Vendredi 04/11/2016

Vendredi 04/11/2016
«Les agissements dénoncés se sont inscrits dans le cadre d’une enquête sérieuse destinée à nourrir un débat d’intérêt général sur le fonctionnement d’un mouvement politique».
Cour de Cassation à propos de l’enquête de la journaliste Claire Checcaglini sur le Front National
Je crois que c’est la première fois que le mot du jour est un extrait d’un arrêt de la Cour de Cassation. Il s’agit de l’Arrêt n° 4638 du 25 octobre 2016 (15-83.774) de la chambre criminelle de la Cour de cassation que vous trouverez derrière ce lien : https://www.courdecassation.fr/jurisprudence_2/chambre_criminelle_578/4638_25_35391.html
Cet arrêt  a confirmé un jugement en appel qui avait lui-même était conforme au jugement de première instance.
Pour décrire la question que devait trancher la Cour de cassation, Patrick Cohen posa cette interrogation «Est-ce que tromper, c’est enquêter ?»
Il s’agit en réalité d’un vieux débat journalistique sur les méthodes d’enquête à base de caméras cachées et d’infiltration, qui vient de recevoir une réponse judiciaire.
En 2011, la journaliste Claire Checcaglini prend sa carte au Front national et milite sous un nom d’emprunt.
Pendant 8 mois, elle va participer à la vie de la fédération des Hauts-de-Seine, assister aux réunions, aux discussions entre militants.
Et elle tire un livre «Bienvenue au Front», qui décrit une dédiabolisation de façade, et un racisme omniprésent.
Hier, quatre ans après, la justice a définitivement enterré toutes les poursuites engagées par le Front National et donné raison à la journaliste infiltrée.
L’arrêt de la Cour de Cassation rapporté par l’AFP souligne que « les agissements dénoncés se sont inscrits dans le cadre d’une enquête sérieuse destinée à nourrir un débat d’intérêt général sur le fonctionnement d’un mouvement politique ».
Vous trouverez d’autres informations sur le site d’Arrêts sur Image : http://www.arretsurimages.net/breves/2016-10-27/La-journaliste-infiltree-au-FN-gagne-en-cassation-id20257
Le livre n’est plus disponible car l’éditeur qui était un éditeur local de Hénin-Beaumont, ville emblématique du Front National, a fait faillite.
Vous pouvez trouver encore le livre d’occasion mais très cher, mais vous pourrez certainement l’emprunter dans une bibliothèque, les bibliothèques de Lyon possèdent  plusieurs exemplaires.
Claire Checcaglini

Jeudi 03/11/2016

Jeudi 03/11/2016
« Et en l’hébergeant, j’ai semé de bonnes graines. C’était totalement gratos, mais ce que cela m’a apporté n’a pas de prix. »
Farshad, parisien, franco-iranien ayant accepté d’héberger un réfugié syrien dans le cadre du programme CALM
J’écoute toujours avec attention la revue de presse du week end de Frédéric Pommier, moment de poésie et de découvertes toujours étonnant, souvent touchant.
Ainsi la revue de presse du dimanche 30 octobre, où j’ai appris l’existence du mensuel NEON et du dispositif CALM : « Comme A La Maison . »
Ainsi, Frédéric Pommier rapporte :
«A ce propos, on estime du reste à 10.000 le nombre de Français qui ont aujourd’hui proposé d’ouvrir leurs portes aux réfugiés. 10.000 personnes l’ont proposé, et 250 l’ont fait à travers le dispositif CALM, signifiant « Comme A La Maison »… C’est dans ce cadre-là que Farshad, 35 ans, Parisien qui navigue entre l’animation et la production musicale, a accueilli chez lui un jeune Syrien pendant deux mois… Il raconte son expérience dans le mensuel NEON et, d’emblée, il prévient : « Je ne suis pas l’Abbé Pierre et pas un adepte de ce qu’on appelle les ‘bons sentiments’… »
Mais au printemps dernier, un reportage à la télé lui « vrille » littéralement le cœur… On y voyait une mère syrienne pataugeant dans une rivière en serrant son môme dans les bras.
Ses bras à lui, Farshad décide alors de ne pas les laisser croisés. Et sans doute parce qu’il est lui-même un exilé – ses parents ont quitté l’Iran quand il n’avait que quelques mois, il a donc contacté une association qui met en lien des réfugiés et des particuliers prêts à les héberger. Et c’est ainsi qu’on lui a présenté Rudi, journaliste syrien maintes fois écroué dans les geôles d’Assad pour délit d’opinion. Il y a connu la torture, a perdu des dizaines de proches. « On s’est regardé, et j’ai vu un mec épuisé. Epuisé mais digne et qui ne portait pas sa douleur en bandoulière. On s’est illico sentit ‘frérots’ », raconte-t-il…
Bien sûr, la cohabitation a nécessité, au départ, quelques ajustements. « En propriétaire mesquin, j’avoue que j’ai d’abord craint qu’il me pique des trucs. Et Rudi, lui, avait tendance à se comporter chez moi comme une femme de ménage, pour s’excuser d’être là. » Ensuite, ce ne fut qu’une vie de partage. Le quotidien, les soirées, jusqu’à ce que Rudi trouve un appartement à louer. Deux mois de cohabitation, et une amitié devenue indéfectible. « Ce mec, c’est ma plus belle rencontre», reconnaît Farshad. « Et en l’hébergeant, j’ai semé de bonnes graines. C’était totalement gratos, mais ce que cela m’a apporté n’a pas de prix. » Parfois, certains laissent de jolie traces sans même s’en rendre compte.
Témoignage simple et lumineux, à lire donc dans le mensuel NEON.»,
Frédéric Pommier, évoque les traces qu’on laisse, parce qu’avant de parler du geste de Farshad, il a évoqué le journal LA CROIX et une chronique de Bruno Frappat :
«Quelle trace laisse-t-on sur terre une fois qu’on n’y est plus ? C’est la question qu’on se pose à certaines étapes de sa vie… Quand on prend de l’âge, souvent… Un anniversaire de plus. Ou alors quand on tombe malade. Et parfois, on réalise que des traces, on n’en laissera aucune… Parce qu’on n’a pas été quelqu’un d’exceptionnel. Rien fait d’exceptionnel. Rien créé ni rien fait pour que le monde se porte mieux… Mais lorsque l’on meurt, il arrive tout de même que certains prennent la plume pour dire leur peine et dire qu’ils pensent à celle ou à celui qui s’est éteint. C’est ce que fait, ce week-end, Bruno Frappat dans LA CROIX, avec une chronique qu’il a très sobrement titrée « Le Monsieur du sixième ».
« Le monsieur du sixième est décédé. Dans la discrétion. Comme il avait vécu. Enfin disons plutôt qu’il s’est éclipsé, comme on le voyait faire quand, par extraordinaire, il franchissait le seuil de l’immeuble cossu pour aller s’acheter des cigarettes, toujours la même marque mentholée, par cartouches entières… » De son voisin, Bruno Frappat ne savait pas grand-chose. Tout juste qu’il était le doyen de l’immeuble et que dans sa jeunesse, il avait exercé le métier de contorsionniste.
Il n’était pas causant, excepté avec la gardienne. Il avait peu de famille. Juste une sœur dans le Sud-Ouest, mais ils étaient brouillés. Et puis il est tombé malade et il est mort à l’hôpital. « Il est sorti de la société et de nos vies par la petite porte », conclue le chroniqueur.
Et son très joli texte est une forme d’hommage à tous ceux qui meurent sans qu’on s’en aperçoive. Un hommage à tous ceux qu’on n’a pas pris le temps de regarder. »

Mercredi 2 novembre 2016

« Peter Sadlo»
(27/06/1962 – 29/07/2016) Percussionniste génial

Je partage avec Michel Rocard, l’idée et surtout l’expérience que les plus grands et beaux moments de notre vie ne sont jamais liés à l’argent.

Pour ma part que pourrais-je citer ?

  • Ma rencontre avec ma douce compagne.
  • La naissance de mes deux merveilleux enfants et des moments de partage avec eux.
  • Et aussi de magnifiques moments artistiques.

Et parmi ces moments, il en est qui est toujours présent : c’est le concert que donna en 1987 à la salle Pleyel, Sergiu Celibidache avec son Orchestre Philharmonique de Munich dans la huitième symphonie de Bruckner.

Je me souviens encore du visage baigné de larmes d’émotion de la jeune femme qui était assis devant moi et qui se tourna vers ses amis à l’issue de l’adagio sublime.

Et puis, il y eut le 4ème mouvement, où à 3 reprises, pendant quelques instants, intervint le timbalier de l’orchestre philharmonique de Munich. Des moments de grâce, un artiste d’exception, inexplicable : comment peut-on avec une intervention aussi restreinte et avec aussi peu de moyens : 4 timbales c’est à dire 4 notes, dégager autant de charisme, de beauté et de force ?

A la fin du concert, il y eut bien sûr une standing ovation et lorsque Celibidache désigna, comme premier musicien à saluer, le percussionniste, une immense ferveur se manifesta dans le public.

C’était il y a 29 ans et j’avais 29 ans.

A l’issue du concert, j’appelais immédiatement mon grand frère Gérard, qui venait de quitter Paris et l’Opéra pour le poste de violon solo de l’Orchestre Philharmonique des Pays de la Loire à Nantes pour lui dire mon émotion devant ce concert et particulièrement ce percussionniste dont j’ignorais le nom.

Récemment je découvris sur Youtube un enregistrement à Tokyo de cette symphonie de Bruckner avec Celibidache et je retrouvais ce percussionniste et les formidables sensations de l’époque.

Quand mon frère vint me rendre visite il y a quelques semaines, je lui montrais cet enregistrement en déplorant de ne pas connaître le nom de cet artiste.

Et ce week end, il m’annonça qu’il avait trouvé le nom du percussionniste : Peter Sadlo mais que malheureusement il venait de mourir le 29 juillet 2016, à l’âge de 54 ans suite à une opération chirurgicale.

Alors ce week end, j’ai fait des recherches approfondies sur cet artiste et j’ai constaté qu’il faisait l’unanimité. Beaucoup parle de lui comme le percussionniste le plus génial de son époque et les vidéos que j’ai pu voir m’ont époustouflé : la diversité des instruments qu’il jouait, sa technique notamment sur un marimba (grand xylophone), sa musicalité, les nuances dont il était capable sont fascinantes.

Suite à un malentendu, j’ai été entraîné à assister, le 17 octobre,  à un concert à l’Auditorium de Lyon d’une pianiste : Hiromi accompagnée d’une basse et d’une batterie. Ce sont certainement des artistes de qualité, mais le son était tellement amplifié et saturé que je suis incapable d’en juger. C’est un son sans aucune nuance, en règle générale c’est très très fort quelquefois un peu moins fort, mais quasi toujours uniforme. La pianiste n’avait retenu du piano que le fait qu’il s’agit aussi d’un instrument à percussion et voulait donc rivaliser avec la batterie pour savoir celui qui était capable de produire le plus de décibels. Pour ce faire elle se levait pour pouvoir mieux cogner sur ce pauvre instrument qui est à percussion mais aussi à cordes. Je me suis efforcé de rester jusqu’au bout en essayant de comprendre l’enthousiasme du public fort nombreux qui m’entourait. En toute humilité, je n’ai toujours pas compris.

Peter Sadlo faisait de la musique, produisait un son non saturé même s’il était fort et était capable de faire des nuances. Son répertoire n’était pas forcément classique, et quelquefois il utilisait des objets improbables pour faire du rythme et des nuances.

Voici une vidéo où sont présentés différentes facettes de son talent et il y a notamment un des extraits de la 8ème symphonie (à 6mn42) dont je parlais tantôt : https://www.youtube.com/watch?v=eFj886x6q34

Ici il y a deux petites œuvres où il joue un marimba avec quelques autres amis percussionnistes : https://www.youtube.com/watch?v=xMPF8bGiUMs & https://www.youtube.com/watch?v=YOE272lWOtw

Et ici un moment d’anthologie une œuvre contemporaine qui est un concerto pour percussion et orchestre absolument époustouflant :

En live, je ne l’ai entendu qu’une seule fois mais je ne l’oublierai jamais.

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Vendredi 28/10/2016

Vendredi 28/10/2016
«Nous sommes à la veille d’une mutation de l’espèce humaine.»
Joël de Rosnay
«Je cherche à comprendre », voilà un titre qui ne peut qu’attirer mon attention.
«Je cherche à comprendre » furent les derniers mots prononcés par Jacques Monod, l’auteur du «hasard et la nécessité», avant de mourir.
«Je cherche à comprendre » est le titre du dernier livre de Joël de Rosnay.
Joël Rosnay est un scientifique mais on lui attribue aussi la qualité de prospectiviste, c’est à dire la capacité de prévoir les évolutions qui vont structurer notre avenir.
Sa réflexion à la fois inquiète et optimiste s’oppose résolument aux transhumanistes de la silicon valley qui croient que l’intelligence artificielle va dominer l’homme. Il pense au contraire qu’avec  l’intelligence artificielle, qu’il appelle «l’intelligence collective augmentée» nous pouvons devenir encore plus humain. Il met au cœur de sa réflexion, l’unité de la nature, pressentie par les philosophes comme Spinoza et démontrée par les scientifiques à la découverte des structures du vivant.
« […] Le mot-clé, c’est « codes ». Les codes qui semblent avoir été utilisés pour programmer la nature et lui conférer une telle unité, une telle harmonie, que je décris en évoquant notamment la suite de Fibonacci ou le nombre d’or. Mais aussi les codes qui programment la société, le code social, le Code pénal, le code des impôts, le Code de la route… et même le code PIN. Et encore, les codes sources qui ouvrent la possibilité de créer une intelligence artificielle et du deep-learning.
La perspective du transhumanisme fait planer la menace d’un monde dans lequel l’homme se trouve en concurrence avec lui-même et crée les conditions de sa propre disparition. Mais il existe peut-être des solutions alternatives. Plutôt que l’intelligence artificielle, nous pouvons opter pour une intelligence augmentée collective nourrie de réflexion et de spiritualité. Plutôt que le transhumanisme, viser l’hyperhumanisme.
[Ce livre] Je l’ai d’abord écrit pour moi. L’harmonie de la nature que j’y décris a changé ma façon de voir les choses et a conforté mon espoir dans un avenir positif. Mais il s’adresse à la fois au grand public, aux politiques, aux industriels – qui aujourd’hui, sont dans une vision catégorique, séquentielle, analytique, pyramidale… J’essaie de montrer pourquoi il faut briser ces catégories. La structure de l’organisation sociétale, pyramidale et hiérarchique, qui elle-même découle d’une volonté d’exercice solitaire du pouvoir -le « libido dominandi » de Machiavel-, constitue l’un des plus grands freins à l’avènement de cette société que j’appelle de mes vœux. […]
Les villes et les entreprises, du moins certaines d’entre elles, sont très en avance  sur les États. Par exemple, à l’instar de Copenhague, elles sont de plus en plus nombreuses à viser 100% d’énergies renouvelables d’ici à 2030 ou 2040. Malgré l’intermittence de certaines énergies renouvelables, elles y parviendront grâce à des économies d’énergie, de l’efficacité énergétique, des réseaux intelligents et un mix énergétique adapté aux ressources locales. Je ne pense pas qu’il faille continuer d’investir des milliards dans des modes de production d’énergie centralisés comme les EPR qui, en outre, sont de plus en plus coûteux, alors que le prix des énergies renouvelables, au contraire, n’en finit pas de baisser dans le monde entier. Dans le même temps, la France est un des pays les plus avancés d’Europe en matière de smart grids. On voit même, à Québec ou à Brooklyn, des habitants s’échanger l’électricité solaire qu’ils produisent en utilisant la Blockchain.
De façon plus générale, les villes sont l’avenir du monde. Elles concentrent les crises économique, écologique, humaine, la crise de l’emploi, celle du logement… et donc les solutions pour y remédier. Une ville fonctionnant en économie circulaire est un modèle de sauvetage du monde. C’est sur ces principes d’écologie intelligente et d’économie circulaire que j’ai accompagné l’Île Maurice – où je suis né et où j’ai vécu – dans le cadre de « Maurice Île durable« . Si on peut le faire à Maurice, alors on peut le faire partout.
[…] j’ai moins peur de l’intelligence artificielle que de la bêtise naturelle ! Mais je crois plus à l’« intelligence collective augmentée » que j’évoquais déjà dans mon livre « Le Macroscope », en 1975! Grâce aux smartphones, à l’intelligence artificielle, à la robotique, auxquels s’ajoute le pouvoir de l’interconnexion des uns avec les autres, nous devenons plus que nous-mêmes. Nous pouvons démultiplier nos capacités. Nous sommes à la veille d’une mutation de l’espèce humaine qui va advenir dans le siècle qui vient.
Aujourd’hui, ce potentiel est occulté par la concurrence, la compétition, la volonté de pouvoir… mais l’empathie, l’altruisme, la reconnaissance de la diversité, le partage, l’art, l’amour… permettraient de faire émerger cette nouvelle espèce humaine.
À l’inverse du transhumanisme – élitiste, égoïste et narcissique, qui s’adresse à l’individu et son rêve d’immortalité, l’hyperhumanisme parle à la société et peut conduire à une collectivité mieux organisée, respectueuse, capable de créer une nouvelle humanité.
Je reconnais qu’il s’agit d’un pari. Plutôt qu’optimiste, je me considère comme positif, constructif et pragmatique. Dans ce livre, j’ai voulu témoigner de ma confiance en notre capacité de construction collective de l’avenir, grâce à l’intelligence augmentée qui nous incite à être encore plus humain qu’aujourd’hui. […]
En effet, le « solutionnisme » de la Silicon Valley, qui veut changer le monde par la technologie, m’inquiète. Les Gafa, ce sont des entreprises-Etats, dont la capitalisation boursière équivaut à la richesse totale de certains pays. Ces véritables monopoles numériques transversaux se heurtent à des États-nations qui ne le sont pas du tout. Ce sont avant tout des plateformes d’intelligence collaborative, bien plus que des sites de e-commerce.
Grâce au big data, ils créent de la valeur ajoutée à partir des informations que nous laissons chez eux et la revendent à d’autres. Cela crée une situation gagnant/gagnant très curieuse.
Mais nous pouvons lutter contre ces conditions monopolistiques en utilisant les mêmes outils, grâce à la co-régulation citoyenne participative, qui permet de passer de la société de l’information à celle de la recommandation. C’est le « citizen feedback » dont je parlais dans Le Macroscope. Cela répond aux attentes de ces jeunes à la recherche d’un rôle plutôt que d’un job, et à celles des entreprises qui aspirent à endosser, elles aussi, un rôle sociétal. Ce changement va se faire par auto-évaluation. Au-delà des votes, des sondages, des référendums, les nouveaux outils permettent une auto-évaluation collective et en temps réel de nos actions collectives. […]
Je parle en effet de spiritualité et d’émerveillement, deux mots étranges pour un vulgarisateur scientifique. Mais je ne suis pas le premier à être émerveillé par l’unité et l’harmonie de la nature… Einstein, Spinoza, Pythagore ou encore Jacques Monod l’ont été avant moi. Lorsqu’on observe cette perfection, on ne peut que se demander ce qu’il y a derrière. On dirait que tout a été fait pour aboutir à cette harmonie. Pour beaucoup, la réponse à cette question est « Dieu ». Mais je ne suis pas dans une approche religieuse, du rite, du dogme. Néanmoins, comme mes amis Hubert Reeves et Yves Coppens, je m’interroge sur cette forme d’organisation inexpliquée qui pose question. Le scientifique que je suis avoue ne pas connaître la réponse. C’est un « mystère inexplicable, mais présent ». Dans mon livre, je fais référence à la tapisserie de la licorne. La plupart des gens ne voient que le résultat, sublime. Mais les scientifiques ou les philosophes vont voir derrière la tapisserie pour essayer d’interpréter les motifs. Je ressens un sentiment de spiritualité laïque, émergeant de l’unité, qui m’incite à donner du sens à ma vie et à transmettre.»
Il y aussi cette vidéo où il parle de son livre et comme il est un homme moderne, il a créé un blog http://www.chercheacomprendre.com/ qui accompagne son livre.

Jeudi 27/10/2016

Jeudi 27/10/2016
« Pardonne-moi mon Anne »
François Mitterrand, dans « Les lettres à Anne » qui ont été publiées le 13 octobre.
Et Mitterrand mourut. Plus précisément, on le sait maintenant, il demanda qu’on lui donne la mort parce que la souffrance était devenue trop grande et qu’il ne voulait pas que vivant, il perde le contrôle de lui-même.
Quelques mois auparavant, poussé par les évènements, il accepta ou plutôt participa finalement au dévoilement de l’existence de sa fille cachée : Mazarine. Et il organisa ses funérailles, mettant en scène ses deux familles : l’officielle avec Danielle Mitterrand et ses deux fils Jean-Christophe et Gilbert, la secrète Anne Pingeot et sa fille Mazarine.
Nous savons aujourd’hui, que Jean-Christophe et Gilbert rencontrèrent pour la première fois leur sœur Mazarine le matin de l’enterrement.
Beaucoup s’en offusquèrent. Le monarque républicain qui condamne la polygamie, présente dans les faits en France à cause de l’immigration, montre au monde entier que lui-même a pratiqué cette culture de la soumission des femmes.
J’étais dans ce camp.
J’aimais cette réponse d’André Gide à l’interpellation : M Gide, il ne faut pas juger : « Je ne juge pas, je condamne ! ».
Anne Pingeot a publié, 5 ans après le décès de Danielle Mitterrand, deux livres issus de la plume de François Mitterrand. Le plus imposant est le recueil de plus de 1000 lettres de François Mitterrand lui a adressées.
Anne Pingeot a accepté de répondre dans l’émission <A voix nue>, aux questions de Jean-Noël Jeanneney pendant 5 émissions d’une demi-heure chacune. Il est annoncé que ces entretiens seront les seuls auxquels, elle acceptera de répondre.
J’ai écouté ces 2 heures 30 d’émission, totalement sous le charme de cette femme de 73 ans à la voix jeune et enthousiaste, au rire cristallin. Irrésistiblement j’ai été poussé à entrer dans une librairie pour acheter ce livre, hélas pour moi un trop grand nombre avait déjà eu cette idée et il n’y avait plus d’exemplaire pour moi.
Le monde binaire du manichéisme, constitue une facilité coupable. Le monde, la vie sont complexité.
Nous apprenons donc qu’Anne Pingeot a rencontré pour la première fois François Mitterrand à l’âge de 14 ans alors que son père avait invité après une partie de golf, François Mitterrand et André Rousselet son grand ami et son exécuteur testamentaire, rencontre dont elle se souvient encore aujourd’hui.
C’est autour de 19 ans que commencèrent leurs échanges épistolaires en 1962. Cette histoire d’amour dura donc plus de 30 ans.
Au début des entretiens, Anne Pingeot révèle que c’est Hubert Védrine, président de l’institut François Mitterrand et Jean-Noël Jeanneney qui lui ont demandé si elle disposait de documents qui pourraient éclairer la vie de François Mitterrand, à l’occasion de son centième anniversaire. Et elle parle de ses doutes : « Fallait-il le publier ? (…) Je ne sais pas, je ne sais pas. Il savait que je conservais tout, par métier et par nature. Mais, est-ce qu’il voulait que ce soit publié… Vous voyez… Toujours, je me pose la question ».
Elle parle de l’influence de Jean-Noël Jeanneney à qui elle a posé la question et qui bien sûr, en qualité d’historien toujours à la recherche de sources premières, ne pouvait dire que oui. Elle lui reproche un peu de l’avoir poussé à publier. Elle parle aussi de ce dilemme : laisser le soin d’ouvrir et de traiter ces archives à d’autres et à titre posthume avec le risque de trahir ou de mal comprendre, ou s’en charger soi-même avec le risque d’une publication prématurée et de devoir recevoir toutes les critiques de tous ceux qui à juste titre auraient préféré attendre.
Elle explique comment a été possible pour une femme moderne et intelligente d’accepter cette vie dans l’ombre d’un homme pendant plus de 30 ans. Situation totalement révoltante à l’ère moderne et dans le contexte de l’émancipation féminine.
Elle utilise, elle-même le terme «inacceptable» et évoque le monde «réactionnaire» dans lequel elle a vécu son enfance : « Quand on a eu le droit de parler à table, je n’ai qu’entendu… Par exemple sur la vision de la femme : la femme est quelqu’un qui doit être soumis, qui ne doit avoir aucune vie intellectuelle, et ça ça a compté beaucoup quand même. Ça empêche. Il va falloir l’aide de François Mitterrand pour essayer autrement, dans une autre direction. En même temps, ce côté de soumission a fait en sorte que j’ai accepté l’inacceptable. »
Le reste de sa vie fut une suite de combats pour être indépendante, gagner sa vie, avoir son propre appartement. Elle évoque le début de son existence à Paris d’abord l’apprentissage des vitraux – qui ne mène à rien -, puis finalement du droit et l’Ecole du Louvre en parallèle, pour se retrouver dans le monde des musées. Rappelons qu’elle fut la conservatrice du musée d’Orsay.
Et très rapidement, à Paris, Mitterrand sera très présent. Elle utilise pourtant, pour le qualifier, du terme de « prédateur ».
Elle raconte cette liaison faite de crises et de réconciliations. Elle a voulu le quitter plusieurs fois, vivre sa vie avec des jeunes de son âge : «  J’ai évidemment essayé de le quitter, beaucoup. Ces lettres sont souvent le reflet des essais. Mais pour simplifier, personne n’arrivait à être aussi intéressant. Personne n’était aussi fascinant. C’est tellement important de ne jamais s’ennuyer. »
Mais « à la fin je lui reprochais ses lettres trop belles. Je trouvais que la vie, ça aurait été mieux. »
Et François Mitterrand d’écrire : «Anne au cœur donné et à l’âme fière. Tu es ma lumière, mais que t’ai-je donné, plus que tu dis, moins qu’il ne faut. Notre histoire est si difficile qu’elle a bien le droit d’être unique.»
Mitterrand était un homme secret qui disposait de plusieurs cercles de relations qui ne se rencontraient pas. Probablement qu’Anne Pingeot, fut au cours de ces plus de trente ans la personne qui le connaissait le mieux, à qui il a révélé le plus de choses.
Anne Pingeot aussi raconte le François Mitterrand, homme politique : « Chaque hameau était marqué… C’était systématique. Il avait un vrai contact avec les gens. Et moi je l’ai suivi, au début. J’ai assisté aux réunions de conseil municipal. Il connaissait tout. C’est ça qui lui a donné cette connaissance que les autres n’ont plus maintenant. Ils ne savent plus ce que c’est. Ils ont des attachés parlementaires, il allait dans les champs, voir les gens. »
Et puis il y a cette confidence lorsqu’elle avait pris la décision de le quitter pour se marier avec un ingénieur de grande école, il part en Inde, et se heurte de plein fouet à la misère du monde. Il lui raconte dans ses missives, et dans le « journal de bord » qu’il tient et lui rapporte à son retour.
Anne Pingeot : « Lui, sa réaction, c’est de partir dans un slum [bidonville], en Inde, auprès d’un Père assez extraordinaire d’ailleurs. Moi ça m’a bouleversée. Et je suis restée. »
François Mitterrand : «Le Père Laborde a peut-être 45 ans, est maigre, à forte mâchoire, des cheveux gris bien peignés, un rire frais, presque enfantin, des lunettes de fer. Il ne se déplace qu’à bicyclette, ou en train. Il sait tout faire, et n’est qu’humilité. J’irai demain m’installer avec lui dans son cagibi du slum, et je suis déjà embauché pour aider un jeune médecin libanais qui soigne comme il peut. (…) Pas d’air, pas d’arbres, des milliers de gens dans la rue. (…) Selon Christian, la moyenne de vie est de 30 ans. Il soigne des gens dans la rue, amassés le long des rigoles.(…) Je me force terriblement, je n’ai pas la vocation du malheur. »
Mais c’est aussi la maternité qui fit rester Anne Pingeot dans le cercle intime de François Mitterrand. Elle évoque cette importance, pour elle, d’avoir eu un enfant avec lui : « Et au fond, je pensais que c’était le seul acte altruiste qu’il avait fait. Et le comble, c’est que cet acte altruiste a été un des bonheurs de sa vie. »
Car elle raconte que l’enfance de Mazarine fut finalement très proche de son père qui passait, sauf quand il était en voyage, les soirées et les nuits avec elles. Elle raconte qu’il lui racontait des histoires et qu’il chantait pour l’endormir… Comme nous le faisions pour nos enfants.
Dans ces émissions j’appris aussi que contrairement à ce qu’on a affirmé, François Mitterrand aimait la musique : Beethoven, Schumann, Dvorak mais aussi Leo Ferré et Barbara.
Dans la dernière émission, Anne Pingeot lit quelques poésies qu’il lui a écrites. Je partage avec vous celle-ci :
«Pour les fleurs que tu n’as pas reçus
Pour les livres que je ne t’ai pas lus,
Pour les pays que nous n’avons pas vus,
Pour les bonheurs perdus,
Je te demande pardon, mon Anne
Pour l’amour que je t’ai mesuré,
Pour la paix que je t’ai refusée
Pour les heures que je ne t’ai pas données
Pour l’espérance délaissée
Je te demande pardon, mon Anne
Pour les paroles inutiles
Pour les silences distraits
Pour les rendez-vous manqués
Pour les pas dispersés
Pour les prières oubliées
Je te demande pardon, mon Anne
Pour la ferveur de chaque jour,
Pour l’attente de chaque nuit
Pour la pensée de chaque matin
Pour la passion de chaque étreinte
Pardonne-moi mon Anne. »
Lors de sa présidence, François Mitterrand partagea donc ses soirées et nuits parisiennes avec Anne Pingeot et sa fille. Les ultimes mois de sa vie, il les passa avenue Frédéric-Le-Play, dans le VIIe arrondissement de Paris, où Anne Pingeot était à ses côtés, chaque jour, chaque nuit.
Le 22 septembre 1995, l’ultime lettre que François Mitterrand adresse à Anne Pingeot —se clôt par ces mots
« Tu as été la chance de ma vie. Comment ne pas t’aimer davantage ? »
Au terme de ce long mot consacré à un homme que j’ai longtemps détesté mais aussi à une femme qui m’émeut, j’abandonne le mot de Gide : « Je ne juge pas je condamne » pour celui de Jean Cocteau qui fut le mot du jour du 9 septembre 2013
 «Surtout, surtout… sois indulgent,
Hésite sur le seuil du blâme.
On ne sait jamais les raisons
Ni l’enveloppe intérieure de l’âme,
Ni ce qu’il y a dans les maisons,
Sous les toits, entre les gens. »

Mercredi 26/10/2016

Mercredi 26/10/2016
«François Mitterrand»
(26/10/1916 – 08/01/1996)
François Maurice Adrien Marie Mitterrand est né le 26 octobre 1916 à Jarnac, il y a 100 ans.
Jarnac est une ville du département de Charente, située sur la rive droite du fleuve Charente, entre Angoulême et Cognac et qui comptait en 2013, 4 449 habitants.
Mais le nom de Jarnac est surtout connu en raison de l’expression « coup de Jarnac » qui désigne un coup violent, habile et imprévu. Il a pris une connotation de coup déloyal ou pernicieux, qui n’existait pas à l’origine.
Car dans son sens premier et d’escrime, il s’agit d’un coup à l’arrière du genou ou de la cuisse, rendu célèbre par Guy Chabot de Jarnac, qui le porte lors d’un duel judiciaire en 1547.
Vous trouverez, sur le site de la ville de Jarnac, une explication détaillée et historique dans laquelle les habitants de Jarnac tente de dissocier le nom de «Jarnac» de l’adjectif «déloyauté».
Toujours est-il que François Mitterrand est né jarnacais, qu’il a toujours conservé des liens étroits avec sa ville natale et qu‘à la fin de quelques tergiversations, il décida d’y retourner pour sa dernière demeure.
Si je ne me soumets pas à un profond et exigeant travail intellectuel, à l’appel de la raison la plus objective, je tombe tout naturellement dans un réquisitoire à charge qui dénonce le démagogue, l’homme assoiffé de pouvoir, aux relations sulfureuses.
En 1981, plein d’espoir, j’ai voté pour celui qui disait et écrivait :
«La droite n’a qu’une ambition c’est de conserver le pouvoir, moi je n’ai qu’un objectif vous le rendre», «L’Europe sera sociale ou ne sera pas»
Son programme économique de 1981, notamment les nationalisations à 100%, dénoncées par Michel Rocard, a été une absurdité. Il a d’ailleurs dû y renoncer en 1983, sans l’assumer et sans l’expliquer.
Il nous a entraînés dans une course à l’abime, en dissolvant la France dans une Europe du marché concurrentiel sans limite, sans structure, sans pouvoir politique, et élargie sans cesse vers de nouveaux entrants sans que les règles de prise de décision n’aient été adaptées à cette nouvelle configuration.
Il a pensé que l’Euro serait une arme qui permettrait à la France de contraindre l’Allemagne, alors que c’est exactement le contraire. L’Euro est configuré sur le modèle du Mark en harmonie avec le grand pays industriel, composé d’une population vieillissante et rentière, l’Allemagne.
L’Euro est avant tout une contrainte pour un pays ayant une jeunesse beaucoup plus vigoureuse et un tissu industriel beaucoup moins puissant que son voisin germanique.
Il a décidé de la retraite à 60 ans, vécu certes par ceux qui ont en bénéficié comme un magnifique cadeau, mais qui dans cette extraordinaire et bienheureuse explosion de l’espérance de  vie des humains  et dans un  contexte de système de retraite par répartition constituait un acte irresponsable contre notre jeunesse et son avenir.
Il a aussi accompagné la dérive de l’individualisme :
«Moi, moi seul et tout de suite» ce que Régis Debray qualifie du «tout à l’ego» au dépens du «nous», de ce qui fait société et prépare l’avenir.
Dans un des premiers mots du jour, celui du 27 novembre 2012, je rapportais des propos privés que Jean-Pierre Chevènement citait dans son livre « La France est-elle finie » et que Mitterrand lui avait tenu en 1979
«Je ne pense pas qu’aujourd’hui, à notre époque, la France puisse faire autre chose, hélas, que passer à travers les gouttes».
C’était le propos lucide d’un homme politique habile et démagogue qui en public magnifiait la grandeur de la France et qui en privé n’y croyait pas.
Ce à quoi il croyait c’est au pouvoir. Il restera dans le livre des records comme le Président de la République étant resté le plus longtemps dans ses fonctions, deux septennats. Personne ne pourra le dépasser désormais, puisque le quinquennat a remplacé le septennat et que le nombre de mandats est limité à deux.
Et puis il y eut toute cette boue au cours de sa carrière, ses débuts dans l’extrême droite, son attitude ambigüe au début de régime de Vichy, des amitiés coupables avec des criminels de cette époque comme René Bousquet, son manque de clairvoyance lors de la guerre d’Algérie, son approbation active dans l’exécution des condamnés à mort algérien.
Et encore son attitude versatile à l’égard de la 5ème république, écrivant un pamphlet flamboyant contre elle <Le coup d’état permanent> et dès qu’il est parvenu, après 3 tentatives, à s’installer sur le trône de ce régime honni, il s’y est plu et a profité de toutes les manettes que lui donnait ce régime qu’il dénonçait.
Il a utilisé, pour protéger sa vie privée, des outils régaliens réservés pour l’intérêt supérieur de l’Etat et notamment fait écouter des dizaines de françaises et de français, en toute illégalité.
Dans la plupart des pays équivalents, ces manœuvres auraient été dénoncées et conduit à sa destitution. Mais la France n’est pas le pays des droits de l’homme … La France est un pays monarchique qui croit en le pouvoir d’un homme et qui continue à y croire en profondeur, alors que même tout prouve que cela est devenu absolument contre-productif.
Jean d’Ormesson l’a décrit de la manière suivante : «c’est un homme qui avait un rapport complexe avec la vérité».
Finalement ce qui le caractériserait avant tout, dans son combat politique ce serait ce mot d’ordre : « l’essentiel c’est de durer».
Voilà ce que j’écrirais si je me laissais aller.
Mais tu l’as écrit !
Oui …
Je me suis laissé aller.
Mais depuis nous avons eu d’autres présidents de la République et d’autres discours, et d’autres attitudes…
Et alors, quand on lit les discours de Mitterrand, qu’on lit ses livres ou qu’on écoute ou lit ses interviews, la comparaison est accablante.
C’était un homme de culture, de profondeur, d’esprit.
On dit François Hollande très intelligent. Probablement, mais ce n’est pas l’intelligence de Mitterrand.
Et malgré toutes mes réticences et critiques, si je peux me nourrir intellectuellement dans l’expression de l’intelligence de Mitterrand, je n’y arrive pas avec l’intelligence du président actuel.
Lorsque François Mitterrand annonça à tous son cancer de la prostate en 1992, il eut cette phrase : «Dans la hiérarchie des choses agréables, ça ne vient pas en premier rang, c’est un combat honorable à mener contre soi-même.»
«Un combat honorable» ce fut l’expression que j’ai utilisée, quand j’ai eu à annoncer à mes collègues de travail que j’allais devoir m’absenter, quelques temps, pour cette même raison qui tourmenta François Mitterrand à la fin de son existence.
Dans ce type de circonstance, on devient brusquement moins critique.
Et quand on regarde cette émission, Mitterrand face à la mort, on ne peut être que saisi par la profondeur et la richesse du personnage. Il y aussi ce témoignage de gens simples du Morvan où il avait été si longtemps député et qui l’avait aidé et soutenu pendant ses premières années et à qui il envoyait pendant toute sa présidence et au cours de ses voyages des cartes écrites de sa main avec des pensées amicales, car cet homme rusé et manipulateur était aussi fidèle en amitié et capable de gestes gratuits simplement par reconnaissance et fidélité.
C’était un homme de culture et d’Histoire. Ses discours sont des moments habités où le verbe se fait chair et la technocratie n’a pas sa place.
Son dernier discours des vœux le 31 décembre 1994 :
« L’an prochain, ce sera mon successeur qui vous exprimera ses vœux. Là où je serai, je l’écouterai le cœur plein de reconnaissance pour le peuple français qui m’aura si longtemps confié son destin et plein d’espoir en vous. Je crois aux forces de l’esprit et je ne vous quitterai pas. Je forme ce soir des vœux pour vous tous en m’adressant d’abord à ceux qui souffrent, à ceux qui sont seuls, à ceux qui sont loin de chez eux. Bonne année et longue vie. Vive la République. Vive la France»
Il y a aussi ce dernier discours au Parlement européen où on voit son état de santé fragile et pourtant son message reste plein de force et fascine son auditoire : «Le nationalisme c’est la guerre !»
Et il y aussi cet entretien où il se livre à Jean-Pierre Elkabbach en septembre 1994 et où il parle de son parcours, de l’influence de son milieu et de son éducation et aussi de ses relations avec Vichy.
Récemment j’ai entendu, lors de l’émission de France Inter consacré au livre d’entretiens de François Hollande avec deux journalistes, que le président actuel se sentait parfois bien seul dans le palais de l’Elysée et qu’il passait certaines de ses soirées avec un plateau repas devant les chaines d’info, devant des chaines d’info ! François Mitterrand, dans la même situation se serait réfugié dans la lecture, car les livres le nourrissaient et lui donnaient sa consistance et sa force. C’est Piketty qui dit : les hommes politiques d’aujourd’hui ne lisent plus.
Que dire encore ?
Probablement parler des lettres à Anne, je le ferai demain.​

Mardi 25/10/2016

Mardi 25/10/2016
«Rien ne sert de courir ; il faut partir à point.
Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.»
Jean de la Fontaine (1621-1695)
Nous vivons une époque moderne et formidable, dans laquelle malgré l’obscurantisme de groupes religieux débiles et archaïques, des savants continuent à chercher à comprendre.
Nous connaissons tous  la fable de La Fontaine : »Le lièvre et la tortue » qui aboutit à un résultat contre intuitif : la tortue bat le lièvre à la course.
La science dit que la fable a raison. Vous trouverez ces éléments sur ce site : 
En effet, les Thaïlandais ont reproduit la course entre un lièvre (en fait, ici, un lapin…) et une tortue, lors d’un salon sur les animaux de compagnie nommé Pet Variety qui s’est déroulé à Bangkok le 8 octobre 2016. Plusieurs courses ont eu lieu, faisant s’affronter les animaux de différents propriétaires et à chaque fois la tortue a gagné. Vous verrez une vidéo où on voit clairement le lapin avancer mais se détourner de son objectif, contrairement à la tortue qui, elle, avance lentement, mais sûrement.
Comment expliquer ce résultat ? Les savants expliquent qu’en raison des différences de sensibilité des sens de ces animaux. Le lapin possède une ouïe très fine mais également un odorat très développé. Le bruit et les différentes odeurs provoqués par la foule ont sans doute distrait le petit animal qui n’a pas cessé de s’arrêter pour « analyser » ceux-ci. La tortue, quant à elle, n’utilise que peu son ouïe et n’est donc pas perturbée par les sons extérieurs.
Je vous rappelle la fable :
Le Lièvre et la Tortue
Rien ne sert de courir ; il faut partir à point.
Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.
Gageons, dit celle-ci, que vous n’atteindrez point
Sitôt que moi ce but. – Sitôt ? Etes-vous sage ?
Repartit l’animal léger.
Ma commère, il vous faut purger
Avec quatre grains d’ellébore.
– Sage ou non, je parie encore.
Ainsi fut fait : et de tous deux
On mit près du but les enjeux :
Savoir quoi, ce n’est pas l’affaire,
Ni de quel juge l’on convint.
Notre Lièvre n’avait que quatre pas à faire ;
J’entends de ceux qu’il fait lorsque prêt d’être atteint
Il s’éloigne des chiens, les renvoie aux Calendes,
Et leur fait arpenter les landes.
Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,
Pour dormir, et pour écouter
D’où vient le vent, il laisse la Tortue
Aller son train de Sénateur.
Elle part, elle s’évertue ;
Elle se hâte avec lenteur.
Lui cependant méprise une telle victoire,
Tient la gageure à peu de gloire,
Croit qu’il y va de son honneur
De partir tard. Il broute, il se repose,
Il s’amuse à toute autre chose
Qu’à la gageure. A la fin quand il vit
Que l’autre touchait presque au bout de la carrière,
Il partit comme un trait ; mais les élans qu’il fit
Furent vains : la Tortue arriva la première.
Eh bien ! lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?
De quoi vous sert votre vitesse ?
Moi, l’emporter ! Et que serait-ce
Si vous portiez une maison ?

Lundi 24/10/2016

Lundi 24/10/2016
«Quelqu’un est en train d’apprendre comment détruire Internet»
Bruce Schneier
Vendredi 21 octobre 2016, une panne géante a touché de nombreux sites (Twitter, Netflix, Reddit, LinkedIn, PayPal, New York Times, Pinterest et d’autres) pendant près de 12 heures.
Cette panne n’est pas accidentel, elle est le fait de personnes, des hackers, qui ont attaqué ces sites comme l’explique le site Atlantico : http://www.atlantico.fr/decryptage/mega-panne-mondiale-internet-pourquoi-cyberattaque-actuelle-debut-daily-beast-kevin-beaumont-2859283.html
Ces évènements montrent au grand jour ce que le grand spécialiste de la cybersécurité Bruce Schneier a déjà révélé sur son blog en septembre : https://www.schneier.com/blog/archives/2016/09/someone_is_lear.html
Pour ma part, c’est encore une chronique de Xavier de La Porte pour l’émission « La Vie numérique de France Culture » qui m’a informé à la fois de l’existence de Bruce Schreier et de son avertissement.
Cette émission a été transcrite sur le site d’agora vox:
« Quelqu’un est-il en train de vouloir détruire Internet à un moment donné ?
Le spécialiste de la cybersécurité Bruce Schneier a posté un article alarmiste sur son blog : des menaces pèseraient sur les structures de l’Internet.
L’article de Bruce Schneier :
Au cours des deux dernières années, quelqu’un a été sondé les défenses des entreprises qui exécutent des tâches critiques d’Internet. Ces sondes prennent la forme d’attaques précisément calibrées destinées à déterminer exactement comment ces entreprises spécifiques peuvent se défendre, et ce qui serait nécessaire pour les faire tomber. Nous ne savons pas qui fait cela, mais il cela semble être un grand État-nation. La Chine ou la Russie seraient mes premières suppositions.
Tout d’abord, un peu de technique. Si vous voulez faire tomber un réseau sur l’Internet, la meilleure façon de le faire est avec une attaque distribuée par déni de service (DDoS). Comme son nom l’indique, ceci est une attaque destinée à empêcher les utilisateurs légitimes d’entrer dans le site. Il y a des subtilités, mais, fondamentalement, cela signifie un tel dynamitage de données sur le site qu’il est débordé. Ces attaques ne sont pas nouvelles : les pirates le font à des sites qu’ils n’aiment pas, et les criminels en ont fait une méthode d’extorsion. Il y a toute une industrie, avec un arsenal de technologies, consacré à la défense DDoS. Mais surtout, il est une question de bande passante. Si l’attaquant a un plus gros tuyau d’incendie d’envoi de données que le défenseur, l’attaquant gagne.
Récemment, quelques-unes des grandes entreprises qui fournissent l’infrastructure de base qui font le travail de l’Internet ont vu une augmentation des attaques DDoS contre eux. De plus, ils ont vu un certain profil d’attaques. Ces attaques sont nettement plus importantes que celles auxquelles ils sont habitués. Elles durent plus longtemps. Elles sont plus sophistiquées. Et elles ressemblent à des sondes. Une semaine, l’attaque commence à un niveau particulier d’attaque, puis croit lentement avant d’arrêter. La semaine suivante, elle commencer à ce point supérieur et continue de monter. Et ainsi de suite, le long de ces lignes, comme si l’attaquant était à la recherche du point exact de l’échec.
Les attaques sont également configurées de manière à découvrir ce que sont les défenses totales d’une société. Il existe de nombreuses façons de lancer une attaque DDoS. Plus des vecteurs d’attaque sont employés simultanément, plus le défenseur doit contrer ces différentes menaces. Ces entreprises voient désormais plus d’attaques utilisant trois ou quatre vecteurs différents. Cela signifie que les entreprises doivent utiliser tout ce qu’elles ont pour se défendre. Elles ne peuvent pas se permettre de ne rien retenir. Elles sont obligées de démontrer leurs capacités de défense à l’attaquant.
Je suis incapable de donner des détails, parce que ces entreprises ont parlé avec moi sous couvert d’anonymat. Mais tout cela est conforme à ce que Verisign rapporte. Verisign est le registraire pour de nombreux domaines d’Internet très populaires, comme .com et .net. Si elle tombe, il y a une panne mondiale de tous les sites et des adresses e-mail dans les domaines de niveau supérieur les plus courants. Chaque trimestre, Verisign publie un rapport de tendance des attaques DDoS. Bien que sa publication n’est pas le niveau de détail que j’ai pu recueillir des entreprises avec lesquelles j’ai parlées, les tendances sont les mêmes : « Au deuxième trimestre 2016, les attaques ont continué à devenir plus fréquentes, persistantes, et complexes. »
Et il y a plus. Une compagnie m’a parlé d’une variété d’attaques par sondes en plus des attaques DDoS : il s’agit de tester la capacité de manipuler des adresses et des routages Internet, de voir combien de temps prend la défense pour y répondre, et ainsi de suite. Quelqu’un a largement testé les capacités défensives de base des sociétés qui fournissent des services Internet critiques.
Qui ferait cela ? Cela ne ressemble pas à quelque chose fait par un activiste, un criminel, ou à ce que ferait un chercheur. Le profilage d’une infrastructure de base est une pratique courante dans l’espionnage et la collecte de renseignements. Il n’est pas normal pour les entreprises de le faire. En outre, la taille et l’échelle de ces sondes – et surtout leur persistance – pointe vers les acteurs étatiques. Cela ressemble au CyberCommand militaire d’une nation qui essaye de calibrer ses armes dans le cadre d’une cyberguerre. Cela me rappelle le programme de la guerre froide des États-Unis qui consistait à faire voler des avions à haute altitude au-dessus de l’Union soviétique pour forcer leurs systèmes de défense aérienne à s’activer, et à cartographier leurs capacités de réaction.
Que pouvons-nous faire à ce sujet ? Rien, vraiment. Nous ne savons pas d’où les attaques proviennent. Les données que j’ai suggère la Chine, et c’est une évaluation partagée par les gens avec qui j’ai discuté. D’autre part, il est possible de dissimuler le pays à l’origine de ces sortes d’attaques. La NSA, qui a plus de capacité de surveillance de la dorsale Internet que tout le monde combiné, a probablement une meilleure idée, mais à moins que les États-Unis décide d’en faire un incident international nous ne saurons pas qui est à l’origine de ces attaques.
Mais cela se passe actuellement. Et les gens doivent le savoir.
Bruce Schneier.
Cette information est un peu inquiétante, mais pas si surprenante que cela. Il est évident que si une guerre se déclenchait (par exemple entre les États-Unis et la Chine ou les États-Unis avec la Russie), Internet serait l’une des cibles prioritaires. Alors certains se prépare à frapper en détectant certaines faiblesses du réseau et des infrastructures informatiques de l’ennemi.
Si une guerre importante éclate, il faut se préparer à vivre sans Internet, ou tout du moins, avec un accès et une bande passante très limités. À voir ! »
Je ne comprends pas tout, mais je crois que nous pouvons nous attendre à de grosses pagailles dans l’avenir

Vendredi 21 octobre 2016

Vendredi 21/10/2016
« La France n’est pas le pays des droits de l’Homme, elle n’est que le pays de la déclaration des droits de l’Homme »
Robert Badinter, invité des matins de France Culture le 10 octobre 2016

Le 9 octobre 1981, il y a 35 ans, la loi d’abolition de la peine de mort est promulguée en France.

Le 10 octobre 2016 célébrait la 14ème journée mondiale d’abolition de la peine de mort.

A cette occasion, Les matins de France Culture était allé rendre visite à Robert Badinter, le ministre de l’abolition pour un entretien.

Robert Badinter a 88 ans, sa voix est plus faible mais garde la force de la conviction qui est la marque de ce grand homme.

Dans cette émission, il a déclaré :

« Pour moi, l’abolition était inévitable. Elle a été trop tardive par rapport aux autres pays de l’Europe occidentale. […] La conscience des français que c’était fini a été plus lente que je ne le pensais. Aujourd’hui c’est terminé. »

A la question, du retour de la peine de mort que préconisent certains politiques en raison du terrorisme, il affirme d’abord que ce sont des démagogues qui prétendent que la France pourrait à nouveau recourir à la peine de mort :

« Ceux qui demandent le rétablissement de la peine de mort font preuve d’une prodigieuse méconnaissance des principes de notre Etat de droit. Ils oublient que l’abolition ne relève pas seulement de la loi de 1981, due à l’initiative de François Mitterrand.

Aujourd’hui, grâce à Jacques Chirac, à la fin de son mandat en 2007, l’abolition est une loi constitutionnelle. Il faudrait donc modifier la Constitution pour rétablir la peine de mort.

De surcroît, l’abolition est inscrite dans une série de conventions internationales dont la force juridique est supérieure à celle de la loi nationale. Je citerai, parmi d’autres, les 6e et 13e protocoles annexes à la Convention européenne des droits de l’homme et la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne. Sur le plan mondial, l’abolition est aussi consacrée par des protocoles de l’ONU auxquels la France est partie. Or les conventions internationales ont une valeur juridique supérieure à la Loi française.

Cette question est ainsi enserrée dans toute une série d’obligations, rendant juridiquement le rétablissement de la peine de mort quasi impossible.»

C’est l’Article 66-1 de notre constitution qui déclare simplement : « Nul ne peut être condamné à la peine de mort

Ensuite, il montre avec lucidité combien la peine de mort contre les terroristes seraient contre productives :

«Plus que jamais il nous faut refuser la tentation de la peine de mort. On dit qu’elle serait une arme de dissuasion. Mais pour celui qui se fait exploser à l’aide d’une ceinture, la peine de mort ne peut le faire reculer car il aime la mort. La peine de mort, elle n’est pas dissuasive ici mais elle serait incitative.

Pendant le procès, le terroriste justifierait son action par ses convictions et ferait de ce moment une tribune de propagande.

Pour ceux qui partagent les mêmes convictions, le fait d’aller jusqu’à la mort pour défendre ses convictions donnerait un surcroit de foi dans leurs croyances morbides.

Le condamné deviendrait un martyr.

Et un commando de vengeurs recommencerait.»

Dans un article de l’Express il réaffirme avec encore plus de clarté ce point de vue :

«La peine de mort ne peut pas être dissuasive pour des terroristes qui périssent dans un attentat, en même temps qu’ils donnent la mort à des victimes innocentes. Il existe entre la mort et le terrorisme un rapport secret, une alliance névrotique. De surcroît, pour ceux qui partagent les convictions des djihadistes, celui qui meurt pour la cause qu’il sert est un héros. Le lendemain d’une exécution capitale, on verrait naître des commandos de militants portant le nom de celui qu’ils appelleraient martyr, et la peine de mort susciterait ainsi encore plus de vocations et d’attentats terroristes.»

Dans cet entretien il parle aussi de l’instinct de mort de l’homme, et c’est donc un immense pas vers la civilisation de renoncer à donner la mort. Selon lui, l’homme n’a, dans l’espèce animal dont il fait partie, qu’un seul exemple comparable d’un animal qui tue son semblable sans raison de nourriture, de défense de territoire ou de conquête d’une femelle. Cet instinct de mort, l’homme le partage avec le rat.

Badinter cite son ami Michel Serres qui a dit « L’homme est un rat pour l’homme. »

Robert Badinter montre aussi que l’abolition, même s’il y a des résistances : Chine, certains Etats des Etats-Unis, des dictatures et les pays théocratiques islamiques, est en progrès partout dans le monde.

L’optimisme de Robert Badinter peut se trouver dans ce document qui révèle l’évolution du monde vers l’abolition.

Mais l’exergue de ce mot du jour est une réflexion quant au fait que la France a été l’un des derniers pays d’Europe occidentale à abolir la peine de mort et que d’ailleurs la France est rarement en tête pour les avancées sociétales et les libertés.

Nos prisons ne respectent pas les droits de l’homme, notre traitement des migrants pas davantage et bien d’autres choses.

Hélas, la France n’est pas la patrie des droits de l’homme, elle n’est que le pays de la déclaration des droits de l’Homme comme le dit Robert Badinter

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Jeudi 20 octobre 2016

« Avoir le monde en main, [signifie à coup sûr] automatiquement aussi, être aux mains du monde »
Maurizio Ferraris dans son livre <Mobilisation Totale ; L’appel Du Portable>, paru en août 2016

J’avais déjà évoqué Maurizio Ferraris, philosophe italien et son livre dont est extrait l’exergue du mot du jour. C’était lors du mot du jour du 16 septembre consacré au droit à la déconnexion pour les salariés reconnu par le paragraphe 7 de l’article L2242-8 du code travail et qui a été mis en œuvre par la fameuse Loi travail.

Mais il me paraissait pertinent d’approfondir la réflexion de Maurizio Ferraris, d’abord parce que j’ai écouté une émission, la Grande Table, qui posait la question <Smartphone, faut-il décréter l’état d’urgence ?> et dans laquelle il était invité.

Ensuite parce que cette réflexion constitue comme un miroir critique à celle de Michel Serres qui présentait l’aspect positif du smartphone :

« Les jeunes générations ont compris ce que signifiait le mot maintenant, qu’il faut lire main tenant, c’est à dire tenant dans la main. Avec les smartphones qu’ils tiennent dans la main, ils peuvent immédiatement échanger avec tous leurs proches ou personnes qu’ils connaissent quel que soit le lieu où les uns et les autres se trouvent dans le monde. Ils peuvent accéder à l’information et à la connaissance instantanément en surfant sur les outils de l’internet, ils peuvent envoyer, maintenant, des photos qu’ils viennent de prendre quelques secondes auparavant etc… »

Il s’agissait du mot du jour du 21 novembre 2012, le 23ème, alors que nous sommes aujourd’hui au 773ème.

J’ai pu lire un extrait de ce livre <Mobilisation Totale ; L’appel Du Portable> sur internet. Extrait auquel vous avez accès en suivant ce <Lien>

Ce livre se penche sur ce phénomène de société engendré par les smartphones et la connexion au monde et montre comment cette sollicitation permanente se transforme en dispositif de mobilisation.

Dans ce livre, Ferraris utilise le terme « arme » pour parler de l’ensemble de ces appareils mobiles qui nous asservissent parce qu’il a créé en italien l’acronyme « ARMI » qui a été traduit en français par Appareils de Registration (en réalité enregistrement) et de Mobilisation d’Intentionnalité.

Voilà ce qu’il écrit par exemple :

« Comment et pourquoi l’appel nous mobilise ?

L’appel est avant tout une responsabilisation : je réponds parce que je me sens apostrophé, moi, précisément moi. La responsabilité dont je me sens investi a un caractère incomparable de « première personne » : le message m’est adressé à moi, et je sens la nécessité de répondre avec le même naturel avec lequel le philosophe américain John Searle, dans l’anecdote qu’il rapporte au début de « la construction de la réalité sociale », sent la nécessité d’entrer dans un bar à Paris et de commander une bière. […]

L’absolu. Qu’est-ce qui rend d’autant plus puissant l’appel du portable par rapport à la bière de Searle ? Pour le dire en deux mots : si la bière a quelque chose à voir avec l’esprit, fut-ce avec celui du houblon, l’appel communique avec l’absolu. Pour la première fois dans l’histoire du monde, nous avons l’absolu dans la poche.

Le dispositif, dont le Web est la manifestation la plus évidente, est un empire sur lequel le soleil de se couche jamais, et le fait d’avoir un Smartphone dans la poche signifie à coup sûr avoir le monde en main, mais automatiquement aussi, être aux mains du monde : à chaque instant pourra arriver une requête et à chaque instant nous serons responsables

Même si l’on établissait par contrat de travail qu’on ne travaille qu’une heure par semaine, dans les faits s’appliquerait le principe selon lequel on travaille à toute heure du jour […].

Le mobile mobilise. Voilà ce qui a changé depuis l’époque de la bière de Searle. Que celui qui est encore en mesure de le faire, revienne en arrière, à l’époque où les téléphones étaient des appareils fixes et seulement capables de communiquer, sans aucun aspect lié à l’enregistrement. À cette époque, qui ne se trouvait pas physiquement dans les parages d’un téléphone fixe lié à son entourage (domicile ou bureau), était virtuellement soulagé de toute responsabilité. Le téléphone sonnait mais si cet individu avait un motif valide pour ne pas se trouver chez lui ou à son bureau, le fait d’être injoignable de pouvait en aucune façon lui être imputé. Ajoutons que le fixe était non seulement localisable, mais il était en principe amnésique (avant l’invention des répondeurs enregistreurs ou autres systèmes de mémorisation des appels), si bien qu’il ne restait pas de trace des coups de téléphone même quand on revenait dans les parages de l’appareil. Donc, là aussi, aucune responsabilité […].

Le seul téléphone mobile (mais sans mémoire) qui ait existé un bon nombre d’années fut le téléphone rouge, conçu en 1963. Enfermé dans une boite, il suivait comme une ombre ou un spectre le président des États-Unis et pouvait être utilisé pour communiquer directement avec le dirigeant de l’Union soviétique en cas de menace nucléaire. Cette évocation de la sphère militaire apparaît rétrospectivement prophétique. Les armes contemporaines sont des dispositifs mobiles et mobilisant qui tirent tout leur pouvoir du fait d’être toujours auprès de nous et éternellement muni de mémoire. Ce qui signifie justement qu’à la différence de ce qui se produisit avec le fixe, nous sommes responsables face aux messages qui peuvent nous arriver, et cela en tout lieu et à tout instant. Même si l’on se trouvait dans une zone sans réseau ou si nos « armes »  étaient pour quelque raison déchargées, en très peu de temps la mémoire, se réactivant, nous mettrait face à nos responsabilités, c’est-à-dire aux messages qui nous seraient arrivés durant la période de déconnexion. […]

Action. Généralement l’appel ne se limite pas à requérir une réponse ; il exige une action. Dès l’instant où une grande part du travail se fait à travers les « armes », l’accès à ces « armes »  équivaut à l’accès au travail : qu’on pense à la quantité de prestations fournies par les « armes »  hors des horaires habituels de service. Ce travail est non rétribué et souvent même il n’est pas comptabilisé comme travail, ce qui implique une nouvelle frontière de l’exploitation, qui commence au moment où, comme cela se faisait en de nombreuses entreprises on oblige les employés à être toujours muni d’un smartphone.

Les mobilisés acceptent d’être appelés à agir à tout moment et c’est aussi une diminution objective de liberté, qui n’est compensé par aucun avantage économique et qui même, le plus souvent, se transforme en un travail gratuit, que ne couvre aucune protection syndicale. […]

Responsabilité. Le message qui t’est destiné, est destiné à toi. Qui te l’as envoyé sait que tu l’as lu. L’ordre se présente comme un commandement individuel, de façon très différente de ce qui se passait avec les médias du siècle précédent. De ce point de vue, notre situation a changé par rapport à l’époque de la radio et de la télévision. On se lamentait alors du fait qu’on se trouvait submergé par un flot d’informations, surabondant et ingérable. Et alors ? Où était le problème ? Il suffisait de ne pas en tenir compte. Il est bien plus difficile d’affronter l’avalanche de sollicitations, de requêtes, de demandes impatientes qui sont adressés par l’armée mobile qui nous enserre. »

<Vous pouvez aussi lire cet article des Inrocks qui analyse ce livre>

Cette réflexion apparait très négative. A mon analyse, elle ne contredit pas la vision optimiste de Michel Serres, elle la complète.

Le smartphone est à la fois un outil formidable comme le décrit Michel Serres, et un outil d’asservissement comme le montre Maurizio Ferraris.

Il nous faut suffisamment de sagesse pour profiter de ses fonctionnalités et maîtriser ses excès.

Bref, il faut mater notre smartphone et savoir se déconnecter !

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