Vendredi 26 Juin 2015

Vendredi 26 Juin 2015
« Plus nous nous comprenons comme « pluriels », plus il devient facile de trouver des points communs avec les autres»
Salman Rushdie
En butinant dans de vieilles archives j’ai retrouvé cet entretien de 2008 de TELERAMA avec Salman Rushdie, l’écrivain que l’ayatollah Khomeini a condamné à mort parce qu’il avait écrit «Les verset sataniques » : http://www.telerama.fr/livre/salman-rushdie-des-cultures-diverses-cohabitent-en-moi,37179.php
Dans cet entretien il est interrogé sur son dernier livre mais il évoque surtout comment vivre ensemble par-delà les différences culturelles
Quelques extraits :
« L’Est », « l’Ouest », ça n’existe pas : ces mots brassent trop large. Les dissensions au sein de chacun de ces mondes sont trop importantes pour qu’on les considère comme des blocs. D’autant que les échanges culturels entre eux ont toujours été beaucoup plus riches qu’on ne le dit. Savez-vous par exemple que les Ottomans faisaient fabriquer à Venise des objets artisanaux dont ils avaient eux-mêmes dessiné les ornements ? Et je ne parle pas des similitudes : je pensais, quand j’ai commencé mes recherches sur la Renaissance, que l’objectif de mon roman serait de construire un pont entre deux cultures séparées par un gouffre, mais je n’ai pas cessé de trouver des échos entre elles. Mon projet en a été profondément modifié. Ces ressemblances ne concernaient pas que le gratin de ces sociétés : tous ces personnages shakespeariens de la rue, les pickpockets, les prostituées, les bandits, les hommes des bas-fonds, dont Falstaff est le roi incontesté, existaient à Florence comme dans l’empire moghol. Ces mondes pouvaient se comprendre parce qu’ils se ressemblaient – que ce soit par leur libertinage (qui l’eût cru, dans la cour de l’empereur moghol, un musulman ?), par l’abus de narcotiques, ou même par les sursauts de puritanisme qui, périodiquement, venaient mettre fin à cet hédonisme[…]
Nous sommes tous pluriels à un certain degré. On ne se conduit pas de la même façon devant des enfants et devant notre employeur, on peut être commentateur politique et fan de foot. Malheureusement, les politiques identitaires frappent notre époque comme une malédiction : on demande aux gens de dire une fois pour toutes « je suis musulman », « je suis occidental », alors que chacun d’entre nous pourrait être décrit de quinze façons différentes. Plus nous nous comprenons comme « pluriels », plus il devient facile de trouver des points communs avec les autres. Parfois, un détail suffit ! Je me souviens d’un dîner où j’étais assis à côté du peintre Francis Bacon. L’homme avait la réputation d’être difficile et grognon, du coup j’étais un peu angoissé. A un moment, j’ai sorti de ma poche mon inhalateur contre l’asthme et, quand il a vu cela, Bacon a changé de visage. Il m’a dit : « Vous êtes asthmatique ? Moi aussi ! », et il a sorti le sien pour me le montrer. Tout d’un coup, on était amis…
[…]
Croire que tout est culturel – donc relatif – et qu’il n’existerait pas de valeurs universelles est une grave erreur. C’est pour cela que je crois à la Déclaration universelle des droits de l’homme. Dire « c’est dans leur culture de tuer les écrivains, alors laissons-les faire », ou « c’est dans leur culture de couper le clitoris des femmes, ne nous en mêlons pas », si vous réfléchissez sérieusement à la question, vous savez que ces mœurs ne sont pas acceptables. Les humains ont 98 % d’ADN en commun, comment croire que rien n’est valable pour tous les hommes, quelle que soit leur culture ? Comment nier l’existence de valeurs universelles, transculturelles ? Je vous donnerai deux exemples : d’abord, nous sommes une espèce animale qui se définit par le langage, qui a besoin de parler pour se réaliser pleinement. Tout ce qui limite cette capacité est donc un crime existentiel, un crime contre notre nature. Et, de la même façon, je suis persuadé qu’il existe un instinct moral en chacun de nous : nous naissons avec le désir de faire la différence entre le bon et le mauvais. Si vous pensez comme moi, alors vous conviendrez que certaines questions éthiques dépassent toutes les différences culturelles… »
On voudrait nous ranger dans des cases. En mathématiques identité veut dire identique. Le monde des humains n’est pas fait de groupe d »‘identiques » mais de gens qui se ressemblent et qui sont tous différents.
Nous appartenons à des ensembles multiples. Ainsi si je devais me définir, je dirais que j’appartiens bien sûr à la nation française, mais aussi à l’ensemble des humains nés en Lorraine, et à tant d’autres communautés de « ceux qui aiment la musique classique », « ceux qui aiment rire et faire rire »;  « ceux qui aiment vivre à Lyon », « ceux qui considèrent que les valeurs de solidarité doivent être plus importants que les valeurs de compétition », « ceux qui aiment faire du vélo », « ceux qui sont pour la liberté d’expression la plus large », « ceux qui ont un cancer », « ceux qui aiment se poser et réfléchir », « ceux qui aiment le chocolat » etc…
Je partage avec chacun de vous plusieurs de ses appartenances et de la même sorte je n’en partage pas d’autres.
Parler d’identité constitue une erreur scientifique et une faute morale.

Jeudi 25 Juin 2015

Jeudi 25 Juin 2015
« On reconnaît un discours de M. Jaurès à ce que tous les verbes sont au futur… »
Georges Clemenceau
Voilà ce que son vieil adversaire disait de Jaurès : tous les verbes sont au futur dans ses discours.
C’est cela qu’on attend d’un homme politique : qu’il nous décrive le futur, qu’il nous mène vers demain, bref qu’il donne du sens.
Tout ce qui est absent aujourd’hui.
Vous trouverez la source de ce mot du jour derrière ce lien : On reconnaît un discours de M. Jaurès à ce que tous les verbes sont au futur
<522>

Mercredi 24 Juin 2015

«Après l’angoisse de la page blanche, Amazon vient d’inventer l’angoisse de la page non lue. »
Olivier Ertzschied, enseignant chercheur

Xavier de La Porte nous apprend qu’« A partir du mois juillet, Amazon rétribuera ses auteurs (c’est-à-dire ceux qui ne passent pas par une maison d’édition mais s’autopublient en ligne sur le site) à la page lue.»

Olivier Ertzschied, sur son blog Affordance, envisage les implications de cette évolution, qui touchent aussi bien un modèle économique (celui de l’édition classique) que l’écriture (si on est payé à la page lue, autant faire en sorte que le lecteur ait envie de la tourner).

J’ai trouvé ce développement sur Rue89 : <Amazon : ce qu’implique le paiement des auteurs à la page lue>

« Imaginez un monde dans lequel les auteurs (tous les auteurs : BD, romans, polars, science, essais, etc.) seraient rémunérés non plus de manière forfaitaire en fonction du nombre de ventes mais en fonction du nombre de pages lues. Ou plus exactement, toucheraient une micro-rémunération à chaque fois qu’un lecteur lirait une des pages de leur œuvre. […] »

Amazon, qui, dans le cadre de la lecture numérique sur sa tablette Kindle, dispose d’une volumétrie de données considérable et considérablement détaillée sur notre activité de « lecteur », souhaite mettre en place le modèle disruptif suivant :

« Plutôt que de payer les auteurs pour chaque livre, Amazon commencera bientôt à payer les auteurs en fonction du nombre de pages lues – non pas en fonction du nombre de pages téléchargées mais du nombre de pages affichées à l’écran suffisamment longtemps pour pouvoir supposer avoir été lues. »

L’impact sur la littérature même pourrait être considérable comme le souligne l’article de The Atlantic :

« Pour la plupart des auteurs qui publient directement via Amazon, ce nouveau modèle pourrait changer les priorités et les choix d’écriture : un système avec une rémunération à la page lue est un système qui récompense et valorise en priorité les « cliffhangers » et le suspense au-dessus de tous les autres « genres ». Il récompense tout ce qui garde les lecteurs accrochés » (« hooked »), même si cela se fait au détriment de l’emphase, de la nuance et de la complexité. »

Pour l’instant – et on comprend bien pourquoi –, ce type de rémunération ne s’appliquera qu’aux auteurs « auto-édités » par le biais de la plateforme Kindle Direct Publishing. Et de jouer sur la corde incitative pour amener de plus en plus d’auteurs à se séparer de maisons d’édition « classiques » au profit d’une contractualisation directe avec Amazon. Classique et éternel (à l’échelle du numérique en tout cas) processus de désintermédiation. […]

Mais plus que cela, Amazon ouvre ici une boîte de Pandore dans laquelle il serait très étonnant que Google (avec l’écosystème Google Books) et Apple (avec iTunes) ne tentent pas à leur tour de s’engouffrer. […]

En ne payant plus les auteurs en fonction du nombre de pages écrites mais du nombre de pages lues, et les algorithmes et autres DRM et dispositifs propriétaires (d’Amazon) étant les seuls à pouvoir disposer des outils de mesure permettant ce fonctionnement, les auteurs se trouvent à leur tour en situation de travailler « pour » les algorithmes, à la manière de journaliers guettant la notification sur smartphone du nombre de pages lues de leurs ouvrages chaque jour. […]

La question est de savoir ce que deviennent les auteurs de ces livres avec un modèle de rémunération à la page lue, comment ils s’adapteront et adapteront leur production littéraire à ce nouveau modèle, tout autant porteur de nouvelles opportunités que de risques considérables. La question est aussi de savoir de quel nouveau sentiment de toute puissance – ou de culpabilité – se sentira investi le lecteur dans le cadre d’un système de rémunération à la page des auteurs, se trouvant pris dans les rets d’un nouveau « petit actionnariat » de la lecture. […]

Une chose est sûre, après l’angoisse de la page blanche, Amazon vient d’inventer l’angoisse de la page non lue. […]

Le modèle de rémunération des auteurs à la page lue transforme l’activité de lecture pour en faire un « indicateur », une « variable » permettant toutes les spéculations mais aussi tous les détournements.

Après avoir cassé ce droit fondamental qui est celui de la confidentialité de l’acte de lecture, Amazon s’apprête désormais à le monétiser. Pop économie et salariat algorithmique. Et toujours ces secteurs – celui de la langue –, toujours ces moments – celui de la lecture – que l’on pensait préservés de la sphère marchande et qui s’y trouvent systématiquement soumis et aliénés. Plus aucun espace-temps, pas même celui du jeu, qui ne fonctionne comme un système de remise à la tâche, qui ne soit un cheval de Troie marketing ou un salariat algorithmique à peine masqué.

<Ici un article publié sur le Monde sur ce sujet>

<521>

Mardi 23 Juin 2015

Mardi 23 Juin 2015
«Sport : l’imposture absolue»
Michel Caillat
C’est donc la justice américaine qui a enfin donné un grand coup dans la fourmilière de la FIFA, après s’être attaqué à Lance Armstrong.
Ce n’est pas la première fois que j’en parle, le mot du jour du 17 juin 2014, au moment de la coupe du monde au Brésil, était cette phrase de Platon : « L’impudent est l’homme qui supporte le mépris, pourvu qu’il fasse ses affaires ». Cette phrase pour évoquer « la FIFA ! Cette association « à but non lucratif !!!! » internationale basée en Suisse, [qui] gouverne le monde du football, sans contre-pouvoir, sans contrôle extérieur. Dans les journaux et des livres apparait la vérité crue. Et il est vrai que Sepp Blatter et la FIFA sont largement méprisés. Mais qu’importe si le business continue. Un journaliste écossais, Andrew Jennings, a produit un livre dont le titre complet est : « Omerta, la FIFA de Blatter, une histoire de mafia »»
Et au lendemain de la victoire de l’Allemagne, mon commentaire du 15 juillet commençait par cette phrase : « Que dire d’intelligent, maintenant que ce grand show sportif et médiatique, organisé par une organisation mafieuse, la FIFA, a donné son verdict.
En réalité, il s’agit d’un grand rut des nations qui ont trouvé un moyen moins violent que la guerre pour s’affronter et désigner le mâle dominant, pardon l’équipe victorieuse.»
Le mot du jour d’aujourd’hui part du football mais étend la réflexion à l’ensemble du « sport compétition », qui est avant tout spectacle dont se sont emparées des puissances économiques car elles ont trouvé une poule aux œufs d’or.
Car comme l’a montré Jean Viard, les hommes et femmes d’aujourd’hui ont énormément de temps libre qu’il faut occuper. La méditation, la culture, la réflexion, l’échange avec les autres n’étant pas l’apanage du plus grand nombre, il faut bien occuper ce vide abyssal. Les jeux et le sport sont là pour cela.
Mediapart a invité Michel Caillat qui est l’auteur d’ouvrages et d’articles de sociologie du sport. Il analyse le sport non comme un jeu anodin et innocent mais comme un fait social majeur de notre temps aux multiples implications politiques, économiques et idéologiques. Il est responsable du Centre d’Analyse Critique du Sport (CACS). Avant de devenir professeur d’économie et de droit, Michel Caillat fut journaliste.
Ce qui est passionnant c’est l’analyse qu’il fait du sport compétition en tant que phénomène mondial, économique, social et politique. Son analyse est quasi unique. Il met en lumière l’opposition entre les idéaux affichés et la réalité du phénomène, c’est en cela qu’il y a imposture absolue.
Michel Caillat observe le sport depuis près de quarante ans, et il ne voit rien de nouveau dans les scandales qui se succèdent. Tout au plus une différence de degré, mais pas de nature. « Coubertin disait que « le sport, c’est la liberté de l’excès », eh bien le sport c’est simplement l’excès dans tous les domaines. »
« Il y a corruption depuis que le sport existe », assure Caillat en ouverture, en citant le premier championnat de France de football, lors de la saison 1932-1933 : Antibes, déjà, avait été déclassée pour avoir acheté son adversaire lillois !
« Au-dessus des hommes, il y a un système », explique-t-il, en assurant par exemple que l’opposition Platini-Le Graet dans l’affaire Blatter « est un jeu de rôles » (7e minute de l’entretien)…
Ce système est celui du « sport » qu’il oppose à « l’activité physique » (10e minute) : « Le sport est une situation avec des règles institutionnelles, et il est forcément compétitif. Il faut gagner. Quand je cours au bord de la Loire, je ne fais pas de sport. Le sport n’est pas bon pour la santé, l’activité physique, oui. »
Que l’on parle de dopage (10e minute), ou de politique (20e minute), ce qui frappe le plus Michel Caillat c’est la permanence d’un discours sur l’idéal et le maintien d’une réalité qui le bafoue. « Un idéal mythique qui dissimule des desseins immoraux, et je ne comprends pas que l’analyse de ce système soit aussi faible compte tenu de l’importance du phénomène. » Le sport déclenchant les passions et l’identification, « il y a un consensus total », quel que soit le bord politique des pouvoirs en place.
Il remarque d’ailleurs que les pouvoirs politiques les plus durs : (Nazi, URSS, RDA Chine, Argentine de Videla, aujourd’hui Qatar) ont toujours chéri le sport.
 
Le mot du jour reprend le titre de son dernier livre <Sport : l’imposture absolue>  qui est sorti en 2014 aux éditions Le Cavalier Bleu,
On lit sur la page de cette émission le commentaire suivant : «C’est cette imposture, sous toutes ses formes et dans tous les sports, que dénonce Michel Caillat dans son livre, l’imposture de « l’idéal sportif » qui masque la violence, le racisme, la corruption et le dopage. Son réquisitoire est à la mesure de l’omerta qui sévit un peu partout dans le monde sportif sur ces questions. Derrière les paroles lénifiantes sur la valeur éducative, le fair-play, le dépassement de soi, c’est une réalité bien différente qu’il met en lumière. L’esprit de compétition tourne vite à la guerre de tous contre tous, il apparaît sous sa plume, non pas comme la saine concurrence d’individus libres et égaux dans une activité ludique et physique mais comme la continuation de la guerre sous d’autres formes. Avec le business du sport, on est loin du jeu à somme nulle que décrit Claude Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage, tel que le pratiquent les Gahaku-Gama de Guinée qui ont appris à jouer au foot mais le conçoivent comme un rituel stabilisateur, jouant autant de parties que nécessaire pour parvenir à une égalité des victoires et des défaites dans chaque camp.
Il est vrai que l’esprit de compétition semble consubstantiel à notre humanité moderne, au point que l’on a pu observer que le plaisir des enfants s’émoussait assez vite au jeu si l’on n’organisait pas une compétition entre eux. Mais outre que les conditions de cette rivalité sont loin d’être égalitaires dans le sport professionnel compte tenu de sa mercantilisation, avec le dopage cette compétition ne prend pas seulement une tournure moralement condamnable, elle vire à la concurrence déloyale et à la joute entre laboratoires. On sait désormais que le dopage touche pratiquement tous les sports, engageant une course de vitesse entre contrôles et produits encore indétectables. On évoque même la possibilité d’usages de la thérapie génique dans cette quête infinie des résultats et des records. A tel point que la situation s’est en quelque sorte inversée : ce ne sont plus les sportifs qu’il faudrait protéger des apprentis-sorciers, mais les scientifiques eux-mêmes des pressions provenant du monde et de l’économie du sport pour détourner des traitements expérimentaux afin d’améliorer les performances. L’époque des athlètes génétiquement modifiés n’est pas loin.»
La charte olympique commence par cet article : « L’Olympisme est une philosophie de vie, exaltant et combinant en un ensemble équilibré les qualités du corps, de la volonté et de l’esprit. Alliant le sport à la culture et à l’éducation, l’Olympisme se veut créateur d’un style de vie fondé sur la joie dans l’effort, la valeur éducative du bon exemple, la responsabilité sociale et le respect des principes éthiques fondamentaux universel.»
Ça sonne faux, non ?

Lundi 22 juin 2015

Lundi 22 juin 2015
«Der Teufel soll sie holen, wenn sie Griechenland nicht retten»
traduction
«S’ils ne sauvent pas la Grèce, qu’ils aillent au diable»
Helmut Schmidt ancien chancelier allemand lorsqu’ils existaient deux Allemagnes et que l’Allemagne de l’ouest était profondément pro-européen.
Une nouvelle fois, on parle d’un sommet européen de la dernière chance pour la Grèce ce lundi 22 juin.
«S’ils ne sauvent pas la Grèce, qu’ils aillent au diable» avait dit Helmut Schmidt, fin 2011, dans un entretien à Handelsblatt quotidien allemand économique de Düsseldorf :
Il disait notamment :
«L’importance économique de l’Etat grec et de son économie peut être mesuré quand on sait que le produit national grec représente environ 2,5% PIB de l’Union européenne, [c’est à dire] à peu près la puissance économique du Land de Hesse. Si cet état devenait insolvable, ce serait un grand malheur pour les grecs et les autres européens, mais cela ne constituerait pas un danger existentiel pour l’Europe. Ce seraient les conséquences politiques qui pourraient l’emporter, car elles pourraient donner l’impression que la solidarité entre les Européens est encore bien plus médiocre que celle que nous nous étions représenté ces dernières années. La confiance dans l’Union continuerait à chuter. Par conséquent, les États de l’Union européenne doivent aider la Grèce.
Les Grecs sont la plus ancienne nation culturelle en Europe. Aujourd’hui, ils ont besoin d’un plan de redressement approfondi qui ne peut être limité à une aide financière. […] les intérêts de l’Union sont les mêmes que les intérêts nationaux des Allemands et que les intérêts nationaux des Français, les Hollandais, les Polonais et de nombreux autres pays européens. […] La Grèce n’a pas besoin de pommes et de bananes, la Grèce a besoin d’investissements! Il doit exister des entrepreneurs qui prennent le risque d’investir dans ce pays. Ils ne le feront que s’il y a une politique économique fiable en Grèce. J’appelle un plan Marshall européen pour la Grèce, ce n’est pas de l’argent dont il est question, mais de projets concrets. »
Je joins à ce courriel un article de Mediapart qui débute ainsi :
« A-t-on déjà vu des autorités monétaires, censées veiller à la stabilité financière, organiser la panique et le chaos ? C’est pourtant le spectacle auquel nous assistons ces derniers jours. La BCE et le FMI mettent tout en œuvre pour provoquer une panique bancaire en Grèce afin de forcer le gouvernement de Syriza à capituler.
La folie s’est emparée des responsables européens ces dernières 48 heures. Rarement il a été donné d’assister au spectacle d’autorités monétaires, chargées en temps normal de veiller et d’assurer la stabilité financière du système, organisant la panique et le chaos. C’est pourtant ce à quoi nous assistons depuis l’échec du sommet de l’Eurogroupe, le 18 juin.»

Vendredi 19 juin 2015

«Croissance zéro ?»
Patrick Artus & Marie-Paule Virard

Patrick Artus est chef économiste de Natixis, professeur à l’Université Paris I Panthéon- Sorbonne, membre du Conseil d’analyse économique auprès du Premier Ministre.

Il a écrit un livre avec Marie-Paule Virard, paru chez Fayard : «Croissance zéro, Comment éviter le chaos ?».

Si nous restons simples, il y a deux grands types d’économistes :

Ceux qui pensent que nous ne pourrons nous en sortir que par la croissance, que seule la croissance permettra l’emploi et que sans emploi nos économies et nos sociétés vont imploser.

Ils attendent donc la croissance ou veulent la provoquer par tous les moyens.

Les moyens ce sont essentiellement l’initiative privée, la diminution du poids économique de l’Etat et « l’adaptation » de l’Etat providence ou social aux exigences d’aujourd’hui. Bref son rétrécissement. Certains ont foi dans la «croissance verte».

Le plus souvent ils sont Schlumpeterien, adepte du concept de « la destruction créatrice ». C’est à dire qu’étant donné le progrès technique, des emplois sont détruits par millions dans des branches obsolètes mais, dans d’autres branches qui émergent, des emplois au moins aussi nombreux sont créés et sont mieux rémunérés.

Ces économistes sont souvent appelés les orthodoxes.

Ce sont eux qui ont aujourd’hui, de très loin, le plus d’influence dans le monde du pouvoir politique et économique.

François Hollande, par exemple, est totalement dans cette ligne même s’il hésite beaucoup pour diminuer de manière drastique l’Etat social et y va donc par petit pas. Les prétendants de Droite (Sarkozy, Juppé et Fillon) sont exactement dans la même ligne mais veulent avancer plus vite.

Il y a une autre grande catégorie d’économiste qui s’oppose à cette vision. Il est plus difficile de résumer leurs pensées. Mais ils font essentiellement un constat : la croissance de la production sur toute la terre, pour que tous les humains puissent consommer comme les américains ou les européens se heurte inexorablement aux limites de ce que la Terre peut absorber. Beaucoup d’entre eux parlent de décroissance ou de limitation de la croissance. En tout cas, ils cherchent des alternatives à la croissance. Bernard Maris faisait partie de ces économistes.

Patrick Artus fait indiscutablement partie de la première catégorie.

Mais en faisant des analyses et des études sur plusieurs décennies et sur plusieurs régions économiques, il a compris quelque chose qui l’a beaucoup perturbé. Il a publié ses conclusions avec une collègue Marie-Paule Virard dans le livre cité plus haut.

Ce livre débute ainsi :

« Et si la croissance ne revenait pas ? La seule évocation d’une telle éventualité nous remplit d’effroi. N’avons-nous pas été nourris au lait de la croissance depuis notre plus tendre enfance ? En particulier cette génération gâtée qui est entrée dans la vie adulte pendant les Trente Glorieuses et qui tient, pour l’essentiel, aujourd’hui les rênes du pouvoir ? Une génération qui n’est manifestement pas « équipée » pour penser l’impensable : imaginer, accepter et gérer la rareté du produit intérieur brut. Une génération qui a organisé la société autour d’un mouvement continu d’expansion économique, mouvement devenu un facteur essentiel de la concorde sociale et de la vitalité démocratique. Et cette « divine croissance » se déroberait tout à coup sous ses pieds ? Depuis 1945, nous avions oublié que cela pouvait arriver. »

Et il avait été l’invité des matins de France Culture, où il a expliqué ses découvertes : http://www.franceculture.fr/emission-les-matins-chomage-un-mal-francais-2015-02-02

Je vous invite à l’écouter c’est très intéressant et aussi inquiétant.

Je résume ces propos ci-après :

Il distingue d’abord la croissance à long terme (sur plus de 10 ans) et la croissance conjoncturelle.

Actuellement, en Europe, il y a une conjoncture extrêmement favorable pour un économiste orthodoxe : le prix du pétrole est très bas, l’Euro est plus faible par rapport aux dollars, les politiques budgétaires sont plus souples et enfin les taux d’intérêt sont quasi nuls. On peut espérer un peu de croissance à court terme.

Mais ce n’est que la croissance à long terme qui peut créer des emplois de façon stable. Croissance à long terme qui est la conséquence de l’augmentation de la productivité et des innovations technologiques. Nous sommes dans la ligne la plus orthodoxe des économistes orthodoxes.

Mais Patrick Artus a constaté, dans ses études, que la croissance à long terme diminue et tend vers zéro dans tous les pays, pas seulement en Europe.

Les croissances qui existent sont soit la conséquence d’économies émergentes qui sont dans une logique de rattrapage qui va cesser, soit des croissances conjoncturelles reposant le plus souvent sur des bulles spéculatives ou sur des leurres.

Il existe un problème global pour créer de la croissance et du progrès technique.

Cela relativise grandement ce que l’on peut faire dans un seul pays, en améliorant les politiques du pays.

Il y a bien sur un problème de formation en France. L’étude PISA mesure les performances des jeunes, il y a l’équivalent pour les adultes, c’est à dire la formation professionnelle, la France est avant dernier de l’OCDE, l’Italie est dernière.

Mais le problème essentiel du progrès technique et de la croissance à long terme n’est pas un problème spécifique à la France.

Même si on faisait des grands progrès dans nos politiques de formation et d’Économie, nous ne serions pas en mesure de régler ce problème de croissance à long terme.

Patrick Artus parle d’un « problème angoissant » :

« Quand il y a eu l’invention du moteur à explosion on a fait une croissance à long terme extraordinaire.

Il y a une tendance lourde. Le numérique constitue une question énorme qui n’est pas assez étudié.

On pense que nous sommes dans une période d’innovation énorme.

On voit toutes ces start-up qui produisent tous ces produits incroyables.

On se dit, avec toutes ces innovations forcément il y a des gains de productivité incroyable.

Forcément non ! Quand on regarde les chiffres il n’y a pas de gain de productivité ! »

Trois explications :

  • 1/Il faut attendre, le numérique va bientôt créer de la croissance et des emplois dans 10 ans ou 20 ans quand les outils seront plus matures.
  • 2/ Ou bien ce ne sont pas de vraies innovations,
  • 3/ Ou bien on ne mesure pas bien la nouvelle économie que cela produit, économie du gratuit, du non marchand, de l’échange (par exemple échange de maison de vacances par Internet) qui ne se trouve pas dans les chiffres que l’on mesure

Il faut que j’abrège et vous renvoie vers d’autres sources qui peuvent vous permettre d’approfondir cette question.

Mais Patrick Artus dit deux choses importantes :

« A l’exception de l’Allemagne le niveau moyen des emplois baissent dans tous les pays développés. Il donne cet exemple parlant, désormais un ouvrier de Général Motors qui est licencié trouve un boulot chez Mac Do. C’est la réalité de l’économie d’aujourd’hui. Il y a quelques créatifs pour qui les revenus et les patrimoines explosent et le plus grand nombre qui en moyenne subissent une régression de la qualité de leur emploi qui s’accompagne d’une baisse de leurs revenus. »

L’autre chose c’est que

« L’économie du gratuit et de l’échange et du troc ne permet pas le prélèvement d’impôts et de cotisations qu’autorisent les revenus marchands. Nous avons donc un grave problème de modèle économique pour conserver un Etat social, redistributeur capable notamment de prendre en charge les problèmes de retraite et de santé.»

Comme Patrick Artus reste un économiste traditionnel qui possède au fond de ses gènes l’optimisme de la volonté, il donne avec sa collègue des conseils aux gouvernants permettant d’éviter le chaos : «Ils préconisent un meilleur partage des ressources :

  • entre les revenus du capital et ceux du travail,
  • entre travailleurs précaires et travailleurs qualifiés,
  • entre actifs et retraités,
  • entre prêteurs et emprunteurs. »

Voilà le seul moyen, selon eux, de ne pas basculer dans un affrontement dévastateur. Pour obtenir ce nouvel équilibre, Artus et Virard prônent une thérapie d’urgence en 10 mesures-chocs, parmi lesquelles le recul immédiat de l’âge de la retraite, la baisse du smic ou encore la création d’un contrat de travail unique. Un manuel de survie à usage des gouvernants. »

Donc je vous redonne le lien vers les matins de France Culture : http://www.franceculture.fr/emission-les-matins-chomage-un-mal-francais-2015-02-02

<Ici un article sur le livre de l’Expansion> qui explique :

« [Les auteurs] portent un regard décapant sur les maux qui rongent les économies occidentales, celle de la France en tête. « Et si la croissance ne revenait pas? » interrogent-ils d’emblée. Une hypothèse sérieuse, qui fait écho à la thèse de la « grande stagnation », développée dès l’été 2012 par l’économiste américain Robert J. Gordon, soutenue par d’éminents confrères tels que Larry Summers ou encore James K. Galbraith, dont l’ouvrage The End of Normal est publié ce mois-ci en français, sous le titre La Grande Crise. »

< Ici un article d’Alternatives économiques qui compare ce livre Croissance zéro avec un autre : stop au mirage de la croissance>

<Laurent Joffrin parle de remède cheval à propos de ce livre>

Ce mot du jour est très long et très lourd.

J’ai la faiblesse de croire qu’il aborde un sujet essentiel.

J’exprime ma plus vive perplexité devant le paradoxe d’un économiste qui me parait intègre qui constate que le modèle qu’il défend ne fonctionne plus, que les chiffres auxquels il croie lui montre que cela ne marche plus mais qui persiste à raisonner dans son modèle et de croire (car il s’agit là de foi pas de rationalité) qu’il peut encore être sauvé ​par des mesures adéquates.

<518>

Jeudi 18 juin 2015

Jeudi 18 juin 2015
«alacrité »
mot de la langue française
Alacrité est un nom féminin qui vient du latin alacritas « vivacité ». Il signifie Gaieté vive, entraînante. Il a pour contraire indolence, langueur, mollesse.
Et bien c’est parce qu’un lointain successeur de Napoléon a trouvé pertinent d’utiliser ce mot tout récemment.
En effet, notre président de la République est allé rendre visite au Président algérien : Abdelaziz Bouteflika qui a 78 ans, ne marche plus, parle avec une élocution que quasi plus personne n’est en mesure de comprendre. Il a subi un AVC en 2013 et doit fréquemment faire des séjours à l’hôpital.
L’Algérie a 38,7 millions d’habitants dont 94,9% a moins de 65 ans. Mais c’est un malade grabataire de 78 ans qui est Président.
Alors, quand le 15 juin 2015, le Président Hollande a dû s’exprimer sur l’état du vieil homme, il a eu cette phrase étonnante : «c’est rare de rencontrer un chef d’État qui a cette alacrité».
Ce n’est pas très flatteur pour les autres chefs d’État, mais c’est déroutant et érudit de s’exprimer ainsi. Vous trouverez cette formule dans cet article du Point : http://www.lepoint.fr/monde/hollande-loue-la-grande-maitrise-intellectuelle-de-bouteflika-15-06-2015-1936753_24.php
C’est ce qu’on appelle un élément de langage. Soit Fabius est le nègre de Hollande, soit ils ont le même nègre.
 <Il semblerait que certains voudraient nous prendre pour des nodocéphales>  Ce qui signifierait «des têtes de nœud »  autre manière de dire « imbéciles ».
C’est navrant.
Mais un facétieux de la Direction des programmes de l’Éducation Nationale nous dirait « Grâce à cet épisode vous avez élargi votre univers lexical.»

Mercredi 17 juin 2015

Mercredi 17 juin 2015
«On a cru que les valeurs de type occidental, celles qui viennent de la révolution française, des vertus chrétiennes et des lumières avaient une valeur mondiale.
On disait les droits de l’homme c’est [universel]
Je ne le crois pas.
Je crois que le monde asiatique, en particulier, a des valeurs confucéennes qui sont des valeurs complétement différentes.»
Jean-Louis Beffa
Dans l’émission un jour dans le monde du 8 avril vers 3:30
Jean-Louis Beffa est un grand patron français, il a surtout été le PDG de Saint Gobain de 1986  jusqu’en 2007.
Il a publié en avril 2015 un livre : «Les clés de la puissance». Dans cet ouvrage il s’attache à montrer sur quoi se fonde la co-domination mondiale de la Chine et des États-Unis, et pour quelles raisons elle n’est pas prête de finir. Tandis que la Chine continue sa progression sans relâche, que les États-Unis se recentrent sur leurs forces, les autres grands émergents ne tiennent pas leurs promesses : la Russie s’isole, le Moyen-Orient s’enferre et le continent africain ne voit aucun futur géant éclore. Seule l’Europe pourrait s’imposer comme troisième puissance, mais elle ne cesse de reculer.
Dans un article joint, Le Monde écrit :  «Beffa passe la planète en revue et évalue les quatre « facteurs de puissance » des grands pays à l’aube d’une nouvelle phase de la mondialisation : « l’industrie exportatrice, les nouvelles technologies couplées au système d’innovation, l’énergie, et les capacités militaires ». Résultat ? Un monde étrange : l’hégémonie américaine a certes disparu, mais sans faire émerger un monde multipolaire. En fait, seuls deux grands ont vraiment soif de pouvoir et dominent tous les débats : Les Etats-Unis et la Chine.
Les Etats-Unis et la Chine s’enferment dans un face-à-face, ou plutôt une rivalité exclusive, un « G2 », faute de combattants pour élargir le cercle. A leur plus grand regret, surtout pour le second, dont la dépendance à l’égard des Etats-Unis inquiète les élites dirigeantes. Derrière ? Personne ou presque. Les puissances moyennes semblent toutes habitées par un grand renoncement. « Une troisième puissance n’est pas prêt d’émerger », regrette l’auteur.
La Russie s’est enfermée avec ses démons et rumine ses vieux rêves de puissance. Le Japon a baissé les bras, il s’abandonne à sa richesse, plus encore à sa vieillesse. L’Inde est « une puissance qui ne s’éveille jamais » : trop repliée sur son marché, trop bureaucratique, trop décentralisée pour décoller comme la Chine. Le Brésil n’est qu’un géant régional aux pieds d’argile, incapable de fédérer autour de lui le sous-continent sud-américain ; quant à l’Afrique, la croissance y est désormais plus forte qu’en Asie, mais le continent souffre de trop de maux pour qu’une puissance globale sorte du lot.
Reste l’Europe, le cas le plus anachronique. « Elle recule depuis plus de dix ans et génère elle-même les moyens de son déclin », juge Beffa. Déjà les Britanniques sont ailleurs, et la tentation mortifère du repli sur soi gagne les esprits partout dans l’Union. Le couple franco-allemand n’a plus d’inspiration, ni de direction.»
Pour parler de son livre il a été l’invité d’Anne Sinclair : <http://www.europe1.fr/emissions/l-interview/jean-louis-beffa-linterview-integrale-939922>
«[Il y a désormais ] des valeurs différentes.
On a cru que les valeurs de type occidental, celles qui viennent de la révolution française, des vertus chrétiennes et des lumières avaient une valeur mondiale.
On disait les droits de l’homme, c’est mondial !
Je ne le crois pas.
Je crois que le monde asiatique en particulier a des valeurs confucéennes qui sont des valeurs complétement différentes.
Dans les valeurs confucéennes, ce n’est pas la démocratie, ce n’est pas la liberté de l’individu qui est primordiale.
C’est une autre méthode : le chef doit diriger ceux qui sont sous ses ordres, ces derniers doivent lui obéir d’une manière disciplinée.
Le chef a la charge cependant de protéger les autres et de veiller à leurs bien être.
Il s’agit d’un équilibre tout à fait différent.»
Je crois que nous autres occidentaux et particulièrement nous français n’arrivons pas à comprendre ou à accepter cette réalité : L’Occident n’a plus le monopole de dire ce qui est le Bien et ce qui est le Mal. Nos valeurs qui sont les droits de l’individu, de la liberté quasi absolu, de la démocratie libérale, de l’égalité ne sont pas partagées.
C’est une grande surprise car la mondialisation économique s’est réalisée sur le modèle occidental : production et consommation de masse, mobilisation de plus en plus importante de capitaux, innovation technologique, explosion de la publicité qui vous pousse à acheter  des choses ou gadgets dont vous n’imaginiez même pas avoir besoin quelques instants avant, généralisation du tourisme de masse.
La pensée d’un monde linéaire en constante croissance avec l’ambition ou l’illusion d’un progrès sans fin est une création de l’Occident.
La plupart des autres civilisations pensait plutôt un monde en stabilité et évoluant selon une logique de cycle.
C’est le modèle occidental qui s’est imposé, la mondialisation est une occidentalisation du Monde : toujours plus haut, toujours plus grand comme le montre par exemple cette inflation de tours de plus en plus hautes à Dubaï, Shanghai, La Mecque, Canton, Taipei, Hong Kong, Kuala Lumpur.
Mais parallèlement, au niveau sociétal et politique les valeurs occidentales ne se sont pas imposées et même sont de plus en plus contestées.
Il faut assimiler cela si l’on veut essayer de comprendre un peu mieux le Monde.

Mardi 16 juin 2015

«Que votre aliment, soit votre médicament»
Hippocrate

Hippocrate né vers 460 av. J.-C. et mort vers 370 av. J.-C., est un médecin grec du siècle de Périclès, mais aussi philosophe, considéré traditionnellement comme le « père de la médecine » car il est le plus ancien médecin grec sur lequel les historiens disposent de sources, même si celles-ci sont en grande partie légendaires et apocryphes.

Il a fondé l’école de médecine hippocratique qui a révolutionné intellectuellement la médecine en Grèce antique, en instituant cet art comme une discipline distincte des autres disciplines de la connaissance auxquelles elle avait traditionnellement été rattachée [source Wikipedia]

Mon amie Florence m’a fait découvrir ce morceau d’anthologie <Le Professeur Joyeux explique comment l’alimentation permet de lutter contre le cancer ou à le favoriser>

Vous rirez beaucoup et vous apprendrez un certain nombre de choses.

C’est lui qui à la fin de cette intervention cite le mot du jour et aussi un propos du biologiste Jean Rostand :

« Il vaut mieux un bon menu qu’une ordonnance»

Il affirme avec assurance que le lait de vache est très mauvais pour notre organisme ainsi que l’excès de gluten.

Il conseille de manger de bons aliments bio et de proximité et de préférer les aliments qui nécessitent une bonne mastication. Il faut d’ailleurs beaucoup mastiquer avant d’avaler.

Le professeur David Khayat, a publié en octobre 2014, <Prévenir le cancer, ça dépend de vous> où il insiste aussi énormément sur l’alimentation.

Il était l’invité d’Anne Sinclair et je l’ai écouté attentivement : http://www.europe1.fr/emissions/l-interview/david-khayat-linterview-integrale-941864

Avec la même assurance que le professeur Joyeux, il énumère les aliments qui préviennent le cancer :

  • Le jus de grenade
  • Le thé vert
  • Le curcuma
  • Le café
  • La tomate
  • Le brocoli
  • Le vin rouge

Ces deux professeurs sont des sommités :

Henri Joyeux, né en 1945 est professeur des universités-praticien hospitalier de cancérologie et de chirurgie digestive à l’université Montpellier.

David Khayat (né en1956) est un oncologue français. Chef du service d’oncologie médicale de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris depuis 1990, il est également professeur de cancérologie à l’Université Pierre-et-Marie-Curie (Paris VI)  et professeur adjoint au Centre médical MD Anderson à Houston au Texas (États-Unis). Il a été élu membre du conseil de direction de l’American Society of Clinical Oncology en 2013. Organisateur du Sommet Mondial contre le Cancer à l’Unesco, il est à l’origine de la Charte de Paris contre le Cancer.

Ils donnent de bons conseils : manger lentement, des bons produits, bien mastiquer etc…

Et ils établissent un lien direct entre la maladie et notamment le cancer et l’alimentation. Il est possible, probable (?) qu’ils aient raison et qu’une bonne alimentation, comme le disait Hippocrate, permet de prévenir des maladies.

Mais c’est ensuite qu’il y a un problème : Ils affirment et se parent de l’autorité de leur professorat que tel aliment a telle vertu et tel autre est nocif.

L’esprit fécond du doute (mot du jour du 3 mars 2015) m’oblige à vous révéler, si vous ne le savez déjà, que ces affirmations ne présentent aucune des garanties de la démarche scientifique.

La dernière fois que j’attendais dans la salle d’attente de mon médecin traitant, j’ai parcouru une revue scientifique qui dévoilait une enquête qui analysait les études alimentaires. Dans un premier temps elle comparait, selon les études, les effets positifs ou négatifs des aliments : le lait, le vin, le café, le thé et quelques autres. Cette enquête constatait que les études pour chacun de ces aliments  qui trouvaient un effet bénéfique étaient de manière très équilibrée contredites par des études qui trouvaient un effet nocif. Je pense d’ailleurs qu’intuitivement vous aviez déjà constaté ce fait : que des études portant sur la nutrition se contredisaient.

Par suite cette revue révèle qu’en réalité pour pouvoir faire des études sérieuses sur la conséquence de la consommation de certains aliments, la durée d’observation, l’échantillon à examiner comme les conditions sont si contraignantes que ces études présentent un coût exorbitant que personne n’accepte de payer.

Les laboratoires n’y ont pas intérêt, ils veulent vendre leurs médicaments, s’il existe des aliments qui pourraient en partie s’y substituer il vaut mieux ne pas les connaître.

La recherche publique est de plus en plus pauvre, elle ne considère pas ce domaine comme prioritaire.

Je m’en suis ouvert à mon médecin et au nutritionniste que je fréquente désormais (pour élargir mon panel de médecins) qui m’ont confirmé ce point que les études qui sont faites ne présentent pas de caractère scientifique et c’est la raison principale pour laquelle elles se contredisent.

Mon nutritionniste a fait une réflexion qui me semble de bons sens et même avoir un caractère scientifique :  Si une étude démontre que la consommation quotidienne d’un litre et demi de lait (c’est une des études qui a été faite) présente des effets négatifs sur la santé, cela ne peut que prouver que la consommation excessive de lait n’est pas bonne, mais pas la simple consommation de lait.

D’ailleurs tout excès est mauvais. Mon nutritionniste m’a appris qu’une vraie étude scientifique avait été réalisée par un laboratoire qui visait à démontrer que les suppléments alimentaires notamment en termes de vitamines que le laboratoire vendait, étaient bénéfiques pour la santé. Cette étude a montré le contraire, il n’est pas bénéfique pour la santé d’apporter un surplus de vitamines ou d’autres éléments nutritionnels. Combler les carences oui, mais donner plus non ! Il semblerait que cette étude a découragé toute étude sérieuse complémentaire.

Donc quand ces sommités parlent avec assurance sur ces sujets, ils expriment une croyance, une foi, une intuition non pas une connaissance scientifique.

<Vous trouverez ici un article de Libération sur différents thèses alimentaires notamment celles du professeur Khayat>

<Ici un autre article critique notamment sur les thèses du Professeur Joyeux> sur un site qui a pour nom : «les pseudos sciences».

Tout ceci ne doit pas nous décourager de manger sainement et de bons  aliments, diversifiés, équilibrés et sans excès.

Ce mot du jour n’a d’autre vocation que de dénoncer des propos excessifs et non démontrés que prononcent certaines blouses blanches du haut de leur réputation.

En attendant ils vendent des livres et d’autres prestations qui abondent leur patrimoine.

<515>

Lundi 15 juin 2015

Lundi 15 juin 2015
«L’uberisation du monde»
Maurice Levy
C’est le patron de Publicis, Maurice Levy, qui a inventé ce concept dans un entretien accordé au Financial Times. Il a dit précisément «Tout le monde a peur de se faire ubériser, de se réveiller un matin pour s’apercevoir que son business traditionnel a disparu ».
Garrett Camp qui a fondé UBER avait pour objectif  de réduire le nombre de véhicules particuliers et de devenir acteur d’un écosystème de transports partagés. Noble entreprise !
Le cœur du produit est une application lancée à San Francisco en 2010 sur iOS (apple) et Android(les autres smartphones et tablettes) pour mettre en relation des personnes souhaitant être véhiculées et des chauffeurs de voitures.
Quand on saisit Uber sur son ordinateur et qu’on clique sur le premier résultat on tombe sur ce site :
Dans un premier temps Uber a mis en relation des clients avec des VTC (voiture de transport avec chauffeur) qui sont des exploitants professionnels. Depuis ils ont fait mieux en créant UberPop qui met en relation des clients et des simples particuliers transformés en chauffeurs
Bien sûr pour le consommateur c’est un service facilement accessible et moins cher que les taxis.
Pour l’entreprise Uber c’est aussi un service très lucratif. Dans cet article vous lirez que UBER double son CA tous les 6 mois et qu’elle a vraiment la côte auprès des investisseurs.
Pour le chauffeur VTC nous sommes dans l’univers de l’autoentrepreneur, précaire et qui peut gagner convenablement sa vie en travaillant plus que beaucoup : http://rue89.nouvelobs.com/2014/02/20/pierre-chauffeur-vtc-a-paris-3-460-euros-mois-monde-requins-250117
Donc si vous êtes consommateur et que vous avez un emploi, au sens classique de ce terme, et que vous gagnez convenablement votre vie, vous êtes très content de faire appel à Uber. Mais un jour, comme le dit Maurice Levy, vous allez avoir une surprise : votre métier aura été ubérisé. Vous trouverez une analyse de cette évolution dans cet article de l’Expansion  :  http://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/l-economie-francaise-va-t-elle-se-faire-uberiser_1635189.html#fstmMWEvzOhGeZZG.99
Quelques extraits : « Concurrencés par les VTC, les taxis ont peur de disparaître. Concurrencés par Airbnb, les hôteliers peinent à remplir leurs chambres. Amazon menace les libraires et les éditeurs. Google tient la presse sous assistance publicitaire. Des professions, installées depuis des lustres, découvrent qu’elles sont fragiles. Dans un entretien accordé au Financial Times, le PDG de Publicis, Maurice Lévy, résume: « Tout le monde commence à avoir peur de se faire uberiser. De se réveiller un matin pour s’apercevoir que son business traditionnel a disparu ». Mais Uber n’effraie pas que les patrons.
La nouvelle économie digitale ne s’attaque pas seulement aux professions en voie de vieillissement. Les auteurs d’un rapport sur la fiscalité des géants du Web, remis au ministère des Finances en 2013, signalaient que « les gains de productivité générés par l’économie numérique ne se traduisent pas par des recettes fiscales supplémentaires pour les grands Etats ». Les bénéfices fuient les pays développés pour les paradis fiscaux. En cause, un droit fiscal « inadapté ». Pierre Collin et Nicolas Colin, les rapporteurs, mettaient en garde contre une « spirale mortifère ». Le numérique gagnant tous les secteurs d’activité, les marges pourraient être délocalisées et manquer au PIB. Une situation « sans précédent historique », prévenaient-ils.
C’est aussi contre une « distorsion fiscale » que met en garde l’économiste de l’OFCE Guillaume Allègre, à propos des stars de l’économie collaborative que sont Uber et Airbnb. Dans un post de blog sur Libération.fr, il met en garde: l’économie collaborative risque d’entraîner une « perte sociale importante ».
Airbnb s’attaque à « la rente » des propriétaires d’hôtels bien placés au centre-ville, ce qui est favorable au consommateur. Mais le fait que le « travail collaboratif » du propriétaire qui loue son bien ou du locataire qui le sous-loue ne soient pas soumis aux mêmes charges que celui de l’hôtelier est une « distorsion », qui devient « maximale » à mesure que le travail collaboratif devient plus courant – à plus forte raison s’il n’est pas déclaré.
Attention, avertit également Guillaume Allègre: l’économie collaborative ne bénéficie pas des économies d’échelle de l’économie traditionnelle. Le travail collaboratif occasionnel étant « très peu productif », il est aussi « très peu rémunéré ». Pour le plus grand profit des tycoons du secteur
[En anglais, tycoon signifie magnat ou homme d’affaires prospère (appelé autrefois également nabab).]
« Le travail collaboratif crée une distorsion fiscale très importante avec le travail salarié, précise Guillaume Allègre à L’Expansion. Il réduit l’avantage d’avoir un emploi salarié, puisque les micro-revenus qu’il procure sont parfois cumulables avec le chômage ou des allocations parentales. On risque d’avoir une économie à deux vitesses, avec d’un côté des salariés à plein temps, de l’autre des précaires qui cumulent des micro-revenus ».
Si le travail collaboratif se répand, d’aucuns seront tentés de rester plus longtemps hors-emploi salarié, augmentant d’autant la charge des cotisations sociales des salariés. Une situation intenable à long terme, surtout si les bénéfices des entreprises qui emploient ces nouveaux travailleurs ne participent pas assez aux recettes sociales et fiscales. « Le statut d’auto-entrepreneur a, le premier, creusé une brèche dans la norme de la société salariale », rappelle Guillaume Allègre. Auto-entrepreneur, précisément le statut de nombreux chauffeurs Uber… Le CDI et ses charges sociales importantes? De l’histoire ancienne pour l’économie du partage. »
Je cite : «Cette crainte, on la retrouve chez les chauffeurs de taxis face à la concurrence d’Uber et de ses services de VTC (Voitures de transports avec chauffeurs). Alors, ce que fait Uber, c’est de mettre directement en relation le consommateur qui a besoin de se déplacer avec des chauffeurs indépendants. Ils ne sont ni des artisans taxis, qui ont besoin d’acheter à prix d’or leurs licence, ni des salariés d’une compagnie de taxi.
Et c’est un peu le même modèle qu’on retrouve avec Airbnb, qui vous permet de louer une chambre ou un appartement directement auprès du propriétaire. C’est de l’économie collaborative.
A la base de ce phénomène, il n’y a pas de nouveaux services, il s’agit toujours d’aller d’un point à un autre dans une voiture ou encore de trouver une chambre pour un week-end ou quelques jours de vacances. Rien de neuf sous le soleil.
Ce qui est nouveau, et ça n’est possible que grâce à la révolution numérique, aux smartphones et aux applications, c’est la désintermédiation, plus besoin de passer par une société de taxi, plus besoin de passer par un hôtel. Entre le client et le service dont il a besoin,  il n’ y a plus qu’un clic, et qui dit moins d’intermédiaires, dit aussi moins de coût et donc des tarifs attractifs.
Le succès d’Uber est évidemment l’exemple le plus criant. Créée en 2009, l’entreprise est aujourd’hui présente dans 58  pays, génère un milliard de chiffre d’affaire et représente une valorisation boursière de 40 milliards de dollars, c’est colossal, c’est plus que toutes les compagnies aériennes américaines réunies. Une uberisation qui s’étend peu à peu à tous les secteurs de l’économie. C’est en effet le cas pour les transports et l’hôtellerie mais les acteurs de cette uber économie ont déjà d’autres idées en tête. Aux Etats-Unis, Uber  expérimente ainsi un service de livraison à domicile et Amazon, le géant de l’internet a lancé une plateforme de services à la personne : travaux d’électricité, plomberie, jardinage ou encore cours de maths ou de yoga.
L’uberisation de l’économie, à terme, c’est aussi celle du monde du travail. Cette « uber économie » n’a plus besoin de salariés, seulement d’une force de travail disponible au coup par coup. Des travailleurs indépendants donc, mais précarisés et privés des avantages du salariat (protection sociale et salaires  fixes). Au fond, l’uberisation de l’économie, c’est l’avènement de l’auto-entrepreneur. En France, ils sont déjà près d’un million, au Royaume-Uni, plus de 4 millions soit près de 15 % des travailleurs, quant aux Etats-Unis, certaines études (MBO Partners) prédisent que d’ici 2020, c’est à dire demain, il y a aura plus d’auto-entrepreneurs que de salariés.»
Ces évolutions semblent inéluctables.
Force est de constater que notre modèle économique et social  actuel va être violemment secoué.
Comment financer la santé, la retraite et tous les autres pans de notre Etat Social avec une économie uberisé ?