Mercredi 3 juillet 2019

« Les animaux non humains ont la bouche en avant pour manger, le propre de l’homme est le retrait de la bouche »
Michel Serres

Nous étions donc restés hier sur cette belle réflexion du talmudiste :

« Manger, c’est penser. On parle et on mange par le même organe qui est un trou qui est la bouche.
C’est curieux symboliquement que ce qu’on fait rentrer est la nourriture et ce qui en ressort c’est la parole.»

La bouche qui permet de se nourrir, la bouche qui nous offre la parole pour l’échange.

L’émission suivante avait pour invité Michel Serres : <De quoi manger est-il le nom ?>

Et j’ai déjà rapporté qu’à la question posée par le titre de l’émission, le philosophe a répondu :

« Je crois que manger est une activité triple

Elle est Biologique d’abord et vital qui est la survivance

Deuxièmement, c’est une activité sociale, politique et éthique parfois puisque cela pose des questions de circulation des vivres, de spéculation etc…

Et puis c’est aussi un acte religieux, sacré »

Hier nous avions insisté sur le côté sacré et aujourd’hui nous allons nous intéresser à la biologie.

Et Michel Serres de rappeler que:

«Manger concerne les animaux, pour les végétaux c’est différent. Les animaux sont hétérotrophes et les végétaux sont autotrophes.»

Cette première phrase déjà réclame des explications.

Un organisme « autotrophe » est un organisme capable de générer sa propre matière organique à partir d’éléments minéraux. Il utilise pour cela l’énergie lumineuse soit par photosynthèse, soit par chimiosynthèse chez quelques espèces.

L’autotrophie se limite aux végétaux chlorophylliens, aux cyanobactéries et à quelques bactéries. Le plus souvent, l’énergie lumineuse sert à la synthèse de glucides à partir de dioxyde de carbone et d’eau. Les cellules végétales disposent d’organites particuliers, les chloroplastes. Ceux-ci contiennent la chlorophylle et sont ainsi nécessaires aux processus d’autotrophie. »

Le terme « hétérotrophe» qualifie un organisme incapable de synthétiser lui-même ses composants et qui recourt donc à des sources de matières organiques exogènes. Ce mode de nutrition est caractéristique de tous les êtres vivants qui ne sont ni des végétaux chlorophylliens, ni des cyanobactéries, ni certaines espèces bactériennes capables de photosynthèse ou de chimiosynthèse, ceux-ci étant autotrophes. Autrement dit, les animaux, les champignons, quelques plantes, les protozoaires et l’essentiel des procaryotes sont hétérotrophes.

Vous qui me lisez et moi qui écrit nous sommes hétérotrophes, et que dans l’ordre de la biologie nous avons besoin de matières organiques exogènes, c’est-à-dire qui se trouvent à l’extérieur de nous.

Cette connaissance scientifique rend encore plus problématique la prétention de celles et ceux qui entendent se nourrir de « prana »

En effet, lors de la journée de pause du 20 juin 2019 j’avais évoqué ces personnes qui prétendent qu’on peut vivre sans manger.

Ces gens prétendent devenir « pranique » et d’être en capacité de vivre sans manger et sans boire ou avec très peu de solide et de liquide.

Une de ces vidéos se trouve derrière ce lien : <Se nourrir de prana>. Dans ce film vous verrez un homme qui s’appelle Gabriel Lesquoy qui affirme que depuis 2012, il ne se nourrirait plus qu’avec de la lumière. Il concède manger de temps à autre un morceau de chocolat.

<Il y a aussi cet extrait d’un documentaire du nom de Lumière>

Et puis une interview d’un homme du nom de « Henri Monfort » qui dit ne plus se nourrir d’aliment solide depuis 2002 et qui parle d’une période de transition de 21 jours nécessaires pour entrer dans un « état pranique ».

Le pranisme a aussi pour nom L’inédie ou le respirianisme.

Pour l’instant, aucune expérience scientifique sérieuse et encadrée n’a pu valider la véracité de ces pratiques. Et dans la connaissance scientifique actuelle, l’hypothèse la plus vraisemblable reste que nous sommes hétérotrophes. Car rappelons que la science, contrairement à la religion, ne connait pas le concept de vérité mais celui de réfutation. Une hypothèse scientifique reste vraie jusqu’au moment où une expérience ou plusieurs la réfutent. Je ne peux donc croire au pranisme sauf à ce que des expériences rigoureuses établissent que les humains peuvent devenir autotrophes.

Manger est donc le propre de l’animal. Et qu’est-ce qu’un animal ?

Michel Serres continue

« Animal, cela veut dire animé. Les animaux courent, ils se déplacent.

Ils se déplacent pourquoi ?
1° Pour attraper leurs proies
2° Pour éviter d’être mangé
3° Pour être à distance de leurs propres excréments, c’est-à-dire le résultat de manger.
4° Pour trouver un partenaire sexuel. […]

J’ai toujours été fasciné par les poissons.

Le poisson a une forme effilée, hydrodynamique, composée d’une arête centrale et une queue qui le dirige comme un gouvernail.

Mais tout est orienté vers la bouche.

Vous voyez le poisson qui ouvre la bouche et quels que soient les évènements c’est la bouche qui est en avant.

Donc, c’est un appareil de locomotion fait pour manger !

La bouche est en avant !

Et une fois que j’ai été fasciné par le poisson, je me suis dit, mais voyons les boas c’est la même chose.

[…] et les autres animaux.

Les quadrupèdes quand ils sont à quatre pattes, ont aussi la bouche en avant.

Les oiseaux, aussi ils ont les pattes et les ailes pour la locomotion et le bec est en avant, quand ils volent.

Les animaux courent ou volent pour manger.

Un animal ne peut être animé que s’il a de la nourriture énergétique pour qu’il puisse conserver sa chaleur.

Et nous les humains ?

Les animaux ont un pôle nord pour manger, Mais pour nous humains, la bouche n’est pas seulement faite pour manger, elle est faite pour parler, pour chanter, pour aimer. Chez nous la bouche est multifonction. […]

Je ne suis pas naturaliste, mais j’ai l’intuition que quand nous étions à quatre pattes, la bouche aussi était en avant pour manger.

Et comme nous nous voulons faire autre chose avec la bouche que simplement de manger, nous nous sommes mis debout.

Et la bouche n’est plus en avant. […]

Il y a une preuve de cela extraordinaire !

C’est que l’angle facial par rapport aux primates a évolué, homo habilis et notre autre ancêtres sont prognathes : la bouche est encore en avant.

Et nous au fur à mesure que nous nous mettons debout le prognathisme s’efface et l’angle facial ne fait que croitre.

Et ainsi le propre de l’homme est le retrait de la bouche.

Et ainsi les animaux comme les pigeons, les moutons et les vaches broutent tout le temps sauf pendant la rumination.

Et nous les humains nous avons le privilège de ne pas manger tout le temps. »

C’est ainsi que l’homme a créé les repas, c’est la dimension sociale.

Mais revenons aux détails techniques qu’énoncent Michel Serres.

Le « prognathisme » (du grec pro, « avant » et gnathos, « mâchoire ») est une configuration faciale selon laquelle une des deux mâchoires est plus saillante que l’autre vue de profil par rapport à la verticale du front et du nez.

L’angle facial est la mesure qui permet d’évaluer le prognathisme.

L’angle facial est une mesure qui permet d’évaluer le prognathisme d’un crâne, c’est-à-dire la projection plus ou moins avancée des mâchoires et de la face.

C’est l’angle aigu formé par les deux droites (OP) et (MN), avec :

  • O point le plus bas de l’orbite oculaire;
  • P point le plus haut du trou auditif;
  • M point le plus proéminent de l’os maxillaire supérieur entre les alvéoles des deux incisives supérieures centrales;
  • N rencontre de la suture des os nasaux et de l’os frontal.

Toutes ces précisions sont tirées de Wikipedia.

Or l’évolution de l’espèce humaine a justement pour caractéristique une augmentation de l’angle facial et un prognathisme de moins en moins marqué.

Si on aborde ce sujet d’une manière chiffrée on a ces évolutions

  • Homo habilis : 65 à 68°
  • Homo erectus : 75 à 81°
  • Homo neanderthalensis : 71 à 89°
  • Homo sapiens : 82 à 88°

Sur le site de l’Université de Picardie et sur cette page <La lignée humaine> on trouve ce schéma évolutif.

Et Michel Serres de faire l’hypothèse que c’est peut-être le destin de la bouche qui nous a mis debout. Mais c’est aussi peut être parce que l’homme s’est mis debout que la bouche est devenue cet organe multifonction et que nos capacités cognitives se sont développées.

<1261>

mardi 2 juillet 2019

« Il est incroyable que le monde ait du goût »
Pierre-Henry Salfati

Dans la première émission du « sens des choses » consacrée à l’alimentation : Le sens religieux de la nourriture : cannibalisme et interdits religieux. Il y avait deux invités :

  • Le premier, très connu Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France, que j’ai déjà évoqué lors du mot du jour du <18 juin 2019>
  • Le second moins, Pierre-Henry Salfati scénariste et réalisateur français de cinéma et de télévision. Mais ce n’est pas en tant que réalisateur qu’il a été invité mais en tant que talmudiste.

<Talmudiste> a plusieurs signification, dans le cas de Pierre-Henry Salfati cela signifie qu’il est un spécialiste de l’étude du Talmud.

Le « Talmud » est un ensemble de textes du judaïsme. Si vous ne savez rien de ce pilier de la Loi juive, vous pouvez lire ce court article de <La Croix>.

En résumé, le début de la bible chrétienne commence par les « cinq livres de Moïse » ou Pentateuque, ce n’est qu’une partie de l’ancien testament.

Ces cinq livres sont communs avec la religion hébraïque, d’ailleurs ils ont été écrits dans le cadre de la religion hébraïque, les chrétiens n’ont fait que reprendre ces textes.

Les juifs appellent ces 5 livres : « La Torah »

Cependant, les talmudistes prétendront que les chrétiens n’ont pas bien traduit les textes de « la Torah » et leur ont parfois donné un sens qu’ils n’avaient pas.

« Le Talmud » appartient uniquement à la tradition du judaïsme. Il représente des commentaires de la Torah fait par les rabbins et les docteurs de la Loi et traite toutes les affaires du quotidien, de la législation, de la culture de l’histoire du peuple juif. La Croix écrit :

« On peut y voir une véritable encyclopédie du judaïsme. Maintes fois censuré, interdit et brûlé en place publique (à Paris en 1244, à Rome en 1553, en Pologne en 1757…), il n’a cessé de jouer un rôle d’unité dans la vie intellectuelle et spirituelle juive. Son étude constitue toujours l’objet principal, voire exclusif, de l’enseignement dans les « yeshivot » (écoles talmudiques) à travers le monde. »

Dans l’émission suivante, l’invité était Michel Serres à qui Jacques Attali a demandé de quoi manger est-il le nom ?

Et Michel Serres a répondu

« Je crois que manger est une activité triple

  • Elle est Biologique d’abord et vital qui est la survivance
  • Deuxièmement, c’est une activité sociale, politique et éthique parfois puisque cela pose des questions de circulation des vivres, de spéculation etc…
  • Et puis c’est aussi un acte religieux, sacré »

Manger a quelque chose d’intime avec le sacré.

Le récit sacré qui a structuré une grande partie de notre imaginaire et aussi de notre civilisation s’occupe très vite de la nourriture et du manger.

Et Michel Serres de souligner qu’au début du premier texte de la bible : la genèse il est question de nombreuses fois de manger.

J’ai vérifié : le verbe manger se trouve en effet 17 fois dans le chapitre 3 de la Genèse, celui où les humains vont manger le fruit de l’arbre de connaissance et être chassés du paradis. Il est présent 4 fois au chapitre 2, qui est le chapitre où l’interdiction est posée.

Pierre-Henry Salfati commence son intervention par cette réflexion :

« Le premier monothéisme n’évoque pas l’homme en tant qu’être mangeant, mais en tant qu’être ne mangeant pas.

Quand on sort du ventre de sa mère, le premier réflexe est de casser son jeûne. On va tout de suite manger. Manger sa mère en l’occurrence.

Il s’avère que dans ce texte inouï [Genèse], la première chose qui lierait ce que d’autres appellent Dieu, ce que la Torah appelle autrement, à sa créature, c’est de ne pas manger une chose : tu ne mangeras pas cela.

En quelque sorte le premier contact, c’est le jeûne ou la restriction »

Rappelons, en effet, le texte de la Genèse, chapitre 2, versets 16 et 17 tel que l’écrit la bible chrétienne

« L’Éternel Dieu donna cet ordre à l’homme : Tu pourras manger de tous les arbres du jardin ;

Mais tu ne mangeras pas de l’arbre de la connaissance du bien et du mal »

Annie nuance beaucoup le propos de Salfati qui prétend que le premier réflexe de l’enfant qui naît est de casser le jeûne.

En effet, l’enfant dans le corps maternel ne jeûne pas, bien au contraire il est nourri sans avoir même besoin de réclamer à partir du cordon ombilical qui le relie au placenta.

D’ailleurs le placenta et les cellules de l’embryon sont issus des mêmes cellules originaires qui ensuite se différencient pour devenir d’une part le nouvel être vivant et l’autre la matrice nourricière.

Alors quand l’enfant sort à l’air libre, son souci n’est pas de casser le jeûne mais de continuer à se nourrir. Et cela constitue, en effet, une rupture celle de devoir faire un effort pour s’alimenter, alors qu’avant il avait tout ce dont il avait besoin sans effort et même si cela devait se faire au détriment de la mère.

Cela étant le texte fondateur du judaïsme édicte en effet comme première règle, une règle alimentaire qui détourne l’homme d’un aliment végétal précis.

Le fruit de l’arbre de la connaissance, tout un programme…

Pierre-Henry Salfati estime que

« On est ailleurs que dans le religieux ici. Si on étudie ce texte uniquement sous l’aspect philologique. Le végétal interdit est curieusement lié au savoir. […] [Dans une tradition du Talmud] l’interdiction devait durer 3 heures. L’interdit sera transgressé malgré la courte période de l’interdiction. Alors on est dans le symbolique, mais pas que. L’homme ne fait que transgresser son propre symbole.

Ce qui va finalement fonder cette religion-là, c’est le rapport à la conscience : qu’il est incroyable que le monde ait du goût

Que cet univers soit comestible. Comestible non seulement parce qu’il va nous sustenter mais en plus que ce que l’on mange a du goût.

On ne se pose pas la question de savoir si les hommes d’autrefois, aimaient le goût de ce qu’ils mangeaient.

Et le gout déjà fait le choix. L’homme va manger ce qui va le nourrir mais aussi ce qu’il aime, ce qui a bon goût.

Manger en hébreu se dit « èèkhol » (je ne suis pas certain de l’écriture rappelons que j’entends ce talmudiste à l’oral) cela se décompose en « taureau » ou « l’unique » puis « l’un et tout » (‘kohl’). Ce qui signifie qu’en hébreu manger, c’est manger le monde, c’est manger un bout du monde. Manger une pomme, c’est manger l’humanité. Curieusement la science le démontrerait. On est ailleurs que dans le religieux.

Le mot « goût » en hébreu veut dire « la raison » et veut aussi dire « l’accent » (dans le sens accent marseillais)

Le fait que le monde soit comestible avec un certain goût est un mystère.»

C’est pour nous une évidence qu’il existe des aliments et que ces derniers aient un goût.

L’innocent ou le talmudiste s’en étonne et s’en réjouit, le monde est comestible et a du goût.

Notons que de joyeux drilles, mais sont-ils vraiment joyeux, je n’en suis pas sûr, estime que manger prend beaucoup trop de temps et qu’il serait plus simple de disposer de quelques poudres ou de pilules sans goût spécifique permettant d’apporter les éléments nutritifs au corps.

Il faut avouer qu’on est alors très loin du sacré et du goût. On est dans l’utilitarisme et on s’éloigne probablement autant de l’humanisme que du divin…

Mais « l’interdit alimentaire » qui est la première chose qui vient à l’esprit quand on associe le premier monothéisme et l’alimentation.

Rappelons que le judaïsme comme l’islam manifestent des interdits alimentaires. Le christianisme, en revanche, n’a pas d’interdit alimentaire.

Dans les religions non monothéistes, en vertu du principe de non-violence envers toute forme de vie, tous les jaïns ainsi qu’une grande partie des bouddhistes, des hindouistes et des sikhs sont végétariens. Ce n’est toutefois une prescription absolue que dans le jaïnisme où la non-violence est l’idéal fondateur et fondamental.

Les prescriptions alimentaires juives sont définies par les règles de la <cacherout>.

Mais le premier interdit qu’il y a eu dans la religion juive est le sacrifice humain qu’on peut situer à 3000 ou 4000 ans avant notre ère.

La Bible considère le cannibalisme comme une malédiction
(Lévitique 26 verset 29, 2 Rois 6 verset 28)

Par la suite, la religion hébraïque a aussi interdit les sacrifices animaux contrairement aux religions concurrentes de l’époque romaine comme le culte de Mithra où on sacrifiait un taureau dans une cérémonie qui avait pour nom le « taurobole »

Il en était de même avec la déesse Cybèle qui fut une autre concurrente du christianisme. Le musée gallo-romain de Lyon présente des autels tauroboliques pour Cybèle.


Mais Pierre-Henry Salfati aborde le sujet de l’interdit de la manière suivante :

« Qu’est-ce qu’on interdit quand on interdit ?

Est-ce qu’on interdit le goût des choses ou est-ce qu’on interdit quelque chose qui serait toxique ? »

Plus loin il explique qu’il n’y a pas de liste d’aliments toxiques dans les textes juifs. Et il ajoute qu’aujourd’hui il y a des tas de rabbins orthodoxes qui meurent du cholestérol. La nourriture casher les rend aussi malades que les autres.

Mais en fait, ce que ce récit apporte c’est de s’intéresser à la nourriture, à regarder ce que l’on mange :

« La première loi talmudique sur la nourriture qui est le lien le plus intime avec le divin, pour ceux qui croient et le lien, le plus intime avec l’humanité pour ceux qui ne croient pas […] commence par : Regarde ce que tu manges.

C’est la première loi, d’examiner ce qu’on mange.

Je vois tous les jours des gens qui sont en train d’examiner plus que jamais ce qu’ils mangent.

Or ce que l’on mange nous tue, c’est clair.

Mais avant de mourir on a le temps de réfléchir.

On est assassiné par ce monde-là, mais il est consommable.

Certains se sont demandés pourquoi l’homme pouvait comprendre un peu le cosmos, peu se sont demandés pourquoi le cosmos est consommable. »

Le talmudiste s’intéresse ensuite aux mots. Et il explique notamment que le christianisme a traduit des mots hébreux par des concepts qui n’appartiennent pas au judaïsme :

« Il y a une énorme méprise sur le judaïsme lié à une grande histoire culturelle. Je veux en venir aux mots par exemple.

En hébreux, il n’y a pas de mot qui signifie « interdit », en fait si on traduit le mot qui est devenu interdit en français, ce mot signifie « attaché ». Cette chose qui vous attache ou à laquelle vous vous attachez. »

Aujourd’hui on parlerait peut être d’addiction. N’en est-il pas ainsi, par exemple, pour le sucre qui crée de l’addiction ?

« Ce qui est devenu « permis » voulait dire à l’origine « libéré ». Ce qui t’attache d’un côté, ce qui te libère de l’autre côté. »

On interdirait donc des choses qui nous aliéneraient et on nous autorise des choses qui nous libèrent.

Salfati résume :

« On nous incite à nous libérer. Quand on te dit ceci te libère, ceci t’attache, c’est autre chose que de la morale. Le Dieu que le christianisme a rendu rétrospectivement les juifs responsables, les juifs n’y sont pour rien. Il n’y a pas de mot « Dieu » dans toute la Torah. Il y a dix noms qui ont été traduits par Dieu, mais originellement ces noms n’ont rien à voir avec cette affaire. […] De soi-même l’homme choisit ce qu’il mange, ce qu’il peut attraper. Au départ les hommes sont des chasseurs, ils veulent attraper ce qui est le plus facile, ce qui est le plus proche. Manger un lion c’est difficile […] L’animal sauvage est difficilement consommable.»

Et l’animal sauvage fait partie des interdits alimentaires de la cacherout.

Et le lien le plus évident avec le sacré n’est-il pas finalement que l’organe qui permet de parler est aussi celui qui permet d’absorber les aliments qui nourrissent notre corps :

« Manger, c’est penser. On parle et on mange par le même organe qui est un trou qui est la bouche.

C’est curieux symboliquement que ce qu’on fait rentrer est la nourriture et ce qui en ressort c’est la parole.»

<1260>

Lundi 1 juillet 2019

« Pause »
En raison de la canicule

Le clavier était trop chaud.


En attendant la suite, la série sur l’alimentation compte pour l’instant 8 articles :

  • 1-« Der Mensch ist, was er ißt
    L’homme est ce qu’il mange »
    Ludwig Andreas Feuerbach

  • 2-«L’homme est omnivore comme ses cousins singes, mais il est seul à cuire les aliments et c’est une différence fondamentale »
    Connaissance apportée par la paléoanthropologie

  • 3-«On ne mange pas son prochain comme cela, qu’on soit néandertalien ou sapiens.»
    Pascal Picq, le « sens des choses » 1ère émission (16 :30)

  • 4-« Le régime alimentaire des humains d’aujourd’hui est beaucoup plus restreint que celui des premiers chasseurs-cueilleurs »
    Naama Goren-Inbar archéologue et paléoanthropologue israélienne

  • 5-« Il a bien fallu que quelqu’un, un jour, fasse le geste de mettre un grain en terre ! »
    Patricia Anderson & George Willcox, chercheurs au CNRS « L’Histoire » N°193 du novembre 1995

  • 6-« Je ne crois pas que l’on puisse imaginer un monde sans agriculture »
    Michel Serres

  • 7-« Avons-nous eu tort d’inventer l’agriculture ?  »
    Question posée par Jared Diamond, James Scott et quelques autres

  • 8-« Au Japon la poterie, la complexité sociale et la sédentarité ont précédé l’agriculture »
    Jean-Paul Demoule

<Article sans numéro>

Vendredi 28 juin 2019

«Au Japon la poterie, la complexité sociale et la sédentarité ont précédé l’agriculture»
Jean-Paul Demoule

Donc dix mille ans avant notre ère l’agriculture nait au Moyen-Orient. Puis dans d’autres régions du monde, très vite en Chine et en Nouvelle Guinée (-9000), puis en Amérique du Sud et en Amérique Centrale vers -5000.

Hier nous nous demandions si c’était une bonne idée d’inventer l’agriculture et si on pouvait s’en passer.

En tout cas, il y a une région du monde qui s’en est passée longtemps : le Japon.

Ainsi cet article de la revue « l’Histoire » : <Déroutante préhistoire du Japon…> nous apprend que c’est seulement vers 300 avant notre ère que l’agriculture a fait son apparition au Japon. Dix mille ans après les premiers villages ! :

« La préhistoire japonaise est peu connue en France : les publications, très nombreuses, sont rarement écrites dans des langues occidentales et presque jamais en français. Pourtant l’archéologie y connaît un essor sans précédent, grâce à des moyens accordés pour l’essentiel au sauvetage des quelque 10000 sites découverts chaque année lors d’opérations d’aménagement.

Les résultats sont spectaculaires : des sites préhistoriques entiers reconstitués avec leurs dizaines de bâtiments de bois et leurs musées dotés des derniers perfectionnements audiovisuels reçoivent chaque année des centaines de milliers de visiteurs. Ils posent aussi des problèmes passionnants.

Pour se limiter aux dix derniers millénaires avant notre ère, le Japon offre en effet une image qui s’oppose presque point par point à l’évolution du Bassin méditerranéen et de l’Europe pendant la même période. »

L’article a été écrit par l’historien Jean-Paul Demoule professeur de protohistoire européenne à l’université de Paris I. Il est l’auteur d’un livre sur l’époque qui m’occupe depuis le début de la semaine : « Les dix millénaires oubliés qui ont fait l’Histoire » et qui a pour sous-titre « Quand on inventa l’agriculture, la guerre et les chefs ». Ce livre j’aurai bien aimé l’emprunter à la bibliothèque pour approfondir ma réflexion mais il était déjà prêté.

Jean-Paul Demoule rappelle comment les évènements se sont enchainés dans le Croissant fertile, en Chine et ailleurs :

Il y a eu dans nos régions, on le sait, une « révolution néolithique » : la sédentarisation, dans le Levant méditerranéen et, vers 10000 avant notre ère, de petits groupes de chasseurs-cueilleurs qui ont fini par domestiquer les céréales ainsi que les moutons, les chèvres, les bœufs et les porcs.

Deux à trois millénaires plus tard, la poterie est inventée. Cette stabilité des ressources alimentaires provoque un accroissement démographique continu. D’où une migration en auréole autour de cette région d’origine, aboutissant à la colonisation de l’ensemble de l’Europe à partir de 6500 avant notre ère. Et une complexité sociale croissante, favorisant, au moment où apparaît la métallurgie, l’émergence des premiers États, en Égypte et en Mésopotamie, vers 3000 avant notre ère.

Or, à cette succession si bien établie qu’elle nous paraît la seule voie qu’ait pu suivre l’humanité tout entière on la retrouve en Chine, au Mexique ou au Pérou, le Japon oppose un tout autre schéma. »

La séquence connue dans les pays de l’invention de l’agriculture peu de temps après 10 000 avant notre ère peut se synthétiser ainsi :


Alors qu’au Japon, selon Jean-Paul Demoule nous assistons à cet enchaînement :

Au Japon ce sont donc des chasseurs-cueilleurs qui commencent à fabriquer de la poterie. L’article de la revue « L’Histoire » parle de poterie grossière, à fond conique, parfois décorée sommairement d’impressions de doigts.

Il semble que ce soit avec celle de la Chine du Nord, à peu près contemporaine, la plus ancienne du monde. Cette tradition technique qui va peu à peu se développer aura pour nom : « La période jomon » qui s’étend de 11000 à 300 avant notre ère.

Les japonais n’ont pas été précurseurs en matière d’agriculture mais en matière de poterie ils l’ont été.

Sur ce site japonais en langue française : « La céramique japonaise à travers les âges » nous pouvons lire :

« La poterie commença dans l’Archipel nippon il y a treize mille ans, ce qui, à la lumière des plus récentes découvertes, semble être la précocité sur n’importe quel site du monde. Les plus communes étaient les grands pots profonds à bouillir l’eau. Les ustensiles étaient alors montés au colombin et simplement décorés en roulant ou en appliquant sur la surface encore humide des cordes tressées. C’est cette décoration « cordée » qui valut à la poterie de cet âge fort reculé l’appellation de jomon doki (jo = corde ; mon = motif, doki = poterie). Il y a quelque cinquante siècles donc, cette période Jomon produisait déjà des dessins d’un dynamisme fabuleux, dont cette décoration de vagues furieuses soulevant les bords de certains pots, et autres motifs fantasques ou extravagants décorant l’extérieur. »

Non seulement la poterie a précédé l’agriculture, mais même la complexité sociale. Alors que dans le récit que nous avons l’habitude d’entendre, seule l’agriculture permettait d’obtenir la complexité de l’organisation sociale :

« A partir de 10000 avant notre ère s’achève la dernière glaciation et commence l’actuelle période climatique. Cette amélioration de l’environnement permet aux premiers « Jomons » de se sédentariser en exploitant les ressources naturelles : chasse du sanglier, du cerf et du singe ; exploitation intensive des ressources lacustres et marines poissons, coquillages ; collecte des plantes sauvages, essentiellement des variétés de noix, de glands et de châtaignes, stockés dans des silos. Cette gestion du milieu naturel autorise une sédentarisation qui prend des formes spectaculaires. Les villages peuvent regrouper, à partir de 9000 avant notre ère, plusieurs dizaines de maisons, construites en bois et en terre, de forme circulaire puis quadrangulaire. Haches polies pour travailler le bois et meules pour fabriquer des farines sont alors en tous points identiques à celles qui, au Proche-Orient et en Europe, caractérisent les sociétés néolithiques.

Pourtant, ce terme de « néolithique », qui sert en Europe à désigner un mode de production fondé sur l’agriculture et l’élevage, ne convient pas au Japon. On n’y a trouvé aucune trace de domestication animale, hormis celle du chien, destiné à la chasse et non à l’alimentation. La culture du riz et du blé semble bien malgré quelques rares témoignages, ténus et discutés absente. En revanche, il n’est pas exclu que des arbres comme le châtaignier aient fait l’objet d’une exploitation contrôlée, une sorte d’arboriculture qui reste encore à préciser ; ce pourrait également être le cas de quelques autres plantes locales.

Enfin, à partir de 5000 avant notre ère, et plus encore de 3000 le « Jomon moyen », on constate une manifeste complexité sociale. La taille des villages croît encore, les bâtiments et les pratiques funéraires se différencient, des rituels apparaissent, avec des constructions spécialisées, des objets non utilitaires : poteries à décors en relief exubérants, masques d’argile, figurines fémi nines, grands phallus en pierre…

Mais toujours aucune trace d’agriculture ni d’élevage. »

Finalement l’agriculture va quand même arriver au Japon probablement en provenance de la Corée.

« C’est seulement avec la période suivante, celle de la civilisation dite de Yayoï du nom d’un site archéologique situé dans l’agglomération de Tokyo, entre 300 avant et 300 après notre ère, que la céréaliculture et la riziculture font brusquement leur apparition, en même temps que la métallurgie du bronze et du fer.

C’est la conséquence de fortes influences continentales, principalement coréennes. Cette brève civilisation de Yayoï débouche sur la formation du premier État japonais, avec ses tumulus monumentaux les kofuns , mais également l’adoption du bouddhisme et de l’écriture, phénomènes venus eux aussi tout droit du continent.

Cette évolution spécifique appelle au moins deux réflexions. La première est qu’on observe dès la préhistoire du Japon cette alternance de périodes d’ouverture et de fermeture qui sont caractéristiques de toute son histoire. La culture de Jomon commence ainsi en symbiose avec le continent, et se termine sous son influence. La seconde est qu’entre les deux se sont déroulés dix millénaires d’une expérience totalement originale.

Mais pas totalement isolée : çà et là, autour de la Baltique, au Portugal, en Ukraine ou sur la côte nord-ouest américaine, des groupes de chasseurs-cueilleurs, vivant en général de ressources aquatiques, ont pu également développer des sociétés sédentaires, parfois même hiérarchisées. »

Et l’article de conclure :

« Si les agriculteurs l’ont finalement emporté partout grâce à leur supériorité démographique, ils n’étaient peut-être pas le seul avenir de l’humanité. »

Réflexion qui relance donc les débats d’hier sur cette idée, quand même saugrenue, de remettre en cause le caractère inéluctable du passage par l’agriculture.

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Jeudi 27 juin 2019

« Avons-nous eu tort d’inventer l’agriculture ?  »
Question posée par Jared Diamond, James Scott et quelques autres

La question peut paraître étonnante. Surtout après le mot du jour d’hier : « Je ne crois pas que l’on puisse imaginer un monde sans agriculture »

Pendant longtemps aucun d’entre nous n’aurait même pas pensé poser une telle question

On peut même se demander si cette question a un intérêt.

Homo sapiens a inventé l’agriculture et c’est tout !

Et maintenant nous en sommes où nous en sommes parce qu’homo sapiens a inventé l’agriculture et que nous ne pouvons revenir en arrière sur ce point.

Les tentatives d’<uchronie> sont souvent assez vaines et très incertaines.

Toutefois les personnes qui posent cette question nous apprennent beaucoup de choses.

Souvent on nous fait passer pour du progrès des évolutions beaucoup plus complexes, je veux dire dont une partie plus ou moins importante est régression.

Je pense que nous pouvons appliquer ce schéma à un certain nombre d’évolutions contemporaines.

Mais revenons à notre sujet : l’invention de l’agriculture a permis de nourrir une population bien plus importante, a permis de créer des villes de plus en plus grandes et des civilisations de plus en plus sophistiquées.

Wikipedia nous apprend que l’affirmation que l’agriculture apporta aux hommes une maîtrise accrue de leur approvisionnement en nourriture, est contredite depuis qu’on a découvert que la qualité de l’alimentation des populations néolithiques était généralement inférieure à celle des chasseurs-cueilleurs et que l’espérance de vie pourrait avoir été plus brève, en partie à cause des maladies.

Il semble que cette évolution fit baisser la taille moyenne d’homo sapiens de 1,78 m pour les hommes et 1,68 m pour les femmes, à respectivement 1,60 m et 1,55 m, et il a fallu attendre le XXe siècle pour que la taille moyenne humaine revienne à ses niveaux pré-Néolithiques..

Le néolithique apporta un accroissement de la population en raison d’une augmentation considérable des naissances qui parvint à compenser largement une augmentation du taux de mortalité. Wikipedia explique :

« En réalité, en réduisant la nécessité de porter les enfants (pendant les déplacements), la sédentarisation des populations néolithiques augmenta le taux de natalité en réduisant l’espacement des naissances. En effet, porter plus d’un enfant à la fois est impossible pour des chasseurs-cueilleurs, ce qui entraîne un espacement entre deux naissances de quatre ans ou plus. Cet accroissement du taux de natalité était nécessaire pour compenser l’augmentation des taux de mortalité. Le paléodémographe Jean-Pierre Bocquet-Appel estime que sur cette période, le taux de fécondité est passé de 4-5 enfants à 7 enfants par femme en moyenne, entraînant une transition démographique importante avec un taux d’accroissement naturel de 1 %, faisant passer la population mondiale de 7 millions d’individus à 200 millions ».

Et puis l’organisation sociale allait évoluer considérablement : l’apparition du stockage des aliments et la constitution de réserves ont eu pour effet indirect la mise en place d’une classe de guerriers pour protéger les champs et les réserves des intrusions de groupes étrangers. Les surplus alimentaires rendaient possibles le développement d’une élite sociale qui n’était guère impliquée dans l’agriculture, mais dominait les communautés par d’autres moyens et par un commandement monopolisé. Bref, l’inégalité était en marche.

Du chasseur cueilleur debout pour cueillir et chasser on est passé à l’homme courbé sur son lopin de terre.

Par ailleurs les maladies se répandaient bien davantage que du temps des chasseurs-cueilleurs.

Wikipedia explique que

« Des pratiques sanitaires inadéquates et la domestication des animaux peuvent expliquer l’augmentation des morts et des maladies pendant la révolution néolithique, puisque les maladies se transmettaient des animaux aux humains. Quelques exemples de maladies transmises des animaux aux humains sont la grippe, la variole et la rougeole. »

Le premier qui s’est sérieusement attaqué à cette question semble être l’américain Jared Diamond, géographe, biologiste évolutionniste notamment par son ouvrage publié en 1997 : « De l’inégalité parmi les sociétés » (prix Pulitzer 1998).

Le titre original est : « Guns, Germs, and Steel » (Armes, germes et acier).

Diamond situe l’origine de sa démarche dans un échange avec Yali, un politicien de Nouvelle-Guinée. S’interrogeant sur les inégalités entre les sociétés européennes et la Nouvelle-Guinée qui fut colonisée par ces dernières pendant deux cent ans, Yali demanda à Diamond de se prononcer sur l’origine des inégalités dans la répartition des biens et technologies que les Européens ont apportés avec eux et dont les peuples de Nouvelle-Guinée sont par contraste si cruellement dépourvus.

Dans son livre, Diamond va d’abord récuser l’idée d’une supériorité génétique ou morale des Européens pour mieux mettre en lumière l’importance des facteurs écologiques. Les inégalités entre les sociétés ne reflètent pas tant des différences raciales ou culturelles qu’elles ne s’expliquent par les opportunités de complexification offertes par la géographie aux sociétés eurasiennes qui s’enracinent dans le « Croissant Fertile » du Proche et Moyen-Orient. La civilisation européenne a pu conquérir le monde parce qu’elle a bénéficié d’un environnement privilégié et d’effets de rétroaction positifs induits par l’utilisation des ressources naturelles – animales et végétales – pour le développement de la société.

Et c’est dans ce livre que Jared Diamond va interroger le progrès qu’est sensé avoir été apporté par l’invention de l’agriculture.

Selon lui l’humanité était plus heureuse, plus égalitaire et en meilleure santé avant l’invention de l’agriculture et l’apparition des premiers États.

Une analyse de cet ouvrage et du suivant qu’a écrit Diamond ainsi que des critiques formulées contre sa thèse se trouve sur ce site mis en ligne par le collège de France <La vie des idées>.

En 2005, le livre a été adapté en un film documentaire en 3 parties de 55 minutes, produit par National Geographic Society, et diffusé sur Arte en avril 2008, sous le titre « Un monde de conquêtes ».

Vous pourrez visionner ce documentaire en plusieurs épisodes sur <Un monde de conquêtes>.

J’ai trouvé aussi un article de Jared Daimond, qui a précédé sont livre, traduit en français sur ce site : <La pire erreur de l’histoire de l’humanité : l’agriculture ?>

Le magazine Books qui essaye de faire la part des choses introduit le sujet de cette manière et surtout évoque un nouvel ouvrage traduit en français en 2019 : « HOMO domesticus » :

« L’humanité était plus heureuse, plus égalitaire et en meilleure santé avant l’invention de l’agriculture et l’apparition des premiers États. Cette thèse, déjà formulée par Jared Diamond dans les années 1980, est reprise et approfondie par le politologue et anthropologue américain James Scott dans un livre traduit en français, Homo domesticus.

Le néolithique a représenté selon lui une véritable catastrophe, y compris sur le plan sanitaire. Il y voit l’origine des travers les plus détestables des sociétés humaines, dont nous sommes toujours les victimes. L’archéologue britannique Steven Mithen, spécialiste de la période qui a immédiatement précédé le néolithique, fait l’éloge du livre et abonde dans le sens de l’auteur.

Mais tout le monde n’est pas d’accord. Après les critiques formulées par un écologue britannique, nous donnons la parole à un spécialiste américain de l’histoire de l’agriculture, Mark Tauger. La Mésopotamie n’était pas l’enfer ! Si l’on observe aussi que les sociétés de chasseurs-cueilleurs n’étaient pas toutes paisibles et égalitaires, on aboutit à un tableau d’une grande complexité, dans lequel les arguments font pencher la balance tantôt d’un côté, tantôt de l’autre.  »

Pour James Scott également, l’invention de l’agriculture a entraîné des effets pervers en série. En se fixant dans des villages et en vivant en symbiose avec les animaux domestiques, les humains se sont privés de sources alimentaires diversifiées et ont contracté toutes sortes de maladies. La création des cités-États qui s’en est suivie a renforcé les inégalités.

Même dans les conditions les plus extrêmes, les chasseurs-cueilleurs n’avaient pas à lutter constamment pour leur survie et disposaient de temps libre. I

Et le magazine Books de détailler :

«  Le feu a changé les humains autant qu’il a changé le monde. La consommation d’aliments cuits a transformé nos organismes ; notre tube digestif s’est sensiblement raccourci, avec pour conséquence un surcroît d’énergie disponible pour le développement de notre cerveau. Le feu a aussi domestiqué Homo sapiens en lui apportant chaleur, protection et énergie. Si la maîtrise du feu marque le début du progrès humain vers la « civilisation », l’étape suivante – selon le récit traditionnel – a été l’invention de l’agriculture, il y a environ 10 000 ans. C’est l’agriculture, dit-on, qui nous a permis d’échapper à la pénible existence nomade des chasseurs-cueilleurs de l’âge de la pierre et de nous établir, de bâtir des villes et de créer les cités-États qui ont constitué le berceau des premières civilisations. Les gens y ont afflué car ils trouvaient, à l’abri de leurs épaisses murailles, sécurité, distractions et activités économiques. L’étape suivante a été l’effondrement des cités-États et les invasions barbares qui ont plongé les mondes civilisés – l’ancienne Mésopotamie, la Chine, la Méso-Amérique – dans les siècles obscurs. Les civilisations prospèrent puis s’effondrent. C’est du moins ce que nous dit le récit classique.

[…] Et si le récit classique était complètement erroné ? Et si les ruines antiques témoignaient davantage d’une aberration au regard du cours normal des affaires humaines que d’un passé glorieux dont nous devrions aspirer à perpétuer les prouesses ? Et si l’avènement de l’agriculture ne nous avait pas libérés mais au contraire asservis ? Scott propose un contre-récit nettement plus passionnant, ne serait-ce que parce qu’il se garde de toute autosatisfaction à l’égard de ce que l’humain a accompli. L’exposé qu’il fait du passé lointain n’entend pas mettre un point final au débat, mais il est sans aucun doute plus exact que celui auquel nous sommes habitués et fait apparaître les faiblesses de la pensée politique contemporaine, qui repose sur l’idée de progrès continu de l’humanité et sur l’idéal de la cité-État et de l’État-nation. Pourquoi l’humanité s’est-elle donc mise à l’agriculture ? Lors d’un colloque à Chicago en 1966, l’anthropologue Marshall Sahlins s’appuya entre autres sur les travaux de Richard Lee sur les !Kungs du Kalahari pour affirmer que les chasseurs-cueilleurs représentaient la « première société d’abondance » . Même dans les environnements les plus extrêmes, expliquait-il, les chasseurs-cueilleurs n’avaient pas à lutter constamment pour leur survie et disposaient de temps libre. Marshall Sahlins et ses inspirateurs sont peut-être allés un peu loin, omettant par exemple de prendre en compte le temps consacré à la préparation des aliments (il fallait en casser, des noix de mugongo !). Mais leur thèse était suffisamment étayée pour porter un coup sévère à l’idée que l’agriculture avait été un salut pour les chasseurs-cueilleurs : de quelque façon que l’on considère la question, l’agriculture représente une charge de travail plus lourde et demande un effort physique plus important que les activités de chasse et de cueillette ; et plus on en apprend, fait valoir James Scott, plus les chasseurs-cueilleurs apparaissent sous un jour favorable, si l’on en juge par leur régime alimentaire, leur santé et leur temps libre. »

Cette thèse est donc contredit par Mark Tauger : « Ce n’était peut-être pas l’enfer »

Yuval Noah Harari prend dans son livre « Sapiens » nettement parti pour James Scott et a cette expression : « Le choix de la sédentarité est la plus grande arnaque que l’humanité ait connue »

Il le répète dans cet article de Philosophie Magazine : <Auriez vous préféré être chasseur-cueilleur>.

En conclusion :

Nous avons l’agriculture et notre quête actuelle c’est d’en garder une de qualité et que l’industrie ne pervertisse pas trop.

Mais ces réflexions montrent l’écart entre le récit du progrès éternel et la réalité de ce que l’on peut connaître aujourd’hui. Car même si Diamond ou Scott sont critiqués certaines de leurs découvertes et affirmations ne sont pas remises ne causes, notamment l’asservissement de l’agriculteur et les maladies qui ont été générés par cette évolution.

Par ailleurs concernant la qualité nutritionnelle, la perte de taille de l’homme du Néolithique n’est pas non plus contesté.

L’agriculture enfin a contribué à une perte immense de la biodiversité des plantes en se focalisant sur celles qui, avant tout, étaient plus rentables.

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Mercredi 26 juin 2019

« Je ne crois pas que l’on puisse imaginer un monde sans agriculture. »
Michel Serres

Hier nous avons vu les laboureurs l’emporter sur les chasseurs-cueilleurs dans la révolution du néolithique. Les sédentaires ont remplacé les nomades.

Bien sûr ce n’était pas aussi simple que cela, l’Histoire et la vie sont complexités.

Mais restons sur cette simplification.

Aujourd’hui on parle aussi des nomades et des sédentaires.

Les nomades sont les élites mondialisées qui partout sont chez eux. Enfin, ils sont davantage chez eux dans les métropoles que dans les territoires périphériques

Raphael Glucksmann reconnaissait dans <cette interview> se sentir culturellement plus chez lui à New York et à Berlin qu’en Picardie. Il faut être juste, il le regrettait et trouvait cela anormal.

Les sédentaires sont plutôt les perdants de la mondialisation.

Beaucoup d’agriculteurs qui sont les sédentaires par excellence, sont les perdants de l’économie moderne.

Dans son livre «The Road to Somewhere» le britannique David Goodhart estime que la division gauche/droite a perdu beaucoup de sa pertinence. Il propose un nouveau clivage entre ceux qu’il appelle « les Gens de Partout » (anywhere) et « le Peuple de Quelque Part » (Somewhere). Les premiers, les Gens de Partout ont bénéficié à plein de la démocratisation de l’enseignement supérieur. Ils sont bien dotés en capital culturel et disposent d’identités portables. Ils sont à l’aise partout, très mobiles et de plain-pied avec toutes les nouveautés.

Les membres du Peuple de Quelque Part sont plus enracinés. Ils habitent souvent à une faible distance de leurs parents, sur lesquels ils comptent pour garder leurs enfants. Ils sont assignés à une identité prescrite et à un lieu précis. Ils ont le sentiment que le changement qu’on leur vante ne cesse de les marginaliser, qu’il menace la stabilité de leur environnement social. Ils sont exaspérés qu’on leur ait présenté la mondialisation et l’immigration de masse comme des phénomènes naturels, alors qu’ils estiment que ce furent des choix politiques, effectués par des politiques et des responsables économiques appartenant aux Gens de Partout.

Brice Couturier a développé ces réflexions dans sa chronique du <15 mai 2017> et je l’avais évoqué lors du mot du jour consacré à « Die Heimat »

Le Mensuel « Philosophie Magazine », publié le 28/04/2016, a consacré un dossier sur le même sujet : « Nomades contre sédentaires, la nouvelle lutte des classes

Et un des articles de ce dossier a donné la parole au philosophe malicieux : Michel Serres.

Et je ne peux m’empêcher de partager cet article dans lequel Michel Serres, dans une de ses itinérances spéculatives dont il avait le secret convoque le mythe de Caïn et Abel pour parler des nomades et des sédentaires, des chasseurs-cueilleurs et des agriculteurs. Et bien sûr, il prend le parti de celui qui n’a pas le beau rôle : Caïn, l’agriculteur.

Michel Serres narre d’abord l’histoire :

« Au départ, l’histoire est simple : Abel, le berger, offre à Jéhovah des agneaux, son frère Caïn, le cultivateur, des fruits et des légumes issus de son travail de la terre. Jéhovah accepte les offrandes du premier mais pas celles du second, qui jalouse cette préférence.

Cependant, oublions Dieu et parlons d’histoire : Caïn est né au Néolithique avec l’agriculture ; Abel, tout éleveur qu’il est, est demeuré chasseur-cueilleur, errant au gré des nécessités de sa subsistance. Abel est l’homme ancien, né au Paléolithique supérieur. Abel et Caïn rejouent en effet le conflit anthropologique entre le chasseur-cueilleur et l’agriculteur, le nomade et le sédentaire. »

Conflit qui se termine par le meurtre :

« Le meurtre montre combien l’équilibre est difficile à trouver. Abel cherche l’herbe tendre pour ses bêtes, les fruits mûrs et le gibier pour se nourrir. Ses troupeaux traversent l’emblavure préparée à la sueur de son front par Caïn, forcé de vivre sédentaire pour semer ou récolter. Le premier qui, « ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi » fut, non pas le fondateur de la société civile, comme l’écrit Rousseau, mais celui de l’agriculture. Poussé à ce geste par les nécessités de la culture, il déclencha la guerre. Caïn, c’était donc lui, ferme son lopin et le défend, bec et ongles, de toute incursion. Mais Abel, comme Rémus, défiant plus tard Romulus, saute la limite et trouve la mort au fond d’un sillon. La querelle est inéluctable… et sans fin.  »

Le journaliste pose la question : « Pourquoi sans fin ? » et Michel Serres évoque ce conflit des nomades et des sédentaires à travers l’Histoire.

« Parce qu’Abel le nomade est le préféré de Dieu, traduisez le préféré de l’histoire. Depuis la Bible, le peuple élu est un peuple de pasteurs, et le Moyen-Orient, région où s’inventent l’agriculture et la tradition pastorale, est le théâtre de cet affrontement.

Mais dans l’histoire, malgré le meurtre originel d’Abel, ce sont toujours les nomades qui gagnent.

Les lointains descendants des chasseurs-cueilleurs sont les conquérants à cheval, nomades et pasteurs guerriers comme Attila qui défia l’Empire romain au V siècle, ou Gengis Khan, venu de Mongolie au XII siècle pour envahir la Chine, l’Asie centrale, et construire le plus grand empire de tous les temps en ravageant en Eurasie l’équivalent de 25 % de la population mondiale, essentiellement paysanne en ces régions. Gengis Khan, Attila, c’est la vengeance d’Abel.

Vient ensuite la féodalité où le noble asservit le cultivateur.

La noblesse ne cultive pas ; elle chasse. Abel est le seigneur qui chasse sur les terres exploitées par des Caïn serfs.

L’image de nos livres d’histoire est bien connue : les nobles passent au grand galop, comme un orage, sur le travail des manants et saccagent leurs fruits.

Ce n’est pas un hasard si la tradition cardinale de l’aristocratie fut la chasse à courre.

La noblesse venge Abel le nomade, qui réduit alors Caïn le sédentaire à l’esclavage et, souvent, le tue. Inversement, on raconte qu’une partie de la Révolution française a été faite par des paysans qui voulaient chasser, droit réservé aux nobles… […] »

Et Michel Serres parle d’aujourd’hui, des bourgeois qui font l’éloge de l’errance et des traders qui spéculent sur les aliments.

« […] l’aristocratie errante d’aujourd’hui est en réalité la bourgeoisie possédante qui tient le commerce et l’industrie – il n’y a que les bourgeois pour faire l’éloge de l’errance !

Ces Abel ont pressuré à mort l’agriculture des Caïn et sont en train ainsi de détruire le monde. […]

La punition de Caïn se perpétue. La tradition relate qu’après avoir tué son frère Abel, Caïn erra sur la Terre, poursuivi par l’ire divine et surveillé par son oeil ubiquiste.

Le casanier fut condamné à devenir un émigré, à devenir nomade à son tour. Par les études, en effet, par le travail, pour les uns par les vacances, pour les autres forcés par la famine ou la guerre, nous sommes tous, riches ou misérables, devenus des nomades ; rares sont ceux qui ont l’heur de ne pas errer sur la Terre. Nous sommes des Caïn maudits devenus petits-fils d’Abel qui assassinons tous les jours les sédentaires qui demeurent […] les autoroutes, la croissance des faubourgs, les rails du TGV et les aéroports, engorgés d’errants, saccagent les champs fertiles et, parfois, des vignobles sacrés. Les plus grands nomades contemporains, ce sont les traders, affranchis de tout territoire, qui spéculent sur les produits alimentaires, ce qui est pour moi le crime absolu des Abel contre les Caïn modernes.

Cette spéculation est probablement responsable de la plupart des famines dans le monde, alors que les révolutions vertes ont peu ou prou résolu les questions alimentaires au niveau de la production.

Caïn, paysan sédentaire et producteur d’aliments, est le personnage le plus persécuté de la planète. »

Et puis il finit par le besoin de courir et pourtant d’habiter et de la nécessité des agriculteurs pour nous nourrir.

« […] Qu’est-ce qu’un animal ? Par définition, un vivant qui court.

Il court pour quoi ? Pour attraper son gibier, pour échapper à ses prédateurs et pour mettre la plus grande distance entre lui et ses excréments.

L’animal court, mais il faut aussi qu’il mange, qu’il dorme, qu’il s’accouple, que la femelle allaite, qu’il protège ses enfants qui ne savent pas encore marcher ou voler, donc il doit aussi s’arrêter. Les oiseaux créent alors des nids, les renards des terriers et nous, les humains, des huttes, des tentes, des maisons… La tension archaïque qui précède la lutte entre bergers et agriculteurs se trouve au sein même de la faune, déchirée entre l’obligation de courir et celle d’habiter, de se déplacer le plus possible et de rester le plus possible. En tant que vivants, nous devons donc être à la fois nomades et sédentaires.

Y aura-t-il un jour la paix ?

On commence à voir des retournements de situation. Je ne crois pas que l’on puisse imaginer un monde sans agriculture, et toute l’écologie actuelle est un sauvetage de Caïn. Nous autres, errants féroces, oublions dangereusement que nous dépendons de Caïn le casanier pour boire et manger, c’est-à-dire survivre. Va-t-il se venger ? Je me souviens des disettes durant la dernière guerre. Les habitants des villes allaient crier famine dans les fermes voisines, priant le paysan de leur donner quelque grain pour subsister. Mon père et moi nous y rendions à bicyclette, pour échanger des heures de travail contre du lait, des œufs, un quart de cochon. J’ai vécu naguère le retournement à venir de cette tension fratricide entre Caïn et Abel. »

C’est beau, intelligent et déroutant comme du Michel Serres

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Mardi 25 juin 2019

« Il a bien fallu que quelqu’un, un jour, fasse le geste de mettre un grain en terre ! »
Patricia Anderson & George Willcox, chercheurs au CNRS « L’Histoire » N°193 de novembre 1995

Et il y eut la « Révolution du Néolithique », «le nouvel âge de la pierre». Ce lien conduit à un diaporama publié par l’académie de Grenoble pour une classe de CE2.

Le climat se réchauffe. L’homme découvre l’agriculture, puis l’élevage et se sédentarise.

Ceci se produit il y a 10 000 ans au Moyen-Orient, au sein du croissant fertile, entre 3 Fleuves : L’Euphrate, Le Tigre et le Nil. C’est-à-dire en Mésopotamie (pays entre les deux fleuves) et en Égypte.

Wikipedia nous donne une carte de cette région, permettant de visualiser le « croissant fertile ».

Donc l’homme invente l’agriculture et une population de plus en plus immense sur terre devient paysanne.

C’est la plus grande partie de l’Humanité pendant des millénaires.

Michel Serres définissait le XXème siècle comme celui de la sortie du « Néolithique » le pourcentage de paysans dans le monde passe sous la barre des 50%.

En France, <Ce site> nous apprend qu’en 1856, la proportion de la population active qui était agriculteur était de 51,4%, en 1906 ce taux était tombé à 43,2% représentant à peu près 9 000 000 de paysans.

<Ce rapport parlementaire de 2005> nous explique que la population active agricole, composée des travailleurs salariés et non-salariés ayant une activité principale agricole, compte 929 000 personnes en 2004, soit moins de 4 % de la population active totale, contre 13 % en 1970.

Dans le monde cependant, en 2012 l’agriculture employait encore plus de 1,3 milliards de personnes, soit près de 40 % de la population active mondiale. Dans une cinquantaine de pays, l’agriculture employait la moitié de la population, voire jusqu’à 75 % pour les plus pauvres.

Mais cette histoire de la naissance de l’agriculture est complexe et finalement, il y a assez peu de certitudes et beaucoup de questions non résolues.

Pourquoi ? Comment ?

Qu’est ce qui fut premier : l’élevage ou l’agriculture ? La sédentarisation ou l’agriculture ?

Toutes ces questions sont largement débattues, mais les réponses données sont diverses.

Par exemple Jacques Attali, dans la première émission (nous en sommes toujours à la première émission sur huit) de la série « De quoi manger est-il le nom ? » affirme que c’est l’élevage qui fut premier et que ce sont les éleveurs qui ont inventé l’agriculture.

Souvent on considère que le terme agriculture comprend à la fois la culture des sols et la culture des animaux dont le synonyme est l’élevage. C’est en effet l’acceptation générale.

Mais dans la rigueur des principes et des mots : « ager » signifie « champ » en latin, l’agriculture est donc en premier la culture des champs. Il peut donc être légitime de distinguer l’agriculture et l’élevage.

Mais de quoi est-on certain ?

Il y eut bien un terme au cycle des glaciations du début du Quaternaire à ce moment. La dernière a pour nom « la glaciation de Würm » (- 125 000 à – 11 430).

Dès lors, le climat va se réchauffer et permettre à une flore et une faune nouvelles (forêt tempérée peuplée d’aurochs, cerfs, chevreuils et sangliers) de remplacer les étendues herbeuses de climat froid et sec comme la steppe ou la toundra qui nourrissaient les rennes, rhinocéros laineux, bisons.

Les premières traces de culture de plantes et de domestication d’animaux à des fins alimentaires sont originaires du Moyen-Orient. Les premières traces de ville se trouvent sur le lieu actuel de Jéricho, ville actuel de Cisjordanie. A l’époque Néolithique elle était un port au bord d’une mer qui n’était pas encore morte.

C’est encore dans la revue l’Histoire : « De l’Euphrate à la Chine : les premiers agriculteurs » que j’ai trouvé les explications les plus complètes et les plus nuancées sur ce sujet.

Notamment que si l’Europe n’a rien inventé à ce stade et n’a pu entrer dans l’agriculture que parce que des « sachants » du Croissant fertile ont migré vers notre continent pour apporter la connaissance, l’agriculture a été inventée dans le monde à d’autres endroits sans apport de la science du moyen orient :

« Car c’est sur plusieurs continents à la fois, au cours de très lentes mutations qui ont duré parfois des millénaires, que l’homme a vu se modifier son rapport à la nature. Cette nouvelle approche du phénomène est aujourd’hui au cœur des travaux des préhistoriens.

Ces sites des rives de l’Euphrate, des Andes ou de la Chine n’ont rien de spectaculaire : on y voit des fosses, des trous de poteaux… Il y traîne des pierres taillées et des déchets de taille, souvent des pilons et des mortiers, des os d’animaux. Des fragments de végétaux carbonisés sont parfois restés au fond des fosses. Loin de ce qu’on appelle les « splendeurs des grandes civilisations », ce sont de simples villages paysans. Mais dont les plus anciens témoignent du plus grand changement que les sociétés humaines n’aient jamais connu avant la révolution industrielle : la naissance de l’agriculture.

En effet, voici une humanité qui, durant deux à trois millions d’années – depuis qu’elle existe -, a toujours vécu en ramassant, cueillant, chassant ou péchant. Et un beau jour, la voilà qui change son mode de vie : sa nourriture, au lieu de la prélever, elle se met à la produire. C’est au cours des mêmes millénaires, entre 10 000 et 7 000 ans av. J.-C, qu’apparaissent en plusieurs régions du monde l’agriculture, l’élevage et les premiers villages sédentaires. Les hommes cultivent des champs et élèvent des troupeaux. Leur attitude à l’égard de la nature et du territoire se modifie radicalement. Dans les temps qui suivent, la population se multiplie par cent et l’histoire commence à se faire turbulente. Villes, temples, rois et guerres se devinent à l’horizon de la Mésopotamie, de l’Égypte, de la Chine. En se mettant à changer le monde, l’humanité a aussi changé de monde.»

On trouve sur Wikipédia cette carte qui montre l’apparition de l’agriculture dans différentes régions du monde. Dans un temps court au regard de l’échelle préhistorique.


Beaucoup de théories se succèdent en se contredisant. La concomitance de l’invention de l’agriculture, de la sortie du modèle chasseur-cueilleur et de la sédentarisation n’apparait plus comme une évidence.

Il semble selon cet article que depuis cinquante ans, une multitude de découvertes et de travaux a remis en cause l’idée d’une évolution linéaire, valable pour l’humanité entière. En effet, dans les diverses régions du monde où l’agriculture est apparue, on voit que cultures, élevage, sédentarisation et invention de la poterie s’enchaînent dans un ordre différent :

« Les villages ? Loin d’avoir été un résultat de l’agriculture, ils paraissent bien l’avoir précédée dans certaines régions. [sur] le site de Mallaha […] les habitants de ce village, sédentaires, vivaient en chasseurs-pêcheurs-collecteurs dans la meilleure tradition paléolithique. Ils disposaient d’un environnement assez riche en ressources diverses pour n’avoir pas à se déplacer, et péchaient beaucoup. Ces villages sans agriculture sont un des caractères essentiels de la civilisation appelée « natoufienne » qui s’est étendue au Proche-Orient, du Neguev à l’Euphrate entre 12 500 et 10 000 ans av. J.-C, avant les premières civilisations agricoles.

Les villages non agricoles ont été nombreux en Amérique aussi. Il y en avait dans la vallée de Mexico vers 7000 av. J.-C, dans un environnement de forêts et de lacs. Il a existé de vrais villages préhistoriques de pêcheurs le long des côtes du Pacifique depuis les États-Unis jusqu’au Chili.

A l’inverse, dans certaines régions, la sédentarisation n’a eu lieu que plusieurs milliers d’années après l’apparition des premières cultures. Au sud du Mexique, dans la vallée de Tehuacan, on a découvert au début des années 1960 que les premières cultures avaient précédé de quatre mille ans les premières communautés sédentaires. De même, dans les régions andines, les premières domestications, aussi bien d’animaux que de plantes, ont été le fait de groupes nomades ou semi nomades – et qui le sont restés longtemps. »

Les hommes du néolithique n’ont donc pas fait une « grande découverte » qui en aurait entraîné d’autres, mais plusieurs, en ordre dispersé.

Et l’article de conclure :

« Les recherches montrent donc que cette fameuse invention n’en a pas été une. Bien des sociétés paraissent s’être glissées dans le monde de la production sans en avoir eu conscience. »

Un encart de cet article m’a donné l’occasion de trouver l’exergue de ce mot du jour :

« La tracéologue Patricia Anderson et le paléobotaniste George Willcox se sont lancés depuis 1985 dans l’étrange expérience de cultiver du blé et de l’orge sauvages à la commanderie de Jalès, en Ardèche (base de l’Unité propre de recherche 7537 du CNRS). Tous les étés, ils récoltent (à la faucille de silex), tous les automnes (ou au printemps) ils sèment ; et prennent des notes. Ils ont ainsi pu voir que les grains récoltés verts avaient déjà leur pouvoir germinateur et qu’on pouvait les semer. Ils envisagent donc une période de culture de céréales sauvages antérieure à la transformation de ces plantes et qui a dû être longue : la sélection des épis qui conservaient leurs grains à maturité a pu se faire par la suite sans que les hommes le veuillent, au fil des siècles.

Mais une énigme demeure : l’action de semer suppose une décision et représente une rupture, la rupture… Même si les ramasseurs ou ramasseuses laissaient tomber quelques épis en chemin et si les premières ébauches de champs ont, elles aussi, été involontaires, il a bien fallu que quelqu’un, un jour, fasse le geste de mettre un grain en terre ! »

Mais <la révolution néolithique> implique d’autres transformations que simplement semer des graines. Au cours des millénaires suivants, elle transforme les petits groupes chasseurs-cueilleurs mobiles en sociétés sédentarisées qui modifient radicalement leur environnement au moyen de techniques agricoles de plus en plus sophistiquées.

Cette révolution va bien sûr avoir des conséquences essentielles sur l’alimentation, mais aussi sur l’organisation sociale et politiques des humains, sur la culture et le sacré !

Elle favorise le développement de grandes densités de population, d’une division du travail complexe, des économies de production puis de commerce, de structures administratives et politiques centralisées.

On inventera l’écriture pour compter la production puis pour écrire des livres sacrés.

Plus tard, l’effet fortement multiplicateur de l’irrigation sur le rendement a favorisé le développement d’une population nombreuse dans les vallées des grands fleuves, tandis qu’une forte densité de population était nécessaire à l’entretien et à l’extension des digues et canaux. Les premières grandes civilisations sont apparues le long de ces fleuves : le Nil, le Tigre, l’Euphrate, l’Indus et le fleuve Jaune.

On créera des empires, des hiérarchies, des guerriers des prêtres et des paysans asservis aux premiers.

Les premières plantes qui furent plantées étaient des céréales : le blé amidonnier (ancêtre du blé), le petit épeautre, l’orge, la lentille, le pois chiche, un peu plus tard les carottes et des salsifis

Le Moyen-Orient fut aussi la source de nombreux animaux domesticables tels que les chèvres et les cochons. Cette région fut également la première à domestiquer les dromadaires.

Au cours des millénaires, l’agriculture sélectionnera et hybridera les plantes les plus productives et transformera totalement notre alimentation.

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Lundi 24 juin 2019

« Le régime alimentaire des humains d’aujourd’hui est beaucoup plus restreint que celui des premiers chasseurs-cueilleurs »
Naama Goren-Inbar archéologue et paléoanthropologue israélienne

L’espèce humaine est omnivore dès la préhistoire. Il lui arrive d’être cannibale.

La Préhistoire se divise en deux grandes parties, le Paléolithique (l’âge de la pierre taillée) et le Néolithique (l’âge de la pierre polie), qui se divisent elles-mêmes en différentes sous-périodes. La phase de transition entre ces deux grandes périodes est appelée le Mésolithique.

Lithique vient du grec ancien, lithikós (« de pierre, pierreux ») ou de lithos (« pierre »).

Le Paléolithique commence, dès lors, avec l’apparition des premiers outils lithiques, il y a 3,3 millions d’années en Afrique. Il s’achève il y a 11 700 ans avec la fin de la dernière période glaciaire, qui ouvre la voie au Mésolithique, d’abord au Proche-Orient, puis en Europe et dans le reste du monde. Le Paléolithique couvre donc environ 98 % de la durée de la Préhistoire, qui s’achève, selon nos conventions, avec l’apparition de l’écriture vers 3 300 ans av. J.-C. L’écriture ouvrant l’ère de l’Histoire.

Pendant la période Paléolithique et la période Mésolithique, les humains sont tous des chasseurs-cueilleurs ! C’est ainsi qu’ils accèdent à leur nourriture.

Les hommes de ces périodes sont la plupart du temps des nomades, se déplaçant au gré des saisons en fonction des ressources alimentaires disponibles, qu’elles soient végétales ou animales.

La densité de la population est très faible, Wikipedia donne une densité inférieure à 0,01 habitant/km², contre 50 habitants/km² sur la planète aujourd’hui, un rapport de 1 à plus de 5000.

C’est bien sûr le néolithique qui a sédentarisé une majorité de la population humaine. Mais il existait déjà des structures pérennes avant cette période. Göbekli Tepe est un site préhistorique du Mésolithique, situé au sud-est de l’Anatolie, en Turquie

C’est encore grâce à l’article de Wikipedia : <Chasseur-cueilleur> qu’on peut disposer d’une vision assez complète et aussi complexe de ce moment de l’histoire humaine pendant lequel les hommes prélèvent leur alimentation directement dans la nature par la chasse, la pêche et la cueillette.

Pourtant nous apprenons que :

« De très nombreuses découvertes, surtout depuis les années 2000, en particulier en alliant les disciplines archéologiques et anthropologiques, ont montré que les cultures de chasseurs-cueilleurs ont donné à l’humanité certaines inventions fondamentales qui étaient autrefois attribuées aux sociétés du Néolithique. Parmi ces innovations : la pierre polie et la céramique, la domestication du chien et la sélection de certaines espèces végétales, certaines formes d’agriculture comme la sylviculture. […]

Il apparait aujourd’hui qu’en général les chasseurs-cueilleurs anciens se sont adaptés à leur environnement naturel très riche en faune et en flore, dans lequel ils ne prélevaient que ce dont ils avaient besoin. Ils ne furent donc pas contraints de modifier grandement cet environnement, au contraire des cultures basée sur l’agriculture et l’élevage dans laquelle les hommes cherchent à produire les ressources plutôt qu’à les prélever.  »

Le chasseur-cueilleur est naturellement nomade lorsque les ressources naturelles viennent à manquer, mais il peut aussi se contenter de se déplacer un peu pour revenir au même endroit quelque temps plus tard.

Le chien, est le premier et longtemps l’unique animal domestique des chasseurs-cueilleurs paléolithiques. Il semble qu’un large consensus existe pour affirmer qu’il aide les hommes dans la chasse mais n’est pas mangé par l’homme.

Pour construire des abris les chasseurs-cueilleurs n’utilisent que des matériaux disponibles dans la nature. Nous savons qu’ils utilisaient des abris sous-roche pour se protéger des prédateurs et aussi des intempéries.

Mais Wikipedia nous apprend :

« On a découvert en Sibérie des structures habitables construites par des chasseurs-cueilleurs avec des ossements de mammouths, leur taille pouvant être de grandes dimensions. »

Mais dans le domaine précis de l’alimentation que peut-on dire ?

<Selon des chercheurs israéliens> nos ancêtres chasseurs-cueilleurs étaient omnivores mais consommaient plus de végétaux que de viandes :

« Lors de fouilles archéologiques réalisées sur le site de Gesher Benot Ya’aqov, situé au nord de la vallée du Jourdain, plusieurs traces d’herbes et fruits comestibles ont ainsi été retrouvées, explique le Jerusalem Post. Des restes botaniques datant d’il y a 750 000 ans constituent bien la preuve, d’après les chercheurs, qu’au sein des sociétés paléolithiques, les repas étaient beaucoup plus équilibrés qu’on ne le croit.

Le régime alimentaire des humains d’aujourd’hui est beaucoup plus restreint que celui des premiers chasseurs-cueilleurs », affirme Naama Goren-Inbar, qui a mené l’étude. Et pour cause : les recherches sont parvenues à identifier 55 espèces différentes de végétaux, parmi lesquelles figurent des fruits, noix, graines, feuilles, tiges, racines et tubercules. Sur toutes les espèces identifiées, dix ont disparu aujourd’hui.

[…] Nos ancêtres consommaient bien de la viande […]  mais en faible quantité au regard de la diversité des plantes comestibles dont ils disposaient.

[…]  L’importance de la viande dans le régime alimentaire préhistorique avait jusqu’alors été surestimée par les archéologues, pour la simple et bonne raison que les squelettes d’animaux sont mieux préservés que n’importe quel reste de plante. À l’intérieur du site de Gesher Benot Ya’aqov, les restes botaniques ont ainsi pu être conservés pendant des centaines de milliers d’années grâce à un environnement particulièrement humide.

« Il est peu vraisemblable que les hommes de l’époque aient pu survivre en suivant un menu végétarien strict, mais seule une petite portion de protéines et de graisses animales étaient nécessaires pour compléter leur régime majoritairement composé de plantes », affirme Amanda Henry au New Scientist.

Et puis sur un autre plan, celui de la division sexuelle du travail ; il semble que cette organisation simple qu’on nous présentait : l’homme chasse, la femme cueille soit beaucoup trop simpliste.

C’est Alain Testart, anthropologue et ethnologue français qui par ses recherches infirme cette division binaire.

Alain Testart : Essai sur les fondements de la division sexuelle du travail chez les chasseurs-cueilleurs, coll. « Cahiers de l’Homme », Paris, École des hautes études en Sciences sociales, 1986.

Un article de la revue « L’Histoire » : < Hommes ou femmes : qui sont les chasseurs de la préhistoire ?> relate les conclusions des études d’Alain Testart :

«  On ne peut donc prétendre que les femmes ne chassent pas parce qu’elles en sont incapables. Il est vrai, cependant, que là où les femmes chassent, elles le font différemment des hommes : ceux-ci forcent le gros gibier à l’aide de lances, de harpons, de flèches et de couteaux ; celles-là traquent le petit gibier avec des bâtons à fouir, des massues, des pierres, et en utilisant le feu ou les chiens.

Selon l’auteur, les grossesses et les soins donnés aux enfants n’entravent que passagèrement la mobilité des femmes. Si, dans la majorité des sociétés de chasseurs-cueilleurs, l’enfant est sevré très tard – vers trois ou quatre ans – et accompagne sa mère jusqu’à la naissance suivante, c’est en raison d’un choix culturel, non de contraintes naturelles. Car rien n’empêcherait de sevrer les enfants plus tôt ou d’organiser des tours de garde.

[…] Quand l’importance économique de la chasse et celle de la cueillette s’équilibrent, les deux sexes ont des activités très distinctes. Quand la chasse est plus importante, les femmes participent à certaines formes de chasse car c’est alors une activité vitale. C’est aussi le cas lorsque le gibier est rare, […]

Curieusement, la division sexuelle du travail s’applique aussi à toutes les activités économiques, à commencer par la cueillette. Les hommes y participent et certaines tâches, telles que grimper dans les arbres et les abattre avec un instrument tranchant, leur reviennent toujours. Cette même division régit aussi l’usage des techniques de fabrication : les hommes fabriquent leurs armes et souvent aussi les ustensiles féminins : bâtons à fouir et récipients.[…]

L’essai d’Alain Testart dissuade définitivement le lecteur d’envisager la division sexuelle du travail comme un phénomène uniforme et immuable qu’une simple raison d’ordre physiologique suffirait à expliquer. »

En conclusion :

  • Les chasseurs cueilleurs mangeaient de manière plus variées que nous ;
  • Les rôles hommes femmes n’étaient pas aussi caricaturaux qu’on nous l’avait enseigné.

<1255>

Jeudi 20 juin 2019

« Pause (Le prana) »
Un jour sans mot du jour

J’interromps donc la série sur l’alimentation, pendant ce week-end prolongé.

Après mon premier mot du jour de la série, Florence m’a envoyé un lien vers une vidéo, en me disant que c’était pour ajouter encore du trouble à mes doutes.

J’ai affirmé que pour un être vivant, l’essentiel est de s’alimenter, car s’il n’avale pas de nourriture et ne boit pas, il meurt.

Il semblerait qu’il existe des gens qui prétendent qu’on peut vivre sans manger.

Ce serait un courant issu du hindouisme et du yoga.

Le mot utilisé est le « prana »

Prāṇa est un terme sanskrit. La signification de ce nom intègre simultanément les notions de souffle et de principe vital du souffle et de sa manifestation organique dans la respiration.

Ces gens prétendent devenir « pranique ».

C’est-à-dire qu’ils sont en capacité de vivre sans manger et sans boire ou avec très peu de solide et de liquide.

Une de ces vidéos se trouve derrière ce lien : <Se nourrir de prana>

Dans ce film vous verrez un homme qui s’appelle Gabriel Lesquoy qui affirme que depuis 2012, il ne se nourrirait plus qu’avec de la lumière. Il concède manger de temps à autre un morceau de chocolat.

<Il y a aussi cet extrait d’un documentaire du nom de Lumière>

Et puis une interview d’un homme du nom de « Henri Monfort » qui dit ne plus se nourrir d’aliment solide depuis 2002 et qui parle d’une période de transition de 21 jours nécessaires pour entrer dans une sorte d’état pranique.

Je n’ai pas approfondi ce sujet, mais j’ai constaté qu’il y avait de nombreuses vidéos et sites qui tournaient autour de ce discours de la possibilité de vivre sans manger et aussi sans boire.

Le pranisme a aussi pour nom L’inédie ou le respirianisme.

Cette <page Wikipedia> essaye de faire le point sur ces prétentions et donne une liste de cas qui seraient rattachés à cette possibilité de vivre sans apport de nutrition solide.

On y lit que :

« Les connaissances actuelles de la physiologie humaine, en particulier du métabolisme basal ne permettent pas de la considérer comme plausible. »

Il est avéré que des personnes qui se sont soumises à ces pratiques sont mortes. Les « gourous » de ces méthodes ont alors affirmé que ces personnes décédées n’avaient pas suivi les préconisations qui avaient été énoncées.

Pour l’instant, aucune expérience scientifique sérieuse et encadrée n’a pu valider la véracité de ces pratiques.

Mercredi 19 juin 2019

«On ne mange pas son prochain comme cela, qu’on soit néandertalien ou sapiens.»
Pascal Picq « Le sens des choses » première émission (16:30)

Donc les hommes mangent de la viande depuis des centaines de milliers d’année. De manière différenciée selon la région de la planète qu’ils occupent, le climat et la présence plus ou moins importante de végétaux capable de les nourrir.

Les esprits taquins diront, mais il y a des civilisations qui sont végétariennes !

Certes, mais selon les recherches récentes le végétarisme est apparu entre -600 et -500 avant notre ère, dans la vallée de l’Indus, au sein de la culture hindoue et du développement du jaïnisme qui est une religion (source : Histoires de l’Alimentation de Jacques Attali page 46). Car il a fallu le récit, le sacré et le développement des mythes pour renoncer à manger de la viande. Mais nous y reviendrons certainement. Constatons cependant que c’est très récent dans l’échelle de l’histoire humaine.

Mais s’ils mangent de la viande, l’idée qu’ils peuvent manger leurs congénères qui constituent « de la viande de proximité » peut être crédible.

Il pourrait même être questionné si le cannibalisme était très largement développé chez les premiers hommes.

Mais, il faut au préalable rappeler quelques définitions

« Le cannibalisme » est un terme générique qui n’est pas réservé aux humains. En fait, le cannibalisme est une pratique qui consiste à consommer un individu de sa propre espèce et s’applique à tous les animaux. Un « être humain cannibale » est plus précisément « un anthropophage ».

L’anthropophagie (du grec anthrôpos, « être humain », et phagía qui se rapporte à l’action de « consommer ») est donc la pratique du cannibalisme qui concerne exclusivement l’espèce humaine.

Il n’y a aucun doute que l’anthropophagie existait chez les premiers hommes, l’importance du phénomène n’est pas connue avec certitude.

Dans l’émission que j’ai citée hier Pascal Picq dit :  

« Pour les ancêtres des Néandertaliens qu’on appelle par commodité les pré-Néandertaliens, notamment sur des sites d’Espagne où il y a beaucoup de découvertes, vers 600 000 à 400 000 ans il y avait une stratégie de cannibalisme qui était quand même assez importante. On n’aime pas trop en parler, il y a des tabous autour du cannibalisme alors on se dit que c’était du cannibalisme rituel ou occasionnel ou de disette. Il semble quand même qu’il y avait une stratégie assez poussée comme on en connaîtra chez les amérindiens à d’autres époques, ce qui avait beaucoup scandalisé les espagnols lors de la conquête des Amériques.

Le nombre d’os qui ont été grattés, passes au silex et aux feux est absolument considérable. »

Il semble que le site le plus ancien actuellement connu est Atapuerca, en Espagne près de Burgos, vieux de 800 000 ans. On a trouvé en 1994, 11 ossements humains (enfants, femmes, hommes) avec des marques de décapitation, des stries de boucherie et des fractures anthropiques (notamment sur des os à moelle) opérées par des outils en pierre, le tout mêlé à des restes d’animaux (bisons, cerfs, moutons sauvages).

Ce <site> donne la parole à la préhistorienne Marylène Patou-Mathis :

« L’origine de ces pratiques semble (…) très ancienne. En effet, les ossements humains les plus anciens que nous connaissions en Europe, trouvés dans le site de la Gran Dolina d’Atapuerca, au nord de l’Espagne, et datés de 800 000 ans, étaient mêlés à des restes d’animaux et portent des marques de décapitation, des stries de  » boucherie  » et des fractures résultant d’une action humaine (notamment sur des os à moelle). Femmes, hommes et enfants auraient été consommés »

<Il y a aussi cet article du Figaro>

Pascal Picq donne raison à Jacques Attali lorsque ce dernier dit sa conviction, plus par intuition que par science, que le cannibalisme est structurant, dans la condition humaine, parce que manger l’autre, c’est manger le mal pour en recevoir la force

Et Pascal Picq d’ajouter :

« C’est peut être le cas que nous avons, en Ardèche, au Baume Moula ou on a trouvé des restes d’ossements humains néandertaliens qui portent des marques de traitement de boucheries. [Grâce à d’autres prélèvements sur les os] on est certain qu’il y a eu consommation de viande humaine »

Située face au Rhône, la grotte de Baume Moula-Guercy se trouve sur la commune de Soyons, un peu au sud de Valence. <Cet article> nous apprend qu’il y a près de 120 000 ans, un clan néandertalien établi dans la grotte de la Baume Moula-Guercy, en Ardèche aurait pratiqué l’anthropophagie en raison … du réchauffement climatique.

Il existe aussi le site de la Caune de l’Arago en France sur la commune de Tautavel, dans les Pyrénées-Orientales, et qui a donné naissance à « l’homme de Tautavel ». Cet article de la Dépêche de Toulouse évoque du « Cannibalisme rituel ».

Le cannibalisme avait donc de multiples causes, la disette, certains évoque aussi la volonté de terroriser un ennemi ou encore la consommation de facilité : il était plus facile de tuer un homme que grand nombre d’animaux.

Mais il semblerait que l’aspect rituel était très important dans ces pratiques.

Et Pascal Picq prétend que :

« Il y a encore beaucoup de rituels, même aujourd’hui, dans lesquels les cendres des morts ou même les parties des morts sont intégrés dans des plats de façon que l’on réintègre leur âme leur force ou certains aspects de leur spiritualité. »

J’ai voulu en savoir un peu plus et j’ai trouvé des chasseurs cueilleurs qui au XXème siècle vivaient dans les forêts tropicales de l’est du Paraguay : les Guayaki.

Guayaki signifie « rats féroces » mais ce sont leurs voisins et rivaux qui les appelaient ainsi, eux-mêmes s’appelaient « Aché » « vraies personnes » dans leur langue.

Il semble donc qu’avant 1960, il restait un groupe de Guayaki qui consommait tous leurs morts. Wikipedia nous apprend

« Les morts étaient mangés, quelle que soit la cause du décès. Si le décès avait lieu trop tard dans la journée ou bien la nuit, le cadavre était couvert de fougères, car il était interdit de manger la plupart des viandes à la nuit tombante. Ce n’est donc que le lendemain que le corps était découpé, avant d’être rôti sur un gril […]. Tous les membres du groupe participaient au repas sauf le père, la mère et le conjoint principal de la victime. Les fils et les filles du défunt pouvaient ou non être amenés à manger leur géniteur. Si le mort avait été victime d’un autre membre du groupe, celui-ci était exclu du repas ainsi que son père et sa mère. La pratique renvoie à celle de la chasse et au fait que le chasseur ne peut consommer le gibier qu’il a lui-même tué. Le repas suivait les règles qui gouvernent la consommation de gibier : ne pas rire, ne pas manger couché ou lorsque la nuit est tombée. Mais une fois la viande humaine consommée, les os du cadavre étaient brisés, sucés, puis jetés dans le feu ; le crâne était pilé et ses morceaux brûlés, la fumée emportant alors l’âme vers le ciel. La crémation des os répondait en fait à une double exigence : permettre la montée d’Owé — l’âme céleste, bénéfique — vers le ciel, et écarter Ianwé — l’âme tellurique, associée à tous les esprits mauvais et redoutée par les Aché.»

Vous pourrez en savoir davantage sur Wikipedia et plus encore dans cet article d’une ethnologue spécialiste des Guayaki : Hélène Castres «  Rites funéraires Guayaki »

Finalement, l’anthropophagie reste quand même un tabou, quelque chose que les hommes ne faisaient pas naturellement, il fallait un motif, un rite.

Et Pascal Picq dit cette phrase que j’utilise comme exergue pour résumer ce mot du jour :

« On ne mange pas son prochain comme cela, qu’on soit néandertalien ou sapiens »

A partir de l’Art préhistorique, il révèle aussi un fait qui me parait étrange et surprenant :

« A Lascaux sont représentés des aurochs, des cerfs, des chevaux, des bouquetins quelques prédateurs et on a pensé pendant longtemps que c’était des fresques, des représentations qui pouvaient avec quelques cultes rendre la chasse plus propice. Que Nenni ! En fait on s’aperçoit qu’ils mangeaient du renne. On peut imaginer qu’il existe une différence, comme l’exprime l’art préhistorique à Lascaux et ailleurs entre les espèces qu’on représente qui sont des espèces symboliques qui relient à leur cosmogonie, à leur conception de la création du monde et de ce que doit être le monde, dans les mondes imaginaires et le monde de l’au-delà et ils ne mangeaient pas les mêmes animaux que ceux représentés. »

Pascal Picq nous dit donc que les animaux que les hommes préhistoriques mangeaient n’étaient pas ceux qu’ils représentaient dans les grottes.

Pour revenir au cannibalisme humain

Wikipedia nous rapporte, que dans les terribles monstruosités auxquels le XXe siècle a donné naissance, il y eut une résurgence d’anthropophagie de masse pour des raisons de disette : pendant la famine soviétique de 1921-1922 et durant le siège de Leningrad. Et aussi en Chine :

« Selon l’universitaire chinois Yang Jisheng, Mao Zedong engage de 1958 au début 1960, le Grand Bond en avant qui « provoque un gigantesque désastre économique ». Pour approvisionner les villes, mais aussi pour briser la résistance paysanne comme en URSS sous le régime de Staline, « les paysans sont affamés ». Yang Jisheng indique que le nombre de personnes ayant perdu la vie de façon « anormale » pour l’ensemble de la Chine est de 36 millions et que des cas de cannibalisme sont alors constatés dans l’ensemble du territoire chinois. »

Je redonne le lien vers l’émission du « Sens des choses : de quoi manger est-il le nom » : Le sens religieux de la nourriture : cannibalisme et interdits religieux.

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Nous allons prendre avec Annie un week-end prolongé. Le prochain mot du jour sera publié le 24 juin 2019