Mardi 24 mars 2015

Mardi 24 mars 2015
«Dividend recapitalization»
Méthode utilisée par des actionnaires vautours pour s’enrichir rapidement au dépens d’une société qu’ils possèdent.
Grâce à deux articles de «Mediapart» je peux vous narrer une histoire du capitalisme d’aujourd’hui.
Mais c’est une histoire qui finit bien pour l’instant.
Je cite ci-après les deux articles avec quelques commentaires :
Au départ, c’est l’histoire d’une belle aventure industrielle d’une entreprise créée en 1982 par Marc Ettienne spécialisée dans la menuiserie industrielle sur mesure et notamment les fenêtres en PVC. Son nom : FPEE.
FPEE a grossi au fil des ans, au point d’englober 7 sociétés, d’employer 650 salariés répartis sur cinq sites de production, dont le principal est à Brûlon, dans la Sarthe, et de réaliser bon an mal an un chiffre d’affaires proche de 150 millions d’euros.
Par la suite Marc Etienne a transmis la présidence exécutive de la société à une jeune femme, Cécile Sanz, depuis de longues années dans l’entreprise, et n’a gardé que la présidence de la holding de tête, la société Fenetria.
Mais progressivement, la société a basculé dans un autre univers, où les logiques industrielles ne comptent pas pour grand-chose et les logiques financières pour beaucoup.  Marc Ettienne a en effet accepté une recomposition du capital de la société qu’il avait fondée.
Ne gardant plus que 30 %, il a fait entrer au tour de table trois fonds d’investissement, contrôlant les 70 % restants, soit 40 % des parts détenues par les fonds revenant à une société dénommée Atria, rebaptisée Naxicap depuis son absorption par Natixis ; 40 % revenant à un fonds dénommé Pragma et 20 % au fonds Equistone, l’ancienne société de gestion de la Barclay’s dans le « private equity », dénommée Barclays Private Equity.
Cette restructuration du capital s’est faite progressivement.
Au début donc, le fondateur de l’entreprise peut penser que cette alliance avec les fonds d’investissement est bénéfique pour tout le monde.
Pour l’entreprise qui est en fort développement, mais tout autant pour les trois fonds d’investissement, qui grâce à leur mise dans FPEE gagnent énormément d’argent.
Mais à l’évidence, les fonds sont insatiables et l’argent qu’ils gagnent ne leur suffit pas.
Les trois fonds ont, au début de l’année 2014, une idée : organiser ce que dans le sabir financier anglo-saxon on appelle un « dividend recapitalization »
La pratique est-elle légale ? Selon les juristes consultés par Mediapart, sans doute l’est-elle si la saignée financière reste dans la limite de l’intérêt social de l’entreprise, car sinon il peut s’agir d’abus de pouvoirs sociaux, ce que la loi réprime.
Et dans tous les cas de figure, c’est une pratique éthiquement stupéfiante, car cela met un pistolet financier sur la tempe des entreprises concernées, les contraignant à préempter pendant de longues années tous les bénéfices à venir pour rembourser une dette qui est devenue insupportable.
L’opération expliquée simplement est celle-ci : les actionnaires demande à l’entreprise de contracter un emprunt de 200 millions d’euros pour rembourser 67,1 millions d’euros de dette antérieurement contractée et pour servir sur le- champ aux actionnaires un dividende de 132,9 millions d’euros.
Pour les actionnaires, ce serait donc le jackpot immédiat ! C’est la nouvelle mode qui fait fureur dans le « private equity » : endetter les entreprises pour apporter tout de suite du… « cash » aux actionnaires.
Cécile Sanz et Marc Ettienne trouvent le projet contestable.  Un premier « dividend recap » a en effet déjà été organisé en 2011 pour 119 millions d’euros ;  et ils jugent injustifiable de ponctionner l’entreprise encore davantage.
Mais quand en avril 2014 les trois fonds demandent à la nouvelle patronne de PFEE, Cécile Sanz, de mettre en œuvre l’opération financière, celle-ci refuse de suivre l’injonction, estimant qu’elle plongerait l’entreprise dans une situation d’endettement trop dangereuse.
Elle reçoit le soutien du fondateur de la société, Marc Ettienne, qui s’oppose à son tour fermement au projet. Ce qui, soit dit en passant, n’est pas si fréquent dans la vie des affaires. Car le projet est ainsi monté que, contrôlant encore 30 % du capital de l’entreprise, il pourrait lui aussi réaliser une formidable culbute, en empochant pas loin de 35 millions d’euros de dividendes.  Inespéré, non ? Quel patron refuserait, en période de crise économique, d’empocher un tel montant ? Pour Marc Ettienne, c’est hors de question, et il s’indigne encore qu’on ait pu inventer un tel projet : « Je ne peux tout de même pas faire bosser des gens à 1 500 euros par mois et me prendre un chèque pareil ! », raconte-t-il à Mediapart.
Les trois fonds sont alors furieux et somment Cécile Sanz de leur faire une proposition alternative.
Mais aucune proposition ne parvient à satisfaire les fonds et Au beau milieu de la nuit du dimanche 1er au lundi 2 février 2015, vers 0 h 30, les dirigeants des trois fonds adressent par mail à Cécile Sanz et Marc Ettienne une convocation à une réunion du conseil de surveillance de Fenetria, qui doit se tenir le jour même, à 12 heures, à Paris. Réunion où ils démettent de leurs fonctions les deux impertinents qui ont eu l’audace de se mettre en travers de leur lucratif projet.
Mais les salariés se sont mobilisés avec les médias et ils ont mobilisé les pouvoirs publics, d’abord François Fillon élu de la Sarthe, Stéphane Le Foll, Emmanuel Macron et le second article nous apprend que :
Les trois fonds d’investissement ont dû céder devant la pression : Les deux responsables sont réintégrés et les fonds sont poussés à céder leurs parts.
Je ne vous explique pas en détail tout cela que vous pourrez lire dans les articles de Mediapart.
En conclusion, on voit donc comment pratique les fonds qu’on appelle vautours.
Et puis, quand même, que mobilisé et uni on peut arriver à leur faire mordre la poussière.

Lundi 23 mars 2015

Lundi 23 mars 2015
«Populisme»
Terme dont on affuble son adversaire politique pour tenter de le discréditer
Même si Melenchon et Marine Le Pen ont accepté le qualificatif de populiste, en expliquant, chacun à sa façon que leur combat est un combat contre les élites caractérisées par leur éloignement du peuple et leur corruption, en règle général un mouvement politique ne se revendique pas populiste.
C’est son adversaire qui le désigne ainsi. Ce terme devient alors synonyme de «démagogie».
Comment définir le populisme ?
«Le populisme désigne un type de discours et de courants politiques qui fait appel aux intérêts du « peuple » (d’où son nom) et oppose les intérêts du peuple avec ceux de l’élite et qu’il prend pour cible de ses critiques.»
C’est une définition que je tire de Wikipedia et qui me semble la plus neutre.
Dans son émission « Répliques » Alain Finkielkraut a invité Chantal Delsol auteur du livre « Populisme : « les demeurés de l’histoire »(2015) et Dominique Reynié «Les nouveaux populismes» (2013) pour essayer de réfléchir sur ce sujet sans tomber dans l’anathème et la seule dénonciation.
Bien sûr, les solutions proposées par le parti désigné comme le plus populiste en France ne sauraient régler les problèmes qu’il pose.
Mais il y a un sujet qui me paraît central et qui est abordé dans cette émission :
Dans le monde globalisé dans lequel nous vivons, les élites ne peuvent être qu’en phase avec la mondialisation et de ce fait profitent pleinement de celle-ci. Ils deviennent quelque part « hors sol », « hors frontière », « hors nation ».
Or, dans ce même monde, dans nos pays développés qui ont profité longtemps du déséquilibre du monde, [Car si les classes ouvrières et populaires ont pu améliorer énormément leur sort, ils le doivent grâce en partie à leur combat syndical et ouvrier, mais aussi parce que dans d’autres pays du monde des peuples laissés dans la pauvreté ont été exploités pour le bénéfice des pays développés dont profitaient aussi les ouvriers], les classes populaires ne profitent plus de la mondialisation. Pour eux, la nation apparaît comme le dernier rempart qui pourrait, peut-être, les protéger contre l’océan de la mondialisation qui les emporte.
Ces deux constatations montrent que les intérêts des « élites » et du « peuple » ne sont plus convergents.
Le populisme, dès lors, ne peut être résumé par cette réflexion de Gabin dans la traversée de Paris : « salaud de pauvres ! » que certains en termes moins fleuris  semblent lancer à ceux qui dans les milieux populaires votent le FN.
La question à se poser serait plutôt comment parvenir à rétablir une convergence d’intérêts et de compréhension entre l’élite et le peuple ?
Voici le lien vers cette émission très intéressante : <http://www.franceculture.fr/emission-repliques-qu-est-ce-que-le-populisme-2015-03-14>
et pour finir je ne résiste pas à rappeler, aux plus anciens l’hymne du Parti socialiste en 1977, 4 ans avant l’arrivée au pouvoir du Mitterrand.
« Changer la vie » Paroles de Herbert Pagani musique de Mikis Théodorakis Chantée pour la première fois au congrès socialiste de Nantes, 1977
 » Les voix des femmes, et les voix des hommes
Ont dû se taire beaucoup trop longtemps
Ne croyons plus aux lendemains qui chantent
Changeons la vie ici et maintenant
C’est aujourd’hui que l’avenir s’invente
Changeons la vie ici et maintenant
[Refrain
Prendre la parole
Décider nous-mêmes
Libérer nos vies des chaînes de l’argent
Écrire notre histoire à la première personne
Être enfin des hommes et non des instruments
France socialiste puisque tu existes
Tout devient possible ici et maintenant]
Ne versons plus au nom de leur puissance
Notre sueur, nos larmes, notre sang
Les travailleurs travaillent pour la France
Pas au profit de quelques possédants
Pour partager les fruits de l’abondance
Changeons la vie ici et maintenant
[Refrain]
Il nous faudra reprendre en main nos villes
Qui ne sont plus que des ghettos géants
Où le printemps n’a plus le droit d’asile
Où meurent les vieux, les arbres, les enfants
C’est dans nos propres murs qu’on nous exile
Changeons la vie ici et maintenant
[Refrain]
Un siècle meurt, un millénaire commence
Plus de prisons, de cages et de camps
Tendons la rose rouge de l’espérance
Aux opprimés de tous les continents
L’histoire est là qui nous offre une chance
Changeons la vie ici et maintenant
Libérer la femme
Libérer l’école
Donner la parole aux frères émigrants
Ecrire notre histoire à la première personne
Être enfin des hommes et non des instruments
[Refrain]
Oui, oui c’est décalé…
Si vous le voulez chanté <Il y a un exemple ici>
Bon c’était il y a près de 40 ans, au siècle dernier, dans un autre Monde.
Margareth Thatcher n’était pas encore au pouvoir, elle y arrivera le 4 mai 1979
Ni Reagan qui sera élu le 4 novembre 1980.
Et Brejnev déjà malade dirigeait l’Union Soviétique jusqu’à sa mort en novembre 1982.
C’était avant !
C’était populiste ?

Vendredi 20 mars 2015

Vendredi 20 mars 2015
«Ce n’est pas une partie de la population musulmane française qui se tourne vers le djihad et le terrorisme, c’est une collection d’individus et de solitaires »
Olivier Roy
Je dois dire que je n’ai pas bien compris pourquoi Roger Cukierman avait été  si violemment critiqué lorsqu’il a déclaré que «toutes les violences antisémites sont commises par des jeunes musulmans». Il me semblait qu’il disait une évidence et je trouvais suspect qu’on ne puisse dire ces choses.
Mais j’ai changé d’avis quand j’ai réécouté Olivier Roy, philosophe, chercheur et spécialiste de l’Islam qui avait été l’invité de Patrick Cohen en janvier sur France Inter.
Son analyse était la suivante : «Ce n’est pas une partie de la population musulmane française qui se tourne vers le djihad et le terrorisme, c’est une collection d’individus et de solitaires.
Il y  a beaucoup plus de musulmans dans les forces de sécurité, dans l’armée et la gendarmerie que dans les réseaux d’Al-Qaeda ou des autres organisations terroristes.
D’ailleurs ces musulmans sont aussi la cible puisque Merah à Toulouse comme lors de l’attentat contre Charlie, des musulmans appartenant à ces institutions ont été froidement abattus.
Ce n’est pas une dérive de la population musulmane, c’est une dérive de la jeunesse, y compris une partie non musulmane qui alors se convertit pour faire le djihad.
C’est un mouvement de jeunes qui sont souvent, mais pas toujours en position d’exclusion sociale, et qui dans ce dernier cas s’auto-excluent pour rentrer dans la radicalité, une dérive sectaire où ils ne se retrouvent plus qu’avec des gens comme eux et qui se montent la tête avec des vidéos, des grands récits de guerre et cherchent sur Internet une cause et passent à la violence.
Ils ne sont en rien une avant-garde d’une communauté musulmane de France qui n’existe pas. »
C’est bien un problème de jeunes qui cherchent une cause pour laquelle ils peuvent se battre, nourrir leur soif de violence et mourir.
Et c’est ainsi que s’explique, le grand nombre de convertis qui se trouve dans cette dérive terroriste.
Dans un article de Libération, il a cette expression « marketing » : <Aujourd’hui, le jihad est la seule cause sur le marché.> :
«Ce sont des jeunes qui cherchent leur guérilla, comme nous dans les années 60. A l’époque, notre cause était la révolution, maintenant, c’est le jihad mondial. Dans son essai The Terrorist in Search of Humanity, l’historien Faisal Devji explique que, mis à part le fait que les terroristes tuent, il n’y a pas de différence fondamentale entre un humanitaire et un gars d’Al-Qaeda. Ce sont des militants d’un monde global, des nomades, souvent déracinés. Mais si on veut vraiment comprendre l’enrôlement des jihadistes, il faut regarder du côté de la fusillade du lycée de Columbine, en 1999, et des jeunes gens qui se perdent dans une même violence autodestructrice. En Orient comme en Occident, il existe une jeunesse fascinée par ce nihilisme suicidaire. L’islam donne une dimension globale, peut-être aussi mystique, un nom à une cause.
Aujourd’hui, le jihad est la seule cause sur le marché. Nous ne voulons pas voir les points communs, mais seulement les différences, et préférons nous enfermer dans une lecture monomaniaque du monde musulman. On se réfugie dans le choc des cultures sans voir l’aspect mondialisé du phénomène. Or, ces conflits sont le symptôme d’un même effondrement culturel. »
Je pense qu’Olivier Roy a raison, ce n’est pas le fait d’être né musulman qui constitue un risque de verser dans le terrorisme, mais le fait d’être un jeune déboussolé, qui cherche une cause qui lui paraisse adéquate pour sacrifier sa vie avec au préalable pouvoir laisser s’exprimer sa pulsion de violence et de mort.
Comme pour faire écho à ces propos d’Olivier Roy, une femme a appelé pendant l’émission pour dire le désarroi de sa famille catholique non pratiquante qui a vu son neveu s’engager dans le djihad et partir en Syrie.

Jeudi 19 mars 2015

Jeudi 19 mars 2015
«Traiter avec le diable ?»
Pierre Grosser
Le secrétaire d’Etat américain Kerry vient  de déclarer <Au final nous devrons négocier [avec Bachar el Assad] >. Alors que le Président français avait déclaré que Bachar El-Assad étant à la fois « le principal responsable du malheur de son peuple et de la montée des groupes terroristes en Syrie », il ne peut pas être « un interlocuteur crédible pour lutter contre Daech et préparer l’avenir » de ce pays. Depuis la diplomatie américaine est revenu partiellement sur ses déclarations.
Toujours est-il, que de plus en plus les Etats occidentaux expriment des positions tranchées et binaires : ligne rouge, axe du mal, dictateur avec qui il est interdit de parler. Avec ces positions si « peu diplomatiques », il sont le plus souvent acculés à se déjuger et laisser la ligne rouge être franchie sans réagir ou finalement parler quand même avec celui qu’ils avaient banni du champ diplomatique. Bref, ils se décrédibilisent.
Des invités défendaient la position qu’on ne pouvait négocier avec Bachar El-Assad mais le plus intéressant était Pierre Grosser auteur de l’ouvrage : « Traiter avec le diable ? Les vrais enjeux de la diplomatie au XXIe siècle »
Pierre Grosser parle de « La « disneyisation » des relations internationales [qui] amène à diviser le monde en diables, victimes et sauveurs. Le monde non-occidental serait un zoo de dictateurs qui n’ont pas compris le sens de l’histoire, mais aussi un stock de victimes absolues et d’icônes de la résistance, souvent féminines ([telles] Aung San Sui Kyi en Birmanie ou les femmes « victimes » de l’islamisme), implorant l’Occident pour qu’il agisse ».
Il précise encore que les diables peuvent être des figures du Mal, mais que toutes celles-ci ne sont pourtant pas des ennemis et que tous les ennemis ne sont pas des diables. Ce diable peut être un individu, un régime ou une puissance, mais aussi le terrorisme, la tyrannie ou la violence de masse s’exerçant contre les civils. On peut citer le cas d’Oussama Ben Laden, Saddam Hussein ou Bachar al-Assad sans compter l’Iranien Mahmoud Amaninejad.
Bref, on place un régime ou un homme dans le camp du mal ou du diable et on s’interdit de négocier avec lui.
Israël ne veut pas négocier avec le Hamas ni avec l’Iran. Et si on suit certains européens, il ne faudrait pas négocier avec la Russie de Poutine !
Mais on ne fait pas la paix avec ses amis ! on négocie et on traite forcément avec ses ennemis !
Les Alliés n’ont pas hésité de traiter avec Staline pour lutter contre Hitler, Staline responsable selon les dernières analyses de <9 millions de morts sur le territoire de l’Union Soviétique>
Par suite Nixon et Kissinger sont allés négocier avec Mao <A qui on attribue plusieurs dizaine de millions de victimes de ses concitoyens>.
El-Assad est un très petit joueur à côté de ces criminels.
Mais la diabolisation de l’ennemi est surtout une marque d’incohérence et d’inconséquence dans le panorama diplomatique d’aujourd’hui où les Etats occidentaux ne sont plus prêts financièrement à assurer les frais d’un conflit « total » et les peuples « à verser l’impôt du sang ».
Parce qu’on peut ne pas négocier avec Hitler mais alors il faut le détruire et accepter le coût que cela représente.
Et sinon, et nous sommes aujourd’hui dans ce cas, il faut accepter de négocier.
Je cite cet article :
« L’auteur s’interroge ainsi sur les processus de diabolisation de l’adversaire et les impasses auxquels ces derniers conduisent le plus souvent. Il entend identifier les « prismes cognitifs » qui bloquent la relation à l’autre une fois celui-ci diabolisé : « Il s’agit de mettre le doigt sur les perceptions et les raisonnements qui, loin d’éclairer l’action politique, l’entraînent sur des voies potentiellement dangereuses ».
[…] Les mécanismes de diabolisation fonctionnent à partir d’une (dis)qualification morale qui fige mentalement le jugement et, partant, les situations rendent ainsi « difficiles les interactions avec l’ennemi, une fois que celui-ci a été diabolisé ». Le propos de Grosser rejoint celui d’autres historiens des relations internationales, qui conduisent depuis plusieurs années des travaux sur les attitudes mentales et les images de l’autre, attitudes et images qui jouent inévitablement sur les processus de décision. « 
Je reprendrai la conclusion  » la diplomatie a été précisément créée pour traiter avec des monstres »
C’est une invite à réfléchir et ne pas se laisser enfermer dans des choix simplistes et binaires.

Mercredi 18 mars 2015

Mercredi 18 mars 2015
«Ces moutons sont de véritables tondeuses à gazon écologiques et d’excellents désherbants»
Emilie Delloye promoteur immobilier à Lyon
Un article du Figaro a attiré mon attention sur un complexe immobilier en train de se construire à Lyon.
On parle d’immobilier de luxe, avec des appartements à 6000 euros le m2 en moyenne.
J’entends les parisiens rire : « Menfin Alain !  6000 euros ce n’est pas du luxe, c’est en dessous du prix  standard parisien »
D’accord, mais nous parlons de Lyon et d’un projet qu’on pourrait appeler : «des bobos, des appartements et des moutons»
De quoi s’agit-il ?
«Un terrain de deux hectares sur les hauteurs de la colline de Fourvière à Lyon – qui a abrité pendant 200 ans des sœurs vivant en autarcie – va accueillir un complexe immobilier haut-de-gamme d’ici à 2017. Présenté par le promoteur LEM au salon de l’immobilier de Lyon, Lugdunum, en référence au nom gallo-romain d’origine celtique de la métropole lyonnaise, [ce projet] veut conjuguer haut standing, qualité de vie et respect de l’environnement. Et la résidence va accueillir des locataires pour le moins inattendus en milieu urbain: un troupeau de moutons d’Ouessant et des ruches!
Pour son premier programme immobilier, Emilie Delloye, dirigeante de LEM et héritière du groupe sucrier la Vermandoise a vu les choses en grand pour le terrain sur les hauteurs de Fourvière. «J’ai eu un véritable coup de foudre pour ce terrain et l’atmosphère qui s’en dégageait», déclarait Emilie Delloye lors de la présentation du projet en février dernier. Avant même de consulter des architectes, la dirigeante de LEM rencontre des paysagistes parmi lesquels elle choisit Cédric Chardon. Ce dernier a la délicate mission d’harmoniser les espaces verts déjà présents avec les futures habitations. Il développe l’idée de créer «une grande broderie végétale», inspirée par la soierie lyonnaise, qui tissera le lien entre le bâti et le parc. Mais les véritables stars du verger de 8000 m² sont…des moutons d’Ouessant.
Depuis trois semaines, ils sont cinq à paître tranquillement. «Ce sont les véritables ambassadeurs du projet», confie Emilie Delloye. «Si les acheteurs ont été surpris au début, ils ont très vite été séduits. Ces moutons sont de véritables tondeuses à gazon écologiques et d’excellents désherbants», ajoute-t-elle.
Depuis plusieurs années, l’écopâturage se répand dans les villes françaises. Ainsi à Lyon, un troupeau de moutons a été installé au Fort de Loyasse sur un espace de 28.000 m². À Courbet (Seine-Saint-Denis), des moutons tondent depuis deux ans les parcelles vertes appartenant à la ville. Ils permettraient à la mairie d’économiser 24.000 euros par an!
Enfin, Emilie Delloye souhaite introduire davantage de biodiversité dans son projet immobilier. Trois ruches seront installées dans le verger de la résidence: «les abeilles sont en danger. La réimplantation de ruches en ville est un mouvement qui se répand, mais il y a encore trop peu de projets». Le miel produit par les abeilles sera redistribué à l’ensemble des propriétaires, qui devront débourser entre 400.000 et 700.000 euros pour acheter un appartement sur les lieux. »
C’est une piste pour rapprocher les citadins de plus en plus nombreux de la ruralité en faisant entrer la campagne à la ville.

Mardi 17 mars 2015

Mardi 17 mars 2015
«La déclaration Balfour»
Lettre ouverte du 2 novembre 1917 signée par Arthur Balfour, le ministre des affaires étrangères du Royaume-Uni.

Les élections israéliennes ont lieu ce 17 mars 2015. J’ai appris en marge d’un reportage sur ces élections que la résidence du premier ministre israélien à Jérusalem jouxte la « rue Arthur Balfour ». Tout un symbole !

C’est l’occasion de revenir sur un des évènements de la guerre d’il y a 100 ans (14-18) qui aura un impact immense sur le monde de l’après-guerre et éclaire les évènements et les conflits d’aujourd’hui.

Ce sujet est si riche que seul un livre serait capable d’en expliquer la complexité, les racines et ses conséquences.

Je vais toutefois essayer en quelques mots de donner des éléments de compréhension.

« La déclaration Balfour » est une lettre ouverte du Ministre des affaires étrangères, de la Grande Bretagne, Lord Arthur James Balfour, à la communauté juive, représentée par Lord Rothschild, pour soutenir l’objectif de créer « un foyer national juif » en Palestine.

Pour comprendre l’impact de cet acte, il faut décrire plusieurs « dynamiques » ou « situations » qui s’entrecroisent dans cette déclaration.

La Palestine : En 1914, la Palestine fait partie de l’Empire ottoman. C’est l’une des dernières régions que garde l’Empire en déclin. En 1914, la population juive en Palestine est faible.<Wikipédia annonce 55 000 juifs pour 560 000 Arabes>, soit moins de 10%

Au sein de la communauté juive des pays européens, en raison de multiples persécutions et notamment de terribles pogroms en Russie, a émergé un mouvement sioniste. Le principal dirigeant de ce mouvement Theodor Herzl a également insisté dans ses mémoires sur l’importance de l’affaire Dreyfus dans son engagement dans ce mouvement, car si la France des droits de l’Homme a pu vivre une affaire Dreyfus c’est que les juifs ne sont en sécurité nulle part. Journaliste viennois, Theodor Herzl, publie « L’état des Juifs » (Der Judenstaat) dans lequel il promeut la création d’un état pour les Juifs et en détaille les institutions et le fonctionnement. Il crée aussi l’organisation sioniste dont le premier congrès se réunit à Bâle en 1897. En 1901, Herzl rencontre le sultan Abdülhamid II et lui propose, en vain, d’éponger les dettes de l’empire ottoman par un consortium bancaire international en échange du retrait des Turcs de Palestine. A la suite de cet échec, Herzl examina avec intérêt l’idée de Joseph Chamberlain, alors secrétaire d’État britannique aux colonies, d’installer la nation israélienne en Ouganda. Mais, un an après la mort d’Herzl, le congrès sioniste de 1905 rejeta finalement ce projet, estimant que la place d’Israël ne pouvait se situer qu’en Palestine, et se donna pour nouveau porte-parole Chaim Weizmann. <Plus de détails>

Au début de la guerre 14-18, la puissante communauté juive américaine soutient plutôt l’Allemagne et l’Autriche car le pays le plus anti-sémite est la Russie et les communautés juives en Autriche et en Allemagne, en 1914, sont plutôt bien intégrées et font partie de l’élite artistique, littéraire et aussi du monde des affaires de ces pays. Les Britanniques qui ont pour allié la Russie ont donc quelques difficultés à obtenir le soutien de la communauté juive américaine.

Et puis, il y a le rôle de Chaim Weizmann. Chaim Weizmann est très investi dans le congrès sioniste mais il est aussi un chimiste de grand talent.

Or, devenu professeur à l’université de Manchester à partir de 1904, il s’installe en Grande-Bretagne. Il devient sujet de sa Majesté en 1910, et s’investit dans l’effort de guerre britannique durant la Première Guerre mondiale.

Au début du XXe siècle, la supériorité de l’industrie chimique allemande par rapport aux industries étrangères est écrasante. Après la stabilisation des fronts, à la fin de 1914, tous les belligérants sont confrontés à une pénurie de munitions, en particulier en ce qui concerne l’artillerie.

L’acétone avait une grande importance militaire, elle servait de solvant dans la fabrication de cordite, explosif employé par l’artillerie navale anglaise. Privée d’acétone, la marine anglaise aurait dû changer tous ses canons.

Or les allemands avaient coupé la route d’approvisionnement de ce produit. Instruit de ces circonstances, Weizmann tenta et réussit dans son laboratoire de Manchester une synthèse de ce corps par fermentation bactériologique et il réussit. Le gouvernement britannique demanda à Weizmann de produire 30 000 tonnes et ce dernier arriva à faire produire cette quantité. Il devint conseiller à l’Amirauté dont le chef était depuis peu Balfour (qui succéda à Churchill) et au ministère des munitions où le Ministre est Lloyd George.

Après la guerre, Lloyd George a complaisamment répandu la légende selon laquelle il avait été converti au sionisme par l’acétone.

Il est certain que si le gouvernement britannique en 1917 (avec Lloyd Georges comme premier Ministre et Balfour comme ministre des affaires étrangères) avait considéré que la déclaration Balfour n’était pas conforme à l’intérêt stratégique de la Grande Bretagne, il ne l’aurait pas faite.

Mais toute cette histoire a permis que Weizmann connaisse très bien ces hommes clés et lui donne les moyens de faire du lobbying très actif et du côté britannique la sympathie pour un homme qui a aidé leur effort de guerre ne peut être sous-estimé.

Il me faut abréger par 4 faits :

La déclaration Balfour va changer la répartition de la population en Palestine en encourageant l’immigration juive. Les juifs seront 84 000 en 1922 et 174 606 en 1931 et 608 000 pour 1 200 000 Arabes en 1948, soit quand même 1/3 et 2/3 au moment de la création de l’Etat d’Israël.

A la fin de la guerre 14/18, deux empires se sont écroulés :

L’Empire austro Hongrois pour lequel les alliés ont créés des états-nations dirigés par des nationaux : Yougoslavie, Tchécoslovaquie …

L’Empire ottoman où il n’y a pas eu création d’états nations mais des protectorats confiés à la Grande Bretagne et la France.

Or il est bien évident que si des Etats avaient été créés au moyen orient après 1918, la Palestine aurait été soit un Etat arabe indépendant soit plus probablement une région insérée dans un Etat Arabe plus vaste.

D’ailleurs, les Britanniques parallèlement à la déclaration Balfour ont fait des promesses aux Arabes qui ne pourront que se sentir trahis. Ainsi les Britanniques ont promis au chérif Hussein qui gouverne La Mecque tous les territoires arabes sous occupation turque…. y compris Palestine et Syrie.

Le colonel T.E. Lawrence a joué un grand rôle dans ces relations, notamment pour conseiller les soldats arabes à lutter contre les troupes ottomanes. Il y gagna le surnom de « Lawrence d’Arabie », sujet d’un film mythique de David Lean.

Le 9 décembre 1917, un mois après la déclaration Balfour, le général britannique Robert Allenby entre à Jérusalem sans coup férir. Son armée, venue d’Égypte, compte trois bataillons juifs.

C’en est donc fini d’onze siècles de domination musulmane sur la Ville sainte, arabe puis turque (mis à part l’intermède croisé). Commence le protectorat compliqué de l’empire britannique.

Mais ceci est une autre Histoire.

Il semble quand même incontournable de citer la déclaration Balfour :

« Cher Lord Rothschild,

J’ai le plaisir de vous adresser, au nom du gouvernement de Sa Majesté, la déclaration ci-dessous de sympathie à l’adresse des aspirations sionistes, déclaration soumise au Parlement et approuvée par lui.

Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte ni aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, ni aux droits et au statut politique dont les Juifs jouissent dans tout autre pays.

Je vous serais reconnaissant de bien vouloir porter cette déclaration à la connaissance de la Fédération sioniste.

Arthur James Balfour »

Je tire toutes ces informations d’un livre que j’avais lu il y a quelques années (c’était avant Internet) : « La déclaration Balfour aux sources de l’État d’Israël par Jean-Pierre Alem » aux éditions Complexe.

Par ailleurs l’Histoire de la Palestine depuis la fin du XIXème siècle est remarquablement décrite dans ces deux documentaires de la chaîne Histoire : < Palestine, Histoire d’une terre 1880 – 1950 Partie 1/2> et < Palestine, Histoire d’une terre 1880 – 1950 Partie 2/2>

L’Histoire nous explique le présent

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Lundi 16 mars 2015

Lundi 16 mars 2015
«Ma France à moi est une idée et les idées ne meurent jamais»
Tidjane Thiam
Tidjane Thiam vient d’être nommé PDG du Crédit Suisse, il était jusque-là patron de l’assureur britannique Prudential.
Tidjane Thiam est français.
Le 14 juillet 1983, on ne voit que lui. Tidjane Thiam fait 1,93 m. C’est lui qu’on choisit pour défiler en tête de sa promotion de Polytechnique, sur les Champs-Elysées. […]
Trois ans plus tard, il sort major de l’Ecole des Mines. Le jeune Tidjane est promis à un avenir brillant.
Il souhaite faire carrière en France, mais…
J’ai choisi comme mot du jour, une de ses réponses à une enquête qu’avait faite l’Institut Montaigne : « Qu’est-ce qu’être français ? ».
J’ai choisi de rester positif comme l’est cet homme remarquable.
Mais j’ai longtemps hésité avec une autre phrase de cet entretien où Tidjane Thiam cite un de ses amis, chasseur de tête, pendant qu’il cherchait un emploi en France conforme à ses talents :
« profil intéressant et impressionnant mais vous comprenez…»
Remis dans son contexte : « Frustration quand l’un de mes camarades d’école devenu chasseur de têtes m’avoue embarrassé, qu’il a cessé d’inclure mon profil dans ses réponses à ses clients français, parce que la réponse invariablement était : profil intéressant et impressionnant mais vous comprenez…’. Tout là aussi était à chaque fois dans le non-dit, dans ces points de suspension. »
Les hommes politiques français clament en haut des Tribunes, la main sur le cœur : « La France est le pays des droits de l’Homme »
C’est devenu une fable : Regardez le visage des députés, des sénateurs, des responsables du CAC 40, des principales institutions françaises etc : ce sont des hommes, ce sont des blancs, issus d’une petite élite qui se reproduit.
Car Tidjane Thiam est noir…
A Londres il a été nommé à la tête d’une entreprise de première importance : « Prudential » et maintenant la Suisse lui a fait confiance en lui confiant une de ses banques « Le Crédit Suisse »
Et en 2012, un  peu honteux, Jean Claude Trichet remet  la légion d’honneur à Tidjane Thiam et le décrit comme un banquier « que la France peut regretter d’avoir laissé partir ».
Vous trouverez en pièce jointe sa belle réponse à « Qu’est-ce qu’être français ? ».
Quelques extraits :
« 14 juillet 1983. Dans mon uniforme de l’Ecole Polytechnique, je dois à ma taille de défiler au premier rang des élèves de l’Ecole sur les Champs-Elysées à Paris. Ma mère est là, profondément émue de voir le plus jeune de ses sept enfants porter cet uniforme si symbolique de l’idée qu’elle se fait de la France.
[…]
Gratitude profonde et réelle pour l’éducation que la France m’a donnée mais aussi et simplement pour les opportunités qu’elle m’a offertes d’intégrer grâce à un système de sélection ouvert et transparent ses meilleurs écoles, d’y bénéficier de l’enseignement dispensé par ses meilleurs cerveaux, fruit de siècles de recherche, de travail acharné et d’efforts.  Il n’est pas possible pour moi de dire assez combien tout cela m’a servi et me sert encore chaque jour dans mon rôle de directeur financier d’une des premières entreprises britanniques.
Je n’ai pas fait qu’acquérir du savoir dans ces écoles j’y ai aussi bâti quelques amitiés solides. C’est cette France-là, que nous tous porteurs d’une différence qu’elle soit visible ou non, c’est cette France-là que nous tous français avec trait d’union (franco-ivoiriens, franco-camerounais, franco-sénégalais et autres…) nous aimons. C’est celle que nous chérissons, celle que nous sommes prêts à défendre envers et contre tout, même quand elle nous repousse.
[…]
Frustration parfois
Devant ces policiers français comme moi et qui me tutoient. Frustration de devoir m’exiler à Londres, fatigue de me cogner le crane contre un plafond de verre parfaitement invisible mais o combien réel.
Fatigué de voir des collègues moins compétents s’élever et progresser quand ma carrière stagnait.  Frustré de voir que l’Angleterre sait me donner aujourd’hui tout ce que la France n’a pas toujours voulu ou simplement peut-être su me donner : opportunités, respect et le don le plus précieux bien sûr : indifférence a ma couleur.
[…]
Je suis convaincu que la France peut continuer, si elle reste fidèle à ses valeurs, à occuper une place de choix dans ce 21e siècle qui fait de Barack Obama le président de la nation la plus puissante du monde.
Je suis convaincu que mon espérance n’est pas vaine. La France est trop grande, trop pleine des désirs de ses enfants d’où qu’ils viennent, Mohammed ou Thibault, Amina ou Laure, pour ne pas continuer à être au premier rang des nations, éprise de justice et de liberté, prête à s’enflammer pour un nom ou pour un pays.
La France trouvera en elle l’énergie, la créativité, l’intelligence nécessaires pour qu’elle demeure ce qu’elle ne doit jamais cesser d’être : une source d’espoir pour le monde et pour les hommes et femmes de bonne volonté.
La France vivra.
La France continuera de rayonner.
Ma France à moi est une idée et les idées ne meurent jamais. »

Vendredi 13 mars 2015

Vendredi 13 mars 2015
« le problème de l’islam comme force politique est un problème essentiel pour notre époque et pour les années à venir »
Michel Foucault, 1978
Le 16 janvier 1979, le Shah d’Iran quitte définitivement l’Iran pour se rendre en Égypte.
Le 1er février 1979, l’ayatollah Khomeiny arrive à Téhéran où des milliers de personnes l’attendent, l’Iran est en route vers la République Islamique.
A l’époque, j’avais 20 ans, je lisais les journaux de gauche et j’étais très heureux comme la plupart des lecteurs de ces journaux que le dictateur sanguinaire de la Perse, le Shah d’Iran, soit chassé.
J’écoutais aussi tous les jours une émission de Gonzague Saint Bris, « la ligne est ouverte » que j’avais évoqué lors du mot du jour du 9 septembre 2013 et je me souviens d’une jeune iranienne qui a appelé et qui en résumé disait la chose suivante :
« Vous, les jeunes bien-pensants de gauche vous pensez que la révolution iranienne est une révolution contre la dictature et les violations des droits de l’homme que pratique le Shah depuis qu’il est au pouvoir.
Vous vous trompez totalement !
Ce que les meneurs de cette révolte reprochent au Shah ce n’est pas la violation des droits de l’homme, c’est le fait qu’il éloigne l’Iran de ses racines islamiques et qu’il veut occidentaliser son pays et importer des mœurs que les religieux rejettent.
Quand ils seront aux pouvoirs, les droits de l’homme, au sens occidental, seront encore moins respectés »
Cette intervention m’avait interpellé.
Elle m’a secoué depuis puisque cette jeune iranienne avait raison, c’est bien ainsi que les choses se sont passées.
Depuis, je me méfie lorsque les occidentaux entendent chasser les dictateurs, nous voyons comment dès lors ils créent souvent le chaos et une violence plus grande.
Le grand philosophe français Michel Foucault s’était rendu en Iran en 1978, c’est à dire alors que la révolution islamique iranienne était en train de naître.
Un article du Monde, joint au message, rappelle ce voyage et surtout les conclusions du philosophe. J’en tire le mot du jour.
Cet article est l’œuvre de Jean Birnbaum qui dénonce l’aveuglement de la gauche face au djihadisme, en réduisant les raisons du phénomène à des seules considérations d’inégalité sociale et d’oppression politique en refusant de considérer la force autonome et structurante de la religion et de ce que Foucault appelle l’espérance messianique.
Voici des extraits de cet article.
«En 1978, le philosophe Michel Foucault arrive en Iran pour y effectuer un reportage sur la révolution islamique.
Envoyé par le quotidien italien Corriere della sera, il va à la rencontre des insurgés et leur pose des questions.
Bien sûr, cet intellectuel de gauche ne manque pas de s’intéresser aux causes économiques du soulèvement.
Il commence par détailler les inégalités de classe et de statut qui rongent la société iranienne.
Mais son ouverture d’esprit et sa disponibilité à l’événement le rendent sensible à un autre enjeu :  » la religion, avec l’emprise formidable qu’elle a sur les gens « .
Après avoir interviewé des étudiants et des ouvriers, il dresse le constat suivant : si les facteurs sociaux sont importants pour expliquer la contestation, seule l’espérance messianique a vraiment pu mettre le feu aux poudres. D’ailleurs, les militants se réclamant du communisme ou des droits de l’homme se trouvent peu à peu balayés par ceux qui en appellent à la charia. A l’évidence,  » le problème de l’islam comme force politique est un problème essentiel pour notre époque et pour les années à venir « , prévenait Foucault. Telle est la leçon de ce reportage signé par un philosophe qui a pu observer de près, et avec une certaine bienveillance, la puissance politique de l’espérance religieuse. […]
il n’est pas question de nier que le djihadisme ait des causes économiques et sociales.
Mais à ignorer sans cesse sa dimension proprement religieuse, on se condamne à l’impuissance.»
Les fous de Dieu le répètent : ce qui est enjeu, dans leur esprit, c’est une certaine polarisation du sacré et du profane, un partage du bien et du mal. Et ce qui devrait intriguer tous ceux que cette violence frappe, c’est moins ses racines sociales que sa remarquable autonomie par rapport à elles. Foucault en était bien conscient. Confronté à une situation certes différente, mais qui posait déjà la question du discours religieux et de sa puissance politique, il affirmait que quiconque réduisait la religion à une chimère passait à côté de la révolution islamique.
Il notait d’ailleurs qu’une telle myopie faisait rire à Téhéran :
« Vous savez la phrase qui fait ces temps-ci le plus ricaner les Iraniens ? Celle qui leur paraît la plus sotte, la plus plate, la plus occidentale ? “La religion, opium du peuple.” » […] « J’entends déjà des Français qui rient, mais je sais qu’ils ont tort. » Pas de quoi rire. Voilà donc la leçon de Michel Foucault, celle que nous ferions bien d’entendre aujourd’hui : il arrive que la religion devienne force autonome, qu’elle se fasse puissance symbolique, matérielle, politique. Si nous nous moquons de cette force, alors nous nous condamnons à passer du rire aux larmes. »
Pour ceux qui voudraient ajouter : comme disait Malraux : « Le XXIème siècle sera religieux ou ne sera pas », je suis dans l’obligation de freiner leur élan « citationnel » : <Malraux n’a jamais prononcé cette phrase>
Je partage l’analyse de Jean Birnbaum, mes amis de Gauche, pour la plupart, amplifient les raisons économiques et politiques et sous estiment les ressorts religieux de ces évènements.

Jeudi 12 mars 2015

Jeudi 12 mars 2015
« Je suis l’homme de l’an 2000
Je suis sans problème
Ma vie est facile
Je ne pense plus du tout
Nous avons un roi qui pense pour nous
C’est L’ordinateur »
Henri Salvador [1968]
C’est une petite chanson prémonitoire que j’ai découverte grâce aux matins de France Culture du 05/03/2015
Henri Salvador la chantait en 1968, j’avais 10 ans, c’était donc il y a 47 ans…
Pour en mesurer le côté visionnaire, il faut rappeler les dates suivantes :

C’est en Juillet 1981 que sort le tout premier IBM PC, avec ms dos, 13 ans après la chanson

Le premier Macintosh, le Macintosh 128K, est lancé le 24 janvier 1984.

Le Global Positioning System (GPS) – a été rendu possible par une constellation de 24 satellites. Le premier satellite expérimental fut lancé en 1978, mais l’ensemble des 24 satellites ne fut opérationnelle qu’en 1995. Cette technologie était alors utilisée à usage exclusivement militaire. Et ce n’est qu’en 2000 que le président Bill Clinton confirme l’intérêt de la technologie à des fins civiles et autorise une diffusion non restreinte des signaux GPS, permettant une précision d’une dizaine de mètres et une démocratisation de la technologie au grand public à partir du milieu des années 2000.

Et même s’il y avait des prémices, il faudra attendre le début des années 1990 pour voir le développement d’Internet. Et encore, il faut savoir qu’il y avait 100 000 ordinateurs connectés en 1989, que la barre du million a été franchie en 1992. En 1996, 10 000 000 d’ordinateurs étaient connectés et c’est à l’aube du XXIème siècle qu’on recensait 200 000 000 d’utilisateurs dans le monde. C’est uniquement lors de cette dernière étape qu’on a vraiment pu parler d’un monde connecté.

Tout cela pour dire que sans l’ordinateur personnel, sans le GPS et sans internet le monde que chante Salvador n’est pas possible.
Or en 1968, rien de tout cela n’existait.
Voici les paroles
«Je suis l’homme de l’an 2000
Je suis sans problème
Ma vie est facile
Je ne pense plus du tout
Nous avons un roi qui pense pour nous
C’est
Beta gamma
Beta gamma
Beta gamma
L’or-di-na-teur
Je suis l’homme qui n’a plus faim
Je ne comprends pas pourquoi les anciens
Avaient tant de plaisir à manger
J’avale des pilules qui sont fabriquées
Par
refrain
Quand je vais me promener
Je ne vais jamais au hasard
J’ai une voiture téléguidée
L’itinéraire est fait avant mon départ
Par
refrain
Pour les filles, pas de problème
Je ne perds pas mon temps à leur dire je t’aime
Tous les soirs je dois aller chercher
Une fille qui à chaque fois est sélectionnée
Par
refrain
Quand je pense aux arriérés
Qui ne pouvaient pas vivre sans amour
Je vous dis qu’on est bien mieux de nos jours
Pour l’homme de l’an 2000 le bonheur parfait
C’est
refrain
Nous sommes tous conditionnés
Alors là-bas Descartes et la pensée
Nous vivons l’âge d’or je vous le dis
Moi, je ne pense plus donc je suis
Vive
refrain
L’or-di-na-teur
L’or-di-na-teur   »
Chapeau l’artiste

Mercredi 11 mars 2015

Mercredi 11 mars 2015
« Ce ne sera peut-être pas joyeux, mais ce sera un bon départ. »
Fabienne Bidaux
Une nouvelle proposition de Loi sur la fin de vie est présentée, à l’Assemblée nationale, par deux députés Alain Claeys (PS, Vienne) et Jean Leonetti (UMP, Alpes-Maritimes)
Ce texte n’autorise ni euthanasie ni suicide assisté mais instaure un droit à une sédation « profonde et continue » jusqu’au décès pour les malades en phase terminale, ainsi que des directives anticipées contraignantes.
Le Monde a publié deux textes que j’ai mis en pièces jointes.
L’un est une tribune publiée par Le Monde lundi 9 mars par cinq représentants des trois grandes religions monothéistes qui disent leur opposition à l’emploi de la sédation pour donner la mort.
Ils écrivent notamment :
« Nous, représentants des trois grandes traditions religieuses monothéistes, conscients des évolutions qui traversent notre société, des nouvelles situations qu’elles génèrent et de la nécessité de rechercher des adaptations, voire des améliorations, des dispositifs législatifs et réglementaires pour accompagner ces évolutions, considérons qu’une telle recherche doit être le fruit d’un débat serein, démocratique et respectueux de la personne humaine et de sa dignité.
Le contexte actuel manque de lisibilité, et la période que nous traversons est difficile, secouée par des crises à répétition, politique, économique, financière et morale. Un nouveau débat sur la fin de vie risque d’y ajouter de la confusion.
Il y a moins de dix ans, la République française avait tranché la question par la voix unanime de ses parlementaires, quand fut votée la loi Leonetti, le 22 avril 2005.
« Rien ne pourra jamais justifier le droit de donner la mort à un homme » : ni sa santé, ni son inconscience, ni son extrême vulnérabilité, ni même son désir de mourir.
Le caractère inviolable de la vie humaine avait franchi une nouvelle étape. Et c’est sur ce socle commun que s’est consolidé l’acte médical face à l’euthanasie.
[…]
Dans le débat qui s’ouvre aujourd’hui surgit en effet une nouvelle tentation : celle de donner la mort, sans l’avouer, en abusant de la « sédation ». S’il peut être utile ou nécessaire d’endormir un patient, à titre exceptionnel, l’usage de cette technique est dénaturé dès qu’il s’agit, non plus de soulager le patient, mais de provoquer sa mort. Ce serait un acte d’euthanasie. […]
Il s’agit d’un enjeu majeur pour notre société, pour le lien entre les générations, pour la confiance entre les soignants et les soignés et, plus profondément, pour servir la grandeur de la médecine, l’esprit de la civilisation, et notre plus grande humanité. »
Le 8 mars, le même journal avait publié le témoignage « posthume » de Fabienne Bidaux, qui souffrait d’un cancer généralisé, témoignage dont j’ai tiré le mot du jour.
Le 22 janvier, elle avait téléphoné au journal : « C’est maintenant une question de quelques petites semaines, j’arrive sur le parcours final. » et avait décidé de se confier au Monde pour apporter « sa contribution posthume au débat sur la fin de vie».
 
« Je n’ai pas pris cette décision d’aller mourir en Suisse par caprice ou mauvaise humeur », […]
Elle assure être « soulagée » à l’idée de ne pas terminer sa vie sur un lit d’hôpital. « Quand je serai dans le train, je serai proche du but, j’aurai gagné sur la maladie. »
Cette décision, c’est l’épilogue de son combat contre le cancer métastasé « non guérissable » qui a été diagnostiqué trop tardivement, en 2010, après deux années de douleurs hépatiques. Du sein, il s’est progressivement étendu aux poumons, aux os, au foie, à la plèvre, au péritoine… C’est aussi une conséquence de son choix, en 2012, d’arrêter tous ses traitements, puis de sa décision de pouvoir, le jour venu, « mourir debout ».
 
« Paradoxalement, remarque-t-elle, Dignitas, l’association qui va provoquer ma mort, m’a sauvé la vie. Savoir que cette solution existait m’a permis de vivre ces derniers mois avec joie et légèreté. »
Depuis l’obtention du « feu vert provisoire » de l’association, au mois d’avril 2014, synonyme pour elle de droit à mourir, Fabienne Bidaux dit s’être chaque jour demandé si elle saurait reconnaître le moment où elle devrait se décider. « Comment choisir la bonne date ? Pour que ce ne soit ni trop tôt ni trop tard… » Ce moment est finalement apparu comme une évidence. « Je présentais les premiers symptômes de la dégradation finale des organes », dit-elle, en désignant son ventre ballonné, signe d’une hémorragie interne liée à son foie malade. « Attendre plus longtemps, c’était prendre le risque d’être hospitalisée, d’avoir des perfusions, de ne plus avoir le contrôle. » […]
Les dernières heures, c’est Jean-Yves Meslé, un ami proche, qui nous les a racontées. Le trajet en train jusqu’en Suisse. Caen-Zurich, via Paris. Avec sa mère et un cousin d’abord, rejoints à Paris par deux couples d’amis. « On n’allait pas à un enterrement », raconte-t-il, gardant le souvenir d’un voyage à la fois « très fort » et « étonnamment ordinaire ». Lorsque le soir, après le dernier repas au restaurant de l’hôtel, tout le monde est parti se coucher, « on s’est tous dit, en lui disant bonne nuit, que c’était la dernière fois », soupire-t-il. Le lendemain matin, lundi 16 février, après avoir été rejoint par d’autres proches, c’est un cortège d’une petite vingtaine de personnes qui a parcouru les 500 mètres qui séparent l’hôtel de la « maison bleue » de Dignitas. En tête de la procession, Fabienne Bidaux, au bras de son frère. « A ce moment, la brume s’est levée, le soleil est apparu », se souvient Jean-Yves Meslé. Après être entré dans la maison, il lui a fallu, en tant que témoin, présenter sa pièce d’identité, signer différents papiers, attester que son amie n’avait pas été contrainte de se suicider. […] Après avoir absorbé une boisson létale, Fabienne Bidaux est morte à 12 h 40, « sereine, apaisée et souriante, entourée des gens qu’elle aimait ». « Sa mère lui tenait une main, je tenais l’autre, elle s’est endormie, et ça s’est terminé comme ça, exactement comme elle l’avait souhaité », témoigne Jean-Yves Meslé. « Ce ne sera peut-être pas joyeux, mais ce sera un bon départ. » Elle en avait fait le pari.
Comment conclure ces deux points de vue si différents ?
Les arguments de ceux qui veulent une règle simple : « ne pas tuer sont forts». On peut tout craindre, quand le calcul économique, la conscience de l’épicier se développent partout, même dans les plus hautes sphères de l’Etat ou dans l’Hôpital, que cette porte ouverte vers une fin maîtrisée puisse aussi être une ouverture vers un calcul sordide des coûts du maintien de vie. Et puis l’injonction : « on ne tue pas » est univoque, ne pose pas la question qui fait peur, la question ultime.
L’autre position est plus difficile, quand ? le faut-il vraiment ? La décision est-elle prise avec toute la sérénité nécessaire ?
La proposition de loi française, telle qu’elle est annoncée est plus proche de la première position que de la seconde.
La France n’est jamais à l’avant garde de ces combats.
Elle n’a pas été la première ni pour abolir la peine de mort, ni pour permettre la contraception, ni l’avortement, ni dépénaliser l’homosexualité, ni permettre le mariage homosexuel, ni interdire les châtiments corporels pour les enfants.
Mais il me semble bien que cette évolution, comme les autres, est inéluctable.
Les religions monothéistes n’ont jamais été, dans toutes ces évolutions, dans ce sens de l’Histoire, probablement que c’est leur vocation.
Mais j’avoue qu’ici, plus qu’ailleurs, l’esprit fécond du doute m’envahit.
Nous sommes au plus profond du mystère de l’humanité, de cette question qui nous taraude dès que la conscience nous est donnée, celle dont on parle peu, qu’on craint d’aborder, celle que souvent on fuit : celle de notre finitude.
Car oui ! nous n’avons pas, ici-bas, de demeure permanente.
Et la décision de partir vers l’inconnu plutôt que d’attendre que notre souffle de vie s’éteigne par lui-même ou par la volonté de forces supérieures, nous entraîne plus que vers la partie la plus intime de notre être : l’essence même de notre être.