Mercredi 8 juin 2016

Mercredi 8 juin 2016
« Malgré les choses étonnantes dont les hommes sont capables, nous sommes peu sûrs de nos objectifs et paraissons plus que jamais insatisfaits. »
« Sapiens : Une brève histoire de l’humanité » les deux dernières pages
Il faut savoir s’arrêter, ceci est le 13ème et dernier mot du jour consacré à « Sapiens ».
Le livre se termine par un épilogue dont le titre est : « un animal devenu Dieu ?
« Voici 70 000 ans, Homo sapiens n’était encore qu’un animal insignifiant qui vaquait à ses affaires dans un coin de l’Afrique. Au fil des millénaires suivants il s’est transformé en maître de la planète entière et en terreur de l’écosystème. Il est aujourd’hui en passe de devenir un Dieu, sur le point d’acquérir non seulement une jeunesse éternelle, mais aussi les capacités divines de destruction et de création.
Par malheur, le régime du sapiens sur terre n’a pas produit jusqu’ici grand-chose dont nous puissions être fiers. Nous avons maîtrisé ce qui nous entoure, accru la production alimentaire, construit des villes, bâti des empires et créés de vastes réseaux commerciaux.
Mais avons-nous fait régresser la masse de souffrance dans le monde ?
Bien souvent, l’accroissement massif de la puissance humaine n’a pas nécessairement amélioré le bien-être individuel des sapiens tout en infligeant d’immenses misères aux autres animaux.
Pour ce qui est de la condition humaine, nous avons accompli de réels progrès au cours des toutes dernières décennies, avec la régression de la famine, des épidémies et de la guerre.
Mais la situation des autres animaux se dégrade plus rapidement que jamais, et l’amélioration du sort de l’humanité est trop récente et fragile pour qu’on en soit assurés.
En outre, malgré les choses étonnantes dont les hommes sont capables, nous sommes peu sûrs de nos objectifs et paraissons plus que jamais insatisfaits. Des canoës nous sommes passés aux galères, puis aux vapeurs et aux navettes spatiales, mais personne ne sait où nous allons.
Nous sommes plus puissants que jamais, mais nous ne savons trop que faire de ce pouvoir. Pis encore, les humains semblent plus irresponsables que jamais.
Self-made-dieux avec juste les lois de la physique pour compagnie nous n’avons de comptes à rendre à personne. Ainsi faisons-nous des ravages parmi les autres animaux et dans l’écosystème environnant en ne cherchant guère plus que nos aises et notre amusement, sans jamais trouver satisfaction.
Y a-t-il rien de plus dangereux que des dieux insatisfaits et irresponsables qui ne savent pas ce qu’ils veulent ? »

Mardi 7 juin 2016

Mardi 7 juin 2016
« La singularité »
« Sapiens : Une brève histoire de l’humanité » pages 483-489

Le dernier chapitre du livre, juste avant l’épilogue de 2 pages que nous verrons demain, s’intitule « La singularité ».

J’ai hésité à utiliser comme exergue de ce mot du jour plutôt que le titre du chapitre, sa dernière phrase : « Si cette question ne vous donne pas le frisson, c’est probablement que vous n’avez pas assez réfléchi».
A ce stade il faut parler d’un homme Ray Kurzweil qui pour certains est un génie, pour d’autres un fou mais qui est le chantre de ce concept : « la singularité » ou pour être plus précis : « La singularité technologique ».

Mais qu’appelle t’on singularité ?
En science, ce concept est surtout utilisé pour qualifier le « big bang ». Depuis le big bang nous disposons d’outils et de théories qui peuvent décrire et expliquer comment l’univers a évolué. Mais nous ne disposons d’aucun élément de compréhension pour décrire ce qu’il y avait avant. Le big bang est donc un point de singularité, c’est une rupture.
Du point de vue de la physique, « un trou noir » constitue également une singularité où nos outils de conceptualisation et de compréhension s’arrêtent, ne parviennent plus à concevoir.

Kurzweil est appelé le pape du transhumanisme qui est ce mouvement intellectuel auquel adhère beaucoup des responsables de la silicon valley et qui était le sujet du mot du jour du 18 septembre 2014.
Ray Kurzweil qui est aujourd’hui directeur de l’ingénierie chez Google n’a pas inventé le concept de « la singularité technologique » mais l’a popularisé avec un autre intellectuel qui a joué un rôle de premier plan : le mathématicien Vernor Vinge. Ray Kurzweil a d’ailleurs participé à la création de l’Université de la singularité <qui arrive en France nous apprend cet article du site Philomag>
Mais en deux mots de quoi s’agit-il ?
D’abord de l’arrivée à maturité de l’intelligence artificielle, c’est-à-dire à une intelligence artificielle qui aurait conscience de son existence et de son intelligence.
Cette intelligence surhumaine produirait alors un progrès qui n’est plus linéaire comme du temps des humains mais exponentiel. C’est du moins ce que prédit Kurzweil. D’où la singularité, un point de rupture.
Si vous voulez en savoir plus, Wikipedia contient une page très documenté et aussi critique: <https://fr.wikipedia.org/wiki/Singularit%C3%A9_technologique>
<Il y a aussi cet article de Rue 89 qui date déjà de 2013>
<Il y aussi cet entretien avec Kurzweil du Financial Times reproduit par Le nouvel economiste>/
Mais revenons à ce que dit Harari. Je commencerai par un entretien de Yuval Noah Harari avec un journal israélien : <Times of israel> :

« A travers l’histoire, il y a eu de nombreuses révolutions économiques, politiques et technologiques, mais une chose est restée inchangée : l’humanité elle-même. Nous avons toujours le même corps et le même esprit que nos ancêtres dans l’Empire romain et l’Egypte ancienne. Pourtant, dans les décennies à venir, pour la première fois dans l’histoire, l’humanité elle-même subira une révolution radicale. Non seulement nos outils et nos politiques, mais aussi nos corps et nos esprits seront transformés par l’ingénierie génétique, la nanotechnologie et les interfaces cerveau-ordinateur. Les corps et les esprits seront les produits de l’économie du 21e siècle ».
Harari déclare que quand nous pensons au futur, nous pensons généralement au monde dans lequel les humains nous sont semblables pour toutes les choses importantes mais disposent d’une meilleure technologie : des armes lasers, des robots intelligents et des vaisseaux spatiaux qui voyagent à la vitesse de la lumière.
« Pourtant, le potentiel révolutionnaire des technologies futures est de changer l’Homo sapiens lui-même, y compris nos corps et nos esprits, et pas seulement nos véhicules et nos armes. La chose la plus impressionnante du futur ne sera pas les vaisseaux spatiaux, mais les êtres qui les conduisent ».
« Etant donné le rythme effréné des développements dans la biotechnologie et l’intelligence artificielle, je serai extrêmement surpris si d’ici 200 ans, la terre était encore peuplée par des humains comme vous et moi. Nous sommes probablement une des dernières générations d’Homo Sapiens. Nous avons encore des petits-enfants, mais je ne suis pas sûr que nos petits-enfants auront des petits-enfants. Ou du moins, des humains. Ils seront plus différents de nous que nous sommes différents des hommes de Neandertal ou des chimpanzés ».
Cet article revient alors sur la notion de singularité
« […] La Singularité est la notion que d’ici quelques générations, la technologie deviendra si sophistiquée qu’elle atteindra un point de basculement où elle changera l’existence humaine dans des manières inconcevables pour nous aujourd’hui.
[…] Vernor Vinge prédit que cela aura lieu en 2030 tandis que Ray Kurzweil, un cadre de Google, penche plutôt pour 2045. La plupart croit que la Singularité arrivera avec l’intelligence artificielle, au moment où les robots prendront conscience d’eux-mêmes.
Kurzweil prévoit une utopie où les humains, au moins certains humains, obtiendront l’immortalité en devenant des cyborgs. »
L’article rappelle alors que certains scientifiques comme le physicien Stephen Hawking ou l’entrepreneur Elon Musk craignent que des robots d’intelligence artificielle puissent se retourner contre leurs créateurs humains et les tuer. Cette mise en garde avait fait l’objet du mot du jour du jeudi 5 février 2015 dont l’exergue était cette phrase de Rabelais : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme »
Mais Harari est plus proche de la vision de Kurzweil :
« Je pense qu’il est beaucoup plus probable que nous fusionnerons avec les robots, plutôt qu’ils se révolteront et nous tueront. Le grand danger n’est pas qu’une intelligence artificielle (IA) nous assassinera, mais plutôt que l’intelligence artificielle supérieure rende la plupart des humains inutiles. Des algorithmes informatiques rattrapent les humains dans de plus en plus de champs cognitifs. Il est extrêmement improbable que les ordinateurs développeront quelque chose de proche de la conscience humaine, mais afin de remplacer des humains dans l’économie, des ordinateurs n’ont pas besoin de conscience. Ils ont seulement besoin d’intelligence ».
Mais si on lit les pages 483 à 489 de « Sapiens » on verra que la vision de Harari est beaucoup moins optimiste et enthousiaste que celle de Kurzweil :
« Tous ces dilemmes sont bien peu de choses au regard des implications éthiques, sociales et politiques du Projet Gilgamesh et de nos nouvelles capacités potentielles de créer des surhommes. La Déclaration universelle des droits de l’homme, les programmes médicaux officiels, les programmes nationaux d’assurance-santé et les constitutions des divers pays à travers le monde reconnaissent qu’une société humaine digne de ce nom doit assurer à tous ses membres un traitement médical équitable et veiller à ce qu’ils restent en relativement bonne santé. Tout cela était bel et bien tant que la médecine se souciait avant tout de prévenir la maladie et de guérir les malades. Que se passerait-il du jour où la médecine se souciera d’accroître les facultés humaines ? Tous les hommes y auraient-ils droit, ou verrait-on se former une nouvelle élite de surhommes ?
Notre monde moderne se targue de reconnaître, pour la première fois de l’histoire, l’égalité foncière de tous les hommes. Il pourrait être sur le point de créer la plus inégale de toutes les sociétés. Tout au long de l’histoire, les classes supérieures ont toujours prétendu être plus intelligentes, plus fortes et dans l’ensemble meilleures que les classes inférieures. Généralement, elles s’illusionnaient. Le bébé d’une famille paysanne sans le sou avait toute chance d’être aussi intelligent que le prince héritier. Grâce aux nouvelles capacités médicales, les prétentions des classes supérieures pourraient bientôt devenir une réalité objective.
Ce n’est pas de la science-fiction. La plupart des scénarios de science-fiction décrivent un monde dans lequel des Sapiens – pareils à nous – jouissent d’une technologie supérieure : des vaisseaux spatiaux qui se déplacent à la vitesse de la lumière, par exemple, ou des fusils-laser. Les dilemmes éthiques et politiques qu’on trouve au cœur de ces intrigues sont empruntés à notre monde et ils ne font que recréer nos tensions émotionnelles et sociales sur une toile de fond futuriste. En revanche, les technologies futures sont à même de changer l’Homo sapiens lui-même, y compris nos émotions et nos désirs, pas simplement nos véhicules et nos armes. Qu’est-ce qu’un vaisseau spatial en comparaison d’un cyborg éternellement jeune, qui ne se reproduit pas et n’a pas non plus de sexualité, qui peut partager directement ses pensées avec d’autres êtres, dont les capacités de concentration et de remémoration sont mille fois supérieures aux nôtres et qui n’est jamais en colère ni triste, mais qui a des émotions et des désirs que nous ne saurions même commencer à imaginer ?
La science-fiction décrit rarement un avenir pareil, parce qu’une description exacte est par définition incompréhensible. Produire un film sur la vie d’un super-cyborg, c’est un peu donner Hamlet devant un public de Neandertal. En fait, les futurs maîtres du monde seront probablement plus différents de nous que nous ne le sommes des Neandertal. Au moins les Neandertal et nous sommes-nous humains ; nos héritiers seront pareils à des dieux.
[…]
Sauf catastrophe nucléaire ou écologique […] le rythme du développement technique conduira sous peu au remplacement d’Homo sapiens par des êtres entièrement nouveaux dont le physique sera différent, mais dont l’univers cognitif et émotionnel sera aussi très différent. La plupart des Sapiens trouvent cette perspective pour le moins déconcertante. Nous aimons à croire qu’à l’avenir des gens comme nous iront d’une planète à l’autre à bord de vaisseaux spatiaux. Nous n’aimons pas envisager la possibilité qu’il n’y ait plus d’êtres dont les émotions et les identités soient semblables aux nôtres, et que notre place soit prise par des formes de vie étrangères dont les capacités écraseront les nôtres.
[…]
Nous aurions du mal à admettre que les savants puissent manipuler les esprits aussi bien que les corps, et que les futurs Dr. Frankenstein pourraient donc créer quelque chose qui nous est réellement supérieur, un être qui nous regardera de haut, comme nous considérons les Neandertal.
Toutefois, Harari est un homme sérieux, sage et prudent. Il rappelle que d’autres prophéties ne se sont pas réalisées non plus et que dès lors rien ne dit que « la singularité technologique » existera un jour :
« Nous ne saurions savoir avec certitude si les Frankenstein d’aujourd’hui vont accomplir cette prophétie. L’avenir est inconnu, et il serait surprenant que les prévisions des toutes dernières pages se réalisent pleinement. L’histoire nous apprend que ce qui nous semble à portée de main ne se matérialise jamais en raison de barrières imprévues, et que d’autres scénarios qu’on n’avait pas imaginés se réalisent. Quand l’âge du nucléaire est arrivé dans les années 1940, on a vu se multiplier les prévisions sur le futur monde nucléaire de l’an 2000. Quand le spoutnik et Apollo 11 embrasèrent l’imagination du monde, tout le monde se mit à prédire que, d’ici la fin du siècle, on vivrait dans des colonies spatiales sur Mars et Pluton. Peu de ces prévisions ont été confirmées. Par ailleurs, nul n’avait prévu l’Internet. »
Il envisage cependant, la possibilité de la singularité :
« […]De combien de temps disposons-nous ? Nul ne le sait vraiment. Certains disent qu’en 2050 quelques humains seront déjà a-mortels. Des prévisions moins radicales parlent du siècle prochain, ou du prochain millénaire. Mais que valent quelques millénaires dans la perspective des 70 000 années d’histoire du Sapiens ?
Si le rideau est effectivement sur le point de tomber sur l’histoire du Sapiens, nous, qui sommes membres de ses dernières générations, nous devrions prendre le temps de répondre à une dernière question : que voulons-nous devenir ?
Cette question, parfois connue en anglais sous le nom de Human Enhancement Question – la question du « corps augmenté » ou du « développement humain artificiel » –, écrase les débats qui préoccupent actuellement la classe politique, les philosophes, les savants et les gens ordinaires. Après tout, le débat présent entre religions, idéologies, nations et classes est très probablement appelé à disparaître avec l’Homo Sapiens. Si nos successeurs fonctionnent bel et bien sur un niveau de conscience différent (ou, peut-être, possèdent quelque chose au-delà de la conscience que nous ne saurions même concevoir), il semble douteux que le christianisme ou l’islam les intéresse, que leur organisation sociale puisse être communiste ou capitaliste, ou que leur genre puisse être masculin ou féminin. […]
La plupart des gens préfèrent ne pas y penser. Même dans le domaine de la bioéthique, on préfère se poser une autre question : « Qu’est-il interdit de faire ? » Est-il acceptable de faire des expériences génétiques sur des êtres humains vivants ? Sur des fœtus avortés ? Des cellules-souche ? Est-il éthique de cloner des moutons ? Et des chimpanzés ? Et qu’en est-il des humains ?
Ce sont toutes des questions importantes, mais il est naïf d’imaginer que nous pourrions simplement donner un grand coup de frein et arrêter les grands projets scientifiques qui promeuvent l’Homo sapiens au point d’en faire un être d’une espèce différente. Car ces projets sont inextricablement mêlés à la quête de l’immortalité : le Projet Gilgamesh. Demandez donc aux chercheurs pourquoi ils étudient le génome, essaient de relier un cerveau à un ordinateur ou de créer un esprit à l’intérieur d’un ordinateur.
Neuf fois sur dix, vous recevrez la même réponse standard : nous le faisons pour guérir des maladies et sauver des vies humaines. Alors même que créer un esprit dans un ordinateur a des implications autrement plus spectaculaires que soigner des maladies psychiatriques, telle est la justification classique que l’on nous donne, parce que personne ne peut y redire quoi que ce soit. De là vient que le Projet Gilgamesh soit le vaisseau amiral de la science. Il sert à justifier tout ce que fait la science. Le Dr. Frankenstein est juché sur les épaules de Gilgamesh. Puisqu’il est impossible d’arrêter Gilgamesh, il est aussi impossible d’arrêter le Dr. Frankenstein.
La seule chose que nous puissions faire, c’est influencer la direction que nous prenons. Mais puisque nous pourrions bien être capables sous peu de manipuler nos désirs, la vraie question est non pas « Que voulons-nous devenir ? » mais « Que voulons-nous vouloir ? » Si cette question ne vous donne pas le frisson, c’est probablement que vous n’avez pas assez réfléchi. »
Vous comprenez maintenant mieux, le premier mot du jour consacré à ce livre : «L’Histoire commença quand les humains inventèrent les dieux et se terminera quand les humains deviendront des dieux.»

Lundi 6 juin 2016

Lundi 6 juin 2016
« Le projet Gilgamesh »
« Sapiens : Une brève histoire de l’humanité » pages 313-316
L’Histoire de notre espèce, tel que la décrypte Yuval Noah Harari dans son livre « Sapiens » rencontre à la fin de son ouvrage notre modernité.
Modernité sur laquelle travaillent les ingénieurs et les idéologues de la Silicon Valley.
Les esprits ouverts et critiques qui se rendent dans la silicon Valley reviennent tous avec une grande surprise, car ils pensaient que dans la Silicon Valley ils trouveraient quelques financiers et pour le reste quasi exclusivement des informaticiens, la fine fleur du génie informatique. Certes, ils trouvent cela, mais la surprise vient du fait du nombre de médecins, de biologistes et de chercheurs dans tout le spectre de la médecine.
Je n’ai jamais mieux compris cette réalité étonnante que lorsque j’ai écouté cette passionnante émission : <de France Culture, Du grain à moudre et qui posait cette question : Le numérique fait-il de nous une civilisation supérieure ?>
Dans cette émission, outre, des spécialistes du numérique, une spécialiste de la Préhistoire était aussi invité : Marylène Patou-Mathis, et son regard décalé était absolument passionnant.
Mais pourquoi tous ces chercheurs dans le domaine médical ?
Car il y a bien une philosophie en œuvre dans l’imaginaire des penseurs des GAFA, le big data, les objets connectés, la capacité de fabriquer des organes humains, de remplacer des membres détruits par des objets créés etc… : La quête de l’immortalité.
Il y a désormais de nombreux articles et livres qui ont abordé cette question de manière très sérieuse. Car cela est très sérieux, il ne s’agit pas de quelques paroles en l’air, mais d’un but de recherche où des entreprises privées injectent des milliards de dollars.
Vous trouverez ci-après un article de 2013 : <L’homme qui vivra 1 000 ans est déjà né>
Dans cet article, le journaliste s’entretient avec Laurent Alexandre,
Laurent Alexandre, né le 10 juin 1960, n’est pas un farfelu. C’est un chirurgien-urologue français qui en outre a créé un site de vulgarisation médicale très sérieux que toutes les personnes qui s’intéressent à leur santé connaissent : doctissimo
Il a écrit un livre au titre très explicite : <La mort de la mort>
Luc Ferry vient de publier un ouvrage « La révolution transhumaniste : comment la technomédecine et l’uberisation du monde vont bouleverser nos vies » où il parle aussi de ces perspectives tout en restant plus prudent en parlant plutôt d’allongement de la durée de vie.
Dans un échange très fécond il a dialogué avec Michel Onfray et Alain Finkelkraut dans <l’émission de ce dernier de ce samedi 4 juin 2016>.
Mais que dit Yuval Noah Harrari de cette quête qu’il appelle « le projet Gilgamesh » ?
Il rappelle d’abord le mythe<de l’épopée de Gilgamesh>
« [Il s’agit ] du mythe le plus ancien qui nous soit parvenu : le mythe de Gilgamesh, de l’antique Sumer, dont le héros est l’homme le plus fort et le plus capable du monde : le roi Gilgamesh d’Uruk, qui pouvait vaincre tout le monde au combat. Un jour, meurt son meilleur ami, Enkidu. Gilgamesh resta assis à côté de son corps et l’observa plusieurs jours durant, jusqu’à ce qu’il vît un ver sortir de la narine de son ami. Saisi d’horreur, Gilgamesh résolut de ne jamais mourir. Il trouverait bien le moyen de vaincre la mort. Gilgamesh entreprit alors un voyage au bout de l’univers, tuant des lions, bataillant contre des hommes-scorpions et trouvant le chemin des enfers. Là, il brisa les mystérieuses « choses de pierre » d’UrShanabi, le nocher du fleuve des morts, et trouva Utnapishtim, le dernier survivant du Déluge originel. Mais Gilgamesh échoua dans sa quête et s’en retourna les mains vides, toujours aussi mortel, mais avec un surcroît de sagesse. Quand les dieux créèrent l’homme, avait-il appris, ils avaient fait de la mort la destinée inévitable de l’homme, et l’homme doit apprendre à vivre avec elle. »
Et il introduit ce sujet de la manière suivante :
« De tous les problèmes apparemment insolubles de l’humanité, il en est un qui est resté le plus contrariant, intéressant et important : le problème de la mort. Avant la fin des Temps modernes, la plupart des religions et des idéologies tenaient pour une évidence que la mort était notre inéluctable destin. De plus, la plupart des religions en firent la principale source de sens dans la vie. Essayons donc d’imaginer l’islam, le christianisme ou la religion de l’Égypte ancienne sans la mort. Toutes ces religions ont enseigné aux fidèles qu’ils devaient s’accommoder de la mort et placer leurs espoirs dans l’au-delà plutôt que de chercher à vaincre la mort pour vivre éternellement ici sur terre. Les meilleurs esprits s’employaient à donner un sens à la mort, non pas à essayer d’en triompher. »
[…]
« Les adeptes du progrès ne partagent pas ce défaitisme. Pour les hommes de science, la mort n’est pas une destinée inévitable, mais simplement un problème technique. Si les gens meurent, ce n’est pas que les dieux l’aient décrété, mais en raison de divers échecs techniques : crise cardiaque, cancer, infection. Et chaque problème technique a une solution technique. Si le cœur flanche, on peut le stimuler par un pacemaker ou en greffer un autre. Si un cancer se déchaîne, on peut le tuer par des médicaments ou des rayons. Les bactéries prolifèrent ? Les antibiotiques les soumettront. Certes, pour l’heure, nous ne pouvons résoudre tous les problèmes techniques, mais nous y travaillons. Nos meilleurs esprits ne perdent pas leur vie à essayer de donner un sens à la mort. Ils s’occupent plutôt à étudier les systèmes physiologiques, hormonaux et génétiques responsables de la maladie et du vieillissement. Ils mettent au point de nouveaux médicaments, des traitements révolutionnaires et des organes artificiels qui allongeront nos vies et pourraient un jour vaincre la Grande Faucheuse.
Récemment encore, on n’aurait jamais entendu des hommes de science, ou quiconque, tenir un langage aussi péremptoire. « Vaincre la mort ? Sottise ! Nous essayons simplement de soigner le cancer, la tuberculose et la maladie d’Alzheimer », protestaient-ils. Les gens évitaient la question de la mort parce que l’objectif semblait trop insaisissable. Pourquoi susciter des espérances déraisonnables ? Mais nous en sommes à un stade où nous pouvons parler sans détours. Le grand projet de la Révolution scientifique est d’apporter à l’humanité la vie éternelle. »
Bien sûr cet objectif peut être encore assez lointain. Mais Harari montre aussi comment ce projet ne vient pas de nulle part, mais est aussi le fruit de l’évolution récente de l’imaginaire de Sapiens :
« Combien de temps prendra le Projet Gilgamesh – la quête de l’immortalité ? Cent ans ? Cinq cents ? Mille ? Quand on songe au peu que nous savions sur le corps humain en 1900, et à la masse de connaissances accumulées en un siècle, on est fondé à être optimiste. Des spécialistes de génie génétique ont dernièrement réussi à multiplier par six l’espérance de vie moyenne du ver Caenorhabditis elegans . Pourquoi ne pas en faire autant pour Homo sapiens ? Des spécialistes en nanotechnologie travaillent à un système immunitaire bionique composé de millions de nano-robots, qui habiteraient nos corps, ouvriraient les vaisseaux sanguins obstrués, combattraient virus et bactéries, élimineraient les cellules cancéreuses et inverseraient même le processus de vieillissement. Quelques chercheurs sérieux suggèrent qu’en 2050 certains hommes deviendront a-mortels (non pas immortels, parce qu’ils pourraient toujours mourir d’une maladie ou d’une blessure, mais a-mortels : en l’absence de traumatisme fatal, leur vie pourrait être prolongée à l’infini).
Que le Projet Gilgamesh réussisse ou non, dans une perspective historique il est fascinant de voir que la plupart des religions et idéologies modernes ont déjà exclu la mort de l’équation. Jusqu’au XVIIIe siècle, la plupart des religions mettaient la mort et ses suites au centre de la question du sens de la vie. À compter du Siècle des Lumières, les religions et idéologies comme le libéralisme, le socialisme et le féminisme se désintéressèrent totalement de la vie après la mort. Qu’advient-il d’un communiste après sa mort ? D’un capitaliste ? Et d’une féministe ? Il est absurde de chercher la réponse dans les écrits de Marx, d’Adam Smith ou de Simone de Beauvoir. Le nationalisme est la seule idéologie moderne qui accorde encore à la mort un rôle central. Dans ses moments plus poétiques et désespérés, il promet à quiconque meurt pour la nation qu’il vivra à jamais dans sa mémoire collective. Mais cette promesse est si nébuleuse que même la plupart des nationalistes ne savent trop qu’en faire. »
Deux réflexions encore sur ce sujet :
D’abord du philosophe André Comte-Sponville qui devant cette perspective de la mort de la mort a dit qu’il détesterait une société issue d’une telle évolution d’abord parce que ce serait un monde uniquement de vieux et ensuite que ce serait un monde de trouillards.
De vieux, inutile d’expliquer mais de trouillards ? Tout simplement parce que la mort serait repoussé mais vous pourriez quand même être tué dans un accident, une explosion, un feu etc. Aujourd’hui nous faisons des tas de choses sans trop y penser parce que nous avons intégré le fait d’être mortel. Mais dans un monde où l’immortalité serait le standard, nous n’oserions plus agir devant le moindre risque.
Ensuite mon fils Alexis qui m’a dit simplement un jour quand nous discutions de cela : « Mais qu’appelle t’il « vie » ces gens-là ? Tu aurais mille ans mais rien de ce que tu es aujourd’hui n’aurait subsisté : tu aurais d’autres organes, probablement un autre cerveau, on aurait probablement remplacé tout ce qui fait ton être physique aujourd’hui ».
Alexis, qui fête ses 25 ans aujourd’hui, possède déjà une bien belle sagesse.
Souhaiterions-nous vivre dans ce monde d’a-mortel ?

Vendredi 3 juin 2016

Vendredi 3 juin 2016
« Les fonds de Alexander Webster et Robert Wallace »
Une autre histoire racontée par Harari dans Sapiens pages 302 à 305
Harari va nous raconter une nouvelle histoire de deux hommes de Dieu très prévoyants, si prévoyants que pour les choses terrestres ils font assez peu confiance à Dieu, mais beaucoup dans les mathématiques.
« En 1744, deux pasteurs presbytériens d’Écosse, Alexander Webster et Robert Wallace, décidèrent de créer un fonds d’assurance-vie qui verserait des pensions aux veuves et aux orphelins des ecclésiastiques morts. Ils proposèrent que chaque pasteur verse une petite fraction de son revenu au fonds, qui placerait leur argent. Si un pasteur mourrait, sa veuve toucherait des dividendes sur les profits réalisés par le fonds. Ainsi pourraient-elles vivre confortablement pour le restant de ses jours.
Mais pour déterminer à combien devait s’élever la cotisation des pasteurs pour que le fonds eut de quoi honorer ses obligations, Alexander Webster et Robert Wallace avaient besoin de pouvoir prédire :
 combien de pasteurs mourraient chaque année ;
 combien de veuves et d’orphelins ils laisseraient
 et combien d’années les veuves survivraient à leur époux. »
A ce stade, l’auteur facétieux, relève l’attitude réservée des deux pasteurs devant la providence et les textes sacrés :
« Remarquez bien ce que les deux hommes d’église ne firent pas. Ils n’implorèrent pas Dieu dans leurs prières pour qu’il leur révèle la réponse. Ils ne recherchèrent pas une réponse dans les saintes écritures ni dans les œuvres des anciens théologiens. Ils n’entrèrent pas non plus dans une dispute philosophique abstraite. »
Quand on s’éloigne des livres sacrés, il est possible de faire appel à l’intelligence et au raisonnement scientifique :
« Écossais, ils avaient le sens pratique. Ils contactèrent un professeur de mathématiques de l’université d’Édimbourg, Colin Mac Laurin. Tous trois recueillirent les données sur l’âge auquel les gens mouraient et s’en servirent pour calculer combien de pasteurs étaient susceptibles de trépasser chaque année.
Leur travail se fondait sur diverses percées récentes dans le domaine des statistiques et des probabilités, dont la loi des grands nombres de Jacob Bernoulli. Ce dernier avait codifié un principe : sans doute était-il est difficile de prédire avec certitude un fait unique, comme la mort d’un particulier, mais il était possible de prédire avec une grande exactitude l’occurrence moyenne de nombreux événements semblables. Autrement dit, si Mac Laurin ne pouvait se servir des mathématiques » pour dire si Alexander Webster et Robert Wallace mourraient l’année suivante, avec suffisamment de données il pouvait leur dire combien de pasteurs presbytériens écossais mourraient très certainement l’année suivante ».
Par chance, ils avaient des données toutes prêtes dont ils pouvaient se servir. Les tables de mortalité qu’Edmond Halley avait publiées un demi-siècle auparavant se révélèrent particulièrement utiles. Halley avait analysé les dossiers de 1238 naissances et 1174 décès obtenus auprès de la ville de Breslau, en Allemagne. Les tableaux d’Halley permettaient de voir par exemple, qu’une personne de 20 ans a une chance sur 100 de mourir une année donnée, mais qu’on passe à une chance sur 39 pour une personne âgée de 50 ans.
Partant de ces chiffres, Alexander Webster et Robert Wallace conclurent qu’il y aurait en moyenne, à tout moment, 930 pasteurs presbytériens écossais vivants. Une moyenne de 27 mourrait chaque année, dont 18 qui laisseraient une veuve. Cinq des pasteurs sans veuves laisseraient des orphelins, et deux des pasteurs quittant une veuve éplorée laisseraient aussi  des enfants nés de précédents mariages qui n’avaient pas encore atteint l’âge de seize ans. Ils calculèrent, en outre combien de temps s’écoulerait probablement avant qu’une veuve ne meurt à son tour ou se remarie (ces deux éventualités suspendant le versement de la pension).
Ces chiffres permirent à Alexander Webster et Robert Wallace de déterminer le montant de la cotisation des pasteurs soucieux de pourvoir aux besoins des leurs. Avec 2 livres, 12 shillings et 2 pence par an, un pasteur avait la certitude que sa veuve toucherait au moins 10 livres chaque année : une somme rondelette en ce temps-là. S’il estimait que cela ne suffisait pas, libre à lui de cotiser davantage, jusqu’à six livres, onze shillings et trois pence par an, ce qui assurerait à sa veuve la coquette somme de 25 livres par an.
En 1765, suivant leurs calculs, le fonds de prévoyance des enfants des pasteurs de l’église d’Écosse auraient un capital de 58 348 £. Leurs calculs se révélèrent d’une exactitude stupéfiante. Cette année-là, le capital du fonds s’élevait à 58 347 £, soit une livre de moins que prévu ! »
Cette œuvre que les deux pasteurs ont démarré en 1744, existe toujours :
« Aujourd’hui, le fonds de Webster et Wallace,  connu simplement sous le nom de « Scottish Widows » est une des plus grandes compagnies d’assurance du monde. Avec des actifs d’une valeur de 100 milliards de livres sterling, elle assure non seulement les veuves écossaises, mais quiconque veut souscrire une police d’assurance. »
Bien sûr, Harari raconte une histoire vraie pour mieux comprendre l’évolution de Sapiens
« Les calculs de probabilité comme ceux qu’utilisèrent nos deux pasteurs écossais allaient devenir le fondement de la science actuarielle (qui est au centre du marché des pensions et des assurances), mais aussi de la démographie (elle aussi fondée par un homme d’église, l’anglican Robert Malthus). Et la démographie fut à son tour la pierre d’angle sur laquelle Charles Darwin (qui faillit devenir pasteur anglican) construisit sa théorie de l’évolution. […]
Il suffit de regarder l’histoire de l’éducation pour mesurer où ce processus nous a conduit. Pendant la majeure partie de l’histoire, les mathématiques ont été un domaine ésotérique que même les gens instruits étudiaient rarement.
Dans l’Europe médiévale, la logique, la grammaire et la rhétorique formaient le noyau dur de l’éducation, tandis que l’enseignement des mathématiques allait rarement au-delà de l’arithmétique élémentaire et de la géométrie. Personne n’étudiait les statistiques. La théologie était la reine incontestée de toutes les sciences. […]
Les cours de statistiques font désormais partie des matières obligatoires de base en physique et en biologie, mais aussi en psychologie, en sociologie, en économie et en sciences politiques. […]
Confucius, bouddha, Jésus et Mahomet eussent été interloqués si on leur avait dit que, pour comprendre l’esprit humain et guérir ses maladies, il fallait commencer par étudier les statistiques. »
Je trouve cette histoire ainsi que le développement final de Harari extrêmement instructif : ce sont des hommes d’Eglise qui ont préféré faire appel à la rationalité des calculs et des lois statistiques expérimentées par les hommes pour faire progresser la connaissance humaine et aussi adoucir les épreuves que nous connaissons sur cette terre par des mécanismes de solidarité.

Jeudi 2 juin 2016

Jeudi 2 juin 2016
« En 1568, la Hollande était une simple province espagnole,
80 ans plus tard les Hollandais avaient évincé les espagnols pour devenir les maîtres des grandes routes océaniques et l’Etat le plus riche d’Europe.
Le secret de la réussite hollandaise : le crédit »
Vraie histoire de l’Espagne et des Pays Bas racontée par Harari Sapiens pages 372 à 375
Pour expliquer le capitalisme qui se base sur le crédit et la confiance, Harari prend un exemple historique qui se situe au début du XVIIème siècle : Le déclin et la montée en puissance, comme dans un miroir entre l’Espagne et les Pays-Bas :
« On trouve un aperçu de la toute nouvelle puissance du crédit dans le combat acharné opposant l’Espagne au Pays-Bas. Au XVIe siècle, l’Espagne est l’état le plus puissant d’Europe, dominant un vaste empire mondial. Elle gouvernait une bonne partie de l’Europe, d’énormes morceaux de l’Amérique du Nord et du Sud, les Philippines et tout un chapelet de bases le long des côtes d’Afrique et d’Asie. Chaque année des flottes chargées de trésors américains et asiatiques regagnaient les ports de Séville et de Cadix. Les Pays-Bas n’étaient qu’un petit marais venteux dépourvu de ressources naturelles un petit coin des dominions du roi d’Espagne.
En 1568, les hollandais, majoritairement protestants, se soulevèrent contre leur suzerain catholique espagnol. Au début, les rebelles ressemblaient à des Don Quichotte bataillant contre d’invincibles moulins à vent. 80 ans plus tard les hollandais avaient non seulement arraché leur indépendance à l’Espagne, mais aussi évincé les Espagnols et leurs alliés portugais pour devenir les maîtres des grandes routes océaniques et bâtir un empire mondial qui fit d’eux l’État le plus riche d’Europe.
Le secret de la réussite hollandaise le crédit.
Les bourgeois hollandais, qui n’avaient guère le goût du combat sur terre, recrutèrent des armées de mercenaires appelées à combattre les Espagnols pour leur compte.
Pendant ce temps, eux-mêmes prenaient la mer avec une flotte toujours plus importante. Si les armées de mercenaires et les flottes équipées de canons coûtaient une fortune, les hollandais avaient plus de facilité à financer leurs expéditions militaires que le puissant empire espagnol, parce qu’ils avaient la confiance du système financier européen en plein essor quand le roi espagnol ne cessait de la compromettre par négligence.
Les financiers accordèrent suffisamment de crédit aux hollandais pour qu’ils puissent monter des armées et des flottes, qui leur permirent de dominer les routes commerciales à travers le monde et leur assurèrent ainsi de confortables profits. Ces profits leur permirent de rembourser leurs emprunts, renforçant ainsi la confiance des financiers. Amsterdam devenaient à vue d’œil l’un des ports d’Europe les plus importants, mais aussi La Mecque financière du continent.
Comment les hollandais gagnèrent-il la confiance du système financier ?
Primo, ils veillèrent à rembourser les emprunts dans les délais et intégralement, rendant le crédit moins risqué pour les prêteurs.
Secundo, le système judiciaire de leur pays était indépendant et protégeaient les droits des particuliers : notamment, les droits attachés à la propriété privée.
Les capitaux s’éloignent des dictatures qui ne défendent pas les particuliers et leurs biens pour affluer dans les pays qui défendent l’état de droit et la propriété privée. »
Pour expliquer cela, le génial auteur de Sapiens copie Montaigne qui disait «  je n’enseigne pas je raconte »
« Imaginez-vous en fils d’une solide famille de financiers allemands. Votre père voit une occasion de développer ses affaires en ouvrant des succursales dans les grandes villes européennes. Il vous envoie à Amsterdam et dépêche votre frère cadet à Madrid, vous donnant à chacun 10 000 pièces d’or à investir. Votre frère prête son capital initial avec intérêt au roi d’Espagne, qui en a besoin pour lever une armée afin de combattre le roi de France. Vous décidez de prêter le vôtre à un marchand qui souhaite investir dans la brousse, à la pointe sud d’une île désolée qu’on appelle Manhattan, certain que l’immobilier va monter en flèche tandis que l‘Hudson se transformera en grande artère commerciale. Les deux prêts doivent être remboursés dans un an.
L’année passe. Le marchand hollandais vend la terre achetée avec un joli bénéfice et vous rembourse avec les intérêts promis. Votre père est content. À Madrid, cependant, votre petit frère commence à s’inquiéter. La guerre contre la France a bien tourné pour le roi d’Espagne, mais il s’est laissé entraîner dans un conflit avec les Turcs. Il a besoin de chaque sou pour financer la nouvelle guerre, et estime que c’est bien plus important que de rembourser de vieilles dettes. Votre frère envoie des lettres au palais et demande à des amis bien-être auprès de la cour d’intercéder. En vain, non seulement votre frère n’a pas touché les intérêts promis mais il a perdu le principal. Votre père est mécontent.
Et, pour comble, le roi dépêche auprès de votre frère un officier du trésor qui lui signifie, sans détour, que le roi compte bien recevoir un autre prêt du même montant, tout de suite. Votre frère n’a pas d’argent à prêter. Il écrit à papa, essayant de le persuader que cette fois, c’est la bonne. Le roi s’en sortira. Le pater familias a un faible pour le petit dernier : le cœur gros, il consent. De nouveau, 10 000 pièces d’or disparaissent dans le Trésor espagnol. On ne les reverra plus.
Pendant ce temps, à Amsterdam les perspectives sont brillantes. Vous accordez de plus en plus de prêts aux marchands hollandais, qui remboursent vite et intégralement.
Mais votre chance ne dure pas indéfiniment. Un de vos clients habituels a le pressentiment que les sabots vont bientôt faire fureur à Paris et vous demande de quoi ouvrir un magasin de souliers dans la capitale française. Vous lui prêtez l’argent. Malheureusement, les galoches ne sont pas au goût des Françaises, et le marchand maussade refuse de rembourser son emprunt.
Votre père est furieux. Il vous dit à tous les deux qu’il est temps de lâcher les hommes de loi. À Madrid votre frère engage des poursuites contre le monarque espagnol, tandis qu’à Amsterdam vous faites un procès au magicien des galoches d’antan.
En Espagne, les tribunaux sont soumis au roi : son bon plaisir décide du sort des juges, et ceux-ci redoutent le châtiment qui les attend s’ils ne se plient pas à son bon vouloir. Aux Pays-Bas, la justice est séparée de l’exécutif, elle n’est tributaire ni des bourgeois ni des princes du pays.
La cour madrilène rejette la plainte de votre frère ; la cour Amstellodamoise tranche en votre faveur et vous octroie un privilège sur les actifs du marchand de galoches afin de le forcer à vous rembourser. Votre père en a tiré la leçon. Mieux vaut faire des affaires avec les marchands qu’avec les rois, et mieux vaut en faire en Hollande qu’à Madrid. […]
Les peines de votre frère ne s’arrêtent pas là. Le roi d’Espagne a désespérément besoin d’argent frais pour payer son armée. Il est certain que votre père a des réserves. Il forge de toutes pièces des accusations de trahison contre votre frère. S’il ne lui fournit sur-le-champ 20 000 pièces d’or, il le jettera dans un cachot et l’y laissera croupir jusqu’à ce que mort s’en suive.
C’est plus que votre père ne peut supporter. Il paye la rançon de son fils chéri, mais se jure de ne plus jamais faire d’affaires en Espagne. Il ferme sa succursale madrilène et envoie votre frère à Rotterdam. Deux succursales en Hollande : cela semble être une bonne idée. Il s’est laissé dire que même les capitalistes espagnols sortent leur fortune en fraude du pays. Eux aussi comprennent que, s’ils veulent garder leur argent, et s’en servir pour acquérir plus de richesse, mieux vous l’investir dans un pays où prévaut l’État de droit et où la propriété privée est respectée : au Pays-Bas, par exemple.
Le roi d’Espagne a dilapidé le capital de confiance des investisseurs au moment même où les marchands hollandais gagnaient leur confiance. Et ce sont les marchands hollandais, non pas l’État hollandais, qui ont construit l’empire hollandais.
Le roi d’Espagne n’eut de cesse de financer et maintenir ses conquêtes en levant des impôts impopulaires.
Les marchands hollandais financèrent la conquête en empruntant, et de plus en plus aussi en vendant des parts dans leurs compagnies qui permettaient aux détenteurs de toucher une portion des profits.
Les investisseurs prudents qui n’auraient jamais donné leur argent au roi d’Espagne, et qui auraient réfléchi à deux fois avant de faire crédit au gouvernement hollandais se firent une joie d’investir des fortunes dans les compagnies par actions hollandaises qui furent le pivot d’un nouvel Empire. ».
C’est un peu romancé, mais c’est bien ainsi que l’Empire espagnol déclina et que les marchands hollandais firent fortune, construisirent un Etat riche et prospère et bâtirent un Empire commercial.
Confiance, état de droit, respect des contrats, furent les règles qui assurèrent leur prospérité.

Mercredi 1er juin 2016

Mercredi 1er juin 2016
«Si l’on veut comprendre l’histoire économique moderne il n’y a en vérité qu’un seul mot à comprendre et ce mot, c’est «croissance». »
« Sapiens : Une brève histoire de l’humanité » pages 357-364
Et Sapiens va inventer le capitalisme. Harari va nous expliquer l’essor du capitalisme, en insistant sur 3 notions :
  • La confiance
  • Le progrès
  • Le crédit
Ainsi, dans son chapitre 16 qu’il intitule « le credo capitaliste », il pose d’abord les bases de son raisonnement et de l’observation de l’évolution de l’économie des Sapiens :
«Si l’on veut comprendre l’histoire économique moderne il n’y a en vérité qu’un seul mot à comprendre. Et ce mot, c’est « croissance ». Pour le meilleur ou pour le pire, malade ou en bonne santé, l’économie moderne a cru tel un adolescent gavé d’hormones. Elle avale tout ce qu’elle trouve et pousse sans même qu’on s’en rende compte.
Pendant la majeure partie de l’histoire, l’économie a gardé largement la même taille. Certes la production mondiale s’est accrue, mais cette croissance fut essentiellement l’effet de l’expansion démographique et de la colonisation de terres nouvelles. Tout cela changea cependant à l’époque moderne. En 1500, la production mondiale de biens et de services se situaient autour de 250 milliards de dollars ; aujourd’hui, elle tourne autour de 60 billions de dollars. Qui plus est, en 1500, la production annuelle moyenne par tête était de 550 $ alors qu’aujourd’hui chaque homme chaque femme et chaque enfant produit en moyenne 8 800 $ par an. Comment expliquer cette prodigieuse croissance ? »
Pour expliquer cela Harari ne va pas se lancer dans une conceptualisation théorique mais de manière très pédagogique va raconter une histoire qui réunit 3 personnages :

Sam Cupide, un financier et un banquier ;

Pierre, un entrepreneur qui ayant déjà fait des affaires, possède un pécule ;

Jane Bonnepâte, une cuisinière de talent mais n’ayant, elle, aucun argent de côté.

Et voilà comment cette histoire va conjuguer désir d’entreprendre, crédit et confiance :
« Sam Cupide, financier malin, fonde une banque à El Dorado en Californie.
Pierre, entrepreneur d’El Dorado qui monte, achève son premier gros chantier pour lequel il reçoit 1 million de dollars en espèces. Il dépose cette somme à la banque de M Cupide. La banque détient maintenant un capital d’un million de dollars.
Dans le même temps, Jane Bonnepâte, chef cuisinière expérimentée mais impécunieuse à El Dorado, pense avoir une opportunité de faire des affaires : la ville manque d’une boulangerie digne de ce nom. Mais elle n’a pas assez d’argent pour acheter une affaire bien équipée avec des fours industriels, des éviers, des couteaux et des casseroles.
Elle va à la banque, soumet son projet à Cupide et le persuade que le placement en vaut la peine. Il lui accorde un prêt d’un million de dollars, créditant son compte en banque de cette somme.
Bonnepâte fait alors appel aux services de Pierre, chargeant l’entrepreneur de construire et d’équiper la boulangerie. Il lui demande alors 1 million de dollars. Elle le paye avec un chèque tiré sur son compte, Pierre le dépose sur son compte à la banque Cupide. Combien d’argent Pierre a-t-il alors sur son compte en banque ? Exactement 2 millions de dollars.
Mais combien d’argent, d’espèces, se trouve exactement dans le coffre de la banque ? 1 million de dollars.
Ça ne s’arrête pas là. Après deux mois de chantier, c’est une habitude chez les entrepreneurs, Pierre fait savoir à Bonnepâte qu’en raison de problèmes et de frais imprévus, la facture de la construction de la boulangerie s’élèvera en fait à deux millions de dollars. Madame Bonnepâte est mécontente mais elle ne peut guère arrêter le chantier en plein milieu. Elle se rend donc de nouveau à la banque et convainc M Cupide de lui accorder un prêt supplémentaire : il dépose sur son compte encore 1 million de dollars qu’elle vire sur le compte de l’entrepreneur. »
Et c’est là que je vous invite à bien suivre la démonstration, en réalité il n’y a qu’un million qui existe réellement, mais toutes ces opérations de crédit conduisent à ce que dans les comptes de la Banque il est inscrit 3 millions !
« Combien d’argent Pierre a-t-il alors sur son compte en banque ? 3 millions de dollars. Mais combien d’argent se trouve réellement à la banque ? Toujours 1 million de dollars en fait, le même million de dollars qui est à la banque depuis le début. La loi bancaire actuelle, aux États-Unis, permet à la banque de répéter cet exercice encore 7 fois. […] Les banques sont autorisées à prêter 10 $ pour chaque dollar qu’elle possède réellement, ce qui veut dire que 90 % des sommes déposées sur nos comptes en banque ne sont pas couverts par des pièces de monnaie ou des billets de banque. […].
Ça vous a tout l’air d’une pyramide de Ponzi ; n’est-ce pas ?
Mais si c’est un montage frauduleux, alors toute l’économie moderne n’est qu’une fraude. Le fait est que ce n’est pas une duperie mais plutôt un hommage aux ressources stupéfiantes de l’imagination des hommes. C’est notre confiance dans le futur qui permet aux banques et à toute l’économie, de survivre et de prospérer. Cette confiance est l’unique support de la majeure partie de l’argent dans le monde.
La boulangerie n’a pas encore cuit une seule miche de pain, mais Bonnepâte et Cupide anticipent que, d’ici à un an, elle vendra chaque jour des milliers de pains, de viennoiseries, de gâteaux et de cookies avec un joli profit. Madame Bonnepâte pourra alors rembourser son prêt avec les intérêts. Si M Pierre décide de retirer ses économies, Cupide sera en mesure de lui verser les espèces. Toute l’entreprise est donc fondée sur la confiance en un avenir imaginaire : la confiance de l’entrepreneur et du banquier dans la boulangerie de leurs rêves, mais aussi celle de l’entrepreneur dans la solvabilité future de la banque. […]. »
Sans ce système inventé par les hommes, la boulangerie pourrait-elle être construite ? Bien sûr que non. Et l’auteur de « Sapiens » de montrer une fois encore la force de l’imaginaire et de la faculté de notre espèce de s’éloigner des objets réels :
« Bonnepâte pourrait-elle faire construire sa boulangerie si la monnaie ne pouvait représenter que des objets tangibles ? Non.
Pour l’instant, elle n’a que des rêves, aucune ressource tangible. La seule manière pour elle de la faire construire serait de dénicher une entreprise prête à travailler aujourd’hui et à être réglée quelques années plus tard, quand la boulangerie commencerait à gagner de l’argent. Hélas, les entrepreneurs de ce genre sont une espèce rare.
Tel est le dilemme de la boulangère : sans boulangerie, pas de gâteau. Sans gâteau, pas d’argent. Sans argent, impossible de solliciter une entreprise. Et sans entreprise, pas de boulangerie.
L’humanité est demeurée piéger par ce dilemme des milliers d’années durant.
Harari représente ce dilemme par le schéma suivant :
« De ce fait, l’Economie est restée figée. L’issue n’a été découverte que dans les temps modernes, avec l’apparition d’un nouveau système fondé sur la confiance dans l’avenir. Les hommes consentirent alors à représenter des biens imaginaires, des biens qui n’existent pas à l’heure actuelle, par une forme de monnaie spéciale qu’ils nommèrent « crédit ».
Le crédit nous permet de construire le présent aux dépens du futur.
Il repose sur le postulat que nos ressources futures serons à coup sûr bien plus abondantes que nos ressources présentes. Si nous pouvons utiliser des revenus futurs pour construire des choses à présent, de nouvelles opportunités merveilleuses s’ouvrent à nous. »
Et un nouveau schéma décrit le cercle magique de l’économie moderne :
Harari pose alors la question pourquoi n’a-t-on pas pensé au Crédit plus tôt dans l’Histoire de l’Humanité, et y répond de la manière suivante :
« Les hommes pensaient que la quantité de richesse totale était limitée, si elle ne s’amenuisait pas. Ils estimaient donc que c’était un mauvais pari que de supposer qu’eux même, leur royaume, ou le monde entier produiraient plus de richesse dans 10 ans. Les affaires ressemblaient un jeu à somme nulle. […] Venise pouvait prospérer, mais uniquement en appauvrissant Gênes. Le roi d’Angleterre pouvait s’enrichir, mais à la seule condition de voler le roi de France. Il y avait de multiples façons de découper le gâteau, mais il n’était jamais plus gros. […] Si le gâteau total restait de la même taille, il n’y avait aucune marge de crédit. Le crédit, c’est la différence entre le gâteau d’aujourd’hui et celui de demain. S’il reste le même, pourquoi accorder du crédit ? »
Qu’elle a été, le fait déclencheur ?
« Puis survint la révolution scientifique, avec la notion de progrès. Cette notion repose sur l’idée que, pour peu que nous reconnaissions notre ignorance et investissions des ressources dans la recherche, les choses peuvent s’améliorer. Cette idée allait bientôt trouver une traduction économique. Croire au progrès, c’est croire que les découvertes géographiques, les inventions techniques et les développements organisationnels peuvent accroître la somme totale de la production humaine, du commerce et de la richesse. […]
Au cours des cinq derniers siècles, l’idée de progrès a convaincu les hommes d’avoir toujours plus confiance dans l’avenir. Cette confiance a créé le crédit, et le crédit s’est soldé par une réelle croissance économique, laquelle a renforcé à son tour la confiance dans le futur et ouvert la voie à encore plus de crédit.
C’est lumineux non ?
En creux, cela explique aussi que si la notion de progrès est en crise ainsi que la confiance indispensable en l’avenir tout ce système est remis en question.

Mardi 31 mai 2016

Mardi 31 mai 2016
« Kushim »
Premier nom d’un Sapiens, conservé sur un support écrit, de l’histoire des Sapiens. « Sapiens : Une brève histoire de l’humanité » pages 151-152
L’écriture est née à Sumer, en Mésopotamie.
Et c’est dans le livre « Sapiens » que j’ai appris que le premier nom de Sapiens conservé sur un support écrit est le nom de « Kushim ».
Car Harari au milieu de théories et hypothèses qui nous interpellent, nous fait aussi découvrir des faits historiques que j’ignorais pour ma part.
Harari introduit d’abord ce sujet en expliquant l’écriture sumérienne :
« L’écriture est une méthode de stockage de l’information à travers des signes matériels. Le système d’écriture sumérien y parvint en mêlant deux types de signes, pressés sur des tablettes d’argile.
Un type de signes représentait les chiffres. Il y avait des signes pour 1,10, 60, 600, 3600, et 36 000. (Les sumériens employaient une combinaison de système de numération de base six et de base dix.)
Et nous apprenons ainsi l’origine de la journée de 24 heures, au lieu d’une journée de 10 heures ou de 100 heures par exemple. De même que les 60 minutes d’une heure, ou les 60 secondes d’une minute ou encore les 360° d’un cercle viennent de Sumer :
« Leur système de base six nous a laissé plusieurs héritages importants, comme la division du jour en 24 heures est celle du cercle en 360°. »
Mais à côté des chiffres, il y avait d’autres signes qui n’étaient pas encore des lettres :
« L’autre type de signes représentait les hommes, des animaux, des marchandises, des territoires, des dates et ainsi de suite. En mêlant les deux types de signes, les sumériens réussirent à préserver plus de données que n’importe quel cerveau d’homme n’en pouvait mémoriser […]. »
Mais à quoi servait l’écriture des chiffres et des « pseudo-lettres » ?
« À ce premier stade, l’écriture était limitée aux faits et aux chiffres. Le grand roman sumérien, s’il exista jamais, ne fut pas livré aux tablettes argile. Écrire prenait du temps, et le lectorat était infime, en sorte que nul ne voyait de raison de s’en servir à une autre fin que la tenue des archives essentielles. Si nous recherchons les premiers mots de sagesse venue de nos ancêtres, voici 5000 ans nous allons au-devant d’une grosse déception.
Les tout premiers messages que nos ancêtres nous aient laissés sont du style : « 29 086 mesures orge 37 mois Kushim.» Très probablement faut-il comprendre : « Un total de 29 086 mesures d’orge a été reçu en 37 mois. Signé, Kushim. »
Il s’agit d’une tablette d’argile dont vous trouverez une reproduction dans le livre mais aussi sur Internet ce qui me permet de vous en montrer une photo :
Les premiers textes d’histoire ne contiennent ni aperçus philosophiques, ni poésie, ni légendes, ni lois, ni même triomphes royaux. Ce sont de banals documents économiques enregistrant le paiement des taxes, l’accumulation des dettes et la propriété de tels ou tels biens. « Kushim » est peut-être le titre générique d’un dignitaire, ou le nom d’un particulier. Si Kushim était bel et bien une personne, c’est peut-être le premier individu dont le nom nous soit connu. « Grotte de Chauvet », « Neandertal », sont des inventions modernes. L’idée du nom que les constructeurs de [tel ou tel site préhistorique] donnait comme nom à ce site, nous est totalement inconnu.
Avec l’apparition de l’écriture nous commençons à entendre l’histoire à travers l’oreille de ses protagonistes. Quand ses voisins l’appelaient, ils criaient réellement «Kushim ! ».
Et Harari d’ajouter cette remarque pleine de facétie et de bon sens :
« Il est significatif que le premier nom attesté de l’histoire appartienne à un comptable, plutôt qu’à un prophète, un poète ou un conquérant. »
A travers les petites histoires vraies que l’auteur de « Sapiens » distille dans son ouvrage, il montre aussi les préoccupations premières et les points essentiels de nos ancêtres. En effet, à cette époque la plupart des humains sur terre étaient des agriculteurs. Ils avaient besoin de garder une trace de ce qu’ils possédaient et de ce qu’ils devaient – et c’est comme cela que l’écriture est arrivée. C’était une «technique» pour les gens normaux, pas, dans un premier temps, le support d’une philosophie ou d’une théologie.
Vous trouverez aussi une réflexion sur ce sujet et le livre sur le site des échos derrière ce lien :

Lundi 30 mai 2016

Lundi 30 mai 2016
« L’histoire donne de l’Homo sapiens l’image d’un serial killer écologique »
Yuval Noah Harari
Sapiens : Une brève histoire de l’humanité pages 83 à 97
Nous avons commencé à butiner dans ce livre étonnant « Sapiens » en nous intéressant d’abord à ce fait historique que dans le genre « homo », Sapiens est resté seul, alors qu’il y eut une époque de cohabitation avec Neandertal et bien d’autres espèces du genre, ensuite nous avons suivi l’auteur dans sa thèse que ce qui a fait la force de sapiens c’était sa capacité à créer des mythes et un imaginaire fédérateur.
Nous l’avons encore suivi quand il a montré la présence de l’imaginaire dans notre quotidien.
Aujourd’hui je vais partager avec vous des faits et les hypothèses extrêmement réalistes montrant les effets de la présence de Sapiens sur les espèces animales et végétales.
Il y a longtemps, c’étaient les dinosaures qui occupaient la première place dans la chaîne alimentaire. Il y a un consensus scientifique que ce fut un évènement extérieur, qui bouleversa la vie sur la planète et entraina la disparition du « genre dinosaure » sur la terre.
Nous savons qu’au long de l’Histoire des milliers d’espèce ont disparu. Probablement, influencé par le destin des dinosaures, l’explication commune consistait à faire porter l’essentiel de cette responsabilité à des évènements extérieurs, notamment les transformations du climat. Dans nos mythes on a inventé des histoires comme le déluge.
Aujourd’hui, des espèces continuent à disparaître massivement. Pour cette évolution contemporaine, le rôle de sapiens est évident, documenté et accablant.
Harari nous dévoile que très probablement sapiens, dès qu’il est devenu « le maître des espèces », a été plus qu’un prédateur, un exterminateur !
« Avant la révolution cognitive, toutes les espèces d’hommes vivaient exclusivement sur le bloc continental afro asiatique. Certes, ils avaient colonisé quelques îles en traversant à la nage ou sur des radeaux de fortune de petites étendues d’eau. […].
La barrière maritime empêcha les hommes, mais aussi de nombreux autres animaux et végétaux afro asiatiques d’atteindre ce « monde extérieur ». De ce fait, les organismes de terres lointaines comme l’Australie et Madagascar évoluèrent isolément durant des millions et des millions d’années, prenant des formes et des natures très différentes de celles de leurs lointains parents afro-asiatiques. […]
À la suite de la révolution cognitive, sapiens acquis la technologie, les compétences organisationnelles et peut-être même la vision nécessaire pour sortir de l’espace afro-asiatique et coloniser le monde extérieur. Sa première réalisation fut la colonisation de l’Australie voici 45 000ans.
[…] Le voyage des premiers humains vers l’Australie est un des événements les plus importants de l’Histoire, au moins aussi important que le voyage de Christophe Colomb vers l’Amérique ou l’expédition d’Apollo 11 vers la Lune. Pour la première fois, un humain était parvenu à quitter le système écologique afro-asiatique ; pour la première fois, en fait, un gros mammifère terrestre réussissait la traversée de l’Afro-Asie vers l’Australie. […]
L’instant où le premier chasseur-cueilleur posa le pied sur une plage australienne fut le moment où l’Homo sapiens ce hissa à l’échelon supérieur de la chaîne alimentaire et sur un bloc continental particulier, puis devint l’espèce la plus redoutable dans les annales de la planète Terre.
Jusque-là les hommes avaient manifesté des adaptations et des comportements novateurs, mais leur effet sur l’environnement était demeuré négligeable. […]. »
Yuval Noah Harari nous fait alors la description de la faune de l’Australie d’avant Homo sapiens :
« [C’était] un étrange univers de créatures inconnues, dont un kangourou de 2 m pour 200 kg et un lion marsupial aussi massif qu’un tigre moderne, qui était le plus gros prédateur du continent. Dans les arbres évoluaient des koalas beaucoup trop grands pour être vraiment doux et mignon, tandis que dans la plaine sprintaient des oiseaux coureurs qui avaient deux fois la taille d’une autruche. Des lézards dragons et des serpents de 5 m de long ondulaient dans la broussaille. Le diprotodon géant, wombat de 2 tonnes et demie, écumaient la forêt. Hormis les oiseaux et les reptiles, tous ces animaux étaient des marsupiaux : comme les kangourous. Ils donnaient naissance à des petits minuscules et démunis, comparables à des fœtus qu’ils nourrissaient ensuite au lait dans des poches abdominales. Quasiment inconnus en Afrique et en Asie, les mammifères marsupiaux étaient souverains en Australie.
Presque tous ces géants disparurent en quelques milliers d’années : 23 des 24 espèces animales australiennes de 50 kg ou plus s’éteignirent. Bon nombre d’espèces plus petites disparurent également. Dans l’ensemble de l’écosystème australien, les chaînes alimentaires furent coupées et réorganisées. Cet écosystème n’avait pas connu de transformation plus importante depuis des millions d’années. Était-ce la faute d’Homo sapiens ?
Certains chercheurs essayent d’exonérer notre espèce pour rejeter la faute sur les caprices du climat. On a peine à croire, pourtant, qu’Homo sapiens soit entièrement innocent. Trois types de preuves affaiblissent l’alibi du climat et impliquent nos ancêtres dans l’extinction de la mégafaune australienne. Premièrement, même si le climat de l’Australie a changé voici 45 000 ans, ce bouleversement n’avait rien de remarquable. On voit mal comment le nouveau climat aurait pu provoquer à lui seul une extinction aussi massive. […]
Apparu en Australie il y a plus de 1,5 millions d’années, le diprotodon géant avait résisté à au moins dix ères glaciaires antérieures. Il survécut aussi au premier pic du dernier âge glaciaire il y a environ 70 000 ans. Pourquoi a-t-il disparu il y a 45000 ans ?
Si les diprotodons avaient été les seuls gros animaux à disparaître à cette époque, on aurait naturellement pu croire à un hasard. Or, plus de 90 % de la mégafaune australienne a disparu en même temps que le diprotodon. Les preuves sont indirectes, mais en imagine mal que, par une pure coïncidence, sapiens soit arrivé en Australie au moment précis où tous ces animaux mouraient de froid. […] »
Est-ce une hypothèse parmi d’autres ?
Sans doute pas, parce que ce scénario va se répéter à travers l’Histoire de Sapiens :
« Les millénaires suivants ont connu des extinctions de masse proche de l’archétype de la décimation australienne chaque fois qu’une population a colonisé une autre partie du monde extérieur. Dans tous ces cas, la culpabilité de sapiens est irrécusable. Par exemple, la mégafaune néo-zélandaise qui avait essuyé sans une égratignure le prétendu changement climatique d’il y a environ 45 000 ans a subi des ravages juste après le débarquement des premiers hommes sur ces îles. Les maoris, premiers colons sapiens de la Nouvelle-Zélande, y arrivèrent voici 800 ans. En l’espace de deux siècles disparurent la majorité de la mégafaune locale en même temps que 60 % des espèces d’oiseaux locales.
La population de mammouths de l’ile Wrangel, dans l’Arctique connut le même sort. Les mammouths avaient prospéré pendant des millions d’années dans la majeure partie de l’hémisphère nord. Avec l’essor d’Homo sapiens, cependant, d’abord en Eurasie, puis en Amérique du Nord, les mammouths ont reculé. Voici environ 10 000 ans, il n’y avait plus un seul mammouth au monde, hormis dans quelques îles lointaines de l’Arctique, à commencer par Wrangel. Les mammouths de cette île continuèrent de prospérer encore pendant quelques millénaires, avant de disparaître subitement voici 4000 ans, au moment précis où les humains débarquèrent.
Si l’extinction australienne était un événement isolé, nous pourrions accorder aux hommes le bénéfice du doute. Or, l’histoire donne de l’Homo sapiens l’image d’un serial killer écologique. »
Yuval Noah Harari donne des explications rationnelles aux moyens utilisés par sapiens pour chasser, tuer ces espèces est aussi les raisons pour lesquelles ces espèces ne se méfiant pas d’un petit singe qui n’avait pas l’air très dangereux ne surent pas se protéger. Vous trouverez ces explications aux pages 89-91.
Je préfère m’attarder à un autre développement de Yuval Noah Harari sur la continuation du récit :
« L’extinction de la mégafaune australienne [qui] est probablement la première marque significative qu’Homo sapiens ait laissée sur notre planète. Suivit une catastrophe écologique encore plus grande, cette fois en Amérique. Homo sapiens fut la seule espèce humaine à atteindre le bloc continental de l’hémisphère ouest, où il arriva voici 16 000 ans, autour de 14 000 avant notre ère. […]
Jusque-là, aucune espèce humaine n’avait réussi à pénétrer les espaces comme la Sibérie du Nord. Même les Neandertal, adaptés au froid, se cantonnèrent à des régions relativement plus chaudes, plus au sud. […] Les terres arctiques grouillaient d’animaux savoureux tels que les rennes et les mammouths. Chaque mammouth était source d’une énorme quantité de viande (avec le froid, on pouvait même la congeler pour la consommer plus tard), de graisse goûteuse, de fourrure chaude et d’ivoire précieux. […] Autour de 14 000 avant notre ère, la chasse en entraîna certains de la Sibérie du Nord-Est vers l’Alaska. Bien entendu, ils ne surent pas qu’ils découvraient un nouveau monde. Pour le mammouth comme pour l’homme, l’Alaska était une simple extension de la Sibérie. […]
Profitant du nouveau couloir, les hommes passaient au Sud en masse, se répandant à travers le continent. […] Certains se fixèrent dans le bassin de l’Amazone, d’autres s’enracinèrent dans les vallées des Andes où la pampa argentine. Tout cela en l’espace d’un millénaire ou deux ! […] Ce Blitzkrieg à travers l’Amérique témoigne de l’incomparable ingéniosité et de l’adaptabilité insurpassée de l’Homo sapiens. Aucun autre animal n’avait jamais investi aussi rapidement une telle diversité d’habitats radicalement différents–et ce, en utilisant partout quasiment les mêmes gènes. […]
Voici 14 000 ans, la forêt américaine était bien plus riche qu’aujourd’hui. Quand les premiers américains quittèrent l’Alaska pour le sud, s’aventurant dans les plaines du Canada et de l’Ouest des États-Unis, ils trouvèrent des mammouths et des mastodontes, des rongeurs de la taille d’un ours, des troupeaux de chevaux et de chameaux, des lions géants et des douzaines d’espèces de gros animaux qui ont totalement disparu, dont les redoutables chats à dents de cimeterre et les paresseux terrestres géants qui pesaient jusqu’à 8 tonnes et pouvaient atteindre 6 m de haut. L’Amérique du Sud hébergeait une ménagerie encore plus exotique de gros mammifères, de reptiles et d’oiseaux. Les Amériques avaient été un grand laboratoire d’expérimentation de l’évolution, un espace où avaient évolué et prospéré des animaux et des végétaux inconnus en Afrique et en Asie.
Mais ce n’est plus le cas. Deux milles ans après l’arrivée du Sapiens, la plupart de ces espèces uniques avaient disparu. Dans ce bref intervalle, suivant les estimations courantes, l’Amérique du Nord perdit 34 de ses 47 genres de gros mammifères, et l’Amérique du Sud 50 sur 60. »
J’arrête ici cette longue énumération, bien que Yuval Noah Harari donne encore des exemples dans la grande île de Madagascar et dans d’autres îles du Pacifique.
Que dire ?
La thèse défendue par Yuval Noah Harari : celle d’un sapiens serial killer écologique semble très vraisemblable.
Dans nos mythes religieux, l’homme est une espèce à part, l’espèce préféré des dieux ou de Dieu.
Nous ne sommes pas des serial-killer puisque nous suivons les desseins de Dieu…
Croire de tels mythes permet certainement de se déculpabiliser totalement de notre action sur les autres espèces, bien que dans ces mythes la nature et les autres espèces sont aussi création de Dieu !

Vendredi 27 mai 2016

Vendredi 27 mai 2016
« L’ordre imaginaire façonne nos désirs. »
Yuval Noah Harari
Sapiens : Une brève histoire de l’humanité pages 142-144
Nous qui sommes les sapiens modernes poursuivons un bel objectif : « Nous faire du bien ! ».
Voilà un but légitime. Mais comment nous faire du bien ? Probablement en allant autant que possible au bout de nos désirs, bien sûr dans les limites de la Loi et de la morale.
Mais d’où viennent nos désirs ?
Evidemment de notre imaginaire répondra Harari qui explique que « L’ordre imaginaire façonne nos désirs. »
Et l’homme moderne se soumet à deux idéologies modernes dominantes : le romantisme et le consumérisme.
Et lorsque l’auteur de « Sapiens » regarde nos mœurs et désirs modernes au regard de l’histoire de notre espèce cela donne cette analyse :
« La plupart des gens ne veulent pas admettre que l’ordre qui régit leur vie soit imaginaire, mais en fait chacun nait dans un ordre imaginaire préexistant ; dès la naissance, les mythes dominants façonnent nos désirs. Nos désirs personnels deviennent ainsi les défenses les plus importantes de l’ordre imaginaire.
Par exemple, les désirs les plus chers des occidentaux actuels sont façonnés par des mythes romantiques, nationalistes, capitalistes et humanistes en circulation depuis des siècles.
Entre amis, on se donne souvent ce conseil : « Suis donc ton cœur ! » Or, le cœur est un agent double qui tient souvent ses instructions des mythes dominants de l’époque. Cette recommandation même nous a été inculquée par un mélange de mythes romantiques du XIXe siècle et de mythes consuméristes du siècle dernier. La société Coca-Cola, par exemple, a vendu son Coca Light dans le monde entier sous le slogan : « faites ce qui vous fait du bien. »
Même ce que les gens considèrent comme leurs désirs personnels les plus égoïstes sont habituellement programmés par l’ordre imaginaire. Prenons l’exemple du désir populaire de prendre des vacances à l’étranger. Qui n’a rien d’évident ni de naturel.
Jamais un mâle alpha (mâle dominant) chimpanzé n’aurait l’idée d’utiliser son pouvoir pour aller en vacances sur le territoire d’une bande voisine de chimpanzés.
L’élite de l’Égypte ancienne dépensa des fortunes à bâtir des pyramides et à faire momifier ses cadavres, mais aucun de ses membres ne songea à faire du shopping à Babylone ou à passer des vacances de ski en Phénicie. De nos jours, les gens dépensent de grosses sommes en vacances à l’étranger parce que ce sont des vrais croyants, adeptes des mythes du consumérisme romantique.
Le consumérisme romantique mêle deux idéologies modernes dominantes : le romantisme et le consumérisme. Le romantisme nous dit que, pour tirer le meilleur parti de notre potentiel humain, il nous faut multiplier autant que possible les expériences. Nous devons nous ouvrir à un large spectre d’émotions, expérimenter diverses sortes de relations, essayer des cuisines différentes, apprendre à apprécier divers styles de musique.
Une des meilleures façons d’y parvenir est de rompre avec la routine de tous les jours, d’abandonner notre cadre familier et de voyager au loin, où nous pouvons « expérimenter » la culture, les odeurs, les goûts et les normes d’autres peuples. On ne cesse de nous ressasser les mythes romantiques sur le thème, « comment une nouvelle expérience m’a ouvert les yeux et a changé ma vie ».
Le consumérisme nous dit que pour être heureux il faut consommer autant de produits et de services que possible. Si nous avons le sentiment que quelque chose nous manque où laisse à désirer, probablement avons-nous besoin d’acheter un produit (voiture, vêtements neufs,…) ou un service (heures de ménage, thérapie relationnelle, cours de yoga).
Chaque publicité à la télévision est une petite légende de plus sur le thème « la consommation d’un produit ou d’un service rendra la vie meilleure ».
Le romantisme qui encourage la variété, s’accorde parfaitement avec le consumérisme. Leur mariage a donné naissance à un «  marché des expériences » infini sur lequel se fonde l’industrie moderne du tourisme. Celle-ci ne vend pas des billets d’avion ou des chambres d’hôtel, mais des expériences. Paris n’est pas une ville, ni l’Inde un pays, ce sont des expériences. La consommation est censée élargir nos horizons, accomplir notre potentiel humain et nous rendre plus heureux. Dès lors, quand un couple de millionnaires bat de l’aile, le mari emmène sa femme à Paris. Le voyage n’est pas l’expression de quelque désir indépendant mais traduit une croyance fervente aux mythes du consumérisme romantique.
En Egypte ancienne, il ne serait jamais venu l’idée à un homme riche de résoudre une crise conjugale en emmenant sa femme en vacances à Babylone. Sans doute aurait-il fait construire le tombeau somptueux de ses rêves. 
Comme l’élite égyptienne, la plupart des gens, dans la plupart des cultures, passent leur vie à construire des pyramides. D’une culture à l’autre, seuls changent les noms, les formes et les tailles de ces pyramides : villa de banlieue chic avec piscine et pelouse ou penthouse étincelant avec vue imprenable.
Peu contestent ces mythes qui nous font désirer une pyramide »
Le « consumérisme romantique » et le « marché des expériences ».
Je trouve fascinant comment Harari déshabille le discours moderne du sapiens contemporain et parvient à l’inscrire dans l’Histoire générale de notre espèce basée sur l’imaginaire et les mythes.

Jeudi 26 mai 2016

«Une des règles d’airain de l’Histoire est que toute hiérarchie imaginaire désavoue ses origines fictionnelles et se prétend naturelle et inévitable.»
« Yuval Noah Harari
Sapiens : Une brève histoire de l’humanité pages 163-165 »

L’appel à l’imaginaire et où mythes constituent, selon Harari un point central de l’évolution de sapiens, notre espèce.

Dans son chapitre huit qu’il intitule « il n’y a pas de justice dans l’histoire », il remet en perspective à travers les exemples du code d’Hammourabi et de la proclamation d’indépendance de Philadelphie à la manière dont se sont structurées les sociétés des sapiens sur la base de ces textes et la manière dont ils se sont arrangés avec la réalité des faits.

Je cite :

« Comprendre l’histoire humaine dans les millénaires qui suivirent la Révolution agricole revient à répondre à une seule question : comment les hommes se sont-ils organisés en réseaux de coopération de masse, alors que leur manquaient les instincts biologiques nécessaires pour entretenir de tels réseaux ?

La réponse courte est qu’ils créèrent des ordres imaginaires et inventèrent des écritures. Ces deux inventions comblèrent les vides laissés par notre héritage biologique.

Pour beaucoup, cependant, l’apparition de ces réseaux fut une bénédiction douteuse. Les ordres imaginaires qui supportaient ces réseaux n’étaient ni neutres ni justes.

Ils divisèrent les gens en semblant de groupes hiérarchiquement organisés. Aux couches supérieures, les privilèges et le pouvoir, tandis que les couches inférieures souffraient de discrimination et d’oppression. Le code d’Hammourabi, par exemple, instaurait un ordre de préséance avec des supérieurs, des gens du commun et des esclaves. Les supérieurs avaient toutes les bonnes choses ; le commun devait se contenter des restes. Les esclaves étaient roués de coups s’ils se plaignaient.

Malgré sa proclamation de l’égalité de tous les hommes, l’ordre imaginaire instauré par les Américains en 1776 établit également une hiérarchie. Il créa une hiérarchie entre les hommes, qui en bénéficiaient et les femmes, qu’il laissa démunies ; mais aussi entre Blancs, qui jouissaient de la liberté, et Noirs et Indiens d’Amérique, considérés comme des hommes inférieurs qui ne pouvaient donc pas se prévaloir des droits égaux des hommes. Nombre des signataires de la Déclaration d’indépendance avaient des esclaves. Ils ne leur donnèrent pas la liberté à la signature, et ne se considéraient pas non plus comme des hypocrites. Dans leur idée, les droits des hommes n’avaient pas grand-chose à voir avec les Noirs.

L’ordre américain consacra également la hiérarchie entre riches et pauvres. En ce temps-là, l’inégalité liée au fait que les parents fortunés transmettaient leur argent et leurs affaires à leurs enfants ne choquait guère la plupart des Américains. […]

En 1776, [la liberté] ne signifie pas que les sans pouvoir (certainement pas les Noirs ou les Indiens ou, qu’à Dieu ne plaise, les Femmes) pouvaient conquérir et exercer le pouvoir. Elle voulait dire simplement que, sauf circonstances exceptionnelles, l’État ne pouvait confisquer les biens d’un citoyen ni lui dicter ce qu’il devait en faire. Ce faisant, l’ordre américain soutenait la hiérarchie de la richesse, que d’aucuns croyaient envoyée par Dieu, quand d’autres y voyaient l’expression des lois immuables de la nature. La nature, assurait-on, récompensait le mérite par la richesse et pénalisait l’indolence.

Toutes ces distinctions – entre personnes libres et esclaves, entre blancs et noirs, entre riches et pauvres – s’enracine dans des fictions.

Une des règles d’airain de l’Histoire est que toute hiérarchie imaginaire désavoue ses origines fictionnelles et se prétend naturelle et inévitable.

Ainsi, nombre de ceux qui estimaient naturelle et correcte la hiérarchie des hommes libres et des esclaves ont prétendu que l’esclavage n’était pas une invention humaine. Hammourabi la pensait ordonnée par les dieux. Selon Aristote, les esclaves ont une « nature servile » tandis que les hommes libres ont une « nature libre ». Leur place dans la société n’est qu’un reflet de leur nature intime. […]

Interrogez un capitaliste endurci sur la hiérarchie de la richesse, et il vous expliquera probablement qu’elle est le fruit inévitable de différences objectives de capacité. Dans son idée, les riches ont plus d’argent, parce qu’ils sont plus capables et plus diligents. Il n’y a donc pas à s’inquiéter que les nantis jouissent de meilleurs soins ou d’une éducation et d’une alimentation meilleures. Les riches méritent amplement tous les avantages dont ils jouissent.»

Et alors, direz-vous ?

Eh bien, on nous raconte des histoires, nous nous racontons des histoires, des fictions et nous y croyons. Tout cela est le fruit de notre imagination fertile. La réalité est tout autre, mais les fictions nous la cachent comme un filtre qui donne d’autres couleurs à la réalité.

Finalement, toutes ces histoires permettent aux sociétés de ne pas se désagréger, aux puissants de trouver une justification à leur prééminence et aux faibles d’accepter leur sort.

Décapant est un des premiers mots que j’avais utilisé.

Au fait, avez-vous acheté ou emprunté « Sapiens » ?
Je joins la photo pour que vous puissiez aisément le reconnaître

 

 

 

 

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