Lundi, le 09/11/2015

Lundi, le 09/11/2015
« La tendance à effacer le sacré, à l’éliminer entièrement, prépare le retour subreptice du sacré, sous une forme non pas transcendante mais immanente, sous la forme de la violence et du savoir de la violence. »
René Girard
La violence et le sacré
éd. Hachette, coll. Pluriel, 2004 (ISBN 2-01-278897-1), p. 480
René Girard était un géant de la pensée, né en Avignon le jour de Noël 1923.
Il était français.
Mais les élites françaises notamment universitaires ne l’ont pas reconnu, pas accepté.
Et c’est aux Etats-Unis qu’il a pu déployer son intelligence, son savoir et ses fulgurances.
Après mes 20 ans, je suis entré avec passion dans la lecture des ouvrages de René Girard.
Je ne dis pas que j’ai tout compris, tout saisi, mais j’ai été ébloui par cette pensée qui plonge au plus profond de l’homme, des sociétés, du désir et de la violence.
Je reviendrai sans doute sur cette explication du monde qui débute par le désir mimétique, car nous ne désirons pas un objet en raison de sa valeur, de sa rareté ou de son intérêt intrinsèque mais parce qu’un autre le désire.
Le désir n’est pas une relation binaire entre moi et un objet désiré, mais une relation triangulaire où se trouve l’autre celui qui entraîne mon désir mimétique.
Ce désir mimétique engendre évidemment la violence.
Violence que veut apprivoiser le sacré dans une société par des mythes, des rites, des sacrifices et enfin l’invention du concept de bouc émissaire.
J’ai choisi, comme mot du jour, cette phrase de Girard dans « la violence et le sacré » qui semble annonciatrice des violences d’aujourd’hui. C’est une phrase qui se situe dans la conclusion, à l’avant dernière page de l’édition que je possède.
Car nous autres européens et particulièrement français avons voulu chasser la religion et le sacré, particulièrement de la sphère publique.
C’est pour nous, je continue à parler au présent et je me demande si cela est judicieux, quelque chose qui appartient au passé, à des mœurs un peu archaïques qui s’adressent à des gens qui n’ont pas voulu embrasser la modernité et la philosophie de la raison.
Alors que répondre quand Girard prétend que la tendance à effacer le sacré prépare son retour sous la forme de la violence ?
Mais pour ce premier mot du jour consacré à Girard je voudrai revenir à ce fait : La France a engendré un des plus grands penseurs du XXème siècle, mais ses élites universitaires l’ont simplement ignoré.
Il a enrichi plusieurs universitaires américaines, pour finir à Stanford, où enseigne aussi Michel Serres.
Et que représente Stanford ?
Dans le classement des universités qui prend pour critère le nombre de prix Nobel obtenus par ses enseignants et chercheurs l’université californienne de Stanford est première. Pour la suite du podium on trouve l’université de Columbia de New York et en troisième Berkeley aussi Californienne à San Francisco.
Wikipedia nous apprend que l’université de Stanford, est une université américaine privée, située au cœur de la Silicon Valley au sud de San Francisco, séparée de Paolo Alto par une avenue. Paolo Alto qui est considérée comme le berceau de la Silicon Valley.
C’est dans ce lieu de l’hyper modernité qu’a œuvré et est mort le 4 novembre 2015, ce penseur des sciences humaines, de la réflexion sur l’origine du sacré, de la violence archaïque.
La France n’a pas eu cette intelligence. Très tardivement, comme la réparation d’un remord, l’Académie Française l’a accueilli en 2005, alors qu’il avait 82 ans. Il faut être juste, l’Académie française lui avait délivré son prix  en 1972 pour «La Violence et le Sacré».
C’est pourquoi dans son discours de réception René Girard a eu cette réflexion : «Je peux dire sans exagération que, pendant un demi-siècle, la seule institution française qui m’ait persuadé que je n’étais pas oublié en France, dans mon propre pays, en tant que chercheur et en tant que penseur, c’est l’Académie française.» Il fut élu au trente-septième fauteuil, dont le second titulaire fut Bossuet.
Cette attitude des élites françaises à l’égard de René Girard n’est-elle pas révélatrice d’un mal plus grand ?
Ne sont-elles pas simplement incapables de sortir de leur univers de clones ? Où on n’accepte que celles et ceux qui pensent comme les autres de la même caste, dans un moule rassurant mais aussi castrateur ?
Si cette hypothèse est exacte et s’il y a bien fuite des cerveaux elle pourrait avoir une cause bien plus profonde que celle si souvent évoquée du matraquage fiscal.
Pour prolonger cette réflexion je vous propose cet excellent article de Slate : http://www.slate.fr/story/109455/rene-girard-mort-violence-sacre
Et aussi un court extrait d’une interview de René Girard. <Présentation du désir mimétique>
Et puis si vous voulez faire comme ce que je vais faire dans les jours prochains, voici la page vers toutes émissions de France Culture consacrées à René Girard : http://www.franceculture.fr/2015-11-05-mort-de-l-anthropologue-et-philosophe-rene-girard-nouveau-darwin-des-sciences-humaines

Vendredi, le 06/11/2015

Vendredi, le 06/11/2015
«  je vais vous prendre. Depuis ce matin, je n’ai vu défiler que des « voilées ». Finalement, vous êtes la moins pire ! »
Une maman de Chatou qui cherche une baby Sitter à une fille voilée qui postule pour ce travail Dans « En France  » de Florence Aubenas, pages 197 à 200, 8 juillet 2013
Le texte de l’annonce disait : «Urgent : maman parfaite mais surbookée cherche garde pour ses deux p’tits loups pendant l’été. Prolongation possible si atomes crochus.» L’adresse est à Chatou et, avant même d’être arrivée, Rim a averti les deux copines qui l’accompagnent : «C’est un coin perdu avec que des Français. » Dans le RER, on devise paisiblement des nouveaux parfums de glace chez
Haagen-Dazs et d’un DVD de Gad Elmaleh.
Il est convenu que les copines attendent devant la résidence, pendant que Rim se présente au rendez-vous. Quand elle ouvre, la « maman-parfaite-mais-surbookée» pousse un cri : « Mon Dieu !» Elle recule de deux pas.
«Je vous avais prévenue au téléphone que je portais le foulard, soupire Rim.
– Je n’avais pas réalisé. Je croyais que c’était juste un petit bandana.»
Sabrina est vêtue d’un jilbeb, robe noire tout en drapé tombant jusqu’au sol, manches longues et voile marron qui ne laisse voir que l’ovale du visage. Elle l’a acheté 37 euros dans son magasin préféré au métro Couronnes.
« Je suis opé tout de suite », poursuit Rim, comme si de rien n’était. La maman parfaite tente de reprendre ses esprits : «C’est-à-dire ?»
« Opérationnelle. Je ne fume pas, je ne bois pas, je travaille pendant les congés des Français, Noël, le 14-Juillet, et même le dimanche si vous voulez. »
La maman surbookée est déjà en train de rabattre la porte : « Je suis confuse, mais je n’assume pas par rapport aux voisines. »
En bas, les trois copines n’ont pas l’air surpris. Elles sont en jilbeb, elles aussi. Rim a été la première à le porter, il y a quatre ans. « Pas de ça à la maison ! », s’est fâché son père. Il l’a prévenue qu’il ne sortirait plus avec elle dans la rue. « On va croire que c’est moi qui t’oblige. D’ailleurs, ils le disent à la télé, c’est contre la liberté de la femme. Pourquoi il a fallu que ça m’arrive à moi ? »[…]
Elle était encore en terminale à l’époque où elle l’a mis, le genre bonne élève qui en veut. Le proviseur l’avait d’abord exclue, puis convoquée pour un compromis : les robes longues, d’accord, mais achetées dans les magasins style H & M. Et pas de foulard. Sa mère pleurait à côté d’elle à l’entretien. « On a voulu lui donner toutes les chances, celles qu’on n’a pas eues nous-mêmes. Et voilà, elle se bloque toute seule. »[…]
Les copines remontent jusqu’aux Champs-Elysées, temps gris et déprimant. «Il était bien payé, en plus, ce boulot à Chatou », râle Sabrina. Fatoumata boude, elle voudrait rentrer dans le quartier, vers La Courneuve. « Là-bas, on est tranquilles, on n’est pas obligées de se promener à trois pour se donner du courage. »
Le portable de Rim sonne. Dans l’appareil, une voix dit : « Vous ne pouvez pas l’enlever, rien que pour l’été ? » C’est la «maman-parfaite-mais-surbookée».
«Imaginez que je le retire…, lance Rim, en raccrochant.
– Je te tue», rigole Fatoumata.
[…] Sabrina devient nostalgique. Elle y buvait des coups quand elle travaillait dans le quartier, assistante de direction. Aujourd’hui, elle rêve encore de ce boulot, de la vie qu’elle s’était créée, aller à droite à gauche, faire les magasins, rigoler. A la fois, elle avait toujours cette impression de devoir jouer un rôle. La religion avait commencé à la travailler, mettre le foulard aussi. Elle s’est lancée, c’était un lundi matin, elle s’en souvient.
A l’entrée de la boîte, on ne veut pas lui ouvrir. Elle répète dans l’Interphone : «Je suis salariée.» Elle entend répondre la standardiste, avec qui elle déjeune tous les jours : «Madame, il n’y a personne comme vous ici.» Elle donne les numéros de postes de sa hiérarchie, arrive à l’accueil, où elle est à nouveau bloquée. «Je ne peux pas prendre seule la responsabilité de vous laisser entrer. Il faut qu’un chef vienne voir.» La directrice du personnel arrive, Sabrina remonte avec elle le long couloir vitré. Dans les bureaux, les gens s’arrêtent de travailler pour la regarder passer, bouche bée.
Elle veut hurler : « C’est moi Sabrina. J’ai mis un voile, mais je suis toujours la même ! » Pas un son ne sort et, en même temps, elle sent monter en elle une sensation intense et inconnue, celle d’être devenue extralucide et de voir pour la première fois les gens « en vrai », avec tout ce qu’ils pensaient d’elle sans oser le lui dire. Elle aperçoit Georges, son boss au bout du couloir. Se croit sauvée : elle a toujours été sa chouchou. Il dit : «Je ne te voyais pas comme ça. » Elle le déçoit, elle le sent, et c’est ce qui lui fait le plus mal. Le lendemain, elle envoie sa démission.
 
Fatoumata commande un deuxième Coca light. « Pour nous, il n’y a que des boulots de garde d’enfants. » Sabrina est partie se remaquiller. Le téléphone de Rim sonne à nouveau. « Ecoutez, je vais vous prendre. Depuis ce matin, je n’ai vu défiler que des « voilées ». Finalement, vous êtes la moins pire ! »
Ainsi se termine les 5 reportages que j’ai choisis arbitrairement dans ce livre où Florence Aubenas raconte simplement les gens, en ne jugeant pas et plutôt avec bienveillance.
Il y a les dogmes, des théories, de grandes évolutions économiques, des indicateurs, des politiques ou des non politiques (laisser faire) économiques et puis il y a les gens qui n’ont pas les clés, qui ont peut être fait des mauvais choix, mais qui pour la plupart sont surtout nés au mauvais endroit, au mauvais moment et dans un milieu qui n’a pas les clés, pas les réseaux. Pourtant la plupart de ces personnes ne se plaignent pas, elles cherchent à s’en sortir, comme elles peuvent…

<593>

Jeudi, le 05/11/2015

Jeudi, le 05/11/2015
« un pays de gosses qui font des gosses »
Florence Aubenas
Dans « En France  » de Florence Aubenas, pages 225 à 228, 17 février 2014
 Sa première visite dans les bourgades de la Thiérache l’a sidéré, « un choc visuel », dit-il. Pourtant, Franck Audin est né ici, ou pas très loin, à Saint-Quentin, 40 km vers le Nord. Il a voyagé aussi, des missions humanitaires dans des contrées déchirées. Pourtant, dans ces rues de brique et d’ardoise, il ne parvient pas à détourner les yeux de ces filles, si jeunes, si nombreuses, la sortie de l’école, croirait-on, si chacune ne poussait un landau avec un bébé : la traversée d’un pays de gosses qui font des gosses. Bien sûr, Audin a la sale impression de basculer dans la caricature, lui qui fédère les centres sociaux de l’Aisne.
Déjà, la région de la Thiérache, collée à la frontière belge, se remet à peine d’avoir été baptisée « Chômeurland », avec ses 17,9 % de sans-emploi. Et voilà les « grossesses précoces », comme disent les institutions, deux fois plus nombreuses qu’ailleurs. Au début, on parlait de « problème ».
On évite maintenant. « Problème pour qui ? La plupart de ces jeunes filles disent désirer avoir un enfant », explique Véronique Thuez, infirmière et conseillère au rectorat d’Amiens.
[…] En fait, elles étaient quatre au collège à accoucher cette année-là. Les autres ont abandonné l’école. « De toute façon, un diplôme, ça ne veut plus rien dire », proteste une autre, deux couettes nouées haut sur la tête, comme sa toute petite fille. Sa voisine hausse les épaules : « Même les patrons n’en veulent plus, d’un CAP : on serait trop cher payées. »[…]
A la protection maternelle et infantile, Mademoiselle Couettes, 17 ans, a pris de haut les questions au sujet du père : « On a droit à sa vie privée, comme les stars, pas vrai ? » Elle compte vivre « en famille ». Avec le papa ?
Ça rigole franchement par-dessus les frites. Non, Mademoiselle Couette veut dire « vivre avec [ses] parents à [elle] »
[…]
« A une époque, les filles comme nous devaient se cacher, la honte », reprend la brune au tatouage. Les autres écarquillent les yeux. « Aujourd’hui, c’est l’inverse : on compte pour quelque chose quand on a un enfant. » Elle a été étonnée de toucher de l’argent pour sa fille. « Je savais qu’on en recevait, mais pas autant. » Ce n’est pas la fortune, bien sûr, mais une « sécurité ». « L’avenir », s’enflamme sa voisine, remuant les draps de son fils comme on tisonne. « Un enfant, c’est déjà ça, toujours quelque chose qu’on a », dit-elle […]

<592>

Mercredi, le 04/11/2015

Mercredi, le 04/11/2015
« C’est vrai, on est le dernier crédit sans intérêts.»
Une employée de l’office d’HLM à une locataire qui se présente avec des loyers impayés
Dans « En France  » de Florence Aubenas, pages 42 à 45, 20 mai 2013
[…], pour les loyers impayés de son T3, Cassandra s’est résolue à aller à l’office HLM, « comme tout le monde ». Bouboulette l’accompagne. Depuis qu’il a pu s’offrir le permis de conduire, on le croirait promu nouveau chef de toute la famille. L’événement a été fêté, presque autant que son diplôme d’instituteur l’an dernier.
A l’office HLM, une brune enjouée avec un chignon les reçoit sous des photos de la région, la Normandie pittoresque […]
Cassandra en vient au but. Elle n’arrive plus à payer son loyer.
« On va regarder ensemble votre budget », reprend l’employée en souriant.
Cassandra commence par le « poste numéro un », les factures, « qu’on est obligé de payer, sinon ils vous coupent tout de suite » : le téléphone portable et Internet. « Sans ça, on est mort : surtout mon mari, en recherche d’emploi. » Il était commercial et « bricole dans l’informatique en attendant mieux ».
Autrement dit, il achète des sacs imitation Vuitton en Chine sur le Net et les revend en France sur le site Le Bon Coin. « Au black », précise Cassandra. Elle n’y voit aucun mal, au contraire. « Vous préféreriez qu’il ne fasse rien ? On a un fils. »
Ensuite, vient le remboursement de trois crédits à la consommation pour un frigo, un scooter d’occasion et un home-cinéma (« On doit bien se faire plaisir parfois », glisse Bouboulette, qui prend des notes). Là aussi, il faut payer, et très vite. Les boîtes de crédit ne lâchent jamais. Ils vous mettent des pénalités féroces. Ils scotchent des autocollants humiliants sur votre boîte aux lettres. Ils vous harcèlent devant l’école ou au boulot. Ils vous attaquent au tribunal. C’est l’obligation numéro deux.
[…] Après seulement, en troisième position, arrive la nourriture, surtout par la carte de crédit de l’hypermarché local. Cassandra l’a obtenue sans difficulté : elle y travaille le week-end et en nocturne. « Je fais des affaires, la baguette coûte 35 centimes, il n’y a plus personne chez le boulanger où elle est à 80. »
[…]  « Pour le reste, je vous mentirais en disant que je n’ai pas de dettes. » Le gaz et l’électricité, par exemple. « Mais là, ils comprennent. Ils patientent, pas comme les organismes de crédit. » Et pas comme les opérateurs de téléphonie, non plus.  » Le public, quand même, c’est politique, analyse Bouboulette. L’Etat ne peut pas se permettre de couper et de laisser des familles normales sans courant. »
Et pour les loyers de l’appartement ? Cassandra devient toute rouge. Elle risque : « C’est pareil, non ? On ne met pas dehors les gens comme nous ? »
L’employée la coupe, toujours souriante : « C’est vrai, on est le dernier crédit sans intérêts. »
Et soudain, Bouboulette et Cassandra pensent à leurs parents, pour qui le toit et la lumière étaient sacrés, les priorités à honorer par-dessus tout, pour les enfants et les voisins. Tout s’est inversé, cul par-dessus tête.

<591>

Mardi, le 03/11/2015

Mardi, le 03/11/2015
« Je ne m’étais jamais posé de questions : je me sens français, c’est tout. Ou plutôt je me sentais français. »
Farid, habitant d’origine musulmane de Hénin Beaumont
Dans « En France  » de Florence Aubenas, pages 25 à 30, 15 juin 2012
[…] On est dimanche 10 juin à Hénin-Beaumont, dans le bassin minier du Pas-de-Calais, au premier tour des législatives où se présente – entre autres – Marine Le Pen, la patronne du Front national.
Et Rachida trouve l’ambiance étrange, elle ne peut pas s’en empêcher, sans trop savoir pourquoi. [Quand elle rentre chez elle] La table est dressée avec attention, il y a son mari, ses enfants, quelques amis aussi. Tous ont des boulots solides, les hommes comme les femmes, Mohamed à la tête d’un cabinet d’assurances, Nacéra, qui est professeure ou Said, ingénieur. Les enfants font du théâtre, fréquentent les clubs de sport.
[…]
Farid, un autre voisin, près du lac, a mis un certain temps à réaliser que l’« Arabe » d’Hénin- Beaumont, montré du doigt pendant toute la campagne, désigné dans les tracts du FN et dont chacun commente la « dangerosité », c’est lui aussi.
Il s’est regardé dans la salle de bains, lunettes d’écaille, raie sur le côté, les rides précoces du type qui travaille tard.
Il a dit à sa femme en pointant sa propre image dans le miroir : « Tu crois que je vais finir par avoir peur de ce bougnoule en face de moi ? » Ils ont ri et pensé à leur vie dont il n’y a pas grand-chose à dire et tant mieux, une vie rangée et invisible comme celle des gens à l’aise.
Brusquement, ils ont eu l’impression que toute cette quiétude venait d’être balancée sur la place publique, exposée.
« Je ne m’étais jamais posé de questions : je me sens français, c’est tout, dit Farid. Ou plutôt je me sentais français. » Leurs parents venaient de la mine, comme tout le monde ici.
[…]
Déjà, à l’époque, « les houillères vivaient de l’immigration, mais pas tellement venue du Maghreb », explique Jean-François Larosière, professeur à la retraite et militant syndical.
« On en comptait peut-être trois ou quatre élèves par classe contre une douzaine d’enfants ‘polonais’. » Les mines fournissaient tout, même travail, même toit, même identité.
Et à la question « d’où viens-tu ? », il n’y avait qu’une seule réponse qui vaille : annoncer le numéro de la fosse où chacun s’enfonçait au petit jour, avec sa lampe et son casque.
Au milieu des villages miniers, Hénin-Beaumont, 25 000 habitants aujourd’hui, était la belle ville du canton, trois cinémas, autant de lycées, des cafés et des dancings réputés, le plus grand Auchan d’Europe qui vient de fêter ses quarante ans. […]
La nostalgie a sans doute embelli le passé, fait oublier, par exemple, que les mineurs algériens étaient désignés par des numéros, pas par leur nom. Il n’empêche.
[…] A quel moment le temps s’est-il mis à marcher à l’envers ? Quand a-t-on commencé à entendre claquer le mot « Arabe » comme un reproche, à relever qui l’était et qui ne l’était pas, autrement que pour blaguer ou pour les matchs de foot ? Il y a quelques années, Mustapha a eu le cœur brisé quand son fils lui a appris qu’une boîte de nuit, près de Béthune, lui avait refusé l’entrée.
Le gamin a lancé à son père : « Votre jeunesse était plus belle que la nôtre. »
[…] La famille de Mériem, qui voulait faire construire, s’est vu conseiller par une commerçante compatissante : « Dépêchez-vous, si Marine Le Pen passe, les gens comme vous n’auront plus rien du tout. »[…]
Vers Arleux, une large bande rurale derrière Douai, des parents ont confié aux professeurs que leurs gamins placardaient des Hitler en poster sur les murs de leur chambre.
Certains élèves, dans des établissements d’Hénin-Beaumont, revendiquent la « mode Marine Le Pen », qui consiste essentiellement à rouler des yeux fâchés, écouter de la musique électro et graver « Bougnoules » sur les tables de classe en clamant : « Ici, on est connu mondialement pour voter FN. » Peu à peu, la campagne a fini par tout envahir, les maisons, les esprits.
[…] Chez Rachida, dans la villa blanche du Bord des eaux, le résultat du vote vient de tomber. Marine Le Pen arrive en tête sur la circonscription, avec plus de 40 %, frôlant les 50 sur la ville même d’Hénin- Beaumont.
Une invitée murmure juste : « On ne mérite pas ça », et puis plus rien.

<590>

Lundi 2 novembre 2015

« Ce qui était une fatalité pour nous est devenu le rêve de nos enfants. »
Un ouvrier en CDI parlant de ses enfants.
Dans « En France  » de Florence Aubenas, pages 185 à 188, 6 mai 2013
C’est en écoutant Florence Aubenas dans l’émission <Répliques> que j’ai eu envie de lire son livre <En France>.
Comme beaucoup, j’ai appris l’existence de Florence Aubenas lorsqu’elle a été kidnappée et retenue en otage en Irak en 2005. Depuis j’ai appris à connaître la remarquable journaliste qu’elle est. Comme le préconisait le journaliste suisse, Serge Michel, créateur du Bondy Blog, elle va sur le terrain, en immersion, pour réaliser ses reportages.
Elle avait publié un premier travail de reportage en France <Le quai de Ouistreham>, livre qu’elle a écrit après avoir, pendant six mois, essayé de « vivre la vie » des plus démunis, ceux et surtout celles qui tentent de s’en sortir en enchaînant des travaux précaires (femme de ménage par exemple) et du temps partiel. Elle a mené cette enquête à Caen. C’est un des emplois qu’elle a occupé : nettoyer un quai qui a donné le titre du livre.
Son livre <En France> est constitué d’une série de reportages pour «Le Monde». Elle a parcouru la France, les villages et les gens de France et a simplement rapporté ce qui se passait en France ailleurs que dans les riches métropoles , là où il devient de plus en plus difficile ou compliqué de vivre.
Je vous avais proposé une semaine de mots du jour, sur une émission et un livre de Daniel Cohen. C’était alors une réflexion érudite, argumentée, conceptuelle du monde économique dans lequel nous vivons et ensuite des questions sur l’avenir qui se prépare.
Je vous propose cette fois, 5 mots du jour, non d’érudition conceptuelle mais de reportages, de la vie vue à hauteur d’homme, comment les choses se passent et se disent dans le quotidien de cette économie en crise, parmi celles et ceux qui en sont les victimes
Je vous en proposerai quelques extraits qui expliquent la phrase que j’ai choisie comme mot du jour :
« Le rendez-vous est fixé sur le parking d’un fast-food juste à l’entrée de Montbéliard (Doubs), à quelques mètres de la grille de l’usine Peugeot. Une vingtaine de personnes attendent la camionnette qui les conduira jusqu’aux ateliers de la première équipe. Dans le froid du ciel s’étirent des nuages noirs et roses. Il doit être 4 h 30 du matin. […]
 David […] a déjà bossé dans la restauration, les espaces verts, une usine de contreplaqué, le triage des cerises. Contrats précaires, à chaque fois. Ce coup-ci, il a décroché Peugeot, ou plus exactement une mission de quatre mois en atelier par le biais d’une boîte d’intérim, qui recrute pour un sous-traitant qui travaille pour Peugeot. Peugeot ! Il répète le nom, soufflé lui-même par sa chance.
Le père de David bosse là depuis toujours. Lui se retrouve dans le même atelier, père et fils côte à côte, mais séparés par un gouffre : le contrat de travail. « Mon père, c’est un embauché », résume David. « Tous nos vieux sont des embauchés », tranche un blond d’une voix assez forte pour couvrir la musique qui sort de son portable. Il s’étonne qu’on ne connaisse pas le mot : « Ça veut dire qu’ils ont un contrat de travail à durée indéterminée. » Eux sont intérimaires, tous. Eux sont jeunes, tous sauf un grand maigre qui doit avoir la cinquantaine. Dans le groupe, ils se mettent à sourire, pas revanchards pour un sou, attendris au contraire par ces pères dont ils parlent comme si c’étaient eux les enfants, des créatures innocentes à protéger d’un monde mutant.
Quelqu’un lance : « Vous imaginez nos vieux à la case chômage, comme nous ? » Rires. Et le blond, à nouveau, un peu bravache : « Ils n’y arriveraient pas. »
 Le contrat est devenu l’unité de valeur, et le CDI, la valeur suprême. Les deux tiers des salariés qui entrent à Pôle emploi ne demandent plus un métier mais « un CDI ». Pour les employeurs, c’est l’inverse : 49 % des offres proposent de l’intérim, 30 % des CDD. L’explosion date du début des années 2000, où les entreprises ont commencé à gérer les variations de production avec un « matelas d’intérim »   […]
Tout le monde est intérimaire dans la famille […], sauf le père, ça va de soi. L’autre jour, ils en ont parlé à table. Le père a dit : « Il faut aborder ouvertement ce qui se passe : quelle boîte peut dire où en sera le carnet de commandes dans six mois ? C’est malheureux, mais s’il faut en passer par là pour sauver le reste… » Tout le monde a rigolé. « Qu’est-ce qui t’arrive, papa ? Tu parles comme à la télé. » […]
 
En général, on apprend le vendredi pour le lundi que le contrat ne sera pas renouvelé et, afin de maintenir la motivation jusqu’à la dernière heure, on délivre un certificat de bons services nécessaire pour un nouvel intérim.  […]
A la grille de l’usine, le bus des « embauchés » est déjà là. Un type à l’avant est en train de caler sa gamelle dans son sac. En 1975, quand lui a été recruté, « le terme ouvrier à la chaîne était synonyme d' »esclave moderne ». Aujourd’hui, on nous appelle « privilégiés » ». Il a fini par y croire. « Ce qui était une fatalité pour nous est devenu le rêve de nos enfants. »
Son fils est juste derrière, sur le parking du fast-food. Il monte dans la camionnette des intérimaires en faisant le V de la victoire, suivi des autres qui font pareil, pendant que le blond filme la scène sur son portable. Il est 4 h 58 quand le véhicule démarre, soulevant en gerbes éclatantes les flaques laissées par l’orage. »
N’hésitez pas à acheter ce petit livre, il coûte 6,90 €.

<589>

Vendredi, le 30/10/2015

Vendredi, le 30/10/2015
« C’était sans précédent dans l’histoire du Conseil d’Etat.»
Jean-Marc Sauvé, premier Vice Président du Conseil d’Etat
Renaud Dély et Henri Vernet ont écrit un livre sur le monde politique « Frères ennemis, l’hyper violence en politique », chez Calmann-Levy.
Pour comprendre ce qui suit, il faut se rappeler que l’élection de Serge Dassault à la mairie de Corbeil Essonne avait été annulée par le Conseil d’Etat en 2009.
Et c’est ainsi que suite à cette décision, le premier Vice-Président du Conseil d’Etat avait reçu un coup de fil de l’Elysée lui ordonnant de venir voir le Président de la République, le lendemain, dimanche.
Et vous lirez page 61 à 63 du livré évoqué le témoignage suivant :
« Les soupçons de tricherie et d’achat de voix pesant sur le maire UMP Serge Dassault ne pouvaient qu’avoir altéré la sincérité du scrutin.
Discipliné, Jean-Marc Sauvé obtempère à l’ordre présidentiel et reprend la route de Paris. Avant de se rendre à l’Elysée, il potasse le contenu de la décision, histoire de pouvoir faire face au courroux de Nicolas Sarkozy.
Le dossier est lourd, les preuves irréfutables. Qu’importe, la précaution sera de peu d’effet. Lorsque Jean-Marc Sauvé pénètre le lendemain après-midi, dimanche, dans le bureau du président, celui-ci de fort méchante humeur, tourne en rond dans la pièce.
Claude Guéant, impassible, est assis sur un fauteuil. Jean-Marc Sauvé a à peine le temps d’articuler quelques mots que le chef de l’Etat explose. Il l’accuse d’être « un militant socialiste comme tous les juges du Conseil d’Etat » et s’indigne d’une décision politique qui n’a pour but que de servir ses adversaires politiques.
Nicolas Sarkozy vantes les mérites de Serge Dassault et se porte garant de « l’honnêteté » [ça il fallait l’oser] de cet « homme qui a rendu tant de services au pays » et à Nicolas Sarkozy, serait tenté d’ajouter, puisque Dassault possède le Figaro qui n’a de cessé de tresser des louanges à l’action  du chef de l’Etat…
Le savon présidentiel dure une bonne demi-heure. « Et quand Nicolas Sarkozy reprenait son souffle, c’est Claude Guéant qui prenait la parole la parole pour m’enfoncer un peu plus, raconte Jean-Marc Sauvé. L’expérience fut vraiment très désagréable… Plus surprenant encore, emporté par la colère, le chef de l’Etat annonce au premier vice-président du Conseil d’Etat le contenu d’un recours en révision qui n’est nullement de son ressort… et qui ne sera déposé par les conseils de Serge Dassault que trois semaines plus tard.»
Jean-Marc Sauvé conclut cette affaire par : « C’était sans précédent dans l’histoire du Conseil d’Etat.»
Que dire sur cet épisode ?
D’abord revenir aux fondamentaux, c’est à dire au fondement de la démocratie libérale et de l’Etat de Droit. On rappellera ainsi l’article 16 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 « Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’à point de Constitution. »
Séparation des pouvoirs : c’est à dire que le pouvoir exécutif est différent du pouvoir judiciaire et ne peut donc l’influencer dans ses décisions.
La France est déjà un pays bizarre parce qu’elle a deux ordres juridiques : la justice de l’ordre judiciaire et la justice de l’ordre administratif.
Ainsi le Premier Vice-Président qui préside le Conseil d’Etat porte ce nom bizarre parce que dans certains cas le Conseil d’Etat peut être présidé par le Premier Ministre.
Car le Conseil d’Etat est à la fois juge administratif et conseiller du gouvernement. Il donne ainsi son avis sur certain nombre de texte notamment les décrets en Conseil d’Etat.
Mais en toute hypothèse, quand il rend justice, la règle de séparation des pouvoirs doit jouer et l’Exécutif ne doit pas s’en mêler.
Dans les faits, la scène relatée dans le livre n’a rien changé au cours des choses : l’élection a bien été annulée. D’ailleurs l’élection suivante sera aussi annulée. Et Jean-Claude Sauvé est toujours vice-président du Conseil d’Etat.
Vous me direz : « Donc tout va bien, la séparation des pouvoirs a été respectée sur le fond ».
Oui.
Mais comment dire ?
Le fait que le chef de l’exécutif puisse avoir la tentation de convoquer un juge pour l’engueuler parce qu’un de ses arrêts lui a déplu est totalement incongru dans une démocratie « normale ».
Cela ne viendrait même pas à l’idée d’un Président des Etats Unis ou d’un premier ministre anglais ou encore d’un chancelier allemand d’oser ce type d’intimidation.
Et si une telle intimidation avait quand même eut lieu, elle aurait fait dans les jours qui suivent la « Une » de tous les journaux sérieux et je pense que le responsable de l’exécutif se rendant coupable d’un tel fait aurait eu beaucoup de mal à se maintenir au pouvoir.
Sur le fond, je joins un article de Mediapart qui présente un livre qui rend encore plus pathétique cette phrase où Nicolas Sarkozy se portait garant de l’honnêteté de Serge Dassault.

Jeudi 29 octobre 2015

«Le bondy blog»
Media en ligne créé par Serge Michel

C’était le 27 octobre 2005, un jeudi, il y a 10 ans : deux jeunes fuyant la police à Clichy sous Bois, Zyed Benna et Bouna Traoré, pris de panique, vont se réfugier dans un transformateur électrique et y mourir électrocuté.

Pourquoi fuyaient-ils ?

Les raisons ne sont pas claires comme l’explique cet article du monde joint: <Le dernier jour de Bouna Traoré et Zyed Benna>

Le plus vraisemblable est qu’ils n’avaient rien à se reprocher, mais qu’ils se méfiaient des policiers et qu’ils ne voulaient pas être arrêtés de peur d’être disputés par leurs parents.

Et la mort insensée de ces deux enfants (15 ans et 17 ans) va déclencher de terribles émeutes dans la banlieue alentour qui amèneront à ce que le couvre-feu soit déclaré dans certaines villes et que les médias anglo-saxons annoncent au monde qu’il y avait des scènes de guerre à Paris.

C’est dans ces conditions, qu’un journaliste suisse, Serge Michel, récent lauréat du prix Albert-Londres (2001) pour son travail en Iran, envoyé par son journal suisse « L’Hebdo » vient enquêter. Il va s’immerger, pendant 3 mois, dans la ville voisine de Clichy, Bondy et va créer le Bondy Blog, media en ligne qui existe toujours aujourd’hui et qui a pour objectif de raconter les quartiers populaires et de faire entendre leur voix dans le grand débat national.

Serge Petit en est parti, ce média poursuit aujourd’hui un partenariat avec Libération.

L’Obs a récemment interviewé Serge Michel pour revenir sur ces évènements et plus largement sur la banlieue de Paris et le rapport entre les médias et ces territoires.

Et Le regard distant du journaliste suisse nous fait découvrir un point de vue très critique et perturbant.

[Quand je suis arrivé à Bondy à l’automne 2005] « Pour moi, c’étaient ces zones un peu grises, un peu tristes, que je traversais en TGV depuis Genève avant d’arriver à la gare de Lyon. Et le plus curieux, c’est que cette méconnaissance semblait partagée. Pour un reportage à Bagdad ou à Kaboul, on obtient ou on prépare une pile épaisse d’articles qui donnent des idées sur les personnes à voir, les sujets à traiter. Là, sur Bondy, je n’ai rien trouvé, au mieux deux papiers du Parisien sur l’inauguration de la bibliothèque ou un coupage de ruban à la mairie. »

[Il décide d’ouvrir un bureau permanent trois mois durant à  Bondy]

« On a cherché un mode de traitement pertinent. L’idée d’une correspondance dans la durée, d’une immersion s’est imposée. En venant au journal, le matin, j’avais entendu un son sur les émeutes de la Radio suisse romande […]. Je connaissais bien la journaliste. C’était LA reporter de guerre de la RSR. Deux ou trois semaines plus tôt elle intervenait en direct de Beyrouth. Une reporter de guerre dans les banlieues françaises, ça m’a frappé, et ça m’a fait réfléchir. C’est sans doute cela qui m’a donné envie de couvrir le sujet d’une autre façon. Plus comme un correspondant que comme un envoyé spécial. »

[…] « On s’est concentré sur des portraits, des récits de vie ; on a raconté le quotidien, les kebabs, les transports, le foot ; on a essayé de comprendre qui sont ceux qui bossent et ceux qui ne bossent pas – tous ces papiers que vous ne pouvez faire qu’avec du temps, et qui permettent de comprendre un peu mieux les racines du malaise. Notre chance, c’était d’être présents sur place le matin, le soir et les week-ends, les moments où les banlieues-dortoirs vivent, et où les journalistes, paradoxalement, ne sont pas présents.

[…] Je crois que la situation des banlieues, sur le fond, intéressait peu les rédactions. Une anecdote : entre mon arrivée à la gare de Lyon et mon départ en RER pour Bondy, je suis passé par les locaux d’une grande rédaction pour qui j’avais travaillé au Moyen-Orient et dans les Balkans. Je connaissais toute l’équipe du service Etranger.  Ils m’ont dit : « Ah Serge, qu’est-ce que tu fais là ? ». Je leur ai dit : « Je vais en banlieue », et ils m’ont tous regardé avec des regards atterrés, du genre « mon pauvre ! ». Pour un grand reporter français, la banlieue, c’est ce que l’on traverse quand on va prendre un avion à Roissy pour aller faire son métier.

Bagdad, c’est noble, et Bondy, c’est pour les types qui ont raté leur carrière et végètent au service Société. »

Pourtant le Bondy blog a connu un joli succès. Dix ans plus tard, il est toujours là…

« Disons qu’il a toujours été encadré par des journalistes professionnels, et que cela a aidé. La direction de l’Hebdo avait accepté que l’expérience dure trois mois. A l’approche de la date butoir, en février 2006, elle souhaitait passer à autre chose. De mon côté, je sentais qu’il y avait quelque chose d’important qui s’était mis en branle. J’ai proposé, qu’au lieu de fermer, on prenne une dizaine de jeunes de Bondy et qu’on les forme. Entre temps, le Seuil m’avait contacté pour tirer un livre des billets publiés en ligne, et avec les à-valoir du livre, on a pu payer le séjour des futurs Bondy-bloggers à Lausanne et leur transmettre les clés.

Enfin pas toutes les clés, puisque justement, plusieurs journalistes ont continué de s’investir avec une équipe d’encadrement locale. » […]

« Je pense que la France est assez unique dans la place centrale qu’occupe Paris, et dans la création tout autour d’une ceinture qui lui est à ce point étrangère.

Pour moi, la banlieue, c’est un peu Berlin-est. Pas beaucoup de lumière, pas beaucoup de travail, pas grand-chose dans les magasins et des gens dont la vie est plus difficile qu’intra-muros.

Paris, au contraire, c’est Berlin-ouest : la fête, l’argent, la légèreté… Ça peut paraître caricatural, mais cette frontière que représente le périphérique, je ne connais rien de similaire dans des pays développés. On ne retrouve pas ça à Londres, par exemple.»

Nommé N°2 du Monde, il raconte ses frustrations dans ce journal qui n’a en outre recruté aucun Bondy-Blogger, contrairement à TF1, France Inter, Canal + ou France 2. […et il ajoute]

« La France a un système très rodé de reproduction de ses élites, je n’invente rien sur le sujet, et être journaliste en France, contrairement à d’autres pays, notamment la Suisse, c’est appartenir à une élite.

La France, au-delà de ses proclamations d’égalité, c’est aussi une société attachée à ses privilèges, marquée par l’histoire du colonialisme, qui peine à s’ouvrir à l’autre. Et, oui, le banlieusard, dans cette configuration, reste un allogène.

Derrière les proclamations, le beur, le noir, pour beaucoup de journalistes français restent avant tout des sujets. Des collègues, non. Les rédactions font preuve d’une imperméabilité très forte aux gens venus d’ailleurs.»

Si vous voulez en savoir davantage sur cette expérience : https://fr.wikipedia.org/wiki/Bondy_Blog

Et bien sûr le lien vers le bondy Blog : https://www.bondyblog.fr/

<587>

Mercredi, le 28/10/2015

Mercredi, le 28/10/2015
«Ils disent que c’est un beau pays où un prince pourrait vivre
alors pourquoi l’abandonnas-tu, donne m’en la raison »
Extrait d’un chant traditionnel irlandais « Dear Old Skibbereen» se souvenant de l’immigration irlandaise du XIXème siècle.
Parmi les remarquables émissions de France Culture, il en est une encore plus singulière que les autres : « Concordance des temps » dont l’objet est celui « d’offrir sur l’actualité l’éclairage des précédents historiques, débusquer dans le passé des similitudes avec nos conjonctures contemporaines, rappeler des épisodes et des mutations qui trouvent, par les temps qui courent, des résonances inattendues, replacer dans la longue durée les événements, les émotions et les débats du présent, avec l’ambition d’aider ainsi à mieux les interpréter.»
Cette émission est animée par un homme d’une culture exceptionnelle, Jean-Noël Jeanneney né en 1942 dans une famille d’hommes politiques, son grand père, Jules, fût le dernier Président du Sénat de la 3ème République. Il fut lui-même secrétaire d’Etat, mais il est avant tout agrégé d’Histoire et fut président de Radio France, président de la mission d’organisation du bicentenaire de la révolution française et enfin président de la Bibliothèque Nationale de la France. Aujourd’hui, il jette son regard distant et cultivé sur l’Histoire et les évènements, à 73 ans.
Dans son émission du < du 03/10/2015 > il avait invité Philippe Chassaigne, professeur d’histoire des îles britanniques à l’université Michel de Montaigne à Bordeaux, pour se mettre en quête de similitudes avec notre présent en évoquant l’immigration des Irlandais.
Les irlandais catholiques avaient été dominés et colonisés par les anglais anglicans ou protestants qui étaient au début du XIXème siècle les vrais propriétaires des terres irlandaises. C’est dans ces conditions que se déclencha la grande famine en Irlande entre 1845 et 1852. Cette catastrophe fut en grande partie la conséquence de l’apparition du mildiou sur l’île, un parasite qui anéantit presque intégralement les cultures locales de pommes de terre, nourriture de base des paysans irlandais.
Dans un pays de 8 millions d’habitants, en quelques années, au moins un million de personnes sont mortes et deux millions ont été forcées de quitter leur île, dans des conditions dramatiques, quant au voyage et quant à l’accueil des terres promises, celles-ci étant pour beaucoup closes ou hostiles, en dépit des compassions et des solidarités.
Les irlandais émigrèrent aux Etats-Unis, au Canada et en Australie. Cette immigration ne fut pas facile, ils furent très mal accueillis aux Etats-Unis. Le film « Gangs of New York » de Martin Scorsese (2002) montra un exemple de cette violence et ce rejet à l’égard des migrants irlandais.
Et au début de cette émission, Jean-Noël Jeanneney eu l’excellente idée de faire écouter une chanson de la tradition irlandaise merveilleusement interprétée par <Sinéad O’Connor et que vous trouverez derrière ce lien>
Cette chanson est une réponse du migrant à la question de son fils « Pourquoi as-tu abandonné ton beau pays ?»
Voici les paroles de ce chant :
Dear Old Skibbereen.
O, father dear I often hear you speak of Erin’s Isle
Her lofty scenes, her valleys green, her mountains rude and wild
They say it is a lovely land wherein a prince might dwell
So why did you abandon it, the reason to me tell
oh cher père j’entends souvent que vous parlez de l’île d’Erin
ses vues incomparables, ses vertes vallées, ses montagnes rudes et sauvages
Ils disent que c’est un beau pays où un prince pourrait vivre
alors pourquoi l’abandonnas-tu, donne m’en la raison
My son, I loved my native land with energy and pride
Till a blight came over all my crops and my sheep and cattle died
The rents and taxes were to pay and I could not them redeem
And that’s the cruel reason why I left old Skibbereen
Mon fils j’aimais mon pays avec énergie et fierté
jusqu’à ce que ce fléau ravage toutes mes récoltes et tue mon bétail
les loyers et taxes étaient à payer et je ne pouvais rembourser
voilà la raison cruelle pour laquelle j’ai dû quitter mon vieux Skibbereen
‘Tis well I do remember that bleak November (/December) day
When the bailiff and the landlord came to drive us all away
They set the roof on fire with their cursed English spleen
And that’s another reason why I left old Skibbereen
Je me souviens en effet de ce jour de décembre glacial
quand le propriétaire et l’huissier sont venus nous chasser
ils ont mis le feu à la maison avec leur maudite mauvaise humeur d’Anglais
et c’est une autre des raisons pour laquelle j’ai quitté ce bon vieux Skibbereen
Your mother, too, God rest her soul, lay on the snowy ground
She fainted in her anguishing seeing the desolation round
She never rose, but passed away from life to immortal dreams
And that’s another reason why I left old Skibbereen
ta mère aussi, dieu ait son âme, repose sur le sol enneigé
elle s’évanouit de désespoir à la vue de la désolation alentour
elle ne s’est jamais relevée, mais elle a quitté cette vie pour les rêves immortels
et c’est une autre des raisons pour laquelle j’ai quitté ce bon vieux Skibbereen
Then sadly I recall the days of gloomy forty-eight.
I rose in vengeance with the boys to battle again’ fate.
We were hunted through the mountains as traitors to the queen,
And that, my boy, is the reason why I left old Skibbereen.
Alors tristement je me souviens de ces sinistres journées de 1848
je me soulevai l’esprit vengeur avec les garçons pour lutter contre le destin
nous étions chassés à travers les montagnes comme des traîtres à la couronne
et ça, mon gars, c’est la raison pour laquelle j’ai quitté Skibbereen.
Oh you were only two years old and feeble was your frame
I could not leave you with my friends for you bore your father’s name
So I wrapped you in my cóta mór at the dead of night unseen
And I heaved a sigh and I said goodbye to dear old Skibereen
Oh tu avais seulement deux ans et frêle était ton corps
je ne pouvais pas te laisser avec mes amis puisque tu portais le nom de ton père
alors je t’ai enroulé dans ma redingote au beau milieu de la nuit,
et j’ai soupiré et dit au revoir à ce bon vieux Skibereen
well father dear, the day will come when on vengeance we will call
And Irishmen both stout and tall will rally unto the call
I’ll be the man to lead the van beneath the flag of green
And loud and high we’ll raise the cry, « Revenge for Skibbereen! »
eh bien mon cher père, le jour de la vengeance viendra
et tous les Irlandais costauds et grands se rallieront unanimes à l’appel
je serais l’homme qui conduira le convoi sous la bannière verte
Haut et fort retentira ce cri, « revanche pour Skibbereen! »
Oh you were only two years old and feeble was your frame
I could not leave you with my friends for you bore your father’s name
So I wrapped you in my cóta mór at the dead of night unseen
And I heaved a sigh and I said goodbye to dear old Skibereen
Oh tu avais seulement deux ans et frêle était ton corps
je ne pouvais pas te laisser avec mes amis …
alors je t’ai emballé dans mon … à la fin de la nuit
j’ai soupiré et j’ai dit au revoir à ce vieux Skibereen
well father dear, the day will come when on vengeance we will call
And Irishmen both stout and tall will rally unto the call
I’ll be the man to lead the van beneath the flag of green
And loud and high we’ll raise the cry, « Revenge for Skibbereen! »
eh bien mon cher père, le jour de la vengeance viendra
et tous les Irlandais costauds et grands se rallieront unanimes à l’appel
je serais l’homme qui conduira le convoi sous la bannière verte
sonore et haut retentira ce cri, « la revanche de Skibbereen! »
<Ecoutez cette intéressante émission de la concordance des temps> et dont le titre est : « Des migrants en nombre immense : le cas de l’Irlande »
<586>

Mardi, le 27/10/2015

Mardi, le 27/10/2015
« Chaque entreprise rivalise d’imagination pour être plus écolo que les autres»
Guillaume Meurice
Dans une émission de France Inter où des étrangers (Charline Vanhoenacker et Alex Vizorek) venant de Belgique ont colonisé la radio française <Si tu écoutes j’annule tout>, il y a un drôle de journaliste humoriste, Guillaume Meurice, qui va sur le terrain interroger des personnes en leur posant des questions déstabilisantes et les mettant souvent devant leurs contradictions.
Cette fois, le 23 octobre, il est allé à la foire d’automne de Paris où toutes les entreprises sont « eco responsables » pour les interroger sur la réalité de leurs informations : http://www.franceinter.fr/emission-le-moment-meurice-green-washing
Guillaume Meurice (GM) : « L’humanité est sauvée, j’en suis absolument certain.
Pourquoi on est sauvé ? C’est parce que ce matin je me suis rendu à l’ouverture de la foire d’automne Porte de Versailles. (http://www.foiredautomne.fr/)
Je peux vous l’assurer : tout est bio, tout est naturel.
Chaque entreprise rivalise d’imagination pour être plus écolo que les autres.
J’ai été vraiment ému par tant de prise de conscience.
J’ai commencé à interroger un marchand de canapé archi-ecolo :»
Marchand : «Nous on fait très attention à nos provenances, comme le cuir, et nos mousses sont… elles sont ….elles sont de plus en plus …. Euh…..comment ? … euh …. Je cherche mes mots ….»
C’est mieux à l’écoute, où on sent l’embarras du marchand. On ne répétera jamais assez ce propos de Nicolas Boileau : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement – Et les mots pour le dire arrivent aisément. ». Je vous laisse comprendre quand c’est l’inverse.
GM se tourne alors vers un autre marchand de canapé « lui aussi écolo à fond »
Il l’interroge sur ce qui est écolo chez lui et voici l’échange :
Marchand : « Déjà on a l’écotaxe sur l’ensemble des canapés  qu’il n’y avait pas avant.»
GM : « Cela fait combien de pour cent ? »
Marchand : « Euh…, cela ne se chiffre pas en pourcentage … c’est de l’ordre de 3 à 8 euros par canapé. »
GM : « Pour un canapé qui coûte combien ? »
Marchand : « Pour un canapé qui Euh…, coute au environ de 3000 euros »
GM : « Eh bien voilà ! Je vous le disais on est sauvé. 3 à 8 euros sur 3000 vont à la protection de l’environnement. Là on est à la limite du terrorisme vert ! A côté de ce mec-là. Nicolas Hulot est un chasseur de buffles ! »
Il est allé voir ensuite un marchand de produit détachant qui avait pour slogan « des produits conçus dans une démarche de respect de l’environnement. C’est la saponette !»
GM : « La saponette qu’est ce qu’il y a dedans ? »
Marchand : « Saponette : bois de Panama, terre de Sommières, fleurs de lierre »
GM «  Ah ! il y a du bois de Panama quand même ? »
Marchande : « Oui … mais bon … »
GM « Il faut couper des arbres et les ramener du Panama jusqu’ici»
Marchande : « bon …    rire gênée … »
GM « Il faut aller chercher le bois au Panama.  On peut penser qu’ils y vont pas exprès, ils demandent à des copains qui vont en vacances là-bas de leur en ramener quelques tonnes… ».
GM «Dans un souci d’écologie on peut aussi s’acheter un Spa… Sur la brochure c’était écrit eco-responsable. Alors Monsieur le vendeur pourquoi c’est eco responsable..»
Marchand « C’est écolo parce que …Euh c’est écolo écolo….bon on utilise des pompes qui utilisent de moins en moins d’énergie »
GM « Bon ce n’est pas hyper écolo !»
Marchand « Ce n’est pas hyper écolo mais ça fait beaucoup de bien ! »
GM « est ce que le plus écolo ce serait de ne pas acheter de spa finalement ? »
Marchand « Oui effectivement, mais cela ne nous arrangerait pas quand même « 
Et pour finir il est allé voir un marchand de coussin réalisé uniquement avec des produits naturels.
GM « Alors c’est fait avec quoi ? »
Marchand « c’est fait avec de la viscose »
GM : «  Ah et cela se trouve où ? »
Marchand : « ben c’’est fabriqué dans une usine à partir d’huiles »
GM : «  Mais alors c’est naturel ou c’est fabriqué ? »
Marchand « C’est naturel mais il faut bien le fabriquer »
C’est encore beaucoup plus drôle quand on en l’écoute < http://www.franceinter.fr/emission-le-moment-meurice-green-washing>
Dans le bio et l’écologie, il y a des gens sérieux et puis il y a un grand nombre qui font semblant ou qui carrément semblent se moquer de nous.