Mardi 6 septembre 2016

Mardi 6 septembre 2016
«Avant de réussir une grande carrière politique, Michel Rocard a été un audacieux militant anticolonialiste»
Pierre Joxe
Dans le combat Mitterrand/Rocard, Pierre Joxe avait clairement choisi le camp de Mitterrand. Dans son livre «Si la gauche savait», Rocard écrit qu’il faisait partie de la «la garde noire» de Mitterrand, ailleurs il dit qu’il faisait partie de «mes tueurs»  que Mitterrand voulait absolument nommer au gouvernement dirigé par Rocard au poste stratégique de l’Intérieur pour le surveiller voire plus. Mitterrand voulait se débarrasser de Rocard et il avait dit à ses amis qui depuis l’ont répété, par exemple Ambroise Roux, qu’il fallait « lever l’hypothèque Rocard ».
Pourtant à la fin de sa vie Rocard a exprimé cet avis nuancé sur Pierre Joxe : «Un drôle de zèbre, Joxe… Un ultra du mitterrandisme avec, en même temps, une énorme distance. Il est très cynique, mais il a beaucoup d’humour. Nous sommes très copains !»
Mais Pierre Joxe est aussi issu d’une grande famille politique : son père Louis Joxe fut un grand résistant, ministre de De Gaulle et principal négociateur des accords d’Évian ayant abouti à l’indépendance de l’Algérie… Et c’est justement pour son comportement et l’action de Michel Rocard lors de la guerre d’Algérie qu’il lui a rendu hommage :
«A l’annonce de la mort de Michel Rocard, la plupart des réactions exprimées par les hommes politiques au pouvoir – et par ceux qui espèrent les remplacer bientôt – ont été assez souvent purement politiques ou politiciennes. A gauche, l’éloge est de règle. A droite, l’estime est générale. Mais deux aspects de la personnalité de Michel Rocard semblent s’être volatilisés : avant de réussir une grande carrière politique, il a été un audacieux militant anticolonialiste et un talentueux serviteur de l’Etat.
Il lui fallut de l’audace, en 1959 pour rédiger son Rapport sur les camps de regroupement en Algérie. Il fallait du talent en 1965, pour être nommé  secrétaire général de la Commission des comptes et des budgets économiques de la Nation.
Je peux en témoigner.
Quand je suis arrivé en Algérie en 1959,  jeune militant anticolonialiste d’une UNEF mobilisée contre la sale guerre coloniale, le prestige de Rocard était immense parmi nous. C’était comme un grand frère, dont on était fier.
Car il avait rédigé
[…] un rapport impitoyable sur les « camps » dits « de regroupement » que les « pouvoirs spéciaux » de l’époque avaient permis à l’Armée française, hélas, de multiplier à travers l’Algérie, conduisant à la famine plus d’un million de paysans et à la mort des centaines d’enfants chaque jour…
Le rapport Rocard « fuita » dans la presse. L’Assemblée nationale s’émut. Le Premier ministre Debré hurla au « complot communiste ». Rocard fut menacé de révocation, mais protégé par plusieurs ministres dont le Garde des sceaux Michelet et mon propre père, Louis Joxe.
Quand j’arrivai alors à mon tour à Alger,  les officiers dévoyés qui allaient sombrer dans les putschs deux ans plus tard me dirent, avant de m’envoyer au loin, dans le désert : « … Alors vous voulez soutenir les hors la loi, les fellaghas, comme votre ami Rocard…? »  
Je leur répondis, protégé par mes galons d’officier, par mon statut d’énarque – et assurément par la présence de mon père Louis Joxe au gouvernement : « C’est vous qui vous mettez « hors la loi » en couvrant, en ne dénonçant pas les crimes commis, les tortures, les exécutions sommaires et les mechtas incendiées. » J’ignorais alors que ces futurs putschistes allaient tenter un jour d’abattre l’avion  officiel où mon père se trouvait…
En Janvier 1960, rappelé à Alger du fond du Sahara après le virage de
De Gaulle vers « l’autodétermination » et juste avant la première tentative de putsch – l’ « affaire des barricades » –, j’ai pu mesurer encore davantage le courage et le mérite de Rocard. Il avait reçu mission d’inspecter et décrire ces camps où croupissait 10% des paysans algériens, ne l’oublions jamais !
Il lui avait fallu une sacrée dose d’audace pour arpenter l’Algérie en civil – ce jeune inspecteur des finances –, noter tout ce qu’il voyait, rédiger en bonne et due forme et dénoncer froidement, sèchement, ce qui aux garçons de notre génération était une insupportable tâche sur l’honneur de la France. Nous qui avions vu dans notre enfance revenir d’Allemagne par milliers les prisonniers et les déportés dans les gares parisiennes, nous étions indignés par ces camps.
Car en 1960 encore, étant alors un des officiers de la sécurité militaire chargé d’enquêter à travers l’Algérie, d’Est en Ouest, sur les infractions, sur ceux qui  désobéissaient aux ordres d’un De Gaulle enfin converti à l’« autodétermination » qui allait devenir l’indépendance, j’ai pu visiter découvrir et dénoncer à mon tour des camps qu’on ne fermait pas ; des camps que l’on développait ; de nouveaux camps… Quelle honte, quelle colère nous animait, nous surtout, fils de patriotes résistants ! […]
Michel Rocard, et beaucoup d’autres serviteurs de l’Etat, nous avons été conduits à la politique par nécessité civique. Non pour gagner notre pain, mais pour être en accord avec notre conscience, nos idées, nos espoirs.
Les exemples contemporains de programmes électoraux trahis, oubliés ou reniés, de politiciens avides de pouvoir, mais non d’action, « pantouflant » au besoin en cas d’échec électoral pour revenir à la chasse aux mandats quand l’occasion se présente, tout cela est à l’opposé de ce qui anima, parmi d’autres, un Rocard dont beaucoup aujourd’hui encensent la statue mais tournent le dos à son exemple en détruisant des conquêtes sociales pour s’assurer d’incertaines « victoires » politiciennes, contre leur camp, contre notre histoire, contre un peuple qui n’a jamais aimé être trahi.»
Comme le dit justement Joxe, beaucoup se réclament de Rocard. Beaucoup pensent qu’en fin de compte ce sont ses idées qui auraient gagné à gauche et seraient au pouvoir. Mais c’est oublier que Michel Rocard a toujours voulu d’abord lutter contre les inégalités sociales et affermir les conquêtes sociales. La confiance régulée dans les marchés n’était que le moyen parce qu’il avait compris que l’économie administrée n’était pas efficace.
Mais pour revenir à la guerre d’Algérie, Michel Rocard avait clairement choisi son camp, celui de l’éthique, des droits de l’homme et bien sûr le combat anticolonial. Je ne me lasserai pas de rappeler que François Mitterrand était, à cette époque, dans l’autre camp.

Lundi 5 septembre 2016

Lundi 5 septembre 2016
« Georges Servet » 
Alias Michel Rocard
Après que ma belle-sœur ait attiré mon attention sur Michel Rocard, je me suis intéressé à lui et j’ai vite été conquis. J’ai même adhéré une première fois au Parti Socialiste en 1979, j’avais 18 ans, à l’époque du Congrès de Metz. Ce Congrès où Rocard avait défié Mitterrand et où Mitterrand allié à Chevènement a gagné. C’est lors de ce Congrès  que Laurent Fabius a lancé à Michel Rocard « entre le marché et le plan, il y a le socialisme ». Après un an, je n’ai pas renouvelé ma carte.
Mais qui était Michel Rocard ? 
Michel Rocard était un homme de convictions et un homme ancré dans l’Histoire. Et je voudrai commencer ces quelques mots que je lui consacre par cet acte qu’il a commis quand à partir de 1953 il a pris le pseudonyme de « Georges Servet » du nom d’un hérétique protestant, Michel Servet.  C’est sous ce nom qu’il est connu au PSU avant 1967.
Le local du PS de Villeurbanne se situe Rue Michel Servet. Un jour que je m’y trouvais avec d’autres membres du PS, l’un d’entre eux demanda mais qui était Michel Servet ? Et je constatais ce jour l’ignorance assez générale sur cette question. Les histoires de religion n’ont jamais beaucoup intéressé le commun des socialistes.
Michel Servet est né en 1511 dans le Royaume d’Aragon et il a été assassiné le 27 octobre 1553 à Genève,  à l’instigation de Jean Calvin, en étant brûlé vif parce qu’il avait été condamné pour hérésie.  Il avait notamment osé interroger le dogme de la Trinité. Oui ! À cette époque le christianisme et le protestantisme aussi, tuait pour des idées. Il a été tué notamment parce qu’il contestait la conception d’un Dieu unique qui existait en trois personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit, égaux, participant d’une même essence divine et pourtant fondamentalement distincts. Les hommes de religion tuaient pour cela ! Pour une divergence d’idée sur un concept abscons !
Michel Servet, outre, qu’il était théologien fut aussi médecin. En tant que médecin, il découvre la circulation pulmonaire. Wikipedia écrit : «Sa vaste intelligence et sa soif de connaissances l’incitent à s’intéresser à toutes les branches du savoir, incluant la géographie et les mathématiques. Il compte au nombre des martyrs de la pensée.»
Michel Rocard a souhaité, pour ses obsèques, bénéficier d’une cérémonie au Temple protestant.
Sa mère, Renée Favre, institutrice était protestante mais son père Yves Rocard, était de famille catholique.
Ce père, avec qui il a eu des relations tumultueuses, avait été membre de la Résistance mais fut surtout un grand professeur et chercheur en physique. <Il fut un des pères de la bombe atomatique française>
Son père voulait que le jeune Michel devienne scientifique comme lui, il détestait l’idée qu’il se lance dans la vie politique.
Dans son livre «Si la gauche savait» Michel Rocard a écrit de son père : « C’était un personnage compliqué… Un génie aux facettes multiples… Un professeur Tournesol enfermé dans ses silences, maladroit de son corps comme pas possible. Il détestait sa femme. Ma mère était une petite institutrice de Savoie mariée à un immense savant ; d’une certaine façon, elle vivait une promotion sociale. Elle empoisonnait la vie de mon père. Il a fini par déserter le domicile conjugal pour échapper à son caractère dominateur. Et, surtout, elle m’accaparait. Il lui a beaucoup reproché de m’avoir soumis à elle ; et, de ce fait, de m’avoir éloigné de lui. Il disait: « Je ne comprends rien à mon fils. C’est un con, et à cause de toi. » Après cet épisode, il a passé sept ou huit ans sans guère m’adresser la parole.»
Michel Rocard passe par le scoutisme où il porte le surnom d’« Hamster érudit » qui sera souvent rappelé lors de sa carrière politique.
Très vite, il s’engage en politique, à gauche et c’est lors de la guerre d’Algérie qu’il montre publiquement la force de ses convictions. Il rejoint  les socialistes en rupture avec Guy Mollet à propos de la politique algérienne. Il écrit : « Pendant plus d’un siècle, la France a prétendu mener en Algérie la politique dite de l’assimilation, qui seule justifiait l’intégration de l’Algérie dans le territoire de la République. En fait, cette politique fut proclamée et jamais appliquée […] L’égalité des devoirs existait, et notamment l’impôt du sang, mais point d’égalité des droits ». Il relève « une mentalité proche de la ségrégation raciale qui interdisait aux musulmans, sauf exception, l’accès aux fonctions de responsabilités, même mineures, dans leur propre pays ».
Pendant cette guerre, il joue un rôle éminent sur lequel nous reviendrons demain.
Mais rappelons que le ministre de la Justice, du gouvernement de répression que ces hommes inconséquents appelaient les évènements d’Algérie et non la guerre était François Mitterrand. Dans cette fonction, Mitterrand refuse 80 % des demandes de grâces des condamnés à mort algériens. Rocard écrira alors de Mitterrand qu’il est un « assassin ». Ainsi commencèrent leurs relations conflictuelles.
Contrairement à Mitterrand qui adorait rester dans l’ambiguïté et que la démagogie ne dérangeait pas, Michel Rocard aimait ancrer ses raisonnements et sa pensée dans le réel, la vérité et l’Histoire.
Dans son émission Mediapolis du 9 juillet 2016, Olivier Duhamel a fait la remarque suivante : 
Les mots utilisés par les hommes politiques pour lui rendre hommage sont surprenants :
«C’était un homme d’idées … Ah bon, les hommes politiques n’ont plus d’idées ?
C’était un homme de conviction … Ah bon, ils n’ont plus de convictions ?
C’était un homme honnête … Ah bon,…
Il y a, en creux un réquisitoire terrible contre les hommes politiques d’aujourd’hui.»

Vendredi 2 septembre 2016

Vendredi 2 septembre 2016
«Vous n’aurez pas ma haine»
Antoine Leiris
Après ces nouveau évènements de juillet, je veux rattraper un oubli car j’aurais dû depuis longtemps déjà laisser la parole à Antoine Leiris. Antoine Leiris, journaliste, chroniqueur culturel à France Info et France Bleu, a perdu sa compagne Hélène, l’amour de sa vie, dans l’attentat du Bataclan, le 13 novembre 2015
Alors il a posté le 16 novembre 2015 sur les réseaux sociaux ce message :
«Vous n’aurez pas ma haine
Vendredi soir vous avez volé la vie d’un être d’exception, l’amour de ma vie, la mère de mon fils mais vous n’aurez pas ma haine. Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir, vous êtes des âmes mortes. Si ce Dieu pour lequel vous tuez aveuglément nous a fait à son image, chaque balle dans le corps de ma femme aura été une blessure dans son cœur.
Alors non je ne vous ferai pas ce cadeau de vous haïr. Vous l’avez bien cherché pourtant mais répondre à la haine par la colère ce serait céder à la même ignorance qui a fait de vous ce que vous êtes. Vous voulez que j’ai peur, que je regarde mes concitoyens avec un œil méfiant, que je sacrifie ma liberté pour la sécurité. Perdu.
Je l’ai vue ce matin. Enfin, après des nuits et des jours d’attente. Elle était aussi belle que lorsqu’elle est partie ce vendredi soir, aussi belle que lorsque j’en suis tombé éperdument amoureux il y a plus de 12 ans. Bien sûr je suis dévasté par le chagrin, je vous concède cette petite victoire, mais elle sera de courte durée. Je sais qu’elle nous accompagnera chaque jour et que nous nous retrouverons dans ce paradis des âmes libres auquel vous n’aurez jamais accès.
Nous sommes deux, mon fils et moi, mais nous sommes plus forts que toutes les armées du monde. Je n’ai d’ailleurs pas plus de temps à vous consacrer, je dois rejoindre Melvil qui se réveille de sa sieste. Il a 17 mois à peine, il va manger son goûter comme tous les jours, puis nous allons jouer comme tous les jours et toute sa vie ce petit garçon vous fera l’affront d’être heureux et libre. Car non, vous n’aurez pas sa haine non plus.»
Ce message est devenu l’un des chapitres de son livre, paru portant le même titre, publié aux éditons Fayard. <Vous n’aurez pas ma haine> et qui décrit les douze jours qui ont suivi la mort d’Hélène
<Une lectrice de ce livre a publié ce billet sur son blog de Mediapart> :  « On vit avec lui  chaque instant de ses 12 journées qui ont suivi le 13 novembre, date à partir de laquelle « un père et un fils vont s’élever seuls sans l’aide de l’astre auquel ils ont prêté allégeance ».
[…]  Reconstruire une vie non pas « contre » (ceux qui l’ont détruite) mais ensemble, « avec » Hélène, l’absente, et son fils, à trois. […] Depuis quelques temps, des mots qu’on voudrait effacer, envahissent notre vocabulaire: barbarie, massacre, bain de sang, terrorisme, guerre, violence, mort, haine, peur, guerre civile, sécurité…L’auteur évite, de justesse le terme de « bouch… ». Nous ne le dirons pas non plus.
Tous ces mots, témoins des évènements, sont, en permanence, utilisés sur  les  réseaux sociaux, les chaines d’info en continu (ou pas) qui jouent « le grand concours du titre le plus racoleur, le plus pervers, celui qui nous maintient captifs. » Ces mots sont ressassés aussi par les politiciens qui, en toute indécence, font souvent dans la surenchère du tout sécuritaire, échéances électorales obligeant.
A tous, on a envie de dire ASSEZ ! « Taisez-vous et lisez ! »
Lisez ce texte sobre, poétique, fort, magnifique qui nous ramène à la douceur, à la tendresse, à l’intelligence, l’apaisement.
Parce qu’ « on ne sèche pas les larmes sur les manches de la colère ». […] C’est aussi un très beau plaidoyer pour la culture face à l’ignorance.
« On ne se soigne pas de la mort, On se contente de l’apprivoiser ». Et de quelle manière !
Admirable ! A lire avec un mouchoir à la main mais on en sort soulagé. »
Si nous voulons combattre la haine et espérer la vaincre nous ne pouvons opposer la haine, mais la justice et une dose plus grande d’humanité.
Que ce soit Antoine Leiris qui est dans la tristesse de la séparation et la blessure du crime le dise avec cette force est admirable.

Jeudi 1er septembre 2016

Jeudi 1er septembre 2016
« Quand quelque chose arrive,
quand ce quelque chose on n’en n’a pas idée,
quand on ne l’a pas souhaité, ni espéré, ni craint
Alors la première chose à faire, est [d’user] de l’exactitude des mots, constater ce qui arrive sans se laisser intimider ni émerveiller par les mots anciens. »
Machiavel cité par Patrick Boucheron
Patrick Boucheron est cet historien qui a une chaire au Collège de France et qui lors de sa leçon inaugurale «Que peut l’Histoire» a cité un extrait des Misérables que j’ai repris  comme mot du jour du 5 février 2016 et qui commence ainsi :  «Tenter, braver, persister, persévérer, être fidèle à soi-même, prendre corps à corps le destin, étonner la catastrophe par le peu de peur qu’elle nous fait, ….»
Dans une émission plus ancienne de 2013, il avait été invité pour présenter son ouvrage «Conjurer la peur» et il a fait cette citation de Machiavel.
Voici cette citation remise dans son contexte :
Avant son entretien, un journaliste a évoqué la revue Vacarme (n° 65) qui avait proposé un manifeste contre le fascisme et peut-être surtout contre le fascisme « qui est en nous ».
et on a alors demandé à Patrick Boucheron d’intervenir :
Je suis historien médiéviste, mais je suis aussi un disciple de Machiavel. Machiavel disait : « Quand quelque chose arrive, quand ce quelque chose on n’en n’a pas idée, quand on ne l’a pas souhaité, ni espéré, ni craint, Alors la première chose à faire, est [d’user] de l’exactitude des mots, constater ce qui arrive sans se laisser intimider ni émerveiller par les mots anciens. »
[…] « Fascisme », sans doute, il a encore, malheureusement, de beaux jours devant lui. […] En tant que citoyen, ce dont j’ai vraiment peur, c’est que nous ne puissions pas inventer les mots de la riposte. C’est-à-dire que nous nous laissions à ce point déborder par ce mauvais gouvernement, par l’appauvrissement de la langue politique. Dès lors qu’on se met, faute de mieux, de guerre lasse, à employer les mots de l’adversaire, mots anciens ou nouveaux peu importe, Par exemple l’ « assistanat » [dans la réflexion sociale] ou l’ « étranger » dans la réflexion identitaire, ces mots empoisonnés, on a perdu ! Ce qu’il y a de plus machiavelien, de plus politique aujourd’hui c’est notre capacité ou non d’inventer les mots exacts du constat. »
Patrick Boucheron a d’ailleurs, pendant cet été, parlé de Machiavel tous les jours sur France Inter <Un été avec Machiavel>
Nos pauvres hommes politiques, ou plutôt communicants parlent de guerre, de fascisme, de laïcité, d’identité. Certains vont même jusqu’à prétendre qu’expliquer c’est déjà commencer à excuser.
Comprendre ce qui nous arrive, pourquoi des jeunes peuvent être fascinés par une idéologie millénariste de la mort ?
Constater que depuis la dernière guerre les pays occidentaux ont beaucoup bombardé des petits pays non occidentaux, le Viet Nam, l’Afghanistan, l’Irak et n’ont en fin de compte jamais gagné, c’est à dire atteint leurs buts de guerre.
Et on continue à bombarder.
Quand, pour se venger, pour se venger (la répétition est voulue) la France va bombarder des villes tenues par Daech, ne tuent-ils que des djihadistes ? S’il y a des abris anti bombardement qui sont les premiers qui les occupent ?
Alors nos bombardements tuent des civils, des enfants, des femmes qui ont la malchance d’habiter la bas et de ne pouvoir fuir leurs tyrans.
Parce qu’il s’agit d’armes sophistiqués et non de ceintures d’explosifs faut-il appeler cela d’un autre nom que terrorisme ?
Ces bombes arriveront-ils à convaincre les victimes à la fois de DAESH et de nos bombes que notre camp est celui du Bien ?
Comme parallèlement ceux d’entre eux qui s’échappent et veulent venir nous rejoindre pour échapper à leur sort sont en très grande partie refoulés et sinon très mal accueillis, je pense que nous pouvons concéder qu’ils doivent avoir du mal à croire que nous représentons le Bien ? 
Quels sont nos mots de la riposte ? Quelle est notre vision et notre explication du Monde ?
Loïc Blondiaux, dans une émission récente de la <Grande Table> qui revenait sur ce développement de Patrick Boucheron parle de « corruption de la langue politique ». En effet, nos démocraties sont fragiles. Si on se penche sur le temps long, jamais nos sociétés n’ont été si peu violentes, au moins dans la violence physique, qui est aujourd’hui poursuivie, condamnée. Notre société éprouve, à juste titre, une intolérance de plus en plus grande à la violence. Mais parallèlement, on sent une élévation du seuil de tolérance aux atteintes à la Liberté. Liberté contre les autres, les suspects, les migrants et nos libertés elles-mêmes sont en cause. En agissant ainsi, nous ressemblons de plus en plus à ceux que nous prétendons combattre.
Mettre des mots sur ce qui nous arrive
Bertrand Badie a écrit un ouvrage <Nous ne sommes plus seuls au monde> paru en mars 2016.
Pour présenter cet ouvrage Nicolas Demorand a expliqué : 
« « Nous ne sommes plus seuls au monde  » est le nouveau livre du politologue Bertrand Badie . Il propose dans cet ouvrage des clés de lecture du monde actuel. Bertrand Badie incite dans son livre les Etats occidentaux à changer leur logique de polarisation et de puissance afin de considérer les exigences des sociétés et les demandes de justice qui émergent d’un monde nouveau, où les acteurs sont plus nombreux et plus rétifs aux décisions arbitraires. […] Bertrand Badie rompt avec les explications paresseuses ou consensuelles. Il nous rappelle que nous ne sommes plus seuls au monde, qu’il est temps de se départir des catégories mentales de la Guerre froide et de cesser de traiter tous ceux qui contestent notre vision de l’ordre international comme des «déviant» ou des «barbares». Il interpelle la diplomatie des États occidentaux, qui veulent continuer à régenter le monde à contresens de l’histoire, et en particulier celle d’une France qui trop souvent oscille entre arrogance, indécision et ambiguïté. Le jeu de la puissance est grippé. L’ordre international ne peut plus être régulé par un petit club d’oligarques qui excluent les plus faibles, méconnaissent les exigences de sociétés et ignorent les demandes de justice qui émergent d’un monde nouveau où les acteurs sont plus nombreux, plus divers et plus rétifs aux disciplines arbitraires. Pour cette raison, cet ouvrage offre aussi des pistes pour penser un ordre international sinon juste, en tout cas moins injuste. »
Il explique la signification du titre : «Nous ne sommes plus seuls au monde»?
«C’est à la fois une façon de souligner l’apparition des Etats qui ne comptaient pas auparavant, mais aussi de prendre en considération l’émergence des sociétés civiles dans l’ordre international. Ce dernier concept a été inventé à l’échelle continentale par les Européens lors de la conclusion du traité de paix de Westphalie [au XVIIe siècle, ndlr]. Les Européens ont fait en sorte que cet ordre normatif européen soit synonyme d’ordre international. La décolonisation, qui aurait dû réorganiser ce monde, a été tenue en lisière par la bipolarité du monde de la guerre froide. Ce n’est ni plus ni moins qu’un enchaînement de circonstances qui ont fait correspondre l’idée moderne d’«international» avec l’idée classique de «concert européen». A tel point que les Etats-Unis ne se sont véritablement internationalisés qu’en devenant une puissance européenne de plus, notamment en allant combattre lors des deux guerres mondiales sur le sol européen. Puis ils se sont inscrits dans un système d’alliances certes atlantique mais profondément ancré dans le vieux continent.
Les Européens ont dominé le monde grâce à leurs empires coloniaux…
La colonisation a durablement mis en place une division entre un monde dominant et un monde dominé. Cette logique a pérennisé le périmètre européen. L’idée d’un système inégalitaire s’est ainsi banalisée et s’est greffée sur un ordre institutionnel européen composé d’égaux. A cette évolution géographique s’ajoute l’effet du débordement social que provoque la mondialisation. Aujourd’hui, l’Occident doit compter avec un monde qui n’est pas exclusivement le sien, mais aussi avec l’apparition d’acteurs sociaux devenus globaux. Les sociétés elles-mêmes font irruption dans l’ordre mondial : celles du Sud, en particulier, viennent rompre «l’entre soi» occidental, tandis que la puissance classique ne peut rien sur elles.»
Il donne aussi une autre vision de la mondialisation :
«Nous avons commis, et de façon récurrente, une faute capitale, à droite comme à gauche, celle de confondre mondialisation et accomplissement d’un modèle néo voire ultralibéral. La mondialisation, à l’origine, n’est pas un phénomène économique. Elle tient à une transformation du système de communication. Aujourd’hui, cette communication immédiate est mortelle pour les relations internationales telles que nous les connaissions auparavant. Jusqu’à récemment, les frontières et les territoires permettaient à des souverainetés de s’exercer. Aujourd’hui, on assiste à une ascension irréversible des mobilisations transnationales. Une des principales conséquences de cet approfondissement de la communication est qu’aujourd’hui, le pauvre voit le fort et le riche: voilà qui renouvelle profondément les imaginaires et appelle aussi de nouvelles formes de solidarité. […] Il faut adopter une politique étrangère réellement mondialisée, qui s’appuie sur le relais des différentes organisations régionales et qui comprenne en outre que les modèles martiaux classiques ne sont plus opérants. Et enfin, il faut construire une véritable politique de l’altérité : reconnaître l’autre ne veut pas dire être d’accord avec lui mais admettre la pluralité pour négocier ensuite les modes de coexistence internationale au lieu de les décréter.
Les nouvelles formes de confrontations qui nous attendent fabriquent des guerres à étages, des guerres qui ont certes un terrain de conflit, mais qui ont aussi des capacités à s’étendre par rhizomes partout dans le monde. Ainsi, la guerre en Mésopotamie [Irak et Syrie] est aussi présente par les attentats à Paris, à Molenbeek ou en Seine-Saint-Denis. Or, notre première réaction au lendemain du 13 Novembre a été d’annoncer des bombardements sur la Syrie : c’est une diplomatie anachronique de champ de bataille. Idem au Mali, où François Hollande a déclaré vouloir «détruire» les terroristes. On ne détruit pas des lambeaux de sociétés. Il y a dans le monde quelque 500 000 enfants soldats. Ce ne sont pas nos ennemis, ce sont des enfants de sociétés qui se délitent. Face auxquels le choix martial est absurde. Le traitement qui s’impose n’est plus militaire, mais social. Réfléchissons donc à un travail de containment et de police internationale plus que d’action militaire internationale.»
Bref, il y a du travail et les bombes, la déchéance de nationalité, les interdictions de burkini, la restriction des libertés ne sont pas de nature à résoudre nos problèmes et nos défis.
Mais pour cela il faut d’abord trouver les mots qui expliquent nos maux.

Mercredi 31 août 2016

Mercredi 31 août 2016
«Le Grand Orchestre des animaux»
Bernie Krause,
exposition à la Fondation Cartier pour l’art contemporain.
Bernie Krause (né le 8 décembre 1938) est un homme étonnant, à l’origine il est un musicien et il s’inquiète de l’appauvrissement des sons du monde.
Pour comprendre ce qui se passe dans le monde des sons sur la terre, il faut définir des concepts.
Sur terre il existe d’abord la «géophonie» ce sont tous les sons qui sont issus de la terre, de la géographie: descente d’avalanche, tonnerre, foudre, bruit du vent dans les branches de sassafras, de l’océan qui roule les galets sur la plage. Bref tous les sons qui ne nécessitent aucune action des êtres vivants sur terre.
La «biophonie», elle, regroupe tous les sons produits par les espèces animales sauvages. C’est à dire les sons produits par les êtres vivants sur terre à l’exception de sapiens.
Enfin «l’anthropophonie», ce sont tous les sons dérivés de l’activité humaine, sons qui ont explosé en nombre, en puissance depuis la révolution industrielle.
C’est bien sûr la biophonie qui est en plein déclin. Concernant, l’anthropophonie, quand la terre en aura marre de la folie des sapiens, elle se secouera comme un chien qui secoue ses puces, avec dans le rôle des puces, nous autres sapiens et la géophonie continuera encore très longtemps.
Mais la biophonie est très menacée dès à présent.
C’est dans la conscience de cet appauvrissement des sons, que Bernie Krause  est devenu  enregistreur de paysages sonores détenteur d’un doctorat en bioacoustique à l’Union Institute & University de Cincinnati.
Il est à l’origine du terme « biophonie » et a contribué à définir le concept d‘«écologie du paysage sonore ».
Si vous êtes parisien ou passez par Paris avant le 8 janvier prochain vous pourrez visiter l’exposition <Le Grand Orchestre des Animaux>
En effet, du 2 juillet 2016 au 8 janvier 2017, la Fondation Cartier pour l’art contemporain (261, boulevard Raspail dans le 14ème) présente, cette exposition inspirée par l’œuvre de Bernie Krause. L’exposition, qui réunit des artistes du monde entier, invite le public à s’immerger dans une méditation esthétique, à la fois sonore et visuelle, autour d’un monde animal de plus en plus menacé.
Bernie Krause a, depuis plus de quarante ans, collecté près de 5 000 heures d’enregistrements sonores d’habitats naturels sauvages, terrestres et marins, peuplés par près de 15 000 espèces d’animaux. Ses recherches offrent une  plongée dans l’univers sonore des animaux, dans le monde de la biophonie. Avant de se passionner pour l’enregistrement des animaux loin du monde humain, Bernie Krause a travaillé dans les années 1960 et 1970 comme musicien et acousticien à Los Angeles, collaborant notamment avec les Doors et Van Morrison. Il a également contribué à la composition de musiques de films comme Rosemary’s Baby de Roman Polanski et Apocalypse Now de Francis Ford Coppola.
L’approche de Bernie Krause est unique. Il contemple le monde naturel en poète, écoute les vocalisations des animaux en musicien et, à travers ses enregistrements, les étudie en scientifique. Bernie Krause est ainsi passé maître dans l’art de révéler la beauté, la diversité et la complexité des langues des animaux sauvages, de plus en plus réduits au silence par le vacarme des activités humaines. Il nous implore d’écouter ces voix du monde vivant non-humain avant qu’un silence définitif ne s’abatte sur elles.
Dans une conférence TED de 1973 , Bernier Krause est venu défendre cette idée d’«écouter les paysages pour y déceler ce qui ne va pas ou ne va plus : <Quand un paysage se tait, c’est qu’il y a un problème>
On apprend ainsi qu’après avoir été un spécialiste de la musique synthétique il s’est converti comme Saint Paul sur le chemin de Damas «Il fut un temps où je considérais qu’un paysage sonore naturel n’était qu’un artefact sans valeur. Eh bien, j’avais tort. Ce que j’ai appris des rencontres avec la nature et ses paysages sonores, c’est que si vous les écoutez attentivement, ils vous donnent des instruments extrêmement efficaces afin d’évaluer la santé d’un habitat dans tout le spectre de son expression.»
Si, pour les uns, un paysage est un relevé des courbes physiques du terrain, de la végétation qu’on y rencontre, des espèces qu’on y croise, du monde végétal ou animal qu’on y voit, pour Bernie Krause, un paysage est avant tout un agrégat de sons captés puis visualisés selon leurs longueurs d’onde. Cette visualisation, c’est l’empreinte sonore du paysage et chaque paysage a son empreinte sonore. En anglais, c’est ce qu’on appelle, mot forgé sur «landscape», le «soundscape»,[…]
L’articulation la géophonie, la biophonie et l’anthropophonie constitue le «soundscape», le paysage sonore. Et, depuis quelques décennies, Bernie Krause bat la campagne et le monde pour en recueillir toutes les traces possibles. Après tant d’années, son constat est cependant mitigé: «Lorsque j’ai commencé à recueillir ces paysages, il y a une quarantaine d’années, je pouvais enregistrer pendant dix heures et collecter ainsi une heure de matériel utilisable pour un album, la bande sonore d’un film ou une installation muséale. Maintenant, à cause du réchauffement climatique, de l’extraction des ressources et des bruits humains, parmi d’autres facteurs, j’ai besoin de 1000 heures d’enregistrement pour obtenir le même résultat».
Ce qui hante Bernie Krause, en l’espèce, c’est le silence ou la raréfaction d’un paysage sonore. : » Il en veut pour preuve l’exemple de Lincoln Meadow, dans les montagnes de la Sierra Nevada. En 1988, explique-t-il à TEDGlobal, une compagnie forestière convainc les résidents locaux de Lincoln Meadow que le programme d’exploitation sélective de la forêt qu’elle propose n’aura aucun impact notable sur le paysage. Avant que les habitants donnent leur OK, Bernie Krause prend l’empreinte sonore du paysage. Douze mois et une exploitation sélective de la forêt plus tard, il nous montre deux photos du lieu: aucun changement notable. Opération réussie? On pourrait le croire. Et que dit l’empreinte sonore? Krause nous fait entendre acoustiquement quelques dizaines de seconde du paysage, avant, puis après. Un enregistrement qu’il étaie de deux spectrogrammes comparatifs. Le résultat est tonitruant: le silence des oiseaux s’est abattu sur Lincoln Meadow, à l’exception d’un ou deux spécimens. Visuellement, l’impact écologique de l’exploitation forestière est négligeable. «Nos oreilles nous racontent cependant une tout autre histoire.» »
[…] Bernie Krause: «Tandis qu’une image vaut mille mots, une image sonore vaut mille images».

Mardi 30 août 2016

«La tortue rouge»
Michael Dudok de Wit

Quand avant les vacances, j’ai déjeuné avec mon ami Fabien il m’a donné deux injonctions :

  • En me prêtant le livre de Varoufakis « Et les faibles subissent ce qu’ils doivent » de le lire
  • et d’aller voir le film la tortue rouge.

J’ai presque fini le premier travail et j’ai réalisé le second.

« La tortue rouge » est un dessin animé où les personnages n’échangent aucun mot, seule la musique et les bruits de la nature remplissent le silence.

C’est en effet un film très beau où un nouveau Robinson Crusoé à la suite d’un naufrage se retrouve seul humain sur une île.

Il veut quitter l’île, mais une tortue rouge l’en empêche.

Le reste est poésie, solitude, vie, nature avec sa bienveillance mais aussi sa violence, amour, séparation et par-delà tout beauté.

Le site de Challenges essaie d’expliquer <Pourquoi il faut absolument aller voir « La Tortue rouge »>

«La Tortue rouge est le parfait exemple d’une simplicité trompeuse. L’image est minutieuse et les animateurs que cela soit des personnages ou des décors sont des orfèvres. Les plusieurs années de travail que nécessite un tel film accomplissent le miracle. Les paroles sont inutiles, le film est quasiment muet car il emprunte un langage universel qui embarque le spectateur à travers cette délicate odyssée.

C’est un formidable cadeau poétique que nous offrent les studios Prima Linea. Basés entre Angoulême et Paris, ils ont collaboré pour l’occasion avec le studio Ghibli à qui l’on doit les pépites de Hayao Miyazaki de Mon Voisin Totoro à Princesse Mononoké en passant par Le Voyage de Chihiro. Face aux dessins de Michael Dudok de Wit comme à son scénario tout en finesse, on peine à croire qu’il s’agit d’un premier film tant il est maîtrisé. La Tortue rouge explore les grandes étapes de la vie d’un être humain dans sa simplicité et sa douceur. C’est un film délicat, une pièce rare et précieuse qui a enchanté notre 69e Festival de Cannes. »

L’Express lui affirme <A ce jour, La Tortue rouge est le meilleur film de l’année.>

«Visuellement parfait et d’une irrésistible poésie. Son premier long-métrage, La Tortue rouge, étant tout bonnement génial, on peut considérer Michael Dudok de Wit, 62 ans, un Néerlandais londonien parlant couramment le français, comme un génie. »

Et Les Inrocks <un conte touchant de simplicité et de beauté sur la vie humaine>

«La Tortue rouge marque une étape importante dans l’histoire du cinéma d’animation : la rencontre entre l’animation européenne (et des producteurs comme Arte, Why Not et Wild Bunch, entre autres) et les célèbres studios japonais Ghibli (qui n’avaient jamais travaillé avec un autre studio, pas même japonais). […]

La Tortue rouge, film sans aucun dialogue, […] raconte une histoire extrêmement simple, presque biblique, toute métaphorique : celle de la vie. Un naufragé (aux traits neutres, pas du tout dans la veine des studios Ghibli, avec ses grands yeux bien connus) se retrouve sur une île déserte. Il sympathise avec des crabes. Il tente d’abord de s’échapper de l’île en construisant des radeaux de fortune.

Mais ils se font tous détruire par une créature étrange, qui va s’avérer être une grande tortue rouge. Elle le ramène sans cesse vers l’île. Cette créature, l’altérité, se fait femme pour lui, et ils vont avoir un enfant. […]

Tout est simplicité et beauté, humanité et universalité dans ce récit d’une vie humaine à travers ses multiples étapes, obstacles et découvertes : la solitude, l’étrangeté du monde et de l’autre, l’amour, la vieillesse et mort, en passant par l’enfant qui grandit et qui lui aussi découvre le monde.

On notera, dans un geste d’une belle épure et comme on aurait pu s’y attendre, que jamais le duo puis trio ne s’installe, ne construit des infrastructures (même une simple cabane) ou ne colonise ce territoire sauvage, comme auraient pu le faire des Robinson Crusoé modernes. Non, ici tout reste inviolé, l’homme n’est que de passage. »

Et TELERAMA n’est pas en reste : http://www.telerama.fr/cinema/films/la-tortue-rouge,502197.php

Peut-être aurait-il suffit de dire qu’Annie et moi avons beaucoup aimé ce film.

<736>

Lundi 29 août 2016

Lundi 29 août 2016
« Revenir du silence »
Quelques pensées personnelles
Nous avions terminé, il y a deux mois sur l’«Histoire du silence» d’Alain Corbin.
J’avais à peine posé la plume, pardon le clavier, que Michel Rocard est entré dans le silence de la mort le 2 juillet. La première personne qui avait attiré mon attention bienveillante sur cet homme d’Etat fut la future épouse de mon frère Gérard. C’était au début des années 1970, j’étais encore bien jeune. Mais j’y reviendrai la semaine prochaine.
La peur du silence… Nous avons assisté au quart de finale de l’Euro entre l’Islande et la France chez mon neveu Grégory et son épouse. Pour celles et ceux qui ont fait comme nous, vous avez constaté qu’ il avait été décidé de rendre hommage aux victimes de différents actes de terrorisme en début de match par une minute ….d’applaudissements. On applaudit aujourd’hui, on n’ose plus faire silence.
L’Euro de football n’a pas été un moment de silence, surtout pas dans les fans zones et autour.
Pour une fois ce ne sont pas les équipes les plus riches qui ont gagné : Le Pays de Galles a éliminé la Belgique et surtout l’Islande a éliminé l’Angleterre.
Et il y a eu une suite de fin de bêtes noires, (certains disent chat noir)  c’est à dire la victoire sur une équipe contre laquelle on ne gagne jamais.
Ainsi L’Allemagne a été enfin vaincue par la France, effaçant ainsi les défaites de 1982, 1986 et 2014.
L’Allemagne n’a pas apprécié, mais a été bien contente, elle-même, de battre enfin l’Italie dans une phase finale, depuis la 1/2 finale épique de 1970 (4-3 pour l’Italie), les latins avaient toujours gagné.
Italie qui elle-même a battu l’Espagne qui depuis 2008 gagnait systématiquement.
A ce niveau de constance dans une règle, personne ne devait être étonnée que le Portugal vainque enfin la France, qui l’avait éliminé en 1/2 finale de l’Euro de 1984 et de l’Euro de 2000 et en 1/2 finale de la coupe du monde de 2006.(*)
L’Euro s’est terminé le 11 juillet et la France entière a poussé un soupir de soulagement, il n’y a pas eu de criminel qui s’est attaqué à la foule dans les fans zones ou ailleurs lors des rassemblements de supporters.
Et le 14 juillet, un homme violent, menant une vie très éloignée des préceptes moraux recommandés par les rigoristes islamiques a voulu mourir de manière médiatisée en assassinant le plus grand nombre possible d’êtres humains, qu’ils soient enfants ou âgés, femmes ou hommes, athées, chrétiens ou musulmans, peu importe. Tuer ! Massacrer ! Voilà le moyen de finir sa vie banale en apothéose médiatique. Et les fous de Dieu de DAESH ne sont plus très regardants sur ceux qui se réclament d’eux, pour revendiquer tout massacre qui tue des occidentaux ou d’autres, mais en terre croisée, comme ils disent.
Et puis, il y eut d’autres actes meurtriers en Europe et plus encore dans d’autres régions du monde. <323 morts à Bagdad><A Kaboul plus de 80-morts contre des chiites>, Mais on parle surtout des actes qui touchent des lieux qui sont proches de nous.
Les sociologues des médias ont ainsi inventé le concept de <loi du mort kilométrique> qui démontrent que les médias accordent de l’importance aux victimes d’un drame en fonction de la distance qui les sépare du téléspectateur, auditeur ou lecteur.
Des personnes, probablement révoltées par ce fait, ont créé une page sur <Wikipedia> qui recense tous les attentats importants dans leur ordre chronologique. Est-ce une bonne idée ?
Mais un autre évènement planétaire a chassé toutes ces informations : les jeux olympiques de Rio. Et le monde, et nous de nous passionner pour telle épreuve, tel dénouement, tel vainqueur glorieux ou tel perdant magnifique ou simplement malheureux.
Les jeux de Rio, les jeux de la paix se passent à côté des favelas que la police s’efforce de pacifier selon leurs éléments de langage <Quand le Brésil pacifie ses favelas, cela n’a rien de pacifique>.
Il y a bien longtemps, j’étais jeune et j’écoutais déjà beaucoup la radio, j’avais entendu une pièce de théâtre qui m’avait beaucoup impressionné : <La vie est un songe>, écrite en 1635 par Pedro Calderón de la Barca. Aujourd’hui si un grand auteur dramatique voulait décrire la métaphysique de ce temps il écrirait : « La vie est un jeu ». Dans tous les domaines on parle, en effet, aujourd’hui de « challenge », de «performance », de «compétition ».
Mais c’est l’arrivée dans notre pays, en juillet, d’un nouveau jeu créé par des ingénieurs issus de Google qui ont créé leur propre société qui m’a conduit à cette réflexion.
Les aveugles voient, les paralysés marchent … Enfin, pas tout à fait…
Mais des jeunes geeks, enfermés jusque-là tant qu’ils pouvaient dans leur chambre et devant leurs écrans, sortent à l’air libre, marchent, essayent de se repérer dans le monde réel pour trouver des objets virtuels. Ils rencontrent même d’autres jeunes pour échanger sur ce jeu avec ce moyen extraordinairement archaïque qu’est la parole en face à face.
De moins jeunes, j’en connais personnellement, sont tout aussi intéressés par ce jeu étonnant et surprenant pour les gens comme moi qui nous trouvons en dehors de ce monde-là.
J’ai vu l’une d’entre vous, passer devant moi à 2 mètres, un dimanche au parc de la tête d’or, sans me voir car happée par la vision virtuelle du monde.
Des maires deviennent fous : ils veulent éradiquer de leur territoire municipal ces objets virtuels : Effacer ce qui n’existe pas ! Quelle quête étrange !
Oui la vie est un jeu et <Pokemon Go> constitue l’ouvrage sacré du moment.
Et la France a inventé une nouvelle polémique sur le burkini. Aujourd’hui on s’indigne parce que des femmes se couvrent trop à la plage, hier on criait au scandale parce que les femmes se dévêtaient trop. Le bikini par exemple fut l’invention d’un ingénieur français Louis Réard qui parfaitement conscient du choc que produirait sa nouvelle invention apparue sur les plages françaises à partir de 1947, décida de la baptiser « bikini« , en référence à un atoll du Pacifique où les Américains réalisèrent des essais nucléaires en 1946.
Vous me direz, cela n’a rien à voir : le bikini était un progrès dans le sens de la liberté, alors qu’avec le burkini nous sommes en pleine régression de l’émancipation des femmes. On peut voir les choses comme cela, mais c’est une réflexion peut être trop centrée sur la minorité occidentale.
C’est difficile de revenir du silence.
Annick Cojean, la journaliste du monde qui parle si bien des combats des femmes dans le monde, elle que j’avais cité dans le mot du jour du  9 septembre 2014 : « C’est juste pas de chance d’être une femme dans la plupart des pays du Monde » a, pendant l’été, interviewé plusieurs femmes et quelques hommes, dans une série appelée : <je ne serais pas arrivé là si>
Par exemple, l’écrivaine Eve Ensler : « Ce monde est miné par les fondamentalistes de toutes sortes », ou l’actrice Nicole Kidman : « On n’avancera que si les femmes soutiennent aussi les femmes »
Parmi ces femmes il y a Joan Baez qui dit <Le silence m’est essentiel>
Je joins l’article de l’interview de cette merveilleuse chanteuse et remarquable femme et personne humaine à ce message.

(*) Je ne parle plus beaucoup de football, tant je trouve ce sport dévoyé par les pratiques financières voire mafieuses. Toutefois par ce développement je voulais signifier aux passionnés du ballon rond que je reste attentif à l’histoire de ce sport et de ses compétitions.

Vendredi 1er Juillet 2016

Vendredi 1er Juillet 2016
«Les mots du jours inachevés»
Charlie Hebdo publie dans chaque numéro les couvertures auxquelles les lecteurs ont échappé, ce journal publie alors les différentes propositions qui avaient été créées par les dessinateurs pour être publiées en première page et qui n’ont pas été retenues.
Pour ce dernier mot avant un silence de 2 mois, 37 jours ouverts, je m’inspire de cette idée pour vous donner une liste de mots que j’avais imaginés écrire mais que je n’ai pas eu le temps, l’énergie et peut être l’inspiration de développer.
Je vous en offre 21 classés en 6 catégories, sans détailler, dans l’état de brouillon dans lequel ils sont.
En réalité il y en avait 20, jusqu’à hier. Et j’ai lu un article, mais il en existe beaucoup d’autres qui parlent du remarquable discours du DG de Danone lors de la remise des diplômes des étudiants d’HEC, le 24 juin. C’est le numéro 15 et il ne peut pas ne pas vous toucher.
Les 6 catégories sont les suivantes.
A – Philosophie – Société
B – Politique
C – Economie
D – Santé
E – Science et Technique
F – Consommation
Tous n’intéresseront pas tout le monde, mais je suis persuadé que de ci, de là cette énumération vous donnera l’occasion de picorer, butiner et approfondir.
Je voudrais encore ajouter un point essentiel. Aucun de ces mots, aucune de ces formules, aucune de ces analyses ne représentent « La Vérité ». Chacune de ces réflexions apporte un éclairage, une interpellation, des questions, des parties de réponses qui nous permettent de mieux aborder la complexité du monde.

A – Philosophie – Société

1 – « Alors s’assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse » Alfred de Musset
2 – « Quelle terreur en nous ne veut pas finir ?» Frédéric Boyer
L’identité, en danger… ? C’est le thème du tout petit livre de l’écrivain français Frédéric Boyer, auteur de « Quelle terreur en nous ne veut pas finir? », publié chez P.O.L.
En à peine 100 pages, l’écrivain met la question de l’identité au cœur du débat sur l’immigration. Une identité qui se sentirait en danger, un patrimoine, un terroir, une mémoire en perte d’influence… A lire les gros titres de presse, à entendre les discours ambiants, c’est une civilisation entière qui est en danger face à l’Autre, et plus précisément. aux Autres.
« Nous défendons le droit à l’hospitalité (…) Et nous affirmons vouloir protéger un roman national, une histoire à nous, par le refus d’entendre la vie des autres. »
De quoi avons-nous peur, et surtout, pourquoi avons-nous peur ? C’est la question que pose Frédéric Boyer dans cet écrit.
D’un point de vue moral, éthique presque, comment coexistent une telle appréhension, une telle épouvante, et de tels discours sur l’hospitalité, la solidarité, la fraternité… l’humanité.
3 – «Les gens dans l’enveloppe» Isabelle Monnin
Au départ, c’est une idée gonflée et excitante. A l’arrivée, Les Gens dans l’enveloppe est un objet inédit, à la fois roman, enquête et disque : en 2012, la journaliste romancière Isabelle Monnin achète sur le Net un lot de vieilles photos d’une famille qu’elle ne connaît pas. Fascinée par ces portraits d’anonymes sortis d’une enveloppe, elle décide de leur inventer une vie. Son ami Alex Beaupain, séduit par l’aventure, suggère d’accompagner le récit de chansons. L’histoire, déjà peu banale, pouvait s’arrêter là… Mais c’est à ce moment qu’elle va prendre tout son sel : une fois son roman bouclé, Isabelle Monnin se lance sur la trace de ces inconnus familiers, les retrouvant dans le Doubs, et confrontant son imaginaire à leurs destins réels.
4 – «Les violences sournoises dans la famille» Isabelle Levert
Isabelle Levert est psychologue clinicienne et psychothérapeute. Après Les Violences sournoises dans le couple (Robert Laffont, 2011), Les Violence sournoises dans la famille est son deuxième livre.
Alors qu’ils auraient dû être protégés, choyés, ils se sont sentis rejetés, humiliés, méprisés… Tous les auteurs et presque toutes les victimes de violence domestique ont subi, dans leur enfance, une maltraitance.
Quand un mari dit à son épouse : « Quand je te vois, je vois juste une nana qui veut en foutre le moins possible, ça va vraiment pas le faire, nous deux » ; « Cette sculpture, c’est comme toi, ça sert à rien » ; quand un parent dit à son enfant : « Je ne t’ai pas sonné, tu parleras quand je te le dirai », « Ne fais pas ça, tu sais pas faire, tu vas tout casser », « Dégage, tu es la pire erreur de ma vie ! » ; quand une belle-mère dit à sa belle-fille : « Je peux être ta meilleure amie comme ta pire ennemie »… Quelles sont les paroles qu’ont entendues ces adultes dans leur enfance ?
Après les violences sournoises dans le couple, l’axe horizontal de sa recherche, Isabelle Levert reprend aujourd’hui la plume pour s’interroger sur les violences sournoises dans la famille, son pendant vertical. Elle met l’accent sur le vécu infantile des auteurs et des victimes, et se penche sur leurs enfants qui, frappés par la violence, sont en risque de la reproduire à l’âge adulte. Car il faut en comprendre les rouages et les ancrages, en parler et entreprendre un travail de psychothérapie, pour éviter que cette violence se transmette de génération en génération.
5 –  «Les musées envahis par les aveugles photographes» Eric Dupin
«Ils ont des yeux, mais ne voient pas», (Évangile selon Saint-Matthieu mais aussi, soyons œcuméniques, sourate 7 verset 179 du Coran). Leur index est incroyablement plus mobile et plus actif que leurs pupilles. Ce sont les touristes, fort peu regardants, qui préfèrent capturer une œuvre d’art à l’aide de leur smartphone plutôt que perdre leur temps à la contempler.
Ce spectacle fascinant s’observe dans la plupart des grands musées de la planète. Mais j’ai vu, cet été aux États-Unis, jusqu’à quelles extrémités ce phénomène pouvait aller. La visite du MET ou du MoMA de New York, pour ne citer qu’eux, s’apparente dès lors à une rude épreuve.
Appropriation technologique des œuvres
Ce n’est pas d’hier qu’un flot de touristes exténués par d’infernales cadences voyageuses tend à confondre salles de musées et halls de gare. Au bout d’un certain temps, les pauvres ne jettent plus que distraitement un coup d’œil aux œuvres majeures signalées par un pictogramme d’écouteur.
La magie technologique n’en a pas moins porté à un stade inégalé la possibilité de s’approprier un musée en se dispensant de regarder vraiment les œuvres exposées. On peut tout d’abord les mitrailler consciencieusement (les plus scrupuleux photographient aussitôt après leur cartel) avec son Réflex numérique équipé d’un gros zoom (alors qu’une reproduction de qualité suppose l’emploi d’une focale fixe moyenne à grande ouverture –mais passons). Pas le temps d’observer entre deux déclenchements. On verra tout ça tranquillement à la maison…
La majorité s’en tient néanmoins à l’usage d’un smartphone. Dans le meilleur des cas, pour photographier à la va-vite, généralement de biais et de travers, l’œuvre célèbre. Dans le pire, et c’est hélas de plus en plus fréquent, pour s’immortaliser soi-même devant l’une de ces manifestations du génie humain. Ou se faire prendre en photo, avec cet arrière-plan avantageux, par un ami ou un membre de sa famille.
 Ces diverses pratiques génèrent inévitablement leur lot de nuisances. Bipèdes au sourire forcé occultant une partie du tableau, bras inopinément tendus devant vos yeux, mouvements incessants destinés à mieux se placer avant de disparaître aussitôt le cliché pris: tout cela ne favorise guère l’observation sereine et attentive des œuvres d’art. Le visiteur qui reste plusieurs minutes immobile devant un tableau, pour l’analyser ou s’immerger dans son univers, est paradoxalement considéré comme un étrange gêneur par la majorité des touristes.
B – Politique
6 – « Hollande est dans un cul-de-sac politique » Thibaut Madelin / Correspondant à Berlin | Le 06/04
Grand reporter au sein de l’influent magazine allemand « Der Spiegel », Ullrich Fichtner connaît bien la France, où il vit depuis 2003. Il a fait sensation la semaine dernière en appelant publiquement à la démission de François Hollande.
Vous venez d’écrire que, politiquement, François Hollande était un homme mort qui devait démissionner. Pourquoi ?
Je pense qu’il est dans un cul-de-sac politique. S’il veut le bien de son pays, il serait temps de tirer les conséquences de ses erreurs et de démissionner. Je sais que ce n’est pas dans la culture française, mais je trouve cela déplorable. Gerhard Schröder était lui aussi dans une situation difficile après les réformes de l’Agenda 2010 et il a mis son mandat en jeu. Pourquoi serait-ce impossible en France ?
7 – «Après les pompiers, l’Europe attend les architectes.» Jacques Delors
« Ces dernières années, les dirigeants nationaux et européens ont connu une sorte de gestion de crise au quotidien, prenant des mesures dans l’optique de survivre. Si les efforts en vue d’empêcher l’effondrement de la zone euro sont bienvenus, notre Union doit impérativement poursuivre des objectifs à long terme. Des objectifs qui portent sur le progrès social et la prospérité pour tous. En effet, comme je l’ai déjà mentionné à plusieurs reprises, après les pompiers, l’Europe attend les architectes. Ces derniers sont essentiels pour trouver ce sens de l’intérêt commun qui peut mobiliser à la fois les États membres et leurs citoyens. Nous devrions tirer un enseignement de ces années de crise financière, économique et politique ? si l’élaboration des politiques européennes compromet la cohésion et sacrifie des normes sociales, le projet européen n’a aucune chance de recueillir le soutien des citoyens européens. Ce rapport identifie clairement les trois objectifs qui peuvent contribuer à l’intégration européenne et rétablir la confiance et la reprise économique. Premièrement, la convergence socio-économique au sein de l’UEM et de l’UE, qui doit être réalisée, par exemple, grâce à des mécanismes de stabilisation automatiques ; deuxièmement, un véritable marché du travail européen, avec une mobilité accrue au sein de l’UE et des droits sociaux accessibles dans toute l’Europe ; troisièmement, un élan vigoureux en faveur des investissements sociaux pour fixer la base de la croissance inclusive et de la compétitivité.
Créer un mécanisme de stabilisation sociale. »
8 – « Le but suprême pour les libéraux que nous incarnons est que le Droit empêche les gros de faire du mal aux petits, les petits de massacrer les gros, mais surtout que le Droit empêche l’État d’enquiquiner tout le monde. » – Charles Gave 
Le comble de cet étatisme : la loi Macron et son vote bloqué grâce au fameux article 49.3. L’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin avait estimé que l’utilisation de ce 49.3 était comparable à celle d’un « bulldozer pour faire des pâtés de sable », tellement cette loi de 300 articles et de plusieurs milliers de décrets d’application n’était au fond qu’une « loi toile d’araignée ». Quand on l’examine de près, en effet, on voit bien que son but n’est pas de réformer réellement mais de régenter et suradministrer encore plus des professions déjà écrasées de charges, de contraintes, de réglementations et de contrôles.
Emmanuel Macron, libéral ? C’est risible ! Au moment où il faudrait que l’État envahisseur recule, que les syndicats politisés reculent, que le Code du travail recule et que le communisme ambiant recule, le ministre ajoute une couche d’État supplémentaire – voyez Renault –, une couche de syndicalisme supplémentaire – pour ouvrir les magasins en soirée, par exemple, il faudra que les syndicats soient d’accord – et plusieurs couches de nouvelles contraintes qui vont finir par étouffer un pays déjà en respiration assistée.
Charles Gave, qui s’était fait connaître du grand public il y a une douzaine d’années avec son best-seller Des lions menés par des ânes (éd. Robert Laffont), estime que, si l’économie française va si mal et depuis si longtemps, c’est à cause de « cette évidence accablante : plus la part de l’État dans l’économie est forte, plus la croissance est faible. Plus la croissance est faible, plus le taux de chômage monte. Plus le taux de chômage monte, plus les dépenses de l’État augmentent… Un cercle vicieux dans toute son horreur. » Et vous, quelle est votre analyse, monsieur Macron ?
Le vrai libéralisme, en fait, n’est pas spécialement une théorie économique et n’a pas de couleur. Il n’est ni rouge ni bleu, ni de gauche ni de droite. C’est plutôt une philosophie. Les vrais libéraux sont des humanistes tolérants, opposés aux extrêmes et aux extrémistes. Ils sont avant tout des partisans de la liberté individuelle face à l’État quand celui-ci est envahissant. Ils veulent réduire les droits de l’État au profit d’un état de Droit. Ils veillent scrupuleusement à ce que le capitalisme, pour fonctionner à la satisfaction générale, soit régulé par des intervenants, à condition que ces derniers soient compétents.
En exergue de la première page du site de l’Institut des libertés qu’il a créé et qu’il préside, Charles Gave a gravé ces mots simples et clairs : « Le but suprême pour les libéraux que nous incarnons est que le Droit empêche les gros de faire du mal aux petits, les petits de massacrer les gros, mais surtout que le Droit empêche l’État d’enquiquiner tout le monde. » Qu’en dites-vous, monsieur Macron ?
9 – «La France peut évoluer vers un régime autoritaire » Yves Sintomer
Yves Sintomer, professeur de sciences politiques à Paris 8, spécialiste de la démocratie participative et délibérative, a surpris son auditoire mardi 9 février, lors d’une conférence sur l’avenir de la démocratie à l’UCL (University College of London), en affirmant qu’il n’était pas à exclure de voir la France évoluer rapidement vers un régime autoritaire. Il déroule ici son raisonnement.
Vous avez récemment déclaré, lors d’une conférence à Londres que, parmi les pays occidentaux, la France était celle qui risquait le plus de verser dans un régime autoritaire. Comment en arrivez-vous à une telle conclusion ?
– Notre conférence portait sur l’avenir des démocraties. Nos vieilles démocraties, en Europe et en Amérique du Nord, traversent une crise de légitimité profonde, marquée par une défiance de plus en plus importante vis-à-vis des gouvernements et des élites. L’idée que nos systèmes, inventés au XVIIIe siècle, pourraient résister sans changement à cette crise n’est pas crédible, compte tenu de l’ampleur des mutations auxquelles la politique doit aujourd’hui faire face.
Il est également illusoire de miser sur un retour en arrière, que ce soit vers un système fondé sur la compétition entre de grands partis de masse intégrant les couches populaires et dotés d’idéologies ou vers un système communiste, idée que caresse des philosophes en vogue comme Giorgio Agamben, Alain Badiou ou Slavoj Zizek. Ni statu quo, ni retour en arrière, nos démocraties représentatives vont donc muter.
Muter dans quel sens ? Quels sont les scénarios possibles ?
– Trois scénarios me semblent réalistes. Le premier est celui qu’on appelle « la post-démocratie », une notion développée par le sociologue et politologue britannique Colin Crouch. C’est un système dans lequel, en apparence, rien ne change : des élections libres continuent d’être organisées, la justice est indépendante, les droits individuels sont respectés. La façade est la même, mais la souveraineté réelle est ailleurs. Les décisions sont prises par les directions de grandes firmes, les acteurs des marchés, les agences de notation, ou par des organes technocratiques… En Europe, nous sommes déjà engagés dans cette direction.
Second scénario, plus heureux, celui d’une « démocratisation de la démocratie » : on vivrait alors un renforcement du politique face à l’économique, avec une participation citoyenne plus active. La démocratie se renforcerait sous des formes participatives et délibératives variées.
Troisième scénario, celui de l’autoritarisme. Il ne s’agit pas de dictature, mais de systèmes où, à la différence de la post-démocratie, la façade est remaniée : les élections existent mais la compétition électorale est restreinte ; les libertés (d’expression, d’association, d’aller et venir, de la presse…) sont amoindries par des lois liberticides ; la justice est moins indépendante… C’est la pente qu’ont pris les Russes, les Hongrois, les Polonais, les Turcs, et qu’on retrouve ailleurs, en Equateur ou au Venezuela par exemple. En Asie du Sud-Est, plusieurs régimes non-démocratiques sont allés ou vont, par une libéralisation très contrôlée, vers un tel modèle : je pense à Singapour ou à la Chine, deux pays où les droits y sont restreints.
10 – «Notre conception du monde nous interdit le monde de demain » Yannick Roudaut
Conférence de Yannick Roudaut, le 21/01/2013 à Nantes : https://www.youtube.com/watch?v=T6LODGLPR5U
Nous avons la chance exceptionnelle de vivre une période exceptionnelle de l’histoire de l’humanité : nous allons pouvoir changer le monde. Mais avant de changer le monde, ça c’est le côté enthousiasmant, je vais vous demander un petit effort. Il va nous falloir faire un travail de deuil, il faut tourner la page. Et tourner la page, c’est tourner la page du monde dans lequel nous vivons aujourd’hui et ça pour le faire je vais m’appuyer sur les travaux d’un américain qui s’appelle Jared Diamond, qui a publié « collapse » et vous allez voir que les cinq facteurs d’effondrement d’une civilisation sont réunis aujourd’hui. Ca c’est la mauvaise nouvelle. Après nous passerons aux bonnes nouvelles.
Jared Diamond a identifié cinq facteurs que l’on retrouve dans l’effondrement des mayas, des vikings, des grandes civilisations de Mésopotamie. Et à chaque fois ces cinq facteurs étaient réunis.
La mauvaise nouvelle est qu’en ce début de 21ième siècle, ces cinq facteurs sont réunis mais cette fois-ci, ce n’est pas une civilisation qui est menacée, c’est le village monde, c’est l’humanité, c’est nous tous. Voilà pourquoi c’est important d’en prendre conscience.
Le premier facteur d’effondrement est le facteur environnemental : nous avons infligé depuis 2 siècles, surtout depuis une cinquantaine d’années, des dommages environnementaux parfois irréversibles.
Deuxième facteur : le dérèglement climatique. Toutes les grandes civilisations ont fait face à ces dérèglements. Cela affaiblit les écosystèmes et qui dit affaiblissement des écosystèmes dit pénurie de ressources, déstabilisation d’une société, conséquences économiques, géopolitiques, sociales, vous connaissez la suite.
Troisième facteur : la résurgence des conflits militaires qui découle des deux premiers facteurs. Quand les écosystèmes sont déstabilisés, quand la société manque de ressources, on renoue avec les conflits, on se fait la guerre et je vous rappelle qu’à l’heure actuelle la France est en guerre au Mali.
Quatrième facteur : le délitement des alliances diplomatiques et commerciales. Plus cela va mal, plus les alliances d’hier volent en éclat. Et aujourd’hui, nous sommes tous conscients que l’avenir de l’Europe est vraiment mis entre parenthèses. Nous ne savons pas ce que cela va devenir.
Et puis le cinquième facteur n’est pas le moins inquiétant : c’est l’aveuglement de nos élites. Dans tout effondrement de civilisation, les élites sont incapables d’expertiser la chute de leur monde, ils sont incapables de changer leurs prismes d’analyse. Résultat : elles mènent une politique de caste qui accentue, qui précipite l’effondrement d’un monde.
C – Economie
11 – «Les États-providence sont fondamentalement incompatibles avec la libre circulation des personnes d’un pays à l’autre» Hans-Werner Sinn
Hans-Werner Sinn, professeur d’économie et de finances publiques à l’université de Munich, également président de l’institut de recherche économique Ifo, siège au Conseil consultatif du ministère allemand de l’Économie. 
L’enjeu est essentiel. Les États-providence se définissent par le principe de redistribution : ceux dont les revenus sont au-dessus de la moyenne paient plus d’impôts et cotisent plus qu’ils ne reçoivent en retour des services publics, tandis que ceux dont la rémunération est inférieure à la moyenne paient moins qu’ils ne reçoivent. Cette redistribution, qui draine les ressources publiques nettes vers les ménages à faibles revenus, apporte une correction sensible à l’économie de marché, sorte d’assurance contre les vicissitudes de la vie et la dure loi du prix de la rareté, qui caractérise le marché et n’a que peu à voir avec la justice sociale.
Les États-providence sont fondamentalement incompatibles avec la libre circulation des personnes d’un pays à l’autre si les nouveaux arrivants ont immédiatement et pleinement accès aux prestations sociales de leur pays d’accueil. Lorsque tel est le cas, ce pays fonctionne en effet comme une trappe à allocataires, où l’on s’installe en raison des prestations ; il attire les migrants en plus grand nombre qu’il ne le serait économiquement souhaitable puisque ces derniers y reçoivent, outre leur salaire, une subvention sous forme de transferts publics. On ne peut espérer d’autorégulation efficace des migrations que dans la mesure où les migrants ne perçoivent que leur salaire.
12 – «L’économie sociale et solidaire pèse de plus en plus lourd»  Marie-Cécile Renault journaliste du Figaro
Mal connu du grand public, le secteur de l’économie sociale et solidaire (ESS) regroupe les mutuelles, les associations, les coopératives et les sociétés commerciales à but social. Soit 200.000 entreprises au total, représentant 10% du PIB et 12% des emplois privés. Les entreprises de l’ESS emploient ainsi plus de 2,36 millions de salariés, soit un emploi privé sur 8 en France, selon un rapport de Bercy. L’entrepreneuriat social est une manière d’entreprendre qui place l’efficacité économique au service de l’intérêt général. «Quel que soit le statut juridique des entreprises, leurs dirigeants font du profit un moyen, non une fin en soi», explique le Mouvement des entrepreneurs sociaux (Mouves). Tout un esprit.
13 – «L’Homme inutile» Pierre-Noël Giraud
Qu’y a-t-il de commun entre un chômeur de longue durée espagnol, un jeune peu qualifié à la recherche d’un premier emploi en France, un travailleur pauvre  britannique, un précaire allemand, un habitant des favelas de Rio ou des bidonvilles de Bombay, et un paysan sans terre de
Madagascar ? Ils font tous partie des superflus, des inexploitables, des exclus, des hommes et des
femmes inutiles aux autres et à eux-mêmes, car condamnés à survivre de l’assistance (publique ou familiale) et privés de moyens d’améliorer leur sort.
Dix-neuf ans après la publication de L’Inégalité du monde (Folio, 1996), un livre fondateur dans lequel il prédisait que la globalisation accélérerait le rattrapage des « pays à bas salaires et à capacités technologiques », réduirait les inégalités entre les pays, mais accroîtrait les inégalités internes de revenus et laminerait les classes moyennes des pays riches, Pierre-Noël Giraud, professeur d’économie à Mines-ParisTech et à Dauphine, revient dans L’Homme inutile (Odile Jacob, 402 pages, 23,90 euros) sur son sujet de prédilection. La figure des « damnés de la terre » a changé, explique-t-il. Les colonisés et les surexploités des XIXe et XXe siècles ont cédé la place, au XXIe, aux hommes inutiles.
Forme particulièrement grave et résistante d’inégalité parce qu’elle enferme dans des trappes d’où il est très difficile de sortir », insiste l’économiste. Il montre, de manière saisissante, l’errance des conflits économiques sur le partage des revenus entre travail et capital du fait de la globalisation des firmes, qui mettent en compétition des « emplois nomades » dans le monde entier, par exemple ceux de trader, d’ingénieur aéronautique ou encore d’employé de centre d’appels.
Cette errance est dangereuse, « car elle pave la voie à d’autres conflits, identitaires, religieux, ethniques, qui renforcent les verrous des trappes d’inutilité et qui, organisés désormais par des partis politiques, menacent la paix civile », analyse Pierre-Noël Giraud.
14 – «  Le risqué et l’immoral font bon ménage avec la finance » Pierre-Yves Cossé  ancien commissaire au Plan
Les banques doivent elles prêter en devises à des particuliers? Faire croire à des emprunteurs des pays de l’Est qu’ils peuvent emprunter moins cher en devises, c’est immoral, et finalement risqué, comme le montrent les déboires actuels d’une filiale russe de la Société Générale. Par Pierre-Yves Cossé,

15 – «Après toutes ces décennies de croissance, l’enjeu de l’économie, l’enjeu de la globalisation, c’est la justice sociale. Sans justice sociale, il n’y aura plus d’économie» Emmanuel Faber, DG de Danone

Le directeur général de Danone, Emmanuel Faber, s’est livré à un exercice de style émouvant le 24 juin dernier lors de la cérémonie de remise des diplômes aux étudiants de la grande école de commerce HEC. «Si vous attendez un discours de référence intellectuelle, vous allez être déçus», a lancé en guise de préambule ce patron du CAC 40, lui-même diplômé de HEC-Paris. Et c’est peu dire que ce fervent catholique a tenu sa promesse. Loin des thèses néolibérales régulièrement soutenues devant les futurs dirigeants des grands groupes français, Emmanuel Faber a, au contraire, prôné «la justice sociale» en se référant à son histoire personnelle, et plus particulièrement à son frère.
«Qu’est-ce qui m’a le plus marqué pendant mes trois ans ici [à HEC, NDLR]? C’est ce coup de fil que je n’aurais jamais voulu recevoir, à 21 heures (…) et où j’ai appris que mon frère venait d’être interné pour la première fois en hôpital psychiatrique, diagnostiqué avec une schizophrénie lourde. Ma vie a basculé», a confié devant une centaine d’étudiants le patron de Danone d’une voix emplie d’émotion. Si cet éminent chef d’entreprise parle de ce frère décédé il y a cinq ans, c’est qu’il lui a fait découvrir «la beauté de l’altérité», «l’amitié des SDF», et lui a prouvé «que l’on peut vivre avec très peu de choses et être heureux». Cette expérience a façonné sa vision du monde et de l’entreprise.
Emmanuel Faber indique ensuite aux étudiants présents qu’il est allé «séjourner dans les bidonvilles de Delhi, Bombay, Nairobi, Jakarta. Je suis également allé dans le bidonville d’Aubervilliers, pas très loin de Paris, et dans la ‘Jungle’ de Calais». Une expérience qui lui a inspiré une vision de l’économie qu’il décrit ainsi: «Après toutes ces décennies de croissance, l’enjeu de l’économie, l’enjeu de la globalisation, c’est la justice sociale. Sans justice sociale, il n’y aura plus d’économie». «Les riches, nous, les privilégiés, nous pourrons monter des murs de plus en plus haut (…) mais rien n’arrêtera ceux qui ont besoin de partager avec nous. Il n’y aura pas non plus de justice climatique sans justice sociale», poursuit-il.
Le patron de Danone en profite pour glisser, en anglais cette fois, une réflexion sur l’économie de marché en faisant référence à Adam Smith, un économiste du XVIIIe siècle. «Ce que je sais, après 25 ans d’expérience, c’est qu’on nous dit qu’il existe une main invisible, mais elle n’existe pas. Donc il n’y a que vos mains, mes mains, nos mains, pour changer les choses. Pour les améliorer. Et nous avons beaucoup de choses à améliorer».
«Le pouvoir n’a de sens que si vous vous en servez pour rendre service», poursuit Emmanuel Faber devant un auditoire silencieux. «Avec les intentions qui vous feront devenir celui que vous êtes vraiment, qui feront sortir le meilleur de vous et que vous ne connaissez pas encore». Son discours est ponctué par une salve d’applaudissements, tous les élèves se levant pour lui rendre hommage.
D – Santé
16 – « Apple approche les mutuelles pour divulguer le comportement des assurés » Guillaume Champeau – 22 août 2014 – Sciences
17 – « Le charme discret de l’intestin»  Giulia Enders
L’Allemande Giulia Enders est un petit miracle de l’édition. A 25 ans, cette étudiante en médecine a déjà vendu plusieurs millions d’exemplaires dans le monde de Darm mit Charme (le Charme discret de l’intestin), dont plus de 400 000 en France. Sorti dans l’Hexagone au printemps, l’ouvrage se classe depuis, semaine après semaine, sur le podium des meilleures ventes. Et pourtant, ce n’est pas une histoire à l’eau de rose légèrement érotique sur un intestin qui rencontrerait l’amour malgré les adversités, ou un récit scatologique rabelaisien, même s’il y a, de temps en temps, les mots «caca» et «prout». Non, Enders a écrit un ouvrage de vulgarisation scientifique, tout à fait sérieux, sur l’importance de l’intestin pour notre corps et notre mental avec l’idée que digestion bien ordonnée commence par soi-même.​
18 – «Toutes les affaires de santé publique ont été ouvertes contre l’avis du Parquet» Marie-Odile Bertella-Geffroy
Dans le livre « Le racket des laboratoires pharmaceutiques et comment en sortir » dont elle est co-auteur, Marie-Odile Bertella-Geffroy veut dénoncer le poids des géants de la santé sur la justice, l’administration et les associations. Entretien avec celle qui fut juge d’instruction, en charge des dossiers du sang contaminé et de l’amiante.
Pour contrôler le lobbying des « big pharmas » et en finir tout à la fois avec les conflits d’intérêts, les scandales sanitaires et l’opacité dans la fixation des prix du médicament, Marie-Odile Bertella-Geffroy, coauteur du tout récent « Le racket des laboratoires pharmaceutiques et comment en sortir »(*), réclame, entre autres solutions, la mise en place immédiate d’une haute autorité de l’expertise.
E – Science – Technique
19 – «Hannah Herbst,» Une inventeuse de 14 ans
Hannah Herbst, une collégienne américaine de 14 ans, a mis au point une turbine capable de collecter l’énergie des courants maritimes. Son invention lui a permis de remporter 25 000 dollars.
À cause du changement climatique, le courant océanique El Nino fait des ravages. Il pourrait notamment entraîner la plus grande extinction des récifs coralliens de l’histoire. Cependant, ce type de courant océanique peut également être la source de nouvelles alternatives énergétiques. C’est ce que Hannah Herbst, une collégienne américaine de 14 ans, a démontré lors du concours «Discovery Education et 3M Young Scientist».
Cette jeune Floridienne originaire de Boca Raton a mis au point un prototype de turbine qui permet de générer de l’électricité grâce aux courants océaniques. Le dispositif, appelé «Beacon», lui a valu le prix du meilleur scientifique junior américain avec les 25 000 dollars qui étaient mis en jeu. L’idée du projet, elle se souvient l’avoir eue à la réception d’une lettre de sa correspondante en Ethiopie. «Elle m’indiquait qu’elle n’avait plus accès à l’électricité, plus d’eau fraiche à boire, en plus d’autres choses nécessaires. Je savais que sa situation n’était pas unique et j’ai pensé que je pouvais utiliser mes connaissances pour agir et tenter d’atténuer la crise de l’énergie dans le monde», a-t-elle expliqué sur son blog.
F – La consommation
20 – « Le saumonstre ou le frankenfish »
21 – «Les traîtres qui vendent sur Amazon » Article de l’Expansion
Vous ne le savez peut-être pas, mais Amazon n’est pas le seul à vendre sur Amazon. Mieux, des librairies, et même des particuliers, un peu partout en France, vendent des livres via le site américain. En toute légalité. En bon français, on appelle ça le « marketplace » (le marché grand public) d’Amazon – il représenterait 40% des ventes totales du site, mais sans doute moins pour ce qui concerne les seuls livres (la société de Jeff Bezos n’a pas pour habitude de communiquer ses chiffres).
Méfiance, néanmoins, car, sur Amazon, certains noms omniprésents de librairies, qui fleurent bon la France – Les Livres du château, La Librairie du coin… – cachent en réalité de très puissantes officines, dont le siège social est en Irlande ou au Texas, et qui n’ont rien de librairies classiques. Une magistrate de la Cour des comptes, Laurence Engel, nommée depuis présidente de la Bibliothèque nationale de France, vient d’ailleurs d’achever une mission tendant à moraliser un peu cette jungle, via une charte que devait signer Amazon.
Evidemment, pour un libraire, vendre sur le marketplace d’Amazon a un coût: un abonnement de 50 euros par mois et 15% de commission sur chaque vente. Sans compter que vous passez pour un « traître » auprès de tous vos confrères. « C’est suicidaire! Seule une minorité de libraires français vendent sur Amazon, assure Guillaume Husson, délégué général du Syndicat de la librairie française. La profession dispose de toutes sortes de plates-formes Internet qui permettent d’éviter Amazon. » Réponse de Virginie Rigot: « Je suis aussi présente sur le site Libraires en Rhône-Alpes, mais j’y vends vingt fois moins que sur Amazon! »
Bonnes vacances, au 29 août, si vous le souhaitez !

Jeudi 30 Juin 2016

 « Histoire du silence »
Alain Corbin

Alain Corbin, né en janvier 1936 est le grand historien français « de toutes les sensibilités qui a ouvert tellement de voies neuves à [l’Histoire] et à ses curiosités » comme le décrit Jean-Noël Jeanneney lors de l’entretien où il l’avait convié pour dialoguer sur son nouvel ouvrage <Histoire du silence>.

Anne Sinclair qui l’a reçu pour le même ouvrage, décrit cet homme de 80 ans : « il a écrit sur le corps, le bruit, l’odorat, le toucher, la sexualité, la pluie ou l’arbre. »

Son ouvrage le plus célèbre jusqu’à présent était consacré aux odeurs à travers l’Histoire, plus précisément l’odorat et l’imaginaire social <Le Miasme et la Jonquille, 1982 >.

Wikipedia relate que dans ce livre [Alain Corbin] « explique que le « seuil de tolérance » aux odeurs va évoluer, notamment sous l’effet de l’émergence d’une nouvelle perception des odeurs très clivée socialement. C’est l’époque où naissent les premières théories hygiénistes qui visent à « purifier » les villes en permettant à l’eau et à l’air de mieux circuler et d’emporter avec eux détritus et miasmes. ». Ce livre savant d’Histoire a inspiré le livre <le Parfum> de Patrick Süskind, chef d’œuvre de la littérature.

Alain Corbin a donc publié en avril 2016, aux éditions Albin Michel son dernier ouvrage : <Histoire du Silence>

L’éditeur présente cet ouvrage :

« Le silence n’est pas la simple absence de bruit. Il réside en nous, dans cette citadelle intérieure que de grands écrivains, penseurs, savants, femmes et hommes de foi, ont cultivée durant des siècles. À l’heure où le bruit envahit tous les espaces, Alain Corbin revient sur l’histoire de cet âge où la parole était rare et précieuse.

Condition du recueillement, de la rêverie, de l’oraison, le silence est le lieu intime d’où la parole émerge. Les moines ont imaginé mille techniques pour l’exalter, jusqu’aux chartreux qui vivent sans parler. Philosophes et romanciers ont dit combien la nature et le monde ne sont pas distraction vaine. Une rupture s’est produite, pourtant, aux confins des années 1950, et le silence a perdu sa valeur éducative. L’hypermédiatisation du XXIe siècle nous contraint à être partie du tout plutôt que de se tenir à l’écoute de soi, modifiant la structure même de l’individu.

Redécouvrir l’école du silence, tel est l’enjeu de ce livre dont chaque citation est une invitation à la méditation, au retour sur soi. »

Cet ouvrage a fait l’objet de multiples articles dans de nombreux journaux et je vous donnerai certains liens à la fin de ce message.

Le silence est en effet de plus en plus difficile à trouver dans le monde d’aujourd’hui et il est même en train de régresser.

Lors de manifestation sportive, on remplace de plus en plus en plus la minute de silence par une minute d’applaudissements.

Mais plus généralement les bruits de la ville et aussi les machines agricoles à la campagne, ainsi que la musique, la parole omniprésente grâce à tous ces appareils, radio, télévision, baladeur etc. font que l’homme moderne a quasi exclu le silence de sa vie.

Quand on interroge Alain Corbin pourquoi ce sujet, il explique :

« J’y songeais depuis une vingtaine d’années. Je l’avais proposé comme sujet de thèse à des étudiants, mais ils n’en voulaient pas. Le silence aujourd’hui semble faire peur », s’amuse ce jeune octogénaire. Du calme des chambres à coucher à l’immensité impassible du désert […] Corbin montre que le silence a obsédé les religions, les philosophes, les aventuriers et les traités de savoir-vivre.

Par contraste, l’historien laisse aussi entendre toute l’intensité du brouhaha contemporain…

« Je n’ai fait qu’esquisser le sujet […] J’ai voulu montrer l’importance qu’avait le silence, et les richesses qu’on a peut-être perdues. J’aimerais que le lecteur s’interroge et se dise : tiens, ces gens n’étaient pas comme nous. Aujourd’hui, il n’y a plus guère que les randonneurs, les moines, des amoureux contemplatifs, des écrivains et des adeptes de la méditation à savoir écouter le silence… »

Corbin cite aussi de nombreux grands auteurs qui parlent du silence :

Baudelaire clame la délectation que lui procure le fait d’être, le soir, enfin réfugié dans sa chambre. […]

« Enfin ! Seul ! On n’entend plus que le roulement de quelques fiacres attardés et éreintés. Pendant quelque heure, nous posséderons le silence, sinon le repos. Enfin ! La tyrannie de la face humaine a disparu, et je ne souffrirai plus que par moi-même. (…) Mécontent de tous et mécontent de moi, je voudrais bien me racheter et m’enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. » « Le Spleen de Paris »

Marcel Proust a fait recouvrir de liège les murs de sa chambre et soudoie les ouvriers pour qu’ils ne fassent pas les travaux qu’ils devaient effectuer dans l’appartement du dessus. Plus tard, Kafka exprime le désir d’avoir une chambre d’hôtel qui lui permette « de s’isoler, de se taire, jouir du silence, écrire la nuit ».

Mallarmé, poète acoustique, voyait naître un « grand plafond silencieux » dans l’accumulation soudaine des brouillards. Chateaubriand, au milieu des ruines de Sparte, entendait les pierres qui « se taisaient » autour de lui. Et Albert Camus, à Tipasa, disait distinguer « un à un les bruits imperceptibles dont était fait le silence ».

Dans son interview à l’Express, Corbin explique :

« Aujourd’hui, il faut réussir à échapper à la peur du silence, c’est-à-dire à la peur de la solitude ».

Il a aussi cette réflexion :

« La perception de l’intolérable a changé depuis le milieu du XIXe. Ainsi du bruit dans les villes. On ne tolérerait plus aujourd’hui les forges en appartement et les essieux sur les pavés, les cloches et les chiens trop bruyants. Cela dit, le nombre de cloches n’a pas diminué, mais on ne les entend plus, car on ne les écoute plus. Ce qui me frappe, c’est qu’un même individu a des degrés de tolérance très variables: il ne supporte plus les conversations dans un avion ou dans un train, mais va s’assourdir dans une boîte de nuit. »

Finalement c’est Anne Sinclair qui semble donner le résumé le plus riche de ce livre :

« L’importance de savoir se taire. Le silence est « multiple », selon l’historien. Il peut signifier paix, bonheur, peur comme ennui. Mais il explique que chaque période a une façon de concevoir le silence. « Dans les siècles passés, le silence était une richesse, le moyen d’approfondir son Moi, de méditer, se ressourcer.

Le silence du 17e siècle était destiné à l’oraison, à l’écoute de Dieu ». Le spécialiste indique aussi que « depuis la moitié du 16e siècle, dans la société de cour, prendre la parole est un risque, se taire est plus prudent voire bénéfique. Le Roi, comme toute personne qui a le pouvoir, dit Fénelon, doit se taire. On n’imagine pas les grands de la cour parlant à tort et à travers. » S’il est important de savoir parler, il l’est encore plus de savoir se taire.

Le silence de la nature. Aujourd’hui, avec la frénésie de la ville, des communications, la nature serait-elle le dernier ancrage du silence ? Il y a du vrai, selon l’historien. « Les marcheurs des sentiers de grande randonnée, c’est le reflet du siècle précédent. Mais ils ne cherchent peut-être pas la même chose », nuance-t-il, en y voyant davantage un besoin de « déconnexion » ou d’oubli de certains bruits qui n’existaient pas auparavant. Pour autant, il ne croit pas que les villes soient plus bruyantes qu’autrefois, à l’époque des crieurs ou des ateliers dans les étages.

Les silences intermittents d’aujourd’hui. De nos jours, les bruits de fond sont partout, des magasins aux ascenseurs. Mais il existe aussi une intolérance au bruit. Par exemple, on n’accepte pas que » son voisin de TGV parle, fasse de bruit alors que c’était même de la politesse de s’adresser à son voisin auparavant. » Pour l’historien, les enfants du 21e siècle ont davantage peur du silence. « Dans ma génération, on pouvait en profiter pour rêver, imaginer ». Désormais, pense le spécialiste, les enfants « identifient le silence à l’ennui, à un arrêt du rythme. »

Le Silence de la paix et de la mort. Le silence comme reflet de l’ennui… mais aussi de la paix. Alain Corbin renvoie à la Première guerre mondiale. « Dans ce vacarme effroyable de la guerre, le silence est celui de la paix, de l’interruption brutale de la canonnade. A la fois très inquiétant et rassurant. » Ce peut être également le silence de la mort. Car la mort, c’est le silence. « Déjà, le silence de la chambre du malade est tragique. Je ne parle pas de chambre mortuaire et de la tombe… »

Le silence des silences. Et s’il doit y avoir un silence final, il y a ni plus ni moins que celui de la fin des temps. L’historien s’appuie sur un poème de Leconte de Lisle, où le vrai silence sera celui de la Terre. « Non seulement de tous ses habitants, mais aussi de sa matière même, qui en explosant deviendra poussière. » »

Voici les liens promis :

TELERAMA : Histoire du silence de la renaissance à nos jours

LE POINT : Alain Corbin : Il était une fois le silence

L’EXPRESS : Alain Corbin à l’écoute du silence

LIBERATION : Alain Corbin : les archives du silence

Et pour les amoureux de la poésie un lien vers le poème de Leconte de Lisle cité par l’historien :< La dernière vision de Leconte de Lisle>

Il me semble que ce mot du jour sur le silence est approprié pour vous annoncer que le mot du jour va se régénérer dans le silence pendant 2 mois.

Demain, j’ai prévu un mot spécial, puis s’ouvrira pour moi et ma douce compagne un mois de congé.

Mais je souhaite prolonger le silence encore un mois, parce que j’ai besoin de ce silence, de laisser reposer l’esprit, le corps et la sensibilité.

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Mercredi 29 Juin 2016

Mercredi 29 Juin 2016
« Je vis une histoire d’amour avec les mots et ils me le rendent au centuple »
Bientôt les vacances !
Certaines et certains m’ont dit qu’ils en profiteraient pour lire « Sapiens ». Je les encourage mais je préviens c’est du lourd !
Alors pour équilibrer, ou pour d’autres, remplacer, je vous propose un livre léger.
Rien que le nom de l’auteur de ce livre est évocateur : «Marang». Et il s’agit bien du nom de naissance de l’auteur qui est née à Colmar et qui affirme « sera enterrée à Bonifacio ».
Elle vient de publier son premier livre « Dans tous les sens »
Jean-Paul Enthoven, dans un article du Point <Sourire avec Mme Marang>, le présente ainsi : « Aphorismes, holorimes, pensées ou traits d’esprit… Dans ce premier livre, Delphine Marang jongle librement avec les mots… »
Elle explique dans l’émission dont j’ai tiré l’exergue du mot du jour qu’elle était dyslexique et qu’elle a fait de cette difficulté une opportunité en se spécialisant dans les mots d’esprit.
Dont voici un florilège :
« Réussir ses parties d’échecs. »
« Perdre en faisant des réussites. »
«Devant une phrase désarmante, il sortait son silencieux. »
«Âmes insensibles s’abstenir ! »
«Faites la moue pas la guerre. »
«Les vieux amants baissent ensemble. »
« Être la muse fine bouche, loin des amuse-gueules. »
« Un cercueil est une boite de nuit»
« J’ai avancé contre vents et mari»
« Refait et parfait, son visage est de la haute couture»
« C’est un oiseau qui a l’air de tomber du lit»
« ils se disputaient sur la plage, c’était leur dune de fiel» (des jeunes mariés)
 
Jean-Paul Enthoven en disserte ainsi :
« Des aphorismes de geisha (« Soigner le mâle par le bien »), des calembours plus ou moins pervers (« Sa maîtresse est une Domina triste »), des saillies de conversation (« Cette amoureuse est une héroïne en manque »), des méditations de haute volée (« Renaître nous rend d’or »), ainsi que nombre d’holorimes, de gags verbaux, de tête-à-queue ou à claques, y balisent un credo où, par principe, rien ne sera pris au sérieux. Ici, on babille par plaisir, on tend l’oreille au mot-valise qui en dit long, on surfe sur la métaphore, on glisse sur le toboggan des lapsus. Mme Marang – dont « les désirs sont désordre » – exige que l’on s’amuse en la lisant. Dociles, nous obéirons…
Sur le fond, cette femme de lettres est une originale : à l’en croire, elle aurait pu militer pour que les enfants de divorcés obtiennent la garde alternée de leurs parents ; et se serait souvent moquée des « goys de cour » tout en se rendant coupable, par pure ambition, de quelques « crimes de lèche-majesté ». […] elle s’est tôt persuadée que « mieux valait un bon mot qu’une mauvaise phrase ».
D’où sa drôlerie concise, ses embardées en forme de haïkus, ses verdicts sur la coquetterie (« Elle est si frivole qu’on ne sait pas si ses jumeaux ont le même père »), sur ses contemporaines (Ah, cette « roulure de printemps » !) et ses envolées sentimentales (« Je vis pour vous retrouver, je vous retrouve pour vivre ») ou sensuelles (« Merci pour ce don d’orgasmes ! »). Finalement, il ressort de cela que cette femme […] mérite sans conteste de solliciter son admission au CME (Club des moralistes d’envergure). »
Ce qui distingue l’humain de l’animal ce n’est pas l’intelligence, c’est le rire !