Vendredi 18 mars 2016

Vendredi 18 mars 2016
«la glace flotte [contrairement à] la plupart des corps [qui] sont plus denses à l’état solide ; [sans ça,] nous ne serions pas là ! »
Hubert Reeves – « Là où croît le péril… croît aussi ce qui sauve »
« La belle histoire » Page 38 & 39

Hubert Reeves écrit :

« Parfois les phénomènes les plus familiers s’avèrent être les plus étonnants.

Comme chacun le sait, la glace flotte à la surface de l’eau. Ce fait, qui a causé la catastrophe du Titanic en 1912, sa collision avec un iceberg, s’avère être d’une importance primordiale pour l’existence de la vie sur Terre.

La glace, à la surface des lacs, isole du froid les couches aquatiques profondes. Elle permet à l’eau d’y rester liquide à très basse température ambiante si la glace s’enfonçait, les lacs gèleraient entièrement et les organismes qui y vivent périraient sûrement.

En quoi cette propriété est-elle étonnante sur le plan de la physique ?

Il est bien connu que la chaleur dilate les corps et que le froid décontracte et augmente l’intensité. Ainsi, la plupart des corps sont plus denses à l’état solide qu’à l’état liquide. Quand l’huile se fige à cause du froid, elle coule au fond de la bouteille et le plomb fondu surnage sur le solide. Si la glace, plus froide que l’eau liquide était aussi plus dense, elle coulerait à basse température. Alors ? Pourquoi flotte telle ?

Effectivement, comme la presque totalité des substances, l’eau se densifie quand on la refroidit. Mais quand on approche du point de congélation, aux environs de 4 °C, cette tendance s’inverse et l’eau devient progressivement moins dense : la glace flotte.

Cette propriété s’explique en termes de physico-chimie, de façon complexe d’ailleurs. Rien de mystérieux jusque-là. Pourtant, en rapprochant la clarté de cette propriété exceptionnelle dans le monde des substances chimiques avec l’importance de l’eau pour l’élaboration de la vie, il est peut-être justifié de s’étonner.

Peut-on inclure ce phénomène dans la liste de nos « sans ça » ?

Encore une fois, j’observe le phénomène et je réserve mon jugement…»

Il y a encore bien d’autres coïncidences dans cette belle Histoire :

Ainsi l’orbite quasi circulaire de la terre autour du soleil alors que la grande majorité des orbites observées dans l’univers sont beaucoup plus elliptiques et dans ce cas les différences de température, selon la position par rapport à l’astre, sont beaucoup plus grandes rendant la vie beaucoup plus difficile ou impossible.

Il y a encore les neutrinos, la croissance de l’oxygène et la formation de la couche d’ozone …

Et puis après, au bout du bout, tout ce qui a permis à la complexité d’émerger et à homo sapiens de coloniser la terre.

Bref tout ce qui a permis la belle histoire de l’humanité, notre histoire.

Hubert Reeves va aussi développer, dans son livre, la moins belle histoire, celle où homo sapiens va énormément créer, inventer et imaginer.

Nous profitons de tout cela, la vie humaine est devenue moins dure, la santé s’est améliorée et des maladies peuvent être guéries et nous sommes souvent envahis d’émotion devant toutes les manifestations créatrices de l’homme dans les divers arts dans lesquels elles se sont épanouies.

Mais il a réalisé ces choses, en partant du postulat que la terre et la nature pouvaient être utilisées sans limite et qu’il était possible de prélever tous les éléments nécessaires à son confort, sans tenir compte des équilibres naturels et sans appréhender la disproportion entre le temps extraordinairement court dans lequel il consommait l’énergie fossile, au regard des millions d’années qui ont été nécessaire pour la fabriquer.

Arrivé à ce stade, nous sommes confrontés à deux positions très tranchées :

Celles de tous ceux qui expliquent que l’homme est en train, par son comportement, son industrie et sa technique de perturber si fortement l’équilibre naturel que les conditions qui ont permis l’apparition de l’humanité vont disparaître.

Celles de ceux qui dans les traditions religieuses

« Soyez féconds, emplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux de la terre »
(Genèse 1, 28)

ou scientifique comme René Descartes qui espère que le développement des sciences permettra aux êtres humains de devenir « comme maître et possesseur de la nature » ont mis l’homme au centre, les premiers considérant que toute la création a été faite pour l’homme sous la soumission de Dieu et les autres que l’intelligence et les « droits de l’homme » sont à un tel niveau que la nature et les ressources terrestres sont à sa seule disposition. Pour les seconds, en outre, la critique de la sauvagerie et du côté impitoyable de la nature, interdit de lui reconnaître une préséance à l’histoire de l’homme qui outre les guerres a quand même développé la compassion, la médecine, la science, l’art qui ont su embellir et corriger les rudesses de la nature.

Il existe des extrémistes dans ces deux thèses.

Les premiers pourraient déboucher sur un régime totalitaire où la religion de l’écologie justifierait des actes de contraintes et de restriction des libertés fondamentales.

Les seconds arcs boutés sur leur confort et leur égoïsme, ne croient pas aux avertissements des scientifiques ou pensent que le génie humain trouvera toujours de nouvelles solutions leur permettant ainsi de continuer à ne rien changer dans leur comportement de vie et de consommation.

Les premiers sont dangereux et liberticides et les seconds sont aveugles et tout aussi dangereux.

Car si les scientifiques poursuivent la quête de l’existence d’autres formes de vie dans l’univers, il est clair que si elles existaient elles ne seraient pas dans une proximité atteignable par nos moyens de transport.

Notre terre constitue donc une oasis entourée d’un immense désert stérile dans l’univers.

Et nous serions donc bien inspiré de nous en préoccuper vraiment, sans ça, nos descendants ne seront plus là pour en parler.

Je vous redonne le lien vers la conférence donné dans le mot du jour de lundi (il faut se positionner à 30 mn sur la vidéo) : <ici>

Et un lien vers le livre  <La où croit le péril…>

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Jeudi 17 mars 2016

«[sans] Le noyau chaud de la Terre [nous ne serions pas là !]»
Hubert Reeves – « Là où croît le péril… croît aussi ce qui sauve »
« La belle histoire » Page 26 & 27

<Hubert Reeves écrit :

« Le centre de la Terre est situé tout juste sous nos pieds, à 6400 kilomètres (la distance Paris-Moscou).

C’est un des lieux les plus mal connus de la science contemporaine. Nous connaissons bien mieux le cœur du Soleil et des étoiles que celui de notre propre planète ! La raison ? Les étoiles sont des boules de gaz. Or la physique des gaz est relativement simple. Elle est aujourd’hui bien comprise. Mais les planètes rocheuses comme la Terre sont constituées d’une séquence de phases liquides et solides nettement plus difficile à modéliser. Tout y est plus compliqué. De grands progrès ont été accomplis, mais il reste encore beaucoup à faire dans ces chapitres de la physique. Pourtant nous savons déjà que ce qui se passe là, en bas, mérite à coup sûr de figurer sur la liste de nos « sans ça… ».

Au sujet du noyau terrestre, nous avons quelques informations crédibles. Il y fait chaud : environ 6 100 °C.

Nous connaissons l’origine de cette chaleur. Elle vient de deux sources différentes.

L’une provient des innombrables collisions de météorites de toutes dimensions qui ont frappé notre planète aux premiers temps du Système solaire. L’avalanche de matière, dont l’accumulation a fini par constituer la masse planétaire, y a déposé en même temps une grande quantité de chaleur.

Par ailleurs, ces pierres incorporent des atomes radioactifs à longue vie (uranium, thorium, calcium).

Ces atomes proviennent des explosions d’étoiles qui ont eu lieu dans le bras de la Voie lactée où la Terre est née, il y a 4,5 milliards d’années. Séquestrés dans ces météorites tombées du ciel, les noyaux de ces atomes se désintègrent progressivement, selon leur temps de vie spécifique, et entretiennent la chaleur interne de notre planète.

Cette énergie thermique se propage vers la surface planétaire pour se dégager ensuite dans l’espace. En passant, elle engendre des mouvements de matière de grande envergure. Cette agitation se manifeste à la surface par des éruptions volcaniques, des tremblements de terre, des tsunamis. Elle est également responsable de l’existence du champ magnétique terrestre qui oriente nos boussoles ainsi que nombre d’oiseaux migrateurs.

Comment ces phénomènes situés dans les strates les plus profondes et les plus inaccessibles de notre planète sont-ils reliés à notre existence ? Pourquoi figurent-ils

Sur notre liste des « sans ça » ?

En 1917 un physicien allemand, Victor Hess, et son équipe, grâce à des compteurs embarqués à bord d’un ballon, ont la surprise de constater que la radioactivité naturelle, loin de s’atténuer avec la hauteur atteinte par la nacelle, augmente progressivement. C’est que notre planète est continuellement bombardée de particules chargées de très grande énergie, appelée « rayons cosmiques ».

Issu des explosions d’étoiles massives, ces particules sillonnent en permanence l’espace interstellaire et bombardent les corps célestes qui orbite dans la galaxie.

À cela il faut ajouter une découverte plus récente : celle du vent solaire. Les premières sondes lancées dans l’espace vers les années 1960 ont été accueillies par un flux de particules d’énergie plus faible que les rayons cosmiques mais en beaucoup plus grand nombre. Elles proviennent directement des couches superficielles de notre étoile. Elles diffusent rapidement dans l’ensemble du système solaire.

Pourquoi ces particules rapides n’atteignent elles pas (ou peu) la surface de notre planète ? C’est le champ magnétique terrestre qui, en les déviants, les repousse dans l’espace et nous met à l’abri de leur influence délétère. Mais pas totalement, comme le savent les hôtesses de l’air qui doivent comptabiliser et limiter, en conséquence, leurs heures de vol. Sans ce bouclier magnétique qui entoure notre planète, la vie, telle que nous la connaissons n’aurait jamais pu naître sur les continents.

Notons que la lune et mars, qui n’ont pas de champ magnétique, subissent de plein fouet ce bombardement. La vie y serait impossible. Et pourquoi n’ont-elles pas de champ magnétique ? À cause de leur petite taille. Mars est 10 fois moins massive que la Terre et la Lune 100 fois moins massive. En conséquence, elles ont dégagé leur chaleur initiale beaucoup plus rapidement que la terre. Rappelons que cette chaleur est responsable des mouvements de convection qui engendre le champ magnétique. Leur cœur est maintenant refroidi. […]

[…]

Bien sûr, cela ne durera pas indéfiniment. Comme les chaleurs initiales de la Lune et de Mars celle de la Terre s’épuise avec le temps. Mais les évaluations les plus crédibles nous permettent de compter encore sur quelques centaines de millions d’années de loyaux services de la chaleur centrale véhiculée par la tectonique des plaques. »

Il fallait que le centre de la terre reste chaud suffisamment longtemps pour que nous puissions apparaître lors de l’immense chaîne de l’évolution et rester un peu de temps à l’échelle cosmique.

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Mercredi 16 mars 2016

Mercredi 16 mars 2016
« Le carbone [est] l’élément clef de toutes les architectures moléculaires et de la vie sur Terre. Il est bien difficile d’imaginer comment la vie aurait pu apparaître sans lui.
Aucune séquence de réactions ne semblait être en mesure d’expliquer sa population dans l’Univers, sauf à faire appel à des coïncidences assez étonnantes quant aux valeurs numériques de différentes propriétés du noyau de carbone [qui depuis ont pu être mesurées et sont exactement celles qui rendent la chose possible] »
Hubert Reeves – « Là où croît le péril… croît aussi ce qui sauve »
« La belle histoire » Page 24 & 25

L’atome est le constituant fondamental de la matière.

Au départ lors du big bang se sont créés les premiers atomes, les plus légers l’hydrogène puis l’hélium.

Le carbone est un atome plus lourd et c’est un élément essentiel de la vie.

Le corps humain contient, en effet, beaucoup de carbone, comme tout organisme vivant sur Terre.

Car le carbone est la base de toutes les formes de vie connues à ce jour.

Combiné notamment à l’hydrogène et à l’oxygène, il forme l’ossature de tous les organismes vivants que nous connaissons : protéines, ADN, membranes, etc.

C’est pourquoi la chimie du carbone est si importante et s’appelle « chimie organique » (la chimie des organismes, la chimie du vivant).

Or le carbone n’a pas été créé lors du big bang et sa création a nécessité des conditions très spécifiques.

Hubert Reeves l’explique comme cela :

« Je vais raconter un événement qui a fait beaucoup de bruit, il y a un demi-siècle quand, grâce aux progrès de la physique nucléaire de laboratoire, on a commencé à découvrir l’origine des éléments chimiques dans l’Univers.

L’astrophysicien anglais, Fred Hoyle, a formulé vers 1948 l’idée que les brasiers internes des étoiles, là où les températures sont assez élevées pour amorcer spontanément des réactions nucléaires, sont les foyers où les noyaux des atomes du cosmos sont engendrés.

Pour accréditer cette thèse, il fallait d’abord identifier les chaînes de réactions nucléaires spécifiques qui seraient responsables de chaque variété d’atome puis identifier les types d’étoiles dans lesquelles ces atomes avaient été produits. C’est d’ailleurs sur un des thèmes de cette enquête que j’ai fait ma thèse de doctorat en astrophysique nucléaire.

Un problème se posa bientôt concernant l’origine du carbone. Les connaissances de l’époque en physique nucléaire ne laissaient entrevoir pratiquement aucune possibilité de sa formation dans les étoiles.

Aucune séquence de réactions ne semblait être en mesure d’expliquer sa population dans l’Univers, sauf à faire appel à des coïncidences assez étonnantes quant aux valeurs numériques de différentes propriétés du noyau de carbone, propriétés encore non mesurées à cette époque.

Prenant acte du fait que le carbone est un des éléments les plus foisonnants dans l’Univers, Hoyle prédit que les coïncidences requises devaient se vérifier dans la réalité.

Son ami, le physicien américain William Fowler, le confirma bientôt par des expériences de laboratoire en Californie. Les propriétés du noyau de carbone mesurées en laboratoire sont exactement celles que Hoyle avait estimées pour rendre compte de son abondance. Ces réactions se produisent surtout dans les étoiles géantes rouges, comme Antarès, visible au Sud dans notre ciel d’été.

Que penser de cette prédiction réussie et de ces coïncidences étonnantes ?

On peut, bien sûr, faire appel au hasard.

Mais on peut aussi rester sur sa faim en se disant que le hasard a souvent le dos large.

Et, de surcroît, il faut prendre en considération le fait que le carbone est l’enfant chéri de Dame Nature pour construire la complexité. Il est l’élément clef de toutes les architectures moléculaires et de la vie sur Terre. Il est bien difficile d’imaginer comment la vie aurait pu apparaître sans lui.

Voici une excellente occasion de pratiquer le jugement réservé. »

Et bien sûr sans ces conditions étonnantes et spécifiques le carbone n’aurait pas pu être créé en masse, et sans ça nous ne serions pas là pour en parler.

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Mardi 15 mars 2016

Mardi 15 mars 2016
« Les forces qui régissent la matière semblent finement « ajustées » pour l’apparition de la complexité, de la vie et de l’intelligence dans l’univers.
[ sans ça,] nous ne serions pas là ! »
Hubert Reeves – « Là où croît le péril… croît aussi ce qui sauve »
« La belle histoire » Page 16 et 17

Voici comment Hubert Reeves raconte cet ajustement précis sans lequel nous ne serions pas là pour en parler :

« Voici une information qui n’a pas fini de faire parler d’elle. Elle nous est arrivée, d’une façon inattendue, du monde de l’informatique, de ce qu’on appelle souvent les broyeurs de chiffres.

On part du constat que le comportement de la matière du cosmos est contrôlé par quatre forces différentes :

Chacune est caractérisée par son intensité et sa portée (la distance sur laquelle elle se fait sentir).

Les physiciens, qui aiment s’amuser avec des modèles numériques sur ordinateur, ont tenté de calculer comment la matière cosmique se serait comportée depuis le big bang si les propriétés de ces forces avaient été un tant soit peu différentes.

Là, surprise !

Les moindres variations résultaient souvent en univers bien différent du nôtre : il s’avérait parfaitement stériles.

Pas de galaxie, pas d’étoile, pas de planète, et surtout pas de vie !

Convenant, par exemple, d’augmenter, même de façon minime, l’intensité de la force nucléaire forte. Lors du big bang, tout l’hydrogène se serait transformé en hélium. Résultat : il n’y aurait pas d’étoile de longue durée comme le soleil pour veiller à l’éclosion de la vie et partout dans l’univers. Un monde sec et stérile.

Convenons à l’inverse qu’elle ait été un peu, très peu, plus faible. Résultat : les noyaux atomiques seraient beaucoup moins stables. Un grand nombre se désintégrerait spontanément et la matière serait hautement radioactive, trop instable pour permettre la vie.

Supposons maintenant que la force de gravité soit un tantinet plus faible. Un univers soumis à ces conditions aurait suivi un parcours semblable au nôtre : expansion, refroidissement, obscurcissement.

Mais aucune galaxie, aucune étoile, aucune planète ne se serait formée. La matière serait restée indéfiniment dans son état de dispersion initiale.

À l’opposé, une minime intensification de la gravité aurait accru la vitesse de formation des étoiles qui se seraient par la suite rapidement transformée en stérile trou noir. Et la liste est longue des exemples d’effets semblables sur les autres forces.

En peu de mots les forces qui régissent la matière semblent finement « ajustées » pour l’apparition de la complexité, de la vie et de l’intelligence dans l’univers.

Étonnant non ?

Évidemment les réactions n’ont pas manqué, les interprétations sont nombreuses et les débats sont animés. Mais la réalité de ces concordances très généralement admises par les astrophysiciens. »

Et, bien sûr, sans ça, nous ne serions pas là !

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Lundi 14 mars 2016

« C’est une chose étrange à la fin que le monde… »
Aragon

Récemment j’ai lu un petit livre très intéressant de ce grand pédagogue scientifique qu’est Hubert Reeves.

Comme exergue de ce mot du jour je ne peux pas utiliser son titre, car il s’agit du vers du poète allemand Hölderlin : « Là où croit le péril, croît aussi ce qui sauve » qui a déjà été utilisé comme mot du jour du Mardi 27 août 2013.

Alors j’ai pris la première phrase du livre qui est ce vers d’Aragon que j’ai évoqué dans un mot du jour récent (2 février 2016) consacré à Jean d’Ormesson mais que je n’avais pas utilisé comme mot du jour.

J’avais d’ailleurs cité le poème dans son intégralité et sa source : « Les yeux et la mémoire – Chant II – 1954 »

Hubert Reeves a écrit ce livre « Là où croit le péril …croît aussi ce qui sauve »  en 2013, il avait déjà 81 ans et consacre désormais toute son énergie à œuvrer pour une prise de conscience écologique.

C’est le sujet de ce livre qui est divisé en 3 parties :

D’abord la belle histoire, histoire de l’émergence de la vie, de la complexité et de l’homme dans un monde qui, sans une accumulation de coïncidence, aurait dû être stérile.

Ensuite, la moins belle Histoire, celle d’une espèce, la nôtre, qui a eu, aujourd’hui comme hier, des rapports si conflictuels avec la nature qu’elle l’a progressivement détruit au risque de briser l’équilibre fragile auquel elle doit sa survie.

Car, même si tout s’est accéléré avec l’ère industrielle et la société de consommation, pour Hubert Reeves, l’affaire ne date pas d’hier, loin de là.

La 3ème partie s’appelle le réveil vert car l’astrophysicien pense déceler, dans une série d’évolutions sociétales, d’initiatives et d’expériences individuelles apparues depuis la première moitié du XIXe siècle, une prise de conscience  qui pourrait constituer notre planche de salut.

Ce qui m’a le plus ébloui dans ce livre, c’est «  la belle histoire ». Toutes ces choses pour lesquelles Hubert Reeves écrit

« Sans ça nous ne serions pas là pour en parler ».

Je reviendrai dans les prochains jours de la semaine à certains de ces « sans ça » avec cette belle philosophie du scientifique :

« J’observe le phénomène et je réserve mon jugement. »

Il présente l’ensemble de sa réflexion dans une conférence à Rennes que vous trouverez <ici>

( Attention la vidéo se déroule un long moment sans qu’il ne se passe rien, il faut se positionner à la 30ème minute.

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Vendredi 11 mars 2016

Vendredi 11 mars 2016
« Sans l’art, l’homme est, certes, efficace, mais, au fond, il n’est guère meilleur qu’un chimpanzé se servant d’une pierre pour casser une noix.
Or l’intelligence humaine naît du baiser des Muses.»
Nikolaus Harnoncourt
Le 5 décembre 2015, alors qu’il devait encore honorer quelques concerts qui avaient été prévus à son agenda, Nikolaus Harnoncourt a écrit à son public par un billet manuscrit : «Cher public. L’état de mes forces physiques me contraignent à renoncer à mes projets futurs.»
Et il est mort le 5 mars 2016, 3 mois après, à l’âge de 86 ans.
Oui ! Parce que lui n’aspirait pas à la retraite, sa vie était vouée à l’art et à la musique.
Il existe des activités qui occupent notre temps et certaines qui le remplissent.
C’est une grâce infinie quand le métier, l’activité rémunérée permet de remplir notre espace et notre vie. Ce fut le destin de Nikolaus Harnoncourt, un rebelle, un homme qui disait non.
Il était violoncelliste à l’orchestre symphonique (pas le Philharmonique) de Vienne et il disait non : non on ne doit pas jouer Bach comme on le joue, ni Mozart.
Il a alors créé un petit ensemble nommé le concentus musicus de Vienne qui jouait sur instruments d’époque et s’est dans un premier temps concentré sur l’interprétation de la musique baroque. Avec ses amis, Ils ont analysé, répété  et réinventé une manière d’interpréter pendant 7 ans, entre eux, avant de se révéler au public par des concerts.
Et leur interprétation, la sonorité des instruments tout le discours musical comme allait le conceptualiser Harnoncourt  créèrent des grandes  polémiques, les uns criaient « au génie », les autres « Au Fou ».
La première fois que j’entendis les concertos brandebourgeois joués par le concentus musicus je me suis résolument rangé dans la seconde catégorie.
Et puis j’ai évolué, j’ai la faiblesse de croire que Harnoncourt aussi. Parce que les premières interprétations étaient peut être authentiques mais écorchaient les oreilles. Ce n’est plus le cas et désormais on n’interprète plus Bach, plus Mozart  après Harnoncourt qu’avant lui. C’est cela la marque des grands hommes.
La chanteuse Patricia Petitbon lui a rendu un bel hommage
«Il m’a fait comprendre que la musique c’était savoir faire des choix, savoir être libre, savoir être sincère, trouver sa propre voie même si elle n’est pas forcément comprise par les autres. Je le voyais comme un sculpteur de marbre : il avait un bloc de marbre devant lui, il le fracassait et en faisait ce qu’il voulait. Il incarnait la volupté, la générosité, il n’avait pas peur d’aller au-delà, il était incroyablement lumineux. Il avait cette capacité de se fondre dans l’instant et dans l’éternité de la musique»
L’express a republié une interview du 24 janvier 2007 que vous trouverez ici : http://www.lexpress.fr/culture/musique/la-musique-va-bien-au-dela-de-la-beaute_478639.html dont j’ai tiré l’exergue du mot du jour et dont je cite les extraits suivants :
« L’art est du domaine de l’imaginaire et nous a été donné comme contrepoint au monde matériel. De nos jours, nous vivons le triomphe de l’utilitaire: plus l’homme possède, plus il croit être heureux. C’est donc tout naturellement que l’on est arrivé à se persuader que l’art, et donc son apprentissage à l’école, ne servait à rien. On semble ne pas comprendre qu’on ne produira ainsi que des hédonistes et que l’on risque de voir disparaître la dimension qui différencie l’homme de l’animal. Sans l’art, l’homme est, certes, efficace, mais, au fond, il n’est guère meilleur qu’un chimpanzé se servant d’une pierre pour casser une noix. Or l’intelligence humaine naît du baiser des Muses. […]
[…] De nos jours, la musique met en avant l’approche anglo-saxonne, qui privilégie la prestation instrumentale. Tout doit être « bien joué ». Malheureusement, j’ai l’impression que beaucoup de gens se satisfont de cette situation: trouver une homogénéité. Mais où est le contenu? C’est là que le bât blesse. L’art ne peut être réduit à des paramètres techniques. La musique n’est pas un loisir, une détente; elle intervient dans notre vie, et peut donc déranger. Le plus simple, bien sûr, c’est de refuser l’affrontement et de ne rechercher qu’une forme de beauté qui puisse distraire du quotidien. L’art devient un simple ornement. Or plus on s’efforce de comprendre la musique, plus on voit qu’elle va bien au-delà de la beauté.[…]
Très souvent, lorsqu’on vit un moment tendu, on constate que le verbe n’est d’aucune aide. La musique, elle, dans presque chaque situation émotionnellement forte, peut atteindre l’âme. […] Je n’utiliserai à aucun moment un instrument parce qu’il est ancien. Je le choisis parce qu’il me permet de transposer au mieux ma vision d’une œuvre. On ne peut jamais reproduire le passé. Il faudrait les musiciens de l’époque, la lumière de l’époque, les spectateurs de l’époque – qui ne connaissent pas, au contraire de nous, la musique des siècles suivants. J’aime Shakespeare, Michel-Ange ou Monteverdi non pour leur époque, mais pour leurs chefs-d’œuvre, qui transcendent le temps. L’homme change, sans doute. Mais une grande partie de lui restera toujours identique tant qu’il sera mortel. C’est pour cela que les expériences de nos ancêtres nous sont à ce point accessibles. Si vous lisez Pascal, vous apprenez qu’il existe deux façons de penser: une qui s’attache à la raison arithmétique et l’autre, à la raison du cœur. Je suis d’accord. Et quand le cœur n’y est pas, il n’y a plus rien.»
Sur YouTube vous trouverez énormément de vidéos de ce musicien exigeant et fascinant :

Jeudi 10 mars 2016

Jeudi 10 mars 2016
« [Les Etudiants d’aujourd’hui] devront se remettre en question en permanence. Le monde va si vite que nous sommes d’ailleurs bien incapables de leur enseigner ce qu’ils devront savoir ne serait-ce que dans dix ans. »
John Hennessy Président de l’université Stanford
Stanford, cette extraordinaire université américaine !
Stanford a donné au monde Google, Cisco, Paypal, Netflix, Snapchat, Instagram, Yahoo, LinkedIn…
Mais René Girard y a enseigné et aussi Michel Serres ainsi que le philosophe Jean-Pierre Dupuy, chercheur au centre d’étude du langage et de l’information de Stanford et ancien directeur d’études à Polytechnique. Ces trois français montrent que les sciences humaines sont aussi très présentes à Stanford.
John Steinbeck fut aussi élève de cette université.
« Si vous avez une idée, vous trouverez toujours quelqu’un sur ce campus pour vous aider », assure une étudiante dans cet article consacré à Stanford. Article dont je tire aussi ce qui suit : 
En 1996, c’est dans le sous-sol du bâtiment Gates de sciences informatiques (le fondateur de Microsoft avait offert 6 millions de dollars pour la construction) que les deux étudiants en doctorat Larry Page et Sergueï Brin ont mis au point l’algorithme du futur moteur de recherche Google. L’université, qui avait déposé le brevet, a reçu 1,8 million d’actions Google. En 2005, l’université a vendu ses parts pour 336 millions de dollars. Depuis, le pipe-line ne s’est pas tari. Selon le Stanford Daily, Google offre chaque année 1 million de dollars au département d’informatique. La « tech » finance Stanford, qui lui envoie ses meilleurs éléments. 
John Hennesy est la tête de l’université depuis 2000, il a chamboulé le cursus académique. Stanford ne doit plus être seulement un lieu de recherche fondamentale, mais un endroit où l’on « cherche des solutions », a-t-il décrété en 2009. « Si les universités ne travaillent pas sur les grands problèmes du monde, qui le fera ? »
Récemment il est venu en France et le journal Le Monde l’a interviewé : «Le défi majeur est d’apprendre à apprendre tout au long de la vie»
Voici des extraits de cet entretien :
Vous avez placé les approches interdisciplinaires au cœur de tous vos cursus. En quoi cela répond-il aux besoins des entreprises ?
Un dirigeant doit bien sûr avoir un domaine d’expertise. Mais il doit de plus en plus être en capacité d’interagir et de travailler avec d’autres personnes, d’autres disciplines. Regardez le problème du changement climatique. Il n’existe pas de solution magique. Climatologues, économistes, politiques, experts en technologies alternatives doivent travailler ensemble. Les défis auxquels nous faisons face, en économie, en politique ou en environnement nécessitent des capacités de collaborations pour être résolus. Cela s’apprend.
Est-ce facile de faire dialoguer les disciplines ? En France, cela ne va pas de soi…
Rassurez-vous, aux Etats-Unis non plus ! Dans l’industrie, les approches transversales sont plus faciles à initier car, au final, un produit doit sortir, de la valeur doit être créée. Dans le monde académique, les personnes ont plutôt tendance à travailler en silo. Nous avions néanmoins un atout : l’existence d’un campus réunissant, sur un faible périmètre, de multiples disciplines. Nous avons ensuite créé des incitations pour que chercheurs et étudiants travaillent ensemble, par exemple des facilités de financement pour les recherches transdisciplinaires.
Plus inattendu au cœur de la Silicon Valley : vous avez placé l’art au cœur du campus. Qu’en attendiez-vous ?
Les grandes sociétés ont de grands artistes : la culture apporte de la profondeur, ce que l’on respire d’ailleurs partout en France. En outre, nous voulions permettre aux étudiants d’avoir accès à quelque chose qui pourrait devenir une source de joie pour toute leur vie. Mais l’art a aussi une vertu pédagogique : sa fréquentation et sa pratique stimulent la créativité, nous confrontent à des cultures différentes, à des idées qui sortent des cadres établis. Nous avons donc cherché à donner aux étudiants ce que j’appelle la confiance créative. Leur apprendre à émettre et aussi à recevoir les critiques sans en prendre ombrage. Cette compétence est de grande valeur.
Même les entreprises qui se disent en quête de créativité ont parfois du mal à accepter ces idées « qui sortent des cadres établis »…
Le défi, pour une entreprise, est de garder l’étincelle de l’innovation, notamment dans les grandes organisations. Google, par exemple, consacre beaucoup d’énergie à conserver cette agilité. Dans la Silicon Valley, les idées qui sortent de l’ordinaire jaillissent à chaque coin de rue. D’ailleurs, les universités devraient être ce lieu où les idées émergent en permanence, et elles devraient se réinventer en permanence.[…]
Il s’agit donc d’« apprendre à apprendre » tout au long de la vie ?
Absolument. C’est le défi majeur. Notamment pour trouver un emploi. A mon époque, je savais que j’aurais trois ou quatre employeurs au maximum. Maintenant, les jeunes ne pensent plus en termes de carrière linéaire. Ils se projettent dans une multitude de carrières et travailleront pour dix ou quinze employeurs différents. Ils devront se remettre en question en permanence. Le monde va si vite que nous sommes d’ailleurs bien incapables de leur enseigner ce qu’ils devront savoir ne serait-ce que dans dix ans.
Si vous deviez néanmoins désigner une évolution majeure pour la prochaine décennie, quelle serait-elle ?
Le big data. Il devient l’outil central d’aide à la décision dans une multitude de domaines.
L’accès à ces données massives et personnelles donne un pouvoir considérable à des entreprises privées. Quel contre-pouvoir peut déployer l’université ?
Enseigner l’éthique. C’est ce que nous faisons depuis 2014 dès la première année pour tous les étudiants. Ils suivent des cours sur les enjeux éthiques attachés à leur spécialité – ingénierie, informatique, médecine, etc. Ils ont aussi des cours de philosophie à proprement parler. Le monde devient extraordinairement complexe et rapide. Leur donner accès à une capacité de penser pour prendre les bonnes décisions est central, avant qu’ils exercent le pouvoir qui sera le leur dès qu’ils entreront dans le monde du travail, où ils devront réagir en temps réel. Il est crucial que nous leur donnions les bons réflexes.
L’université s’oppose à des intérêts privés surpuissants. N’est-ce pas utopique ?
Nous pouvons lutter. Expliquer. Développer des arguments. Dire ce qui est bien et ce qui ne l’est pas. Je ne sais pas si nous gagnerons cette bataille. Mais il est de notre responsabilité de la mener.

Mercredi 9 mars 2016

Mercredi 9 mars 2016
«J’ai appris qu’il faut être dans l’instant présent.
Que si l’on se concentre sur quelque chose, cela devient beau et on peut en tirer de l’énergie.»
Annette Herfkens
En 1992, Annette Herfkens est une jeune et brillante trader de 31 ans, qui vit à Ho Chi Minh ville, au Viet Nam, avec son compagnon Pasje. Ils sont ensemble depuis 13 ans. Pasje s’est installé au Vietnam six mois plus tôt pour implanter deux filiales de la banque pour laquelle il travaille.
«Nous étions là pour un voyage romantique que Pasje avait organisé », raconte Annette Herfkens. Pour se rendre à Nha Trang, la destination finale de ce séjour en amoureux, ils doivent monter dans un petit avion. C’est à reculons qu’Annette Herfkens y met les pieds.
5 minutes avant l’atterrissage prévu, des turbulences. Une première chute de l’avion. Puis une seconde. «Pasje prend ma main, je prends la sienne, il a un air inquiet. Et tout devient noir », se remémore-t-elle. «Quand j’ouvre les yeux, je peux voir la jungle. J’ai quelque chose de lourd sur moi, je le pousse. Il s’avère que c’était un corps. J’aperçois Pasje, il est mort », poursuit-elle cliniquement.
Son prochain souvenir est celui d’être assise hors de l’avion, dans la jungle. Un homme est vivant à côté d’elle, un « business man ». Mais il meurt dans les heures qui suivent. Annette Herfkens a alors un plan, un seul: essayer de survivre une semaine près de l’avion en attendant les secours. Si personne ne l’a trouvée d’ici là, elle tentera sa chance dans la jungle pour ne pas mourir de faim.
Elle est gravement blessée, a les hanches fracturées, certains de ses os sont visibles, elle ne peut pas se déplacer sans souffrir atrocement. Pendant 8 jours, elle ne se nourrit que d’eau de pluie. Dans un éclair de conscience, elle se sert de morceaux de mousse trouvés dans le cockpit comme d’éponges pour absorber l’eau de pluie. Ainsi, elle a de quoi boire après une averse et pas uniquement pendant.
Elle est gelée mais parvient à enlever le poncho que portait l’une des passagères. Il lui tient suffisamment chaud pour qu’elle ne meure pas de froid. Lorsque les secours arrivent enfin -coïncidence folle, le fameux huitième jour où elle avait prévu de partir- Annette Herfkens pense qu’elle est déjà morte, ou presque.
Comment a-t-elle tenu le coup pendant 8 jours ? 
Au-delà de la soif, Annette Herfkens souffrait de ses blessures, sans parler de la douleur psychologique liée au décès de son compagnon et de l’angoisse d’être seule au milieu de nulle part.
Pour employer le langage de la psychologie, Annette Herfkens a réussi à « compartimenter » les choses. Elle s’est concentrée sur l’essentiel: la survie. Et a fait abstraction du reste. «Ne pense pas à Pasje. Ne pense pas à Pasje », répète-t-elle inlassablement dans son livre. Ne pas penser non plus à ses blessures, ni aux insectes, ni aux tigres qui pourraient roder dans les environs, ni à la mort environnante, ni aux secours qui arriveront peut-être trop tard.
«Je me suis concentrée sur la beauté de l’environnement », nous explique-t-elle, avec le sourire bien sûr. «J’ai écouté mon cœur, mes intuitions, j’ai réalisé à quel point c’était important d’être là, en vie », poursuit-elle.
Après le crash, Annette Herfkens a évidemment dû se reconstruire. Physiquement d’abord, puis psychologiquement. Mais ce n’est pas l’accident, ni la survie dans la jungle qui sont le plus douloureux à ses yeux, c’est la perte de son fiancé Pasje. Ce n’est qu’une fois les secours sur place qu’elle sort de son état de survie et d’émerveillement devant la nature et qu’elle réalise qu’il est bel et bien décédé. «C’était assez sympa de mourir finalement. C’est revenir à la vie sans lui qui a été difficile », avance-t-elle.
Evidemment, les premiers vols en avion dans les mois qui ont suivi l’accident étaient insupportables pour elle. Mais elle n’a pas le choix, en tant que trader, les voyages sont inhérents à sa vie. Et elle adore son métier. Elle joue à la Game Boy pour se distraire. A ceux qui ont peur de prendre l’avion, elle voudrait dire une seule chose: «survivre est bien pire que de s’écraser ». «Cela a l’air spectaculaire mais on n’a pas le temps de réaliser ce qui nous arrive », ajoute-t-elle.
Après quelques années, elle retourne au Vietnam sur les lieux du drame. Une première fois en 2006 sur une invitation de Vietnam Airlines. Une deuxième fois en 2014 à l’occasion de la parution dans le pays de son livre. Elle voulait aussi que sa fille rencontre un homme un peu particulier: celui qui lui a sauvé la vie. Le huitième jour après l’accident, Annette Herfkens a en effet cru être victime d’hallucinations: elle voyait un homme accroupi devant elle. Ce n’est qu’en retournant au Vietnam en 2006 qu’elle rencontre à nouveau cet homme et qu’elle réalise qu’elle lui doit la vie: c’est lui qui est allé chercher les secours.
Aujourd’hui, elle comprend mieux ce qu’elle a vécu pendant cette « expérience » de huit jours dans la jungle qu’elle décrit comme étant « belle », étonnamment. Les lectures qu’elle a faites depuis le crash, sur le bouddhisme notamment, ont mis cet événement en perspective. Nommant régulièrement l’une de ses grandes inspirations, le médecin et penseur d’origine indienne Deepak Chopra, elle nous explique que ces penseurs décrivent ce qu’elle a vécu dans la jungle.
«J’ai appris qu’il faut être dans l’instant présent. Que si l’on se concentre sur quelque chose, cela devient beau et on peut en tirer de l’énergie ».
C’est pour ça qu’elle a écrit ce livre, nous dit-elle: pour faire comprendre qu’il faut se concentrer sur ce que l’on a et pas sur ce que l’on a pas. «C’est comme dans la jungle: au lieu de penser aux insectes, j’ai regardé les fleurs », insiste-t-elle. Elle avance même avec humour qu’elle a suivi « un cours intensif de méditation en huit jours ». […]
Elle sait bien de quoi elle parle, quand elle dit qu’il faut se concentrer sur le positif, l’instant présent. Son fils est en effet atteint d’autisme. Elle a arrêté son activité professionnelle pour s’occuper de lui. « Quand on accepte un enfant pour ce qu’il est, on réalise qu’il est un don », affirme-t-elle avec tendresse. Dans les années à venir, Annette Herfkens veut consacrer du temps à son fils. A l’écriture? Peut-être. Elle voudrait surtout donner des conférences […]
La journaliste ajoute :
«Le récit est tellement incroyable qu’on a du mal à y croire. Pourtant, tout est vrai. Annette Herfkens, la survivante de ce crash de la compagnie Vietnam Airlines, a écrit un livre pour raconter son histoire hors du commun. La version française, Turbulences, le récit d’une survivante, est sorti ce mercredi 17 février.»
Faut-il passer par de telles épreuves pour apprendre à être dans l’instant présent et voir ce qui est beau ?
Il me semblait pertinent de partager cette expérience de vie douloureuse mais aussi résiliente avec vous.

Mardi 8 mars 2016

Mardi 8 mars 2016
«Mon éditeur est furieux et me prend pour un parasite»
Umberto Eco
Umberto Eco est décédé le 19 février 2016 d’un cancer à 84 ans.
Il est connu notamment pour ses deux romans initiaux  « Le Nom de la rose » (1980) puis le Pendule de Foucault (1988).
En hommage, je partage avec vous l’Histoire qui a donné son nom à ce livre :
Comment voyager avec un saumon
A en croire les journaux, notre époque est troublée par deux grands problèmes : l’invasion des ordinateurs et l’inquiétante expansion du Tiers-Monde. C’est vrai, et moi je le sais. Dernièrement, j’ai fait un voyage bref, un jour à Stockholm et trois à Londres.
À Stockholm, j’ai eu le temps d’acheter un saumon fumé énorme, à un prix dérisoire. Il était soigneusement emballé dans du plastique, mais on m’a conseillé, puisque j’étais en voyage, de le garder au frais. Facile à dire.
Heureusement, à Londres mon éditeur m’avait réservé une chambre de luxe, équipée d’un frigo-bar. Arrivé à l’hôtel, j’ai eu l’impression d’être dans une légation de Pékin pendant la révolte des Boxers. Des familles campant dans le hall, des voyageurs enfouis sous des couvertures dormant sur leurs bagages… Je m’informe auprès des employés, tous Indiens, plus quelques Malais. Ils me répondent que la veille, le grand hôtel s’était doté d’un système informatique qui, par manque de rodage, venait de tomber en panne deux heures auparavant. Impossible désormais de savoir si les chambres étaient libres ou occupées. Il fallait attendre. En fin d’après-midi, l’ordinateur était réparé et j’ai pu prendre possession de ma chambre. Préoccupé par mon saumon, je le sors de ma valise et me mets en quête du frigo-bar. D’habitude, les frigo-bars des hôtels normaux contiennent deux bières, deux eaux minérales, quelques mignonnettes, un petit assortiment de jus de fruits et deux sachets de cacahuètes.
Celui de mon hôtel, gigantesque, contenait cinquante mignonnettes de whisky, gin, Drambuie, Courvoisier, Grand Marnier et autres calvados, huit quarts Perrier, deux de Badoit, deux d’Évian, trois bouteilles de Champagne, plusieurs canettes de stout, de pale-ale, de bières hollandaises et allemandes, du vin blanc italien et français, des cacahuètes, des biscuits salés, des amandes, des chocolats et de l’Alka-Seltzer. Aucune place pour mon saumon. Deux grands tiroirs s’offraient à moi : j’y ai déversé tout le contenu du frigo-bar, j’ai installé mon saumon au frais, et je ne m’en suis plus occupé.
Le lendemain à quatre heures, mon bestiau trônait sur la table et le frigo-bar était de nouveau rempli jusqu’à la gueule de produits de qualité. J’ouvre les tiroirs et constate que tout ce que j’y ai déposé la veille est encore là. Je téléphone à la réception et demande d’avertir le personnel d’étage que s’ils trouvent le frigo vide ce n’est pas que je consomme tout mais c’est à cause d’un saumon. On me répond que cette information doit être donnée à l’ordinateur central, car le personnel n’étant pas anglophone, il ne peut recevoir des ordres parlés, mais seulement des instructions en Basic.
J’ai ouvert deux autres tiroirs pour y transférer le nouveau contenu du frigo-bar, dans lequel j’ai ensuite logé mon saumon. Le lendemain à quatre heures l’animal gisait sur la table et commençait à dégager une odeur suspecte. Le frigo regorgeait de bouteilles et mignonnettes, quant aux quatre tiroirs, ils rappelaient le coffre-fort d’un speak-easy au temps de la prohibition. Je téléphone à la réception et apprends qu’ils ont eu une nouvelle panne d’ordinateur. Je sonne et tente d’expliquer mon cas à un type portant les cheveux attachés en catogan : hélas, il parlait un dialecte qui, d’après ce que m’a expliqué par la suite un collègue anthropologue, n’était pratiqué qu’au Khéfiristan à l’époque où Alexandre le Grand fêtait ses épousailles avec Roxane.
Le matin suivant, je suis allé régler ma note. Elle était astronomique. Il apparaissait qu’en deux jours et demi, j’avais consommé plusieurs hectolitres de Veuve Clicquot, dix litres de whiskys divers et variés, y compris quelques malts très rares, huit litres de gin, vingt-cinq litres de Perrier et d’Évian, plus quelques bouteilles de San Pellegrino, davantage de jus de fruits qu’il n’en faudrait pour maintenir en vie tous les enfants de l’UNICEF, une quantité d’amandes, de noix et de cacahuètes à faire vomir le légiste chargé de l’autopsie des personnages de La Grande Bouffe.
J’ai essayé de m’expliquer, mais l’employé, en souriant de toutes ses dents noircies par le bétel, m’a certifié que l’ordinateur avait enregistré tout ça. J’ai demandé un avocat, on m’a apporté une mangue.
Mon éditeur est furieux et me prend pour un parasite. Le saumon est immangeable. Mes enfants m’ont dit que je devrais boire un peu moins. (1986)
Umberto Eco avait beaucoup d’humour. C’est un extrait du « Nom de la Rose » consacré au rire que j’avais utilisé pour le premier mot du jour d’après la tuerie de Charlie Hebdo le 7 janvier :
C’était la réponse que le moine aveugle qui avait tué les jeunes moines qui avait lu un livre sur le rire, avait fait à cette question de l’enquêteur joué par Sean Connery : « Mais qu’estce qui t’a fait peur dans ce discours sur le rire ? »
« Le rire libère de la peur du diable, […] Le rire distrait, quelques instants de la peur.
Mais la loi s’impose à travers la peur, dont le vrai nom est crainte de Dieu. […]
Et que serions nous, nous créatures pécheresses, sans la peur, peut être le plus sage et le plus affectueux des dons divins ? »
« Jorge de Burgos »
Le nom de la Rose, Septième jour : Nuit
Umberto Ecco
.
Le rire est essentiel à notre vie, mais le rire ne plait pas aux idéologies totalitaires dont les religions monothéistes sont de dignes représentantes.
Car le rire est critique, le rire est contestation

Lundi 7 mars 2016

Lundi 7 mars 2016
« La bienveillance est une partie de la solution et non une preuve de naïveté »
Christophe André
Ce sont 3 amis : Christophe André, Matthieu Ricard et Alexandre Jollien et ils ont écrit un livre.
Mais avant de parler de ce livre, avez-vous vu le documentaire d’ARTE : Vers un monde altruiste ?
Il n’est plus disponible gratuitement sur le site d’Arte.
Mais pour résumer, dans ce documentaire vous vous rappellerez que le cyclone Katrina avait dévasté la Nouvelle Orléans et que toutes les télévisions européennes n’ont montré que des images de pillages et de forces de l’ordre obligés d’intervenir pour y mettre bon ordre. C’étaient les seules images que l’on montrait. La conclusion était : les hommes sont des loups pour les hommes ! Mais des chercheurs américains ont enquêté sur ce qui vraiment passé à la nouvelle Orléans. Il y a bien eu des pillages, mais cela s’est révélé ultra minoritaire, ce qui a très largement prédominé c’est l’entraide entre les voisins entre les gens.
Et ce documentaire vous montrera des scientifiques qui  font des expériences avec de très jeunes enfants ou des adultes et qui concluent ce qui est très largement majoritaire, c’est l’entraide pas l’indifférence.
Voilà c’est cela que les scientifiques constatent.
Maintenant nous pouvons revenir à ces trois hommes qui mettent en avant la bienveillance.
Christophe André est médecin psychiatre à l’hôpital Sainte-Anne de Paris, il a été l’un des premiers à introduire la méditation dans le traitement de ses patients. Il a écrit plusieurs livres  parmi lesquels Méditer jour après jour-25 leçons pour vivre en pleine conscience qui a eu un grand succès.
Matthieu Ricard est moine bouddhiste, il est aussi le fils du philosophe Jean François Revel, auteur  aussi de nombreux ouvrages, proche du dalai lama.
Alexandre Jollien est philosophe. Il a vécu dix-sept ans dans une institution spécialisée pour personnes handicapées physiques. Il a écrit Éloge de la faiblesse (1999, prix de l’Académie française).
Ils ont écrit un livre à 3 voix, publié en janvier 2016 :  <3 amis en quête de sagesse>
Pour parler de ce livre ils ont été invités à France Inter le dimanche 17 janvier  et Christophe André a été invité seul au Club de la Presse d’Europe 1
Et ils ont été interviewés dans le magazine Psychologies de février 2016, entretien que vous trouverez en pièce jointe et dont je tire les extraits suivants :
Alexandre Jollien :
«Nous voulions nous garder de faire un livre bourré de théories. Une idée de Christophe nous a particulièrement inspiré : « si nous n’avions plus beaucoup de temps à vivre, qu’aimerions-nous laisser d’essentiel ? »
[…]
La journaliste leur pose la question : « vous développez le chemin pour aller vers les autres, sortir de la souffrance, écouter…Mais au regard de l’actualité, des attentats, n’est-ce pas un idéal inatteignable, presque décalé ?
Alexandre Jollien : Qu’est-ce qu’on entend par « actualité » ? À mes yeux, véhiculer la générosité, l’altruisme, c’est au contraire d’une actualité très vibrante. Ce n’est pas du tout idéaliste. Pourquoi croit-on qu’un peu plus de sagesse procède de l’utopie ? C’est un mode de vie concret.
Privilégier l’écoute de l’autre c’est le minimum. J’aime bien les mots de Spinoza : « ne pas mépriser, ne pas pleurer, mais comprendre.».
Christophe André : cette question du rapport avec l’actualité me surprend toujours. C’est un peu comme si on ne pouvait parler de bonheur, de fraternité, d’altruisme que lorsque tout va bien. Mais c’est encore plus nécessaire quand tout va mal !
L’actualité, c’est quoi ? Les attentats une épouvantable violence, la montée du Front National… c’est justement dans ces instants qu’il faut rappeler inlassablement que l’instinct des humains n’est ni la violence, ni le rejet, mais la fraternité et l’entraide, que la bienveillance est une partie de la solution et non une preuve de naïveté. Même et surtout lorsque nous sommes confrontés à des personnes qui nient l’humanité, il faut qu’une parole de bienveillance, de fraternité soit présente. Il va falloir reconstruire tous les liens brisés dans notre pays, entre les musulmans et les non-musulmans, les gens qui ont voté Front National et les autres.
Si on cesse de parler de fraternité, on est foutu !
La seule force de ce discours n’est peut-être pas suffisante, mais elle est indispensable. Je ne crois pas que nous soyons décalés nous sommes complémentaires à l’action politique.
 
Matthieu Ricard : Ceux qui essaient d’asséner, avec une sorte d’indignation que « la fraternité face au terrorisme, c’est le monde des Bisounours » sont ceux qui fragmentent la réalité. Excusez-moi  II y a des drames, des massacres partout dans le monde, un milliard de personnes sous le seuil de pauvreté, et pourtant, le plus souvent la plupart des sept milliards d’êtres humains se comportent de manière décente les uns vis-à-vis des autres.
La banalité du bien, c’est d’actualité, vous savez
Aujourd’hui, nous vivons malgré tout la période la moins violente de toute l’histoire de l’humanité. En Europe, par rapport au XIVe siècle, les homicides sont passés de cent pour cent mille habitants par an à un pour cent mille. Le nombre de victimes par conflit – en prenant en considération l’ensemble des conflits chaque année dans le monde – a été divisé par  cinquante par rapport à 1950.
Cette dictature de l’actualité nous fait regarder les étincelles et jamais parler de la prévention des feux […]
La haine et la violence peuvent être contagieuses, mais la bonté et la bienveillance aussi !
Une étude scientifique montre qu’une personne bienveillante avec quelqu’un augmente la probabilité que cette personne le soit à son tour […]
Si c’est la haine que l’on propage, cela ne cessera jamais Est-ce cela que l’on veut, ou préfère-ton une société bienveillante. C’est naïf de vouloir cela ?
 
Et c’est aussi Matthieu Ricard qui insiste sur l’importance de l’acceptation.
Il écrit : « Accepter le présent avec lucidité et fortitude » 
Et Christophe André précise :
« C’est drôle comme ce mot «acceptation» peut, en Occident, hérisser certains. L’acceptation est ce temps durant lequel on se met en contact avec le réel !
« Que se passe-t-il et que puis-je faire ? »
L’acceptation précède l’action juste, réfléchie et adaptée. Elle ne consiste pas à dire « c’est bien », mais « c’est la »  
Certains les traitent de bisounours et par réaction ils se sont nommés eux-mêmes le commando des bisounours.
Mais ils ont profondément raison : le mal existe mais la bonté aussi. La bienveillance est partie de la solution. Bienveillance qui n’est pas faiblesse et bienveillance qui ne se soumet pas au mal, mais le combat fermement, avec dignité et sans jamais se mettre au niveau de bassesse et de destruction du mal.