Jeudi 25 avril 2019

« Les progressistes contre les populistes »
Clivage politique défendu par Ismaël Emelien et David Amiel, conseillers de Macron et auteurs d’un livre récent

Ce soir notre jeune président va parler pour nous dire ce qu’il a compris du grand débat et nous annoncer les mesures qu’il a décidées pour le bien des français et de la France. Il s’inscrira comme toujours dans le camp des progressistes pour expliquer le cap qu’il a fixé. Emmanuel Macron est jeune, il est né peu avant Noël 1977 et a donc été élu à moins de 40 ans.

Il est vrai qu’à cet âge Alexandre le Grand avait tout accompli de son œuvre et était déjà mort depuis 8 ans. Et dire qu’on prétend que tout va de plus en plus vite…

La jeunesse n’est pas une tare, même pour diriger. Elle peut même être un atout puisqu’elle permet d’avoir pris moins de mauvaises habitudes que les vieux.

Mais on pourrait penser que lorsqu’on se trouve dans cette position difficile à 40 ans, on s’entoure de conseillers d’expérience, de stratèges ayant  du vécu. Quitte à les bousculer, à ne pas toujours les suivre dans leurs conseils prudents.

Mais ce n’est pas ce qu’a fait notre jeune président : il s’est entouré de conseillers encore plus jeunes que lui.

Ismaël Emelien est né en 1987 et a donc dix ans de moins qu’Emmanuel Macron. Il est banalement diplômé de Siences-Po Paris où Strauss Kahn était son professeur. Il est naturellement entré en politique dans les cercles Strauss-Kahnien comme Benjamin Griveaux, Stanislas Guérini ou encore Sibeth Ndiaye tous aujourd’hui dans le premier cercle de Macron. Il a travaillé dans le secteur privé et dans un think-tank : la fondation de Jaurès, toujours dans la communication et la politique. Il est devenu conseiller d’Emmanuel Macron au moment de son entrée au gouvernement comme ministre de l’Économie, en 2014. Comptant parmi les fondateurs d’En Marche, puis directeur de la stratégie de la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron, il a ensuite été nommé conseiller spécial du Président de la République.

Conseiller spécial du Président de la République !

Pour donner une idée de ce poste on rappellera que fut le rôle joué par le jeune Jacques Attali auprès du vieux François Mitterrand ou d’Henri Guaino auprès de Nicolas Sarkozy.

Wikipedia écrit ;

« il est décrit par le quotidien Le Monde comme faisant partie, avec le président de la République et le secrétaire général de l’Elysée Alexis Kohler, des trois hommes qui « dirigent la France. » Le Figaro indique qu’« il travaille pêle-mêle sur la stratégie du président, la communication numérique, la gestion de crise, livrant des « éléments de langage » aux communicants du gouvernement par le biais d’une boucle Telegram. Il relit les interviews ministérielles, y rajoute des mots-clés (le « wording », dans le jargon des communicants) ». Il invente le slogan « Make Our Planet Great Again », en réaction à la décision du président américain Donald Trump de quitter l’accord de Paris sur le climat, en référence à son propre slogan de campagne « Make America Great Again »6, ou encore l’expression « premier de cordée ». Il est également à l’origine de la diffusion sur les réseaux sociaux d’une vidéo où Emmanuel Macron parle des aides sociales qui coûtent, selon lui, « un pognon de dingue».

Si vous voulez en savoir plus vous pouvez lire ce petit article de « l’Obs » <10 choses à savoir sur Ismaël Emelien>

Il vient de quitter l’Élysée, les mauvaises langues disent que c’est à cause de l’affaire Benalla.

Mais ce n’est pas la raison officielle. La raison officielle c’est pouvoir assurer la promotion du livre qu’il a écrit avec David Amiel qui était aussi conseiller du Président et qui a aussi quitté l’Élysée pour la même raison.

David Amiel est encore plus jeune que le jeune Ismaël, puisqu’il a 6 ans de moins.

Il est ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure (Ulm). En 2015, après un séjour de recherches à l’université de Princeton aux Etats-Unis, il rejoint Emmanuel Macron, alors ministre, comme économiste. Pendant la campagne présidentielle, il coordonne l’élaboration et la rédaction du programme. Il est nommé en mai 2017 conseiller du Président de la République.

Ces deux très jeunes conseillers viennent donc de publier un livre : « Le Progrès ne tombe pas du ciel ».

Ils se placent clairement dans le camp du progrès.

Je ne nie pas la complexité de leur pensée et je dois d’ailleurs concéder que je ne l’ai pas approfondi.

Mais j’ai écouté plusieurs émissions dans lesquelles ils développaient cette pensée, leur vision du monde.

Je les ai entendus une première fois, invités sur France Inter par Nicolas Demorand et Alexandra Bensaid le <26 mars 2019>.

Loin de moi de prétendre qu’ils ne développent pas des analyses intéressantes. Mais reprenons le postulat de départ

Ils sont progressistes et le camp d’en face ce sont les populistes.

Pour eux le clivage gauche / droite ne reviendra pas et les partis politiques qui représentaient ce clivage ne se relèveront pas de leur léthargie actuelle.

C’est tout à fait possible et je pense même probable.

Mais ce qu’il faut comprendre c’est que dans un clivage droite/gauche, les gens qui se font face sont des personnes qui en principe se respectent tout en sachant qu’ils ne pensent pas les mêmes choses et qu’ils ont toutefois en commun beaucoup de valeurs. Ainsi Juppé et Rocard avaient un profond respect l’un pour l’autre tout en se combattant politiquement et dans un autre style et d’autres convictions il en allait de même entre Seguin et Chevènement.

Mais dans le clivage qu’impose ces très jeunes conseillers, nous ne sommes plus dans cette joute maîtrisée et respectueuse.

Le clivage qu’ils proposent, l’Histoire le connaît.

Pour les chrétiens, les croyants contre les mécréants, dans l’islam on opposait les vrais musulmans contre les kouffars et pour le premier peuple du livre : les juifs contre les goys.

Dans la religion laïque du communisme les communistes et les dissidents.

Bref les bons contre les mauvais, une analyse manichéenne.

Ils constatent que dans leur échelle des valeurs, les progressistes perdent beaucoup de batailles dans le monde : Trump, Bolsonaro, brexit, Italie, Hongrie etc., mais en France les progressistes l’ont emporté. Ils ont une vision de l’échiquier politique français :

« Il existe des progressistes ailleurs que dans la majorité présidentielle, mais la majorité présidentielle est la seule force politique exclusivement composée de progressistes »

A ce stade, Alexandra Bensaid a posé la seule question qui vaille : qu’est-ce que le progressisme ?

David Amiel a répondu :

« Le progressisme c’est un objectif, une condition et une méthode.

L’objectif c’est de permettre à chacun de maximiser ses possibles. Donner à chacun la possibilité de choisir sa vie.

La condition est de le faire ensemble. Parce que si chacun cherche à le faire dans son coin, cela ne marchera pas. Ce n’est pas au chômeur de résoudre tout seul le problème du chômage.

La méthode c’est de commencer par le bas. Il faut permettre aux individus d’être acteur du changement.

C’est pourquoi nous avons appelé notre livre : « le progrès ne tombe pas du ciel » »

C’est une vision. Elle est individualiste. Certes on promet de le faire ensemble, donc d’aider chacun à s’en sortir au mieux. A chacun de devenir acteur.

Mais quelle est la contrepartie de cette vision ?

C’est que si vous échouez à « maximiser vos possibles » c’est de votre faute, puisque vous n’avez pas su saisir votre chance, tirer tout le potentiel de l’aide qu’on vous a donnée. Vous n’avez pas su devenir acteur de votre changement.

Dans la vision de gauche, il y avait des classes sociales, un collectif. « Faire ensemble » ce n’est pas tout à fait la même chose. Une armée d’auto entrepreneurs peut faire ensemble mais ce n’est pas un collectif.

Ils le disent d’ailleurs explicitement :

« Les progressistes ne s’adressent plus à des classes sociales, mais à des personnes »

Si vous cherchez sur internet vous verrez de nombreuses interventions des deux auteurs qui défendent leur livre, la politique d’Emmanuel Macron et le cap qui est le bon.

Même la crise des gilets jaunes est analysée comme une confirmation des intuitions du macronisme.

«  D’abord ils nous disent exactement ce qu’on avait dit pendant la campagne : leur souci principal est que le travail paie. Ils ne revendiquent pas une redistribution massive, le fait d’augmenter tous les minimas sociaux.

Ensuite ils ne se reconnaissent ni dans la gauche, ni dans la droite, et donc ils nous renvoient quelque part à la figure ce que nous, on a dit il y a deux ans »

Pour répondre plus longuement à ce livre, je vous laisse écouter « Le nouvel esprit public » de Philippe Meyer, émission du 31 mars 2019 que vous trouverez derrière ce lien : https://www.lenouvelespritpublic.fr/podcasts/115

J’ai été particulièrement conquis par l’analyse du « vieux » et brillantissime Jean-Louis Bourlanges qui rappelons est centriste, député du MODEM et donc membre de la majorité présidentielle.

Et cette « nouvelle ancienne » émission a innové et présente désormais un verbatim des échanges verbaux, ce qui me facilite le partage

« Bien que député de la majorité, Jean-Louis Bourlanges (JLB) ne connaît pas les deux auteurs du livre. Il les a seulement écoutés parler sur France Inter et a lu leur livre. Cette écoute et cette lecture lui ont permis de comprendre le malaise qu’il éprouve depuis deux ans en tant que parlementaire de la majorité. Il y a maldonne entre ces ex-conseillers et lui (« lui » en tant que député de base de l’ancien monde, pas en tant que personne). Il a cependant un petit espoir : il semble qu’il y ait aussi un malentendu entre les auteurs et Macron lui-même.

Ce livre a paru à JLB prétentieux, étriqué, erroné sur ses priorités, assez profondément malveillant, et carrément mensonger.

Prétentieux d’abord. On est en face d’un texte ne contenant pas une idée, ni une analyse intéressante. Simplement l’affirmation qu’ils ont tout compris. Ce qui conduit à des bizarreries : pour donner de l’originalité à leur maximisation des possibles, ils disent que ça n’a rien à voir avec l’égalité des chances (ce qu’ils peuvent se permettre de faire en donnant à l’égalité des chances une interprétation totalement restrictive). Il y a certes une différence, mais elle n’est pas à l’avantage de la maximisation des possibles. Maximiser les possibles, c’est se situer dans une perspective « jeune cadre dynamique concurrentiel » de la liberté. Ce qui mène à des déviations : le modèle philosophique de la vie réussie devient celui de l’enrichissement financier. La liberté d’une personne ne consiste pas forcément en la maximisation de ses possibles, on peut aussi faire le choix d’une vie plus calme …

C’est aussi un livre étriqué. Il y a une méconnaissance totale de tous les enjeux collectifs. L’Europe et le monde sont en effet absents. Même la France n’y est pas, c’est là que se situe la différence avec Macron, qui lui au moins fait le chemin mémoriel. Ici, aucun enjeu. La société selon les deux auteurs de ce livre est une RPJ : une Résidence pour Personnes Jeunes. La société est ici un réservoir d’outils, plus ou moins informatisés, qu’on fournit aux gens. Or ce n’est pas cela, une société. C’est un ensemble de solidarités, c’est un destin collectif. Si un bulletin de vote peut avoir un poids, c’est parce qu’il est inscrit dans un parti, un mouvement, quelque chose qui dépasse la seule capacité individuelle. La dimension intermédiaire de l’engagement collectif est fondamentale.

Ensuite, c’est un livre erroné sur les priorités. On pense tout de suite aux livres de Jérôme Fourquet, pour qui le problème français est celui d’une fragmentation du corps social, et le but du président de la République, c’est d’abord d’établir des liens entre ces fragments. C’est cela l’enjeu fondamental, et il est totalement ignoré.

Il y a en outre une grande malveillance. Macron a été élu sur le thème de la bienveillance, du rassemblement, de l’écoute. Ici, on n’a que l’exaltation d’une idéologie « bobo », qui consiste à faire honte aux gens qui ne se comportent pas comme ils le devraient (en matière d’écologie par exemple).

Enfin, c’est mensonger, sur deux points essentiels. La solidarité d’abord, puisque ce livre est un hymne à l’individualisme, qui est la plus grande menace pour la société française. L’autre mensonge est celui du mouvement de bas en haut. Ce qui mène là aussi à des acrobaties stylistiques, car expliquer que le jupitérisme vient d’en bas est une gageure. Par exemple « il faut que le haut fonctionnaire soit au service des agents de terrain ». D’accord, mais qu’est-ce que ça veut dire ?

C’est du baratin. Typiquement ce qu’on appelait en mai 68 « de l’idéologie ».

Le progrès ne tombe pas du ciel, mais il ne tombe pas de ce livre non plus. »

Vous constatez que Jean-Louis Bourlanges est très sévère mais tente de préserver le président de sa majorité.

Mais Philippe Meyer répond à cette prétention en faisant appel à Michel Rocard.

« Pour Philippe Meyer, il est difficile d’épargner Macron en séparant clairement sa pensée des choses lues dans ce livre, car ce livre émane de son entourage très proche. On avait par exemple longtemps reproché à Michel Rocard de s’être fourvoyé dans une campagne pour les européennes (où son score avait été si faible qu’il avait dû abandonner toute espèce d’autre ambition par la suite). Il s’était présenté sur le (mauvais) conseil de son directeur de cabinet Jean-Paul Huchon. Si bien que des années plus tard, quand on lui disait « vous aviez été mal conseillé dans cette affaire », il répondait « oui. J’ai été mal conseillé par des gens que j’ai choisi ». Il n’a jamais accepté que la responsabilité incombe au mauvais conseil. »

J’avais un jour pris comme mot de jour cette phrase de Shakespeare extrait du Roi Lear: « Tis the time’s plague when madmen lead the blind.» ce qui signifie « Quelle époque terrible que celle où des idiots dirigent des aveugles. ».

Aujourd’hui un dramaturge voyant notre monde pourrait peut-être dire : Quelle époque terrible que celle où de jeunes rois inexpérimentés font appel à des stratèges plus jeunes et plus inexpérimentés qu’eux.

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Mercredi 24 avril 2019

« La cathédrale de Strasbourg est la plus belle des cathédrales »
Pierre Nora

Certains ont été surpris par l’élan d’émotion et aussi de dons qui se sont dirigés vers Notre-Dame de Paris après son incendie. Plus qu’une Église, plus qu’un lieu de culte catholique il s’agit d’un symbole national, à la fois religieux, républicain et populaire.

Beaucoup d’émissions ont été consacrées à ce sujet.

Ainsi Hervé Gardette avait invité pour son émission du 20 avril, l’historien Nicolas Offenstadt pour parler de cette dimension symbolique : « Aux vieilles pierres la patrie reconnaissante » .

Et Ali Baddou a invité le même jour le grand historien Pierre Nora, inventeur du concept des « Lieux de Mémoire ».

L’essentiel de ses travaux a été consacré au « sentiment national » et à sa composante mémorielle.

<Cette émission> était donc particulièrement intéressante et les échanges de grande qualité et je vous invite à l’écouter.

Pour ma part, je vais aujourd’hui écrire à l’économie et ne pas tenter de faire une synthèse ou un résumé des propos échangés.

Mais taquin, je vais me concentrer sur un très court extrait dans lequel Pierre Nora a exprimé un avis qui m’a enchanté.

Tout en long de l’émission, il a souligné l’importance de Notre Dame de Paris dans le sentiment national et la symbolique qu’elle représente.

Mais après il a dit :

« Il y a des cathédrales qui sont plus belles que Notre Dame de Paris. Chartres est plus belle que Notre Dame de Paris. Et Strasbourg n’en parlons pas. Elle est la plus belle des cathédrales, avec cette dentelle de pierres, c’est extraordinaire absolument. »

Je suis évidemment d’accord avec cet avis subjectif, la plus belle c’est la cathédrale de Strasbourg.

Et c’est un lorrain qui le dit !

Il est donc très probable que c’est exact.

J’ai trouvé <cette vidéo> qui montre la cathédrale de Strasbourg filmé par un drone.

Et <Une vidéo des Racines et des ailes> et encore <Une autre>

C’est un chef d’œuvre de majesté et d’équilibre.


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Jeudi 18 avril 2019

« Le couple franco-allemand au bord du divorce »
Jean Quatremer

Emmanuel Macron a beaucoup de contrariétés ces derniers temps.

Une révolte provenant de la profondeur de la France, en dehors des métropoles insérées dans la mondialisation, conteste sa politique et sa vision économique du monde.

Au moment où il entend donner son discours à la France pour répondre à cette révolte, Notre Dame s’embrase et l’oblige à changer de discours.

Sur le plan international, rien ne va non plus comme il l’espérait. Malgré tous ses efforts de calinothérapie avec Donald Trump, ce dernier n’a en rien infléchi sa politique ni ses décisions vers des choix souhaités par notre président.

Mais sa plus grande déception, vient de l’Allemagne. Il espérait le soutien de l’Allemagne après avoir lancé une politique de réforme du marché du travail dans le sens voulu par l’Allemagne, après avoir courtisé Angela Merkel ; toutes ses propositions ont été systématiquement ignorés par nos voisin d’outre Rhin.

Celui que beaucoup d’hommes de gauche aiment traiter d’europhile béat ce qu’il conteste : « Jean Quatremer : « Il faut arrêter d’être euro-béat ! », le correspondant de Libération à Bruxelles, Jean Quatremer pense que le divorce entre les responsables des deux pays est proche.

Jean Quatremer a en effet publié, le 14 avril, un article dans libération avec ce titre : « Le couple franco-allemand au bord du divorce »

Il explique notamment

« La fiction du «couple» franco-allemand a volé en éclats lors du sommet spécial Brexit, mercredi et jeudi. S’il y a souvent eu de profonds désaccords entre les deux rives du Rhin, c’est la première fois qu’Angela Merkel l’a affiché publiquement et sans précautions diplomatiques excessives. La chancelière a jugé «incompréhensible» le «raisonnement» d’Emmanuel Macron défavorable à une extension trop longue du délai avant un Brexit définitif, alors qu’elle était prête à donner un an de plus à Theresa May pour lui donner le temps d’essayer de faire adopter l’accord de divorce conclu avec l’Union. »

Jean Quatremer est résolument du côté de notre président et ironise sur les positions allemandes:

« Le «raisonnement» du chef de l’Etat français est pourtant simple : l’Union, confrontée à d’autres défis, ne peut se permettre d’être prise en otage par une classe politique britannique incapable de mettre en œuvre la décision d’un référendum qu’il a lui-même provoqué… Finalement, un compromis a été trouvé – prolongation jusqu’au 31 octobre –, mais le gouvernement allemand n’a pas caché sa colère face à la résistance d’un partenaire d’habitude plus docile. Norbert Röttgen, le président (CDU) de la commission des affaires étrangères, n’a pas hésité à accuser Macron, dans un tweet vengeur, de «donner la priorité à ses intérêts de politique intérieure sur l’unité européenne». Car il est bien connu que Berlin n’a jamais aucune arrière-pensée de politique intérieure, comme l’a si bien démontré la crise grecque gérée de façon brutale pour ne pas effrayer les électeurs allemands… »

Jean Quatremer accuse les médias français de donner une vision biaisée de la France qui serait isolée alors qu’elle dispose de soutien. En outre le désaccord n’est pas seulement sur la stratégie à l’égard de la Grande Bretagne mais aussi sur les discussions concernant les relations commerciales avec les Etats-Unis. La France pense que l’Allemagne pour amadouer Trump sur les importations de voiture américaine, entend brader l’agriculture européenne et particulièrement française pour ouvrir la porte à une importation plus massive de produits américains.

« Curieusement, les médias français ont souligné l’isolement de Paris – qui était pourtant soutenu par la Belgique, le Luxembourg, l’Espagne, Malte, mais aussi, en second rang, par l’Autriche et le Danemark –, l’accusant presque de ne pas avoir joué collectif en refusant de s’aligner sur Berlin. «Il est incroyable que l’on nous présente comme des empêcheurs de tourner en rond alors qu’on a été les empêcheurs de sombrer en rond face à la mollesse collective», se récrie-t-on à l’Elysée. Une position que Macron s’apprête à assumer ce lundi en votant contre l’ouverture de négociations commerciales avec les Etats-Unis, là aussi initiée sous la pression de l’Allemagne, qui craint que Donald Trump ne taxe ses importations automobiles. […]

Emmanuel Macron semble avoir fait son deuil de la relation franco-allemande après y avoir longtemps cru. Il a pris conscience que les démocrates-chrétiens de la CDU-CSU, mais aussi les sociaux-démocrates, défendent avant tout les intérêts allemands travestis en intérêts européens, comme on l’analyse désormais en France. Depuis un an et demi, le chef de l’Etat n’a cessé de recevoir des rebuffades sur quasiment tous ses projets (création d’un budget de la zone euro, d’un Parlement de la zone euro, d’une taxe sur les géants du numérique, d’une Europe de la défense, etc.). »

Cela devient un drame shakespearien. Sans l’Europe, la France ne représente plus grand chose sur le marché économique mondial. L’Union européenne n’est forte que si les allemands et les français parviennent à s’entendre et à s’accorder. Mais l’Allemagne et la France ont des intérêts de plus en plus divergents.

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Mardi 16 avril 2019

« Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte,
Ébauchée à grands traits à l’horizon de feu ;
Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre,
Semblent les deux grands bras que la ville en prière,
Avant de s’endormir,
élève vers son Dieu. »
Théophile Gautier

Théophile Gautier (1811-1872) a écrit un poème « Notre Dame » dans un recueil « La comédie de la mort » publié en 1838.

En voici des extraits :

« Las de ce calme plat où d’avance fanées,
Comme une eau qui s’endort, croupissent nos années ;
Las d’étouffer ma vie en un salon étroit,
Avec de jeunes fats et des femmes frivoles,
Échangeant sans profit de banales paroles ;
Las de toucher toujours mon horizon du doigt.

Pour me refaire au grand et me rélargir l’âme,
Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame,
Je suis allé souvent, Victor,
A huit heures, l’été, quand le soleil se couche,
Et que son disque fauve, au bord des toits qu’il touche,
Flotte comme un gros ballon d’or.

Tout chatoie et reluit ; le peintre et le poète
Trouvent là des couleurs pour charger leur palette,
Et des tableaux ardents à vous brûler les yeux ;
Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales,
Tons à faire trouver Rubens et Titien pâles,
Ithuriel répand son écrin dans les cieux.

[…]

Comme, pour son bonsoir, d’une plus riche teinte,
Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte,
Ébauchée à grands traits à l’horizon de feu,
Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre,
Semblent les deux grands bras que la ville en prière,
Avant de s’endormir, élève vers son Dieu.

[…]

Que c’est grand ! Que c’est beau ! Les frêles cheminées,
De leurs turbans fumeux en tout temps couronnées,
Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs,
Et la lumière oblique, aux arêtes hardies,
Jetant de tous côtés de riches incendies
Dans la moire du fleuve enchâsse cent miroirs.

[…]

Et cependant, si beau que soit, ô Notre-Dame,
Paris ainsi vêtu de sa robe de flamme,
Il ne l’est seulement que du haut de tes tours.
Quand on est descendu tout se métamorphose,
Tout s’affaisse et s’éteint, plus rien de grandiose,
Plus rien, excepté toi, qu’on admire toujours. »
Théophile Gautier.

Le poème intégral se trouve derrière ce lien : https://www.poesie-francaise.fr/theophile-gautier/poeme-notre-dame.php

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Jeudi 14 mars 2019

« On cherche un commissaire de police pour Cherbourg »
Une vacance de pouvoir rapportée par les médias

Dans mon butinage quotidien, il m’arrive de tomber sur des informations insolites ou au moins étonnantes.

Parmi les nouvelles racontées par la revue de presse de France Inter du samedi 2 mars, j’ai été interpellé par celle-ci :

« Cherbourg n’a pas de commissaire depuis huit mois
Cherbourg, 80 000 habitants, 4e ville de Normandie.
Mais personne pour prendre la tête du commissariat, relève Le Parisien-Aujourd’hui en France.
Une prime exceptionnelle, jusqu’à 1 000 euros par mois, a été ajoutée sur la fiche de recrutement pour appâter les candidats potentiels.
Mais visiblement, ça ne suffit pas. »
Pourquoi? »

La réponse est surprenante :

« Parce que le taux de délinquance de Cherbourg est trop bas ! Ça n’est pas attractif pour un commissaire, selon le maire socialiste Benoit Arrivé, qui a interpellé le ministre de l’Intérieur sur la question. »

En effet, l’article du Parisien va bien dans ce sens : « Invraisemblable » :

« Situation ubuesque dans cette ville de la Manche : le commissariat ne trouve pas de patron. Les autorités se renvoient la balle.
Après le désert médical… le désert policier !
Voilà près de huit mois que Cherbourg, quatrième ville de Normandie (avec 80 000 habitants), plus grosse circonscription de police du département de la Manche… n’a pas de commissaire ! »

Et le journal de donner la parole à un habitant de Cherbourg :

« C’est invraisemblable que dans une ville comme la nôtre, avec un port, des constructions de sous-marins, des chantiers navals importants, il n’y ait pas de patron au commissariat. Franchement, dans ces périodes agitées, c’est incompréhensible. Ça ne doit pas être si compliqué de dire à un jeune commissaire : On n’a personne à Cherbourg, tu y vas… »

Sonia Krimi est députée de la circonscription, élue de la République en marche (LREM), elle en appelle, au ministre de l’Intérieur de son gouvernement et affirme :

« Il semble que les jeunes commissaires soient plus enclins à aller vers les circonscriptions où la police est largement sollicitée. Mais quoi… Faut-il que notre taux de délinquance remonte pour que nous soyons entendus ? Un commissariat comme celui de Cherbourg est au cœur d’enjeux qui ont impérativement besoin d’un patron. Et si personne ne se propose spontanément, c’est à l’État de régler cette situation. C’est au ministre et je le lui ai dit. »

Ouest France avait interviewé le précédent occupant du poste, celui qui a quitté Cherbourg en juillet 2018 pour … Lyon : le commissaire Huignard. Et ce dernier avait, en effet décrit une ville plutôt sympathique dans mon échelle des valeurs :

« C’est une ville apaisée. Il n’y a pas d’attaques ciblées envers les forces de l’ordre, pas de logique de méfiance. La police peut aller dans tous les quartiers. Les gens disent bonjour, la discussion est facile. C’est vraiment une population accueillante, à l’écoute. […]

Nous avons progressé sur la sécurité routière. Il y a eu moins d’accidents mortels l’année dernière par rapport à l’année précédente. Il faut tout de même rester vigilant, la tendance peut vite s’inverser. Mais c’est un bilan satisfaisant dans l’ensemble. Cherbourg est une ville plutôt calme. La délinquance y est assez faible, il y a quelques affaires de stupéfiants, quelques homicides et des violences liées à l’alcool. Cela nous permet de traiter les affaires de façon complète. »

France 3 Normandie donne une autre explication géographique :

« Placée au Nord de la péninsule du Cotentin en bordure de la Manche, la ville de Cherbourg souffre de son éloignement géographique. Mais le problème de recrutement des commissaires existe à l’échelle nationale : près de 200 circonscriptions seraient concernées. »

En revanche, le même article rapporte l’incompréhension et le désaccord d’un responsable syndical de la Police qui considère la prime peu justifiée, car ce type de prime est prévu quand le poste est considéré comme difficile.

Pour lui «le signal lancé est très mauvais ».

Tout est bien qui finit bien : la Presse de la Manche a publié la bonne nouvelle : « Enfin un nouveau commissaire à Cherbourg ! ». Ce nouveau commissaire prendra ses fonctions le 8 avril 2019.

Cette histoire montre toute une série de problématique d’aujourd’hui :

  • Les cadres privilégient souvent l’environnement dans lequel on leur propose des postes. Les métropoles sont privilégiées. Il faut un environnement attractif si on veut attirer les nomades d’aujourd’hui !
  • Dans l’esprit de beaucoup, c’est plus simple d’essayer de se faire valoir en améliorant une situation dégradée vers un peu de mieux que d’essayer de conserver une situation bonne, même si dans le second cas il est possible de mieux travailler et d’aller plus loin dans la qualité.
  • Enfin, un cas comme Cherbourg n’est-il pas en partie une conséquence de la quantophrénie ambiante, de la gouvernance par les chiffres ? Dans une situation avec une grande délinquance je suppose que les divers indicateurs statistiques peuvent atteindre des niveaux qui semblent très significatifs pour les autistes qui se réfugient dans le rassurant et stupide confort de la vision binaire et chiffrée du monde.

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Mercredi 13 mars 2019

« La baisse des effectifs dans les services publics est une des raisons importantes de la coupure entre les Français et les services publics. Le phénomène de non réponse, ça s’explique car les services n’en ont plus les moyens »
Jacques Toubon, sur France Inter le 12/03/2019

Jacques Toubon est le défenseur des droits.

Le Défenseur des droits est une institution indépendante de l’État. Créée en 2011 et inscrite dans la Constitution, elle s’est vu confier deux missions :

  • Défendre les personnes dont les droits ne sont pas respectés ;
  • Permettre l’égalité de tous et toutes dans l’accès aux droits.

Cette institution dispose d<un site> qui donne toutes les explications sur les motifs qui permettent de la solliciter et les moyens pour le faire.

Le Défenseur des droits a été précédé par 4 institutions. Dans sa volonté de rationnaliser, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, le gouvernement a regroupé ces quatre institutions :

  • Le Médiateur de la République, créé en 1973 par le gouvernement Messmer, le premier titulaire fut Antoine Pinay.
  • Le Défenseur des enfants, créé en 2000 par le gouvernement de Jospin
  • La Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Égalité (HALDE) créé en 2004 par le gouvernement Raffarin
  • La Commission Nationale de Déontologie de la Sécurité (CNDS) créé en 2000 par le gouvernement de Jospin

En 2011, mis à part le médiateur de la république, les autres institutions étaient d’extraction récente. Le premier titulaire en fut Dominique Baudis qui décéda lors de son mandat en 2014.

Et François Hollande, à la surprise générale et notamment de ses nombreux amis nomma Jacques Toubon, ancien maire RPR du 13ème arrondissement de Paris, ministre de la culture et de la Justice de gouvernements de droite, proche de Jacques Chirac qu’il a accompagné pendant toute sa carrière politique, le défendant contre vents et marées. Il avait une réputation d’homme de droite, plutôt partisan de politiques de sécurité et d’ordre, avec une conscience sociale limitée. Les amis de François Hollande étaient donc doublement surpris : d’une part ce n’était pas l’un d’eux qui était nommé, d’autre part le nommé qui n’était pas l’ami de François Hollande n’avait pas vraiment le profil du rôle.

Mais depuis qu’il est défenseur des droits, il surprend (en bien) et il agace le gouvernement.

Non seulement il agit lorsqu’il est sollicité par des français, environ 96 000 fois en 2018, mais en outre il produit avec ses services chaque année un rapport dans lequel il fait le bilan des affaires qui lui ont été soumis et il fait une synthèse des causes et dysfonctionnements qui conduisent les citoyens à se plaindre.

Vous trouverez le rapport 2018 publié le 11 mars 2019 derrière <ce lien>

Et comme souvent quand une institution produit un rapport, les radios invitent le responsable à s’exprimer. C’est ce qu’a fait France Inter ce 12 mars 2019 et vous pouvez donc écouter <Jacques Toubon lors de l’émission 7-9>

France Inter qui fait une synthèse <sur cette page> nous indique que le Défenseur des droits est de plus en plus sollicité et de plus en plus indigné. Et on apprend que 80 % des règlements amiables sont favorables au demandeur.

Le rapport indique par exemple :

« Sur nombre de sujets essentiels pour la cohésion nationale et l’appartenance à la République, sécurité et libertés, politique migratoire et droits humains, universalité et performance, égalité et modernisation, le débat public n’arrive pas à s’instituer »

L’essentiel des demandes concerne l’accès aux services publics et aux droits ainsi que des incidents liés au maintien de l’ordre. Ainsi le rapport fait le constat :

« Parallèlement au recul des services publics, s’est implantée une politique de renforcement de la sécurité et de la répression face à la menace terroriste, aux troubles sociaux et à la crainte d’une crise migratoire alimentée par le repli sur soi. [Une situation qui s’est] accentuée depuis l’instauration de l’état d’urgence en 2015, [un état d’urgence qui] telle une pilule empoisonnée, est venu contaminer progressivement le droit commun, fragilisant l’État de droit et libertés sur lesquels il repose »

Mais le plus intéressant est ce que Jacques Toubon a expliqué lors de l’émission de France Inter :

Il est revenu sur la problématique du maintien de l’ordre :

« Il y a des années que nous disons qu’il y a des problèmes quant au respect des droits fondamentaux dans la manière dont se fait le maintien de l’ordre. Ça fait plus d’un an que j’ai remis un rapport qui disait ce que l’on constate aujourd’hui. […] Interdiction du flash ball super pro, alerte sur les LBD 40×46, sur les grenades offensives, nous avons mis en lumière leur dangerosité ».

Ce qui n’a pas plu au ministre de l’intérieur qui a immédiatement critiqué ces prises de position et même rappelé le passé de Jacques Toubon, en tant que ministre de la Justice pendant lequel son discours aurait été très différent selon Christophe Castaner.

Et puis…

Je le cite simplement :

« C’est un rapport qui signale un vrai problème de relation entre ceux qui vivent dans notre pays et la sphère publique. Les gens ont le sentiment que la présence humaine disparaît.

[…]  Le service public, la République française, ne peut pas admettre de fabriquer des laissés pour compte.

[…]  La numérisation peut constituer un progrès. Il y a des associations qui ont mis en place des coffres forts numériques qui rend service aux SDF, « ça c’est un progrès ».

[…] il reste 3 ans et demi pour arriver à la numérisation des formalités administratives. On ne pourra le faire qu’en maintenant des alternatives papier, et en accompagnant les gens.

[…] La baisse des effectifs dans les services publics est une des raisons importantes de la coupure entre les Français et les services publics. Le phénomène de non réponse, ça s’explique car les services n’en ont plus les moyens. Nous avons en face de nous une situation où la macro économie et les impératifs de finances publiques ont pris le pas sur toute autre considération.»

Les services n’ont plus les moyens de réaliser un service de qualité et la présence humaine est importante quand on parle de service public.

Peut-être que Christophe Castaner dira la même chose dans 20 ans s’il est nommé défenseur des droits ?

<1211>

Vendredi 8 mars 2019

«Hector Berlioz nous paraît former, avec Hugo et Eugène Delacroix, la trinité de l’art romantique. »
Théophile Gautier

Le 8 mars 1869, Hector Berlioz mourrait au 4 rue de Calais, dans le 9e arrondissement de Paris. C’était il y a 150 ans.

Il est né dans la petite ville de l’Isère de la Côte Saint André, sous le règne de Napoléon 1er , le 11 décembre 1803.

A la mort de Beethoven en 1827, il avait déjà 24 ans.

Parmi les grands compositeurs romantiques, il ne fut précédé que par Franz Schubert (1797-1828). Les autres compositeurs de cette période lui sont postérieurs : Mendelssohn-Bartholdy (1809-1847), Chopin (1810-1849), Schumann (1810-1856) et Liszt (1811-1886). Brahms (1833-1897) refermera cette période romantique.

La <symphonie fantastique> créée le 5 décembre 1830, six ans après la neuvième symphonie de Beethoven, fut un coup de tonnerre, une œuvre révolutionnaire, ouvrant de nouvelles perspectives à la musique symphonique et annonçant Bruckner et surtout Mahler.

C’était un compositeur extravagant, précurseur, génial, formidable orchestrateur.

Le nombre de ses œuvres reste cependant limité. Si on se lance dans une approche quantophrénique de ce domaine et qu’on prend comme unité de compte le CD, on pourra constater que si Warner vient de publier un coffret de l’œuvre intégrale de Berlioz en 27 CD, il est loin de Mozart (170 CD), Bach (155 CD), Beethoven (100 CD), Schubert (69 CD) et même Brahms (60 CD).

Peu avant de 18 ans, j’avais acheté, en livre de poche, les « Mémoires de Berlioz » et entrepris d’en commencer la lecture. Je n’ai pas fini, mais je me souviens encore d’un épisode qu’il a raconté. Cet épisode m’a amusé et me semble assez révélateur de sa personnalité.

Pour situer le contexte, il faut préciser que Luigi Cherubini venait d’être nommé directeur du Conservatoire de Paris. Cherubini était né à Florence en 1760 soit 10 ans avant Beethoven, mais il vécut beaucoup plus longtemps, jusqu’à 81 ans. Il a composé un très bel opéra « Médée » magnifiée dans une version chantée par Maria Callas et dirigée par Bernstein. Il écrivit aussi plusieurs messes et requiem de toute beauté. Ce fut un grand compositeur, ce ne fut pas un génie. Berlioz l’était.

Et voici ce que Berlioz raconte dans ses Mémoires au chapitre 9 :

« A peine parvenu à la direction du Conservatoire, en remplacement de Perne qui venait de mourir, Cherubini voulut signaler son avènement par des rigueurs inconnues dans l’organisation intérieure de l’école, où le puritanisme n’était pas précisément à l’ordre du jour. Il ordonna, pour rendre la rencontre des élèves des deux sexes impossible hors de la surveillance des professeurs, que les hommes entrassent par la porte du Faubourg-Poissonnière, et les femmes par celle de la rue Bergère ; ces différentes entrées étant placées aux deux extrémités opposées du bâtiment.

En me rendant un matin à la bibliothèque, ignorant le décret moral qui venait d’être promulgué, j’entrai, suivant ma coutume, par la porte de la rue Bergère, la porte féminine, et j’allais arriver à la bibliothèque quand un domestique, m’arrêtant au milieu de la cour, voulut me faire sortir pour revenir ensuite au même point en rentrant par la porte masculine. Je trouvai si ridicule cette prétention que j’envoyai paître l’argus en livrée, et je poursuivis mon chemin.

Le drôle voulait faire sa cour au nouveau maître en se montrant aussi rigide que lui. Il ne se tint donc pas pour battu, et courut rapporter le fait au directeur. J’étais depuis un quart d’heure absorbé par la lecture d’Alceste, ne songeant plus à cet incident, quand Cherubini, suivi de mon dénonciateur, entra dans la salle de lecture, la figure plus cadavéreuse, les cheveux plus hérissés, les yeux plus méchants et d’un pas plus saccadé que de coutume.

Ils firent le tour de la table où étaient accoudés plusieurs lecteurs ; après les avoir tous examinés successivement, le domestique, s’arrêtant devant moi, s’écria : « Le voilà ! »
Cherubini était dans une telle colère qu’il demeura un instant sans pouvoir articuler une parole :

« Ah ! ah ! ah ! ah ! c’est vous, dit-il enfin, avec son accent italien que sa fureur rendait plus comique, c’est vous qui entrez par la porte, qué, qué, qué zé ne veux pas qu’on passe ! —

— Monsieur, je ne connaissais pas votre défense, une autre fois je m’y conformerai.

— Une autre fois ! une autre fois ! Qué-qué-qué vénez-vous faire ici ?

— Vous le voyez, monsieur, j’y viens étudier les partitions de Gluck.

— Et qu’est-ce qué, qu’est-ce qué-qué-qué vous regardent les partitions dé Gluck ? et qui vous a permis dé venir à-à-à la bibliothèque ?

— Monsieur ! (je commençais à perdre mon sang-froid), les partitions de Gluck sont ce que je connais de plus beau en musique dramatique et je n’ai besoin de la permission de personne pour venir les étudier ici. Depuis dix heures jusqu’à trois la bibliothèque du Conservatoire est ouverte au public, j’ai le droit d’en profiter.

— Lé-lé-lé-lé droit ?
— Oui, monsieur.
— Zé vous défends d’y revenir, moi !
— J’y reviendrai, néanmoins.
— Co-comme-comment-comment vous appelez-vous ? » crie-t-il, tremblant de fureur.

Et moi pâlissant à mon tour : « Monsieur ! mon nom vous sera peut-être connu quelque jour, mais pour aujourd’hui… vous ne le saurez pas !

— Arrête, a-a-arrête-le, Hottin (le domestique s’appelait ainsi), qué-qué-qué zé lé fasse zeter en prison ! »

Ils se mettent alors tous les deux, le maître et le valet, à la grande stupéfaction des assistants, à me poursuivre autour de la table, renversant tabourets et pupitres, sans pouvoir m’atteindre, et je finis par m’enfuir à la course en jetant, avec un éclat de rire, ces mots à mon persécuteur :

« Vous n’aurez ni moi ni mon nom, et je reviendrai bientôt ici étudier encore les partitions de Gluck ! »

Voilà comment se passa ma première entrevue avec Cherubini. Je ne sais s’il s’en souvenait quand je lui fus ensuite présenté d’une façon plus officielle. Il est assez plaisant en tout cas, que douze ans après, et malgré lui, je sois devenu conservateur et enfin bibliothécaire de cette même bibliothèque d’où il avait voulu me chasser. Quant à Hottin, c’est aujourd’hui mon garçon d’orchestre le plus dévoué, le plus furibond partisan de ma musique ; il prétendait même, pendant les dernières années de la vie de Cherubini, qu’il n’y avait que moi pour remplacer l’illustre maître à la direction du Conservatoire. Ce en quoi M. Auber ne fut pas de son avis.

J’aurai d’autres anecdotes semblables à raconter sur Cherubini, où l’on verra que s’il m’a fait avaler bien des couleuvres, je lui ai lancé en retour quelques serpents à sonnettes dont les morsures lui ont cuit. »

Berlioz, comme en lui-même. Il savait ce qu’il voulait, ne se sous estimait pas, rebelle à l’autorité qui ne lui paraissait pas légitime ou professant des normes qui lui semblaient stupide.

Dans le langage d’aujourd’hui on dirait : « Il aimait casser les codes ». Je vous invite à écouter <La revue de Presse de Bernard Pommier> du 24 février qui n’a rien à voir avec Berlioz mais qui explique la vogue actuelle de tous ceux qui veulent « casser les codes ».

Avec une telle mentalité, il a eu du mal à s’imposer en France. Cet homme qui fut le seul grand compositeur à avoir comme instrument d’origine, la guitare, aurait dû devenir médecin comme son père Louis Berlioz qui a la réputation d’avoir introduit l’acupuncture en France. Son père ne trouvait pas le métier de musicien très sérieux. Et la première ambition de Berlioz fut de convaincre ses parents du contraire.

Il eut du mal parce qu’il ne parvint jamais à vivre de ce métier de musicien. S’il eut un revenu convenable, c’est grâce à un travail de journaliste et de critique musical.

Et en général, il eut du mal à s’imposer en France. Il écrivit :

« Il faut avoir un drapeau tricolore sur les yeux pour ne pas voir que la musique est morte en France maintenant, et que c’est le dernier des arts dont nous gouvernants voudrons s’occuper. On me dit que je boude la France, non je ne boude pas, le terme est trop léger : je la fuis comme on fuit les pays barbares quand on cherche la civilisation, et ce n’est pas depuis la révolution seulement. Il y a longtemps que j’avais étouffé en moi l’amour de la France. […] Sans l’Allemagne, la Bohême, la Hongrie et surtout la Russie, je serais mort de faim en France mille fois. […] Il y a un seul théâtre lyrique à Paris, l’Opéra et il est dirigé par un crétin et il m’est fermé. »
1848, Correspondance générale, III

Et cette réserve, il la conservera longtemps en France. Ainsi pour Debussy, il était le « musicien préféré de ceux qui ne connaissaient pas très bien la musique », mais Debussy a dit beaucoup de bêtises dans sa vie.

Beaucoup plus récemment, lors de l’essor du microsillon, celui qui entreprit d’enregistrer une intégrale des œuvres de Berlioz, ne fut pas un français, mais un anglais Colin Davis
avec pour l’essentiel l’Orchestre Symphonique de Londres. Ce cycle Berlioz de Colin Davis continue à faire référence dans sa globalité.

Il y a quand même des français qui ont su reconnaître ce musicien à sa juste dimension.

Ainsi, pour l’inauguration du monument élevé à Monte-Carlo, le samedi 7 mars 1903, en l’honneur du centenaire de la naissance d’H. Berlioz, Jules Massenet commença ainsi son discours :

« C’est le propre du génie d’être de tous les pays. A ce titre Berlioz est partout chez lui. Il est le citoyen de l’entière humanité. Et pourtant il passa sa vie sans joie et sans enchantement. On peut dire que sa gloire présente est faite de douleurs passées. Incompris, il ne connut guère que des amertumes. On ne vit pas la flamme de cette énergique figure d’artiste ; on ne fut pas ébloui par l’auréole qui le couronnait déjà ».

Il est vrai que Massenet est né à Saint Etienne qui se trouve dans la même région que l’isérois Berlioz

George Sand a écrit :

« Je parle sérieusement. Berlioz est un grand compositeur, un homme de génie, un véritable artiste. Il est très pauvre, très brave et très fier »
G. Sand, « Lettre à Everard », Lettres d’un voyageur, VI, 26….

Théophile Gautier qui est le poète des « Nuits d’été », chef d’œuvre de Berlioz rapproche Berlioz de Victor Hugo :

« Comme le poète a doublé la richesse des rimes pour que le vers regagnât en couleur ce qu’il perdait en cadence, le novateur musicien a nourri et serré son orchestration; il a fait chanter les instruments beaucoup plus qu’on ne l’avait fait avant lui »

T. Gautier, La Presse, 17 septembre 1838. On sait que les Nuits…

Et c’est dans l’ouvrage d’Emmanuel Reibel, « Comment la musique est devenue romantique : De Rousseau à Berlioz » paru chez Fayard, que j’ai lu la phrase de Théophile Gautier, datant de 1846, mis en exergue de ce mot du jour :

« Hector Berlioz nous paraît former, avec Hugo et Eugène Delacroix, la trinité de l’art romantique ».

Berlioz repose au cimetière de Montmartre.

L’Association Nationale Hector Berlioz qui a son adresse dans la commune de naissance du musicien, La Côte Saint André, possède <un site> qui présente l’œuvre de Berlioz

Vous trouverez aussi <ICI> un site consacré entièrement à Hector Berlioz. Sur ce site sont publiés, l’intégral des Mémoires de Berlioz.

Le Ministère de la culture consacre aussi plusieurs pages au <150ème anniversaire de sa mort>

Il faut bien sûr finir avec quelques liens musicaux :

<Les nuits d’été par l’admirable et rayonnante Véronique Gens>

Une autre perle <La captive> toujours par Véronique Gens, il n’y a pas mieux.

Le duo d’amour des troyens : < Didon et Enée : Nuit d’ivresse>

Mais là il y a beaucoup mieux, sans la vidéo <Jon Vickers et Joséphine Veasey>

Pour la symphonie fantastique, je propose ce concert étonnant à Paris où Gustave Dudamel dirigeait à la fois l’orchestre Philharmonique de Radio France et ce qui était à l’époque son orchestre Simon Bolivar du Venezuela : <Symphonie fantastique par Gustavo Dudamel>

Et pour finir, parce qu’Annie et moi avions assisté en 2012 à ce concert mémorable à l’Auditorium de Lyon <Le Requiem avec l’Orchestre National de Lyon sous la direction de Leonard Slatkin>

<1208>

Vendredi 1er mars 2019

« Le sionisme apparaît parce qu’il y a l’antisémitisme »
Alain Dieckhoff

Tout le monde l’a compris, et le plus grand nombre est d’accord l’«antisémitisme» est inacceptable, indéfendable, condamnable.

Mais l’«antisionisme» serait acceptable pour certains, alors que d’autres voudraient l’assimiler à de l’antisémitisme.

Il semblerait que dans l’esprit de certains l’«antisionisme» constitue simplement un synonyme de « critique du gouvernement de l’État d’Israël » pour d’autres, plus radicaux « une critique de l’État d’Israël » et dans son stade ultime « la remise en cause de l’existence de l’État d’Israël ».

Mais sait-on bien de quoi on parle ? Parce que pour adhérer à l’antisionisme, il faut comprendre et savoir ce qu’est le « sionisme ».

Albert Camus a écrit : «Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde.»

Dans sionisme, la racine est « Sion »

Et « Sion » est le nom d’une colline de Jérusalem. C’est aussi le symbole de Jérusalem; le symbole du pays des Hébreux, ou du peuple lui-même. Dans le livre d’Isaïe le peuple Hébreux est nommé : « la fille de Sion ».

Mais quand on parle de « sionisme » on parle d’un concept qui a émergé dans la communauté juive ashkénaze, c’est-à-dire les juifs d’Europe.

Il y eut un premier mouvement qui est né en Russie « Les amants de Sion ». Il est fondé en Russie en 1881 par un médecin d’Odessa, Léon Pinsker et Moïse Lilienblum, à la suite de pogroms antisémites en Russie qui découragent la volonté d’assimilation des juifs et engendrent la naissance d’un mouvement populaire, organisé autour de l’idée du « retour vers Sion ». Le Conseil Odessa, créé par les amants de Sion est dissout en 1919 par les Bolchéviques.

Léon Pinsker (1821-1891) développait l’idée de créer un État indépendant pour protéger les juifs, mais pas forcément en Palestine, il envisageait une autre option en Amérique du Nord.

Des projets et idées similaires avaient précédemment déjà été évoqués à titre individuel, par d’autres personnalités juives mais les Amants de Sion sont par contre le premier mouvement populaire de grande envergure à développer l’idée de créer un territoire spécifique pour les juifs, territoire qui ne serait pas forcément un État mais pourrait être une province autonome avec de large prérogative à l’intérieur d’un État.

Au sens stricto le mot « sionisme » semble être apparu pour la première fois en Allemagne. En Allemagne le terme est « Zionismus » et il est utilisé le 16 mai 1890, sous la plume d’un publiciste juif de langue allemande, Nathan Birnbaum (1864-1937). En 1893, Nathan Birnbaum signe un article intitulé « Les principes du sionisme ». Max Bodenheimer publie un texte qui s’ouvre sur ces mots : « Sionistes de tous les pays, unissez-vous ! ».

Mais pour l’Histoire, le « sionisme » c’est Theodor Herzl.

Pour être plus savant je vous donne un lien vers une vidéo dans laquelle : <12 mars 2018, la journaliste Valérie Perez reçoit Denis Charbit> pour parler de Theodor Herzl. Denis Charbit est universitaire à l’Open University de Tel-Aviv et a écrit un livre « Retour à Altneuland: la traversée des utopies sionistes »

Et une émission plus récente de France Culture, le 21 février 2019 : « Antisionisme de quoi parle t’on ». Guillaume Erner avait invité Alain Dieckhoff, directeur de recherche au CNRS.

La première émission parle essentiellement d’Histoire, du sionisme et de Theodor Herzl, la seconde parle d’actualité et d’antisionisme.

Et dans cette seconde émission, Alain Diechkoff dit une chose évidente :

« Le sionisme apparaît parce qu’il y a l’antisémitisme »

C’est cela, la triste réalité historique.

C’est à cause de ces terribles pogroms en Russie et dans les pays slaves qu’a émergé l’idée de la nécessité d’un État protecteur des juifs.

Dans les États de l’Europe de l’ouest, la grande masse des élites juives étaient pour l’assimilation au sein des nations chrétiennes. D’ailleurs dans l’essor de la pensée des lumières beaucoup pensaient qu’à terme les sociétés sortiraient des religions.

Theodor Herzl étaient dans cette logique. Il n’a d’ailleurs pas fait circoncire son fils et Denis Charbit nous apprend qu’il avait eu l’idée de demander au Pape de venir dans une grande cérémonie, convertir, en une fois, des milliers de juifs qui acceptaient de quitter leur religion pour rentrer dans la religion dominante.

Theodor Herzl est né dans l’empire austro hongrois en 1860, dans le quartier juif de Budapest, capitale du Royaume de Hongrie. Wikipedia explique que cette ville abrite une population juive nombreuse, qui représente 20 % de ses habitants, aussi certains nommaient-ils la ville « Judapest ».

Theodor Herzl vit dans une famille bourgeoise germanophone. Son père, issu de l’immigration de la partie orientale de l’empire austro-hongrois, est déjà un partisan de l’assimilation des Juifs au sein de leurs terres d’accueil.

Après des études de Droit, Herzl essaye de devenir dramaturge et commence par écrire des pièces de théâtre, mais pour assurer un salaire régulier il devient journaliste à Vienne.

Il devient par la suite correspondant du journal Die Neue Freie Presse à Paris.

Et Wikipedia nous rapporte qu’en faisant le compte-rendu pour son journal d’une pièce d’Alexandre Dumas fils, « La Femme de Claude », où un certain Daniel encourageait les Juifs à revenir à la terre de leurs ancêtres, il écrit :

« Le bon Juif Daniel veut retrouver sa patrie perdue et réunir à nouveau ses frères dispersés. Mais sincèrement un tel Juif doit savoir qu’il ne rendrait guère service aux siens en leur rendant leur patrie historique. Et si un jour les Juifs y retournaient, ils s’apercevraient dès le lendemain qu’ils n’ont pas grand’chose à mettre en commun. Ils sont enracinés depuis de longs siècles en des patries nouvelles, dénationalisés, différenciés, et le peu de ressemblance qui les distingue encore ne tient qu’à l’oppression que partout ils ont dû subir. »

Pas la moindre de trace de sionisme.

Mais il va aussi couvrir l’affaire Dreyfus.

Lors de cette affaire, dans les articles qu’il écrit il considère comme acquis que le capitaine Dreyfus est coupable de trahison. Un de ses articles commencent par cette phrase : « Mais pourquoi a-t-il trahi ? »

Ce n’est donc pas l’histoire d’une injustice qu’il raconte.

Mais ce qui va le marquer, c’est la réaction d’une foule française qui va crier de manière haineuse « Morts aux juifs ». Non pas mort au capitaine Dreyfus, qui nous le savons aujourd’hui était innocent ce que ne savait pas Herzl à ce moment.

Mais, mort à tous les juifs !

La France était censée être immunisée contre l’antisémitisme. C’était le pays qui, le premier au monde, avait donné une totale égalité civique aux Juifs, en 1791. C’était aussi le pays qui avait donné la nationalité française aux Juifs indigènes d’Algérie en 1871 (décret Crémieux). Elle représentait la modernité occidentale en marche vers plus d’égalité. Que ce pays précisément soit secoué d’une telle haine des juifs, l’ébranle au plus profond de lui-même.

Les juifs seront-ils toujours rejetés ? Toujours haïs ?

Parallèlement, dans son pays l’empereur François-Joseph dans un objectif de démocratisation mesurée décide de permettre des élections locales libres. C’est-à-dire il permet aux habitants de son empire d’élire des bourgmestres de ville. Et la population de Vienne, va librement élire un maire professant essentiellement une idéologie antisémite. C’est un autre coup dur : quand on donne la parole au peuple, il réagit comme antisémite. François Joseph écartera cet élu.

Mais Hertzl va désormais consacrer les 9 années qui lui restent à vivre, il mourra à 44 ans en 1904, à œuvrer à la création d’un État pour les juifs, car il ne croit plus en l’assimilation.

Il pense que si tous les juifs se retrouvent dans un État et quittent les États chrétiens européens, l’antisémitisme disparaîtra. Nous savons depuis que c’est faux, il arrive même que des États sans juifs soient antisémites.

Il semble cependant que si c’est le récit le plus usité, alimenté par Herzl lui-même qui dit que c’est l’affaire Dreyfus qui l’a converti au sionisme, la réalité est peut-être un peu différente. L’affaire Dreyfus a été certainement un « coup de tonnerre » pour Théodore Herzl. Cependant, Claude Klein, dans son ouvrage intitulé Essai sur le sionisme, estime que « la réalité est évidemment bien loin de cette fiction ». Selon ce dernier, la question juive et l’antisémitisme n’ont jamais cessé de hanter Théodore Herzl. Mais c’est bien l’antisémitisme qui a fait le sionisme.

Profondément marqué par la culture européenne il veut créer un État de culture européenne, un État avec tous les bons éléments des États européens mais sans les tares de l’Europe, sans ses déficiences.

Il ne croît pas que dans cet État on puisse parler hébreu, autrement que lors des cérémonies religieuses. Il dit :

« On ne peut même pas acheter un billet de train en hébreux ».

En 1896, il écrit un livre dans lequel il esquisse ce que pourrait être l’Etat juif : « Der Judenstaat. »

Et, en 1897, Herzl réunit à Bâle, avec l’aide de Max Nordau, le premier congrès sioniste. Les assises de l’Organisation sioniste mondiale sont établies et il la présidera jusqu’à sa mort, en 1904.

Il dira : « Ce jour-là j’ai créé l’État des juifs »

Dans son journal au lendemain du congrès de Bâle.

« Aujourd’hui quand je parle d’un État juif on rit de moi, dans 50 ans on me trouvera tout à fait sérieux »

50 ans après, le 29 novembre 1947, l’Assemblée générale des Nations unies vote la création d’un État juif.

Et quand Ben Gourion proclame la naissance de l’État d’Israël, il le fait sous un immense portrait de Theodor Hertzl.


Hertzl a écrit deux livres, le premier « L’État des juifs » déjà cité et un second qui était un roman de fiction qu’il a appelé : « Altneuland » qu’on peut traduire en français par : Le Pays ancien-nouveau

En exergue de ce roman il a écrit :

« Si vous le voulez, ce ne sera pas un rêve »

Nahum Sokolow (1859-1936) qui fut un de ses successeurs à la tête de l’Organisation Sioniste Mondiale, traduisit ce livre en hébreu sous le titre de « Tel Aviv » (Le Mont du Printemps).

Et quand les juifs de Palestine construisirent la première grande ville d’implantation, ils lui donnèrent le nom de « Tel Aviv »

C’est l’antisémitisme européen qui a conduit à l’émergence du sionisme.

Mais Theodor Hertzl qui voulait : « Pour un peuple sans terre, une terre sans peuple » a conduit à créer un État juif sur une terre qui avait déjà un peuple.

Pourtant d’autres solutions avaient été évoquées :

Celle qui avait été le plus loin est le « Plan Ouganda » :

1903 fut l’année des terribles pogroms de Kichinev. Ceux-ci seront suivis par une série d’autres pogroms jusqu’en 1906. L’émotion dans le monde occidental était grande, tant les pogroms ont été sanglants. Cette émotion est une des raisons pour lesquelles le gouvernement britannique, en particulier Joseph Chamberlain, secrétaire aux colonies propose en 1903 à Theodor Herzl de donner à l’Organisation Sioniste Mondial une partie de l’Ouganda de l’époque (dans l’actuel Kenya), pour y créer un « Foyer national juif ».

Hostile à l’abandon de la Palestine, le sixième congrès sioniste de 1903 se divisa fortement. Une commission est cependant envoyée sur place.

Mais, en 1905, le septième congrès sioniste se tint à Bâle. Il y fut décidé de repousser définitivement la proposition de l’Ouganda, ainsi que toute alternative à la Palestine.

<1203>

Jeudi 28 février 2019

« Je suis français »
Léon Blum, dans le Populaire du 19 novembre 1938, réponse à toutes les attaques antisémites qui l’accusait d’être contre la France.

Léon Blum né le 9 avril 1872 à Paris et mort le 30 mars 1950 à Jouy-en-Josas, est un homme d’État qui a profondément marqué la Gauche, le socialisme et la France.

Il restera dans l’Histoire comme le chef du gouvernement du front populaire en 1936.

Il commença par écrire des critiques de livres et des pièces de théâtre. Il faisait partie du milieu intellectuel de Paris.

Mais l’affaire Dreyfus le pousse à se lancer en politique et il rencontre Jean Jaurès en 1897 avec qui il va participer à la fondation du journal « L’Humanité » en 1904.

Après la guerre, en 1919 Léon Blum accède au cercle dirigeant de la SFIO.

Il s’illustra lors du fameux congrès de la SFIO de Tours de 1920, ce moment unique où il n’y eut qu’en France, parmi les grands Etats développés qu’il se trouva une majorité de socialistes pour adhérer à la Troisième Internationale , celles des communistes, des bolcheviques, de Lénine. C’est ce qui explique que le journal de Jaurès « L’Humanité » devint communiste, il suivit la majorité.

Blum refusa alors de se plier à la majorité.

Selon des propos relatés par Jean Lacouture dans la biographie consacrée à Léon Blum, celui-ci aurait dit :

« Le bolchevisme s’est détaché du socialisme comme certaines hérésies se sont détachées de religions pour former des religions nouvelles […] C’est parce que le bolchevisme a confondu la prise du pouvoir avec la Révolution, le moyen avec la fin, qu’il oriente toute sa tactique vers cette conquête du pouvoir, sans tenir compte ni du moment, ni des circonstances, ni des conséquences, qu’aujourd’hui encore toute la volonté du gouvernement des Soviets est tendue vers la conservation du pouvoir politique absolu, bien qu’il se sache hors d’état d’en tirer la transformation sociale. »

A la fin du Congrès de Tours, il prononça son discours célèbre dont la conclusion fut :

« Nous sommes convaincus, jusqu’au fond de nous-mêmes, que, pendant que vous irez courir l’aventure, il faut que quelqu’un reste garder la vieille maison. […] Dans cette heure qui, pour nous tous, est une heure d’anxiété tragique, n’ajoutons pas encore cela à notre douleur et à nos craintes. Sachons nous abstenir des mots qui blessent, qui déchirent, des actes qui lèsent, de tout ce qui serait déchirement fratricide. Je vous dis cela parce que c’est sans doute la dernière fois que je m’adresse à beaucoup d’entre vous et parce qu’il faut pourtant que cela soit dit. Les uns et les autres, même séparés, restons des socialistes ; malgré tout, restons des frères qu’aura séparés une querelle cruelle, mais une querelle de famille, et qu’un foyer commun pourra encore réunir. »

Jusqu’à aujourd’hui les deux parties de la famille ne surent se réconcilier. Ils sont en train de disparaître tous les deux, de manière séparée.

Blum fut un grand homme politique, clair, éloquent, humaniste, supérieurement intelligent, visionnaire sur certains points.

Il était juif, le premier chef de gouvernement juif que la France s’est donnée.

Il faut être juste sur ce point, comme sur les autres conquêtes des droits de l’homme, la Grande Bretagne nous a toujours devancé. Le 27 février 1868, soit près de 70 ans avant, un juif devint Premier Ministre à Londres, Benjamin Disraeli.

Blum fut la proie de l’antisémitisme le plus abject : « l’Obs » a consacré un article à cette haine qui lui fut constamment jetée : « A mort le juif ! »

L’Obs raconte d’abord l’agression du 13 février 1936 :

«  Ce 13 février 1936, Léon Blum, alors député SFIO (qui deviendra le Parti socialiste en 1969) sort de la chambre des députés en voiture. Il est bloqué au niveau du croisement de la rue de l’Université et du boulevard Saint-Germain. Un groupe d’étudiants et de militants royalistes sont venus assister aux obsèques de l’historien Jacques Bainville, proche collaborateur de Charles Maurras, ennemi juré de Blum et patron du journal d’ultradroite  » ils bloquent la voiture, tandis que les insultes fusent. « On va le pendre ! » ; « Blum assassin ! » »

La foule – plusieurs centaines de personnes selon la police – commence à s’énerver. Une dizaine d’individus s’acharnent sur le véhicule. Ils tapent avec leurs poings, avec des cannes. Un homme saisit une rampe d’éclairage, tape sur la vitre qui vole en éclat. Blum est blessé. Avec le couple d’amis qui l’accompagnent, il se réfugie en hâte dans un immeuble tandis que la foule continue à gronder : « Achevez-le ! » »

Il rapporte des écrits du journal de Maurras « l’Action française » :

« Ce juif allemand naturalisé ou fils de naturalisé, qui disait aux Français, en pleine chambre, qu’il les haïssait, n’est pas à traiter comme une personne naturelle. C’est un monstre de la République démocratique. Détritus humain, à traiter comme tel. […] C’est un homme à fusiller, mais dans le dos. »

Et quand un journal conservateur « Le Journal » cherche à jouer de la modération, il s’empresse d’ajouter

« Assez de ces incidents. Mais assez aussi de ces provocations. […] Si nous regrettons que le député de Narbonne ait été malmené, nous espérons qu’il comprendra mieux désormais le danger d’un appel à la force brutale pour mater ceux qui pensent autrement que lui. »

Toujours cette accusation que le juif l’a bien cherché.

Quand en Mai 1936 : le Front populaire gagne le second tour des législatives, Charles Maurras écrira :

« Chacun prendra conscience du bon moyen de défendre sa vie du sacrificateur juif : le couteau de cuisine. […]

Le jour de l’invasion, il restera toujours en France quelques bons couteaux de cuisine et Monsieur Blum en sera le ressortissant numéro 1. . […]

Juif d’abord ! C’est en tant que juif qu’il faut voir, concevoir, entendre, combattre et abattre le Blum. […] Si, par chance, un Etat régulier a pu être substitué au démocratique couteau de cuisine, il conviendra que M. Blum soit guillotiné dans le rite des parricides : un voile noir tendu sur ses traits de chameau. »

Des insultes et toujours ces accusations de ne pas être français.

Léon Blum se résout à répondre, dans son journal, « Le Populaire », le 19 novembre 1938 avec une tribune : « Je suis français »

« Sous la signature d’un homme que je ne veux pas nommer, la feuille infâme reprend avec une assurance effrontée une histoire qui courait déjà depuis longtemps dans la basse presse d’échos et dans les feuilles de chantage. Elle assure que le nom que je porte n’est pas le mien, que je ne suis pas né en France, mais en Bulgarie.

« Cette légende n’a pas encore pris dans le public la même consistance que celle de mes maisons suisses, de mes châteaux français, de mon hôtel parisien, de ma vaisselle plate et de mes laquais en culotte courte. Avec un peu de ténacité et de patience, la feuille infâme en viendra sans doute à bout ! »

«  Je suis né à Paris le 9 avril 1872, français, de parents français. Ma maison natale, 151 rue Saint-Denis, existe encore et chacun peut voir en passant la façade étroite et pauvre. […]

« Aussi loin qu’il soit possible de remonter dans l’histoire d’une famille plus que modeste, mon ascendance est purement française. Depuis que les juifs français possèdent un état civil, mes ancêtres paternels ont porté le nom que je porte aujourd’hui. »

Tous ces faits sont aisés à démontrer […] La feuille infâme a entrepris sa campagne sans se soucier un instant d’éclaircir si son accusation était vraie […] Tout cela sera colporté par la médisance ou la haine comme l’histoire de mes châteaux et de mes laquais. Des gens honnêtes et de bonne foi se diront à nouveau ‘Tout de même, il y a forcément quelque chose de vrai. Pas de fumée sans feu’. Et le mensonge aura pris un beau jour. […] Il en sera ainsi jusqu’au jour où la loi permettra enfin de prendre à la gorge la feuille infâme et son pitre obèse […] de les châtier quand ils ont menti ou quand ils ont assassiné. »

Voilà ce qu’était l’antisémitisme d’avant-guerre.

Antisémitisme qui n’était plus possible depuis la shoah. C’est ce que l’on croyait.

La perte de mémoire étant passée par là, les réseaux sociaux ayant libéré la parole, de tels propos sont à nouveau présents dans la société française.

Et c’est tragique…

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Mardi 26 février 2019

« Réflexions sur la question antisémite »
Delphine Horvilleur

Mais d’où vient cette haine des juifs ?

Juste à la sortie de la dernière guerre, en 1946, après le génocide, Jean-Paul Sartre publia un essai « Réflexions sur la question juive ».

Ce livre se trouve en bonne place dans ma bibliothèque, au même titre que « Réflexions sur les questions juives » d’Annie Kriegel ou encore « Sémites et antisémites » de Bernard Lewis.

« Réflexions sur la question juive » de Sartre commence ainsi :

«Si un homme attribue tout ou partie des malheurs du pays et de ses propres malheurs à la présence d’éléments juifs dans la communauté, s’il propose de remédier à cet état de choses en privant les juifs de certains de leurs droits ou en les écartant de certaines fonctions économiques et sociales ou en les expulsant du territoire ou en les exterminant tous, on dit qu’il a des opinions antisémites. Ce mot d’opinion fait rêver…

C’est celui qu’emploie la maîtresse de maison pour mettre fin à une discussion qui risque de s’envenimer. Il suggère que tous les avis sont équivalents, il rassure et donne aux pensées une physionomie inoffensive en les assimilant à des goûts.

Tous les goûts sont dans la nature, toutes les opinions sont permises ; des goûts, des couleurs, des opinions il ne faut pas discuter.

Au nom des institutions démocratiques, au nom de la liberté d’opinion, l’antisémite réclame le droit de prêcher partout la croisade anti-juive. »

Pour Jean-Paul Sartre, c’est l’antisémite qui fait le juif, c’est le regard d’autrui qui fait du Juif, un Juif. Selon Sartre, pour mettre un terme à l’antisémitisme ce n’était pas le Juif qu’il fallait changer mais l’antisémite. Sartre estimait qu’il y a un antisémitisme latent même chez les esprits qui se veulent ouverts.

Cette thèse a été souvent décriée comme le rapporte cet article de Mediapart <Réflexions sur les Réflexions sur la Question Juive de Sartre> parce que

« Réflexions sur la Question Juive » est un essai publié en 1946 par Jean-Paul Sartre qui a souvent été décrié dans des milieux juifs parce que ceux-ci et manquait de profondeur. »

Pourtant la lecture de Raymond Aron m’avait conforté dans cette thèse de son ancien condisciple de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm.

En 1928, Aron est reçu premier à l’agrégation de philosophie. Et il se rend à partir de 1930 en Allemagne où il étudie un an à l’université de Cologne, puis de 1931 à 1933 à Berlin, où il est pensionnaire de l’Institut français et fréquente l’université de Berlin. Il observe alors la montée du totalitarisme nazi.

Dans son livre : « Le spectateur engagé » il raconte (page 34) :

« Quand je suis arrivé en Allemagne, j’étais juif et je le savais mais, si j’ose dire, je le savais très peu. Ma conscience de ma judéité, comme on dit maintenant, était extraordinairement faible. Je n’avais jamais été, dans une synagogue ou presque. […] en dehors du nationalisme qui était partagé par d’autres partis, [le nazisme] était singularisé par l’excès de l’antisémitisme, de telle sorte qu’à partir de cette année-là, 1930, je me suis toujours présenté d’abord comme juif. »

Il a aussi raconté un autre épisode vécu en Allemagne à cette époque. Il faut savoir qu’il était blond aux yeux bleus et ne correspondait pas à l’image que ce faisait beaucoup des pseudo-caractéristiques physiques des juifs. Il était logé par une femme allemande qui était très influencé par les discours nazis. Et un jour qu’elle avait encore dit tout le mal qu’elle pensait des juifs, Raymond Aron lui demanda si elle était vraiment sûre que les juifs étaient si terribles qu’elle les décrivait. Et elle lui répondit : qu’il était un brave garçon et qu’il ne les connaissait pas et ne pouvait donc pas s’imaginer de quoi « ils » étaient capable. Si l’époque n’avait pas été aussi tragique, cette histoire pourrait être drôle.

C’est en référence au livre de Sartre que la rabbin libérale Delphine Horvilleur a nommé son dernier livre sur la haine des juifs : <Réflexions sur la question antisémite>

Je trouve Delphine Horvilleur, l’une des trois femmes rabbins de France, absolument remarquable pour son ouverture d’esprit à l’égard des autres pensées et religions, pour son ouverture aussi sur les questions de sexualité sans tabou, de la féminité. Elle interroge les religions et la sienne sur ces sujets.

Elle a notamment écrit avec l’islamologue Rachid Benzine un livre de dialogue : « Il y a mille et une façons d’être juif ou musulman »

Rachid Benzine est l’auteur du livre « Nour, pourquoi n’ai-je rien vu venir ? », dont j’avais tiré une phrase plusieurs fois répétée et inspirante :

« Le contraire de la connaissance, ce n’est pas l’ignorance mais les certitudes.»

Il avait également écrit en 1998 avec le père Christian Delorme, dans le cadre d’un dialogue islamo-catholique aux Minguettes, dans la banlieue de Lyon, un livre : Nous avons tant de choses à nous dire,

Delphine Horvilleur et Rachid Benzine présentent ainsi leur livre commun :

« Nous avons tous deux compris que la Bible et le Coran n’étaient pas étrangers l’un à l’autre. Et tous deux nous revendiquons la liberté de la recherche et de la parole religieuses : une liberté responsable, qui prend en charge les questions et affronte les conflits.

Or, de nos jours, partout des fondamentalismes et des mouvements identitaires se prévalent de traditions anciennes qu’ils croient pouvoir faire remonter aux origines de leur foi.

Nous en sommes convaincus : être « héritier » ne consiste pas à mettre ce qui a été reçu dans un coffre fermé à clé, mais à le faire fructifier. Cela ne consiste pas à reproduire à l’identique ce qui a été reçu, mais à le renouveler.

Nous espérons que notre parole libre et résolument fraternelle fera surgir beaucoup d’autres paroles libres et fraternelles ! »

Pour parler de <Réflexions sur la question antisémite>, Delphine Horvilleur avait été invitée par Alexandra Bensaid sur France Inter <vendredi 4 janvier 2019>

Dans cette émission, elle a dit fort justement que

« L’antisémitisme n’est pas le problème des juifs mais d’une nation. […] le marqueur d’une nation en faillite, comme le rôle du canari dans la mine »

On sait, en effet, qu’avant les techniques modernes capables de détecter la présence de gaz, les mineurs avaient recours au canari sensible aux émanations de gaz. Lorsque le canari s’agitait ou mourait, le mineur savait qu’il fallait remonter rapidement vers la surface !

« PHILOSOPHIE MAGAZINE » explique que pour Delphine Horvilleur
Il n’y a pas de question juive, il n’y a qu’une question antisémite. Elle reprend quelque peu la réflexion de Jean-Paul Sartre que c’est le regard de l’autre qui fabrique le Juif. Mais son point de vue essentiel n’est pas d’approfondir la manière dont l’antisémite « fait » le Juif, mais plutôt de s’intéresser à savoir comment le Juif voit l’antisémite, comment la conscience juive vit avec ce qui veut sa perte. Il s’agit donc plutôt de « réflexions juives sur la question antisémite » conclut le magazine.

Delphine Horvilleur distingue, selon moi avec beaucoup de pertinence le racisme et l’antisémitisme.

«  Le racisme est un mépris, l’antisémitisme est une jalousie, le premier s’exprime de haut, le second d’en bas ou de côté, l’un est un rejet du barbare, l’autre une « rivalité familiale ». La différence de couleur de peau ou de culture est vue comme « quelque chose en moins », que l’autre n’a pas pour être « comme nous » ; au Juif, on reproche au contraire d’avoir « quelque chose en plus », sans doute usurpé, qu’il accaparerait en en lésant le monde commun. Même pauvre, discriminé, victime du pire, il est encore « trop » : « littéralement, il m’excède »

Par la haine des Juifs, l’antisémite leur reproche tout et son contraire et échappe à toute logique.

Delphine Horvilleur écrit qu’« il est peut-être vain et immoral de lui chercher des modalités explicatives, ou d’analyser le raisonnement de ses agents. Inutile, à moins d’interroger ce que le haineux exècre exactement à travers le Juif, et de quoi sa détestation est le nom ».

Quand on se rappelle des perversions politiques du XXème siècle, on se souvient qu’on reprochait aux juifs d’avoir amené le communisme et les communistes accusaient les juifs de soutenir les banques et les puissances de l’argent. Les régimes soviétiques ont aussi persécutés les juifs.

Et je cite encore Philosophie magazine :

« La haine du Juif s’accroche à la permanence de plusieurs thèmes. Retenons-en un, qui tient à cœur à la première rabbin femme de France : la misogynie. Que ce soit par la métaphore de l’ulcère (le trou) ou celle de la coupure (la circoncision), par lesquelles il est décrit, le Juif représente le féminin qui angoisse la virilité des hommes. »

Et elle fait le tour des héros juifs face aux fantasmes de puissance :

  • Jacob, le doux, l’imberbe, est préféré à Esaü, le fort, le poilu, pour conduire le peuple d’Israël ;
  • les héros juifs sont boiteux (Jacob),
  • aveugles (Isaac),
  • bègues (Moïse),
  • stériles (Abraham).

Elle a raison, cette galerie des héros juifs est une collection d’anti-héros auxquel il manque toujours quelque chose. Ils ne sont jamais des symboles de virilité.

« LE MONDE DES RELIGIONS » approfondit l’explication psychanalytique ainsi qu’une montée de haine venue de minorités contre une autre minorité : <Le juif renvoie l’antisémite à sa peur de la castration>

Et l’autre piste que suit la rabbin est celle de la menace que fantasme l’antisémite que « les juifs » empêchent un groupe, une nation d’être un tout homogène.

Dès lors, ce que hait l’antisémite est ce « pas-tout » qui empêche le groupe, ou la nation, ou l’Empire, de faire bloc, de se penser comme total, Un, pur. L’antisémitisme est la logique mortifère selon laquelle «pour que le monde soit en paix, il faudrait se débarrasser de ce qui divise, et que le juif incarne». C’est la crainte que le Tout (religion universelle, nation) auquel les antisémites veulent appartenir soit menacé dans son intégrité. C’est une angoisse identitaire dont rien n’indique qu’elle ait cessé d’être actuelle.

Le journal « LIBERATION » a également consacré une interview à Delphine Horvilleur sur son livre : «L’antisémitisme n’est jamais une haine isolée, mais le premier symptôme d’un effondrement à venir»

J’en tire les extraits suivants :

Quand avez-vous commencé à vous intéresser à l’antisémitisme ?

« L’antisémitisme hantait mon histoire familiale mais j’ai longtemps pensé que ma génération en serait protégée. En mai 1990, il y a une bascule au moment de la profanation du cimetière de Carpentras. Je repense souvent à la manifestation nationale que Carpentras a suscitée. Près de trente ans plus tard, lorsque des stèles juives sont profanées, comme ce fut le cas il y a moins d’un mois près de Strasbourg, personne ou presque ne le mentionne. Quelque chose d’absolument anormal est aujourd’hui tombée dans la banalité. Mon besoin d’écrire sur l’antisémitisme est lié à son regain, mais pas uniquement. Penser le judaïsme pousse nécessairement à s’interroger sur les origines de la haine antijuive à travers l’histoire, même si je ne crois pas – et c’est pour cela qu’il m’importait de détourner le titre de l’essai de Jean-Paul Sartre – que ce soit l’antisémite qui fasse le juif. »

Quel est le ressort de ce regain ?

« L’antisémitisme n’est jamais une haine isolée, mais le premier symptôme d’un effondrement à venir. Il est bien souvent la première exposition d’une faille plus large, mais il est rarement interprété comme annonciateur au moment où il frappe. Les attentats de novembre 2015 suivent de quelques mois la prise d’otages à l’Hyper Cacher de Vincennes et de quelques années la tuerie à l’école juive de Toulouse. Mais, évidemment, en 2012, personne ne peut le formuler ainsi. Depuis cette date, une question me hante : pourquoi, lorsque furent assassinés des enfants dans une école, la France n’était-elle pas dans la rue ? Etait-elle anesthésiée, aveuglée ou indifférente ? Cet attentat donne alors lieu à des discours incroyablement déplacés : on évoquait l’importation supposée du conflit moyen-oriental ou des «tensions intercommunautaires» pour masquer l’horreur. L’absence de réaction collective reste une énigme insurmontable. »

En quoi l’antisémitisme est-il différent du racisme ?

« On entretient une confusion en associant racisme et antisémitisme et à moins d’entrer dans une compétition victimaire, il ne s’agit pas de dire que l’un est plus grave que l’autre. Le racisme est souvent affaire de complexe de supériorité : je posséderais quelque chose qu’un autre n’a pas ou moins que moi. L’antisémitisme, au contraire, se construit sur une forme d’infériorité ressentie. On reproche aux juifs d’être plus ou d’avoir plus. Le juif est toujours accusé d’avoir un peu trop de pouvoir, ou bien d’être trop proche du pouvoir – on l’a entendu ici et là dans des slogans antisémites scandés en marge des manifestations des gilets jaunes. On soupçonne les juifs d’avoir un peu trop le contrôle, l’argent, la force et la baraka. Il y a toujours l’idée que le juif est là où je devrais être, qu’il a ce que je devrais avoir, qu’il est ce que je pourrais devenir. Peu importe que cela soit un fantasme. Peu importe qu’on puisse démontrer qu’il y a des juifs pauvres, qui n’ont ni influence ni pouvoir. Rien ne pourra ébranler cette conviction délirante, qui permet à certains de colmater les fêlures de leur existence. Dans tous les discours antisémites à travers les siècles, le juif représente la porosité ou la coupure qui empêche de se sentir en complétude. Quand un groupe ou une nation se perçoit en faillite, l’antisémitisme est l’énoncé le plus classique de sa tentative de reconstruction. C’est une consolidation identitaire qui se fait sur le dos d’un autre. »

Mais n’existe-t-il pas un communautarisme juif tout aussi clos sur lui-même ?

« Le communautarisme touche aujourd’hui tout le monde, et les juifs n’y échappent pas. La menace qui pèse sur un groupe dont les lieux de culte et les écoles doivent être protégés n’est pas de nature à inviter à ce que les portes s’ouvrent. Toutefois, il importe de ne pas renverser les responsabilités : ce repli n’est pas la cause de l’antisémitisme. De façon troublante, ce sont lors des moments dans l’Histoire où les juifs ont été les plus assimilés que l’antisémitisme a été le plus virulent. Ce fut le cas en Allemagne au début du siècle dernier. »

Il s’agit d’un article assez long écrit par la journaliste de Libération, Anne Diatkine et qui aborde de manière approfondie les questions sur l’identité juive tout en affirmant qu’elle est difficile à cerner.

Pour écrire ce mot du jour, je me suis encore inspiré des articles suivants :

De Médiapart : «L’antisémite à travers les siècles est toujours un intégriste»

L’Obs : « Qu’est-ce que l’antisémitisme »

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