Mardi 4 décembre 2018

«Le coco fesse des Seychelles est menacé à cause du braconnage»
Divers articles dont celui de Sciences et Avenir mis en lien

Mon neveu Grégory qui est un lecteur du mot du jour et qui est aussi un esprit subtil et clairvoyant, m’a dit un jour : « Finalement ce qui est bien pour toi, c’est que tu écris ton mot du jour sur le sujet que tu choisis sans demander de compte à personne, dans une souveraine liberté ».

Il n’a pas exactement utilisé ces mots, mais c’était bien l’esprit de son propos.

En effet, personne ne me contraint à traiter un sujet en particulier.

Si on écoute la radio, regarde la télévision, lit les journaux français et internationaux, il semblerait qu’il y a un sujet en France qui semble être au premier plan.

Il me semble qu’au départ de ce trouble, il était question d’un problème écologique.

Les questions écologiques sont aujourd’hui multiples sur notre planète.

Et j’ai donc, en toute liberté, décidé d’en traiter un qui concerne la biodiversité.

Le cocotier de mer (Lodoicea maldivica) est une espèce de palmier qui produit la plus grosse graine du règne végétal et qui ne pousse qu’aux Seychelles.

Jusqu’à peu je ne connaissais pas son existence. Je ne suis pas allé aux Seychelles. Oui je confesse que je tente de limiter mon impact carbone.

Mais à quoi ressemble cette graine ?

Voilà, c’est cette graine ou ce fruit.

Et des esprits orientés, probablement du genre male ont appelé ce fruit : « coco fesse ».

<Wikipedia> nous apprend, qu’aux Seychelles d’autres noms vernaculaires sont utilisés pour désigner ce fruit : coco jumeau, coco indécent et cul de négresse

La première fois qu’un occidental a aperçu ce fruit étonnant il l’avait trouvé en mer ou sur une plage. On ne savait pas sur quel arbre il poussait :

« La première mention botanique de ce palmier vient d’un médecin botaniste portugais, Garcia de Orta, qui en 1563, le nomme coco das Maldivasn. À cette époque, ces grosses noix de coco pouvaient être trouvées en mer dans l’Océan Indien et sur les plages des Maldives, de l’Inde et du Sri Lanka.

Rares, de forme pour le moins suggestive et d’origine inconnue, ces noix avaient tout pour susciter l’imagination débridée des hommes. On les nomma en conséquence cocos de mer ou cocos de Salomon pour évoquer leur origine merveilleuse.

« Ne connaissant pas l’arbre qui le produisait, ne le pouvant découvrir, on avait imaginé que c’était le fruit d’une plante qui croissait au fond de la mer, qui se détachait quand il était mûr, & que sa légèreté faisait surnager au-dessus des eaux » (Pierre Sonnerat, Voyage à la Nouvelle Guinée, 1776).

En Inde, on attribuait à sa coque des propriétés de contrepoison (thériaque), très appréciées des « grands seigneurs de l’Indostan » qui l’achetaient à prix d’or. Les souverains des Maldives firent un négoce fructueux de sa noix avec des pays lointains comme l’Indonésie, le Japon et la Chine où elle était renommée comme plante médicinale. »

C’est une grosse noix verte, ovoïde, pouvant faire jusqu’à 50 cm de long. Le fruit fait en général 20−25 kg mais peut atteindre 45 kg. Avec plus de 25 kg, c’est la graine la plus lourde du règne végétal

Et c’est donc un article de <Sciences et Avenir> qui nous enseigne sur la menace qui porte sur ce fruit qui est très convoité pour des raisons peu convaincantes.

L’article nous donne d’abord le procédé de braconnage et le résultat :

« Le procédé est toujours le même : les braconniers se fraient un chemin dans la forêt tropicale et montagneuse de l’île seychelloise de Praslin :

Les braconniers coupent le coco de mer et repartent sans laisser de trace. À part une cicatrice qui longtemps défigure son arbre amputé.

Depuis le début de l’année, une quarantaine de cocos de mer, gigantesques noix de coco surnommées « coco fesse » pour leur forme suggestive, ont disparu dans la vallée de Mai, classée au patrimoine de l’Unesco. La moitié a été dérobée sur le seul mois d’octobre 2014. »

Nous apprenons qu’il ne présente pas d’intérêt gastronomique :

« Moins sucré que la noix de coco classique, et difficile à fendre une fois arrivé à maturité, il [n’est] pas utilisé dans la gastronomie. »

Sciences et Avenir rappelle l’Histoire :

« Le coco de mer fait l’objet de convoitises depuis des siècles à des milliers de kilomètres de l’archipel de l’océan Indien: mystifié jusqu’en Europe ou en Asie, il passait dès le 16e siècle pour avoir des vertus curatives exceptionnelles.

À l’origine, on pêchait la noix à la dérive en pleine mer, ou on la trouvait échouée sur des plages de l’océan Indien.

Ne l’ayant jamais vue pousser sur terre, les marins pensaient qu’elle provenait d’arbres enracinés dans les fonds marins – d’où son nom, coco de mer.

Ce n’est qu’au 17e siècle que le lieu d’origine du fruit géant, en forme de bassin féminin, d’une vingtaine de kg, fut déterminé : l’île de Praslin. »

Et l’actualité :

« Un regain d’intérêt pour le coco de mer est survenu après l’indépendance des Seychelles, en 1976, et « le développement de l’industrie du tourisme », explique Victorin Laboudallon, membre du conseil de la Fondation des îles Seychelles (SIF), qui gère la Vallée de Mai. Un engouement lié à sa forme et à des pseudos vertus aphrodisiaques

Le fruit, récemment offert au jeune couple princier de Kate et William lors de leur voyage de noces, est prisé pour son côté décoratif, mais aussi, en Asie, en particulier en Chine, pour ses soi-disant effets aphrodisiaques, associés à sa forme suggestive.

En 2008, deux « cocos fesse » avaient atteint les prix de 6.000 et 11.000 euros lors d’enchères chez Christie’s à Paris.

L’engouement pour cette noix unique atteint une telle proportion qu’en 1978, les autorités décidèrent d’en contrôler le commerce: les Seychellois ne pouvaient plus la vendre qu’au gouvernement, qui la revendait accompagnée d’un certificat. »

Les habitants, (qui doivent avoir des gênes de français réfractaires) ont protesté auprès des autorités et bien sûr la taxe l’interdiction a été levée, mais l’exportation du fruit reste ultra-réglementée.

Mais tout ceci a aussi entraîné du braconnage et cette espèce végétale est désormais menacée :

« Au prix (450 dollars le kg) où se négocie sur les marchés asiatiques ce fruit introuvable hors de Praslin et d’une autre île seychelloise, Curieuse, la contrebande fait cependant rage.

Et, avec quelque 17.000 arbres recensés à Praslin et 10.000 autres à Curieuse, l’espèce est désormais jugée menacée: l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) l’a inscrite sur sa liste rouge en 2011.

Pour tenter d’enrayer le phénomène, et mieux surveiller les 19 hectares de forêt où se nichent les « cocos fesse », la SIF a augmenté ces dernières années le nombre de gardiens. Mais le terrain accidenté et l’absence d’enclos rendent leur tâche ardue.

Avant on pouvait voir près de 75 cocos sur un arbre, maintenant il y en a juste 25, déplore M. Laboudallon. Les arbres ne donnent pas autant de fruits qu’avant car quand on coupe un coco, cela l’affecte, et il ne produit plus autant. »

Aux Seychelles, le problème du braconnage est pris d’autant plus au sérieux que le coco de mer est un symbole national. Il figure même sur les armoiries du pays. Et, nous apprenons qu’une machine sophistiquée vérifie les valises et détecte les « cocos-fesses » dans les valises :

« Contre l’exportation illégale du fruit, Victoria a installé « une machine radiographique à l’aéroport qui vérifie toutes les valises qui quittent le pays », assure Ronley Fanchet, directeur de la Conservation au ministère de l’Environnement. »

Pour être complet, il faut aussi montrer l’inflorescence mâle ou fleur mâle de cet étonnant arbre Lodoicea maldivica

Que conclure de tout cela ?

D’abord que la nature renferme des curiosités pleines de malices.

Que dès qu’homo sapiens sent l’odeur de l’argent, il devient dangereux pour la nature.

Enfin qu’homo sapiens est très préoccupé par sa libido et que cette inclination qui souvent devient faiblesse, l’entraine à devenir très stupide. Car bien sûr ce fruit n’a aucun effet aphrodisiaque pas davantage que la corne de rhinocéros.

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Lundi 3 décembre 2018

« Grigory Sokolov »
Un pianiste exceptionnel

Annie et moi sommes allés, comme chaque année, au concert que donne annuellement Grigory Sokolov à Lyon.

Cette année c’était le 8 novembre et je n’en ai pas fait un mot du jour le lendemain, parce que le 9 novembre je commençais mon itinérance intellectuelle et historique sur la guerre 14-18, sa fin et ses conséquences.

Cette itinérance étant terminé, je peux revenir à cet artiste.

Souvent on lit « le meilleur » pour parler d’un sportif ou d’un artiste, dans un domaine. Quand j’étais plus jeune, il m’arrivait aussi de tomber dans cette faiblesse de la compétition à tous les niveaux.

Aujourd’hui, il me semble que notamment dans le monde de l’art, il n’y a pas à faire de classement mais simplement à ressentir ou à comprendre ce qu’un artiste peut apporter.

Un artiste peut apporter le divertissement et ce n’est pas rien de divertir.

Dans d’autres domaines et dans la musique particulièrement et sur un piano singulièrement, l’artiste peut rechercher la performance.

<Par exemple vous pouvez voir Yuja Wang jouer la célèbre marche turque de Mozart arrangée d’une manière époustouflante.>

C’est une incontestable performance qui d’ailleurs ravit le public et le divertit aussi un peu.

Grigory Sokolov ne fait ni l’un, ni l’autre.

Dans le monde des pianistes il existe une autre typologie :

  • Les cogneurs ;
  • Et les autres ceux qui ont un toucher aérien, souple, magique, je ne sais comment les définir. Mais ce ne sont pas cogneurs.

Dans ce domaine, les cogneurs ne sont pas forcément des hommes, il existe des cogneuses.

Je peux vous donner l’exemple d’une pianiste très célèbre, je vous avoue que je ne comprends pas pourquoi, qui « cogne » un prélude de Rachmaninov : <Valentina Lisitsa – Prélude opus 23 N° 5 de Rachmaninov>.

Grigory Sokolov appartient au second type, ceux qui ne cognent pas. Cette même œuvre de Rachmaninov jouée par lui <donne cela>. Ce n’est pas une vidéo, il existe <une vidéo> dans laquelle on le voit « toucher » le piano, mais le son est assez mauvais.

Cette œuvre de Rachmaninov est surtout une œuvre très technique et brillante, il ne faut pas en attendre trop d’émotions, mais il y a quand même un monde entre l’exécution de Valentina Lisitsa et l’interprétation de Sokolov, un éléphant et un oiseau.

Lorsqu’il y a quelques années, après avoir lu certains articles sur lui, nous sommes allés la première fois l’écouter à l’Auditorium, la salle était à moitié pleine. Mais chaque année, probablement par le bouche à oreille, la salle se remplit davantage, cette année elle était pleine.

Grigory Sokolov est probablement un peu timide, peut-être même un peu autiste. Il rentre sur scène discrètement et rapidement. Il exige un éclairage minimum. Il passe toujours derrière le piano, pour que l’instrument le protège du public, il salue une fois, se met au piano et joue tout de suite. Et c’est le miracle. Cet homme fait parler son piano, la musique vous touche alors au plus profond de votre humanité, de votre âme si on se laisse aller au lyrisme.

Et même quand il joue un bis, une œuvre technique et brillante comme ce morceau de Couperin, il y met une légèreté et un sens de l’ineffable qui n’appartient qu’à lui : <Grigory Sokolov – Couperin – Le tic-toc-choc ou Les maillotins>

Je ne suis pas seul à penser et éprouver cela, le critique <Christian Merlin> écrit :

« Il y a un mystère Sokolov. On ne vous parle pas seulement de l’homme, de son côté autiste, qui apprend par coeur les horaires de train et les codes-barres, et ritualise son entrée en scène comme ses saluts. On vous parle bel et bien du pianiste. Une fois de plus, le récital que Grigory Sokolov a donné au Théâtre des Champs-Élysées[…] fut un moment hors de l’espace et du temps. Un moment passé à se demander: «Comment fait-il?»

Question que les pianistes présents dans la salle se posaient constamment, tentant par exemple de comprendre son jeu de pédale: sans avoir l’air d’y toucher, Sokolov alterne résonance et son étouffé sur une même note, comme s’il tirait les registres d’un orgue. Et tout cela avec des marteaux sur des cordes! Il y a sa souplesse de poignet aussi, cet art du trille où l’on a l’impression que même le nombre de battements est calculé. Cette façon de murmurer tout en jouant au fond du clavier, ou de tonner sans être brutal. En un mot, la maîtrise absolue, surhumaine, de quelqu’un qui travaillait encore sur scène une demi-heure avant le début du concert, empêchant le public arrivé en avance d’entrer, et serait capable de démonter et de remonter le piano pièce par pièce.

[…] il nous a tout simplement hypnotisé, nous faisant perdre le sens de l’orientation dans le temps, comme une image de l’éternité. Six bis, dont deux miraculeux intermezzi de Brahms, nous ont laissé écrasés par cette recherche d’absolu. »

Comme l’écrit Christian Merlin, à la fin de son concert, il joue de nombreux bis souvent plus de 5 et des bis qui sont souvent une œuvre à part entière. Ainsi à Lyon après avoir interprété les 4 impromptus opus 142 de Schubert, son premier bis fut un autre impromptu de l’autre série celle opus 90.

Et quand Sokolov joue Schubert cela donne un moment d’extase : <Grigory Sokolov – Schubert Impromptu Nr. 2 Es-Dur>

Un critique suisse parle du : « Triomphe du dépouillement pour un pianiste qui vit dans son monde, comme hanté par une mission hors normes. »

Grigory Sokolov, décide d’un programme unique pour une année, programme qu’il approfondit sans cesse et avec lequel il va faire tous ces concerts agrémentés de nombreux bis qui eux seront différents.

Ainsi le programme joué à Lyon le 8 novembre sera aussi joué entre autre

  • Le 5 Décembre 2018 à la Philharmonie du Luxembourg
  • Le 8 Décembre 2018 au Théâtre des Champs-Elysées à Paris
  • Le 6 mars 2019 au Palau de la Música Catalana à Barcelone
  • Le 10 mars 2019 à l’Auditorium Rainier III à Monte Carlo

Il finira le 29 mai 2019 à Milan

Pour les toulousains, c’est trop tard car c’était le lundi 4 juin 2018

Et pour une dernière pièce la <Gigue de la 1ère Partita de Bach>

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Vendredi 30 novembre 2018

«Le Musicien de la Guerre»
René Beziau

Je vais arrêter aujourd’hui mon itinérance intellectuelle et épistolaire autour de la guerre 14-18 et de ses conséquences.

Lorsque j’ai fait référence, lors du mot du jour du 14 novembre, à la dernière lettre d’un fusillé pour l’exemple à son épouse, Gérald m’a exprimé ses doutes.

Doute que j’avais aussi. Il était étonnant qu’un soldat du rang écrive aussi bien en 1914. Par ailleurs, il n’y avait aucune référence à son régiment, à son vrai nom.

Il est vrai que ce qu’il exprimait était si fort et si juste, qu’il est possible que ce fut une lettre écrite par une personne qui s’est mise dans la peau d’un tel destin et avec sa connaissance d’alors ait rédigé ce texte.

Je ne le sais pas.

Mais aujourd’hui je vais finir avec une lettre dont on ne peut douter de l’authenticité.

Notre amie à Annie et à moi, Marianne a découvert un poème écrit par son grand-père René et  transmis par son oncle (le dernier de la fratrie paternelle) tout récemment.

Ce poème l’a beaucoup touchée et comme elle le dit c’est un témoignage d’une grande valeur. Elle m’a donné l’autorisation de le publier dans le mot du jour.

J’aurais pu encore évoquer bien des sujets et notamment j’aurais souhaité parler de l’émancipation inachevée des femmes, notamment en France. Car pendant que les hommes allaient au front pendant la guerre 14-18, il a fallu continuer à faire fonctionner la France de l’arrière, le travail des champs, le travail des usines et tout ce qui était nécessaire pour assurer la vie économique et sociale. Et pour ce faire, les femmes ont assuré ces travaux, des initiatives et une responsabilité qui ne leur était pas accordé d’habitude. Il paraissait logique qu’elles continuent avec ces mêmes responsabilités après la guerre, qu’enfin les hommes leur accordent leur vraie place dans la société économique et politique.

Ce ne fut pas le cas, il faudra attendre une ordonnance du 21 avril 1944, ratifiée par le général de Gaulle pour que ce droit de vote et l’éligibilité leur soit accordé.

L’Allemagne et l’Autriche furent les vaincus de la guerre, et… ils accordèrent le droit de vote aux femmes en novembre 1918, juste après la défaite.

La victoire rendrait-elle stupide ?

Et en France, il fallut attendre une Loi de 1965 pour qu’une femme puisse travailler sans l’accord de son mari ou ouvrir de compte en banque à son nom propre.

Quelle honte ! On voit là toute la distance entre l’image que la France a d’elle même et la réalité des faits.

Sur ce sujet, j’ai trouvé un dossier intéressant, issu d’un colloque de 2014 : <Les femmes pendant la guerre de 1914-1918 ou l’émancipation en marche ?>

Mais, nous finirons par le poème du grand-père de Marianne qu’Annie a saisi sur l’ordinateur pour qu’il puisse être inclus dans ce mot du jour. Mais vous trouverez aussi en pièce jointe la copie du manuscrit de René Beziau : <Lettre d’un musicien>. Car au delà des réflexions, de l’Histoire, de la politique, des relations entre les nations et les États, je crois qu’à la fin, il faut toujours revenir à la réalité de l’homme confronté à l’innommable qui fut la réalité de cette guerre.

Marianne précise : « Mon grand-père était musicien, alors pendant la guerre, quand on était musicien, on était…brancardier, comme son frère aîné Marcel, sauf que Marcel a eu moins de chance que René, il est mort 3 mois avant l’armistice. »

Le manuscrit précise que ce poème est de 1916, qu’il a été écrit à Verdun, côte 304.

On associe souvent les combats de la Cote 304 à ceux du Mort-Homme qui ont eu lieu en même temps et dans une grande proximité comme le montre <ce site>.

Si vous cherchez « côte 304 » sur Internet vous trouverez beaucoup de photos et des sites qui parlent de ces combats.

Par exemple <celui-ci> :

« Cote 304 Avocourt, du 5 Mai 1916 au 21 Mai 1916, le 125eme RI […] aura pour mission de reprendre ,les positions perdues et s’y maintenir. […], la cote 304 mouvement de terrain jumeau du Mort Homme sera perdue le 5 mai .Reconquise le 6 reperdue puis reprise le 7…Des aviateurs en observation au-dessus de ces positions avaient indiqués à l époque que le ciel était obscurci jusqu’à 800 mètres au-dessus du sol. »

Et pour comprendre le contexte de ce poème, je joins une photo :


Le Musicien de la Guerre

L’assaut est terminé. Vite au travail. J’approche.

Voici mes instruments : une pelle ! Une pioche !
Un brancard ! Musicien, brancardier, fossoyeur !
Du funèbre charnier, c’est moi le nettoyeur
J’accours par les boyaux, me voici sur la plaine.
Je rampe dans la nuit, retenant mon haleine,
à l’appel d’un soupir vers les blessés râlant
J’emporte sur mon dos les pauvres corps sanglant,
Sans soucis des obus, je ramasse la vie.
Du moins ce qu’il en reste, et mon épaule plie
Sous le poids répété des convois douloureux.

Quelle grandeur superbe en ces blessés glorieux !
Je leur rends à la hâte un éclatant hommage.
Confiants, sans un cri plein d’espoir et de rage
Héroïques patients par le trépas guettés.
Ils raccrochent leurs âmes à leur corps mutilés…
S
i je heurte un talus leurs souffrances s’avivent.
Pas un mot… dans leur désir de survivre ils vivent.

Mais vers l’arrière enfin. J’ai porté la douleur.
Plus rien ne vit ici …je deviens fossoyeur.
Je quitte le brancard pour la pelle et la pioche!
Allons va musicien !…
                   Un cadavre est tout proche.

Un mort! J’hésite. Quel débris ! Je suis ému
Ceci fût vivant !!…
                      Quel est ce pauvre inconnu?

O toi qui fus meurtri sur la glèbe entrouverte
Où la fureur humaine a consommé ta perte,
Mort, quel est ton passé ? Quel était ton pays ?

Es-tu le montagnard qui paissait ses brebis ?
Le coron de la mine abritait il ta tête ?
Es-tu le doux pêcheur qui bravait la tempête,
Ou l’humble laboureur suivant dans le sillon
Le pas lent de bœufs lourds qu’éveille l’aiguillon?
Es-tu le grand savant pâli sur son grimoire
Et rêvant d’imposer au monde sa mémoire,
Ou l’artiste charmant, l’aimable Cyrano
Que chacun à l’envie fêtait d’un long bravo?
Es-tu l’heureux époux, l’incomparable père,
L’artisan, l’ouvrier combattant la misère?
Ou bien l’amant timide au regard langoureux.
Le Don Juan vainqueur ou l’obscur amoureux ?
Qu’importe!…
               Maintenant, appuyé sur ma pelle,

Je songe à te remettre au néant qui t’appelle.
Et j’admire comment une étrange splendeur
Vint mêler sur ton front le sublime à l’horreur…

Jadis, tu fis peut-être, et doux était ce rêve,
Le vœu de reposer sous le tertre ? qu’élève
Non loin du vieux clocher près des pins révérés,
L’ardente dévotion de parents éplorés
Après qu’une main chère eut fermé ta paupière
Ou songeais à dormir sous une lourde pierre,
Ou ceux qu’aima ton cœur viendraient agenouillés
En t’offrant leur douleur, pencher leurs yeux mouillés

L’inexorable sort au but impénétrable,
En décide autrement ; seul, triste, et misérable,
Sur cette boue immonde où la mort a sévie
Ton âme est anonyme et ton corps est pourri !…

Accomplissant ici ma besogne macabre
Je te pousse du pied, je tire sur ton sabre
Je traîne sur le sol ces amas répugnants
D’os brisés, de cervelles et de membres saignants!
Une fusée éclate : une lumière boche
Fait passer des lueurs sur le fer de ma pioche
L’ironique destin donne à ton meurtrier
La tâche d’éclairer ton funèbre ouvrier?
Et si l’orgue est absent à la cérémonie
Dans l’air troublé surgit la sauvage harmonie
Des monstres vomissant la mitraille et le feu
Qui crachent leur fureur jusqu’au ciel jusqu’à Dieu !
Tu meurs seul sans amis, pour toi nul deuil, nul cortège
La nuit seule. Étant mort tu n’as rien !… mais j’abrège.

Je vais mettre en leur trou les putrides restants.
Et c’est moins pour toi que pour la santé des vivants.
Je groupe tes lambeaux de chairs inanimées.
Ils serviront d’engrais à quelques graminées
Ainsi tu nourriras par de subtils détours
Ceux que tu crois avoir délaissés pour toujours
À moins que quelque obus en se trompant de route
Au lieu chez les vivants de porter la déroute
Vienne s’échouer là pour troubler ton repos
Et lancer dans les airs ce qu’il te rester d’os

Avant que d’un bras las je recouvre ta tête
Ô mort un dernier mot. Que ma pelle s’arrête
Découvert, à genoux, d’un adieu fraternel
Je tiens à saluer ton repos éternel
Adieu mort inconnu, toi qui bâtis l’histoire.

Adieu ! Le fossoyeur d’une si pure gloire
Salue en toi, la Mort et le brutal Destin
Héros ! Je te salue et j’honore ta fin !!!!

Maintenant, sur ton front je jette un peu de terre
D’une croix de bois je marque ton cimetière
J’ai fini, tu n’es plus !…
Un autre mort m’attend.
Je refoule une larme et je pars en chantant

René Beziau
Verdun côte 304
1916

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Jeudi 29 novembre 2018

«Il y avait partout des réfugiés. Comme si le monde entier devait se déplacer ou attendait de le faire»
Homer Folks, le directeur du bureau des affaires civiles de la Croix Rouge (1)

L’actualité récente parle beaucoup des réfugiés, mais il faut savoir que la Première Guerre mondiale avait engendré des déplacements de population d’une ampleur sans précédent, de plus de 12 000 000 de civils. La seconde guerre mondiale fera encore pire (près de 60 000 000).


La création d’Etats-Nation dans lesquels apparaissait des minorités, le nouveau tracé des frontières, les conflits qui perduraient ont jeté sur les routes des foules de réfugiés. Parmi les plus importants il y a eu des transferts de population entre la Grèce et la Turquie, l’arrivée de Russes blancs, d’Arméniens dans les pays d’Europe occidentale, le départ d’Allemands de territoires germains intégrés au nouvel État polonais.

L’historien « Bruno Cabanes » a écrit un article dans la revue « L’Histoire » consacré à la Grande guerre. Article qui a pour titre : «Réfugiés : La catastrophe humanitaire »

« « Il y avait des réfugiés dans toute l’Europe. Pendant cinq ans, c’est comme si presque tout le monde devait partir ou attendait de le faire. » Ces mots de Homer Folks, le directeur du département des affaires civiles de la Croix-Rouge américaine en France, résument bien la situation à la fin de la Première Guerre mondiale. Tout le conflit a été marqué par d’importants mouvements de populations : entre 1914 et 1918 déjà, près de 3 millions de personnes, en Belgique, en France, en Italie, dans les Empires allemand, russe et ottoman, avaient dû quitter leurs maisons et leurs terres.

Loin d’apaiser la situation, la sortie de guerre l’intensifie pour plusieurs raisons. D’abord, on assiste au retour chez eux de nombreux réfugiés : dès la fin 1918, c’est le cas des personnes ayant fui les départements du nord de la France, libérés de l’occupation allemande. Ensuite, de nouveaux affrontements armés éclatent à la fin de la Première Guerre mondiale ou immédiatement après, comme la guerre civile russe (1917-1923), la guerre soviéto-polonaise (1919-1921) ou la guerre gréco-turque (1919-1922), qui poussent sur les routes des centaines de milliers de personnes, chassées aussi par les catastrophes humanitaires comme la grande famine russe de 1921-1922. Ensuite, la fin de la guerre entraîne le démantèlement de quatre empires, allemand, austro-hongrois, russe et ottoman, créant de nouveaux États et une résurgence des tensions ethniques. Enfin, les traités de paix instaurent des clauses de protection des minorités et généralisent le principe d’option qui oblige tout individu à transférer sa résidence dans le pays dont il a adopté la nationalité. Le traité de Trianon (4 juin 1920), par exemple, place quelque 3 millions de Hongrois hors des frontières du nouvel État. »

Parmi tous ces réfugiés, il y a d’abord des réfugiés russes qui fuient la guerre civile et la brutalité des bolcheviques :

« Le premier groupe est composé de 800 000 « réfugiés russes » : certains ont quitté la Russie avant la révolution et ne peuvent y revenir (c’est le cas du compositeur Stravinsky installé en France et en Suisse), d’autres ont dû fuir le pays en 1917 (par exemple, Rachmaninov et sa famille). A la fin 1920, après la défaite des armées blanches, d’anciens militaires de l’armée Wrangel et leurs familles sont évacués de la Crimée vers la région de Constantinople que le diplomate britannique Philip Baker décrit comme « l’un des points noirs de l’histoire européenne de l’après-guerre » »

Il y a bien sûr le premier peuple victime d’un génocide :

« Le deuxième grand groupe de réfugiés de l’après-guerre est constitué par les quelque 700 000 survivants du génocide arménien de 1915, éparpillés en Syrie, au Liban, ou en Égypte après la guerre. Originaires d’un pays qui n’existe plus (l’Empire ottoman), ils sont victimes de la loi du 15 avril 1923 sur la confiscation des biens des « absents », par laquelle le gouvernement kémaliste refuse de reconnaître comme ses ressortissants les Arméniens ayant trouvé refuge hors des frontières de la nouvelle Turquie entre 1914 et 1923. »

Et puis les mouvements de population issus du conflit entre les grecs et les turcs.

Troisième groupe enfin, le plus important en termes numériques, les 1,5 million de personnes concernées par l’échange forcé de populations au terme de la Convention gréco-turque du 30 janvier 1923, intégrée au traité de Lausanne du 24 juillet 1923, qui remplace le traité de Sèvres du 10 août 1920 et met fin à la guerre gréco-turque. Environ 1,3 million de Grecs orthodoxes sont contraints de quitter la Thrace orientale, la Cappadoce ou le Pont pour partir s’installer en Grèce, tandis que 385 000 musulmans grecs font le chemin inverse vers la Turquie. En l’espace de quelques mois, la Grèce doit accueillir un afflux de réfugiés équivalent à 20 % de sa population, essentiellement à Athènes et à Thessalonique, ce qui ne manque pas de susciter de vives réactions de la part de la population locale. »

C’est une première dans le droit international qui conduit à ce que la reconnaissance du fait national s’accompagne d’une volonté de « purification » de la nation dont ceux qui n’en font pas strictement partie doivent partir.

Cette situation déplorable des réfugiés et relayés par les journaux va conduire à développer les mouvements humanitaires.

Mais parmi les réfugiés il y a une catégorie encore plus fragilisée et en détresse, c’est celle « des apatrides » :

« Comme on l’imagine, cette situation est particulièrement intenable pour les apatrides. Au lendemain de la Grande Guerre, l’apatridie, jusqu’ici tenue pour une anomalie juridique, est de plus en plus fréquente, puisqu’elle concerne environ 3 millions d’individus au début des années 1920, en particulier les Russes blancs que Lénine a dénaturalisés par un décret d’octobre 1921. Elle pose divers problèmes liés à la liberté de circulation, à l’attestation de leur identité, ou au droit civil (droit des successions, droit de la famille). Des juristes, nombreux à travailler sur ce sujet à l’époque, en soulignent les terribles conséquences pour les individus : déni de la protection qu’un État devrait apporter à ses ressortissants (c’est le sens de la fameuse formule de la philosophe allemande Hannah Arendt, le « droit d’avoir des droits »), exclusion de la communauté humaine, et perte de dignité.

Il est créé aussi un « passeport » pour les apatrides et nous apprenons à connaître le Norvégien Fridtjof Nansen :

« Pour faire face à cette crise humanitaire sans précédent, la Société des nations fait appel au Norvégien Fridtjof Nansen, nommé en 1921 haut-commissaire de la SDN aux réfugiés russes. […]

Explorateur, océanographe, skieur habile, le Norvégien Fridtjof Nansen, né en 1861, devient diplomate sur le tard. Grand admirateur des idées de Wilson, il prend la tête, en 1920, du Haut-Commissariat de la SDN chargé du rapatriement des prisonniers de guerre puis, un an plus tard, du Haut-Commissariat aux réfugiés. Il donne son nom au « passeport Nansen », créé en juin 1922 lors de la Conférence intergouvernementale de Genève. Ce certificat, accordé aux Russes, puis aux Arméniens en 1923, enfin aux Assyriens et Assyro-Chaldéens en 1928, donne aux réfugiés une identité. Sans conférer à ses porteurs une totale liberté de mouvement ni la protection de leur pays de résidence, ce document constitue un premier pas vers la reconnaissance d’un droit international des réfugiés – défendue par Nansen jusqu’à sa mort, en 1930. »

En 1922, Nansen reçoit le prix Nobel de la paix pour son travail au nom des victimes déplacées de la Première Guerre mondiale et des conflits liés.

On constate, une fois de plus que les malheurs et les grandes souffrances pour des populations n’ont pas cessé avec le 11 novembre 1918. Ces déplacements de population feront des émules après 1945, avec des transferts massifs d’allemands chassés des pays dans lesquels ils vivaient avant la guerre, on peut aussi citer les terribles transferts de populations lors de la séparation entre l’Inde et le Pakistan.

<1157>

  1. Peter Gatrell et Philippe Nivet, La Première Guerre mondiale. sous la direction de Jay Winter Volume III Chapitre VIII Les réfugiés et les exilés pages 209 à 240, Fayard, 2014

Mercredi 28 novembre 2018

« Et la proposition japonaise d’inscrire dans la charte de la SDN l’égalité des races et des nationalités fut repoussée ! »
Une autre péripétie oubliée de l’après-guerre 14-18

C’est dans l’une des émissions de France Inter déjà citées <1918, un monde en révolutions> que l’historien Nicolas Offenstadt, m’a appris l’existence de cette proposition rejetée par les vainqueurs de la guerre 14-18.

En 14-18, les japonais étaient contre les allemands et donc du côté des vainqueurs, mais ils étaient asiatiques au milieu de nations européennes et de « blancs ».

<Le numéro spécial de l’Histoire de juillet/août 2018> évoque cet épisode dans un petit encart qui a pour titre : « Saionji : le Japonais qui voulait l’égalité des races » :

« Engagé dans le conflit dès 1914, le Japon, qui n’a joué qu’un rôle secondaire dans la Grande Guerre (il s’est contenté de s’emparer des possessions allemandes en Chine et dans le Pacifique), siège pourtant aux côtés des vainqueurs à Versailles avec les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France et l’Italie. La délégation japonaise est menée par Saionji Kinmochi, un ami personnel de Clemenceau. Malade, Saionji est secondé par l’un de ses proches, le diplomate Makino Nobuaki.

Issu d’une grande famille de l’aristocratie japonaise, toute-puissante au XIIIe siècle, Saionji Kinmochi est un libéral francophone qui a séjourné une dizaine d’années en France à partir de 1871. Il s’est alors lié avec les frères Goncourt, Gambetta et Clemenceau, à qui il transmet l’amour des choses japonaises. De retour au Japon, alors traversé par l’agitation démocratique, il fonde un journal d’opinion, La Liberté de l’Orient, dont il doit cesser la publication sur ordre impérial. Un jeune aristocrate ne doit pas s’encanailler avec des partisans de la liberté et des droits du peuple !

Contraint de se ranger, Saionji fait dès lors une carrière diplomatique et politique plus classique, accédant à plusieurs reprises au poste de Premier ministre à partir de 1906. Libéral dans l’âme, avec Makino, son second, il pousse à Versailles les Alliés à adopter une résolution de principe pour le pacte de la SDN en faveur de l’égalité des races et des nationalités. C’est, en ce temps-là, une mesure quasiment révolutionnaire. Souvent victimes de la condescendance raciste des Occidentaux, les Japonais tiennent à cette clause. Le texte vise aussi à contrer les mesures adoptées en Californie et en Australie contre l’immigration asiatique en général, et japonaise en particulier (en 1913, une loi californienne interdit ainsi aux Japonais d’acheter de la terre).

Le texte est critiqué, notamment par les Britanniques, mais adopté par 11 voix sur 17. Le président Wilson, qui avait voté pour, proclame néanmoins, sous la pression, que l’unanimité étant nécessaire pour l’adoption de ce principe, ce dernier est donc rejeté. Stupeur dans l’opinion japonaise qui vit très mal cette rebuffade occidentale. Du coup, pour éviter que le Japon ne torpille la future SDN, Wilson cède aux revendications japonaises sur le Shandong, s’aliénant l’appui du gouvernement chinois et sa propre opinion publique, inquiète devant la montée en puissance du Japon en Extrême-Orient. »

Un assez long article sur cette proposition japonaise et les débats qui ont suivi se trouve dans Wikipedia : « Principe de l’égalité des races ».

Et comme je veux faire court, pour une fois dans cette série de mots consacrés à 14-18, je vous laisse lire cet article si le sujet vous intéresse.

Il faudra attendre 1948, 30 ans plus tard et une barbarie européenne encore plus extrême pour que le principe de l’égalité de « tous les êtres humains » soit inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’homme.

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Mardi 27 novembre 2018

« Les espoirs déçus des pays colonisés après 1918 »
Comment les peuples colonisés furent galvanisés par le wilsonisme et puis déçus

Lorsque la première guerre mondiale éclate elle met aux prises des empires. Il y a les empires continentaux comme l’Autriche-Hongrie ou l’Empire Ottoman, mais il y a aussi les empires coloniaux Britanniques et Français. L’Empire allemand possédait aussi ses colonies. L’Allemagne s’était établi dans le Sud-Ouest africain (actuelle Namibie), mais aussi au Cameroun et au Togo et aussi en Afrique orientale allemande dans une partie de la Tanzanie actuelle et aussi du Rwanda. Toutes ces conquêtes ont eu lieu entre 1883 et 1885 en quelques mois, l’Allemagne se retrouva ainsi à la tête d’un empire colonial cinq fois plus grand que son territoire métropolitain, mais très peu peuplé.

Globalement, quand on regarde une carte des possessions européennes en 1914, on voit ceci :


A la fin de la guerre, ces colonies aspiraient à devenir pour beaucoup indépendantes ou au moins autonomes.

Ces aspirations avaient deux fondements :

  • Recueillir les fruits de leur participation à l’effort de guerre de la puissance coloniale ;
  • Répondre au Wilsonisme et à l’espoir qu’il avait suscité.

En effet, les peuples colonisés ont participé à l’effort de guerre.

L’historien Jean-François Klein explique :

« . Les Français ont mobilisé à peu près 650 000 hommes dans leurs colonies (y compris les coloniaux – civils, militaires et missionnaires), ce qui est peu au regard des 7 800 000 métropolitains mobilisés. Les troupes coloniales représentent ainsi à peu près 8 % des combattants. […]

Du côté des Britanniques, aux 5 700 000 métropolitains (dont 500 000 Ecossais et 200 000 Irlandais) engagés et mobilisés s’ajoutent 1 315 000 hommes venus des quatre dominions (Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud), 1 400 000 Indiens et 57 000 Africains, sans compter le reste, au total près de 3 millions d’hommes issus de l’empire. Seulement 12 % des troupes indiennes sont stationnées en Europe, en particulier vers Dunkerque et Ypres, le reste étant employé en Afrique et au Moyen-Orient. En revanche, les troupes blanches des dominions sont surtout déployées en Europe occidentale. »

Après tous ces combats et ces morts, les peuples colonisés attendent un juste retour des puissances impériales.

<Car comme le précise un article du Monde> :

« L’armée et la guerre forment des combattants et des cadres. Les colonisés de retour du front n’ont pas perçu l’expérience combattante comme une humiliation raciale. Pas plus qu’ils n’ont servi de chair à canon ! Le nombre de morts n’est pas plus élevé chez les « colored » que chez les Blancs. Au contraire, ils ont souvent eu au sein de l’armée et en Europe une liberté qu’ils n’avaient pas dans les colonies, en dépit de tentatives pour limiter les contacts avec les autochtones, surtout avec les femmes blanches.

Mais aucune barrière socio-raciale n’est jamais étanche. En dépit des vexations, nombre de ces anciens combattants ont connu la fraternité des armes, le respect de leurs chefs, durement gagné. Les problèmes se posent surtout lors du retour dans les colonies, lorsque l’ancien combattant reçoit de plein fouet la morgue coloniale. […]. Ces hommes ont donné leur vie en se battant aux côtés des Blancs. Là commence la remise en question du « lien colonial ». »

D’autres « colonisés » font un autre choix celui d’entrer dans l’administration coloniale des dominants :

« Certains, auréolés de leur gloire combattante, participent en tant que cadres subalternes à l’administration coloniale et forgent leurs propres stratégies d’ascension sociale. Sont-ils des traîtres ? Certains indépendantistes le pensent. Le cas des quelques centaines de Cambodgiens mobilisés est intéressant. Après la guerre, un monument aux morts a été érigé en hommage aux victimes. Lors de la prise de Phnom Penh le 17 avril 1975 par les Khmers rouges, seulement deux bâtiments très symboliques sont dynamités : la cathédrale et le monument aux morts de la guerre de 1914-1918, car ce dernier célébrait la fraternité entre Français et Cambodgiens. »

Mais le ressort fondamental de ce désir d’accéder à l’indépendance trouve ses racines dans l’appel de la liberté et trouve comme support le message du Président américain Woodrow Wilson qui à travers ses « quatorze points » développés lors de son discours du 8 janvier 1918, devant le Congrès américain évoque une « association générale des nations », clé de voûte d’un nouvel ordre international reposant sur une diplomatie ouverte et « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. »

Julie Clarini dans un article paru dans le Monde le 2 novembre 2018 : <Les militants anticolonialistes s’invitent à la conférence de paix à Paris> explique le climat intellectuel :

« Conçu pour remettre en ordre une Europe morcelée après l’éclatement des empires, le droit à l’autodétermination des peuples, contenu dans le programme de paix proposé par Woodrow Wilson en janvier 1918, soulève d’immenses espoirs en Asie et en Afrique. Chez beaucoup ­d’intellectuels issus des colonies et de chefs de mouvements ­anti-impérialistes, le discours du président américain électrise les aspirations à se débarrasser de la tutelle coloniale.

On rêve alors d’un ordre mondial post-impérial, avant que la restriction du principe wilsonien à la seule Europe n’y mette fin. Et même après cette première déconvenue, on continue de croire que les Etats-Unis vont aider à l’avènement d’une nouvelle ère de relations internationales qui sera marquée par le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Une prolifération de pétitions et de requêtes empruntant la rhétorique du président Wilson atteste de cet espoir.

[…] Les nombreux délégués qui se rencontrent à Paris partagent en effet cette même sensibilité à la dignité et à l’autonomie. Leurs arguments portent d’autant plus que l’Europe s’est décrédibilisée : après leurs dix millions de morts et un déchaînement de brutalité, les pays occidentaux peinent à convaincre encore de leur supériorité en termes de « civilisation ».

Signe de l’importance qu’ils accordent aux débats parisiens, les mouvements, les cercles, les réseaux anticolonialistes cherchent partout et à tout prix à envoyer des émissaires à Paris, même si très peu sont en effet admis à la table des négociations […]

Les miracles attendus à Paris n’ont pas eu lieu. Tout au contraire, les empires français et britannique s’agrandissent au terme de la conférence. Une profonde amertume saisit les militants ­anti-impérialistes. »

Des figures émergent dès 1919, l’article de la Revue « L’Histoire » : « Tumulte dans les colonies » raconte :

« En juin 1919, un jeune Indochinois qui travaille dans un restaurant à Paris essaie de présenter « Les demandes du peuple d’Annam » au président Woodrow Wilson alors que ce dernier participe à la conférence de la paix. Il n’y parvient pas. Mais l’homme que le monde connaîtra sous le nom de Ho Chi Minh est loin d’être le seul en 1919 qui demande que les principes wilsoniens soient appliqués aux colonies. Ces principes, surtout le droit national à l’autodétermination, avaient été conçus pour réordonner une Europe ravagée par quatre ans de guerre et dont les vieux empires multiethniques (russe, austro-hongrois et ottoman) avaient disparu. Pour bien des nationalistes coloniaux, ils sonnent comme un clairon anti-impérialiste. »

Seulement, le monde colonial n’est pas au centre des préoccupations des puissances rassemblées à Paris en 1919. « Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », est un principe qui mérite de s’appliquer aux « peuples européens ». Nous avons déjà vu que ce principe n’avait pas vocation à s’appliquer aux nations du moyen orient issues du démantèlement de l’Empire Ottoman et encore moins aux peuples de l’Inde et aux peuples africains.

Les pays vainqueurs sont plutôt préoccuper de s’attribuer les colonies de l’Allemagne sous l’égide de la Société des nations et selon le nouveau statut du « mandat ». Et bien sûr les provinces arabes de l’Empire ottoman – Syrie, Palestine et Mésopotamie, mais cela le mot du jour du 19 novembre «La commission King Crane» l’a déjà évoqué […]

Pourtant des mouvements voient le jour un peu partout. En Egypte :

«  Le dirigeant nationaliste Saad Zaghloul cherche à plaider la cause d’une Égypte indépendante de la tutelle britannique (établie en 1882) au nom des principes wilsoniens. Son arrestation et sa déportation à Malte en mars 1919 déclenchent une vague de protestations qui, selon les autorités britanniques, recueillent « la sympathie des gens de toutes classes et de toutes croyances » et qui, dans l’historiographie arabe, deviendra « la révolution égyptienne. » Plus de 800 Égyptiens et 60 Britanniques y perdront la vie avant que l’armée britannique ne restaure l’ordre à l’automne de la même année. »

Et bien sûr l’Inde de Gandhi qui est rentré dans son pays de naissance en 1914 et qui va devenir un fervent Wilsoniste :

« En Inde, où les élites indigènes avaient au début de la guerre déclaré leur « loyauté » au Raj (l’Empire britannique des Indes) et où plus de 1 million de soldats s’étaient portés volontaires (dont la majorité se bat et travaille pour l’effort britannique au Moyen-Orient) […]. En décembre 1918, la formation la plus influente, le Congrès national indien, évoque le président américain ainsi que le Premier ministre libéral britannique Lloyd George pour réclamer un régime démocratique et autonome.

[…] en avril 1919, dans la ville d’Amritsar (au Pendjab), le général Dyer commande à ses troupes (indigènes) d’ouvrir le feu sur une manifestation contre la déportation de deux dirigeants nationalistes ; au moins 400 civils non armés sont tués.

Il est vrai qu’en Inde comme en Égypte les Britanniques adoptent, par la suite, une attitude plus conciliante : en 1922, l’Égypte devient « indépendante » tout en restant sous la tutelle britannique ; dans le Raj, certains droits politiques sont octroyés aux Indiens. Mais, dans un cas comme dans l’autre, cet adoucissement relatif ne peut faire oublier la répression : l’intransigeance des nationalistes anticoloniaux en sort renforcée. C’est à partir de ce moment que Mohandas Gandhi prend la direction du Congrès national en opposant une résistance non violente aux Britanniques ; Woodrow Wilson fait désormais partie de ses références. »

La Chine mène aussi un combat singulier :

« Le défi était tout autre pour une Chine qui en théorie était souveraine malgré les « concessions » territoriales accordées aux puissances étrangères au cours du XIXe siècle. En 1915, le Japon impose un traité à la Chine qui devait lui permettre de soumettre entièrement son grand voisin. D’où l’entrée en guerre de la Chine aux côtés des Alliés en 1917, car elle comptait sur une place à la conférence de la paix pour réaffirmer sa souveraineté surtout aux dépens du Japon – espoir conforté par les principes wilsoniens. Or la Chine ne se voit octroyer que le statut de « puissance mineure » à la conférence de la paix à Paris (avec seulement deux représentants contre cinq pour le Japon). […] C’est alors que le 4 mai éclate à Pékin un vaste mouvement nationaliste. […]. Le mouvement du 4 mai restera un épisode clé dans la résistance chinoise à l’ingérence étrangère. C’est à partir de ce moment que de nombreux Chinois s’approprient des idées occidentales, provoquant un débat culturel entre tradition et modernité dont sortira (entre autres choses) le communisme chinois. »

Les Etats-Unis possèdent aussi des colonies : les Philippines et « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » se retourne aussi contre eux quand Manuel L. Quezon (1878-1944), député élu de l’Assemblée des Philippines en 1907 et représentant démocrate des Philippines au Congrès des Etats-Unis depuis 1909, rappelle à M. Wilson que « les Philippins aussi veulent l’indépendance».

Et les pays colonisés vont aussi à la sortie de la guerre disposer d’un allié militaire et d’un appui spirituel prudent. Ainsi en 1919, le Komintern clame depuis Moscou que toutes les nations colonisées sont des nations prolétarisées qu’il faut libérer, tandis que le Saint-Siège amorce la marche vers les décolonisations en demandant aux cadres missionnaires de ne plus se mêler aux affaires coloniales: il faut que l’Eglise puisse rester après la dissolution des empires…

La sortie de la première guerre mondiale ne suffira pas pour donner la liberté aux peuples colonisés, il faudra attendre la seconde guerre mondiale où l’Europe s’abimera une nouvelle fois et perdra toute crédibilité pour donner des leçons de civilisation aux autres peuples : Le moment des indépendances était arrivé.

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Lundi 26 novembre 2018

« Le moment Wilson »
Erez Manela

Woodrow Wilson, le président des Etats-Unis en 1918, a joué un rôle considérable dans l’après-guerre et même au-delà jusqu’à après la seconde guerre mondiale où ses successeurs Roosevelt puis Truman ont concrétisé son idée de créer une instance internationale chargée de gérer les conflits entre États et surtout éviter de nouvelles terribles déflagrations comme l’ont été les deux guerres mondiales.

Je dois avouer que pour synthétiser ce propos dans un exergue, j’ai beaucoup hésité.

J’aurais pu utiliser le titre d’un article d’André Fontaine, l’ancien directeur du journal « Le Monde », qu’il a publié dans celui-ci, il y a 20 ans : « Woodrow Wilson, l’idéaliste »

Cet article rappelle qu’il était fils d’un pasteur presbytérien qui avait été aumônier, pendant la guerre de Sécession, dans l’armée sudiste. Car, et nous y reviendrons, ce grand idéaliste était issue d’une famille de sudistes esclavagistes.

Il a été le premier, vingt-cinq ans avant Franklin Roosevelt, à jeter les bases d’un « ordre mondial » dont les Nations unies se veulent être aujourd’hui l’instrument.

Beaucoup pensent que son idéalisme l’a un peu aveuglé et éloigné du pragmatisme et de la rationalité nécessaire pour essayer de faire avancer de manière concrète « les affaires du monde »

Il avait été très marqué par son éducation religieuse, à tel point qu’aux yeux de Clemenceau il se prenait pour le Christ en personne.

<Freud lui a consacré un livre> dans lequel il a dressé un portrait impitoyable. Il prétend que pendant la plus grande partie de sa vie, le Président américain Wilson s’est senti en communication directe avec Dieu, « guidé par une puissance douée d’intelligence qui se trouvait en dehors de lui ». Selon lui, pendant huit ans, les Etats-Unis ont été dirigés par un malade mental, idéaliste pitoyable, menteur instable, dévot aliéné, pire : criminel fanatique

Cet article signale qu’Henry Kissinger condamnait aussi, dans un livre de la fin des années 1990, la vision passablement utopique ce président.

Un autre exergue aurait consisté à opposer « Woodrow Wilson et Lénine » ou encore « Le Wilsonisme et le Léninisme »

On trouve fréquemment mais aussi dans l’article d’André Fontaine cette affirmation de Trotski :

« Lénine et Wilson constituent les antipodes apocalyptiques de notre temps ».

Ce rapprochement parait assez judicieux, Wilson a fait entrer dans la guerre mondiale les États-Unis en 1917 ; alors que parallèlement cette même année Lénine a fait sortir la Russie de ce  conflit.

Un autre signe du destin, ils sont tous les deux morts en 1924, à quelques jours d’intervalle le 21 janvier pour le russe et le 3 février pour l’américain.

Et surtout, ils ont été à l’origine de conceptions, de doctrines qui ont conduit leurs deux États respectifs l’Union Soviétique et les États-Unis à devenir hégémoniques, adversaires et s’affronter dans un long moment qu’on a appelé « la guerre froide ».

Jean-Claude Casanova, dans un article de 2004, « Il était une fois la guerre froide » rappelle un livre du même André Fontaine consacré à l’histoire de la guerre froide. Et il écrit :

« Le journaliste Walter Lippman a popularisé l’expression « guerre froide » en 1947. D’autres, comme Georges-Henri Soutou dans La Guerre de cinquante ans, partent de 1943 et de la conférence de Téhéran qui, selon Charles Bohlen, faisait de l’Union soviétique « la seule puissance militaire et politique significative sur le continent européen ».

« Si André Fontaine choisit, lui, pour point de départ, l’année 1917, c’est parce qu’elle voit s’opposer deux conceptions du monde. L’une exprimée par Woodrow Wilson, qui privilégie le libre-échange, le capitalisme, la démocratie et l’organisation internationale. L’autre par Lénine, qui prône la révolution, la terreur, le socialisme dans un seul pays. Wilson a triomphé en 1989 et le léninisme s’est effondré. »

Cyrus Leo Sulzberger, grand reporter au New York Times, avait écrit un livre en 1965 : « Les États-Unis et le Tiers Monde. Une révolution inachevée » dans lequel, il dénonçait le simplisme des conceptions sur lesquelles la politique international de son pays repose. Je ne résiste pas à partager ce constat, bien qu’il n’a rien à voir avec le sujet d’aujourd’hui, qu’il écrivait : « les chiens américains consomment chaque jour plus de protéines que la moitié de la population du globe. »

Mais il a surtout affirmé que le monde de la guerre froide et du tiers monde s’expliquait par la ;

« Triple révolution que symbolisent les noms de Woodrow Wilson pour la politique, Lénine pour l’idéologie et Marconi pour la technique. »

Et, il est sévère pour le premier nommé qui est selon lui «  moitié intellectuel moitié charlatan », parce qu’il a fait

« Surgir avec le nationalisme une divinité  » plus dangereuse que toutes celles que nous avons connues depuis Moloch ».

Et Lénine, lui-même s’est exprimé sur cette rivalité lors de la présentation de son rapport à l’Internationale Communiste le 19 juillet 1920 :

« Il arrive ainsi que l’Amérique elle-même, le pays le plus riche, auquel sont soumis tous les autres, ne peut ni acheter ni vendre.

Et ce même Keynes, qui a connu les tours et détours des négociations de Versailles, est contraint de reconnaître cette impossibilité, en dépit de sa décision bien arrêtée de défendre le capitalisme et malgré toute sa haine du bolchévisme. Soit dit en passant, je ne pense pas qu’aucun manifeste communiste ou, d’une façon générale, révolutionnaire, puisse jamais égaler, quant à sa vigueur, les pages où Keynes dépeint Wilson et le « wilsonisme » en action. Wilson fut l’idole des petits bourgeois et des pacifistes genre Keynes et certains héros de la II° Internationale (et même de l’Internationale « deux et demie ») qui ont exalté ses « 14 points » et écrit des livres « savants » sur les « racines » de la politique wilsonienne, espérant que Wilson sauverait la « paix sociale », réconcilierait les exploiteurs et les exploités, et réaliserait des réformes sociales.

Keynes a montré avec force comment Wilson a été joué comme un niais, et comment toutes ces illusions s’en sont allées en fumée au premier contact avec la politique pratique, mercantile et affairiste du capital incarné par MM. Clemenceau et LloydGeorge. Les masses ouvrières voient maintenant de plus en plus clairement par leur expérience vécue, et les pédants savants pourraient le voir à la seule lecture de l’ouvrage de Keynes, que les « racines » de la politique de Wilson plongeaient dans l’obscurantisme clérical, la phraséologie petitebourgeoise et l’incompréhension totale de la lutte des classes. »

Mais j’ai préféré utilisé le titre du livre d’un historien américain Erez Manela, qui a parlé de « moment ­wilsonien » – thèse développée dans son ouvrage The Wilsonian Moment (Oxford University Press, 2007, non traduit).

Car il y eut un vrai moment Wilsonien à la sortie de la guerre.

Woodrow Wilson fut élu une première fois Président des États-Unis en 1912, grâce à un concours de circonstance assez exceptionnel. Le président sortant républicain William Howard Taft et qui a obtenu l’investiture du Parti Républicain doit faire face à une dissidence de son propre parti, Théodore Roosevelt qui avait été Président des États-Unis juste avant Taft, n’accepte pas cette investiture et fonde son propre Parti progressiste. Woodrow Wilson est élu grâce à la division au sein du Parti républicain ; le total des votes de Taft et de Roosevelt est en effet supérieur à celui obtenu par Wilson.

Et en 1916, il est réélu sur un programme pacifiste et un slogan:

« Grâce à moi, l’Amérique est restée en dehors du conflit européen ».

Mais le 19 mars 1917, un nouveau torpillage d’un sous-marin allemand du paquebot Vigilentia (après celui en 1915 du Lusitania contre lequel les États-Unis avaient vigoureusement protesté), le pousse à changer de stratégie et de demander au Congrès d’accepter une déclaration de guerre des États-Unis contre l’Allemagne. Et le 6 avril 1917, le pays s’engage dans la Première Guerre mondiale.

Sur ces bases et probablement en raison de son « coté idéaliste » déjà souligné, le 8 janvier 1918, Wilson prononce son célèbre discours au Congrès dans lequel, il développe la liste des 14 points nécessaires à l’obtention de la paix. « The world must be made safe for democracy » (La paix dans le monde pour l’établissement de la démocratie). Il réclame notamment la création d’une « League of Nations » (SDN). Les autres points serviront de base au traité de Versailles de 1919. La première partie du traité de Versailles crée d’ailleurs la SDN.

C’est encore Georges Clemenceau qui en prenant connaissance de ce programme en quatorze points aurait dit :

« Le bon Dieu n’en avait que dix ! »

L’article de la revue « L’Histoire » : La SDN : Un immense désir de paix raconte l’accueil triomphal de Woodrow Wilson en Europe. Et c’est une première ! Lorsque le 4 décembre 1918, Wilson embarque pour la France afin d’assister à la Conférence de paix de Paris, c’est la première fois qu’un président américain en exercice se rend dans un pays étranger durant son mandat :

« L’accueil triomphal qu’il reçoit sur le continent, notamment cet « immense cri d’amour », pour reprendre la formule du Petit Parisien, que lui adresse la foule des Parisiens venue l’acclamer le 14 décembre, conforte sa volonté de « toucher les peuples d’Europe par-dessus la tête de leurs chefs » et de vaincre les réticences que ses projets inspirent aux dirigeants européens. […]

Le président américain cristallise alors autour de sa figure quasi messianique de libérateur et d’apôtre de la paix une aspiration générale à la paix durable, que l’opinion attend fébrilement comme la rançon de cette « guerre pour tuer la guerre ». Comme l’écrit le 14 décembre 1918 L’Homme Libre, le journal fondé par Clemenceau, « la guerre, pour [Wilson] comme pour les démocraties de l’Entente, n’est point un but. Pas même la victoire. Le but, c’est la Paix. Le but, c’est la sécurité de l’avenir du monde. […]. Paix juste. Paix humaine. Paix durable. Paix des peuples. Voilà ce que le monde attend des victorieux ». Nul doute que, dans l’esprit des contemporains, cette paix ne résulte d’abord d’un traitement sévère de l’Allemagne. Toutefois, pour une bonne partie de l’opinion, du centre à la gauche de l’échiquier politique, elle doit aussi passer par la création d’institutions multilatérales garantissant la stabilité du système international sur le long terme. »

L’idée de créer une organisation internationale des nations était antérieure à Wilson mais c’est bien lui qui força les vainqueurs a accepté ce point de vue :

« Toutefois, sous l’influence déterminante de Wilson, la question de la SDN a constitué le premier sujet débattu par la conférence de la paix à Versailles. Il prit d’ailleurs personnellement en charge la présidence de la Commission de la Société des nations, secondé par son fidèle conseiller, le colonel House, alors que les chefs des gouvernements britannique et français refusèrent de s’y impliquer directement, Clemenceau préférant y déléguer Léon Bourgeois et le professeur Larnaude, doyen de la faculté de droit de Paris.

Ainsi, la Commission se réunit quasi quotidiennement dans la suite du Colonel House à l’hôtel Crillon et elle avança très rapidement, les Britanniques et les Américains ayant combiné leurs points de vue dans un texte qui servit de base aux discussions. En une dizaine de jours seulement, on aboutit à un premier projet de pacte de la Société des nations, que Wilson présenta le 14 février 1919 au cours d’une séance plénière de la conférence de la paix. « Le rêve magnifique devient réalité », titra dès le lendemain Le Petit Parisien. »

Mais la Société des nations, inventée par Wilson et à laquelle Clemenceau ne croyait guère, sera rapidement sans moyen d’action. Dès mars 1920, le Sénat américain a refusé la ratification du traité, et donc les Etats-Unis ne siègent pas à la Société des Nations .

Le Japon, membre permanent du Conseil, se retira en 1933 après que la SDN eut exprimé son opposition à la conquête de la Mandchourie par le Japon. L’Italie, également membre permanent du Conseil, s’est retirée en 1937. La Société avait accepté l’Allemagne en 1926, la considérant pays « ami de la paix », mais Adolf Hitler l’en fit sortir quand il arriva au pouvoir en 1933.

L’Union soviétique fut exclue de la Société le 14 décembre 1939, cinq ans après son adhésion le 18 septembre 1934.

Une Organisation sans les Etats-Unis, l’Union Soviétique, l’Allemagne, le Japon, l’Italie n’a plus les moyens d’organiser la paix dans le monde

« L’effondrement du wilsonisme est presque contemporain au projet lui-même » estime Bruno Cabanes, « c’est ce qu’avait montré le livre de Erez Manela, The Wilsonian moment (Oxford University, 2007) qui montre l’extraordinaire fascination que le président des États-Unis n’exerce pas seulement en Europe mais aussi un peu partout dans le monde, en Égypte, en Chine ». « Ce rêve s’écroule très vite avec la conférence de Paris et la non-ratification de la Société des Nations par les États-Unis, ajoute-t-il, l’échec du wilsonisme est l’échec d’une tentative de recomposition internationale, mais aussi l’échec d’une vision presque religieuse de la politique, au-delà de la mission qui incomberait aux États-Unis

Et aujourd’hui il n’existe plus guère de défenseur de Woodrow Wilson, surtout aux Etats-Unis.

Dans un article du Monde de 2015 « L’Amérique déboulonne ses symboles », on apprend même que le passé esclavagiste de Woodrow Wilson le rattrape aujourd’hui :

« Jusqu’à présent, les livres d’histoire associaient surtout le vingt-huitième président des Etats-Unis, Woodrow Wilson, à la création de la Société des nations, suggérée dans les quatorze points de son discours mémorable tenu en janvier 1918 devant le Congrès américain. C’est pourtant ce personnage, lauréat du prix Nobel de la paix en 1919, qu’un groupe d’étudiants de la prestigieuse université de Princeton (New Jersey) veut faire sortir de ses murs. Outrés par le racisme avéré de celui qui fut aussi président du campus au début du XXe siècle, ces étudiants demandent que son nom soit effacé des mémoires et que le ­département des affaires internationales, nommé en son honneur, soit débaptisé.

L’affaire ne relève pas d’un simple caprice, frappé d’idéalisme ou de « politiquement correct ». Un récent éditorial du New York Times est venu soutenir cette démarche. Le journal demandait doctement que l’administration de l’université reconnaisse « l’héritage toxique du président » en matière de ségrégation et de discriminations envers les Afro-Américains et fasse droit aux étudiants. »

Pourtant personne ne peut nier que si l’ONU existe aujourd’hui, Woodrow Wilson n’y est pas pour peu.

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Vendredi 23 novembre 2018

« Le tueur que l’on n’attendait pas »
Claude Quétel, Revue l’Histoire, Juillet/Août 2018

Ce fut une pandémie épouvantable.
Entre 25 et 40 millions de personnes sont mortes d’avril 1918 au printemps 1919, davantage de victimes que celles causées par la Grande Guerre. Ces chiffres sont très contestées aujourd’hui qui situe plutôt la fourchette, au niveau mondial, entre 50 et 100 millions de victimes.

On l’a appelé la grippe espagnole.

<Cette étude> qui est à la fois biologique et historique, explique que cette grippe n’a rien d’espagnole. Cette désignation vient de la neutralité de l’Espagne où les journaux sans censure relataient abondamment les soubresauts de la pandémie, au milieu du silence contraint des belligérants. Les journaux français parlaient donc de la grippe espagnole qui faisait des ravages en Espagne. Les faits historiques semblent localiser les premiers cas graves dans le Kansas. Car si aujourd’hui on pense que l’origine de la maladie se situerait en Chine, c’est aux Etats-Unis qu’a eu lieu la mutation du virus H1N1 qui l’a rendu si virulent et dangereux. <Ce site> donne des précisions sur ce point.

C’est encore un article de la Revue « L’Histoire » écrit par Claude Quétel directeur de recherche honoraire au CNRS qui donne une description d’ensemble de ce nouveau fléau qui a touché le monde après la première guerre mondiale.

Il y a d’abord le contexte du démarrage et qui se situe bien dans le Kansas :

« Printemps 1918. La Grande Guerre dure depuis bientôt quatre ans. On n’en peut plus à force de tueries. A ceux qui depuis la fin de 1917 lui reprochent sa circonspection, Pétain répond qu’il attend « les Américains et les tanks ». Oui, mais les soldats américains du corps expéditionnaire, les doughboys (1) qui arrivent en fanfare dans les ports français de l’Atlantique au rythme de 200 000 par mois à partir d’avril 1918, ont la grippe.

A la veille de son entrée en guerre, l’armée des Etats-Unis ne comptait que 200 000 hommes. Elle en mobilise 4 millions. Des camps de transit ont été établis à la hâte dans d’exécrables conditions d’hygiène. Rien n’est prévu et il faut tout improviser. Le camp de Fuston, dans le Kansas, entasse 56 000 recrues. Les premiers cas de grippe y surviennent en mars 1918. On dénombre 1100 cas dont 237 avec complications pulmonaires. D’autres camps sont atteints ainsi que très vite la population alentour et les grands ports d’embarquement pour l’Europe. »

  1. Ils sont aussi appelés « Doughboys ». Cette appellation remonte à la guerre de Sécession. Elle vient de ce que les vareuses des soldats de cette époque portaient des boutons assimilables à des beignets (en anglais « doughnut »).

Et lorsque les doughboys débarquent en Europe, les évènements s’enchaînent :

« En juin-juillet 10% des soldats britanniques (200 000) sont grippés, Il en va de même chez les Allemands, au point que Ludendorff en fera plus tard l’une des causes de l’échec de ses offensives de printemps. Les épisodes sont cependant bénins et de courte durée, avec très peu de décès. […].

D’avril à juin, la grippe gagne la population civile de toute l’Europe. Faisant toujours figure d’une épidémie bénigne, elle se distingue néanmoins par l’extraordinaire rapidité de sa contagion et le fait qu’elle frappe dans une proportion importante (40 %) une nouvelle classe d’âge, entre 20 et 35 ans. L’épidémie semble disparaître au milieu de l’été au point d’être déclarée close par les autorités militaires américaines. En réalité, elle est toujours là, gagnant en sévérité ce qu’elle paraît avoir perdu en nombre de cas. Elle sévit notamment dans les équipages des navires. A la fin d’août, le croiseur HMS Africa qui relâche à Freetown (Sierra Leone) y débarque 51 morts de pneumonie hémorragique (7 % de son équipage). […]

On parle de « grippe maligne » car elle tue de plus en plus, à Brest et à Saint-Nazaire, dans les régiments au front, dans un village. Il se passe quelque chose mais qui a peur de la grippe ? Et puis, la Grande Guerre continue à tenir le devant de la scène, poursuivant sa moisson de vies. La grippe a retraversé l’Atlantique et cette fois elle tue. En septembre 1918, 45 000 soldats s’entassent à Camp Devens (Massachusetts). Au 1er du mois, quatre soldats y sont hospitalisés pour pneumonie. Ils sont 1 543 huit jours plus tard et bientôt 6 000, allongés sur des civières jusque dans les couloirs. A une incubation extrêmement courte et aux symptômes classiques de la grippe s’ajoutent très souvent la congestion pulmonaire, la pneumonie, la pleurésie. Le visage et les extrémités sont cyanosés (de couleur bleu noirâtre). La mort survient très rapidement dans un tableau effrayant de dyspnée (le malade respire de plus en plus mal) puis d’asphyxie. On pense avoir affaire à une nouvelle maladie et on parlera alors de « peste pulmonaire ».

La population civile est touchée à son tour, toujours en commençant par les ports puis en suivant les voies ferrées. L’incompréhension et l’inconséquence règnent, comme à Philadelphie où la municipalité n’entend pas annuler une grande parade prévue le 28 septembre en faveur de l’effort de guerre. L’argument classique qui est opposé aux « alarmistes » est qu’il ne faut pas provoquer de mouvement de panique dans la population. Le grand jour arrive. Des centaines de milliers de personnes s’agglutinent au long des boulevards pour voir passer le défilé. Deux jours plus tard, les hôpitaux s’emplissent. On dénombre déjà 117 morts le 1er octobre, mais 2 635 le 12 et 4 597 le 19. On a fermé les lieux publics (sauf les bars !) et interdit les rassemblements, mais trop tard. Tout le pays est frappé en seulement quinze jours. On est au bord du chaos, avec un taux de mortalité multiplié par dix.

Le tableau est tout aussi dramatique en Europe, à l’automne, pour les soldats américains comme pour les poilus et les tommies sans oublier les Allemands. La promiscuité des tranchées fait des ravages. Les grippés sont évacués vers l’arrière quand c’est possible mais c’est pour les voir alors grelottant de fièvre, trimballés pendant des jours d’une gare à l’autre, contribuant ainsi à propager la maladie meurtrière ; 402 000 cas de grippe vont être recensés par l’ensemble des services de santé dont 30 382 décès. […]

Dans les grandes villes, les enterrements font problème. Les morts encombrent les morgues et l’on manque de cercueils. A Lyon, les convois funéraires sont supprimés et les cérémonies religieuses se font directement dans les cimetières. A Caen, des prisonniers de guerre allemands sont réquisitionnés pour creuser les fosses. »

Il semblerait qu’après la grande guerre qui a tellement marqué les esprits, le terme de « grippe » restait dans l’esprit des gens une maladie banale, ce qui a eu pour effet de ne pas inquiéter la population et surtout l’a empêché de se rendre compte du fait qu’il s’agissait d’une redoutable tueuse, plus efficace dans sa basse besogne que la guerre elle-même. Ainsi :

« A aucun moment les transports en commun, principal vecteur de la contagion, ne sont interrompus. Il n’est pas question non plus de fermer les usines, ni d’ailleurs les cafés. »

Et même l’Académie de médecine est d’une cécité rare :

« il ne s’agit ni de choléra, ni de peste, ni de typhus ».

Seule l’Espagne voit ministre de l’Intérieur signaler :

« la gravité de l’épidémie régnante ».

On sait que c’est parce que les espagnols ont simplement communiqué et constaté la gravité de cette maladie qu’on l’a appelé « la grippe espagnole »

Et cette pandémie va faire le tour du monde :

« Par les voies maritimes, la grippe espagnole débarque en Afrique, en Amérique du Sud, en Asie. Ensuite elle prend le train ou remonte les fleuves. A la fin de janvier 1919, elle a pratiquement contaminé toute la planète, en tuant à qui mieux mieux. C’est l’Asie qui connaît la plus grande hécatombe, avec notamment 4 à 9,5 millions de morts en Chine. En Inde, la grippe multiplie par deux un taux de mortalité pourtant très haut d’ordinaire en provoquant la disparition de 12,5 à 20 millions de personnes. Pour être abominablement élevés, de tels nombres auraient tendance aujourd’hui à être revus à la hausse. »

Cette pandémie conduira à créer « Le Comité d’hygiène de la Société des Nations » (SDN), ancêtre de l’OMS. Elle stimulera aussi la recherche :

« L’épouvantable pandémie de 1918 va cependant stimuler de nouvelles recherches sur l’agent pathogène de la grippe. Jusqu’alors, la doctrine médicale désignait le bacille de Pfeiffer, isolé lors de l’épidémie précédente en 1892, mais nombreuses sont les voix qui en font désormais un « microbe de sortie », à l’exemple des pneumocoques et autres streptocoques, agents des complications secondaires de la grippe. On soupçonne alors un « virus filtrant », un microbe assez petit pour passer à travers les filtres de kaolin et se soustraire ainsi à la vue du microscope. Encore faut-il l’attraper.

En 1933, des chercheurs britanniques mettent en évidence l’existence d’un virus filtrable. La voie est ouverte aux cultures et aux vaccins mais le chemin est encore long et c’est une tout autre histoire, très médicale, qui va aboutir à l’identification du virus H1N1. »

L’article de la revue « L’Histoire » m’a aussi appris une information qui du point de vue de la connaissance de la maladie est certainement très intéressante. Mais du point de vue des perspectives qui pourraient découler de la fuite accidentelle ou volontaire du virus ressuscité du laboratoire où il est enfermé, apparaît moins réjouissant :

«  Des chercheurs avaient entrepris de se lancer à la poursuite d’un virus de la grippe espagnole sur le terrain. En 1950, un microbiologiste avait émis l’idée folle d’aller récupérer le virus disparu de la grippe de 1918 en exhumant une de ses victimes dans le permafrost du Grand Nord. Une première expédition échoue en 1951 en Alaska, puis une seconde dans le Spitzberg en 1997. Pas de virus dans les cadavres. C’est aussi en 1997 que Jeffery Taubenberger, dans un coin perdu de l’Alaska où la grippe espagnole avait tué presque tout le monde, exhume du permafrost un cadavre providentiel, une jeune femme inuit que son obésité a protégée de la décomposition. Dans les poumons de celle qu’on va appeler Lucy (par hommage à l’autre, l’australopithèque découverte en 1974), se trouvent des fragments du virus de 1918.

En fait, il faudra quatre autres cadavres (aux tissus pulmonaires conservés dans des blocs de paraffine) pour que Taubenberger puisse séquencer en totalité, gène par gène, le virus de la grippe espagnole. Quelques années plus tard, Terrence Tumpey, chercheur du National Center for Immunization and Respiratory Diseases, réalise la synthèse complète du virus disparu de 1918.

Testé dans un laboratoire de haute sécurité, celui-ci se révèle effectivement extrêmement virulent.

Depuis, le virus ressuscité est conservé dans un laboratoire militaire sous haute surveillance. »

Ma tante Pauline, la sœur que mon père, né en 1919, ne connut jamais est morte de la grippe espagnole le 20 novembre 1918, 9 jours après l’armistice, elle avait 10 ans.

Probablement que dans votre famille aussi certains furent touchés par cette tueuse.

Elle tua des personnes célèbres :

  • Guillaume Apollinaire
  • Edmond Rostand
  • Max Weber
  • Mark Sykes (des accords Sykes-Picot)
  • Egon Schiele

En conclusion je citerai l’étude déjà évoquée en début d’article :

« La pandémie de « grippe espagnole » est une catastrophe sans précédent, qui marquera durablement les esprits. Le premier bilan, dressé en 1927, estime à 21 millions le nombre de décès, pour une population mondiale de 1,8 milliard d’habitants à cette époque. Toutefois, en Inde seulement, on estime à 21 millions le nombre de morts, ce qui conforte les évaluations supérieures à 50 millions de victimes. Vu l’absence de données épidémiologiques dans des pays comme la Chine, il pourrait exister une forte sous-estimation du nombre de cas dans de nombreux pays du tiers-monde. En 1942, le virologue australien Macfarlane Burnet estime ce nombre entre 50 et 100 millions. Quelles que soient les estimations, il fait peu de doute que la mortalité a été considérable. La mortalité globale aurait été de 5 % de la population mondiale »

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Jeudi 22 novembre 2018

« Camps de concentration français dans la 1e guerre mondiale »
Jean-Claude Farcy

Quand nous cherchons un peu, nous avons tous, dans nos familles par le témoignage de nos ainés, des souvenirs qui nous lient avec la grande guerre.

Mon ami Gérald qui a des liens familiaux anciens avec la commune de Crest dans la Drôme, m’a apporté un article du journal de la commune : « Le Crestois », dans lequel il m’a montré cette photo d’une tombe du cimetière de la commune.

Cet article que vous trouverez derrière ce lien : « Un explorateur de cimetière » est consacré à un professeur d’Histoire géographie qui étudie les lieux de repos des humains et qui est tombé sur cette plaque tombale. Si vous lisez l’article, vous comprendrez pourquoi la famille de ce soldat tombé de septembre 1914 a cru juste d’écrire « mort pour rien ».

Hier j’ai évoqué les expositions et le livre consacrés aux « Images interdites de la grande guerre ». Après avoir vu l’article du journal Crestois montré par Gérald, j’étais allé chercher ce livre à la Bibliothèque.

J’ai ouvert le livre au hasard.

Et je suis tombé sur cette photo


Vous lisez comme moi « Camp de concentration de Crest ». Il y eut donc des « camps de concentration » pendant la première guerre mondiale. Bien sûr, ils n’ont rien à voir avec les camps de concentration nazis, mais c’était le terme consacré et utilisé en 14-18. Aujourd’hui, les historiens préfèrent parler de « camp d’internement », Auschwitz, Treblinka et Dachau sont dans les mémoires depuis !

Une fois que l’on sait, on peut chercher et trouver.

Sur un site consacré aux Nomades de France, on trouve une page concernant le « Camp de concentration de Crest ». Nomades, car ce camp a surtout été lieu d’internement de tziganes venant l’Alsace-Lorraine.

Cette page nous apprend : qu’

« Entre 1914 et 1919 la France se couvre de 74 camps dans le Sud-Ouest, l’Est et le Massif Central principalement, parmi lesquels 13 dépôts pour Alsaciens-Lorrains, dont 5 dépôts surveillés (c’est-à-dire où l’on est privé de liberté, dont Crest). L’internement n’épargne pas les femmes et les enfants, pourtant, non mobilisables… »

J’ai aussi trouvé cette page : « Mémoire vive : les camps d’ incarcération de Crest » qui élargit le propos à la seconde guerre mondiale. Les autorités se sont toujours méfiés des nomades qui en voyageant peuvent voir des choses qu’il ne faut pas, entendre des informations qu’il ne faut pas divulguer et avoir tout simplement des aptitudes à l’espionnage…

S’agissant d’alsaciens, la Revue d’Alsace a consacré un article à un livre d’un historien, maître de conférences à l’université de Bordeaux I et spécialiste de l’histoire des Tsiganes, Emmanuel Filhol « Un camp de concentration français. Les Tsiganes alsaciens-lorrains à Crest, 1915-1919 ». Dans cet article nous pouvons lire :

« A partir d’août 1914, le gouvernement français, sous prétexte que les nomades, au même titre que les populations étrangères originaires des pays ennemis, étaient susceptibles de nuire en tant qu’espions à la Défense Nationale, se donna les moyens de les expulser de la zone des armées. Arrêtés dans les premiers mois de la guerre dans les parties de l’Alsace-Lorraine libérées, les Tziganes furent dirigés vers des centres de triage, puis internés dans des camps implantés dans le Midi (Brignoles, Saint-Maximin), avant d’être regroupés dans le « dépôt surveillé des Alsaciens-Lorrains romanichels de Crest » (Drôme). Le lieu d’internement est un ancien couvent de Capucins laissé à l’abandon, où les Tsiganes furent d’ailleurs précédés par des Alsaciens-Lorrains originaires des arrondissements d’Altkirch et de Thann qui y reçurent un bon accueil […] L’effectif total du camp varia entre 110 et 180, dont la moitié d’enfants. Les conditions de logement et d’hygiène y étaient déplorables. La vie des Tsiganes internés était une existence sous surveillance. Les règles cœrcitives, avec punitions infligées, sorties réglementées et visites refusées, pesèrent douloureusement sur ces populations habituées aux grands espaces et à la mobilité. […] La vie au dépôt de Crest était vécue comme un enfermement sans espoir. Elle perdura jusqu’en juin 1919. »

Mais, il semble que l’Historien qui a le plus complétement étudié la réalité des camps d’internement soit Jean-Claude Farcy. Le livre qui est le fruit de ses recherches a été publié en 1995. Il est toujours disponible, par exemple sur ce site.

La revue Trames a publié <un long entretien> avec l’auteur en 1996.

Cette revue constate aussi que jusqu’à la publication de cet ouvrage, la réalité des camps d’internement de civils étrangers et de suspects pendant le premier conflit mondial étaient presque totalement ignorés. Le journaliste pose alors la question des raisons du silence des spécialistes de la Grande Guerre mais aussi du mutisme des historiens du pénal et de l’immigration.

Jean-Claude FARCY répond de la manière suivante :

« Il est difficile de donner une réponse simple à ce « mutisme » des historiens. On peut seulement avancer quelques hypothèses.

Les spécialistes de la Première Guerre mondiale sont devant un champ historique immense qu’ils ont d’abord exploré sur le plan militaire, avant d’en venir plus tard aux aspects économiques, sociaux et à l’étude des mentalités. L’analyse des « résistances » à la guerre, bien connue pour ce qui est des mouvements syndicalistes et socialistes, est à peine abordée, les dossiers de justice militaire ne donnant que depuis peu des études novatrices. Au sein des élites et dans la mémoire collective cette guerre a été pendant longtemps justifiée comme étant celle du droit, ce qui n’incitait pas précisément à traiter cette question des camps de concentration.

Les historiens du pénal en restent à ce qui est strictement « judiciaire » : les peines, alors que l’internement est une décision purement administrative. Les archives elles-mêmes ne sont pas toujours rangées directement dans les « fonds pénitentiaires ». […] On peut ajouter que, à l’époque, l’internement a été dans l’ensemble largement accepté par l’opinion (quand il visait des étrangers de nationalité ennemie et les repris de justice) et n’a jamais été à la source d’incidents, de révoltes ayant une ampleur nationale. L’absence d’études reflète aussi… le silence des victimes. »

Ces internements ne s’appuyaient pas sur des textes de loi et comme cela est écrit il ne s’agissait pas de décisions de justice mais bien de décisions administratives, exactement le contraire de l’état de droit.

« L’internement des civils – étrangers ou Français – pendant la guerre a toujours mis en difficulté les autorités quand il s’est agi d’en donner une justification légale. À plusieurs reprises le ministère de la Justice tient d’ailleurs à dégager toute sa responsabilité en la matière et l’on voit des procureurs refuser de poursuivre des évadés de camps arguant du fait qu’ils n’étaient pas détenus en vertu d’un mandat légal.

[…] Finalement le Conseil d’État « légalisera » la pratique : elle relève de l’exercice du pouvoir gouvernemental qui, étant chargé de veiller à la sécurité du territoire et d’assurer la défense nationale, peut prendre en temps de guerre toutes les mesures de police utiles à cet effet. […] Il n’y a donc pas de base légale à l’internement et comment imaginer – dans le contexte de la République démocratique, de la France terre des libertés… pour reprendre les expressions des internés protestataires qui se font fort d’avoir quelques notions d’histoire et de droit…- que des dispositions législatives aient pu être adoptées en la matière ? »

Il semble que les autorités françaises ne se méfiaient pas seulement des nomades mais aussi des civils Alsaciens Lorrains :

[Les Alsaciens Lorrains] qui n’avaient pas opté pour la France en 1871 et qui se trouvent sur le territoire français – soit qu’ils y séjournaient avant-guerre, soit qu’ils aient été « libérés » lors des premières offensives en Alsace et « évacués » de leurs domiciles sous le prétexte d’éviter d’éventuelles représailles en cas de reconquête allemande – sont dans les premiers mois de la guerre internés, dans l’attente de vérifier leurs « sentiments nationaux ». Il s’agit évidemment d’écarter toute possibilité d’espionnage et d’isoler parmi eux les « immigrants allemands » installés récemment en Alsace et supposés a priori dangereux. Cela concerne aussi bien les femmes que les hommes. La grande majorité, après avoir donné des garanties de domicile et de travail, est pourvue d’une « carte tricolore » qui assure une liberté complète. Une minorité reconnue allemande va dans les camps de mobilisables allemands. Une autre minorité, constituée d’Alsaciens ayant tenu des propos hostiles à la France ou ayant un casier judiciaire chargé, est considérée comme suspecte et placée dans des camps d’Alsaciens Lorrains, l’intention étant de pouvoir à terme les rallier à la cause de la France en les séparant des autres nationalités, ce qui d’ailleurs sera un échec, ces dépôts finissant par être, au début de 1917, assimilés aux dépôts d’Austro allemands.[…]

Il est probable – c’est l’hypothèse que nous avons formulée – que cet internement, au moins temporaire pour la majorité, de quelques 8000 Alsaciens a laissé des traces dans l’opinion de cette province et a pu donner des arguments au mouvement autonomiste qui se développe entre les deux guerres. Ce n’est pas pour rien que le gouvernement français met sur pied en 1927 une politique d’indemnisation, reconnaissant ainsi les torts de la France pendant la guerre. Mais il reste à vérifier concrètement – dans la littérature autonomiste notamment – cette hypothèse.

Bien sûr tout ressortissant issu d’un pays qui se trouve dans le camp de l’ennemi est forcément suspect mais avec des nuances :

« Internés au début comme les Autrichiens, les ressortissants des minorités de l’Empire austro-hongrois bénéficient assez vite d’un régime de faveur sous réserve que leurs sentiments « francophiles » soient au préalable vérifiés, ce qui explique le séjour des Polonais, Tchèques et autres Slaves au moins pendant plusieurs mois dans les camps. Des permis de séjour leur sont accordés quand ils offrent les garanties nécessaires pour avoir du travail. Ceux qui ne peuvent en obtenir ou restent soupçonnés d’être hostiles à la France restent dans les camps mais sont progressivement séparés des Allemands et Autrichiens et mis dans des dépôts dits de « faveur », réservés justement aux « francophiles ».

Ces camps hébergèrent aussi des civils français considérés comme suspects ou indésirables (prostituées par exemple) dans la zone des armées et :

« Tout ce qui entrave la défense nationale devient indésirable et suspect. […] l’envoi dans le camp sert de substitut à la relégation pour « purger » Paris d’une population marginale. Mais le lien est étroit avec la finalité militaire, si l’on veut bien prendre cette notion au sens large : tout ce qui est susceptible d’entraver la défense nationale peut être sanctionné de cette façon. […] les socialistes Russes sont internés nettement pour des motifs plus directement politiques. Il y a en germe, dans les camps de la première guerre, une forme de répression politique, mais dans l’ensemble, leur finalité est quand même d’ordre militaire. »

Les chiffres officiels sont les suivants :

«  Le nombre de camps a varié, certains n’ont existé qu’en 1914. À défaut de données issues d’archives centrales, on ne peut utiliser que des listes datées de la fin 1915 ou du début 1917. En ne tenant pas compte des « dépôts libres » d’Alsaciens Lorrains, on peut estimer à entre 60 et 70 le nombre de dépôts d’internés ayant existé sur le territoire français, Algérie comprise. Le nombre total d’internés est encore plus délicat à mesurer. En termes de flux, puisqu’il y a des entrées tout au long de la guerre, mais aussi des libérations nombreuses, il est plausible d’avancer une fourchette de 60 000 à 70 000 personnes ayant à un moment ou à un autre de la guerre fait connaissance avec les camps français. En termes d’effectifs, le maximum est naturellement atteint à l’automne 1914. Au début de 1918, il n’y aurait plus que 12 000 civils Austro Allemands internés en France, chiffre sensiblement égal à celui des Français internés dans les camps d’Allemagne. »

Ces camps furent aussi l’objet de clivages soit pour des raisons de fortunes soit pour des raisons de nationalité

«  ce qui frappe c’est le problème posé par les différences de classe parmi les internés. Alors qu’on attendrait de la part de ces victimes, une certaine solidarité, on a parfois l’impression d’une société en réduction, avec ses riches et ses pauvres. Les premiers s’ils n’accèdent pas au « camp de notables », s’arrangent toujours pour ne pas faire les corvées, payant au besoin les seconds pour cela. Les uns n’ont pas besoin de travailler, reçoivent des colis abondants, s’aménagent des lits « luxueux », ont toujours de quoi acheter à la cantine. Les autres doivent compter sur les secours mensuels en argent envoyés par leurs gouvernements et distribués sous l’égide de « comité de secours » bien souvent constitués de notables.

[…] Parmi les « Ottomans » s’opposent vivement les nationalistes « Jeunes Turcs » et les Arméniens, Grecs, Juifs et Syriens favorables à la France.

On a reproché à Jean-Claude Farcy d’avoir conservé le terme de l’époque « camps de concentration », alors que depuis 1945 il recouvre une réalité plus terrible.

Dans ce témoignage il apparaît cependant que s’il n’y avait pas de politique d’extermination, les conditions de vie étaient si dures qu’on y mourrait de faim :

« C’est dans un tel camp, à Angers, que fut internée la famille Wrzesinski, et c’est dans ce même camp que naquit, le 12 février 1917, leur troisième enfant, Joseph. Dans un entretien accordé en 1982 à l’hebdomadaire italien Gente, le père Joseph Wresinski se confiait de la sorte : « Je vais vous raconter quelque chose qui vous permettra de mieux comprendre pourquoi j’ai déclaré la guerre à la misère. Dans le camp où nous étions internés, la faim et la misère étaient telles que ma mère ne put allaiter sa fille la plus jeune et elle la vit mourir de faim entre ses bras. Ce n’est pas une histoire tirée de Victor Hugo, c’est notre vie. L’état de prostration dans lequel nous dûmes subir les années de guerre fut tel que mon père ne s’en remit jamais ».

Bien sûr de tels camps existaient aussi dans les autres pays, la France n’avait pas le monopole de cet exercice de défiance à l’égard des « autres » et des gens qui n’entraient pas dans la norme.

Dans le livre sur les images interdites on trouve encore cette photo :


Ce sont les enfants de civils allemands et autrichiens internés à Bergerac.

Sur le tableau l’institutrice a écrit : « Aimez-vous les uns les autres »

C’était certainement une injonction inaccessible dans ces temps de barbarie et particulièrement pour ces enfants enfermés par la France parce qu’ils étaient allemands ou autrichiens.

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Mercredi 21 novembre 2018

« Images interdites de la grande guerre »
Expositions et livre montrant et évoquant des photos de la guerre 14-18 qui avaient été censurées à l’époque

La guerre 14-18 a été une grande productrice de propagande et déjà de fake news.

Le site Agora vox parle d’« une diffusion massive de leurres invraisemblables » :

« Plus [les armes] sont perfectionnées, moins elles causent de morts et de blessés ! (Le Temps, 4/8/1914). Celles de l’ennemi, en tout cas, ne sont pas dangereuses ; c’est de la camelotte ! (L’Intransigeant, 17/8/1914) : les obus (shrapnels) éclatent en pluie de fer inoffensive ! Les blessures par balles ne sont pas dangereuses ! »

Et il existait aussi la censure.

Aujourd’hui je voudrais vous parler de la censure de photos prise pendant la guerre.

Pendant la guerre 14-18 le Haut commandement français avait compris l’intérêt et l’impact sur les populations que pouvaient avoir des photos de guerre et aussi les dangers et risques que cela représentait.

La photo avait déjà des dizaines d’années d’existence.

Même s’il fallut de nombreuses inventions avant d’aboutir à la photographie, on commence souvent l’histoire de cette technique avec Joseph Nicéphore Niépce, inventeur de Chalon-sur-Saône, qui parvint à fixer des images sur des plaques (1826 ou 1827). Louis Daguerre poursuit les expériences et parvient à raccourcir le temps de pose à quelques dizaines de minutes (quand même !). Et la date conventionnelle de l’invention de la photographie est fixé au 7 janvier 1839, jour de la présentation par Arago à l’Académie des sciences de l’« invention » de Daguerre, le daguerréotype.

Et ce n’est pas la guerre 14-18 qui fut le premier conflit à être photographié. Lors du mot du jour du <Lundi 17/03/2014> consacrée à « La guerre de Crimée » que Napoléon III avait mené contre la Russie (1853-1856).j’avais évoqué des photos qui avaient été réalisées et dont certaines ont été publiées sur le site de l’Obs : <Des photographies de la guerre de Crimée en 1855>.

Mais revenons aux photos censurées de la première guerre mondiale.

Plusieurs expositions ont présenté ces photos, appelées images interdites..

  • En octobre 2014 à l’Université Paris 1 au Centre Panthéon Sorbonne
  • Plus récemment une exposition au premier semestre 2017 a eu lieu au Château de Vincennes.

Un livre est paru sur ces deux expositions. Vous voyez ci-dessus la photo qui orne le livre et était aussi celle qui se trouvait sur l’affiche des deux expositions évoquées. Elle représente un soldat au repos et ayant l’air désabusé.

Pour ma part j’ai pu l’emprunter à la Bibliothèque de la Part-Dieu à Lyon.

Ces photos qui n’ont pas été montrées pendant la guerre étaient pourtant l’œuvre d’une Unité de l’armée elle-même. Il n’était évidemment pas question d’embarquer des journalistes ou des photographes privés et de les laisser prendre les photos qui leur auraient paru pertinentes.

La section photographique de l’armée (SPA) est créée en 1915 pour fabriquer jusqu’en 1919 l’image officielle de la guerre en France.

Le livre prétend que la SPA est le premier organisme de production d’images officielles en Europe.

Ces expositions et ce livre présentent donc des vues qui n’ont jamais eu le droit de paraître. Censurées dès leur production, pour des raisons stratégiques, diplomatiques et aussi parce qu’elles auraient pu nuire à la crédibilité du discours du Haut commandement ou au moral de l’arrière, voire remettre en cause l’image négative de l’ennemi. Mais elles ont été inventoriées et conservées, comme toute administration et toute armée sait le faire.

Dans la préface au livre Annette Becker évoque l’écrivain Ernst Jünger qui en 1934 déclarait :

« La photo est une arme »

C’est donc une arme qui peut se retourner contre son auteur, sinon comment expliquer que l’Armée ait voulu censurer ses propres images.

Il existait une commission de censure spéciale qui était chargé de réaliser ce tri.

Il y a essentiellement deux types de raison :

  • Un premier groupe revêt un caractère stratégique
  • Le second rassemble des clichés pouvant avoir un effet négatif et contre-productif sur la propagande de la France aussi bien tournée vers l’intérieur que vers l’extérieur du territoire.

C’est l’Armée qui a fait les photos, les a répertoriées, classées et conservées. Ce ne pouvait donc être que l’armée qui organise ces expositions. C’est encore l’Armée qui affirme que sur un fonds de 90 000 clichés, il n’y a que 8% qui ont été censurés.

L’exposition commence donc par les photos censurées par stratégie et intérêts militaires. Ainsi des photos de postes d’observations ou de canons ne devaient pas être vues par l’ennemi. Cela ne présente à mes yeux pas grand intérêt.

Je suis beaucoup plus intéressé par le second groupe.

Il y a d’abord des photos de morts, de corps déchiquetés de mutilés qui ne sont pas compatibles avec les affirmations des journaux citées en début d’article.

Mais il y a d’autres photos qui me paraissent plus intéressantes à regarder avec nos yeux du XXIème siècle et 100 ans après ces terribles évènements.

J’en ai choisi trois.

1/ L’appel d’une classe d’âge en janvier 1916


Le commentaire du livre est celui-ci :

« Les hommes sur cette photographie, au visage particulièrement juvéniles, ont l’air préoccupés, soucieux […] On ne voit pas de franche résolution, d’envie de se battre ou plus simplement de sourires comme dans les représentations montrant la mobilisation et le départ des premiers combattants et abondamment diffusées. »

Et donne l’explication de la censure :

« [Cette] photo exprime ce que l’opinion ne doit pas voir, l’image de la résignation »

Ces jeunes ne croient pas aux sornettes que racontent les journaux et que les balles allemandes ne tuent pas. Ils ont tout simplement peur et à raison. Combien de ces jeunes gens vont mourir au front ou être mutilés, dans les deux années qui suivent la prise du cliché ?

2/ Le prisonnier allemand


Les soldats français sont fiers, ils ont attrapé un soldat ennemi. Le soldat allemand est assis et mange un morceau de pain.

Cette fois je trouve le commentaire particulièrement approprié et incisif :

« Les Français posent bravache devant l’objectif tous debout, grands souriants. […] L’Allemand lui, l’autre a l’air minable, tout petit, recroquevillé, tout juste bon à grignoter un morceau de pain. C’est sûr qu’ils n’ont rien à manger chez eux ces barbares. Il a peur, il ne comprend rien que va-t-on faire de lui ? Pourtant, la convention de Genève sera respectée, demain il partira pour un camp de prisonniers […]. Très loin des siens. Pour lui la guerre est finie, c’est lui qui devrait sourire. »

Mais pourquoi censurer une telle photo ?

Parce qu’il faut que l’ennemi soit monstrueux, assoiffé de sang, cruel.

Cet homme simple, un peu perdu ne peut pas être haï.

Au contraire, un élan d’empathie peut apparaître.

On construit l’ennemi, on le raconte, on le criminalise pour pouvoir le haïr.

Et alors la dernière photo que j’ai choisie dans ce livre est encore bien pire pour la censure de l’armée.
3/ Tombe faite par les allemands à un « héros français »


Dans un cimetière manifestement peu entretenu, avec en arrière-plan, un village relativement épargné par la guerre et les bombardements, cette tombe attire l’attention.

Il est écrit en allemand « Ein Französicher Held » « Un héros français »

Le commentaire en 2014 est :

« Cette inscription peut être émouvante, en ce qu’elle montre que même entre adversaires, on honore le courage de l’ennemi en lui offrant une sépulture… un geste rare. »

Il est bien évident qu’on ne peut montrer un tel geste chevaleresque de l’ennemi.

Aujourd’hui nous savons que parfois, les soldats des deux camps ont fraternisé.

J’ai évoqué ces moments dans le mot du jour du <21 décembre 2015>

Et j’avais utilisé comme exergue, cette phrase d’Albert Cohen :

«Frères humains et futurs cadavres, ayez pitié les uns des autres. »

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