Vendredi 3 Juillet 2015

Vendredi 3 Juillet 2015
«La Gouvernance par les nombres»
Alain Supiot

Alain Supiot est un juriste français spécialiste du droit social. Il est actuellement professeur au collège de France.

Fayard a publié en mars 2015, ses cours au Collège de France de 2012-2014, intitulé «La Gouvernance par les nombres»  où il dénonce les dérives de cette nouvelle manière de diriger les affaires des hommes et de la société.

Il y a d’abord un glissement sémantique du « gouvernement » à la
« gouvernance ».

La raison du pouvoir n’est plus recherchée dans une instance souveraine transcendant la société, mais dans des normes témoignant de son bon fonctionnement.

Ces nouvelles techniques visent la réalisation efficace d’objectifs mesurables plutôt que l’obéissance à des lois justes.

Alain Supiot a été invité à plusieurs émissions dont la Grande Table pour parler de cet ouvrage :

<La Grande Table : gouverner par les nombres, comment en sortir 2015-04-06>

Il y a aussi cet entretien sur le site de l’Usine Nouvelle :

<Restaurer un travail réellement humain est, sur le long terme, la clé du succès économique>

J’en tire les extraits suivants :

« Pour comprendre les transformations à l’œuvre à une époque donnée il faut identifier l’imaginaire qui la domine. Cet imaginaire partagé imprègne en effet toutes nos façons de penser : les institutions, les arts, les sciences et les techniques.
Une des thèses de mon livre est qu’à la révolution numérique correspond un changement d’imaginaire.
Depuis la fin du Moyen âge, les Occidentaux se sont représenté le monde sur le modèle de l’horloge.
Depuis l’invention de la machine de Turing et les débuts de l’informatique, ils le conçoivent sur le modèle de l’ordinateur, c’est-à-dire comme une machine programmée et programmable. Cette représentation influence nos manières d’organiser les rapports sociaux et en particulier notre conception du droit et des institutions, c’est-à-dire les règles qui gouvernent et rendent possible la vie en société. […]

De grands historiens, comme Jacques Le Goff ou Lewis Mumford, ont montré la place centrale de l’horloge dans la naissance des temps modernes.
Notre civilisation est la seule à avoir hissé des horloges au sommet de ses lieux de culte, dans tous les villages. La philosophie des Lumières voyait Dieu comme un grand horloger et le monde comme un immense mécanisme régi par les lois de la physique classique, par un jeu inexorable de poids et forces, de masse et d’énergie […]

Le taylorisme a transposé d’une certaine façon ce modèle à l’entreprise. Des génies, tels Fritz Lang dans « Metropolis » ou Charlie Chaplin dans « Les Temps modernes », ont dépeint ce que cela impliquait : l’homme est pris dans un grand mécanisme, dans un jeu d’engrenages qui finit par le broyer. […]

La planification soviétique a été une première tentative de gouverner par les nombres, mais elle participait encore de l’imaginaire mécaniciste. Comme l’a montré Bruno Trentin dans son grand livre sur « La cité du travail » », il y a eu un accord profond du capitalisme et du communisme pour placer le travail sous l’égide de la technoscience et l’évincer ainsi du périmètre de la délibération politique et de la justice sociale.

Mais Lénine est un précurseur dans sa façon de vouloir étendre à la société tout entière le modèle de l’entreprise, selon le credo aujourd’hui rabâché par les prédicateurs de l’ultralibéralisme et du New Public Management, qui pensent qu’un État doit être géré selon les mêmes méthodes « scientifiques » qu’une entreprise.

[…]  Comme souvent, le changement d’imaginaire a commencé dans l’ordre juridique avant de s’exprimer au plan scientifique et technique. La perte de la foi dans l’existence d’un souverain législateur date du XIXe siècle et de la première crise de légitimité de l’État.
C’est cette crise qui a donné naissance à l’État social, mais aussi aux expériences totalitaires du XXe siècle qui ont cherché dans la science les « vraies lois » devant régir l’humanité.  Au plan scientifique et technique ce sont dès les années 30, de grandes découvertes mathématiques – notamment celles de Kurt Gödel (1906-1978), puis l’invention de la machine de Turing et les débuts de l’informatique, qui marquent ce passage à l’imaginaire cybernétique.

Il faut lire à ce sujet les écrits visionnaires de Norbert Wiener (1894-1964), l’une des pères de la cybernétique. Selon lui, on peut penser de la même façon les hommes, les machines et le vivant. Tous sont des dispositifs de traitement de l’information.

Trois concepts jouent un rôle essentiel dans cette nouvelle vision de l’homme et du monde : le programme, le feedback (aujourd’hui nous dirions la « réactivité ») et la performance. « L’homme machine » des XVII-XVIIIe siècles disparaît, ou plus exactement il se métamorphose en « machine intelligente », machine programmable par des objectifs chiffrés.

C’est exactement à la même période de l’immédiat après-guerre que débute la « révolution managériale » avec notamment l’invention de la direction par objectifs, due notamment à Peter Drucker.(1909-2005). Il faut souligner que ce dernier mettait en garde contre les limites de sa méthode. Pour lui, l’évaluation devait demeurer une autoévaluation et ne pas servir à un « contrôle de domination » qui ruinerait ses effets. Bien sûr on s’est empressé d’oublier ces mises en garde et de s’engouffrer dans ces impasses. De la même façon que le taylorisme, cette nouvelle conception de la direction des hommes par objectifs chiffrés, après avoir été conçue pour les entreprises, a été étendue à la société tout entière. Avec pour effet une nouvelle restriction du champ laissé au politique et à la délibération démocratique. Ce n’est plus seulement le travail en tant que tel, mais aussi sa durée et son prix qui devraient être soustraits au politique pour être régis par les mécanismes autorégulateurs du marché.

[…] Le fantasme aujourd’hui poursuivi est celui d’une mise en pilotage automatique des affaires humaines, comme on peut le voir dans le Traité sur la gouvernance de l’Union monétaire européenne, qui prévoit des mécanismes « déclenchés automatiquement » en cas d’écart dans la réalisation de trajectoires chiffrées.

[…] On pense le travailleur sur le modèle de l’ordinateur au lieu de penser l’ordinateur comme un moyen d’humaniser le travail. […] à la fin de la Première Guerre mondiale.
Deux leçons passablement antinomiques ont été tirées de cette expérience épouvantable.
La première et je n’y reviens pas, fut la possibilité d’une « mobilisation totale » de la ressource humaine et l’extension du taylorisme à l’organisation de la société tout entière. Possibilité continuée en temps de paix et qui prend aujourd’hui la forme de ce que le Premier ministre britannique, M. Cameron, appelle le Global race, c’est-à-dire une course mortelle pour survivre sur un marché devenu total.

La seconde leçon fut inscrite par le traité de Versailles au fronton de l’Organisation internationale du travail : « il n’est pas de paix durable sans justice sociale », d’où la mission confiée à cette Organisation de garantir à l’échelle du globe l’établissement d’un « régime de travail réellement humain ».
Si l’on prend cette notion au sérieux au lieu de la cantonner aux seules conditions de travail (durée et salaire), on est conduit à identifier deux formes de déshumanisation du travail.

  • La première est celle du taylorisme immortalisée par Chaplin : c’est un déni de la pensée et la réduction du travail à l’obéissance mécanique à des ordres. Ce qu’en droit du travail on a appelé à la même époque la subordination.
  • La seconde est un déni de la réalité et l’assimilation du travail à un processus programmé de traitement d’information. C’est à cette forme de déshumanisation que conduit la gouvernance par les nombres, dès lors qu’elle asservit le travailleur à la satisfaction d’indicateurs de performance chiffrés, à l’aune desquels il est évalué indépendamment des effets réels de son travail.

L’indicateur se confond alors avec l’objectif, coupant le travailleur du monde réel et l’enfermant dans des boucles spéculatives dont il ne peut sortir que par la fraude ou la dépression.
À la différence du taylorisme, qui interdisait de penser et condamnait à l’abrutissement, la gouvernance par les nombres prétend programmer l’usage des facultés cérébrales en vue de la réalisation de performances quantifiables. Je donne ainsi l’exemple d’un réseau bancaire ayant donné pour objectif à ses salariés, non pas d’atteindre un certain chiffre d’affaires, mais d’atteindre un chiffre supérieur à celui des autres agences, qui s’affichait en temps réel sur leurs ordinateurs.

Cette déconnexion du travail de la réalité de ses produits met en péril, non plus la santé physique, mais la santé mentale, avec la montée depuis les années 90 de ce qu’on appelle les risques psychosociaux.
Se représenter l’être humain comme un ordinateur programmable n’est pas moins, mais encore plus délirant que de le représenter comme une pièce d’horlogerie, et cela fait courir des risques qui ne pèsent pas seulement sur les individus mais sur l’organisation tout entière, qu’il s’agisse de l’entreprise ou de la société dans son ensemble. […]

L’un des traits les plus préoccupants de la gouvernance par les nombres est que plus personne n’est responsable, au sens plein de ce terme. Car à la différence du taylorisme, elle affecte aussi les dirigeants, qui sont eux aussi « programmés » pour réaliser des objectifs quantifiés.
Autrement dit qui ne sont pas dans l’action, mais dans la réaction à des signaux chiffrés, qu’il s’agisse du cours de bourse ou des sondages d’opinion.[…]

L’entreprise est l’institution la plus menacée par la Gouvernance par les nombres. Les lois qui ont mis en œuvre les recettes de la Corporate governance — notamment dans le domaine comptable ou de la rémunération des dirigeants — ont permis d’asservir ces derniers aux objectifs de création de valeur pour l’actionnaire, plongeant les entreprises dans un court-termisme incompatible avec la véritable innovation.
C’est sur ce genre de réformes que devraient revenir ceux qui prétendent « aimer l’entreprise ». Plutôt que de s’acharner à faire disparaître le repos dominical, on ferait bien de s’inspirer de l’exemple des grandes entreprises allemandes, qui ont décidé de déconnecter leurs cadres de leur messagerie pendant leurs heures et jours de repos.
Restaurer un travail « réellement humain » est, sur le long terme, la clé du succès économique.»

Alain Supiot dit aussi :

«La quantification est un outil puissant de la pensée humaine. Je critique en revanche le fait que, du fait de la logique ultralibérale, la loi est placée sous l’autorité d’un calcul. C’est une restriction du périmètre de la démocratie.»

La zone euro illustre parfaitement cette dérive : Elle est dirigée sur la base de 2 indicateurs :

  • Le déficit des administrations publiques ne doit pas dépasser 3% du produit intérieur brut (PIB) ;
  • Et la dette publique ne doit pas dépasser 60% du PIB. Et c’est tout ! Le taux de chômage, la qualité de la santé, de l’Éducation et tant d’autres choses essentielles ne sont pas prises en considération pour juger de la bonne gouvernance de la zone euro.

Nous subissons tous plus ou moins ce fantasme de la gouvernance par les nombres de ceux qui croient que la vie d’une entreprise, d’une administration voire d’un être humain peut parfaitement se synthétiser par un tableau Excel. C’est une œuvre de déshumanisation à laquelle nous devons résister tout en utilisant de manière intelligente les dénombrements ou les statistiques dont nous pouvons disposer.

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Jeudi 2 Juillet 2015

Jeudi 2 Juillet 2015
«Si nos villes ne s’adaptent pas au réchauffement climatique, elles exploseront»
Gilles Antier
Géographe–urbaniste
Nous vivons une nouvelle  canicule : 39 degrés prévus à Paris, 35 à Strasbourg, 37 à Lille… Au total, 40 départements sont placés en vigilance orange pour le plan canicule.
Gilles Antier parle d’une urgence d’adapter nos grandes métropoles au réchauffement climatique. Il est l’auteur de « Comment vivrons-nous demain en ville ? » (éditions Le Pommier, 2015).
Il écrit : «Le dérèglement climatique va rendre de plus en plus flou le contraste entre villes du Nord et du Sud quant aux risques […]
 
On constate des effets accentués d’îlots de chaleur urbains, plus denses, moins aérés, et dont la température reste bien plus élevée la nuit qu’en périphérie de la ville. Cela implique de leur opposer des « coupures froides » (espaces verts, toits et murs verdis..). Tout simplement parce que les zones vertes sont 2 à 8 degrés plus fraîches que le reste de la ville. L’eau fraîche des bassins, lacs et  rivières constitue l’autre élément fort, et la combinaison des deux en une « trame verte et bleue » peut avoir des effets très positifs.
Berlin a ainsi eu le mérite d’élaborer depuis dix ans un programme à l’échelle de tout son Land, avec un réseau en forme de croix le long des rivières et une double ceinture d’espaces verts et naturels. Le tout favorise une circulation des courants froids au-dessus de la ville qui brasse l’air pollué et réduit les effets de chaleur. Mais cette initiative reste hélas encore bien rare dans le monde des grandes villes mondiales. […]
Non seulement les risques naturels sont donc accrus par le dérèglement climatique, mais leur impact est démultiplié par la croissance des villes, par leur densification et leur étalement. Voilà donc la « résilience urbaine », pour aller au-delà de la seule prévention des risques. Car les perturbations pouvant affecter une ville peuvent être une opportunité pour un développement urbain plus durable. […]
Dans la même logique, des « plans climat territoriaux » font aussi leur apparition en Amérique du Nord, aux Pays-Bas ou en France, où ils deviennent obligatoires pour les collectivités de plus de 50.000 habitants. Objectif : adapter un territoire urbain au changement climatique, en le rendant, là aussi, le plus résilient possible au bénéfice des habitants et des activités économiques. Ainsi le « plan action climat » de la région capitale de Washington se concentre-t-il sur l’énergie (efficacité, alternatives renouvelables), les ressources (recyclage, trame verte) et le cercle vertueux entre transports et ville compacte.
Bref, nos grandes métropoles sont à la veille de péter les plombs, mais les exemples qui précèdent témoignent au moins d’une certaine prise de conscience. »
Les villes françaises se dotent désormais d’un plan climat
Le dernier numéro de Sciences et avenir est entièrement consacré au réchauffement climatique.

Mercredi 1er Juillet 2015

Mercredi 1er Juillet 2015
«Si c’est votre idée de l’Europe vous pouvez vous la garder»
Matteo Renzi le Premier ministre italien à propos du refus de certains pays d’accueillir des migrants
La réunion des chefs d’Etat et de gouvernement des 28 Etats membres de l’Union européenne s’est achevée peu avant 3h, vendredi 26 juin 2015, après un débat très tendu sur le dossier de la migration et les efforts que les Etats membres doivent faire pour accueillir des migrants. «L’effort, disons-le en toute quiétude, est modeste», a commenté le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker.
La réunion s’est prolongée très tard après que le débat sur la migration a pris un tour plus que houleux.
Le Premier ministre italien Matteo Renzi s’est emporté face aux atermoiements de certains Etats, notamment les pays baltes et des pays d’Europe de l’est, qui refusent de se voir attribuer des migrants de manière obligatoire. «Si c’est ça votre idée de l’Europe, vous pouvez vous la garder. Ou il y a de la solidarité, ou bien arrêtez de nous faire perdre notre temps», a-t-il déclaré. La réunion a alors vu s’affronter Matteo Renzi et Jean-Claude Juncker – tous deux favorables à un système de répartition obligatoire – d’un côté, et le président du Conseil européen Donald Tusk et les pays favorables à un système volontaire de l’autre.
Aucun texte sur l’approche européenne du problème de la migration n’a finalement été adopté, les Etats membres n’étant pas parvenus à se mettre d’accord sur une version finale.
Bernard Guetta, dans sa chronique du 18 juin 2015 avait exprimé sa colère :
«Voyons les chiffres. Le Liban et ses 6 millions d’habitants accueillent aujourd’hui plus d’un million deux cent mille réfugiés, essentiellement syriens. La Jordanie, 8 millions d’habitants, en accueille plus de 600 000. La Turquie, 77 millions d’habitants, en a déjà plus d’un million huit cent mille sur son territoire.
L’Union européenne compte, elle, 500 millions d’habitants et se considère en état de siège et menacée des pires maux car 100 000 réfugiés ont atteint ses côtes, dix-huit fois moins qu’en Turquie.
Alors que dire ?  
Force est, d’abord, de constater que des pays de tradition chrétienne semblent avoir totalement oublié ce que sont la charité et la compassion, alors que des pays musulmans, et infiniment moins riches, font preuve de ces vertus. C’est là qu’il y a de quoi s’inquiéter sur notre identité car ces visages d’enfants hagards et de parents désespérés ont beau s’afficher en première page de nos journaux, le pape a beau s’époumoner à rappeler l’Europe – non pas l’Union européenne mais chacun de nous, les Européens – au devoir d’humanité, nous détournons nos regards, bouchons nos oreilles et fermons nos cœurs.
Oui, dira-t-on, mais la compassion ne peut pas commander la politique, exercice de réalisme qui a ses exigences propres, si dures soient-elles. Oui, c’est vrai, mais alors, parlons politique.
La France se rend-elle compte que son capital international, l’atout maître qui fait d’elle une nation singulière aux yeux du monde et lui procure, puisqu’il faut être réaliste, tant d’avantages économiques, est d’être la patrie des droits de l’homme, de la liberté, de l’égalité, de la fraternité ? Si tant des plus éduqués de ces réfugiés fuyant égorgeurs et dictateurs rêvent de la France, c’est parce qu’elle a cette image, cet atout essentiel que nous sommes en train de gaspiller et bientôt perdre en ayant été les premiers à refuser la répartition des réfugiés entre les 28 que la Commission européenne avait tant raison de proposer.
Oui, oui dira-t-on, mais plus de générosité ferait le jeu du Front national en France et, partout ailleurs en Europe, des formations de ce type. Ah, oui ?
Eh bien non, au contraire, car c’est en adoptant l’attitude de ces partis et collant à eux qu’on laisse croire que ces réfugiés constitueraient un danger contre lequel il faudrait se prémunir et qu’on donne ainsi raison aux nouvelles extrêmes-droites.
Et puis enfin, soyons réalistes – soyons ne serait-ce qu’un peu politiques – qui sont ces réfugiés si ce n’est nos alliés ? Que dénonce leur fuite si ce n’est la barbarie de ces jihadistes que nous avons raison de craindre et de combattre ?
Ils sont nos alliés, et nous les rejetons. Nous les rejetons et permettons par-là aux jihadistes de moquer les démocrates arabes et leurs prétendus amis des démocraties européennes. Nous nous tirons, autrement dit, dans le pied parce que nous avons peur de malheureux dont toute l’ambition est d’échapper à la mort. Vous, je ne sais pas mais, moi, tant de stupidité me fait honte.»
Mais qui sont ces femmes, ces hommes et ces enfants qui fuient ?
Ce sont des Syriens et des Libyens, je n’ai pas besoin de rappeler les crimes et atrocités de DAESH et autres extrémistes islamistes.
Ce sont aussi des soudanais. Voici un article du Figaro qui cite un rapport de l’ONU. (Les âmes sensibles devraient s’abstenir de lire cet article) http://www.lefigaro.fr/international/2015/06/19/01003-20150619ARTFIG00393-les-enfants-du-soudan-du-sud-victimes-de-massacres.php

Mardi 30 Juin 2015

Mardi 30 Juin 2015
«Les États Unis ont choisi de nous écouter
et de ne pas entendre ce que nous avions à leur dire.»
Dominique Moisi
Je choisis de parler des écoutes par la NSA des présidents français : Chirac, Sarkozy, Hollande parce que j’ai trouvé les réflexions que Dominique Moisi, conseiller spécial de l’IFRI (L’institution français des relations internationales), a exprimé lors de l’émission < le Club de la presse du 24-06-2015>  particulièrement pertinentes.
Il a répondu à la question de Nicolas Poincaré: «Qu’est ce qui nous choque dans l’attitude des américains ?»
«Il ne peut pas y avoir de surprise, on n’apprend rien, mais c’est quand même profondément choquant. C’est une dérive des pratiques diplomatiques.»
Mais il a surtout eu ce développement à  partir de 6:50 environ
«Du temps de guerre froide quand on allait à Moscou à l’ambassade de France et que l’on voulait avoir une conversation sérieuse, on vous emmenait dans une pièce spéciale, sorte de caisson, dans laquelle on pouvait parler sans crainte d’être écouté.
Il semble désormais qu’à l’ambassade de France de Washington on fasse la même chose.
Cela signifie que la notion d’adversaire et de partenaire s’est un peu fondue.
Il est vrai que le choc du 11 septembre a conduit les américains de manière systématique, avec d’extraordinaires  moyens technologiques et peu de sens politique,  à choisir de nous écouter et de ne pas entendre ce que nous avions à leur dire.
Ils nous écoutent, mais ils ne nous entendent pas quand nous leur disons « qu’aller en Irak c’est dangereux ». Je pense que cela correspond à un système bureaucratique qui rencontre une émotion particulièrement forte.
Tout doit être fait, même ce qui n’a pas de sens,  pour protéger la vie des citoyens américains et accessoirement les affaires des entreprises américaines.»
Pour expliquer et décrire la réaction « ferme mais mesurée » de la France (convocation de l’ambassadrice, réaction publique et conversation téléphonique Hollande/Obama)  il a utilisé cette formule de De Gaulle : «Je me sentis saisi d’une émotion calculée»(1)
«On ne peut pas faire moins que l’Allemagne, on est quand même le shérif adjoint des États Unis dans les affaires du Monde.»
Puisqu’il a cité De Gaulle, ce dernier aurait aussi dit : «Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts.»  (cité dans un article de La Tribune :< Écoutes : l’impérialisme 2.0 », Éric Walther, La Tribune (France), nº 55, 5 juillet 2013, p. 8>)
Et puis il y a ce propos de François Mitterrand rapporté par Georges-Marc Benamou dans son livre <Le dernier Mitterrand>. Dans ce livre on s’est surtout arrêté à la révélation explicite de l’euthanasie de François Mitterrand, qui a eu la chance de pouvoir disposer de l’entourage, des moyens et de la protection pour pouvoir mourir simplement et librement quand il ne souhaitait plus poursuivre  sa vie devenue trop pénible.
Mais ce que je voudrais souligner ici, ce sont les propos suivants qu’il aurait confié, à la fin de sa vie et à la lumière de son expérience, à l’écrivain : « La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique. Oui, ils sont très durs les américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C’est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort. »
Vous trouverez ces propos rapportés <ici>
Toujours est-il que les Etats-Unis restent un paradoxe où cohabitent la plus grande modernité et aussi la plus grande régression où des croyants veulent imposer le créationnisme dans l’enseignement, où les armes constituent un tabou qui est la cause de tant de morts.
Où la liberté la plus grande (La cour suprême vient de reconnaître le mariage homosexuel pour tout l’État fédéral) côtoie un système répressif digne parfois des régimes totalitaires.
Peut-être faut-il revenir à cette pensée de Nietzsche : «Seule la contradiction nous rend fécond»
(1) Une recherche approfondie nous amène à préciser ce que De Gaulle a vraiment écrit : «  Dans certains cas, je suis amené à improviser mes propos. Alors, me laissant saisir par une émotion calculée, je jette d’emblée à l’auditoire les idées et les mots qui se pressent dans mon esprit. Mais, souvent, j’écris d’avance le texte et le prononce ensuite sans le lire : souci de précision et amour-propre d’orateur, lourde sujétion aussi, car, si ma mémoire me sert bien, je n’ai pas la plume facile.» Ch. de Gaulle, Mémoires de guerre, Le Salut, 1959, p. 127.

Lundi 29 Juin 2015

Lundi 29 Juin 2015
«Amazing grace»
hymne chrétien chanté tout particulièrement par les noirs américains
Je n’en ai pas fini de parler de religion sous toutes ses formes.
Notamment interroger ce concept qui ne correspond pas à la réalité ni d’aujourd’hui, ni d’hier : «religion de paix.»
Il y a bien des hommes croyants qui sont des hommes de paix, mais il y a des hommes de paix qui ne sont pas croyants.
Prétendre que la religion génère plus d’hommes de paix que l’absence de religion ne me semble pas avéré.
Mais il y a un domaine où la religion qui croit à la vie après la vie, qui croit aux forces de l’esprit, est plus consolatrice que toute autre forme d’expression humaine : c’est lorsque l’homme est confronté à la mort.
Je n’ai jamais trouvé confirmation, malgré mon butinage incessant, de ce qu’a rapporté un jour un professeur de la faculté de Droit de Metz : Mais je trouve cette formule si juste que je cite quand même l’anecdote : Lors des débats sur la loi de séparation de l’Église et de l’État, les députés anticléricaux s’exprimaient souvent avec beaucoup de violence à l’égard du clergé et de la religion.
Dans ce cadre, Jaurès aurait dit : « Pourquoi voulez-vous faire taire la petite voix consolatrice qui parle doucement à l’oreille des humbles quand ils sont dans la peine ? »
Ces derniers jours il y a eu beaucoup de massacres en Tunisie, au Koweit, à Kobané et même en France.
Et puis il y a eu ce blanc raciste qui a fait irruption dans une église méthodiste à Charleston et qui a tiré pour tuer des femmes et des hommes simplement parce qu’ils étaient noirs.
Et Barack Obama est venu et a fait un discours dans lequel il a une fois de plus prouvé son immense talent oratoire.
Et à la fin de son discours après avoir deux fois répété ces mots : «amazing grace», il a entonné a capella ce chant religieux : http://www.slate.fr/story/103587/obama-amazing-grace
Wikipedia nous apprend qu’ «Amazing Grace est l’un des hymnes chrétiens  les plus célèbres dans le monde anglophone. La popularité de l’hymne Amazing Grace s’étendit aux États-Unis dès la fin du XVIIIe siècle mais c’est dans [un] contexte du mouvement de renouveau religieux  au cours du XIXe siècle qu’elle prit une dimension considérable. Ultérieurement, le succès de cette hymne s’étendit tout particulièrement aux noirs américains. […] Amazing Grace est aujourd’hui un élément essentiel de la culture populaire américaine, bien au-delà de l’aspect religieux d’origine et dépassant également les implications raciales ou politiques passées. Fréquemment écoutée et chantée dans les cérémonies funéraires, l’hymne est symbolique de l’espoir qui persiste en dépit des épreuves.»
J’ai ainsi le souvenir d’un « grand Echiquier » de Jacques Chancel où il avait invité Jessye Norman qui avait demandé qu’on passe un extrait d’un discours de Martin Luther King et qui juste après a entonné ce chant a cappella <Cet autre moment de grâce est ici malgré la mauvaise image et le mauvais son>
La religion peut être consolante, c’est sa grandeur mais elle est souvent oppressante et cela est une autre histoire.
Pour ceux qui veulent savoir ce qu’est un orateur et ce que signifie avoir du charisme, il faut voir Obama.

Vendredi 26 Juin 2015

Vendredi 26 Juin 2015
« Plus nous nous comprenons comme « pluriels », plus il devient facile de trouver des points communs avec les autres»
Salman Rushdie
En butinant dans de vieilles archives j’ai retrouvé cet entretien de 2008 de TELERAMA avec Salman Rushdie, l’écrivain que l’ayatollah Khomeini a condamné à mort parce qu’il avait écrit «Les verset sataniques » : http://www.telerama.fr/livre/salman-rushdie-des-cultures-diverses-cohabitent-en-moi,37179.php
Dans cet entretien il est interrogé sur son dernier livre mais il évoque surtout comment vivre ensemble par-delà les différences culturelles
Quelques extraits :
« L’Est », « l’Ouest », ça n’existe pas : ces mots brassent trop large. Les dissensions au sein de chacun de ces mondes sont trop importantes pour qu’on les considère comme des blocs. D’autant que les échanges culturels entre eux ont toujours été beaucoup plus riches qu’on ne le dit. Savez-vous par exemple que les Ottomans faisaient fabriquer à Venise des objets artisanaux dont ils avaient eux-mêmes dessiné les ornements ? Et je ne parle pas des similitudes : je pensais, quand j’ai commencé mes recherches sur la Renaissance, que l’objectif de mon roman serait de construire un pont entre deux cultures séparées par un gouffre, mais je n’ai pas cessé de trouver des échos entre elles. Mon projet en a été profondément modifié. Ces ressemblances ne concernaient pas que le gratin de ces sociétés : tous ces personnages shakespeariens de la rue, les pickpockets, les prostituées, les bandits, les hommes des bas-fonds, dont Falstaff est le roi incontesté, existaient à Florence comme dans l’empire moghol. Ces mondes pouvaient se comprendre parce qu’ils se ressemblaient – que ce soit par leur libertinage (qui l’eût cru, dans la cour de l’empereur moghol, un musulman ?), par l’abus de narcotiques, ou même par les sursauts de puritanisme qui, périodiquement, venaient mettre fin à cet hédonisme[…]
Nous sommes tous pluriels à un certain degré. On ne se conduit pas de la même façon devant des enfants et devant notre employeur, on peut être commentateur politique et fan de foot. Malheureusement, les politiques identitaires frappent notre époque comme une malédiction : on demande aux gens de dire une fois pour toutes « je suis musulman », « je suis occidental », alors que chacun d’entre nous pourrait être décrit de quinze façons différentes. Plus nous nous comprenons comme « pluriels », plus il devient facile de trouver des points communs avec les autres. Parfois, un détail suffit ! Je me souviens d’un dîner où j’étais assis à côté du peintre Francis Bacon. L’homme avait la réputation d’être difficile et grognon, du coup j’étais un peu angoissé. A un moment, j’ai sorti de ma poche mon inhalateur contre l’asthme et, quand il a vu cela, Bacon a changé de visage. Il m’a dit : « Vous êtes asthmatique ? Moi aussi ! », et il a sorti le sien pour me le montrer. Tout d’un coup, on était amis…
[…]
Croire que tout est culturel – donc relatif – et qu’il n’existerait pas de valeurs universelles est une grave erreur. C’est pour cela que je crois à la Déclaration universelle des droits de l’homme. Dire « c’est dans leur culture de tuer les écrivains, alors laissons-les faire », ou « c’est dans leur culture de couper le clitoris des femmes, ne nous en mêlons pas », si vous réfléchissez sérieusement à la question, vous savez que ces mœurs ne sont pas acceptables. Les humains ont 98 % d’ADN en commun, comment croire que rien n’est valable pour tous les hommes, quelle que soit leur culture ? Comment nier l’existence de valeurs universelles, transculturelles ? Je vous donnerai deux exemples : d’abord, nous sommes une espèce animale qui se définit par le langage, qui a besoin de parler pour se réaliser pleinement. Tout ce qui limite cette capacité est donc un crime existentiel, un crime contre notre nature. Et, de la même façon, je suis persuadé qu’il existe un instinct moral en chacun de nous : nous naissons avec le désir de faire la différence entre le bon et le mauvais. Si vous pensez comme moi, alors vous conviendrez que certaines questions éthiques dépassent toutes les différences culturelles… »
On voudrait nous ranger dans des cases. En mathématiques identité veut dire identique. Le monde des humains n’est pas fait de groupe d »‘identiques » mais de gens qui se ressemblent et qui sont tous différents.
Nous appartenons à des ensembles multiples. Ainsi si je devais me définir, je dirais que j’appartiens bien sûr à la nation française, mais aussi à l’ensemble des humains nés en Lorraine, et à tant d’autres communautés de « ceux qui aiment la musique classique », « ceux qui aiment rire et faire rire »;  « ceux qui aiment vivre à Lyon », « ceux qui considèrent que les valeurs de solidarité doivent être plus importants que les valeurs de compétition », « ceux qui aiment faire du vélo », « ceux qui sont pour la liberté d’expression la plus large », « ceux qui ont un cancer », « ceux qui aiment se poser et réfléchir », « ceux qui aiment le chocolat » etc…
Je partage avec chacun de vous plusieurs de ses appartenances et de la même sorte je n’en partage pas d’autres.
Parler d’identité constitue une erreur scientifique et une faute morale.

Jeudi 25 Juin 2015

Jeudi 25 Juin 2015
« On reconnaît un discours de M. Jaurès à ce que tous les verbes sont au futur… »
Georges Clemenceau
Voilà ce que son vieil adversaire disait de Jaurès : tous les verbes sont au futur dans ses discours.
C’est cela qu’on attend d’un homme politique : qu’il nous décrive le futur, qu’il nous mène vers demain, bref qu’il donne du sens.
Tout ce qui est absent aujourd’hui.
Vous trouverez la source de ce mot du jour derrière ce lien : On reconnaît un discours de M. Jaurès à ce que tous les verbes sont au futur
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Mercredi 24 Juin 2015

«Après l’angoisse de la page blanche, Amazon vient d’inventer l’angoisse de la page non lue. »
Olivier Ertzschied, enseignant chercheur

Xavier de La Porte nous apprend qu’« A partir du mois juillet, Amazon rétribuera ses auteurs (c’est-à-dire ceux qui ne passent pas par une maison d’édition mais s’autopublient en ligne sur le site) à la page lue.»

Olivier Ertzschied, sur son blog Affordance, envisage les implications de cette évolution, qui touchent aussi bien un modèle économique (celui de l’édition classique) que l’écriture (si on est payé à la page lue, autant faire en sorte que le lecteur ait envie de la tourner).

J’ai trouvé ce développement sur Rue89 : <Amazon : ce qu’implique le paiement des auteurs à la page lue>

« Imaginez un monde dans lequel les auteurs (tous les auteurs : BD, romans, polars, science, essais, etc.) seraient rémunérés non plus de manière forfaitaire en fonction du nombre de ventes mais en fonction du nombre de pages lues. Ou plus exactement, toucheraient une micro-rémunération à chaque fois qu’un lecteur lirait une des pages de leur œuvre. […] »

Amazon, qui, dans le cadre de la lecture numérique sur sa tablette Kindle, dispose d’une volumétrie de données considérable et considérablement détaillée sur notre activité de « lecteur », souhaite mettre en place le modèle disruptif suivant :

« Plutôt que de payer les auteurs pour chaque livre, Amazon commencera bientôt à payer les auteurs en fonction du nombre de pages lues – non pas en fonction du nombre de pages téléchargées mais du nombre de pages affichées à l’écran suffisamment longtemps pour pouvoir supposer avoir été lues. »

L’impact sur la littérature même pourrait être considérable comme le souligne l’article de The Atlantic :

« Pour la plupart des auteurs qui publient directement via Amazon, ce nouveau modèle pourrait changer les priorités et les choix d’écriture : un système avec une rémunération à la page lue est un système qui récompense et valorise en priorité les « cliffhangers » et le suspense au-dessus de tous les autres « genres ». Il récompense tout ce qui garde les lecteurs accrochés » (« hooked »), même si cela se fait au détriment de l’emphase, de la nuance et de la complexité. »

Pour l’instant – et on comprend bien pourquoi –, ce type de rémunération ne s’appliquera qu’aux auteurs « auto-édités » par le biais de la plateforme Kindle Direct Publishing. Et de jouer sur la corde incitative pour amener de plus en plus d’auteurs à se séparer de maisons d’édition « classiques » au profit d’une contractualisation directe avec Amazon. Classique et éternel (à l’échelle du numérique en tout cas) processus de désintermédiation. […]

Mais plus que cela, Amazon ouvre ici une boîte de Pandore dans laquelle il serait très étonnant que Google (avec l’écosystème Google Books) et Apple (avec iTunes) ne tentent pas à leur tour de s’engouffrer. […]

En ne payant plus les auteurs en fonction du nombre de pages écrites mais du nombre de pages lues, et les algorithmes et autres DRM et dispositifs propriétaires (d’Amazon) étant les seuls à pouvoir disposer des outils de mesure permettant ce fonctionnement, les auteurs se trouvent à leur tour en situation de travailler « pour » les algorithmes, à la manière de journaliers guettant la notification sur smartphone du nombre de pages lues de leurs ouvrages chaque jour. […]

La question est de savoir ce que deviennent les auteurs de ces livres avec un modèle de rémunération à la page lue, comment ils s’adapteront et adapteront leur production littéraire à ce nouveau modèle, tout autant porteur de nouvelles opportunités que de risques considérables. La question est aussi de savoir de quel nouveau sentiment de toute puissance – ou de culpabilité – se sentira investi le lecteur dans le cadre d’un système de rémunération à la page des auteurs, se trouvant pris dans les rets d’un nouveau « petit actionnariat » de la lecture. […]

Une chose est sûre, après l’angoisse de la page blanche, Amazon vient d’inventer l’angoisse de la page non lue. […]

Le modèle de rémunération des auteurs à la page lue transforme l’activité de lecture pour en faire un « indicateur », une « variable » permettant toutes les spéculations mais aussi tous les détournements.

Après avoir cassé ce droit fondamental qui est celui de la confidentialité de l’acte de lecture, Amazon s’apprête désormais à le monétiser. Pop économie et salariat algorithmique. Et toujours ces secteurs – celui de la langue –, toujours ces moments – celui de la lecture – que l’on pensait préservés de la sphère marchande et qui s’y trouvent systématiquement soumis et aliénés. Plus aucun espace-temps, pas même celui du jeu, qui ne fonctionne comme un système de remise à la tâche, qui ne soit un cheval de Troie marketing ou un salariat algorithmique à peine masqué.

<Ici un article publié sur le Monde sur ce sujet>

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Mardi 23 Juin 2015

Mardi 23 Juin 2015
«Sport : l’imposture absolue»
Michel Caillat
C’est donc la justice américaine qui a enfin donné un grand coup dans la fourmilière de la FIFA, après s’être attaqué à Lance Armstrong.
Ce n’est pas la première fois que j’en parle, le mot du jour du 17 juin 2014, au moment de la coupe du monde au Brésil, était cette phrase de Platon : « L’impudent est l’homme qui supporte le mépris, pourvu qu’il fasse ses affaires ». Cette phrase pour évoquer « la FIFA ! Cette association « à but non lucratif !!!! » internationale basée en Suisse, [qui] gouverne le monde du football, sans contre-pouvoir, sans contrôle extérieur. Dans les journaux et des livres apparait la vérité crue. Et il est vrai que Sepp Blatter et la FIFA sont largement méprisés. Mais qu’importe si le business continue. Un journaliste écossais, Andrew Jennings, a produit un livre dont le titre complet est : « Omerta, la FIFA de Blatter, une histoire de mafia »»
Et au lendemain de la victoire de l’Allemagne, mon commentaire du 15 juillet commençait par cette phrase : « Que dire d’intelligent, maintenant que ce grand show sportif et médiatique, organisé par une organisation mafieuse, la FIFA, a donné son verdict.
En réalité, il s’agit d’un grand rut des nations qui ont trouvé un moyen moins violent que la guerre pour s’affronter et désigner le mâle dominant, pardon l’équipe victorieuse.»
Le mot du jour d’aujourd’hui part du football mais étend la réflexion à l’ensemble du « sport compétition », qui est avant tout spectacle dont se sont emparées des puissances économiques car elles ont trouvé une poule aux œufs d’or.
Car comme l’a montré Jean Viard, les hommes et femmes d’aujourd’hui ont énormément de temps libre qu’il faut occuper. La méditation, la culture, la réflexion, l’échange avec les autres n’étant pas l’apanage du plus grand nombre, il faut bien occuper ce vide abyssal. Les jeux et le sport sont là pour cela.
Mediapart a invité Michel Caillat qui est l’auteur d’ouvrages et d’articles de sociologie du sport. Il analyse le sport non comme un jeu anodin et innocent mais comme un fait social majeur de notre temps aux multiples implications politiques, économiques et idéologiques. Il est responsable du Centre d’Analyse Critique du Sport (CACS). Avant de devenir professeur d’économie et de droit, Michel Caillat fut journaliste.
Ce qui est passionnant c’est l’analyse qu’il fait du sport compétition en tant que phénomène mondial, économique, social et politique. Son analyse est quasi unique. Il met en lumière l’opposition entre les idéaux affichés et la réalité du phénomène, c’est en cela qu’il y a imposture absolue.
Michel Caillat observe le sport depuis près de quarante ans, et il ne voit rien de nouveau dans les scandales qui se succèdent. Tout au plus une différence de degré, mais pas de nature. « Coubertin disait que « le sport, c’est la liberté de l’excès », eh bien le sport c’est simplement l’excès dans tous les domaines. »
« Il y a corruption depuis que le sport existe », assure Caillat en ouverture, en citant le premier championnat de France de football, lors de la saison 1932-1933 : Antibes, déjà, avait été déclassée pour avoir acheté son adversaire lillois !
« Au-dessus des hommes, il y a un système », explique-t-il, en assurant par exemple que l’opposition Platini-Le Graet dans l’affaire Blatter « est un jeu de rôles » (7e minute de l’entretien)…
Ce système est celui du « sport » qu’il oppose à « l’activité physique » (10e minute) : « Le sport est une situation avec des règles institutionnelles, et il est forcément compétitif. Il faut gagner. Quand je cours au bord de la Loire, je ne fais pas de sport. Le sport n’est pas bon pour la santé, l’activité physique, oui. »
Que l’on parle de dopage (10e minute), ou de politique (20e minute), ce qui frappe le plus Michel Caillat c’est la permanence d’un discours sur l’idéal et le maintien d’une réalité qui le bafoue. « Un idéal mythique qui dissimule des desseins immoraux, et je ne comprends pas que l’analyse de ce système soit aussi faible compte tenu de l’importance du phénomène. » Le sport déclenchant les passions et l’identification, « il y a un consensus total », quel que soit le bord politique des pouvoirs en place.
Il remarque d’ailleurs que les pouvoirs politiques les plus durs : (Nazi, URSS, RDA Chine, Argentine de Videla, aujourd’hui Qatar) ont toujours chéri le sport.
 
Le mot du jour reprend le titre de son dernier livre <Sport : l’imposture absolue>  qui est sorti en 2014 aux éditions Le Cavalier Bleu,
On lit sur la page de cette émission le commentaire suivant : «C’est cette imposture, sous toutes ses formes et dans tous les sports, que dénonce Michel Caillat dans son livre, l’imposture de « l’idéal sportif » qui masque la violence, le racisme, la corruption et le dopage. Son réquisitoire est à la mesure de l’omerta qui sévit un peu partout dans le monde sportif sur ces questions. Derrière les paroles lénifiantes sur la valeur éducative, le fair-play, le dépassement de soi, c’est une réalité bien différente qu’il met en lumière. L’esprit de compétition tourne vite à la guerre de tous contre tous, il apparaît sous sa plume, non pas comme la saine concurrence d’individus libres et égaux dans une activité ludique et physique mais comme la continuation de la guerre sous d’autres formes. Avec le business du sport, on est loin du jeu à somme nulle que décrit Claude Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage, tel que le pratiquent les Gahaku-Gama de Guinée qui ont appris à jouer au foot mais le conçoivent comme un rituel stabilisateur, jouant autant de parties que nécessaire pour parvenir à une égalité des victoires et des défaites dans chaque camp.
Il est vrai que l’esprit de compétition semble consubstantiel à notre humanité moderne, au point que l’on a pu observer que le plaisir des enfants s’émoussait assez vite au jeu si l’on n’organisait pas une compétition entre eux. Mais outre que les conditions de cette rivalité sont loin d’être égalitaires dans le sport professionnel compte tenu de sa mercantilisation, avec le dopage cette compétition ne prend pas seulement une tournure moralement condamnable, elle vire à la concurrence déloyale et à la joute entre laboratoires. On sait désormais que le dopage touche pratiquement tous les sports, engageant une course de vitesse entre contrôles et produits encore indétectables. On évoque même la possibilité d’usages de la thérapie génique dans cette quête infinie des résultats et des records. A tel point que la situation s’est en quelque sorte inversée : ce ne sont plus les sportifs qu’il faudrait protéger des apprentis-sorciers, mais les scientifiques eux-mêmes des pressions provenant du monde et de l’économie du sport pour détourner des traitements expérimentaux afin d’améliorer les performances. L’époque des athlètes génétiquement modifiés n’est pas loin.»
La charte olympique commence par cet article : « L’Olympisme est une philosophie de vie, exaltant et combinant en un ensemble équilibré les qualités du corps, de la volonté et de l’esprit. Alliant le sport à la culture et à l’éducation, l’Olympisme se veut créateur d’un style de vie fondé sur la joie dans l’effort, la valeur éducative du bon exemple, la responsabilité sociale et le respect des principes éthiques fondamentaux universel.»
Ça sonne faux, non ?

Lundi 22 juin 2015

Lundi 22 juin 2015
«Der Teufel soll sie holen, wenn sie Griechenland nicht retten»
traduction
«S’ils ne sauvent pas la Grèce, qu’ils aillent au diable»
Helmut Schmidt ancien chancelier allemand lorsqu’ils existaient deux Allemagnes et que l’Allemagne de l’ouest était profondément pro-européen.
Une nouvelle fois, on parle d’un sommet européen de la dernière chance pour la Grèce ce lundi 22 juin.
«S’ils ne sauvent pas la Grèce, qu’ils aillent au diable» avait dit Helmut Schmidt, fin 2011, dans un entretien à Handelsblatt quotidien allemand économique de Düsseldorf :
Il disait notamment :
«L’importance économique de l’Etat grec et de son économie peut être mesuré quand on sait que le produit national grec représente environ 2,5% PIB de l’Union européenne, [c’est à dire] à peu près la puissance économique du Land de Hesse. Si cet état devenait insolvable, ce serait un grand malheur pour les grecs et les autres européens, mais cela ne constituerait pas un danger existentiel pour l’Europe. Ce seraient les conséquences politiques qui pourraient l’emporter, car elles pourraient donner l’impression que la solidarité entre les Européens est encore bien plus médiocre que celle que nous nous étions représenté ces dernières années. La confiance dans l’Union continuerait à chuter. Par conséquent, les États de l’Union européenne doivent aider la Grèce.
Les Grecs sont la plus ancienne nation culturelle en Europe. Aujourd’hui, ils ont besoin d’un plan de redressement approfondi qui ne peut être limité à une aide financière. […] les intérêts de l’Union sont les mêmes que les intérêts nationaux des Allemands et que les intérêts nationaux des Français, les Hollandais, les Polonais et de nombreux autres pays européens. […] La Grèce n’a pas besoin de pommes et de bananes, la Grèce a besoin d’investissements! Il doit exister des entrepreneurs qui prennent le risque d’investir dans ce pays. Ils ne le feront que s’il y a une politique économique fiable en Grèce. J’appelle un plan Marshall européen pour la Grèce, ce n’est pas de l’argent dont il est question, mais de projets concrets. »
Je joins à ce courriel un article de Mediapart qui débute ainsi :
« A-t-on déjà vu des autorités monétaires, censées veiller à la stabilité financière, organiser la panique et le chaos ? C’est pourtant le spectacle auquel nous assistons ces derniers jours. La BCE et le FMI mettent tout en œuvre pour provoquer une panique bancaire en Grèce afin de forcer le gouvernement de Syriza à capituler.
La folie s’est emparée des responsables européens ces dernières 48 heures. Rarement il a été donné d’assister au spectacle d’autorités monétaires, chargées en temps normal de veiller et d’assurer la stabilité financière du système, organisant la panique et le chaos. C’est pourtant ce à quoi nous assistons depuis l’échec du sommet de l’Eurogroupe, le 18 juin.»