Mercredi 7 juin 2017

« Retour sur les mots du jour du 801ème au 900ème (1)»
Rétrospective

J’avais débuté cette dernière série de 100 mots par une réflexion personnelle « Ce n’est qu’en tournant autour du pot qu’on peut en voir tous ses aspects !» qui a suscité des réactions étonnées et même réprobatrices.

L’existence du blog permet désormais de renvoyer systématiquement au mot concerné par un lien qui vous permet de le relire intégralement. C’était le mot du jeudi 8 décembre 2016

Donc surprise et réprobation, car dans le langage courant cette expression signifie la difficulté ou même la lâcheté de ne pas oser dire les choses clairement ou encore constitue une apologie de l’indécision. Mais ce n’est pas ce sens primaire que j’entendais donner à cette formule, mais bien la capacité de nuancer : tourner autour du pot permet d’observer le même pot sous différents éclairages.

Un jour, peut- être, j’essayerai de tourner autour du pot de la « dette » si présente dans le langage politique et économique contemporain.

Vous pouvez analyser la dette sous le regard de l’économiste classique : la dette est la conséquence d’un emprunt qui permet de différer le paiement d’un bien ou d’un service dont vous pouvez disposer immédiatement.

Et puis vous pouvez analyser la dette avec le regard du peuple allemand, ce peuple qui utilise dans sa langue le même mot pour dire « faute » et pour dire « dette », un mot du jour a été consacré à ce substantif germain : « Die Schuld » (lundi 4 novembre 2013). Pour les allemands, le prêt est avant tout une question de confiance, le prêteur prête parce qu’il a confiance en celui à qui il prête. Dès lors, envisager ne pas rembourser une dette constitue une trahison de cette confiance, une faute morale.

Et puis, vous pouvez suivre le regard de Paul Jorion qui vous expliquera que la dette c’est le fait que quelqu’un, qui dispose d’argent dont il n’a pas besoin, a prêté une somme d’argent à une autre personne qui en avait besoin et qui ne l’avait pas. La dette s’analyse de ce point de vue comme une mauvaise allocation des ressources dans le monde.

Vous pouvez aussi entendre l’analyse de David Graeber qui vous dira que l’expérience de l’Histoire montre que les très grosses dettes des Etats ne sont jamais remboursées. Soit la dette est annulée, soit l’inflation la réduit en peau de chagrin soit d’autres procédés sont mis en œuvre pour l’annihiler.

Le pot de la dette n’est pas simple à analyser, il ne peut se résumer à la seule vision allemande, ni à la seule vision « égalitaire » de Paul Jorion. Mais ces deux éclairages se fécondent et rendent davantage justice à la complexité du monde.

Notre Président a rendu populaire une expression qui exprime à peu près cette même nuance : « En même temps… »

Mais je m’égare, ce message avait pour objet de faire une rétrospective sur les 100 derniers mots du jour.

J’ai rapidement mise en œuvre cette faculté de tourner autour du pot en évoquant Fidel Castro qui venait de mourir.

D’abord en laissant Noam Chomsky expliquer que beaucoup de ce qui était arrivé à Cuba provenait de l’hostilité des Etats-Unis : «Imaginez ce que serait la situation aux États-Unis si, dans la foulée de son indépendance, une superpuissance avait infligé pareil traitement : jamais des institutions démocratiques n’auraient pu y prospérer. » (mercredi 14 décembre 2016)

Puis en rappelant un épisode rapporté par Jean Daniel, dans lequel Fidel Castro, après la crise des missiles, voulait exprimer un message de paix à John Kennedy et aux Etats-Unis : «Puisque vous allez revoir Kennedy, soyez un messager de paix. » (jeudi 15 décembre 2016. Hélas, cette invitation a été suivie quelques heures après par l’assassinat du Président Kennedy à Dallas, rendant cette proposition obsolète.

Mais j’ai aussi évoqué le cri de colère et de détresse d’Ileana de la Guardia, fille d’un des plus proches collaborateurs de Fidel Castro que ce dernier a fait exécuter pour de sombres manœuvres politiques, montrant ainsi la face sombre de ce régime : «On ne lui a même pas accordé un nom sur une tombe dans le cimetière de La Havane. Il est gommé de l’Histoire. Oublié, jeté dans la fosse commune. Comme les hérétiques du Moyen Âge. […] Aujourd’hui, je clame son nom, pour que jamais on ne l’oublie : Tony de la Guardia, mon père bien-aimé.» (vendredi 16 décembre 2016)

C’est encore dans cette recherche de la nuance que j’ai écrit l’article «« Des chiffres et des hommes » (lundi 30 janvier 2017) dans lequel j’essayais de montrer que si les chiffres sont indispensables pour décrire certaines réalités, la place qu’on leur donne aujourd’hui est exagérée et surtout perverse. Je concluais par cette phrase détournée de la Préface de La Dame aux Camélias (1848), d’Alexandre Dumas fils : « N’estime le chiffre ni plus ni moins qu’il ne vaut : c’est un bon serviteur et un mauvais maître ».

Cette mise au point était nécessaire après plusieurs mots consacrés à parler uniquement de l’aspect obscur du chiffre, notamment:

  • Le concept du sociologue américain Pitirim Sorokin (1889-1968) «La quantophrénie» (jeudi 6 octobre 2016)
  • Ou le thème développé par Alain Supiot : «La Gouvernance par les nombres» (vendredi 3 juillet 2015)

Et je conclurai la première partie de cette rétrospective par cette pensée d’une grande sagesse de Rachid Benzine : « Le contraire de la connaissance, ce n’est pas l’ignorance mais les certitudes.» (mardi 24 janvier 2017)

Cette réflexion, qui se situe dans un échange entre un père et sa fille partie faire le djihad et qui est le sujet du roman de Rachid Benzine <Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ?>, peut s’inscrire dans un contexte beaucoup plus large d’une compréhension du monde.

<article sans numéro>

Mardi 6 juin 2017

«Savoir, Savoir-faire, Faire savoir»
Pierre Ferrari, Mon professeur de droit administratif à la faculté de droit de Metz (années 1982-1983)

Pierre Ferrari était un excellent professeur de droit public. Je me souviens encore de ce conseil qu’il nous avait donné un jour au milieu de son cours : « «Savoir, Savoir-faire, Faire savoir»

Il faut d’abord acquérir le savoir et les connaissances. C’est le début, le commencement.

Nous sommes à l’heure des gens pressés et nous côtoyons souvent des personnes impatientes de « faire savoir » sans avoir pris le temps d’approfondir la première étape : le savoir qui est apprentissage, maturation et aussi expérience.

Mais le savoir ne suffit pas, il faut aussi le savoir-faire. Autrement dit la pratique. J’ai beaucoup aimé cette réflexion, un jour glané sur les réseaux sociaux : « Un jour j’irai vivre dans le monde de la théorie, dans ce monde tout se passe toujours bien ». Mettre en œuvre, voici la seconde étape.

Et puis on peut accéder à la 3ème étape : faire savoir.

Je vous l’avais écrit lors du précédent mot, vous lisez aujourd’hui le 900ème mot du jour. Vous êtes désormais plus d’une centaine de destinataires, encore tout récemment quelques esprits bienveillants se sont rajoutés à la liste.

Plusieurs m’ont conseillé de faire un blog qui semble un outil plus moderne pour diffuser quotidiennement ce billet qui essaye d’allier butinage, réflexion et pédagogie.

Je m’y suis refusé longtemps car j’aimais ce lien unique qui au-delà de la technique de diffusion revenait à écrire une petite lettre (quelquefois longue pourtant) qu’un nombre circonscrits de personnes que je connais et que j’apprécie reçoivent dans leur boite aux lettres virtuel, le matin avant de commencer leur journée.

Il faut être exact, de manière très limitée j’ai accepté qu’entre dans la liste des destinataires des personnes que je ne connaissais pas mais qui m’ont été recommandées par un abonné que je connaissais.

Certains m’ont dit qu’ils avaient institué une sorte de rituel de lire à leur réveil, à leur arrivée au travail ou en chemin dans les transports en commun le fruit de mon exercice quotidien.

Récemment notre ami commun, Google, nous a collectivement joué des tours en n’acheminant pas le message du matin ou avec beaucoup de retard. Sans aucune certitude je soupçonne notre ami de surveiller avec suspicion le nombre de destinataires de ces courriels. Vous savez que Google « offre » énormément de services gratuits aux particuliers. Il les offre parce que dans la relation commerciale subtile qu’il a créée. le particulier n’est pas un client, mais un produit. C’est nous, les particuliers, que Google vend à des professionnels.

Quand il soupçonne un particulier d’agir comme un professionnel, il va lui demander de passer à des services payants d’une manière plus ou moins explicite. Ceci m’a beaucoup contrarié. Mon fils Alexis me voyant dans l’embarras a alors pris les choses en mains.

Bien que la création de blog ne fasse pas partie de ses compétences et qu’il a la sagesse de savoir arrêter de faire de l’informatique après ses heures de travail, toutes entières consacrées à cette matière binaire, il a par affection accepté d’offrir de son temps et de son ingéniosité pour créer un blog dédié à mon mot du jour.

Et c’est le 6 juin, jour anniversaire du débarquement …d’Alexis dans la vie que je peux vous en annoncer la création.

Le domaine « lemotdujour.fr » avait été négligemment délaissé, j’ai donc pu l’acheter.

Désormais, chaque matin où un mot aura été écrit, l’article sera publié sur ce blog.

Grâce au travail d’Alexis tous les mots du jour déjà écrits sont présents sur cet espace. Tout n’est pas encore finalisé, car certains complétements manuels des articles doivent être réalisés. Mais ils sont tous accessibles.

Je continuerai à envoyer le mot par courriel, mais je n’ajouterai plus de destinataires à ma liste.

Celles et ceux qui considèrent que l’existence du blog rend inutile le message quotidien, voudront bien m’en informer, je les retirerais de la liste.

Et si vous vous attendiez à recevoir un message que vous ne recevez pas, il suffira alors d’aller sur la page d’accueil du blog.

Ce blog est public mais les commentaires sont modérés.

Vous êtes évidemment libre de donner l’adresse du blog à qui vous le souhaitez.

Mon souhait reste cependant que ce partage continue à se faire avec des personnes qui ne sont évidemment pas d’accord sur tout, heureusement, mais qui accepte le débat d’idées dans la bienveillance, le respect et l’argumentation.

Voici l’adresse : https://lemotdujour.fr

<900>

Mercredi 24 mai 2017

« Maman, tu es simplement jeune, depuis plus longtemps !»
Laurine S.

Mot du jour pour la fête des mères qui tombe cette année le dimanche 28 mai, au bout du pont de l’ascension.

Le plus souvent la relation d’une mère avec ses enfants est d’une grande intensité. C’est dans la nature des choses. Le début de notre existence se passe dans le corps de la mère. Pendant 9 mois il y a un partage absolu des sensations, des émotions, tout simplement de tout ce qui est vécu. Cette relation intime ne peut que déboucher sur un lien extrêmement fort. C’est au moins le cas, de loin, le plus fréquent.

Une mère ne peut alors que regarder l’épanouissement et la maturation de ses enfants avec un immense bonheur.

Par-delà cette expérience de la vie, il se peut de manière subtile et furtive que cette évolution puisse aussi amener la mère à sentir les années qui passent dans sa propre vie.

André et Lucie nous ont fait la joie de nous rendre visite lors du dernier été.

Et Lucie en évoquant cette sensation a rapporté cette magnifique parole de sa fille Laurine qui agit comme un baume, s’il est nécessaire : « Maman, tu es simplement jeune, depuis plus longtemps !».

Je me suis promis d’utiliser cette belle pensée pour la fête des mères.

Ce soir nous débutons donc le pont de l’ascension et avec Annie nous allons prendre quelques congés jusqu’au lendemain du lundi de la Pentecôte.

Le prochain mot du jour sera donc envoyé mardi 6 juin 2017.

Il s’agira alors du 900ème.

Le premier date du mardi 9 octobre 2012, quasi un quinquennat.

<899>

Mardi 23 mai 2017

«Il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace»
Danton

C’est le 2 septembre 1792 que Danton devant l’Assemblée Législative a prononcé ces paroles devenus célèbres.

La France révolutionnaire était très mal, attaqué de partout, Verdun était tombé aux mains des prussiens cette fois-là et Danton est monté à la tribune pour se lancer dans un discours enflammé qui finit par ces mots : «Il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ». Puis, le 20 septembre 1792, avec la bataille et la victoire de Valmy sur les Prussiens, l’armée française, commandée par le général Charles-François Dumouriez, a arrêté l’invasion.

Vous en lirez davantage sur cette page de l’Assemblée Nationale : <Danton 2 septembre 1792>

Le Président de la République nouvellement élu, Emmanuel Macron s’est exclamé dans son discours au Louvre :

« Oui ce soir nous avons gagné un droit, un droit qui nous oblige. Vous avez choisi l’audace. Et cette audace nous la poursuivrons. Et chaque jour qui vient nous continuerons à la porter, parce que c’est ce que les françaises et les français attendent. Parce que c’est ce que l’Europe et le Monde attendent de nous »

Ce passage du discours, vous le retrouverez (à 14:23) dans l’émission de France 5 « C Polémique », derrière ce lien : <ICI>

Le journaliste Bruce Toussaint se tourne alors vers Jacques Attali et lui pose cette question : « Moi je dirais que c’est du Attali non ? »

Jacques Attali se défend d’abord en disant « Je n’y suis pour rien dans tout ça », puis dit sa confiance en Emmanuel Macron qui appliquera enfin les réformes dont la France a besoin et que lui-même préconise depuis si longtemps. Il pense que Macron aura cette audace et raconte comment les prédécesseurs d’Emmanuel Macron réagissaient lorsqu’il leur demandait des réformes audacieuses : « Si je fais ce que tu dis, ils vont venir me couper la tête ». Il rappelle de manière malicieuse que si aucun n’a été décapité, ils ont tous été virés par les électeurs.

En résumé Jacques Attali pense que nous sommes enfin sur la bonne voie et qu’Emmanuel Macron est l’homme de la situation.

Mais après, Bruce Toussaint donne la parole à Edgar Morin qui est également invité dans cette émission. Et Edgar Morin tient un autre discours (17:00) dont je tente ci-après de vous donner la substance :

« La question de l’audace, c’est l’audace pour qui ? Pour quoi ?

Moi je crois que c’est quelqu’un qui est capable évidemment de faire des grandes choses. […]

Ce petit bonhomme tout seul, cette sorte de Tintin a fait sauter l’énorme édifice. Il n’y est pas arrivé tout seul, dès le début il a eu d’énormes ralliements. Il est arrivé à rassembler ces ralliements hétéroclites.
La question aujourd’hui est que ce côté hétéroclite va avoir une convergence ?
Est-ce qu’il va arriver à donner une convergence à ça ?
Il sera obligé de donner une voie, un chemin qu’il n’a pas encore donné.
Il reste dans le flou, peut-être qu’il aura intérêt à rester dans le flou.
Mais à supposer qu’il ait des véritables pouvoirs après avoir passé l’obstacle des législatives…
Reste à savoir, ce pays qui souffre, il a besoin d’une nouvelle voie, ce qu’il appelle la transformation.

Nous connaissons la direction qu’il faudrait prendre. Nous savons qu’il faut réduire le pouvoir du calcul, de l’argent. Nous savons qu’il faut profiter de problèmes écologiques [à surmonter] pour redonner de la santé, de la vitalité à notre société.

Nous savons qu’il faut donner de la véritable solidarité qu’il faut insuffler par tous les moyens possibles dans un monde où domine le pour soi et l’égoïsme.
Nous savons que la France n’est pas isolée dans le monde.
Il a d’ailleurs dit que le monde attend quelque chose de la France.
Il faudrait que la France renouvelle un message comme celui que Dominique de Villepin avait adressé à l’ONU, lors du refus de participer à la guerre en Irak.
Qu’on sente que la France existe autrement qu’à la remorque des Etats-Unis. »

Voilà ce que ce vieil homme de 95 ans dit avec passion au jeune Président de 39 ans :

L’audace pour qui, pour quoi ?

Dans quel sens allons-nous ?

Sommes-nous convaincus qu’il faut faire reculer le calcul et l’argent et redonner des lettres de noblesse à la solidarité contre l’égoïsme et l’individualisme forcené ?

Bien sûr il faut des réformes de fond, on ne peut continuer comme cela.

Mais quelles sont les valeurs en œuvre ?

Je partage les interrogations d’Edgar Morin.

Je redonne le lien vers l’émission : <ICI>

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Lundi 22 mai 2017

« Pour nous c’est plus facile ! Moi, je fais un film quand je sens la crise venir, et vous, vous écrivez un roman. »
Charlie Chaplin (lors d’un échange avec Georges Simenon

Nous sommes en plein festival de Cannes qui cette année a ouvert le 17 mai et finira le 28 mai.

Autour de mes 20 ans je lisais beaucoup Georges Simenon qui n’est pas, comme on le croit, un auteur de roman policiers mais un écrivain de la psychologie et des tourments de l’âme humaine. Wikipedia nous apprend qu’en 1941, Gide avait dit « Simenon est un romancier de génie ».

J’allais beaucoup au cinéma aussi et j’étais grand admirateur du cinéma italien et particulièrement de Federico Fellini.

En 1960, le Festival de Cannes avait réuni ces deux génies, le premier comme président du jury et le second comme compétiteur. Il semble que Georges Simenon a joué un rôle majeur dans l’attribution de la Palme d’or à « la dolce vita » de Federico Fellini.

Dans mes souvenirs, l’exergue de ce mot du jour était de Federico Fellini au cours d’un échange avec Simenon, lors de ce festival. Mais notre mémoire nous joue des tours. Je suis retourné à la source, un livre que j’avais acheté il y a bien longtemps et qui reprenait les entretiens d’une émission de la télévision française « Portrait Souvenir » diffusés le 30 novembre et les 7,14 et 21 décembre 1963.

Et si cette phrase a bien été prononcée, ce ne fut pas par Fellini mais par Charlie Chaplin. En toute hypothèse, elle est bien d’un immense créateur. Je vous livre le paragraphe entier :

« Nous [Charlie Chaplin et Georges Simenon] bavardions et nous disions que nous étions tous plus ou moins névrosés, que généralement les névrosés vont chez le psychanalyste, et Chaplin ajoutait : Pour nous c’est plus facile ! Moi, je fais un film quand je sens la crise venir, et vous, vous écrivez un roman. Alors en me tapant l’épaule : Mais nous, on nous paie pour cela, on nous paie pour nous soigner ! Au fond, c’est un peu la même chose. Je crois qu’on ne serait ni romancier, ni peintre, ni d’aucune profession si ce n’était pas une sorte de nécessité intime. »

Georges Simenon (entretien avec Roger Stéphane) page 141 publié en 1963.

 

Le dernier mot du jour racontait ce que pouvait vivre celui qui recevait l’œuvre créative, ici il est question de ce qui se passe chez le créateur. Ceci nous dit que l’art fait du bien à celui qui crée et à celui qui bénéficie de la création.

Pour la sortie du Casanova de Fellini, en 1977, l’Express avait demandé à Fellini de se prêter aux questions de celui qui était devenu son ami : Simenon. En 1993, l’Express a republié cet entretien et cet article se trouve toujours sur leur site.

La réponse de Fellini à la dernière question de Simenon était celle-ci :

« Vous et moi n’avons jamais raconté que des échecs. Tous les romans de Simenon sont l’histoire d’un échec. Et les films de Fellini? Que sont-ils d’autre? Mais, je veux vous le dire, il faut que j’arrive à vous le dire… Lorsqu’on referme un de vos livres, même s’il finit mal, et, en général, il finit mal, on y a puisé une énergie nouvelle. Je crois que l’art, c’est ça, la possibilité de transformer l’échec en victoire, la tristesse en bonheur. L’art, c’est le miracle… ?  »

« L’art c’est le miracle », restons sur cette belle pensée.

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Vendredi 19 mai 2017

« Vous avez la chance d’exercer un métier dont le but est de créer la beauté »
Message aux musiciens de l’orchestre de Lyon après avoir assisté à un magnifique concert avec Hillary Hahn (Propos tenu initialement par le grand chef italien Carlo Maria Giulini)

Rien que…

Le 29 avril 2017 nous avons assisté, avec Annie, à un concert à l’Auditorium de Lyon. C’était un concert consacré à deux œuvres de John Adams, compositeur américain qui était d’ailleurs présent dans la salle.

Au milieu de ces deux œuvres, la violoniste américaine Hillary Hahn a interprété le concerto de violon de Tchaïkovski avec l’Orchestre National de Lyon et Léonard Slatkin.

J’avais déjà entendu cette artiste que je considérais comme une bonne violoniste mais je ne m’attendais pas à ce niveau de qualité et d’émotion.

Les réseaux sociaux développent le pire, mais permettent aussi des choses positives.
J’ai pu exprimer mon enthousiasme sur la page facebook de l’Orchestre de Lyon :

« Ce soir moment de grâce avec Hillary Hahn qui jouait le concerto de violon de Tchaikovski avec L’ONL sous la direction de Léonard Slatkin.
Bien sûr il y a une technique sans faille et un son chaud et puissant mais il y a surtout la musicienne qui habite la partition, qui la transcende et remplit les auditeurs d’émotion et de joie.
En symbiose avec la soliste, Léonard Slatkin et le merveilleux orchestre de Lyon ont dressé un écrin somptueux dans lequel la soliste a su déployer son interprétation lumineuse.
Une des plus belles émotions musicales qu’il m’ait été donné de vivre. »

Mais comme j’ai aussi énormément apprécié l’orchestre qui a magnifiquement accompagné Hillary Hahn, j’ai alors posté un message pour les musiciens de l’Orchestre que je voudrais partager avec vous aujourd’hui.

« Aux musiciens de l’Orchestre

Je voudrais écrire ici un message de reconnaissance à tous les musiciens de l’Orchestre National de Lyon et leur directeur musical Léonard Slatkin.

Vous avez, comme l’avait dit Carlo Maria Giulini à ses musiciens du Los Angeles Philharmonic, alors qu’il y a tant de gens qui ont une profession pénible ou futile et quelquefois même vide de sens, la chance d’exercer un métier dont le but est de créer la beauté.

Cette beauté qui est présente jusque dans vos instruments : un violon est une véritable œuvre d’art.

Alors ma reconnaissance vient du fait que vous réalisez parfaitement cette quête de créer la beauté. […]

Hier j’ai entendu une artiste exceptionnelle, Hillary Hahn, j’avoue que je ne savais qu’elle pouvait être à ce niveau de musicalité et d’intensité. Je l’avais déjà entendu et je n’avais pas eu cette révélation.

Mais vous l’orchestre avait été exceptionnel, et je voulais vous l’écrire. Tous les solistes des vents, les cordes, les cuivres les bois vous avez été à un niveau extraordinaire qui ont fait de cette interprétation quelque chose de magique.

J’ai quasi 60 ans, ce que j’ai entendu hier, je le mets au panthéon de mes émotions musicales au niveau de la 8ème de Bruckner que j’avais entendu avec Celibidache et sa Philharmonie de Munich ou le quintette en ut de Schubert par les Alban Berg et Heinrich Schiff.

Les mots sont faibles, on tombe rapidement dans les superlatifs, il suffit probablement de dire que mon temps et mon existence ont été remplis par cette beauté, tout simplement que cela fait immensément du bien.

Je suis abonné depuis 6 ans et j’entends que vous réussissez de mieux en mieux dans votre quête de la beauté.

Léonard Slatkin est le catalyseur qui a permis cela, sa complicité avec Hillary Hahn, son goût pour Tchaïkovski ont bien sûr étaient un atout considérable dans l’accomplissement de l’interprétation.

Vous êtes des femmes et des hommes comme les autres, vous avez vos joies mais aussi vos difficultés, vos doutes mais n’oubliez jamais le bien que vous faites aux autres. Vous nourrissez les âmes et les cœurs.

Voilà pourquoi je tenais à vous dire ma reconnaissance. »

Ce que j’essaie d’exprimer dans ce message, c’est qu’il y a d’une part la perfection technique et la capacité de créer de l’émotion, mais surtout que l’art, et la musique particulièrement, peuvent faire du bien à tout notre être. Il faut cependant que pour arriver à ce résultat, nous soyons en capacité d’être totalement présent.
Rien que…
Rien qu’écouter et se laisser pénétrer par la musique.

Sur le Web j’ai trouvé, mais avec une piètre qualité technique, le troisième mouvement du concerto évoqué, dans la même distribution, Hillary Hahn, Orchestre National de Lyon et Slatkin, en 2011 à Lucerne :

<Concerto violon Tchaikovski 3ème mouvement Hahn Orchestre de Lyon Slatkin en 2011>

Si vous souhaitez écouter cette œuvre avec une autre magnifique artiste et dans des conditions techniques correctes : <Janine Jansen Philharmonie de Paris chef d’orchestre Paavo Jarvi en janvier 2015>

Mais pour retrouver Hillary Hahn, voici un petit extrait de Bach par cette artiste : <La gigue de la 3ème Partita de Bach à Frankfurt le 9 décembre 2016>

En décembre 2016, Hillary Hahn était déjà venu à Lyon, mais le concert où nous devions nous rendre avait été annulé en raison de la grève des personnels techniques. Et Hillary Hahn avait organisé une rencontre originale dans un bar lyonnais, qu’elle avait intitulé l’apéro tricot. Elle avait invité des personnes à venir faire du tricot pendant qu’elle jouait du violon. Vous trouverez un court extrait derrière ce lien : <Concert Apéro Tricot avec Hilary Hahn>

Hillary Hahn a enregistré en 2011 le concerto de violon de Tchaïkovski mais pas avec l’orchestre de Lyon


<Hillary Hahn en 2011>

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Jeudi 18 mai 2017

« Pour qu’une chose se termine, il faut qu’une autre chose commence – et les commencements, c’est impossible à voir»
Christian Bobin

Christian Bobin est un écrivain né en 1951 et c’est avec cette citation de Christian Bobin que Christophe André finit ses 40 émissions ou chapitres de 3 minutes à méditer.

Et Christophe André écrit : « J’aime beaucoup cette phrase, mais il est aussi possible de dire exactement l’inverse : « Pour qu’une chose commence, il faut qu’une autre se termine » »

Christophe André parle bien entendu de sa série d’émissions.

Mais on pourrait appliquer cela à bien d’autres choses…

Peut-être même à ce qui se passe dans notre pays en ce moment ?

Pour la méditation en pleine conscience, Christophe André écrit encore :

« C’est beau, les choses qui se terminent.
C’est beau, les crépuscules.
Mais ce qu’il y a de plus beau encore ce sont les aurores. »

Je vous redonne le lien vers cette série d’émissions et le livre.

Mercredi 17 mai 2017

« Le divertissement Pascalien »
Blaise Pascal

Entre 1976 et 1979, je me suis égaré dans les classes de mathématiques supérieures au Lycée Kléber de Strasbourg.

Mon professeur de mathématiques de Terminale, M Wilhem, m’avait prévenu ainsi que tous mes camarades qui envisageaient le même choix après le baccalauréat : « Vous êtes fous de vouloir aller là-bas ».

A la fin de ces 3 années qui furent clôturées par un échec cinglant, j’ai lu l’avis du grand professeur de mathématiques Laurent Schwartz que je cite de mémoire sans trahir sa pensée : « Cette sélection des ingénieurs par les concours des classes préparatoires est absurde. C’est comme si pour sélectionner des futurs médecins vous organisiez un concours de musique et que vous décidiez que les meilleurs à cette sélection seraient aptes à devenir médecin »

Laurent Schwartz (1915-2002) était un esprit autorisé pour exprimer son avis sur ce point : il était l’un des grands mathématiciens français du XXe siècle, le premier de ceux-ci à obtenir la médaille Fields, en 1950 et professeur emblématique à l’École polytechnique de 1959 à 1980, il avait été élève en classes préparatoires et avait intégré à l’issu de cette période l’Ecole Normale Supérieure.

Il voulait exprimer l’idée que ce que les étudiants apprenaient pendant ces 2 ou 3 années (selon qu’on redoublait la seconde, ce qui fut mon cas) ne leur servirait que très peu pour leurs futures fonctions professionnelles, l’essentiel de ce qui était appris devait servir à nourrir les épreuves qui permettraient la sélection par voie de concours.

Ces trois années furent assez pénibles mais ce que je conserve particulièrement en mémoire est une œuvre littéraire et philosophique.

Chaque année, deux œuvres littéraires étaient étudiées. La première année ce fut d’une part les petits poèmes en prose de Baudelaire et surtout les Pensées de Pascal qui m’impressionnèrent énormément et m’apprirent surtout beaucoup de leçons de vie.

On sait que cette œuvre de cet autre grand mathématicien a pour objet central la foi et la croyance en Dieu.

Mais il y avait bien d’autres réflexions comme celle-ci par exemple

« Quand on veut reprendre avec utilité, et montrer à un autre qu’il se trompe, il faut observer par quel côté il envisage la chose, car elle est vraie ordinairement de ce côté-là, et lui avouer cette vérité, mais lui faire découvrir le côté par où elle est fausse. » (Pensée N°9)

C’est une autre façon de « tourner autour du pot » comme j’aime exprimer cette manière d’analyser des concepts ou des faits par des regards différenciés.

Pour ma compréhension des humains ce qu’il m’a appris en priorité c’est son explication du besoin de divertissement de l’homme, ce qu’on résume par le concept de « divertissement pascalien »

La Pensée N° 139 est toute dédiée à ce concept de divertissement.

Une des premières phrases marquantes souvent citées est celle-ci :

« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre »

Un peu plus loin dans ce chapitre se trouve ce développement :

« Tel homme passe sa vie sans ennui en jouant tous les jours peu de chose. Donnezlui tous les matins l’argent qu’il peut gagner chaque jour, à la charge qu’il ne joue point, vous le rendez malheureux. On dira peutêtre que c’est qu’il recherche l’amusement du jeu et non pas le gain. Faitesle donc jouer pour rien, il ne s’y échauffera pas et s’y ennuiera. Ce n’est donc pas l’amusement seul qu’il recherche, un amusement languissant et sans passion l’ennuiera, il faut qu’il s’y échauffe et qu’il se pipe luimême en s’imaginant qu’il serait heureux de gagner ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui donnât à condition de ne point jouer, afin qu’il se forme un sujet de passion et qu’il excite sur cela son désir, sa colère, sa crainte pour l’objet qu’il s’est formé, comme les enfants qui s’effraient du visage qu’ils ont barbouillé.

D’où vient que cet homme, qui a perdu depuis peu de mois son fils unique et qui accablé de procès et de querelles était ce matin si troublé, n’y pense plus maintenant ? Ne vous en étonnez pas, il est tout occupé à voir par où passera ce sanglier que les chiens poursuivent avec tant d’ardeur depuis six heures. Il n’en faut pas davantage. L’homme, quelque plein de tristesse qu’il soit, si on peut gagner sur lui de le faire entrer en quelque divertissement, le voilà heureux pendant ce tempslà. Et l’homme, quelque heureux qu’il soit, s’il n’est diverti et occupé par quelque passion ou quelque amusement qui empêche l’ennui de se répandre, sera bientôt chagrin et malheureux. Sans divertissement il n’y a point de joie.

Avec le divertissement il n’y a point de tristesse. Et c’est aussi ce qui forme le bonheur des personnes de grande condition qu’ils ont un nombre de personnes qui les divertissent, et qu’ils ont le pouvoir de se maintenir en cet état. »

Dans la pensée 143, Pascal montre que ce choix du divertissement occupe l’homme tout au long de sa vie et prend toutes les formes : les affaires, l’apprentissage, les soins, et toutes ces choses qui occupent l’esprit.

« On charge les hommes, dès l’enfance, du soin de leur honneur, de leur bien, de leurs amis, et encore du bien et de l’honneur de leurs amis. On les accable d’affaires, de l’apprentissage des langues et d’exercices, et on leur fait entendre qu’ils ne sauraient être heureux sans que leur santé, leur honneur, leur fortune et celle de leurs amis soient en bon état, et qu’une seule chose qui manque les rendrait malheureux. Ainsi on leur donne des charges et des affaires qui les font tracasser dès la pointe du jour – Voilà, direz-vous, une étrange manière de les rendre heureux ! Que pourrait-on faire de mieux pour les rendre malheureux ? – Comment ! ce qu’on pourrait faire ? Il ne faudrait que leur ôter tous ces soins ; car alors ils se verraient, ils penseraient à ce qu’ils sont, d’où ils viennent, où ils vont ; et ainsi on ne peut trop les occuper et les détourner. Et c’est pourquoi, après leur avoir tant préparé d’affaires, s’ils ont quelque temps de relâche, on leur conseille de l’employer à se divertir, à jouer, et à s’occuper toujours tout entier. »

Dans la pensée 171 il donne l’explication centrale, mais pas encore finale. Nous nous divertissons pour éviter de songer à nous. Nous occupons, nous remplissons notre cerveau de choses plus ou moins futiles pour que l’essentiel ne trouve pas de place :

« La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c’est la plus grande de nos misères. Car c’est cela qui nous empêche principalement de songer à nous, et qui nous fait perdre, insensiblement. »

La pensée suivante rattache toutes ces réflexions sur le divertissement au « Rien que » de Christophe André :

« Nous ne tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours; ou nous rappelons le passé, pour l’arrêter comme trop prompt: si imprudents que nous errons dans des temps qui ne sont pas nôtres, et ne pensons pas au seul qui nous appartient ; et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. » (172)

La pensée 166 donne l’explication finale, le divertissement est ce que l’homme a inventé pour ne pas à avoir à penser à sa finitude :

« Divertissement – la mort est plus aisée à supporter sans y penser, que la pensée de la mort sans péril »

Pourquoi avons-nous tant besoin de faire tant de choses, d’activités ?

Pourquoi est-il si compliqué pour certains de se poser, simplement gouter le moment présent et vivre l’instant. Vivre l’instant, vivre la relation ou la solitude. Vivre l’échange ou se pacifier dans le silence ?

Le silence cher à Alain Corbin qui est si compliqué aujourd’hui à obtenir. Beaucoup sont drogués à ce besoin de bruit de fond : la radio ou la télévision sont allumés en permanence alors même qu’on n’écoute pas, qu’on ne regarde pas mais qu’il y a quelque chose qui remplit le silence.

L’explication de ce besoin de faire toujours quelque chose se trouve dans le divertissement pascalien qui en d’autres mots est une fuite.

Quand on se retrouve, faut-il faire quelque chose ou simplement se poser pour échanger ?

Et quand on est seul, faut-il toujours aller vers de multiples occupations ou simplement ne rien faire ou faire une seule chose, « Rien que »…

C’est sur ces questions que je vous laisse aujourd’hui.

Vous trouverez de larges extraits des Pensées sur ce site : http://www.croixsens.net/pascal/section11.php

Et aussi sur celui-ci : http://www.penseesdepascal.fr/Divertissement/Divertissement4-moderne.php

Mardi 16 mai 2017

« Rien que »
Christophe André, une des émissions de la série « 3 Minutes à méditer »

Toutes les émissions de cette série dont j’ai parlé hier m’ont intéressé, mais celle qui a ma préférence est celle que Christophe André a intitulé « Rien que ».

Parce que je crois qu’il y a dans cette toute petite expression : « Rien que » un enseignement de vie fondamental.

C’est particulièrement vrai dans l’échange, l’échange à deux…rien que …davantage que disponible, être présent, présent à l’autre. C’est une discipline que je tente toujours de m’appliquer.

Parfois, je m’y efforce aussi quand je marche dans la rue, regarder les gens que je croise, la nature ou la ville, le ciel et les nuages, être présent dans l’instant. Non pas penser à ce qui va se passer dans une heure, dans une semaine, dans un mois etc., vivre le moment entièrement… rien que.

Quand j’écoute la musique que j’aime, je suis particulièrement attentif, sans toujours y arriver il est vrai, à simplement écouter, embrasser intégralement le son, reconnaître les instruments, les thèmes, les détails. Ne pas laisser les pensées s’échapper vers d’autres pensées et préoccupations. Elles viendront bien assez tôt, rien que me nourrir de la musique.

Christophe André cite Montaigne :

« Quand je danse, je danse; quand je dors, je dors ; et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. »

Il commence le chapitre consacré à « Rien que » de la manière suivante :

« Il y a une imposture contemporaine qui m’agace, c’est celle du cerveau multitâche. Certains vendeurs d’écrans voudraient nous faire croire que dans notre nouvel environnement très sollicitant (écrans et téléphones, multiconnexion et musique à flots), notre cerveau aurait évolué et serait capable de faire plusieurs choses en même temps : travailler ou lire en écoutant la radio, téléphoner en conduisant, etc.

Cela arrivera peut-être un jour, dans quelques dizaines de milliers d’années. En attendant, ça ne fonctionne pas : chaque fois que nous faisons deux choses en même temps, d’une part, nous les faisons moins bien et d’autre part, cela nous fatigue et nous stresse. L’équation est simple : multitâche = risque d’erreur + risque de stress.

C’est sans doute pour cela que de tout temps, les sages, comme Montaigne, comme les maîtres orientaux, ont encouragé la pratique régulière du « rien que » : rien que manger, rien que marcher, rien que lire, rien que conduire…

Malgré les apparences, le « rien que » est difficile : nous avons souvent la tentation de faire plusieurs choses en même temps : manger en lisant, parcourir ses mails en téléphonant ou de faire quelque chose en pensant à autre chose :prendre sa douche en pensant à sa journée de travail, être à table en famille en songeant à ses soucis. Ainsi, on fait tout en pleine absence et non en pleine conscience. On se fatigue, on commet des erreurs, des oublis…

http://www.franceculture.fr/emissions/trois-minutes-mediter/rien-que

Lundi 15 mai 2017

«La méditation en pleine conscience »
Christophe André

Les 12 derniers mots du jour concernaient la politique, avec simplement une respiration le lendemain du débat calamiteux du second tour de la présidentielle avec le poème d’Eluard «Et un sourire ».

La période est particulière, il est vrai.

Mais il me semble qu’il faut aussi savoir s’extraire des contingences de l’actualité, prendre du recul, s’élever peut être, en tout cas savoir s’extraire de la pression du quotidien.

L’été dernier, Christophe André  avait, sur France Culture, fait chaque jour une émission qu’il a appelé 3 minutes à méditer que j’ai écoutée avec beaucoup d’intérêt et de plaisir. J’ai même téléchargé toutes ces émissions et je les ai réécoutées avec mon lecteur mp3. Annie a d’ailleurs fait de même.

Toutes ces émissions se trouvent toujours derrière ce lien : https://www.franceculture.fr/emissions/trois-minutes-mediter

En février 2017 un livre reprenant ces émissions a été publié avec quelques ajouts et un CD reprenant l’ensemble de ces émissions.

L’expression « La méditation en pleine conscience » n’a pas été inventée par Christophe André qui n’a pas non plus inventé cette pratique.

En introduction de son livre il écrit :

La méditation est une pratique très ancienne. Voilà plus de 1500 ans que l’on médite, en Orient comme en Occident. Aujourd’hui, elle connaît un engouement qui tient à plusieurs facteurs : nous disposons de méthodes de méditation laïques (pas besoin d’embrasser telle ou telle religion pour la pratiquer), faciles d’accès (on peut s’y initier en huit semaines environ, sans qu’il s’agisse d’une approche au rabais) et dont les bénéfices ont été confirmés par de nombreuses études scientifiques ».

Il explique son itinéraire personnel qui l’a conduit à la méditation :

« Je suis médecin psychiatre, spécialiste des troubles émotionnels, c’est-à-dire es maladies liées au stress, à l’anxiété, à la dépression.

Je me suis d’abord orienté vers leur traitement, par les médicaments, et, surtout, par les thérapies cognitives et comportementales, qui consistent à associer des mises en situation concrètes aux discussions avec le thérapeute.

Puis je me suis peu à peu intéressé à la prévention de leurs rechutes, car dans ces troubles émotionnels, les récurrences sont, hélas, très fréquentes : les patients doivent apprendre à réguler leurs émotions durant toute leur existence, c’est-à-dire à introduire dans leur quotidien des modifications durables de mode de vie, de nouvelles habitudes, de nouvelles façons de vivre. Cela concerne l’alimentation, l’exercice physique, mais aussi leur style psychologique : leur façon de voir le monde, de traverser leurs émotions, de rencontrer les moments de bonheur et les moments d’adversité. C’est dans ce cadre que j’ai commencé à utiliser la méditation de pleine conscience avec mes patients.

Une précision importante : la pleine conscience est la méthode de méditation que nous utilisons aujourd’hui dans le monde des soins. Elle est d’origine bouddhiste mais a été modifiée et laïcisée pour être utilisée dans des contextes de soins (je n’ai rien contre le bouddhisme, au contraire, mais nous n’utilisons tout simplement pas d’approche religieuse pour soigner). […]

À titre personnel, la méditation a joué un rôle très important dans ma vie. Si je vous en parle, c’est parce que mon histoire, me semble-t-il, est proche de celle de beaucoup d’autres personnes. J’avais peut-être quelques facilités : j’étais un enfant contemplatif, avec le goût du silence et de la solitude. Mais en grandissant, j’ai oublié cette dimension, pris par les rythmes et habitudes de la vie adulte : agir et réa gir, s’agiter et entreprendre. Puis j’ai traversé un drame personnel. Car l’on vient rarement à la méditation par hasard ou par simple curiosité. Il y a toujours en amont des souffrances à alléger, des problèmes à résoudre. Je me souviens d’une collègue qui, lors d’un séminaire, demandait : « Y a-t-il quelqu’un, ici, qui n’a aucun problème, aucune souffrance ? » Personne ne lève le doigt, bien sûr. Puis elle relance le public : « Et parmi celles et ceux qui ont des problèmes, qui préfère les garder tels quels plutôt que les alléger ou les résoudre ? » Pas davantage de doigts levés. Chaque humain connaît la souffrance, et chaque humain souhaite en être soulagé. Un drame personnel, donc : la mort de mon meilleur ami dans mes bras, après un accident de moto. Choqué, j’ai pris refuge dans un monastère près de Toulouse, dont m’avaient parlé plusieurs de mes patients, qui allaient s’y retirer pour s’apaiser. J’y ai découvert la vie contemplative, le recueillement, le silence, l’oraison. Je me souviens que ce n’était pas évident au début ; j’avais perdu l’habitude de ne rien faire et de ne pas fuir mes épreuves dans l’action ou la distraction. J’étais dans une situation personnelle douloureuse, j’arrivais avec des tas de souffrances. Les premiers jours, je me confrontais à des montées d’angoisse et de détresse, des doutes sur ce que ma présence ici pouvait m’apporter. Exactement ce que vivent beaucoup de nos patients, lors des premières sessions de méditation… Puis en persévérant, cela s’est doucement décanté. J’ai fait l’expérience d’une transformation intérieure, alors qu’à l’extérieur, le monde n’avait pas changé : c’est moi, mon regard, qui s’étaient modifiés. Je suis sorti du monastère avec le pressentiment que j’avais vécu quelque chose d’important qui allait m’être précieux, et vital. […]la méditation est sans doute l’outil psychologique qui m’a apporté le plus sur un plan personnel. Elle m’offre par exemple une très grande aide dans les moments de détresse émotionnelle : ils sont désormais moins intenses, moins durables. De sorte que je sais mieux affronter les mauvais passages et l’adversité. Elle m’a aussi apporté une aptitude à mieux savourer les bons moments, à comprendre qu’il ne suffit pas que les sources de bonheur possible soient là, mais qu’il faut leur ouvrir son esprit, leur accorder de l’attention, leur ouvrir son cœur. Qu’il ne faut pas se contenter de regarder le ciel ou une fleur en passant, mais s’arrêter, ne serait-ce que quelques secondes, respirer, savourer l’instant que nous vivons… »

Et pour commencer, la première émission comme le premier chapitre de son livre s’intitule : <Le souffle>

Car la première étape est de se centrer sur sa respiration, respiration par le nez non par la bouche. Il s’agit du moyen le plus puissant pour se connecter à l’instant présent.

Respirer profondément et se concentrer sur ce souffle qui révèle que nous sommes en vie et qui va nous permettre, en étant attentif, à la fois de prendre conscience de notre corps, de notre environnement et de l’instant présent.

En exergue de ce chapitre il cite Lamartine : « Je chantais, mes amis, comme l’homme respire, Comme l’oiseau gémit, comme le vent soupire (…) »

Je ne peux que vous conseiller d’essayer comme l’écrit Christophe André : « Prendre plusieurs fois dans la journée le temps de respirer, seulement respirer, en pleine conscience, pendant deux ou trois minutes… »