Jeudi 18 février 2016

Jeudi 18 février 2016
« Quand les oligarques rachètent les médias : quels risques pour la démocratie ? »
Guillaume Erner
C’est dans l’émission <les matins de France Culture​ du 17 septembre dernier> que Guillaume Erner a posé cette question dont j’ai fait l’exergue du mot du jour pour parler de la propriété des médias en France.
Je voudrais commencer par 5 Unes de journaux français le lendemain du remaniement gouvernemental qui vient d’avoir lieu. D’abord le Parisien, Libération et le Figaro qui manifestent de l’ironie et des critiques acerbes.
La plupart des journaux français ont fait la même chose, sauf deux : La dépêche du Midi et Midi Libre.
Il est bien normal que dans la diversité des médias français on trouve deux journaux bienveillants…
Pour cette occasion ce sont les seuls.
Et c’est pourquoi la personne avisée va demander à qui appartiennent ces deux journaux ?
L’actionnaire principal de ces deux journaux est M Jean-Michel Baylet qui vient d’être nommé au gouvernement.
Il est donc cohérent que ces deux journaux ne critiquent pas un gouvernement dont fait partie leur patron.
C’est pourquoi il est toujours important de savoir à qui appartient le journal qu’on lit et qui a vocation à nous informer et cela même quand il s’agit d’un journal gratuit. Jean-Michel Baylet reste cependant un oligarque local et modeste en comparaison des autres qui sont cités dans l’émission des matins.
J’en cite quelques extraits :  «Guillaume Erner a reçu  Julia Cagé professeur d’économie à Sciences Po Paris, Daniel Schneidermann, journaliste à Libération, directeur du site Arrêt sur images, Agnès Verdier-Molinié, directrice de la fondation IFRAP dans son émission « L’Invité des Matins » sur France Culture sur le thème : « Quand les oligarques rachètent les médias : quels risques pour la démocratie ? »
Julia Cagé, professeur d’économie à Sciences Po Paris, auteur de « Sauver les médias : capitalisme, financement participatif et démocratie » aux Éditions du Seuil, ouvre le débat et prend la parole en parlant de la loi de régulation des médias de 1986 qui garantit l’indépendance et le pluralisme des médias. Dans un contexte de crise économique, les médias perdent de l’argent, la presse papier est déficitaire (Libération, l’Express) et connaît une crise transitoire : certains titres n’ont pas encore trouvé de modèle numérique et souffrent de la baisse des recettes publicitaires. […]
De nombreux titres de presse écrite sont rachetés par de grands groupes industriels qui ne viennent pas du secteur des médias. Daniel Schneidermann, journaliste à Libération, directeur du site arretsurimage.net depuis 2008 aborde le cas Vincent Bolloré (Canal+, Vivendi, Universal Music Group, i-Télé) qui a pris les manettes de Canal+ et qui est dans une logique de censure et de déprogrammation de documentaires aux sujets sensibles. Il a notamment fait déprogrammer le reportage sur le Crédit Mutuel, partenaire du groupe Bolloré.
Daniel Schneidermann fait une distinction selon les oligarques. Il cite Xavier Niel (Le Monde, Le Nouvel Observateur, Télérama) qui investit dans les journaux (Le Nouvel Observateur) et recrute des journalistes tandis que Patrick Drahi (Libération, L’Express, BFM TV, RMC) est dans une logique de réduction du nombre des journalistes à Libération, de plan social drastique, de clause de cession agressive à l’Express.
« Lorsqu’on a comme patron un Drahi ou un Xavier Niel ou un Bernard Arnault évidemment, lorsqu’il s’agit d’écrire sur des sujets qui touchent directement ou indirectement votre patron, vous ne pouvez pas écrire sans avoir une plume qui tremble ou en tout cas sans savoir que celui qui vous rémunère chaque mois est aussi au bout de votre plume. »
Guillaume Erner Brice Couturier, co-producteur et éditorialiste explique le processus dramatique de rachat de la presse et des télévisions par les industriels des télécommunications (Bouygues, Free, Orange, SFR) qui rachètent des médias pour avoir du contenu sur les mobiles et les tablettes : « Les tuyaux formidablement enrichis rachètent les pourvoyeurs de contenus ruinés par la révolution numérique » selon la logique de Jean-Marie Messier (groupe Vivendi) du contenu et du contenant et du contrôle des canalisations (les câbles de communications) et ce qu’elles véhiculent (les flux d’informations). […]
Selon Julia Cagé, […] l’information est un bien public qui devrait rester libre, dégagée de toute pression et influence politiques, indépendante et plurielle.
La question des aides ciblées, directes et indirectes publiques de l’État à la presse est également posée. Ces aides ne sont pas toutes tournées vers des médias d’information mais dans la presse en général. Afin de garantir le pluralisme de la presse, il faudrait, selon Julia Cagé, redistribuer les aides publiques vers des médias de presse indépendants. Certains médias ont fait le choix de ne pas accepter les aides publiques de l’État comme Mediapart et Arrêt sur Images qui fonctionnent en partie sur le modèle du financement participatif de ses lecteurs.
Les industriels sous contrat avec l’État ne devraient pas posséder de médias afin d’éviter les effets de connivence entre politique et médias. Le journaliste Guillaume Erner cite Julia Cagé dans l’hebdomadaire La Tribune : « Posséder des titres de presse ouvre des portes auprès des parlementaires, des membres du gouvernement et de leurs cabinets donc des contacts directs pour aborder les questions de régulation. »
La solution pour garantir l’indépendance des rédactions serait d’avoir une presse sans aide de l’État, sans publicité, financée par les lecteurs, les journalistes, les actionnaires minoritaires. Daniel Schneidermann, dans son mot de la fin, préconise l’abonnement des citoyens à la presse en ligne indépendante, seule vraie garante de la démocratie.»
Et Brice Couturier dans son billet du 29.10.2015 revient sur le cas de Vincent Bolloré : «Dans son cas, on peut véritablement parler d’empire. Voilà un businessman qui a affiché d’emblée ses ambitions – créer « un groupe industriel intégrés dans les contenus » ; avec l’idée qu’en les faisant fonctionner tous ensemble, les uns emboîtés dans les autres, on peut gagner beaucoup d’argent. Pardon, qu’en « combinant toutes ces activités, il est possible de dégager beaucoup plus de valeur. »
Bolloré pris à la hussarde le contrôle de Havas dont il a revendu récemment une partie du capital. Il a eu le culot de vendre SFR à Altice Numericable (Patrick Drahi) à la barbe d’Arnaud Montebourg, alors ministre du Redressement productif, qui soutenait l’offre de Bouygues. Bénéfice : autour de 17 milliards. Ça permet de voir venir. Lui réinvestit immédiatement : 80 % de Dailymotion, le seul vrai concurrent de l’Américain Youtube. Il vient de « monter », comme on dit au capital de deux des fleurons français des jeux vidéo, Ubisoft et Gameloft. Mais Bolloré est surtout, avec Vivendi, le patron de Canal + et d’Universal Music Group (40 % du marché mondial de la musique…). Ne croyez pas que Bolloré, en vendant SFR, ait renoncé à être présent dans les télécoms. Il a réinvesti 3 milliards dans Telecom Italia et possède un certain nombre d’autres opérateurs téléphoniques à travers le monde.
La stratégie consistant à créer des synergies entre propriétaires de tuyaux et créateurs ou propriétaires de contenus n’est pas une marotte française. On la voit partout à l’œuvre. AT&T, numéro 1 du mobile aux Etats-Unis a ainsi fusionné avec le bouquet Direct TV. En réalité, tout le monde parie sur le fait que la télévision va basculer sur le Net, en passant du hertzien à la fibre optique. Les nouvelles générations veulent contrôler à tout moment ce qu’elles ont envie de regarder, au lieu de subir un programme conçu en fonction d’une grille. Si les opérateurs veulent garder le contrôle des contenus et surtout les faire payer, quoi de plus simple que de les produire eux-mêmes.»
Les médias sont essentiels pour notre information. Croire qu’Internet et les réseaux sociaux suffiront pour donner une information libre, intelligible et vérifiée est singulièrement naïf. Internet est un formidable support de rumeurs et de désinformation.
Il est nécessaire ici comme dans d’autres cas d’accepter de payer des abonnements, prix de notre liberté.
Et pour finir un schéma qui fait la synthèse des grands groupes média de France :
Vous trouverez ce schéma derrière ce lien : http://www.filpac.cgt.fr/spip.php?article10311
Oui parce qu’avant d’être la compagne de Fabius, elle fut l’épouse de Jean-Michel Baylet.
C’est rassurant que des ex époux conservent de bonnes relations !

Mercredi 17 février 2016

Mercredi 17 février 2016
« La faute d’orthographe »
Expression française utilisée pour décrire une mauvaise utilisation des lettres pour écrire un mot de langue française.
La France est confrontée à des défis majeurs économiques, sociaux, écologiques, militaires, migratoires.
Mais après la déchéance de la nationalité, elle vient d’inventer une nouveau sujet de débat majeur : « la réforme de l’orthographe ».
Rappelons que comme l’écrit LIBE
«Contrairement à ce que l’on a pu lire ici ou là, il n’existe pas de réforme de l’orthographe à proprement parler. Les changements à l’origine de la discorde apparaissent dans un rapport publié au Journal officiel en 1990. Le Conseil supérieur de la langue française est chargé par le Premier ministre de l’époque, Michel Rocard, de «formuler des propositions claires et précises sur l’orthographe du français». Maurice Druon, secrétaire perpétuel de l’Académie française, dirige le groupe de travail. L’institution, qui est la seule en mesure de «déterminer les règles en vigueur dans la langue française», rappelle le ministère, approuve ces propositions. Ces «rectifications de l’orthographe» ne sont donc que des propositions. «Toute réforme du système de l’orthographe française est exclue», peut-on lire à trois reprises dans le rapport.  »
C’est pour échanger sur cette question que France Inter avait invité Bernard Pivot et Olivier Houdart, Correcteur du Monde.fr et animateur du blog Langue sauce piquante dans son émission le téléphone qui sonne du 10 février
Et…
Un auditeur a appelé pour poser la question : « Pourquoi parle-t-on dans ce domaine de faute ? ».
Cette question me semble ouvrir une réflexion immense.
En effet, nous disons une erreur de calcul, une erreur de raisonnement et même une erreur judiciaire. Mais une faute d’orthographe, une faute de grammaire, de manière plus générale une faute de français au lieu de qualifier ces errements de ce qu’ils sont : une erreur.
C’est quoi une « faute » ? Le Larousse nous donne la première définition de ce mot : «  Manquement à la règle morale, à une prescription religieuse ».
Voilà c’est dit : nous nous trouvons au niveau de la Morale.
Alors comparons-nous aux allemands et aux anglais.
En allemand, le mot faute se dit « Schuld ». Un mot du jour (celui du 04/11/2013) a souligné qu’en allemand ce mot Schuld a une autre signification puisqu’il désigne aussi le mot dette. Nous en avions tiré la conséquence que pour un allemand la dette constituait une faute morale.
Mais pour le respect des règles de la langue, l’allemand ne parle pas de « Schuld » mais de « Fehler », c’est-à-dire une erreur. Que ce soit une erreur de calcul ou une faute d’allemand, le même mot « Fehler » est utilisé.
Si vous allez voir les anglais, il en va de même on parlera d’ « error » ou de « mistake ».
Rien à voir avec la Morale.
Je me souviens d’une émission où un anglais qui savait le français disait qu’il ne s’exprimait plus en français, en face d’un français. Et il expliquait : « quand un français essaye de s’exprimer en anglais, l’anglais a pour premier objectif d’essayer de comprendre ce que son interlocuteur veut lui dire quelle que soit son niveau en anglais. Quand un anglais s’exprime en français, la première préoccupation du français c’est d’interrompre son interlocuteur pour corriger ses erreurs de français »
C’est au niveau de la morale, exactement comme la dette pour les allemands.
Et lors de l’émission évoquée, Bernard Pivot a rappelé un épisode fameux de notre histoire récente :
« On n’a pas oublié la bataille furieuse qui opposa les défenseurs du nénuphar – avec ph– aux champions du nénufar – avec un simple f. C’était à la fin de 1990 et au début de 1991. La guerre du Golfe, la première, était imminente. Deux ou trois journaux américains et anglais s’étonnèrent qu’à la veille de ce qui serait peut-être un conflit mondial, les Français se répandissent en querelles absurdes à propos de l’orthographe d’une banale plante aquatique. N’y avait-il pas pour polémiquer sujet plus urgent, plus noble, plus dramatique ? La France était décidément un pays impossible. »
Tout ceci me rend fort dubitatif.
Parce que dans certaines circonstances une erreur de calcul ou de raisonnement peut avoir pour conséquence un coût exorbitant voire la mort d’humains.
Pour une erreur d’orthographe, il ne me semble pas.

Mardi 16 février 2016

Mardi 16 février 2016
«Deep learning»
Apprentissage profond
Yann Le Cun
Je vais encore parler du collège de France et d’une leçon inaugurale.
Et je vais parler d’un ingénieur français : l’émission <La Grande Table du 5 février 2016> avait invité Yann Le Cun qui est l’un des inventeurs de l’apprentissage profond à qui vient d’être confié la chaire annuelle informatique et sciences numériques au Collège de France.
Il  a prononcé sa leçon inaugurale «L’apprentissage profond : une révolution en intelligence artificielle» le 4 février dernier et vous la trouverez par ce lien : http://www.college-de-france.fr/site/yann-lecun/inaugural-lecture-2016-02-04-18h00.htm
L’apprentissage profond est la technique la plus féconde pour faire progresser  l’intelligence artificielle (IA). Aujourd’hui ce ne sont plus les Etats et les militaires qui sont à la pointe de ces recherches mais les GAFA, notamment Google et Facebook.
Ainsi Facebook et Mark Zuckerberg ont embauché Yann  LeCun parce qu’il était un des meilleurs dans ce domaine. Il est aujourd’hui directeur du laboratoire d’intelligence artificielle de Facebook et aussi professeur d’informatique et de neurosciences à l’université de New York.
Pendant longtemps, les ordinateurs n’étaient que des calculateurs, de plus en plus puissants et de plus en plus rapides.
Ils suivaient la loi de Moore : leurs capacités doublaient de puissance tous les 18 mois (mot du jour du 1er septembre 2015)
Et c’est ainsi qu’après des années d’efforts, en mai 1997, l’ordinateur Deep Blue d’IBM bat le champion du monde Gary Kasparov. Il le bat parce qu’il peut calculer beaucoup plus vite que l’humain et sait donc mieux déterminer les stratégies gagnantes. Cet ordinateur a été entièrement programmé par des humains.
Je ne connaissais pas le jeu de go mais il s’agirait du plus ancien jeu de stratégie abstrait connu. Il est originaire de Chine. Il n’y a que deux types de jetons qui sont des pierres noires et blanches. Seulement il y a beaucoup plus de pierres dans le jeu de go que de pièces dans un jeu d’échec et le plateau de jeu est beaucoup plus grand qu’un échiquier.
Bref, le seul calcul ne permettait pas à l’ordinateur de vaincre un humain, maître de ce jeu.
<Mais récemment  le logiciel AlphaGo de Google, fondé sur la méthode de l’apprentissage profond, est parvenu à vaincre le champion d’Europe. >Mais qu’est ce que l’apprentissage profond en matière numérique ?
Vous n’avez qu’a écouté la leçon inaugurale de  Yann LeCun, il vous l’expliquera.
Pour Yann LeCun, on ne peut dissocier l’intelligence de l’apprentissage : c’est à dire est intelligent un système qui sait apprendre.
Dans une interview qu’il a donnée au Point il explique : 
« L’apprentissage profond est une vieille idée, qui date des années 1980-1990, mais l’engouement de la communauté scientifique est relativement récent. Pour une raison simple : les moyens pour rendre les machines plus performantes ne sont disponibles que depuis quelques années. [L’apprentissage profond] est une méthode pour entraîner les machines au lieu de les programmer. Cet « apprentissage-machine» nous permet d’apprendre à un système à faire des choses qui sont très difficiles à programmer explicitement, par exemple reconnaître une image ou comprendre un texte. Désormais, on ne sépare plus la notion d’intelligence, artificielle ou non, de la notion d’apprentissage. […]
[Les outils issus de cette technique] sont utilisés par exemple pour des systèmes d’assistance à la conduite, dans certaines machines haut de gamme, mais ils seront un jour étendus à toutes les voitures. Autre domaine en plein développement : l’imagerie médicale, où dans certains cas les systèmes d’apprentissage profond se sont révélés plus fiables que les médecins : cela permet de filtrer une grande partie des images et aux médecins de se concentrer sur celles où il y a quelque chose à analyser. Nous allons sauver des vies grâce à ça ! Beaucoup d’applications ont trait à l’Internet pour le filtrage d’informations. Facebook sélectionne 100 à 150 pièces d’informations par jour à montrer à un utilisateur, et pour savoir celles qui intéressent le plus chacun, nous utilisons des systèmes de reconnaissance d’images. Par exemple, si vous aimez la voile, la photo du bateau de l’un de vos amis apparaîtra. À l’inverse, si vous n’aimez ni les chats ni les bébés qui représentent une grande partie des images sur Facebook, on ne vous en montrera pas !»
Il explique cela de manière plus technique dans sa leçon inaugurale qui sera suivi d’autres cours sur ce sujet qui seront également mis en ligne par le Collège de France.
La notion d’apprentissage profond, provient du fait que ce sont des modules hiérarchisés qui réalisent ces travaux notamment de classification des images. Il s’agit donc de niveaux ou de couches d’analyses qui s’enchaînent pour arriver  au résultat final.
La superposition de ces niveaux ou de ces couches ont conduit à parler de «profondeur.»
Je ne prétends pas avoir tout compris dans le détail, mais ce que j’ai compris je l’ai trouvé passionnant et aussi un peu rassurant.
Dans la leçon Yann LeCun commence d’abord à décrire le cerveau humain, à dire toute son admiration devant cet organe tellement extraordinaire et qui consomme tellement moins d’énergie que les ordinateurs. Mais le cerveau humain reste un mystère et à la question : Le cerveau humain est-il un modèle pour construire une intelligence artificielle ?
Yann LeCun répond :
«C’est une question qui divise la communauté : dans quelle mesure doit-on s’inspirer de la biologie ? Faut-il copier le cerveau ou construire des théories mathématiques puissantes pour produire une intelligence artificielle ? D’abord, si on copie sans comprendre, ça ne marche pas… Beaucoup des pionniers de l’aviation se sont inspirés des oiseaux. Or les avions sont très différents des oiseaux… Observer une plume à la façon d’un biologiste ne sert en fait pas à grand-chose pour construire une machine volante, il vaut mieux comprendre l’aérodynamique. De même, pour l’intelligence artificielle. Au-delà des neurones, il existe des principes sous-jacents que nous ignorons et qui seraient en quelque sorte l’équivalent des lois aérodynamiques pour le vol. Mon ambition scientifique est de découvrir certains des principes sous-jacents à l’intelligence, qui seraient communs à l’intelligence artificielle et à l’intelligence biologique !»
On ne peut pas séparer la notion d’intelligence de la notion d’apprentissage !
L’idée qu’il fallait concevoir des machines qui devait apprendre a germé en 1950 mais a été abandonné jusqu’en 1980.
Toutefois Yann LeCun explique que l’intelligence artificielle est encore très loin du cerveau humain.
Car pour l’instant, la seule manière d’apprendre à l’ordinateur consiste dans la méthode appelée « l’apprentissage supervisé ». Je traduirais cela par du bachotage. Enfin du gavage comme seule une machine peut faire.
L’idée c’est par exemple de montrer des milliers de voitures et des milliers de chaises à l’ordinateur. Au début on lui dit ce que c’est, puis on le laisse deviner et on lui dit quand il se trompe.
L’objectif est bien sûr de lui montrer une voiture ou une chaise qu’il n’a jamais vue et qu’il sache reconnaître que c’est voiture ou une chaise.
Chaque fois qu’on lui dit qu’il se trompe, il change les paramétrages de ses modules de reconnaissance pour les rendre plus performants
Mais on est très loin de l’apprentissage du cerveau humain qui apprend énormément sans supervision.
Yann le Cun explique cela de manière suivante :
«A la machine il manque le sens commun.
Si vous avez les yeux fermés et on vous dit Yann prend son téléphone et sort de la pièce.
Vous allez, parce que vous avez ce sens commun, comprendre toute une série de conséquences.
Par exemple que pour sortir Yann s’est levé et il a marché, il n’a pas volé. Il a ouvert une porte et que depuis qu’il est sorti le téléphone et Yann ne sont plus dans la pièce.
La machine n’a pas ce sens commun.»
Dans la leçon il donne un autre exemple :
Si vous expliquez à un enfant la différence entre un homme et une femme et que par ailleurs vous lui montrez une paire de lunettes, il n’aura aucun mal à reconnaître des hommes avec et sans lunettes et des femmes avec et sans lunettes. C’est immédiat et c’est banal.
Pour l’ordinateur ce n’est absolument pas évident : il peut reconnaitre un homme d’une femme et reconnaitre un homme avec des lunettes mais il se demandera ce que peut bien être une femme portant cette drôle de monture sur son nez si on ne lui pas appris.
D »où cette magnifique formule algébrique qu’il décline dans son cours : une femme à lunettes = homme à lunettes – un homme + une femme.
Il explique en effet que souvent la logique doit être remplacée par de l’algèbre pour que l’ordinateur comprenne !
Tout ceci revient au mot du jour du 4 février 2015 où Gérard Berry également Informaticien et Professeur au Collège de France avait rendu ce jugement péremptoire : « Fondamentalement, l’ordinateur et l’homme sont les deux opposés les plus intégraux qui existent.
L’homme est lent, peu rigoureux et très intuitif. L’ordinateur est super rapide, très rigoureux et complètement con. »
Enfin Yann LeCun explique que l’intelligence artificielle, dans l’histoire de l’informatique, a toujours été appliquée à des choses qu’on ne savait pas très bien faire.
Ainsi pour les calculateurs qui jouaient aux échecs, on parlait d’intelligence artificielle. Depuis qu’ils sont arrivés à leur finalité : battre des champions humains on ne parle plus d’IA.
Quand on a inventé les compilateurs, c’est à dire la programmation à partir de langages proches du langage humain que le compilateur traduisait en langage machine, on parlait d’IA. Plus personne ne considère cela comme de l’IA. 
Dès qu’on sait faire ce n’est plus de l’intelligence artificielle
Bref, c’est à la fois passionnant et rassurant. Évidemment, les informaticiens essayent de passer à l’apprentissage non supervisé mais pour l’instant cela ne marche pas.
Et Last but not least, dans sa leçon inaugurale, le professeur Yann LeCun, tout génie qu’il est, rate plusieurs de ses démonstrations, comme tout professeur normal que nous avons connu et qui ratait les expériences qu’ils voulaient nous montrer. Il ne trouve pas la vidéo qui va bien, la vidéo qu’il pensait lancer avec lien ne démarre pas. Bref du normal ! De l’humain !
Si vous préférez la lecture à la vidéo vous trouverez une grande partie de l’exposé dans le fichier joint.

Lundi 15 février 2016

Lundi 15 février 2016
« L’ingénieur est celui qui permet que vos rêves se réalisent »
Jirō Horikoshi
Ingénieur en aéronautique japonais, concepteur des chasseurs bombardiers japonais Mitsubishi A6M, appelés « Chasseurs Zéro ».
En réalité, je ne sais pas si cette citation est exacte. Cette phrase a été prononcée dans le dernier chef d’œuvre du génie du dessin animé Hayao Miyazaki : « Le vent se lève » sortie en 2014.
C’est donc une phrase que Hayao Miyazaki met dans la bouche de Jirō Horikoshi, l’ingénieur japonais qui est le héros de ce film.
Mais c’est une belle définition de l’ingénieur.
Le mot « Ingénieur » vient d’abord du latin  «ingenium». Ce mot latin a plusieurs sens. L’un de ces sens exprime  l’intelligence, l’habileté,  l’inventivité de l’homme. Le français en a conservé ingénieux et ingéniosité.
Mais plus précisément on fait remonter le mot « Ingénieur » de l’ancien français « engigneor » qui désigne un constructeur d’engins de guerre. Il représente celui qui construisait ou inventait des machines de guerre ou qui assurait la conception et l’exécution des ouvrages de fortification ou de siège des places fortes, comme Vauban.
Une fois de plus c’est l’art militaire qui révèle l’ingéniosité des humains. Jirō Horikoshi a d’ailleurs consacré sa vie à concevoir des avions puis des avions de guerre.
Dans « ingénieur » se révèle également le mot « génie ».
La première définition du génie est : Esprit ou démon qui, selon l’opinion des anciens, présidait à certains lieux, à des villes. On pense au génie d’Aladin.
Mais la définition la plus souvent utilisée est celle d’une personne douée d’un talent exceptionnel dans un domaine. Là on pense à Einstein dont l’extraordinaire force de raisonnement et de prédiction a de nouveau été prouvée il y a 4 jours, le 11 février 2016, lorsque des scientifiques ont annoncé avoir détecté des ondes gravitationnelles, un siècle après leur description par Einstein.
Et c’est un troisième sens du mot « génie» qui fonde l’ingénieur «Ensemble des connaissances et des techniques concernant la conception, la mise en œuvre et les applications de procédés, de dispositifs, de machines propres à un domaine déterminé». Cette fois on parlera de «génie civil» ou «génie militaire».
De manière plus pragmatique en France « Ingénieur » est un titre. En France, l’usage du titre d’ingénieur et l’accès à la profession sont libres, cependant le titre d’« ingénieur diplômé» est réglementé : la délivrance d’un titre d’ingénieur diplômé par un établissement d’enseignement supérieur (école d’ingénieurs, université,…) ou un organisme de formation professionnelle est en effet, depuis 1934, soumise à l’agrément de la Commission des titres d’ingénieur (CTI) qui aboutit à une habilitation par l’Etat prononcée par arrêté annuel. Un étudiant d’une école habilitée par l’État à délivrer un diplôme d’ingénieur, devient après ses études « ingénieur diplômé (de l’école concernée, avec éventuellement mention d’une spécialité) ». Seuls ceux-ci ont ce titre. Depuis 1934, une personne usurpant le titre d’« ingénieur diplômé » (le mot diplômé est ici important car il montre le rattachement du diplôme à la CTI) est passible d’un emprisonnement d’un an et d’une amende de 15 000 €.
Ce Samedi Annie est moi avons eu la joie et la fierté de participer à la cérémonie de remise des diplômes de l’INSA Lyon où notre fils Alexis a reçu solennellement son diplôme  d’ingénieur.
C’est une cérémonie qui a commencé dans l’amphithéâtre des «3000» de Lyon et qui m’a beaucoup touché.
D’abord parce qu’elle fut entièrement organisée et encadrée par les nombreuses associations qui existent à l’intérieur de l’INSA. Le service d’ordre, la régie et surtout les différents spectacles de danse, de musique, ou de sport qui ont accompagné cette cérémonie étaient tous des productions des nombreuses associations de cet école qui finalement est exemplaire.
Ensuite parce que dans les différents discours et notamment celui du directeur de l’INSA, Eric Maurincomme les intervenants ont appelé ces jeunes ingénieurs, dans notre monde en mutation profonde, à être ingénieux, créatifs, capable de s’adapter, se préparer à affronter des métiers et des défis qui ne sont pas encore connus aujourd’hui mais surtout de rester fidèle à leurs valeurs, à l’humanisme et d’être responsable de notre futur.
La France produit de nombreux ingénieurs reconnus dans le monde entier. Dans un des prochains mots du jour j’évoquerai un ingénieur français qui est à la pointe dans l’un des domaines les plus pointus de la recherche mondiale.
C’est clairement un des atouts de la France.
Et le métier d’ingénieur peut mener à quasi tout. Samedi j’ai appris que le trône de la série américaine Game of thrones a été dessiné par Marc Simonetti <Qui a obtenu son diplôme d’ingénieur de l’INSA Lyon en 2000> 
Il ne serait pas juste de faire porter sur les seuls épaules des ingénieurs que nos rêves se réalisent et que nos cauchemars s’éloignent mais ils ont leur part de responsabilité.
Voilà les pensées qui me sont venues lors de cette belle cérémonie où mon fils a recueilli  les premiers fruits de son travail et de son intelligence.

Vendredi 12 février 2016

Vendredi 12 février 2016
«Focaliser sur la croissance du PIB est simpliste.
Nous rejetons les approches qui prennent pour acquis que tout type de croissance imprègne et fortifie les fondations et rejaillisse sur les pauvres»
Jim Yong Kim
Le président de la Banque mondiale
J’aurais aussi pu prendre comme mot du jour une autre déclaration du même Jim Yong Kim rapportée dans le même article «Certaines entreprises utilisent des stratégies élaborées afin de ne pas payer de taxes dans les pays où elles sont présentes. C’est une forme de corruption qui touche les populations pauvres»
Dans son discours, le président de la Banque Mondiale a également jugé «simpliste» de penser qu’une forte croissance économique pourrait à elle seule faire reculer les inégalités.
«Focaliser sur la croissance du PIB est simpliste. Nous rejetons les approches qui prennent pour acquis que tout type de croissance imprègne et fortifie les fondations et rejaillisse sur les pauvres», a déclaré le dirigeant.
Selon M. Kim, les Etats doivent trouver un modèle de croissance économique qui «promeut les citoyens les plus pauvres plutôt que maintenir ceux qui sont en haut de l’échelle».
L’ONG Oxfam a salué le discours du dirigeant, tout en l’appelant à soutenir le processus «permettant de mettre tous les pays sur un pied d’égalité» en termes de taxation des entreprises.
«Jim Kim a raison de souligner que les plus riches capturent une part excessive des produits de la croissance», a déclaré le directeur de l’organisation à Washington Nicolas Mombrial.
Mastodonte du développement économique, la Banque mondiale s’est fixée comme objectif d’éradiquer l’extrême pauvreté d’ici à 2030 et de doper les revenus des 40% de la population la moins favorisée pour réduire les inégalités.
Les choses avancent si les responsables des grandes institutions mondiales commencent à tenir de tels discours.
Il y a cependant encore beaucoup d’économistes et de politiques qui continuent à croire à la théorie du ruissellement : il faut des très riches et par leur action la richesse ruisselle vers les plus pauvres. Il me semble que nous ne sommes plus à cette phase du capitalisme.

Jeudi 11 février 2016

Jeudi 11 février 2016
«Derrière la polémique sur les 35 heures, les heures supplémentaires»
Les 35 heures sont à nouveau sur la sellette.
Mais enfin de quoi parle-t-on en réalité ?
L’histoire de l’économie est une histoire de l’amélioration de la productivité. Ce qui signifie qu’on produit davantage en moins de temps.
Par ailleurs le chômage est énorme et si certains pays parviennent, mieux que la France, à s’en sortir c’est parce qu’ils multiplient les jobs précaires avec peu d’heures de travail. Peut-être faut-il aller dans leur sens, mais le problème n’est pas la durée du travail.
Daniel Cohen l’a souligné, la révolution numérique actuelle ne crée pas d’emplois. Certains croyants disent : «toutes les révolutions industrielles ont supprimé massivement des jobs, mais en contrepartie ont créé de meilleurs jobs en plus grand nombre. Il suffit d’attendre que la révolution numérique donne toute sa mesure.»
En attendant d’autres, comme le rappelle Brice Couturier, «estiment que la moitié des métiers actuels auront disparu dans 20 ans. Le World Economic Forum est d’une précision diabolique : d’ici 2020, la 4°révolution industrielle aura créé 2 millions d’emplois dans les pays industrialisés, mais elle en aura détruit 7 millions….»
Cette discussion sur la durée du travail est des 35 heures est un leurre, un trompe l’œil.
Barbara Romagnon explique : «La meilleure preuve en est que la durée moyenne des temps pleins en France est supérieure à 39 heures, selon l’Insee. L’employeur peut faire travailler davantage ses salariés, à la seule condition de respecter la législation européenne qui fixe la limite de temps de travail hebdomadaire à 44 heures (ou 48 heures sur un cycle court). Les lois sur les 35 heures ont aussi ouvert la voie aux « forfaits jours  » et à l’annualisation qui permettent de moduler le temps de travail sur l’année. Un salarié peut faire 40 heures une semaine et 30 heures la semaine suivante sans que le patron ait à payer les 5 heures supplémentaires de la première semaine.»
Les 35 heures, c’est le seuil à partir duquel, se déclenche les heures supplémentaires qui sont payés en plus et plus cher ! Voilà le nœud !
Ce dont il est question, ce n’est pas la durée de travail,  c’est le prix du travail pour les employeurs, ce qui correspond au revenu des salariés.
Pendant un certain temps on nous a amusé avec les charges sociales qu’il fallait réduire à tout prix.
Mais maintenant on va davantage à l’os : la somme d’argent qu’on paye à un salarié en contrepartie de son travail.
Nous, je, vous sommes trop payés en moyenne dans un monde globalisé avec des frontières ouvertes.
C’est de cela qu’il est question !
Sachant bien que tout le monde n’est pas trop payé, il en existe qui ont encore des marges de manœuvres !
C’est plus compliqué puisqu’il y a d’abord eu une diminution de 1 300 000 à 800 000 parce que c’était prévu dans le contrat pour sa dernière année de contrat et parce qu’il commençait à se faire vieux. En résumé et après négociation son salaire est passé de 1,3 M à 1,5M.
Lui il n’est pas trop payé. Évidemment si vous essayez de raisonner par la morale, vous pouvez trouver cela exagéré. Mais du point de vue économique cela se comprend. Il y a des milliers de « moutons », pardon de « supporters » qui acceptent de payer des billets d’entrée dans les stades où il joue, d’acheter des maillots et d’autres colifichets à son nom, de s’abonner à des télés payantes pour regarder les matches auxquels il participe. C’est un salarié qui a un peu plus de moyens que d’autres pour se défendre devant ses employeurs et demander une redistribution des gains un peu plus avantageuse pour lui.
Mais en moyenne, nous, quasi tous les autres nous sommes trop payés !
Voilà ce qui est sous-jacent à ce débat interminable sur les 35 heures.
Nous pouvons accuser les autres, les capitalistes qui ont délocalisé pour mieux nous contraindre. L’Europe qui nous a soumis à cette superbe injonction de la concurrence libre et non faussée ! Le numérique et internet qui rend encore davantage possible la dérégulation.
Mais nous sommes aussi en partie responsables. Notre goût délétère de toujours chercher le prix le moins cher.
Vous comprenez cela ! «Moi je veux être payé cher pour ce que je produits, mais je veux acheter le moins cher possible !»
Petit exemple un salarié de la Fnac qui disait à l’époque : «c’est terrible, les gens viennent à la Fnac demander conseil puis il rentre chez eux et vont acheter le produit conseillé sur internet chez un concurrent qui n’a pas nos conseils».
Depuis la Fnac s’est adapté, elle n’a plus beaucoup de salariés très compétents et qu’il faut payer très cher !
Mais ce que nous pouvons aujourd’hui comprendre c’est qu’une partie de nous est ce client qui veut moins cher et qu’une partie de nous est ce salarié qui a des compétences et des prétentions à être payé plus cher.
En réalité nous sommes chacun 1/3 de producteur 1/3 de consommateur et 1/3 d’être social. Ce dernier tiers correspondant à celui qui contribue à l’Etat providence et qui bénéficie aussi de l’Etat providence.
C’est à ce dilemme que Jean-Paul Delevoye, le dernier Médiateur de la République, apportait cette évidence : « L’économie est mondiale mais le social est local !»
Eh bien nous avons accepté, comme une évidence, que celui qui devait être privilégié dans notre être œconomicus c’était le 1/3 consommateur.
Probablement qu’individuellement nous ne pouvions rien faire devant ce phénomène de masse.
Mais il faut comprendre que la responsabilité de tout cela n’est pas totalement extérieure à nous.
Peut-être quand même devrions nous nous interroger sur nos comportements de consommation pour que le phénomène soit mieux maîtrisé.
Prenons un 1/3 de dentiste consommateur, il voudra voyager et au meilleur prix !
Il ne va quand même pas prendre Air France où le 1/3 producteur de pilote a beaucoup trop davantage et est beaucoup trop payé !
Il est vrai que chez Ryanair le 1/3 producteur de pilote est beaucoup mieux maîtrisé financièrement.
Mais dans ce raisonnement, il faut comprendre que le 1/3 de dentiste producteur est beaucoup trop payé par rapport à la concurrence mondiale.

Il ne s’étonnera pas que le 1/3 de pilote d’avion consommateur cherchera un dentiste dont le 1/3 producteur est moins cher !

<Pour illustrer mon propos vous pouvez écouter Sofia Lichani qui était hôtesse de l’air chez Ryanair, elle en a écrit un livre>. Dans cette entreprise, c’est l’employé qui paye sa formation initiale réalisée par son entreprise.

Pour les dentistes, si on fait une recherche sur internet on voit l’émergence de cabinets de dentiste low cost, l’uberisation est proche ?
Aujourd’hui on pourrait aussi penser aux agriculteurs dont le 1/3 producteur pour beaucoup n’est vraiment plus payé convenablement…
Je vous laisse à cette réflexion bien loin de l’idée que nous ne travaillons pas assez !
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Mercredi 10 février 2016

Mercredi 10 février 2016
«Credit Sesame, l’application qui vérifie si vous êtes un bon citoyen chinois »
Invention chinoise
C’est la revue de presse de France Inter du jeudi 24 décembre qui m’ont appris l’existence de cette application.
Du point de vue sociologique il s’agit de l’introduction dans la vie réelle des méthodes et des stratégies des jeux électroniques, on parle de « gamification » de la société.
Voici ce que la journaliste Claude Guibal a raconté :
«Tout commence par un jeu, l’une de ces petites applications bêtes et rigolotes comme les réseaux sociaux en proposent en permanence. Huit géants de l’internet chinois s’y sont associés, comme Ali Baba, le rival d’Amazon, la plus grande plateforme de shopping en ligne avec ses 400 millions de clients, ou Bai-He, le Meetic chinois, ou encore la version locale de Facebook.
Ce qui est bien avec Credit Sesame, c’est son nom, c’est que pour gagner ou perdre des points, vous n’avez pas besoin vraiment de jouer. Un algorithme calcule en effet les données fournies, et cela donne un score.
Un score de bon citoyen, qui permet de voir si vous suivez bien la ligne du parti communiste.
Je m’explique: vous achetez des produits chinois, vous boostez donc la croissance du pays, donc vous gagnez des points. Vous achetez en ligne un gadget inutile importé du Japon ? Vous perdez des points.
Vous postez sur les réseaux sociaux un lien sur la chute de la bourse chinoise ? Vous perdez des points.
Vous vantez la politique sociale du gouvernement ? Vous remontez.
Une allusion à Tien An Men ? Ouille !
Pourquoi participer ? Parce que c’est chouette Credit Sesame, ça vous fait gagner plein de trucs. Des bons points et  hop! Vous avez des rabais sur les produits, des petits cadeaux. Vous bénéficiez même de facilités pour obtenir un prêt ou un visa pour voyager à l’étranger.
Mais c’est BIG Brother. Vous ne croyez pas si bien dire. Car comme on parle de réseaux sociaux, l’application fait aussi la même chose pour votre entourage, vos fréquentations. Et puisque les scores sont publics, si un ami qui tient des propos anti gouvernementaux, et c’est votre score qui baisse. Résultat, si vous ne voulez pas en pâtir, eh bien, vous allez faire vous-même la chasse à ces mauvais citoyens…
Cela vous fait peur ? C’est pas fini ! Selon la BBC, les informations de Credit Sesame – qui sont publiques, donc –  devraient être incorporées à la grande banque de données que la Chine prépare pour 2020. Elle fusionnera aussi les informations fiscales, les données personnelles, et même les amendes routières de chacun, ce qui nous donnera l’indice du parfait petit citoyen bien dans les clous. L’outil de contrôle parfait de la population. Bref, si 1984 vous faisait peur, réveillez-vous, 2016, c’est déjà demain. »
La Chine sera t’elle notre modèle pour demain ?
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Mardi 9 février 2016

Mardi 9 février 2016
«Le poids des mots, le choc des photos»
Devise de Paris Match
Wikipedia nous apprend que c’est «Le tandem Roger Thérond et Daniel Filipacchi, voulant situer le magazine par rapport à la télévision, qui adopte la devise « Paris Match, le poids des mots, le choc des photos » inventée en 1978 par Jean Cau et bientôt inscrite au fronton de milliers de kiosques à journaux. Elle est remplacée en janvier 2008 par le slogan « La vie est une histoire vraie », censée inscrire le journal dans une relation plus passionnelle avec le lecteur»
Le procès de l’ancien ministre du budget Jérôme Cahuzac vient de s’ouvrir.
Il a démissionné le 19 mars 2013.
Quelques mois auparavant, il était à Nanterre en tant que Ministre du budget et donc responsable de la DGFiP
Et…
Il y a le choc de la photo
Il n’y a pas grand-chose à ajouter à cette photo. Plusieurs sources prétendent que toute cette affaire venait initialement de la volonté de cercles rocardiens de préparer un « trésor de guerre » pour financer la future campagne présidentielle de Michel Rocard pour 1995.
Ah si, il y a autre chose à dire….
En 2013, en même temps que l’affaire Cahuzac, on apprenait que Uli Hoeness, le président du Bayern de Munich, un des footballeurs les plus adulés d’Allemagne, bref un héros national venait aussi d’être accusé de fraude fiscale.
Le reste est aussi dans Wikipedia : «En 2013, [Uli Hoeness] est soupçonné d’avoir dissimulé plus de 10 millions d’euros au fisc et se retrouve au cœur de l’un des plus gros scandales de l’histoire du sport allemand.  Le 13 mars 2014, le parquet de Munich le condamne à 3 ans et demi de prison pour avoir fraudé le fisc de plus de 28 millions d’euros. Il ne fera par la suite pas appel de la décision. Il est incarcéré le 2 juin 2014. 7 mois après son incarcération, le 2 janvier 2015, il bénéficie d’un régime de semi-liberté, Il bénéficie d’une liberté conditionnelle et sera libéré le 29 février 2016.»
On peut toujours discuter sur la peine et la libération conditionnelle. Mais voilà deux affaires qui se découvrent en même temps, en Allemagne le héros national a déjà purgé sa peine, en France on commence le procès et il paraît qu’il va faire l’objet d’un report.
Nous sommes, ici, confrontés au poids de la lenteur judiciaire en France…

Lundi 8 février 2016

Lundi 8 février 2016
«Nous sommes si imprégnés par la logique de l’entreprise que nous l’appliquons à nos propres vies» 
Thibault Le Texier docteur en économie, chercheur en sciences humaines 
Le chercheur Thibault Le Texier vient de publier un ouvrage «le Maniement des hommes».
Dans cet ouvrage il interroge non le capitalisme mais la gestion des hommes. Ce qu’on appelle aujourd’hui le management.
Management voici encore une invention anglo-saxonne mais en réalité d’origine française.
Wikipedia nous apprend que «L’usage actuel en français du terme « management » provient pour beaucoup d’un emprunt direct au terme anglo-saxon « management ». Cependant, selon l’Oxford English Dictionary le verbe anglais « to manage » et le substantif « management » découlent eux-mêmes d’un terme français du XVe siècle, « mesnager », signifiant en équitation « tenir en main les rênes d’un cheval », provenant lui-même de l’italien « maneggiare » (et du latin « manus » : la main). Il a subsisté en français en équitation au travers du mot « manège ». Par extension, « mesnager » a désigné à partir du XVIe siècle en français le fait de tenir les rênes d’une organisation (exploitation agricole, fabrique, administration, etc.) et non seulement d’un cheval.»
Bien sûr cette origine fait référence au « bon ménage », c’est à dire à la bonne gestion du ménage. Mais aussi à « ménager ». Notamment quand il est question d’équitation, il y a l’idée de ménager sa monture.
Dans un entretien à Libération, Thibault Le Texier explique :
« Au départ, le verbe «manager» signifiait «prendre soin, s’occuper de» : il s’agissait d’aider un être dépendant – un enfant, un vieillard, un malade, un animal de ferme… – à rétablir un équilibre naturel ou à se développer harmonieusement. Avec le taylorisme, c’est fini : le manager ne prend plus soin des managés. Le patron n’est pas là pour faire la charité, il est là pour faire tourner la boîte. S’il se préoccupe de la santé de ses employés, c’est uniquement pour les rendre plus dociles et plus productifs. Il ne s’agit plus, comme au XIXe siècle, d’une habitude paternaliste louée par l’Eglise et instituée dans les mœurs. De la même façon aujourd’hui, Google va offrir des corbeilles de fruits à ses salariés pour éviter de les voir se faire débaucher par la concurrence. »
Mais ce que dénonce surtout ce chercheur c’est la diffusion de l’esprit de management à toutes les dimensions de la vie.
Ainsi dans l’entretien à Libération, il dit notamment : 
«Le principal facteur de diffusion de cette rationalité [managériale], c’est la place centrale qu’a pris l’entreprise dans nos sociétés. En un siècle, elle a accaparé tous les moyens nécessaires à notre survie : elle nous permet de nous déplacer, de nous nourrir, de nous loger, de nous habiller, mais aussi de nous informer ou de prendre soin de nos enfants. Etant chaque jour au contact de dizaines d’entreprises, nous sommes de plus en plus imbibés par leur logique. Autrefois, on passait plus de temps au contact de la famille, de l’Eglise, de l’Etat… On baignait dans un fluide différent.»
[…]
La «rationalité managériale» vise l’efficacité, l’organisation, le contrôle et la rationalisation. Par exemple, on standardise les environnements et les façons d’interagir avec eux, on rationalise la taille des pièces, la place des meubles, la hauteur des tables. A terme, toutes les tables du monde seront probablement à la même hauteur ! Si certains métiers sont davantage préservés, plus aucun territoire n’est imperméable à cette logique managériale. […]
Il y a un siècle, lorsque Taylor invente le management scientifique, l’entreprise est comme une grande famille : le patron est un père pour ses employés, et tout un réseau de relations familiales lient les membres de l’entreprise. Pour Taylor, tous ces liens personnels plombent la productivité – parce qu’on ne peut pas virer tel proche, parce qu’on recrute tel gendre alors qu’il est incompétent, etc. Taylor cherche alors à remplacer les relations de confiance et de proximité par des relations de contrôle indirectes. Désormais, le chef est celui qui mesure, qui organise, qui fixe des objectifs. Avant, les ouvriers possédaient leurs propres outils et leurs manières de faire, et ils pouvaient négocier directement avec le patron le prix de leur travail, leurs délais, etc. Avec le taylorisme, c’est le patron qui détermine tout cela, c’est à prendre ou à laisser. L’ouvrier devient un simple exécutant. Aujourd’hui, ce système s’applique partout, du secteur des services aux tâches domestiques, en passant par l’administration publique. La gestion est devenue universelle.[…]
De nos jours, on a du mal à penser la gestion tant on baigne dedans. La rationalité managériale est devenue un véritable sens commun, une évidence. Par exemple, personne ne questionne plus le principe d’efficacité, l’un des points cardinaux du management. Avant le XIXe siècle, ni l’efficacité ni le profit ne constituaient des critères de choix déterminants : on leur préférait généralement la solidarité familiale, la loyauté ou encore la confiance. Désormais, même en politique, l’efficacité est une valeur suprême – davantage que la justice ou la souveraineté. On peut décider de politiques très efficaces et parfaitement injustes sans que ça ne choque grand monde ! […]
Si l’entreprise a eu un tel succès, c’est parce qu’elle a extraordinairement amélioré notre quotidien. Elle a permis une abondance de biens et de confort indéniable. Et c’est elle qui incarne aujourd’hui le progrès, la modernité, la sacro-sainte croissance. Il ne faut donc pas céder à la théorie du complot : c’est nous qui, chaque jour, avec notre argent, plébiscitons les entreprises en achetant leurs produits. C’est un système très démocratique : chaque entreprise n’a que le pouvoir que nous lui donnons – même si on voit bien que les plus grandes peuvent influencer considérablement les consommateurs.
Le management a aussi été un levier d’émancipation sociale. Par exemple, des femmes au foyer ont appliqué le taylorisme à l’organisation de leurs tâches domestiques dès les années 1900, sous les encouragements de certaines féministes. Parce que ça pouvait leur donner une certaine dignité sociale : elles n’étaient plus des «bobonnes», elles devenaient des «ingénieures domestiques». De même, dans les usines, certains ouvriers ont réclamé eux-mêmes l’instauration du taylorisme, dans l’espoir de mettre des bornes à l’autorité des contremaîtres – une autorité parfois arbitraire et souvent despotique… Car tout n’était pas rose dans l’entreprise familiale, loin de là ![…]
Bien souvent, nous sommes tellement imprégnés par cette logique que nous l’appliquons à nos propres vies. De plus en plus, on nous demande de jouer à la fois le rôle du manager et celui du managé, de nous gérer nous-mêmes. Une fois bien disciplinés, on n’a plus besoin de chef : on va se fixer nous-mêmes nos objectifs, mesurer nos performances, remplir notre fiche d’évaluation, etc. Et on va le faire au travail, mais aussi dans notre vie privée. Des tas de manuels de coaching nous expliquent par exemple comment rationaliser les courses de Noël, la préparation du dîner, l’éducation de nos enfants, ou comment rencontrer l’âme sœur grâce aux méthodes de la Harvard Business School…[…]
Aujourd’hui, l’évolution des connaissances est si rapide que même des gens de 50 ans sont jugés has been et inutiles. Juger les individus essentiellement à l’aune de leur fonctionnalité et de leur efficacité peut avoir des conséquences désastreuses. On en a l’exemple tous les jours.
Le management serait une façon de gouverner, de l’ordre du politique ? […]
Le manager n’est ni un propriétaire ni quelqu’un qui recherche le profit. On a été sensibilisés aux excès du capitalisme, et on comprend relativement bien maintenant comment il fonctionne. Le management, en revanche, est souvent regardé comme une technique neutre et sans danger, une simple question d’efficacité. Le fait qu’il passe ainsi inaperçu, alors même qu’il imprègne en profondeur nos institutions et nos valeurs, est l’une de ses grandes forces. Il est donc plus que temps de le passer au crible de la critique. »
C’est une réflexion qui me parait féconde à tout esprit critique, c’est à dire un esprit non manichéen qui fait la part des choses et essaye de comprendre ce qui se passe dans sa vie et autour de lui.

Vendredi 5 février 2016

Vendredi 5 février 2016
«Tenter, braver, persister, persévérer,
être fidèle à soi-même,
prendre corps à corps le destin,
étonner la catastrophe par le peu de peur qu’elle nous fait,
tantôt affronter la puissance injuste,
tantôt insulter la victoire ivre, tenir bon, tenir tête ;
voilà l’exemple dont les peuples ont besoin,
et la lumière qui les électrise.»
Victor Hugo
Patrick Boucheron est un grand historien français. Il a été nommé au Collège de France à la chaire «Histoire des pouvoirs en Europe occidentale (XXIIIe-XVIe siècle)».
Et dans ce cas, avant de commencer son cours, le nominé au Collège de France prononce une leçon inaugurale où les plus grands professeurs et intelligences de Paris se rendent.
La leçon inaugurale de Patrick Boucheron a été particulièrement remarquée. Il a été invité sur France Inter après cette leçon.
Et il a expliqué : « Je suis médiéviste, je ne pouvais pas imaginer que ce que j’avais appris sur le Califat ou la Croisade, pourrait  un jour être employé par des personnes mal intentionnées.»
Voici l’introduction de sa leçon inaugurale qui a été prononcée en décembre 2015 et dont le titre est : « Que peut l’Histoire ?» : 
« Il y a un mois, je suis retourné place de la République. Comme tant d’autres, avec tant d’autres, incrédules et tristes. Le soleil de novembre jetait une clarté presque insolente, scandaleuse dans sa souveraine indifférence à la peine des hommes.
Depuis janvier 2015, comme une houle battant la falaise, le temps passait sur le socle de pierres blanches qui fait un piédestal à la statue de Marianne.
Le temps passait, les nuits et les jours, la pluie, le vent, qui délavait les dessins d’enfants, éparpillait les objets, effaçait les slogans, estompant leur colère. Et l’on se disait : c’est cela, un monument, qui brandit haut dans le ciel une mémoire active, vivante, fragile ; ce n’est que cela, une ville, cette manière de rendre le passé habitable et de conjoindre sous nos pas ses fragments épars ; c’est tout cela l’histoire, pourvu qu’elle sache accueillir du même front les lenteurs apaisantes de la durée et la brusquerie des événements.
Parmi les fleurs, les bougies et les papiers collés, j’ai vu une page arrachée à un cahier d’écolier.
Quelqu’un, à l’encre bleue, d’une écriture sagement appliquée, y avait recopié une citation de Victor Hugo. Depuis la veille au soir, déjà, la Toile bruissait de ce nom propre, en plusieurs langues et divers alphabets.
Au même moment, un collectif de grapheurs retrouvait dans une vieille locution latine la rage d’espérer, ramenant à la noire lumière d’aujourd’hui la devise parisienne qu’on gravait pour la première fois sur un jeton en 1581 [fluctuat nec mergitur]. Et que ceux qui se flattent de leur désespérance en tenant boutique de nos désarrois, ceux qui s’agitent et s’enivrent aux vapeurs faciles de l’idée de déclin, ceux qui méprisent l’école au nom des illusions qu’ils s’en font, tous ceux qui, finalement, répugnent à l’existence même d’une intelligence collective, que ceux-là se souviennent de ces jours. Car la littérature y fut aussi, pour beaucoup, une ressource d’énergie, de consolation et de mobilisation. 
Je rentrais chez moi et me plongeais dans les grands livres illustrés à la reliure rouge qui m’accompagnent depuis l’enfance. A chacun de mes anniversaires, mon grand-père m’offrait un volume de cette édition ancienne et populaire des œuvres complètes de Victor Hugo.
J’y retrouvais, en entier, la chose vue place de la République.
C’est au troisième livre des Misérables, au premier chapitre intitulé « Paris étudié dans son atome », ode au gamin de la capitale qui raille et qui règne.
On y lit ceci.
« Tenter, braver, persister, persévérer, être fidèle à soi-même, prendre corps à corps le destin, étonner la catastrophe par le peu de peur qu’elle nous fait, tantôt affronter la puissance injuste, tantôt insulter la victoire ivre, tenir bon, tenir tête ; voilà l’exemple dont les peuples ont besoin, et la lumière qui les électrise. »
Le texte de Victor Hugo qui est un hymne à la gloire de Paris est ici : https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Mis%C3%A9rables_TIII_L1#Chapitre11
Vous pouvez trouver la leçon inaugurale de Boucheron sur le site du Collège de France, comme d’ailleurs les cours qui suivent. Je vous préviens c’est dense et remarquablement érudit. Peut-être que je tenterais de faire de cette leçon une thématique d’une semaine.
Car la littérature fut pour beaucoup, une ressource d’énergie, de consolation et de mobilisation…