Jeudi 22 octobre 2015

«Perturbateur endocrinien»
Theo Colborn

Aujourd’hui, je partage avec vous un article de Libération : <Perturbateurs endocriniens : comment les lobbys ont gagné>.

L’expression «perturbateur endocrinien» a été créée par Theo Colborn pour désigner tout agent chimique qui agit sur le système hormonal, et peut, de ce fait, être la cause d’anomalies physiologiques et de reproduction.

« Theo Colborn » est une femme comme son prénom ne l’indique pas. Américaine, elle était zoologiste et épidémiologiste. Née en 1927 à Plainfield, elle est décédée le 14 décembre 2014.

C’est en 1991, que Theo Colborn rassemble des scientifiques afin d’étudier l’effet des produits chimiques sur les hormones. L’expression perturbateur endocrinien est issue de leurs travaux.

Depuis lors, les effets des perturbateurs endocriniens sont recherchés puis observés : agissant à très petites doses, ils ont des effets sur la santé en altérant des fonctions telles que la croissance, le développement, le comportement et l’humeur, la production, le sommeil, la circulation sanguine, la fonction sexuelle et reproductrice.

Ces substances ont pour nom :

  • parabènes,
  • phtalates,
  • bisphénol A,
  • dioxines…

On les retrouve un peu partout, tant au travers des objets que nous utilisons quotidiennement, que par le biais de l’environnement. Ces perturbateurs endocriniens sont ainsi présents dans des produits aussi banals que des packagings de l’alimentation, des bouteilles en plastique, des lingettes pour bébés… et même dans les produits cosmétiques (crèmes, parfums, vernis, etc.).

L’article de Libération présente un livre qui décrit les méthodes des industriels pour obtenir de la Commission européenne l’inaction.

L’auteure est Stéphane Horel qui est journaliste indépendante et documentariste et qui explore l’impact du lobbying et des conflits d’intérêts sur les décisions politiques.

Son livre s’appelle <Intoxication> publié aux éditions de la découverte en octobre 2015.

Dans ce livre elle revient « sur un épisode récent (entre 2010 et fin 2013) et largement occulté, qui explique en grande partie l’immobilisme actuel : la guerre qui a eu lieu au sein des directions de la Commission européenne et qui a abouti à un enterrement du dossier. Ou plus exactement, dans le jargon, à lancer une «étude d’impact» qui a permis de repousser les échéances. Une histoire qui révèle les terribles batailles d’influence autour de la santé à Bruxelles.»

Stéphane Horel explique :

«Je passe des heures, des jours et des nuits à tout lire pour essayer de comprendre en direct ce qui se passe, et comment travaillent en direct les lobbys de toutes sortes».

En ce début octobre, dans la revue Endocrine Reviews (la plus ancienne revue et importante société savante spécialisée travaillant à la recherche sur les hormones et la pratique clinique de l’endocrinologie), un travail de synthèse a été réalisé, dont les conclusions sont sans appel :

«L’accroissement des données examinées enlève tout doute sur le fait que les perturbateurs endocriniens contribuent à l’augmentation de la prévalence de maladies chroniques liées à l’obésité, le diabète sucré, la reproduction, la thyroïde, les cancers, les problèmes neuroendocriniens et affectant les fonctions neurologiques du développement.»

Les chercheurs précisent même que

«Les cinq dernières années représentent un bond en avant dans notre compréhension des modes d’actions des PE sur la santé et la maladie du système endocrinien».

En 2006, la Commission a entamé sa révision de la réglementation des pesticides. Et elle a décidé d’y inclure les PE. Problème : comment les distinguer, comment les définir ? Le Parlement s’y penche, et demande à la Commission de présenter une définition scientifique des PE avant la fin 2013. […]

Au même moment, en 2006, les instances européennes adoptent Reach, un vaste programme dont le but est de protéger la santé et l’environnement en mettant un peu d’ordre dans le grand bazar chimique qu’est devenu le monde contemporain. «Les PE font-ils partie des substances préoccupantes
?» s’interroge alors Reach.

La question, là encore, reste en suspens, mais Reach demande à la commission de trancher, avec la même date limite : juin 2013.

L’industrie pétrochimique sent le danger.

«Elle se met, alors, sur le pied de guerre, écrit Stéphane Horel, l’industrie aurait souhaité que les politiques européennes se désintéressent du dossier. Elle a perdu cette première bataille, mais elle va se mobiliser pour faire en sorte que la définition des PE soit aussi limitée que possible, parce qu’elle veut continuer à mettre ses produits sur le marché sans que n’intervienne le moindre régulateur.»  Commence donc une bataille d’influence. Homérique mais discrète, elle aura pour cadre les couloirs de la Commission européenne, à Bruxelles. Et c’est cet affrontement que nous décrit, dans son livre enquête, Stéphane Horel, et en particulier les derniers épisodes en 2012 et 2013. Un affrontement larvé, torve, terriblement féroce entre deux grandes directions de la Commission européenne, celle sur la santé et celle sur l’environnement. […] »

Pendant des mois et des mois, les deux directions vont s’invectiver en secret autour de la question d’une étude d’impact que pousse habilement l’industrie pétrochimique. Une étude d’impact, quoi de mieux, en effet, pour enterrer une décision ?

[…] «Le but des industriels est de techniciser à outrance le débat, pour arriver à le rendre incompréhensible, et surtout à le rendre indéchiffrable aux yeux des citoyens», analyse Stéphane Horel.

[…] Les médias ? «Pendant ces années de lobbying, ils ont joué un rôle très limité, constate Stéphane Horel, et puis en France, dès qu’il s’agit d’un sujet européen, les journaux ont peur d’ennuyer

Juin 2013, la date couperet. Le lobby des industries a gagné, comme le raconte Stéphane Horel. La Commission européenne a tranché.

Et a demandé une étude d’impact. Ceux qui s’alarmaient sur l’intérêt d’un tel travail ont eu raison : deux ans plus tard, rien n’a bougé.

On en est toujours là.

Et on attend toujours.

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Mercredi, le 21/10/2015

«Mon mandat ne provient pas du peuple européen.»
Cécilia Malmström (propos qui ont été rapportés par John Hillary)
La commissaire européenne chargée du commerce et donc des négociations du TTIP ou TAFTA
Négocié depuis le mois de juillet 2013, TAFTA, l’accord commercial trans-atlantique ou Trans-Atlantic Free Trade Agreement (aussi connu sous le nom de TTIP, Transatlantic Trade and Investment Partnership ou Partenariat Transatlantique de Commerce et d’Investissement) est un projet d’accord commercial entre l’Union européenne et les États-Unis. Il concerne des domaines aussi variés que l’accès aux médicaments, la sécurité alimentaire ou le règlement des différends privés-publics. Les négociations sont menées par un petit groupe de fonctionnaires non élus. Le plus grand secret entoure ces négociations.
L’objectif est de développer encore davantage le commerce transatlantique pour le plus grand profit des consommateurs, des affaires et plus probablement des 1% de « super humains » qui détiendront bientôt 50% des richesses de la planète.
Il s’agit d’une part de faire disparaître toutes les protections et particularités qui « empêchent de faire des affaires ». On discute ainsi de la possibilité d’importer des poulets nettoyés à l’eau de javel.
Mais le plus important est le fait de dé-saisir encore davantage les États de leur capacité de légiférer et de rendre la justice en matière d’économie.
Puisque la grande idée de ces « homo œconomicus » est de soumettre les décisions et les lois des États à l’arbitrage privé et ainsi contraindre les États à payer aux multinationales des dommages intérêts colossaux quand une décision de l’État leur porte préjudice.
<On apprend ainsi que le groupe énergétique public suédois Vattenfall réclame à l’Allemagne plus de 3,5 milliards d’euros>  parce que l’Allemagne a décidé souverainement de sortir de nucléaire et que cela est préjudiciable au groupe suédois.
On peut imaginer qu’une politique visant à limiter la consommation de tabac ou la production de gaz à effets de serre entraîne des pertes pour des multinationales présentes sur ce créneau. Un tribunal privé constatera ce préjudice, indiscutable du point de vue des affaires économiques, et condamnera donc l’État à indemniser l’entreprise privée.
L’État aura le choix entre ne pas légiférer ou faire payer les contribuables de son Etat des sommes considérables à des intérêts privés pour avoir le droit de faire des lois qui devraient protéger les citoyens.
C’est évidemment organiser un peu plus l’impuissance des Etats.
<Les porte-paroles des 1% nous avertissent : les Etats Unis ont conclu le partenariat transpacifique sans la Chine cependant> Bref nous autres européens allons devenir les « has been » de l’économie mondiale si nous n’empruntons pas la même voie.
Et c’est dans ce contexte que dans une interview au journal de Londres « The Independent », John Hilary, le directeur de l’organisation caritative « War on Want », engagée contre le TTIP, explique s’être rendu à Bruxelles pour discuter avec Cécilia Malmström, commissaire européenne chargée de cette négociation. John Hilary a relaté : «Lors de notre entrevue je lui ai demandé comment elle pouvait continuer sa promotion persistante du traité, devant une opposition publique aussi massive. Et sa réponse fut aussi froide que limpide : mon mandat ne provient pas du peuple européen.»
Depuis, la commissaire européenne a nié avoir prononcé ces mots comme le relate cet article : http://www.slate.fr/story/108271/cecilia-malmstrom-mandat-peuple-transatlantique.
Peut-on lui accorder le crédit de cette dénégation, quand cette personne fait partie d’une commission, dont le Président, Jean-Claude Juncker a dit : «Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens …» ?
Cette fois l’exemple de la rébellion vient de l’Allemagne : Le 10 octobre 2015, il y avait environ 150.000 et 250.000 personnes dans les rues de Berlin pour protester contre le traité transatlantique de libre-échange, le TTIP. Quelques jours auparavant, une pétition de plus de 3 millions d’Européens était remise par le collectif Stop TAFTA (l’autre nom du traité) à la Commission européenne.

Mardi 20 octobre 2015

« Le micro-lattice »
Matériau révolutionnaire
Nous sommes heureux et nous vivons mieux que toutes les générations antérieures !
Bien sûr, nous sommes préoccupés :  des signes semblent indiquer que certaines voies que nous avons empruntées mènent à des impasses. Quelquefois cela nous entraîne vers des crises de pessimisme.
Mais le génie humain continue à être fécond et à inventer, inlassablement inventer. D’abord une photo :
Cette photo montre une image du matériau le plus léger du monde :  le micro-lattice en suspension au-dessus des aigrettes d’un pissenlit.
Un matériau 100 fois plus léger que le polystyrène et capable d’absorber de grandes quantités d’énergie.
«Nous avons réussi à créer le matériau le plus léger au monde», affirme la chercheuse Sofia Young. Il a été développé par les laboratoires HRL
Pour parvenir à cet exploit, les chercheurs se sont inspirés des os humains. «Leur structure externe est rigide mais, si vous regardez à l’intérieur, vous verrez de petites alvéoles creuses. Cela rend un os humain très solide et en même temps, très léger», affirme la chercheuse.
Le micro-lattice ne fait pas autrement. Grâce à sa couche de nickel-phosphore, l’extérieur du matériau est rigide et dense. À l’intérieur, c’est tout le contraire. Composé d’un maillage complexe de minuscules tubes creux, sa structure se présente sous la forme d’une succession d’alvéoles ouvertes. Une disposition qui permet au matériau d’être composé à 99,9 % d’air. 
Cette caractéristique lui offre également une grande capacité d’absorption d’énergie. Pour illustrer cette propriété, Sofia Yang utilise l’exemple du egg dropping challenge (“défi du lâcher d’œuf”). But du jeu : jeter un œuf du 25ème étage d’un immeuble en évitant qu’il se casse au toucher. Plutôt que de l’envelopper dans un mètre de papier bulle, l’enserrer dans un mini-emballage de micro-lattice suffirait amplement à le conserver intact.
Le nouveau matériau pourrait avoir d’importantes répercussions dans l’industrie aéronautique. Boeing comme Airbus sont obsédés par l’idée d’alléger leurs appareils afin de réduire la consommation de carburant. Et donc de réaliser de substantielles économies.

lundi 19 octobre 2015

«Quand Israël naît […] en 1948, […] Pour le monde Arabe, c’est le dernier phénomène colonial de l’histoire européenne qui est anachronique. Pour les Israéliens, c’est avec quelque retard, le dernier phénomène national de l’histoire européenne du 19ème siècle.[…] Et en fait ce conflit de calendrier n’a jamais été surmonté.»
Dominique Moïsi

La violence n’a jamais cessé sur la terre de Palestine et d’Israël, mais <Une nouvelle étape a été franchie et on parle désormais d’une intifada des couteaux>

Samedi <Les Echos> comptaient 41 palestiniens et 7 israéliens tués en deux semaines.

Et hier dimanche, un attentat s’est produit à la gare des autobus de Beer Sheva, dans le sud d’Israël. Deux Palestiniens ont tiré dans la foule et poignardé plusieurs personnes, avant que les forces de sécurité ne répliquent.

Et en France, nous se sommes informés qu’en partie des faits de violence qui se déroulent sur ces lieux.

Avant ces faits, le conflit israélo palestinien était sorti des radars, on ne parlait plus que de la Syrie, de l’Irak et même du Yemen mais plus de la Palestine. Obama dans son discours à l’ONU, il y a quelques jours, n’a pas eu un mot pour la Palestine. Mahmoud Abbas a dit cette même tribune de l’ONU que les accords d’Oslo étaient enterrés et qu’il faudrait peut-être dissoudre l’Autorité Palestinienne.

Comment mieux dire qu’il n’y croit plus.

Depuis l’assassinat de Rabin, il n’y a plus d’homme d’Etat capable du côté israélien de mener son peuple à la paix et il faut bien le reconnaître il n’y a pas non plus d’homme d’Etat de ce niveau du côté palestinien.

Il y a quelques jours j’avais emprunté un mot du jour à une parole de Dominique Moïsi sur la guerre en Syrie et je fais à nouveau appel à lui aujourd’hui.

Il a, en effet, été l’invité de l’émission de Nicolas Demorand du 14 octobre 2015 :

Israël-Palestine : Vers une troisième Intifada ? avec Dominique Moïsi 14 octobre 2015 Entretien avec Nicolas Demorand

Dominique Moïsi est juif, il a cru en l’Etat d’Israël et il a cru en la paix. Et aujourd’hui au bout des désillusions il se pose des questions existentielles et analyse les regards croisés et hostiles de ces deux peuples à l’aune de l’Histoire.

Dans le début l’émission, il fait d’abord parler son émotion et son désespoir en parlant de «la chronique d’une catastrophe annoncée»

Et il ajoute :

«Je ne suis pas surpris. On s’attendait à une telle explosion. Personne ne s’intéresse plus au problème israélo-palestinien. Les jeunes palestiniens en particulier ceux de Jérusalem ne croient plus à la politique, ni au Hamas, ni à l’autorité palestinienne. C’est une manière à eux de se rappeler à l’actualité. Il y a eu des événements qui ont attisé le ressentiment d’abord le bébé de 19 mois brûlé vif dans sa maison enflammée par des colons israéliens. Ses deux parents sont morts aussi. Et puis il y a ces rumeurs sur le changement de statut du Dôme du rocher, de la mosquée Al Aqsar. Cela ramène le conflit à un niveau qu’on avait oublié et qui le rend encore plus impossible à régler : c’est un conflit religieux.»

Demorand lui dit alors :  «Je vous sens accablé»

Moisi :

« Oui ! Oui ! Il y a quelque chose de désespérant pour quelqu’un qui comme moi a cru profondément aux accords d’Oslo.

J’ai un souvenir : J’ai passé une nuit à boire du champagne avec le poète palestinien Mahmoud Darwich. Nous nous sommes embrassés. Nous avons cru qu’entre juifs et palestiniens, le problème pouvait être dépassé.

Et là…

Est-ce que nous avons rêvé ? Depuis le début ? Depuis l’assassinat d’Yitzhak Rabin ? Est-ce que nous avons continué à rêver en pensant que la communauté internationale et les Etats-Unis allaient imposer une solution ?

Aujourd’hui, il y a un sentiment de vide absolu. Il n’y a pas de petite lumière au fond du tunnel.

Il n’y a pas de pression qui va venir de l’extérieur.

Chacun est laissé, seul :

– face à sa peur du changement, sa volonté de préserver à tout prix le statu quo du côté israélien;

– face à son absence totale d’espoir du côté palestinien.»

Et il décrit « Une glaciation longue entre les deux parties, avec des murs des check points partout transformant Jérusalem en Berlin de la guerre froide.» Cela lui semble l’hypothèse la plus vraisemblable.

Il envisage ensuite le conflit du point de vue des Arabes et les solutions qui ont été envisagées :

« Une grande partie des palestiniens et des arabes rêvent que le problème israélien va disparaître. Qu’en gros les israéliens sont en Palestine, comme les Français étaient en Algérie et qu’à un moment donné, ils se retireront. Dans une partie du discours arabe : Ce sont les croisés du Royaume de Jérusalem ils vont partir et le sable du désert recouvrira leurs constructions arrogantes et intolérantes.

Mais ce n’est pas la réalité et le rapport des forces sur le plan militaire joue toujours majoritairement en faveur des israéliens.

Plus personne ne croit à la solution des deux Etats qui étaient la seule légitime et qui faisait sens.

Un Etat binational semble aussi totalement hors de portée étant donné les haines actuelles.

Certains imaginent une 3ème solution d’une confédération avec un 3ème acteur qui est la Jordanie. Cette confédération pourrait se réunir sur l’Economie. Mais cette solution ne semble pas non plus viable dans le contexte actuel.»

Il n’existe donc pas de solution aux yeux de Moisi.

Et c’est alors qu’il plonge dans le cœur du problème et dévoile une question existentielle. Voici la suite de ce dialogue entre Nicolas Demorand (ND) et Dominique Moïsi (DM)

« DM – Pas de solutions, c’est un échec absolu et qui bien entendu vous amène à vous poser des questions fondamentales, existentielles.

ND – Lesquelles ?

DM – Et si c’était une fausse bonne idée que d’avoir créé l’état d’Israël, dès le départ ?

ND – Vous dîtes cela vous ?

DM – Je dis qu’en réalité, c’est une question que les historiens se poseront. Parce qu’il y a un conflit de calendrier fondamental.

Quand Israël naît sur les fonts baptismaux de la communauté internationale en 1948, c’est au moment où commence le grand mouvement de décolonisation dans le monde. Pour le monde Arabe, c’est le dernier phénomène colonial de l’histoire européenne qui est anachronique.

Pour les Israéliens, c’est avec quelque retard, le dernier phénomène national de l’histoire européenne du 19ème siècle. Les Allemands ont un état, les Italiens ont un état.

Pourquoi pas les juifs ?

Et en fait ce conflit de calendrier n’a jamais été surmonté.

Dès le début, une immense majorité des arabes n’accepte pas que l’Europe paye ses péchés sur le dos des Palestiniens.

Et une grande partie des Israéliens a du mal à intégrer le fait qu’en réalité, il y a les Palestiniens sur ces territoires. (…) »

En 1950, Einstein publia la déclaration suivante sur la question du sionisme. Ce discours avait été initialement prononcé devant la National Labor Committee for Palestine (Commission national de travail pour la Palestine), à New York, le 17 avril 1938, mais Einstein l’avait ressortie en 1950, après la création de l’État d’Israël :

« Je verrais bien davantage un arrangement raisonnable avec les Arabes, sur base d’une coexistence pacifique, que la création d’un État juif. En dehors des considérations pratiques, ma connaissance de la nature essentielle du judaïsme résiste à l’idée d’un État juif avec des frontières, une armée et un projet de pouvoir temporel, aussi modeste soit-il. J’appréhende les dégâts internes que pourra provoquer le judaïsme – particulièrement à partir du développement d’un nationalisme étroit dans nos propres rangs et contre lequel il nous a déjà fallu nous battre sans État juif. »

Je finirais par Arun Gandhi, petit fils du Mahatma Gandhi qui vient de publier un livre «Mon Grand Père était Gandhi» et il dit :  «Pour obtenir la paix, le pardon reste incontournable. Si nous ne pardonnons pas, nous ne grandirons pas».

Mais le pardon semble si loin.

Même si je comprends la peur et l’angoisse des juifs israéliens devant cette situation, il n’est pas possible de ne pas répéter que s’il faut être deux pour faire la paix, la plus grande part de la responsabilité est du côté d’Israël notamment par sa politique de colonisation insensée et intolérante qui rend impossible les deux États, seule solution légitime dit Moïsi.

L’existence de l’État d’Israël peut-elle rester légitime, en l’absence de son alter ego Palestinien ?

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Vendredi 16/10/2015

Vendredi 16/10/2015
«Le travail humain subira le même sort que celui des chevaux au début du XXème siècle»
Wassily Leontief en 1983
cité par Stéphane Paoli dans son émission AGORA
Wassily Leontief (né le 5 août 1906 à Munich et décédé le 5 février 1999 à New York) est un économiste américano-soviétique qui a été lauréat du « prix Nobel » d’économie en 1973.
Bien avant Google (créé en 1998) ou le Web (début 1990), cet économiste évoquait déjà le problème qui nous semble de plus en plus prégnant.
Dans cette émission très intéressante Paoli avait invité la sociologue Dominique Méda et aussi l’ancien ministre du travail et de la santé Xavier Bertrand
Xavier Bertrand a cité le <Le Rapport Boissonnat de 1995 – Le travail dans 20 ans> dont Dominique Méda avait été la rapporteuse
Il est en effet intéressant de revenir sur ce rapport puisque vous pouvez calculer 1995 + 20  = 2015 donc aujourd’hui.
Ce rapport avait conclu à quatre scénarios pour le futur:
« Le premier scénario du de « l’enlisement » se caractérise par un environnement international peu coopératif (le projet européen avorte ) ; des comportements individuels de  repli, privilégiant le revenu par rapport au temps ; une incapacité de faire évoluer la  répartition entre temps de travail et temps libre ; une segmentation rigide du système productif ; un État condamné à jouer en même temps le rôle de gendarme et celui de providence. La France continue de s’épuiser à endiguer le chômage, qu’aucune reprise économique ne parvient à résorber, et à  financer la survie des  laissés-pour-compte. Chaque élection reste l’occasion de condamner le passé au nom du chômage et de promettre l’avenir en recommençant ce qui a déjà échoué. Jusqu’au jour  de l’inévitable explosion.
Le deuxième scénario du « chacun pour soi » est f ondé sur un système productif qui s’offre à l’arbitrage de la compétition internationale ; les écarts de revenus grandissent (on  laisse le SMIC dépérir) ; le pourvoir normatif en matière de réglementation du travail est dévolu à l’entreprise, avec des syndicats toujours plus affaiblis. Dans ce scénario, la France se rapprocherait du modèle américain : le chômage recule, la précarité et  la pauvreté s’accroissent ou ne reculent pas.
Le troisième scénario de « l’adaptation » croise un environnement assez peu coopératif avec un système  productif plus innovant, des comportements plus ouverts à l’arbitrage entre les revenu et le temps de  travail et la construction progressive d’un nouveau cadre juridique des relations du travail, incorporant  une réduction de la durée du travail. Cela débouche sur une meilleure conciliation entre la cohésion sociale et l’ouverture du monde.
Le quatrième scénario de « coopération » présente un mode de développement  idéal dans lequel se renforcent mutuellement un environnement coopératif (en Europe et dans le  monde), une mutation réussie du système productif orienté vers la performance globale, une acceptation sociale du temps choisi, et une reconstruction radicale du cadre institutionnel du travail dans lequel patronat, syndicats et État coopèrent sans empiéter sur les responsabilités des autres
Xavier Bertrand a reconnu que de ces 4 scénarios, c’est le pire, le premier, qui l’a emporté et il a reconnu la pertinence de cette prospective. Et il a ajouté : cela montre l’échec collectif au delà des clivages politiques et : «personne ne peut donner des leçons. Nous continuons à dire les autres sont des nuls et que moi je vais être superman, ce n’est pas vrai. Ce n’est pas en reprenant les mêmes solutions que l’on s’en sortira. Tout le monde doit se remettre en cause.»
J’aime que ce soit un homme politique dans l’opposition qui soit capable de dire cela, car en général quand les politiques sont au pouvoir, ils font preuve d’une imagination débordante pour expliquer que c’est très très compliqué et qu’ils ne s’attendaient pas à une situation aussi dégradée, et quand ils sont dans l’opposition pour dire que ceux qui sont au pouvoir sont nuls et que si on leur donne le pouvoir tout va changer.

Jeudi 15/10/2015

Jeudi 15/10/2015
«Aujourd’hui, suite à une panne internet,
je suis descendu discuter avec ma famille.
Ils ont l’air sympa.»
Propos de jeune geek qui vit chez ses parents
Très court, très simple et très juste
PS : Il faut bien un peu plus légèreté après  «la consistance» de Fernand Braudel et de Frédéric Lordon

Mercredi 14 octobre 2015

« Sans doute la conscience immédiate se cabre-t-elle spontanément à la seule image générique d’une violence faite à un homme par d’autres hommes. Mais précisément, elle ne se cabre que parce que cette image est la seule, et qu’elle n’est pas mise en regard d’autres images, »
Frédéric Lordon
Nous nous souvenons que Frédéric Lordon est l’auteur de l’inoubliable pièce de théâtre sur la crise financière en alexandrin  «D’un retournement l’autre : comédie sérieuse sur la crise financière : en trois actes»
Où on lit par exemple :
« – vos actes sont parlants, surtout leur hiérarchie,
qui disent quel est l’ordre où les gens sont servis :
d’abord les créanciers, le peuple s’il en reste,
voilà en résumé la trahison funeste. »
Le Nouveau deuxième conseiller au premier ministre
D’un retournement l’autre, acte IV, scène 3.
Il a publié une tribune pour laquelle il a donné comme titre <Le parti de la liquette> où il revient sur cet épisode de « dialogue social » qui se termine avec des actes de violence à l’égard du DRH de Air France et surtout de personnels de sécurité (plus gravement touchés).
J’ai beaucoup hésité avant d’envoyer ce mot du jour, car cette tribune de Frédéric Lordon peut être interprétée comme un appel à la violence. Or je suis convaincu que la violence ne règlera rien car elle est soit utilisée par les forces du conservatisme et du pouvoir pour justifier le recours à une répression accrue, soit si la révolution l’emporte, la porte ouverte aux plus radicaux, souvent totalitaires dans l’âme pour s’emparer du pouvoir.
En outre, Air France est en grande difficulté. Nous savons que les compagnies aériennes peuvent disparaître. La mythique PANAM a disparu, de même parmi nos voisins la SABENA ou SWISSAIR.
Alors il faut être prudent pour le cas particulier d’Air France.
Toutefois il est toujours stimulant de lire ou d’écouter Frédéric Lordon qui est un des intellectuels actuels les plus stimulants que je connaisse. Son argumentation est toujours forte et il déconstruit de manière remarquable les discours « raisonnables » de la pensée unique.
Cela ne signifie pas qu’il ait raison, mais il me semble important de le lire.
Il publie un blog sur le Monde Diplomatique. http://blog.mondediplo.net/-La-pompe-a-phynance-
J’ai également mis sa Tribune en pièce jointe. Et je vous livre ici quelques extraits qui vont à l’encontre de la quasi unanimité des articles des médias :
«Si l’on avait le goût de l’ironie, on dirait que le lamento décliniste ne se relèvera pas d’un coup pareil, d’une infirmation aussi catégorique ! Coup d’arrêt au déclin ! Mais l’ironie n’enlève pas la part de vérité, fut-elle ténue : un pays où les hommes du capital finissent en liquette est un pays qui a cessé de décliner, un pays qui commence à se relever. Car, dans la tyrannie du capital comme en toute tyrannie, le premier geste du relèvement, c’est de sortir de la peur.
Le capitalisme néolibéral règne à la peur. Il a été assez bête, demandant toujours davantage, pour ne plus se contenter de régner à l’anesthésie sucrée de la consommation. La consommation et la sécurité sociale étaient les deux piliers de sa viabilité politique. Le voilà qui s’acharne à détruire le second – mais Marx ne se moquait-il pas déjà « des intérêts bornés et malpropres » de la bourgeoisie, incapable d’arbitrer entre profits financiers immédiats et bénéfices politiques de long terme, acharnée à ne rien céder même quand ce qu’il y a à céder gage la viabilité de longue période de son règne ?
Sans doute, en comparaison, l’ankylose par le gavage marchand continue-t-elle de recevoir les plus grands soins. Tout est fait d’ailleurs pour convaincre l’individu qu’en lui, seul le consommateur compte, et que c’est pour lui qu’on commerce avec le Bangladesh, qu’on ouvre les magasins le dimanche et… que « les plans sociaux augmentent la compétitivité pour faire baisser les prix ». « Oubliez le salarié qui est en vous » est l’injonction subliminale mais constamment répétée, pour que cette identité secondaire de producteur disparaisse du paysage. […]
L’accès à la consommation élargie aura sans doute été l’opérateur passionnel le plus efficace de la stabilisation politique du capitalisme. Mais, sauvé des eaux au sortir de la séquence Grande Dépression-Guerre mondiale, le capitalisme n’a pas manqué de se réarmer dans le désir de la reconquête, et d’entreprendre de revenir sur tout ce qu’il avait dû lâcher pendant les décennies fordiennes… et à quoi il avait dû son salut. Néolibéralisme est le nom de la reconquista, le nom du capitalisme sûr de sa force et décidé à obtenir rien moins que tout. Le capital entend désormais se donner libre cours. Toute avancée sociale est un frein à ôter, toute résistance salariale un obstacle à détruire. […]
Comme de juste, la menace qui fait tout le pouvoir du capital et de ses hommes, menace du renvoi des individus ordinaires au néant, cette menace n’a pas même besoin d’être proférée pour être opératoire. Quoi qu’en aient les recouvrements combinés de la logomachie managériale, de l’idéologie économiciste et de la propagande médiatique, le fond de chantage qui, en dernière analyse, donne toute sa force au rapport d’enrôlement salarial est, sinon constamment présent à l’esprit de tous, du moins prêt à resurgir au moindre conflit, même le plus local, le plus « interpersonnel », où se fait connaître dans toute son évidence la différence hiérarchique du supérieur et du subordonné – et où l’on voit lequel « tient » l’autre et par quoi : un simple geste de la tête qui lui montre la porte.
Il faut donc, en particulier, toute l’ignominie du discours de la théorie économique orthodoxe pour oser soutenir que salariés et employeurs, adéquatement rebaptisés sous les étiquettes neutralisantes d’« offreurs » et de « demandeurs » de travail – car, au fait oui, si dans la vraie vie ce sont les salariés qui « demandent un emploi », dans le monde enchanté de la théorie ils « offrent du travail » ; autant dire qu’ils sont quasiment en position de force… –, il faut donc toute la force de défiguration du discours de la théorie économique pour nous présenter l’inégalité fondamentale de la subordination salariale comme une relation parfaitement équitable entre co-contractants symétriques et égaux en droit. […]
La réalité du salariat c’est le chantage, et la réalité du chantage c’est qu’il y a une inégalité entre celui qui chante et celui qui fait chanter – on ne se porte pas identiquement à l’une ou l’autre extrémité du revolver. Même les salariés les plus favorisés, c’est-à-dire les plus portés à vivre leur enrôlement sur le mode enchanté de la coopération constructive, et à trouver scandaleusement outrancier qu’on en parle dans des termes aussi péjoratifs, même ces salariés sont toujours à temps de faire l’expérience du voile déchiré, et de l’os à nouveau découvert. […]
Sans doute la conscience immédiate se cabre-t-elle spontanément à la seule image générique d’une violence faite à un homme par d’autres hommes. Mais précisément, elle ne se cabre que parce que cette image est la seule, et qu’elle n’est pas mise en regard d’autres images, d’ailleurs la plupart du temps manquantes : l’image des derniers instants d’un suicidé au moment de se jeter, l’image des nuits blanches d’angoisse quand on pressent que « ça va tomber », l’image des visages dévastés à l’annonce du licenciement, l’image des vies en miettes, des familles explosées par les tensions matérielles, de la chute dans la rue. Or rien ne justifie le monopole de la dernière image – celle du DRH. Et pourtant, ce monopole n’étant pas contesté, l’image monopolistique est presque sûre de l’emporter sur l’évocation de tous les désastres de la vie salariale qui, faute de figurations, restent à l’état d’idées abstraites – certaines d’avoir le dessous face à la vivacité d’une image concrète. Et comme le système médiatique s’y entend pour faire le tri des images, adéquatement à son point de vue, pour nous en montrer en boucle certaines et jamais les autres, c’est à l’imagination qu’il revient, comme d’ailleurs son nom l’indique, de nous figurer par images mentales les choses absentes, et dont l’absence (organisée) est bien faite pour envoyer le jugement réflexe dans une direction et pas dans l’autre. Dans son incontestable vérité apparente, l’image isolée du DRH est une troncature, et par conséquent un mensonge. […]
Battue par trois décennies de néolibéralisme, la société en arrive à un point à la fois de souffrance et d’impossibilité où la question de la violence en politique va devoir se poser à nouveaux frais, question tabouisée par excellence et pourtant rendue inévitable au point de faillite de tous les médiateurs symboliques où nous sommes. […]
Epreuve de force et épreuve de vérité. Car la presse tombe le masque quand l’ordre de la domination capitaliste est réellement pris à partie, fut-ce très localement, et qu’il l’est de la seule manière que les dominés aient à leur disposition, puisque abandonnés de tous, sans le moindre espoir que leur parole soit portée ni dans le cénacle des institutions politiques ni dans l’opinion publique par un canal médiatique mentalement et financièrement inféodé, privés donc de tous les recours de la lutte symbolique, ils n’ont plus que leur bras pour exprimer leur colère.
[…] cette inimitable touche d’arrogance ajoutée par les dominants aux structures de leur domination. Et c’est vrai que le parti du capital, futur parti de la liquette, n’en aura pas manqué. Depuis les rires gras de l’assistance patronale de Royaumont entendant de Juniac briser quelques « tabous » de son cru, comme le travail des enfants ou l’emprisonnement des grévistes, jusque, dans un autre genre, aux selfies rigolards venant couronner des années de consciencieux efforts pour expliquer aux peuples européens dévastés par l’austérité qu’ils l’avaient bien cherchée.
Quand la loi a démissionné, les dominants ne connaissent qu’une force de rappel susceptible de les reconduire à un peu de décence : la peur – encore elle. C’est bien celle que leur inspirait le bloc soviétique qui les a tenus à carreaux pendant les décennies fordiennes. À des individus que le sens de l’histoire n’étouffe pas, la chute du Mur et l’effacement du mouvement communiste n’ont rien signifié d’autre qu’« open bar ». Dans cette pensée dostoïevskienne du pauvre, ou plus exactement du nouveau riche, « si le communisme est mort, alors tout est permis ». L’instance externe de la peur effondrée, et l’instance interne de la contention – le pouvoir politique – passée avec armes et bagages du côté des forces qu’elle avait à contenir, la peur ne retrouvera plus d’autre origine que diffuse et immanente : elle viendra du bas – du bas qui se soulève.
Les dévots qui se sont engagés corps et âme dans la défense d’un ordre ignoble et forment sans le savoir l’avant-garde de la guenille, sont encore trop bêtes pour comprendre que leur faire peur en mots – ou bien en tartes à la crème – est la dernière solution pour leur éviter de connaître plus sérieusement la peur – dont ils ne doivent pas douter qu’elle viendra, aussi vrai qu’une cocotte sans soupape finit par exploser. Aussi s’empresseront-ils d’incriminer les « apologètes de la violence » sans même comprendre que signaler l’arrivée au point de violence, le moment où, du fond de l’impasse, elle va se manifester, est le plus sûr moyen, en fait le seul, de forcer la réouverture de perspectives politiques, et par là d’écarter l’advenue de la violence.»
Frédéric Lordon

Mardi 13 octobre 2015

« Avoir fixé ces grands courants sous-jacents, souvent silencieux, et dont le sens ne se révèle que si l’on embrasse de longues périodes de temps. Les événements retentissants ne sont souvent que des instants, que des manifestations de ces larges destins et ne s’expliquent que par eux » 
« Fernand Braudel
Ecrits sur l’histoire, Paris, Flammarion, 1985, p. 13. »

Quand j’ai commencé à lire Fernand Braudel, c’était dans les années 1980, pendant mes années de Droit que j’avais entamé après avoir échoué après 3 années passées en mathématiques supérieures et en mathématiques spéciales au Lycée Kléber à Strasbourg, j’ai compris que je m’étais fourvoyé et que j’aurais dû faire des études d’Histoire.

J’ai tenté cette aventure, après être arrivé à Lyon, en 2002, et j’ai même réussi la licence d’Histoire avec mention « Bien » à l’âge de 46 ans. Mais j’ai dû interrompre cette aventure, au niveau du master, en raison des contraintes de la vie qui ne m’autorisaient pas de continuer cette fantaisie.

Ceci pour dire que Fernand Braudel est important pour moi.

Braudel distingue les temps de l’Histoire : le temps de l’immédiateté, de l’événementiel dans lequel nous sommes plongés :  des crises, des conflits, des réconciliations et des évènements de quelques mois ou de quelques années qui se déroulent dans notre vie.

Et puis il y a le temps des États, plus long qui dépasse notre temps humain.

Et enfin il y a le temps long, celui qu’il décrit par des grands courants sous-jacents.

Et dans le temps troublé d’aujourd’hui où on parle de la Syrie, de l’Irak, de la Turquie, de la Russie, de la France de l’Allemagne, du Pape  je voudrais partager avec vous cet écrit de Braudel sur la Méditerranée en 1985 :

« Et la Méditerranée au-delà de ses divisions politiques actuelles, c’est trois communautés culturelles, trois énormes et vivaces civilisations, trois façons cardinales de penser, je crois, de manger, de boire, de vivre…
En vérité, trois monstres toujours prêt à montrer les dents, trois personnages à interminable destin, en place depuis toujours, pour le moins depuis des siècles et des siècles.
Leurs limites transgressent les limites des états, ceux-ci étant pour elle des vêtements d’Arlequin , et si légers !
Ces civilisations sont en fait les  seuls destins de long souffle que l’on puisse suivre sans interruption à travers les péripéties et les accidents de l’histoire méditerranéenne.

Trois civilisations :

L’Occident tout d’abord peut-être vaut-il mieux dire la chrétienté, vieux mot trop gonflé le sens ; peut-être vaut-il mieux dire la romanité : Rome a été et reste le centre de ce vieil univers latin, puis catholique, qui s’étend jusqu’au monde protestant, jusqu’à l’Océan et à la mer du Nord, au Rhin et au Danube, au long desquelles la contre-réforme a planté ses églises baroques comme autant de sentinelles vigilantes ; et jusqu’au monde d’outre Atlantique comme si le destin moderne de Rome avait été de conserver dans sa mouvance l’empire de Charles Quint sur lequel  le soleil ne se couchait  jamais.

Le second univers, c’est l’islam, autre immensité qui commence au Maroc et va au-delà de l’océan indien jusqu’à l’Insulinde, en partie conquise et convertie par lui au XIIIe siècle après l’ère chrétienne. L’islam, vis-à-vis de l’Occident, c’est le chat vis-à-vis du chien. On pourrait dire un contre-Occident, avec les ambiguïtés que comporte toute opposition profonde qui est à la fois rivalité, hostilité et emprunt.
Germaine Tillon dirait des ennemis complémentaires. Mais quels Ennemis, quelle Rivaux !
Ce que fait l’un, l’autre le fait. L’Occident a inventé et vécu les croisades ; l’islam a inventé et vécu le djihad, la guerre sainte.
La chrétienté aboutit à Rome ; l’islam aboutit au loin à la Mecque et au tombeau du prophète, un centre nullement aberrant puisque l’islam court au long des déserts jusqu’au profondeur de l’Asie, puisqu’il est à lui seul, l’autre méditerranée, la contre-Méditerranée prolongée  par le désert.

Aujourd’hui, le troisième personnage ne découvre pas aussitôt son visage. C’est l’univers grec, l’univers orthodoxe. Au moins toute l’actuelle péninsule des Balkans, la Roumanie, la Bulgarie, la Yougoslavie presque entière, la Grèce elle-même, pleine de souvenirs, où l’Hellade antique s’évoque et semble revivre ; en outre, sans conteste, l’énorme Russie orthodoxe.
Mais quel centre lui reconnaître ? Constantinople, direz-vous, la seconde Rome, et Sainte-Sophie en son cœur. Mais Constantinople depuis 1453, c’est Istanbul la capitale de la Turquie. L’islam turc a gardé son morceau d’Europe après avoir possédé toute la péninsule des Balkans au temps de sa grandeur. Un autre centre a sans doute joué son rôle, Moscou, la troisième Rome… Mais lui aussi a cessé d’être un pôle rayonnant de l’orthodoxie. Le monde orthodoxe d’aujourd’hui, est-ce un monde sans père ? »
Fernand Braudel : La Méditerranée : l’Espace et L’Histoire Collection Champs de Flammarion, 1985, page 157-160

Depuis 1985, il s’est passé des choses mais inscrites dans la longue durée on traduira : La Russie est redevenue orthodoxe et Moscou le centre du monde orthodoxe.

Nous voyons des conflits, nous voyons des islamistes qui revendiquent le califat et veulent abolir les frontières entre l’Irak et la Syrie et nous nous étonnons que la Russie ne se range pas spontanément à nos côtés.

Mais voilà, il y a autour de la Méditerranée 3 mondes, que la révolution industrielle, les guerres mondiales et le communisme n’ont pas effacé , l’Occident dont font partie les Etats Unis, l’Islam et le monde Orthodoxe qui s’épient, se jalousent, s’allient et s’affrontent.

Il n’est même pas certain que la révolution numérique aura raison de ce partage qui dure depuis des siècles et des siècles.

France Culture a diffusé pendant l’été 5 émissions consacrées à Fernand Braudel.

http://www.franceculture.fr/personne-fernand-braudel.html

P.S. : Normalement vous savez tout cela, mais peut-être pour un rappel salutaire quelques dates :

Le christianisme catholique peut être daté du moment où l’empire romain est devenu chrétien sous Théodose. C’est lui qui En 380  publia l’édit de Thessalonique : « Tous les peuples doivent se rallier à la foi transmise aux Romains par l’apôtre Pierre, celle que reconnaissent le pontife Damase et Pierre, l’évêque d’Alexandrie, c’est-à-dire la Sainte Trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit. »

Pour l’Islam, prenons comme date l’hégire qui désigne le départ des compagnons de Mahomet de La Mecque vers Médine, en 622.

Pour l’Orthodoxie qui a pris son envol à partir du moment où l’empire d’Orient avec pour capitale Constantinople s’est séparé de l’empire d’Occident. Mais la date symbole est certainement celle du Schisme de 1054 où le Pape de Rome et le patriarche de Constantinople se sont mutuellement excommuniés.

Enfin le protestantisme qui est analysé par Braudel comme un avatar du catholicisme et qui de toute évidence appartient à l’Occident, on peut revenir à la date du  31 octobre 1517 où Martin Luther aurait placardé sur les portes de l’église de la Toussaint de Wittemberg ses 95 thèses condamnant violemment le commerce des indulgences pratiqué par l’Église catholique, et plus durement encore les pratiques du haut clergé — principalement de la papauté.

Voici donc la profondeur historique des évènements auxquels notre monde et nos pays sont confrontés.

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Lundi 12/10/2015

Lundi 12/10/2015
«J’ai vécu au siècle des réfugiés
Une musette au pied de mon lit
Avec la peur au ventre, des humiliés
Des sans logis qui tremblent»
Leny Escudero
Leny Escudero ne faisait pas partie de mon univers de jeunesse qui à côté de la musique classique était composé de Brel, Ferrat, Brassens et Barbara pour l’essentiel.
Mais Frédéric Pommier qui présente la revue de presse de France Inter du week end avec poésie et créativité, m’a fait découvrir une chanson qui est extraordinaire d’actualité et de prospection.
Car en effet notre siècle sera celui des réfugiés.
Ce sont les réfugiés venant des pays en guerre comme ceux dont on parle aujourd’hui.
Mais ce sont aussi les réfugiés économiques notamment de l’Afrique dont la démographie explose et qui viendront dans les pays où ils pensent trouver plus d’opportunités.
Et avec tout cela on n’aura rien vu.
Car les plus grandes migrations viendront des réfugiés climatiques qui fuiront la montée des eaux et les désordres économiques.
D’après le rapport annuel Global Estimates du Conseil norvégien pour les réfugiés, 22 millions de personnes ont dû abandonner leur domicile en 2013 à la suite d’une catastrophe naturelle, soit trois fois plus que de personnes déplacées à cause d’un conflit. Sur ces 22 millions, 31% ont été déplacées à cause de désastres hydrologiques (inondations) et 69% à cause de catastrophes météorologiques (tempêtes, ouragans, typhons).
Que ferons nous ? Construire des murs toujours plus infranchissables ? Toujours plus armés ?
Des murs qui détermineront celles et ceux qui ont le droit de vivre et celles et ceux qui doivent mourir ?
Ou trouverons nous d’autres organisations qui permettront de partager et d’accueillir pour traiter de manière humaine ce problème immense de l’humanité.
C’est à tout cela que m’a fait penser la chanson de Leny Escudero.
Leny Escudero qui selon <cet article de Libération> était  devenu célèbre dans les années 1960 avec sa ballade «Pour une amourette» mais dont le répertoire est surtout marqué par la dénonciation des injustices.
Il est mort vendredi le 9 octobre 2015 à 82 ans.
«Il était né  dans la province espagnole de Navarre, le 5 novembre 1932 avant que ses parents ne quittent le pays ravagé par la guerre civile en 1939, pour trouver refuge en Mayenne, puis à Paris. Il grandit dans le quartier populaire de Belleville, apprenant à lire à l’école de la République, à laquelle il voue une reconnaissance éternelle pour lui avoir donné l’instruction dont ses parents furent privés. En 1962, sa carrière d’auteur-compositeur-interprète débute tambour-battant. Son premier essai est un coup de maître: «Pour une amourette» est un tube. Cette chanson qu’il défend toujours («c’est l’histoire de mon premier amour, je ne vois pas pourquoi je renierais mon premier amour», disait-il) est devenue un classique.  […] Le succès ne retient pas pour autant l’artiste qui choisit de partir pour l’Amérique du Sud. Il repasse par Paris, le temps d’enregistrer de nouvelles chansons, puis entreprend un tour du monde qui durera cinq ans avec femme et enfants, d’abord dans le confort de ses droits d’auteur, puis comme un routard. « ’est sûr que pour faire carrière, admettait-il, je ne suis pas quelqu’un de très prudent ». A son retour, il revient à son métier d’artiste, écrivant des textes graves, sur la guerre d’Espagne, les dictatures, la maltraitance.»
Paroles de la chanson Le siècle des réfugiés :
Titre: LE SIECLE DES REFUGIES
Artiste: Leny Escudero – Paroles: Leny Escudero – Musique: Julian Escudero
Année: 1982
J’ai vécu
Au siècle des réfugiés
Une musette au pied de mon lit
Avec la peur au ventre
Des humiliés
Des sans logis
Qui tremblent
Les oubliés
Aux mal-partis
Ressemblent
Ils sont toujours les bras ballants
D’un pied sur l’autre mal à l’aise
Le cul posé entre deux chaises
Tout étonné d’être vivant
Ils sont souvent les en-dehors
Ceux qui n’écriront pas l’histoire
Et devant eux c’est la nuit noire
Et derrière eux marche la mort
Ils sont toujours les emmerdants
Les empêcheurs les trouble-fêtes
Qui n’ont pas su baisser la tête
Qui sont venus à contre temps
Dans tel pays c’est mal venu
Venir au monde t’emprisonne
Et chaque jour on te pardonne
Puis on ne te pardonne plus
On peut souvent les voir aussi
Sur les photos des magazines
Essayant de faire bonne mine*
Emmenez-moi au loin d’ici
Ils ont des trous à chaque main
C’est ce qui reste du naufrage
Ils n’ont pas l’air d’être en voyage
Les voyageurs du dernier train
Ils sont toujours les séparés
Le cœur perdu dans la pagaille
Les fous d’amour en retrouvailles
Qui les amènent sur les quais
Et puis parfois le fol espoir
Si elle a pu si elle arrive
De train en train à la dérive
Et puis vieillir sans la revoir

<Ici il chante cette chanson>

Vendredi 9 octobre 2015

«On devrait employer l’appareil photo comme si demain on devenait aveugle.»
Dorothea Lange.

Le mot du jour du 7 septembre 2015 parlait de photo. De ces photos pour l’éternité.

Dorothea Lange fut une des plus grandes photographes, à ce titre.

Dorothea Lange est morte le 11 octobre 1965 à San Francisco, il y a cinquante ans, ce dimanche, dans deux jours.

Elle était née le 26 mai 1895.

Ses travaux les plus connus ont été réalisés pendant la Grande Dépression.

Elle avait collaboré avec John Huston dans le cadre du film « Les raisins de la colère ».

L’article lié explique qu’elle aura poussé si loin l’empathie et la compassion avec la chair blessée du peuple américain que son œuvre devient témoignage, amour du prochain et cri de révolte.

Elle aura eu une profonde influence sur ce qui deviendra le photo-journalisme, la photographie documentaire. Elle ne se souciait point de cadrage ou d’esthétisme, mais de rendre dignité et émotion aux gens ordinaires, à ceux qui sont le peuple, mot qui fait tant peur encore aujourd’hui.

Elle a sillonné les routes au volant de sa vieille voiture Ford, pour croiser les Indiens, les migrants, les déportés de la vie.

Son regard est unique, car comme si elle photographiait une scène biblique, une Pietà par exemple, elle donne à ses modèles une profondeur humaine qui touche à l’universel, à l’humanité toujours vivante même au plus profond de la misère.

Elle qui vivait au chaud dans sa carrière toute tracée, en 1920 à San Francisco, comme photographe de portrait des riches bourgeois, ressent très vite l’appel des routes et de la poussière du monde.

Elle s’échappe d’abord dans le sud-ouest de son pays, pour travailler sur les images des Indiens d’Amérique en voie de disparition lente.

Son appareil photo devient un témoin, ses photographies preuves évidentes et convaincantes de l’immense misère, et du sort fait aux défavorisés. Son travail dès 1935 avec les administrations fédérales de réinstallation (plus tard la Farm Security Administration, connue sous le sigle FSA) est le plus puissant acte d’accusation dressé sur la souffrance des populations agricoles.

Son portrait de la mère migrante, « Migrant Mother, Nipomo, Californie, février 1936 », pris presque par hasard dans un campement de ramasseurs de pois, est devenu le symbole, un récit mythique, de ces migrations désespérées vers l’Ouest pour survivre, de ce qui fut un véritable exode américain. Cette photographie aura plus fait que tous les discours des politiques, et la conscience américaine en aura été changée et bouleversée. Les « vagabonds de la faim » avaient grâce à elle une existence digne et humaine.

Pour le reste lisez cet article sur cette photographe exceptionnelle http://www.espritsnomades.com/artsplastiques/langedorothea/lange.html

Il y a aussi cette page où sont reproduites ses photos

Ou encore cette page : <J’ai aussi trouvé ce blog>

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