat providence, n’existait vraiment que dans nos démocraties occidentales et encore spécifiquement en Europe. Ailleurs, seul le patrimoine privé permettait de se prémunir devant les aléas de la vie. C’est cette inégalité qui peu à peu revient dans nos pays.
J’en tire les extraits suivants : « la situation nouvelle n’est pas l’inégalité mais le passage d’un régime d’inégalités modérées à la situation qui prévalait précédemment : celle d’écarts extrêmes entre ceux qui ont et les autres ».  […]
Louis Chauvel énonce alors le triste constat que la formation de la classe moyenne, qui devait s’accompagner d’une mobilité ascendante généralisée, avec un effet d’entraînement et d’upgrading, évolue plutôt vers un effet de ruissellement vers le bas (trickle down) […] La période de l’après guerre avait vu la possibilité pour les membres de la classe moyenne ne disposant que de leur salaire de pouvoir épargner et se constituer un patrimoine : or avec le ralentissement économique, la fragmentation du salariat (avec un « noyau d’exclusion » et un « précariat ») et la stagnation salariale, on assiste plutôt aujourd’hui à une reconstitution des modèles dynastiques, où l’héritage et la transmission du patrimoine familial sont déterminants, face aux espoirs déçus de la mobilité sociale ascendante pour les jeunes générations.
Louis Chauvel décrit ainsi ce qu’il appelle les sept piliers de la civilisation de la classe moyenne :
1 une société fondée sur le salariat ;  
2 une société où le salaire est suffisant pour mener une vie confortable ;  
3 une large protection sociale dont les droits sont ouverts par la participation au salariat ;  
4 une démocratisation scolaire ;  
5 une croyance dans le progrès social, scientifique et humain ;  
6 un contrôle de la sphère politique par les catégories intermédiaires de la société (syndicats, mouvements sociaux) et non seulement par l’élite sociale ;  
7 Une démocratie sociale avec la promotion d’objectifs politiques..  
Or tous ces piliers qui ont porté le progrès économique et social et son partage équitable se sont grandement fragilisés à partir des années 1970. Nos sociétés, basées sur l’idéal des opportunités ouvertes à tous et sur la méritocratie, font en effet face aujourd’hui à un puissant mouvement de reproduction intergénérationnel des inégalités et de régression sociale. Et selon Louis Chauvel, loin des espoirs de la modernité, « ce mouvement « nous entraînerait dans un monde où la méritocratie serait progressivement remplacée par la loterie de la naissance dans une famille riche ou pauvre ».[…]
Louis Chauvel évoque également, comme « aliénation politique » l’absence des jeunes générations du jeu politique institutionnel traditionnel, malgré Internet et les réseaux sociaux, d’autant que les réformes (ou leur absence) sont pensées par des élites vieillissantes qui n’auront guère à assumer les conséquences à long terme de leurs choix. La société française marche alors lentement mais surement vers ce que l’auteur appelle « le grand déclassement » :
« un déclassement systémique où les inégalités générationnelles interagissent avec les inégalités de classes sociales (réelles et structurantes), pour générer des tensions de plus en plus fortes entre les groupes sociaux au sein des nations et fragiliser la cohésion sociale. Un phénomène encore aggravé par les forces de la mondialisation de l’économie qui mettent en concurrence les catégories déclassées des pays avancés, avec à la clé un appauvrissement des revenus inférieurs. […] Ces évolutions, où les catégories populaires ne peuvent espérer une progression de leurs niveaux de vie et l’accession à des biens et services de luxe réservés à une fraction de la classe moyenne supérieure, se doublent d’un affaiblissement des identités collectives et d’une crainte de la concurrence des catégories les plus défavorisées, parmi lesquelles les populations immigrées »
Pour Chauvel Il est urgent […] de réfléchir et engager une réflexion sur la soutenabilité intergénérationnelle de nos politiques, au nom d’un principe de responsabilité, afin de ne pas léguer aux générations futures un monde social invivable, mais au contraire donner aux jeunes les moyens de leur autonomie : « c’est bien toute la limite de nos démocraties : les générations futures ne votent pas, alors qu’elles jouent leur avenir ».
La grande question en France, selon lui, est celle de l’investissement. Sinon on ne préparera pas les emplois de demain pour les générations futures. Dans l’émission de France Culture il estime que les hommes politiques français qui gouvernent sont dans le déni et dans un optimisme irréel.
Vous pourrez aussi lire cet article de Slate sur le livre de Louis Chauvel :

Mercredi 21 décembre 2016

Mercredi 21 décembre 2016
«La Démesure»
Céline Raphael
D’abord, il y a ce témoignage bouleversant de Céline Raphaël en 7 minutes : http://www.dailymotion.com/video/x541m2c_celine-raphael-l-enfer-d-une-enfant_news
Elle était une enfant née dans un milieu très favorisé, son père était Directeur industriel.
Elle avait quelques talents dans la pratique du piano et un père que l’ambition, le goût de la compétition ont rendu totalement fou.
Elle raconte comment son père avait établi un protocole de  «dressage» où chaque fausse note entrainait des coups de ceinture dans un rituel sadique. Cette horreur a commencé à l’âge de 5 ans pour Céline.
A cette violence brute s’ajoutait d’autres sévices comme la privation de nourriture et une terreur psychique.
Dans ce témoignage elle dit :  «si je dois résumer mon enfance, c’était une terreur, une peur panique de mourir seule»
Le père voulait qu’elle remporte des grandes compétitions internationales et que sa fille devienne une des pianistes les plus renommées du monde, pour sa gloire !
Daniel Barenboïm a cette formule : «Un enfant surdoué, est un enfant qui a quelques talents et des parents très ambitieux»
Céline Raphaël s’en est sorti parce qu’elle a croisé une infirmière scolaire et aussi une enseignante qui a été interpellée par cette phrase que Céline Raphaël avait écrite sur la fiche de présentation du début de l’année scolaire :  «Je fais 45 heures de piano par semaine». L’infirmière, madame Marion,  a su peu à peu gagner la confiance de l’enfant apeuré. Elle a fugué et s’est réfugiée sous la protection de cette infirmière. Son père a été arrêté et condamné et Céline a été placée. Cette terrible histoire a duré 9 ans de 5 ans à 14 ans.
Pendant toutes ces années la petite Céline s’est accrochée à son rêve à elle qui n’était pas de devenir musicienne mais de devenir médecin.
Elle l’est devenue et elle est désormais médecin de la douleur et des soins palliatifs dans un grand hôpital parisien. « J’ai choisi cette spécialité car en matière de douleur, j’en connais un rayon, explique-t-elle en souriant. Je me suis dit que je pourrais peut-être mieux comprendre mes malades, et les aider. C’était très prétentieux de ma part. »
Elle mène aussi un combat pour la protection de l’enfance maltraitée. Elle avoue qu’elle n’a plus le goût de jouer du piano, sauf à de rares occasions pour apaiser les malades dont elle s’occupe.
Elle dit « Je n’y trouve aucun plaisir, mais j’ai compris que la musique peut aider les autres »
<La démesure, soumise à la violence d’un père> est le titre du livre que Céline Raphaël a écrit pour témoigner de son parcours de vie.
Je vous donne des liens vers trois articles où elle livre son histoire ou parle de son livre :
Bien sûr son père était fou mais …
Céline explique que son dernier professeur de piano a vu des hématomes un jour sur mon bras. Il savait combien mon père était dur. Il a dit «on a rien sans rien».
Dans l’esprit de ce professeur le père n’était pas fou, juste un peu excessif peut être.
La compétition, la recherche de la perfection dans la musique mais aussi dans le sport, je pense à la gymnastique par exemple peut rendre fou. Accroc aux drogues, aux produits dopants et à ce type de violence particulièrement vers des enfants.
Maria Callas fut aussi maltraitée par sa mère pendant ses jeunes années d’apprentissage.
C’est pourquoi l’esprit de compétition, comme beaucoup d’autres choses doit connaître des limites, des régulations. Il n’est pas bon, pas sain d’en appeler à l’esprit de compétition jusqu’à l’excès.
Parallèlement l’enfance maltraitée existe dans tous les milieux et heureusement qu’il existe aussi des personnes comme Madame Marion qui prennent l’enfant par la main pour lui permettre d’échapper à l’enfer de la violence.

Mardi 20 décembre 2016

Mardi 20 décembre 2016
« L’aliénation se définit par le fait d’être en vérité possédé par l’objet que l’on croit posséder».
Pierre Zaoui, dans l’hebdomadaire « Le Un » N°134 du 14 décembre 2016 « Jamais sans mon smartphone »
Je vous avais déjà parlé, lors du mot du jour du 23 juin 2016, de l’hebdomadaire dirigé par Eric Fottorino « Le Un » qui chaque semaine ne traite qu’un seul sujet sur une seule feuille pliée 3 fois.
Le dernier numéro a pour titre : « Jamais sans mon smartphone »
Et c’est Frédéric Pommier qui lors de sa revue de presse du week end relate sa lecture
La « chronique [est] signée Robert Solé dans l’hebdomadaire LE UN. Nous sommes en 2040, et quel est donc le principal souci des autorités ?
C’est la dépendance au smartphone. Toutes les enquêtes l’ont confirmé : l’utilisation compulsive de cet appareil porte atteinte à la santé des individus. C’est même devenu l’une des premières causes de mortalité prématurées. Une taxe anti-dépendance a été mise en place. Taxe augmentée à trois reprises. Mais sans réussir à faire baisser les ventes. Pas plus de succès pour le patch anti-smartphone proposé dans les pharmacies. Quant au ‘smartophage’, machine de substitution disposant d’un clavier mais ne permettant pas d’appeler, il ne fut adopté que par une minorité de consommateurs. Nous sommes en 2040, et les campagnes de sensibilisation n’ont eu aucun effet. « Puisqu’il est établi que le smartphone tue, je l’interdirai », avait promis un candidat à l’élection présidentielle de 2037. Mais ce propos extrémiste avait beaucoup choqué, y compris dans son propre camp.
Il s’agit donc d’une chronique d’anticipation, dans un numéro entièrement consacré à cette addiction qui touche de plus en plus de monde : […]
Témoignage d’une enseignante d’un collège d’Aubervilliers : elle décrit des élèves totalement accros.
« Lorsqu’il arrive que je confisque un portable, l’enfant martyr est prêt à tous les compromis »
« Punitions, heures de colles, ce que vous voulez madame, mais pas mon téléphone, parce que sans, je vais faire comment ? » Sous-entendu : comment se réveiller sans son alarme préprogrammée, comment s’habiller sans avoir préalablement consulté une appli météo, comment marcher jusqu’au collège sans sa playlist musicale dans les oreilles, comment apprécier les moments entre copains sans les prendre en photo ? « Madame, je vous jure, mon portable, c’est ma vie ! » »
Il cite aussi le philosophe Pierre Zaoui :
« l’aliénation se définit par le fait d’être en vérité possédé par l’objet que l’on croit posséder ». Or, poursuit-il, « Il est assez facile de remarquer si l’on devient dépendant de son téléphone : quand on commence à le manipuler sans savoir d’avance à quelle fin spécifique l’utiliser, ou bien quand on commence à le consulter en plein repas de famille, alors même que quelqu’un est en train de nous parler… » Et l’on oublie souvent qu’il existe une petite touche sur laquelle il est facile d’appuyer : la touche où il est écrit ‘off’. »
L’an dernier, en France, 20 millions de smartphones ont été vendus, et chacun consulte le sien en moyenne 200 fois par jour.
« On peut déclarer sa flamme par SMS, rompre par SMS, ou licencier un salarié, et peut-être, bientôt voter. Jean Viard, le sociologue plusieurs fois cité dans des mots du jour, voit dans le smartphone l’objet culte de notre époque. Un objet qui, du reste, est également une arme. « Un instrument au service des actions terroristes, et un outil nouveau pour faire la guerre quand, à Alep ou Mossoul, les soldats communiquent avec les survivants cachés dans les ruines. Et puis, à l’arrivée de chaque groupe de prisonniers, on vérifie les derniers appels pour savoir de quel camp ils sont. Il ne faut jamais oublier, conclue-t-il, que le smartphone a une mémoire infaillible. » Passionnant dossier, et c’est donc à lire dans LE UN. »
Je sais que parmi les destinataires de ce mot il y a de vrais résistants au smartphone. Des esprits libres, forts et indépendants !
Mais pour les autres, estimez-vous consulter votre smartphone 200 fois par jour ?
Et si vous croyez que c’est possible, pensez-vous qu’il y a un problème ?