Vendredi 7 octobre 2016

Vendredi 7 octobre 2016
«Personne au monde, ni en Algérie, ni au Sénégal, ni en Chine, ne souhaite devenir minoritaire dans son village. »
Christophe Guilluy, lors des matins de France Culture du 13 septembre 2016
Christophe Guilluy est géographe et présente des analyses très intéressantes sur la France d’aujourd’hui, la répartition des richesses sur le territoire, le rapport qu’il définit comme « complexe » à l’autre et la distance de plus en plus grande qui devient une séparation entre la France d’en haut et la France d’en bas.
L’exergue du mot du jour est sa réponse à la citation de Guillaume Erner qui reprenait une des affirmations de son dernier ouvrage  < Le crépuscule de la France d’en haut>  : « L’opinion, il n’y a pas trop d’étrangers en France, n’est majoritaire que chez les cadres !».
Le rapport à l’autre constitue un vrai sujet selon lui, mais :
« Avant d’aborder ce sujet je voudrais savoir :
1° Combien tu gagnes ?
2° Où vis-tu ?
3°A quoi ressembles les gens qui habitent dans ton immeuble ?
4° et où as-tu scolarisé tes enfants ?
Après la réponse à ces questions, on peut parler. »
Le clivage se fait selon classes supérieures et classes prolétaires.
« Le multiculturalisme à 1000 euros par mois, ce n’est pas la même chose que le multiculturalisme à 10 000 euros par mois.  »
Mais il considère que cette fracture se trouve dans les discours pas dans les faits. Il explique ainsi que : « Les bobos qui aident les immigrés sont probablement et dans leur plus grande majorité sincère dans leurs démarches » mais quand il s’agit de choix résidentiel ou du choix de la scolarisation des enfants, le choix est celui du séparatisme.
Et il élargit son propos en disant bien qu’il ne parle pas que du « petit blanc », il en va de même pour la population d’origine maghrébine bien implantée en France qui va aussi pratiquer l’évitement et la fuite lorsqu’elle constate que le quartier, dans lequel elle vit, voit affluer une nouvelle population d’immigration subsaharienne.
Et il précise :
« Ce que je critique c’est la condamnation des gens d’en bas par les gens d’en haut. Le rapport avec l’autre est plus complexe pour les gens d’en bas. »
Avant son dernier ouvrage, Christophe Guilluy en avait publié 2 autres qui avaient fait grand bruit et déclenché des polémiques :
Dans ce dernier ouvrage, le géographe détaille sa vision de la fracture territoriale en France.
Il oppose les grandes métropoles où sont produits les richesses et où vivent les dominants et les gagnants de la mondialisation et la France périphérique, c’est-à-dire le reste du territoire donc hors grandes métropoles où vivent la majorité des classes populaires.
Plus précisément, il décrit trois territoires : la France périphérique, les Grandes métropoles et les banlieues des grandes métropoles  qu’il décrit comme « les coulisses » ou « les vestiaires » des métropoles où vivent les émigrés qui travaillent dans le BTP, comme serveur ou dans les emplois de service au profit des dominants des métropoles. La Seine Saint Denis est le meilleur exemple de telles « coulisses ».
Il montre cette évolution où les classes populaires ne vivent plus à l’endroit où se créent les richesses. Le besoin d’ouvriers dans les usines nécessitait leur présence. Paris était une ville remplie d’ouvriers et de classes populaires. Le marché immobilier, la logique économique s’est chargée d’évacuer les gens qui n’étaient plus utiles pour les besoins de l’économie. Aujourd’hui les classes populaires ne peuvent plus habiter près des grandes métropoles que dans le parc social, alors qu’au XXème siècle, les ouvriers étaient logés pour leur plus grande part dans le parc des logements privés.
Ce découpage du territoire correspond d’assez près au vote pour ou contre le Front national.
Cette pensée très riche aurait probablement mérité plusieurs mots du jour. Dans son dernier ouvrage il insiste sur la rupture et l’incommunicabilité entre la France d’en haut qui profite de la mondialisation et la France d’en bas qui est la perdante de la mondialisation. Je finirai par cette réflexion du géographe : « On a un système économique qui marche mais qui ne fait pas société ».
 
Et aussi deux articles plus critiques <Slate> et <Libération>

Jeudi 6 octobre 2016

«La quantophrénie»
Pitirim Sorokin (1889-1968)

Aujourd’hui, je vais vous parler d’une maladie.

Ou disons plutôt un dérèglement des sens et du jugement dont la pathologie consiste à vouloir traduire systématiquement les phénomènes sociaux et humains en langage mathématique et en chiffre.

C’est un sociologue américain Pitirim Sorokin qui l’a conceptualisé, l’a nommé « la quantophrénie » et l’a défini par la fascination du chiffrage des phénomènes.

C’est une chronique de Guillaume Erner qui me l’a faite découvrir, chronique qu’il a appelé les crétins quantophrènes, en abrégé les CQ.

C’était lors de la découverte du scandale des tests des moteurs diesels Volkswagen :

« Encore une fois les CQ sont au cœur de l’actualité. C pour crétin Q pour quantophrène.

La quantophrénie, la maladie qui consiste à croire qu’il n’y a de vérité que chiffrée. Que tout chiffre est une vérité.

Les crétins quantophrènes s’ébrouent dans le scandale Volkswagen. Des années à prendre des mesures bidons, à respirer des moteurs diesels en les décrétant bon pour le service. Crétinisme chiffrée de la mesure, qui ne croit qu’en la mesure, alors que tout test peut être biaisé ou contourné. Crétinisme endormi par deux chiffres après la virgule, équation somnifère concoctée tout exprès par une batterie d’ingénieurs automobiles.

Que les adorateurs du diesel, se rassurent, ils sont rejoints depuis hier par d’autres crétins quantrophènes selon lesquels les inégalités en France ont baissées […] pour dire que le taux de pauvreté a diminué de 14,3% à 14%. Encore une fois la magie hypnotique du chiffre. […] Les crétins quantophrènes veillent. Combien de temps encore, faudra t’il subir les méfaits de ces quantificateurs de l’absurde.

Car contrairement à ce qu’on pense, les gouvernements n’édictent plus de mesures, ce sont les mesures qui nous gouvernent.

Alfred Binet, l’inventeur des tests d’intelligence croyait que l’intelligence c’est ce qui est mesurée par ces tests. Et bien, la bêtise c’est ceux qui croient en ces mesures. »

Voilà, tout est dit !

Mais cela n’est pas suffisant, car exactement comme pour l’essentialisme que nous subissons et que nous pratiquons aussi, si notre vigilance est prise à défaut (quand nous les disons les jeunes sont ainsi et les musulmans sont comme cela, sans compter les auvergnats, les anglais etc.), nous subissons également et pratiquons cette bêtise quantophrénique au quotidien.

Nous sommes fascinés par les chiffres. A partir du moment où il y a un chiffre, il y a un début de vérité et nous pouvons raisonner. C’est une bêtise. Il faut en être conscient.

Dans notre quotidien professionnel, cela représente une autre réalité qui a pour nom «la gouvernance par les nombres». J’en avais fait le mot du jour du 3 juillet 2015, ce titre correspondant à un cours au Collège de France d’Alain Supiot.

Le chiffre ne représente aucune vérité. Il s’éloigne encore davantage de la vérité, quand on y attache une trop grande signification. Parce qu’alors il pervertit le jugement car on ne regarde plus que le chiffre sans essayer de comprendre ce que ce chiffre veut dire, ce qu’il compte ou même ce qu’il est sensé compter.

Le premier chiffre qui obscurcit le jugement est certainement le PIB. Dans des moments de lucidité, il arrive qu’on le critique. Même Nicolas Sarkozy, avait mis en place une commission, dont faisait partie Stiglitz, pour essayer de trouver un autre indicateur. Mais après le questionnement, on en revient bien vite à la mollesse et à tradition conformiste du PIB. Vous pouvez tous les écouter, de droite comme de gauche, ils n’ont qu’un mot à la bouche : croissance ! Or la croissance, c’est l’augmentation du PIB.

Le regretté Bernard Maris disait :

« Quand vous prenez votre voiture à Paris et que vous consommez pendant deux heures de l’essence inutilement parce que vous êtes dans un embouteillage, vous faites augmenter le PIB.
Si vous prenez un vélo pour éviter la pollution, vous n’abondez pas le PIB. »

Que compte le PIB ? Quand les industries produisent et vendent des armes, le PIB est impacté favorablement. Quand il y a des accidents et qu’il faut réparer les véhicules et les humains blessés le PIB augmente.

Quand une mère ou un père s’occupe d’éduquer, de jouer, d’enseigner leurs enfants pour en faire des citoyens et des humains capables de liens sociaux et de vivre selon une éthique, le PIB ne le voit pas.

Quand ces parents préfèrent payer des personnels pour s’occuper de leurs enfants, le PIB en tient compte.

Quand un humain tente de vivre de manière saine pour essayer de préserver sa santé, il participe moins au PIB qu’un autre qui vit sans tenir compte de tels principes et qui doit avoir recours aux médicaments, aux médecins pour soigner ses excès.

Le PIB est un de ces chiffres fétiches qui symbolise de manière remarquable la quantophrénie.

Mais ce n’est pas le seul.

Tout chiffre n’est cependant pas crétin !

Dans les sciences exactes, on a mesuré que la vitesse de la lumière était de 299 792 458 m / s. Ceci a un sens, des raisonnements exacts et des conséquences scientifiques peuvent être tenus à partir de ce chiffre.

Mais il n’y a pas que les sciences exactes.

Tous les chiffres des sciences humaines ne sont pas vains ou mous comme dirait Emmanuel Todd. Il existe des chiffres durs qui ont du sens : par exemple la mesure de la mortalité infantile dans un pays, ou le nombre moyen d’enfants par femme en âge de procréer, l’âge moyen de mortalité. Ces chiffres donnent de vraies indications sur l’état du système de santé ou des mœurs d’un pays.

Mais maintenant quand on lit <La pollution tue 7 millions de personnes par an dans le monde> quel crédit accorder à ce chiffre ? Quasi aucun. Je ne dis pas que la pollution ne contribue pas à augmenter la mortalité, mais je prétends que celui qui affirme que le nombre de morts de ce fait est de 7 millions est un CQ.

Récemment l’Institut Montaigne avec L’IFOP ont publié une étude sur les musulmans de France. Dans cette étude, un chiffre a été produit : <28 % des musulmans sont radicalisés et ont adopté un système de valeurs clairement opposé à celles de la République.> Ce chiffre a été répété à satiété par les médias. Les réseaux sociaux s’en sont emparés. Quand certains osent mettre en cause la méthode, d’abord se poser la question dans 28% quels sont les 100 %, quel est le dénominateur ? Quelle est exactement la population testée ? Et puis à partir de quelles questions, de quelles analyses classent-on la personne interrogée dans cette catégorie qui représente 28%.

De telles questions sont incongrues dans l’esprit de beaucoup, seul reste 28% et on ajoute «28% vous vous rendez compte !»

Je pourrais allonger ce mot du jour à l’envie par des dizaines d’exemple de chiffres qui nous sont assénées quotidiennement comme autant de vérités, de certitudes.

Quand on a enfin conscience de ce phénomène, de cette fascination maladive du chiffrage, il faut d’abord s’appliquer à soi-même cet enseignement et user de chiffres avec grande modération et sans y accorder trop d’importance. Le chiffre n’est jamais la vérité sauf dans ces cas très limités dont j’ai évoqué certains.

Et ensuite quand nous sommes dans la position du receveur, de celui à qui on assène un chiffre nous devons faire usage de la même intelligence et du même scepticisme.

La bonne question qu’il faut toujours se poser : d’où vient ce chiffre ? Quel peut être sa dose de crédibilité ? Sommes-nous en présence d’un crétin quantophrène ?

Ce crétin peut parfois être notre supérieur hiérarchique, lui-même victime de la fièvre quantophrène à l’insu de son plein gré. Dans ces échanges, le chiffre peut être utilisé pour tenter de clore tout débat, toute analyse, toute réflexion et il devient alors un totem ou le centre de la discussion alors que la raison ne devrait lui allouer, le plus souvent, qu’un rôle accessoire.

<Si vous voulez aller à la source de l’analyse vous trouverez sur ce site universitaire canadien, l’ouvrage de référence de Sorokin>

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Mercredi 5 octobre 2016

Mercredi 5 octobre 2016
«L’externalisation de notre vie amoureuse»
Christopher Trout, journaliste sur le magazine en ligne Engadget
Xavier de la Porte suit avec attention les dernières nouveautés qui nous viennent le plus souvent des Etats-Unis.
Externaliser est le maître mot des grandes entreprises pour toutes les tâches peu rentables ou celles dont elles ne veulent pas s’encombrer.
Et certains ont donc imaginé, d’externaliser aussi certaines des phases de la vie amoureuse…
«Vous connaissez tous les sites et applications de rencontres amoureuses, de OkCupid à Tinder. Tous ces lieux, pour apporter satisfaction à celui ou celle qui les fréquente nécessitent, du temps et des compétences. Il faut savoir se présenter, bien choisir les profils des cibles potentielles, il faut discuter – même un minimum – il faut fixer un rendez-vous etc. D’aucun diraient que c’est un vrai boulot.
D’où l’idée ingénieuse d’en faire un business, en proposant aux usagers de ces plateformes de le faire pour eux. Dans un papier tout à fait instructif du magazine Engadget, le journaliste Christopher Trout raconte ce nouveau business de l’externalisation de notre vie amoureuse. Il raconte donc ces entreprises qui s’appellent TinderDoneForYou ou Swagoo, qui vous proposent d’atteindre exactement votre but. Qu’il soit une rencontre d’un soir ou l’amour d’une vie, ces entreprises les promettent (TinderDoneForYou vous garantit qu’il vous faudra au maximum 12 rendez-vous pour trouver l’homme ou la femme de votre vie). Pour ce faire, il va d’abord s’agir d’optimiser votre profil. Il y aura d’abord de longues conversations avec un conseiller auquel vous direz tout. L’entreprise peut si vous le voulez, rédiger la présentation qui sera inscrite sur le site. Puis il faudra faire des photos qui vous avantagent (où l’on apprend au passage que des photographes se sont professionnalisés dans la photographie à destination des réseaux sociaux, et de Tinder en particulier) Celles-ci seront sélectionnées par un panel de conseillers humains (12 femmes si vous êtes un homme). Ensuite, ce sont encore des conseillers qui vont sélectionner les profils qui sont susceptibles de vous intéresser (en fonction de ce que vous leur avez dit) et qui vont même caler les rendez-vous. (Certaines entreprises vous faisant des propositions de lieux, de vêtements à porter, et même de sujets de conversation). Bref, vous payez (de 450 à 1300 dollars) et vous n’avez plus qu’à vous asseoir en face du sujet de votre désir.
Mais cette économie de l’amour externalisé ne se limite pas à la rencontre. Il existe des sites qui promettent d’être un meilleur amoureux, en, par exemple, vous faisant parvenir un cadeau à destination de la femme aimée, dont vous avez forcément oublié l’anniversaire (ces sites visent un public masculin, allez savoir pourquoi). D’autres sites vous aident à quitter l’être anciennement aimé en rédigeant le texto ou le mail de rupture (voire en envoyant un cadeau de rupture, où l’on apprend aussi qu’il existe des cadeaux de rupture). Et il y a même des sites qui vous promettent la gestion la plus parfaite de votre divorce, depuis le choix de l’avocat jusqu’à la proposition d’agendas partagés pour la gestion des enfants.
Notre premier réflexe serait de trouver cela complètement débile. Mais ce serait en négliger certains aspects. D’abord, malgré la grande naïveté de ces entreprises (et d’ailleurs, le journaliste se rit des choix qui sont faits pour lui), elles vont à l’encontre d’une algorithmisation des processus amoureux puisque à chaque étape, même si elles recourent à des data-scientists (des spécialistes des données), elles font une large part à l’humain. Ce qui est en soi intéressant.
Malgré tout, on pourrait trouver étrange cette proposition de délégation de nos choix amoureux. Cela dit, je me souviens avoir discuté à Mumbai avec de jeunes indiennes appartenant manifestement aux classes les plus élevées. Elles parlaient un anglais parfait, se destinaient à de brillantes carrières et étaient, à leur manière, tout à fait entreprenantes. Pourtant, elles défendaient mordicus le mariage arrangé. A mes questions étonnées, elles répondirent : “eh bien nos parents sont ceux qui nous connaissent le mieux et ils ont une expérience que nous n’avons pas, ils feront le meilleur choix pour nous.” Après tout, tous ces sites et applications ne promettent pas autre chose, mais dans un autre horizon culturel, où la tradition cède la place à une marchandisation extensive.
Bref, on accuse beaucoup les machines et l’informatique de prendre des décisions à notre place, mais il faudrait plutôt regarder notre paresse, notre crainte du choix, et l’aptitude de certains à en faire une économie.»
Voilà, quand on pensait que les algorithmes allaient tout faire, on en revient à l’archaïsme des mariages arrangés par les parents ou à la modernité de la sous traitance de toutes les étapes qui mènent au couple, voire au-delà …

Mardi 4 octobre 2016

Mardi 4 octobre 2016
«Les Rohingyas forment une des minorités la plus persécutée au monde.»
Selon l’ONU
J’ai déjà expliqué mon scepticisme quant à cette expression utilisée par tous les responsables religieux du monde : «Nous sommes une religion de paix.»
Dans un monde de complexité, il faut être précis. Je ne nie pas que dans les textes sacrés des religions il existe des paragraphes concernant la paix, l’amour du prochain, le pardon. Je ne nie pas davantage que dans les diverses religions, il existe des femmes et des hommes qui aspirent profondément à la paix et vivent dans ce sens.
Ce que je conteste c’est le fait qu’une communauté d’individus très croyants dans une religion soit forcément plus pacifique qu’une communauté non croyante. Et je pense même que c’est plutôt le contraire lorsqu’une religion dirige un Etat soit directement comme en Iran, soit possède une telle emprise sur la société que l’autorité politique est nécessairement soumise à elle, comme en Birmanie. Une religion n’apporte pas la paix, son but premier est de créer un «Nous» qui rassemble une communauté. Ce «Nous» devient souvent violent lorsqu’il se compare à «Eux» qui ne sont pas «Nous».
Beaucoup pensaient peut être que si le christianisme et l’Islam pouvaient, par leur Histoire, donner de la consistance à cette thèse, il existait au moins une religion qui échappait à cette malédiction : le bouddhisme.
Raté.
Le dalai lama est certainement un homme de paix, mais la religion qu’il représente quand elle se trouve dans une position hégémonique, fonde un «Nous»  qui trouve un «Eux» à qui s’opposer possède également dans ses rangs des hommes violents capable des pires atrocités.
Nous sommes en Birmanie, la religion majoritaire est la religion bouddhiste. Et il existe une minorité qui est de religion musulmane : les Rohingyas.
Les Rohingyas se considèrent comme descendants de commerçants arabes, turcs, bengalis ou mongols. Ils font remonter leur présence en Birmanie au XVe siècle. Le gouvernement birman estime pourtant qu’ils seraient arrivés au moment de la colonisation britannique et les considère comme des immigrants illégaux bangladais. En 1982, une loi leur a retiré la citoyenneté birmane. Après plus de 30 ans d’exactions, ils ne sont plus que 800.000 dans un pays de plus de 51 millions d’habitants.
Dans ce pays, les bouddhistes birmans ne font pas simplement comme les autres religions, ils font pire car, selon l’ONU, les Rohingyas forment une des minorités la plus persécutée au monde.
Je tire de cet article de <RFI> : « […] Selon les Nations unies, cette minorité souffre notamment de déni de citoyenneté, de travail forcé et de violences sexuelles. Le Haut-Commissariat des droits de l’homme de l’ONU a rendu un rapport [dans lequel il] dénonce « une série de violations grossières des droits de l’homme contre les Rohingyas […] qui laisse supposer une attaque de grande ampleur ou systématique […] qui pourrait déboucher sur une possible accusation de crimes contre l’humanité devant un tribunal . […]
Le rapport de l’ONU souligne que les Rohingyas, apatrides, sont exclus du marché du travail, du système éducatif et de santé et soumis à des menaces pour leur vie et leur sécurité, au travail forcé, à la violence sexuelle. Les enfants rohingya ne reçoivent pas de certificat de naissance depuis les années 1990. […]
Aung San Suu Kyi, qui évite soigneusement le sujet et qui ne semble pas avoir de programme pour faire respecter les droits des Rohingyas, rapporte notre correspondant à Rangoon, Rémy Favre. […]
Aung San Suu Kyi refuse d’ailleurs d’utiliser le mot « Rohingya », une appellation très controversée en Birmanie. Les extrémistes bouddhistes la réfutent. Pour eux, la minorité n’existe pas. En visite officielle jusqu’à ce dimanche en Birmanie, le ministre français des Affaires étrangères Jean-Marc Ayrault n’a pas non plus prononcé publiquement le terme « Rohingya », mais il l’a utilisé en privé avec son homologue birmane, Aung San Suu Kyi.»
Ce reportage de France 24 montre de manière plus concrète cette histoire de la haine ordinaire.
Vous verrez Ashin Wirathu, un moine bouddhiste qui a l’air doux comme tout autre moine bouddhiste dire tranquillement :
«Il y a dans notre pays deux problèmes qui nous préoccupent :
Le premier est la transition démocratique.
Le second est la propagation de l’Islam.
Je vais vous dire […] les musulmans sont plein de haine».
Ces moines bouddhistes parle de protection de leur race et de leur religion.
Je vous rassure le Dalai lama condamne ces exactions. Aung San Suu Kyi est beaucoup plus ambigüe.
Dès qu’on s’intéresse à ce sujet on trouve de très nombreuses pages sur Internet.
J’ai consulté :

Lundi 3 octobre 2016

Lundi 3 octobre 2016
«La première victime du carnage de Nice, le 14 juillet 2016, était une musulmane.»
Rappel d’un simple fait objectif
Comme, le journal le Monde l’avait fait pour la tuerie du Bataclan et de Paris, il publie un article par victime du 14 juillet 2016 à Nice.
Ce 1er octobre, le journal a publié un article sur Fatima Charrihi qui fut la première victime du camion et de son conducteur meurtrier et haineux.
Fatima Charrihi, la première victime était musulmane.
Elle avait presque le même âge que moi, même un peu plus jeune, elle portait un voile qui lui couvrait les cheveux.
Le lendemain, sa fille Hanane, qui porte aussi le voile, est venue sur la promenade des anglais accompagnée de sa sœur, pour se recueillir à l’endroit où sa mère a perdu la vie.
Hanane raconte : «Lundi, sur la Promenade des Anglais, j’ai ressenti avec ma famille le besoin de venir déposer des fleurs en hommage à ma mère. Sur le chemin, nous avons été alpagués par un homme qui nous a dit : « On ne veut plus de vous chez nous.
Ça m’a fait de la peine, mais j’ai préféré ne pas réagir. Plus tard, un homme assis à la terrasse nous a balancé : « Maintenant, vous sortez en meute. »
Cette fois-ci, je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire que nous étions en deuil, que notre mère faisait partie des victimes. Il nous a rétorqué : « Tant mieux, ça fait un en moins. »
Je me suis mise à trembler de tous mes membres, mais j’ai réussi à garder mon sang-froid. Ma sœur a commencé à lui crier dessus. Lui s’est levé et nous a menacé de nous frapper. Nous sommes partis en vitesse. »
L’article du Monde nous parle un peu de Fatima Charrihi :
«Son petit-fils sur les genoux, bien installée sur une large balançoire, Fatima Charrihi énumère en riant les noms de ses nombreux petits-enfants tandis que le garçonnet de 6 ans les répète à tue-tête. Depuis la mort de leur mère, les sept enfants de Fatima, âgés de 14 à 37 ans, regardent souvent cette vidéo, qu’ils se sont partagée sur le groupe WhatsApp baptisé « Famille Charrihi ». Comme image d’illustration, ils ont choisi une photo de leur mère : visage poupon, regard nimbé de douceur, sourire éclatant qui donne à ses yeux une forme de demi-lune.
« C’était le pilier de la famille », résume Ali, le fils aîné de 37 ans, qui voyait sa mère au moins trois fois par semaine. Fatima avait une attention particulière pour chacun de ses enfants. A la prière de l’aube, elle laissait ses chaussons encore chauds à Hanane, qui détestait les levers aux aurores. La fratrie tisse le portrait d’une femme « patiente », « humble », « douce », « tolérante », « généreuse » et « pieuse ».
Hanane, 27 ans, que sa mère appelait quotidiennement, précise que Fatima était aussi une femme autoritaire, notamment lorsqu’il s’agissait des devoirs scolaires. Issue d’une famille de paysans berbères impécunieux, elle n’était jamais allée à l’école et ne savait pas lire. « Elle demandait aux plus grands de vérifier que tout le monde avait bien fait ses devoirs », se souvient Hanane, préparatrice en pharmacie pour la plus grande fierté de sa mère. « Elle savait que c’est grâce à l’école que l’on aurait une situation », ajoute Ali, la voix éteinte.
[…] Comme des centaines de personnes qui ont croisé le chemin de Fatima, la femme qui l’employait depuis seize ans s’est rendue à la prière funéraire en son hommage. Elle a pleuré la mémoire de cette femme « pleine de bons conseils » qui « avait toujours un mot pour réconforter. » D’autres ont salué la bonté de cette mère de famille qui partageait volontiers les plats traditionnels qu’elle cuisinait. Tous se sont souvenus de la complicité inébranlable qui unissait Fatima et Hamed, son mari depuis quarante-trois ans. « Je ne les ai jamais vus se disputer mais ils se taquinaient tout le temps », abonde Latifa, la fille aînée, trouvant les mots à la place de son père, trop ému pour exprimer l’ineffable.
Le soir du 14 juillet, le couple s’est justement chamaillé. Fatima voulait accompagner ses petits-enfants sur la promenade. Hamed, lui, aurait préféré observer le feu d’artifice de son balcon. Sa femme a eu le dernier mot. Alors qu’il garait la voiture, le camion a percuté Fatima, première victime de l’attentat.»
Quelquefois raconter simplement les faits, la réalité, constitue la plus simple et grande leçon de philosophie.
Fatima était une femme simple, taquine, mère, grand-mère, elle voulait que ses enfants réussissent dans la vie et elle était habitée de bons sentiments à l’égard des autres.​
Elle a rencontré la haine d’un musulman criminel.
Le lendemain, ses filles ont aussi rencontré la haine, la haine de personnes qui veulent cultiver une communauté de « Nous » opposés à « Eux ».
Posément, calmement et résolument, je m’inscris dans le « Nous » dans lequel se trouve Fatima Charrihi, femme musulmane voilée qui voulait que ses enfant réussissent en France. Et je ne veux pas faire partie du « Nous » imaginé par les gens haineux qu’ont rencontré les filles de cette femme qui a été la première victime de tuerie de la promenade des anglais.

Vendredi 30 septembre 2016

Vendredi 30 septembre 2016
«Avant cela, avant qu’il ne faille quitter cette vie pour nous fondre dans l’autre, nous sommes responsables de notre destinée.
Je ne serai pas accusée de m’être dérobée.»
Leonora Miano, Crépuscule du tourment
Voici ce premier paragraphe :
« On étouffe comme avant l’orage. Il approche, prend son temps, strie le ciel d’éclairs soudains et espacés, lance sur nos existences d’indéchiffrables imprécations. J’en ai vu d’autres. Le tonnerre s’apprête en coulisse, on l’entend qui prépare ses grondements pour tout à l’heure, ce ne sont encore que des roulements sourds. La Mère du monde doit faire, en cet instant, quelques discrets gargarismes. Sous peu, sa voix se fera puissante, mais qui saura en décrypter les arrêts ? On a beau écouter, on n’entend que ce qui est au fond de soi. Le temps viendra, pour que la divinité révèle la vérité, approuve ou non notre conduite sur la terre des vivants. Avant cela, avant qu’il ne faille quitter cette vie pour nous fondre dans l’autre, nous sommes responsables de notre destinée. Je ne serai pas accusée de m’être dérobée.»
Léonora Miano est une écrivaine de langue française franco camerounaise. Elle a été invitée à France Inter par Patrick Cohen le 23 septembre 2016.
Pour comprendre le choix de ce mot du jour, il faut que je parle un peu de moi.
Je suis très sensible aux sons, aux timbres. J’aime le beau son, l’orchestre philharmonique de Berlin avec Karajan délivrait une pâte sonore  qui immédiatement enclenchait dans mon corps des réactions émotionnelles.
La voix humaine se trouve pour moi dans ce même registre. Joan Baez ou Jean Ferrat pour quitter le monde de la musique classique possèdent de ces voix qui ouvrent immédiatement l’attention auditive.
Et puis il y a la voix même sans musique.
Marie-France Pisier, qui nous a, hélas, quitté en avril 2011, était une écrivaine, une actrice merveilleuse, une personne lumineuse et c’était une voix !
Et ce matin du 23 septembre 2016, quand Leonora Miano a simplement répondu «bonjour» à Patrick Cohen, mon attention auditive bienveillante a été immédiatement captée.
Très bien Alain… Mais on peut avoir une merveilleuse voix et dire des choses très banales, stupides voire répugnantes.
Evidemment, mais une fois entré dans l’attention par la grâce du son, j’ai écouté ce que disait cette voix grave, douce, chaleureuse et enveloppante : et c’était très intelligent, rempli d’expériences critiques et positives.
Et puis Augustin Trapenard a invité en fin d’émission Leonora Miano à lire le début de son <dernier livre : Crépuscule du tourment> paru en août 2016.  Et cette lecture m’a touché et c’est pourquoi j’ai partagé cet extrait avec vous.
Née au Cameroun, elle explique qu’il existe une sorte de déification de l’Occident [au sein des élites africaines] ce qui les a poussées à ne pas transmettre la culture ancestrale africaine à leurs enfants. Ce qui n’est jamais positif car cette rupture coupe les individus de leurs racines tellement importantes dans la construction de l’être.
Elle a refusé d’aller au lycée français en 6e, car elle avait vu des jeunes y aller et « les a vu changer ». On comprend : « pas dans le bon sens ». J’ai cru comprendre qu’ils devenaient prétentieux et méprisants à l’égard de celles et ceux qui n’avaient pas le même parcours.
Elle a pris la nationalité française parce que sa fille était française et que cette démarche simplifiait beaucoup sa vie administrative. Au début, elle ne se sentait pas française de cœur, mais au fur à mesure de sa vie en France son attachement à la France s’est peu à peu construit. Quelquefois sur des détails, elle avoue ne pas pouvoir se passer du « Comté » et plus généralement des fromages français.
Mais son identité, elle la dit « frontalière, je me tiens là où les mondes se rencontrent en permanence »
Et elle affirme :
« Être français, c’est vouloir participer au projet ‘France’, ce qu’on va en faire, gaulois ou pas. La France est encore un projet, nous ne sommes pas encore en pleine époque de fraternité et d’égalité. La France est avant tout un projet qu’il faut faire passer de la virtualité à la réalité : faut bosser »
 
<J’ai trouvé cet article très intéressant de 2012 : Léonora Maino un auteur qui dérange> où elle évoquait l’intention de quitter la France, mais selon l’émission de France Inter ce n’est plus le cas. Dans cet article, est évoqué une de ses quêtes : travailler sur les non-dits.
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Jeudi 29 septembre 2016

Jeudi 29 septembre 2016
« Il y a deux mille ans la France s’appelait la Gaule »
Ernest Lavisse
Michel Rocard disait «La France va très mal. Le cœur de ce malaise reste économique.» (mot du jour du 7 septembre 2016)
L’ancien président qui projette l’idée de le redevenir parle peu d’économie et beaucoup de sécurité et d’identité.
Il a donc déclaré le 19 septembre à  Franconville, dans le Val d’Oise «Dès que l’on devient Français, nos ancêtres sont Gaulois».
Les sondages semblent lui donner raison, il rattrapent son retard sur son concurrent le plus sérieux.
La stratégie politique lui donne aussi raison puisque Alain Juppé ne parle plus d’économie et d’éducation mais réplique à Nicolas Sarkozy.
Les grands stratèges militaires le disent tous : si vous parvenez à attirer votre adversaire sur le terrain que vous avez choisi, la victoire est en vue.
Et ce grand stratège politique (nous savons cependant que les qualités pour gagner les élections sont assez éloignées de celles qu’il faut pour bien gouverner) continuent son récit :« Nos ancêtres étaient les Gaulois  mais aussi les tirailleurs musulmans morts à Monte Cassino », a-t-il ajouté samedi 24 septembre.
Mais revenons à nos ancêtres gaulois. Les gens de ma génération l’ont appris à l’école et nous qui sommes des gens raisonnables, nous savons que nous devons nous méfier de ce qu’on raconte à la télévision, dans les publicités et ce que disent les hommes politiques. Mais ce qu’on a appris à l’école, c’est la vérité et même dirait Régis Debray c’est « sacré ».
Je n’avais pas beaucoup remis en cause cet apprentissage de l’école primaire. Mais vous savez que j’ai débuté des études d’Histoire à l’Université de Lyon 2 en 2003  et j’ai eu comme professeur Yves Roman qui était professeur d’Histoire romaine. C’était un homme érudit et qui a écrit de nombreux livres savants sur l’Histoire romaine.
Bien qu’il fût érudit, il avait besoin  de manger à midi et pour ce faire il fréquentait la cantine de la Direction des Finances du Rhône que j’utilisais également.
Ainsi, si nos horaires coïncidaient, nous déjeunions ensemble pour parler de choses et d’autres et surtout d’Histoire.
Et comme il avait aussi écrit un livre sur la Gaule, il m’initia aux mythes de la Gaule.
Dans le monde des grands historiens, le premier à écrire une Histoire de France fut Jules Michelet (1798-1874).
Le suivant fut Ernest Lavisse (1842-1922). Cet historien fut très affecté par la défaite de la France en 1870. Par la suite, il influença énormément l’enseignement de l’Histoire dans les écoles en France. Les manuels scolaires étant directement inspirés par ses ouvrages.
Dans Wikipedia, nous apprenons ainsi que selon l’enseignement d’Ernest Lavisse :
« Autrefois notre pays s’appelait la Gaule et les habitants s’appelaient les Gaulois » (cours élémentaire),
ou « Il y a deux mille ans la France s’appelait la Gaule » (cours moyen).
« Nous ne savons pas au juste combien il y avait de Gaulois avant l’arrivée des Romains. On suppose qu’ils étaient quatre millions » (conclusions du livre I du cours moyen).
« Les Romains qui vinrent s’établir en Gaule étaient en petit nombre. Les Francs n’étaient pas nombreux non plus, Clovis n’en avait que quelques milliers avec lui. Le fond de notre population est donc resté gaulois. Les Gaulois sont nos ancêtres » (cours moyen).
« Dans la suite, la Gaule changea de nom. Elle s’appela la France » (cours élémentaire).
La formule emblématique « Nos ancêtres les Gaulois » se trouve chez Lavisse dans un passage du Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire (commencé en 1878 et publié en 1887):
« Il y a dans le passé le plus lointain une poésie qu’il faut verser dans les jeunes âmes pour y fortifier le sentiment patriotique. Faisons-leur aimer nos ancêtres les Gaulois et les forêts des druides, Charles Martel à Poitiers, Roland à Roncevaux, Godefroi de Bouillon à Jérusalem, Jeanne d’Arc, Bayard, tous nos héros du passé, même enveloppés de légendes car c’est un malheur que nos légendes s’oublient, que nous n’ayons plus de contes du foyer, et que, sur tous les points de la France, on entende pour toute poésie que les refrains orduriers et bêtes, venus de Paris. Un pays comme la France ne peut vivre sans poésie. »
Alors ouvrons le dossier : d’abord « la Gaule » fut une invention de Jules César qui voulait prendre le pouvoir à Rome et qui pour ce faire avait besoin de prestige. Dans la Rome républicaine, le prestige venait de conquêtes militaires. Et la renommée était d’autant plus grande que l’adversaire vaincu était redoutable. César a donc décrit une Gaule unie contre les romains et des guerriers féroces que seul son génie stratégique et son courage a permis de vaincre. Seulement à Alésia, l’armée de César était composée de légionnaires romains, de guerriers germaniques et aussi de tribus gauloises. Car toutes les tribus gauloises n’étaient pas ralliées à Vercingétorix, il y en avait une bonne part du coté de César.
Vous trouverez en pièce jointe, 2 articles tirés de la Revue Historia qui avait consacré un numéro spécial à la Gaule. Le premier est d’Yves Roman et le second de  Christian Goudineau qui écrit : « Demandons-nous d’abord ce qu’est la Gaule. Et quitte à en décevoir plus d’un, on est forcé de constater que, dans l’Antiquité, la Gaule n’a jamais existé, si ce n’est par le récit de César. Comme il le dit lui-même, le territoire qu’il a conquis est occupé par des peuples qui diffèrent entre eux par la langue, par les coutumes et par les lois. Ce territoire, c’est aussi César qui lui assigne des limites : au sud, la Provincia romaine (notre Provence) et les Pyrénées, à l’ouest et au nord, l’Atlantique, la Manche et la mer du Nord et à l’est, le Rhin et les Alpes. Or, cela ne correspond à aucune réalité ni politique, ni ethnographique ni même géographique. César a isolé la partie occidentale de la Celtique, vaste ensemble traversé par le Rhin et par le Danube – fleuves larges certes, mais franchis aisément en tous sens depuis des millénaires -, séparant et regroupant arbitrairement des peuples de même origine en nommant les uns, Gaulois, et les autres, Germains. Il veut démontrer qu’il a conquis un ensemble homogène aux frontières imprenables. De tels découpages « pratiques », privilégiant les objectifs géopolitiques aux réalités des peuples, se répètent jusqu’aux périodes les plus récentes. L’artifice n’échappe d’ailleurs pas aux contemporains de César. Les Romains ne disent pas la Gaule mais les Gaules et les auteurs latins, comme Strabon, décrivent les Germains comme ayant les mêmes coutumes et les mêmes modes de vie que les Gaulois.»
Yves Roman m’a expliqué que c’est lors de la révolution française qu’est né le mythe de nos « ancêtres les gaulois ». La révolution c’est le combat entre le tiers état et les nobles. Qui sont les nobles ? Issus de la lignée des mérovingiens, des carolingiens et des capétiens ? Ce sont les descendants des Francs ce peuple germanique qui a envahi « La Gaule » (avec d’autres) et a donné son nom à notre pays. Et dans un raccourci saisissant, ce mythe a conclu que ceux qui n’étaient pas nobles devraient être de la descendance du peuple autochtone mythique : les gaulois.
Tout cela ignore superbement les extraordinaires mélanges de populations qui se sont réalisés dans notre beau pays. Avant les romains, il y eut les grecs à Phocée (Marseille), puis les romains et toutes les peuplades germaniques, les normands et tous les autres… Tous ces peuples ce sont, au fur et à mesure, mariés entre eux. Sans compter que tous les francs n’étaient pas nobles. Bref un mythe, basé sur des croyances éloignées de la réalité.
Puis Napoléon III pris fait et cause pour ce mythe, il fut le grand ordonnateur des fouilles d’Alesia. Par la suite la défaite de 1870 contre les « tribus germaniques » raviva la flamme de la Gaule vaincue en raison de la trahison des nobles germaniques qui subsistaient en France. Ernest Lavisse alla étudier en Germanie, pardon en Allemagne pour comprendre la puissance de ce peuple. Et fit entrer dans l’enseignement des petits français, le mythe de nos ancêtres gaulois qu’il camoufla derrière une prétendue science historique qui en l’occurrence n’était pas à l’œuvre.
Pourtant, Christian Goudineau nous apprend que les gaulois restent présents dans notre actualité et notamment parce que plusieurs noms de nos villes actuelles ont pour origine le nom de la tribu gauloise du lieu, ce nom ayant supplanté le nom latin donné par les romains : « Et ces noms sont restés bien vivants, nous les employons tous les jours puisqu’ils baptisent nos villes actuelles. Caesarodurum, capitale des Turons, est devenue Tours, Mediolanum, celle des Santons, est devenue Saintes, Lutetia,  celle des Parisii, Paris
Je finirai par un petit dessin humoristique du Courrier Picard qui dévoile un échange entre
l’ancien président, descendant des Huns puisque d’origine hongroise et désormais descendant des gaulois puisque français avec son épouse, descendante des romains puisque Italienne…

Mercredi 28 septembre 2016

Mercredi 28 septembre 2016
« On ne peut pas interdire tout ce qu’on rejette »
Thomas de Maizière, Ministre de l’Intérieur allemand
C’est un invité de l’émission du Matin de France Culture du 29/08/2016 qui a rapporté cette phrase du Ministre allemand.
Elle me paraît très appropriée pour ce temps où divers comportements de certains de nos concitoyennes et concitoyens nous heurtent.
On ne peut pas, parce que nous sommes dans un pays de liberté, liberté que nous chérissons.
Et que si nous retournions vers une société de normes dans tous les domaines nous perdrions notre liberté et notre âme.
Pendant ce temps, en Iran qui s’est enfin ouvert au reste du monde – et au monde libéral. Mais cette libéralisation n’est, pour l’heure, qu’économique. Pas morale, pas sociale… Pour preuve, donc, cette « fatwa » lancée le 10 septembre par la plus haute autorité du pays : les Iraniennes n’ont plus le droit de faire du vélo. Et ce, parce qu’en montant sur une bicyclette – c’est ce qu’a dit Ali Khamenei : « elles attirent l’attention des hommes et exposent la société à la corruption ». Mais oui, mais oui, bien sûr… « Faire du vélo : le nouveau défi des Iraniennes », lit-on sur le site NOUVELLES NEWS, qui nous explique que certaines sont entrées en résistance : elles se montrent en train de pédaler – photos sur les réseaux sociaux… « Nous n’abandonnerons pas nos vélos », lance une mère avec sa fille. Sachant donc qu’elles risquent aujourd’hui d’être arrêtées par la police…
L’Iran est le contraire d’un pays de liberté. La théocratie s’attaque toujours aux libertés et l’expérience montre que c’est d’abord aux libertés des femmes.

Mardi 27 septembre 2016

Mardi 27 septembre 2016
« L’essentialisme »
Concept philosophique qui suppose l’existence d’une essence précédant l’existence
Comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, nous versons souvent dans l’essentialisme sans nous en rendre compte. Pourquoi ?
Très simplement : nous affirmons « Les jeunes » sont … et nous y ajoutons une qualité ou une manière de se comporter que nous prétendons donc être partagées par tous les jeunes, parce qu’ils font partie de la catégorie « jeune ». Les jeunes qui se trouvent dans les grandes écoles d’ingénieurs, les jeunes qui poursuivent des études à l’Université et les jeunes qui ont quitté l’école sans diplômes…sont tous des jeunes. Il est donc possible de les rassembler dans un grand ensemble d’individus qui ont des points communs que nous savons décrypter et synthétiser.
En philosophie, l’essentialisme s’oppose à l’existentialisme qui postule que l’être humain forme l’essence de sa vie par ses propres actions, celles-ci n’étant pas prédéterminées par des doctrines théologiques, philosophiques ou morales. L’existentialisme considère donc chaque personne comme un être unique maître de ses actes, de son destin et des valeurs qu’il décide d’adopter.
Mais aujourd’hui, comme hier l’essentialisme est très présent.
Ces jugements péremptoires sur les jeunes sont très réducteurs, manquent d’intelligence et de nuance.
Mais il y a un essentialisme encore plus dangereux. Pendant longtemps ce fut une attitude à l’égard des juifs. Les juifs sont….
Il y avait des juifs pauvres et des juifs riches, des juifs commerçants et des juifs musiciens, des juifs croyants et des juifs assimilés, mais tous les juifs possédaient des caractéristiques communes, pour l’essentiel très négatives au regard de ceux qui jugeaient.
Ma fille Natacha qui est jeune mais unique, probablement comme tous les autres jeunes, possède de belles et fortes convictions humanistes, de justice et d’équité.
Elle est toujours révoltée quand on parle des musulmans de manière globale et négative.
Elle n’aime pas l’essentialisme et elle a raison.
Le musulman, ça n’existe pas !
Il existe des musulmans, dans leur diversité, pour les uns très croyants, pour les autres presque sortis de la religion, n’ayant plus qu’un lien distendu avec la communauté de leurs parents. Et bien sûr, il existe tous les stades intermédiaires entre ces deux extrêmes.
Nous savons qu’il existe aussi quelques individus qui se déclarent musulmans et qui veulent du mal à ceux qui ne pensent pas comme eux, ou tout simplement comme à Nice veulent tuer sans distinction.
Il existe aussi des Etats théocratiques et archaïques qui professent une religion obscurantiste, violente et sectaire. Je veux évidemment parler des monarchies du Golfe, du Pakistan et de l’Iran. Mais il ne s’agit pas « des musulmans », mais de certains musulmans. Ces Etats influent des rigoristes qui sont dans notre pays et prêchent de même façon un islam archaïque et sectaire. Mais ils constituent une minorité.
Toutefois, l’obscurantisme est une tare bien répartie dans le monde, non réservée à des minorités du monde musulman.
Et Natacha m’a guidé vers un reportage qui montre cet obscurantisme qui prétend que les musulmans sont… en résumé des gens qu’on ne peut avoir pour voisin et qu’il faut empêcher de construire des mosquées, de se réunir et vivre leur Foi en paix : https://youtu.be/WvMLOITnnzo
Ce reportage de Canal +, nous amène à New York, mais aussi dans l’Amérique profonde et en France, à Paris, à la Goutte d’or …
Je laisserai le dernier mot à ma fille qui est jeune et déjà bien sage : « Il existe des lieux où croire est devenu un combat surtout quand on est musulman. Et comme ce fut un combat pour les juifs de croire pendant la seconde guerre mondiale.
L’ouverture d’esprit doit se faire dans les deux sens. [L’acceptation des croyances et de la Foi de l’autre(*)] est le plus grand des combats qui devrait être mené par tous. »
(*) Natacha avait simplement utilisé le mot de « tolérance »​, que je me suis permis d’exprimer autrement à la suite du mot du jour d’hier…

Lundi 26 septembre 2016

Lundi 26 septembre 2016
« Je ne viens pas prêcher la tolérance. »
Mirabeau
La réflexion de Régis Debray que j’ai tenté de synthétiser la semaine dernière sur la croyance, le sacré et le monothéisme me semble particulièrement riche et féconde. Et il faut constater que s’il aborde tous ces sujets avec une pensée et une démarche scientifique de l’agnostique qu’il est, il reste très empathique avec la croyance, le sacré et même Dieu. Dans la conclusion de sa quatrième émission, celle consacrée à Dieu, il récuse ceux qui voudraient faire du Dieu monothéiste un bouc émissaire et lui faire porter la responsabilité de nos malheurs actuels. A tout prendre, il pense même que le Dieu monothéiste est une solution bien meilleure que les autres religions que l’Homme a inventé pour essayer de le remplacer.
Et que dire de la religion de l’argent ? Devenir milliardaire semble être l’objectif de vie de certains. Cette quête permet-elle de faire vivre les hommes ensemble ? Permet-elle de créer le « Nous » indispensable à cimenter une société humaine ?
Pour finir, provisoirement, cette réflexion sur le religieux, je voudrai encore partager avec vous ce développement de Régis Debray sur la tolérance qu’il a mené dans l’émission sur la laïcité.
Car, dans ce domaine de la cohabitation des croyances concurrentes, la tolérance me paraissait une valeur positive à encourager.
Tel n’est pas l’avis de Mirabeau, ni de Debray qui en appelle au premier :  
« La laïcité n’est pas non plus la tolérance. La tolérance est un mot que Mirabeau jugeait injurieux.
Pourquoi ?
Parce que la tolérance c’est de l’indulgence. C’est une indulgence propre à l’ancien régime. C’est la condescendance d’un supérieur qui lève un interdit parce que cela lui parait bon ou qui octroie l’impunité à un inférieur.
Disons, le maître tolère, le maître souffre la différence d’un obligé qui n’est pas son égal, il le fait mais il pourrait ne pas le faire. Ainsi de l’Edit de tolérance du 29 novembre 1787 qui fut une concession de Sa Majesté à l’égard de la minorité protestante.
Un droit n’est pas concédé, il est reconnu.
Et la tolérance est à la laïcité ce que la charité est à la justice »
Oui, la sécurité sociale, les allocations chômage, les pensions d’invalidité sont chez nous des droits, non de la charité. La dérégulation générale, et si nous n’arrivons pas à stabiliser notre Etat social conduira très probablement à diminuer les droits et redonner beaucoup de place à la charité, autrement dit au bon vouloir des riches.
Régis Debray fait une juste comparaison avec « la tolérance face à la laïcité ».
Et vous trouverez le propos de Mirabeau page 166 dans ce livre « Chefs-d’œuvre oratoires de Mirabeau » qui a été numérisé par notre « ami Google » et dont je cite l’extrait complet :
« Je ne viens pas prêcher la tolérance. La liberté la plus illimitée de religion est à mes yeux un droit si sacré, que le mot tolérance, qui voudrait l’exprimer, me paraît en quelque sorte tyrannique lui-même ; puisque l’existence de l’autorité qui a le pouvoir de tolérer attente à la liberté de penser, par cela même qu’elle tolère, et qu’ainsi elle pourrait ne pas tolérer. »
Vous trouverez le travail de notre ami <ICI>