Mercredi 26/10/2016

Mercredi 26/10/2016
«François Mitterrand»
(26/10/1916 – 08/01/1996)
François Maurice Adrien Marie Mitterrand est né le 26 octobre 1916 à Jarnac, il y a 100 ans.
Jarnac est une ville du département de Charente, située sur la rive droite du fleuve Charente, entre Angoulême et Cognac et qui comptait en 2013, 4 449 habitants.
Mais le nom de Jarnac est surtout connu en raison de l’expression « coup de Jarnac » qui désigne un coup violent, habile et imprévu. Il a pris une connotation de coup déloyal ou pernicieux, qui n’existait pas à l’origine.
Car dans son sens premier et d’escrime, il s’agit d’un coup à l’arrière du genou ou de la cuisse, rendu célèbre par Guy Chabot de Jarnac, qui le porte lors d’un duel judiciaire en 1547.
Vous trouverez, sur le site de la ville de Jarnac, une explication détaillée et historique dans laquelle les habitants de Jarnac tente de dissocier le nom de «Jarnac» de l’adjectif «déloyauté».
Toujours est-il que François Mitterrand est né jarnacais, qu’il a toujours conservé des liens étroits avec sa ville natale et qu‘à la fin de quelques tergiversations, il décida d’y retourner pour sa dernière demeure.
Si je ne me soumets pas à un profond et exigeant travail intellectuel, à l’appel de la raison la plus objective, je tombe tout naturellement dans un réquisitoire à charge qui dénonce le démagogue, l’homme assoiffé de pouvoir, aux relations sulfureuses.
En 1981, plein d’espoir, j’ai voté pour celui qui disait et écrivait :
«La droite n’a qu’une ambition c’est de conserver le pouvoir, moi je n’ai qu’un objectif vous le rendre», «L’Europe sera sociale ou ne sera pas»
Son programme économique de 1981, notamment les nationalisations à 100%, dénoncées par Michel Rocard, a été une absurdité. Il a d’ailleurs dû y renoncer en 1983, sans l’assumer et sans l’expliquer.
Il nous a entraînés dans une course à l’abime, en dissolvant la France dans une Europe du marché concurrentiel sans limite, sans structure, sans pouvoir politique, et élargie sans cesse vers de nouveaux entrants sans que les règles de prise de décision n’aient été adaptées à cette nouvelle configuration.
Il a pensé que l’Euro serait une arme qui permettrait à la France de contraindre l’Allemagne, alors que c’est exactement le contraire. L’Euro est configuré sur le modèle du Mark en harmonie avec le grand pays industriel, composé d’une population vieillissante et rentière, l’Allemagne.
L’Euro est avant tout une contrainte pour un pays ayant une jeunesse beaucoup plus vigoureuse et un tissu industriel beaucoup moins puissant que son voisin germanique.
Il a décidé de la retraite à 60 ans, vécu certes par ceux qui ont en bénéficié comme un magnifique cadeau, mais qui dans cette extraordinaire et bienheureuse explosion de l’espérance de  vie des humains  et dans un  contexte de système de retraite par répartition constituait un acte irresponsable contre notre jeunesse et son avenir.
Il a aussi accompagné la dérive de l’individualisme :
«Moi, moi seul et tout de suite» ce que Régis Debray qualifie du «tout à l’ego» au dépens du «nous», de ce qui fait société et prépare l’avenir.
Dans un des premiers mots du jour, celui du 27 novembre 2012, je rapportais des propos privés que Jean-Pierre Chevènement citait dans son livre « La France est-elle finie » et que Mitterrand lui avait tenu en 1979
«Je ne pense pas qu’aujourd’hui, à notre époque, la France puisse faire autre chose, hélas, que passer à travers les gouttes».
C’était le propos lucide d’un homme politique habile et démagogue qui en public magnifiait la grandeur de la France et qui en privé n’y croyait pas.
Ce à quoi il croyait c’est au pouvoir. Il restera dans le livre des records comme le Président de la République étant resté le plus longtemps dans ses fonctions, deux septennats. Personne ne pourra le dépasser désormais, puisque le quinquennat a remplacé le septennat et que le nombre de mandats est limité à deux.
Et puis il y eut toute cette boue au cours de sa carrière, ses débuts dans l’extrême droite, son attitude ambigüe au début de régime de Vichy, des amitiés coupables avec des criminels de cette époque comme René Bousquet, son manque de clairvoyance lors de la guerre d’Algérie, son approbation active dans l’exécution des condamnés à mort algérien.
Et encore son attitude versatile à l’égard de la 5ème république, écrivant un pamphlet flamboyant contre elle <Le coup d’état permanent> et dès qu’il est parvenu, après 3 tentatives, à s’installer sur le trône de ce régime honni, il s’y est plu et a profité de toutes les manettes que lui donnait ce régime qu’il dénonçait.
Il a utilisé, pour protéger sa vie privée, des outils régaliens réservés pour l’intérêt supérieur de l’Etat et notamment fait écouter des dizaines de françaises et de français, en toute illégalité.
Dans la plupart des pays équivalents, ces manœuvres auraient été dénoncées et conduit à sa destitution. Mais la France n’est pas le pays des droits de l’homme … La France est un pays monarchique qui croit en le pouvoir d’un homme et qui continue à y croire en profondeur, alors que même tout prouve que cela est devenu absolument contre-productif.
Jean d’Ormesson l’a décrit de la manière suivante : «c’est un homme qui avait un rapport complexe avec la vérité».
Finalement ce qui le caractériserait avant tout, dans son combat politique ce serait ce mot d’ordre : « l’essentiel c’est de durer».
Voilà ce que j’écrirais si je me laissais aller.
Mais tu l’as écrit !
Oui …
Je me suis laissé aller.
Mais depuis nous avons eu d’autres présidents de la République et d’autres discours, et d’autres attitudes…
Et alors, quand on lit les discours de Mitterrand, qu’on lit ses livres ou qu’on écoute ou lit ses interviews, la comparaison est accablante.
C’était un homme de culture, de profondeur, d’esprit.
On dit François Hollande très intelligent. Probablement, mais ce n’est pas l’intelligence de Mitterrand.
Et malgré toutes mes réticences et critiques, si je peux me nourrir intellectuellement dans l’expression de l’intelligence de Mitterrand, je n’y arrive pas avec l’intelligence du président actuel.
Lorsque François Mitterrand annonça à tous son cancer de la prostate en 1992, il eut cette phrase : «Dans la hiérarchie des choses agréables, ça ne vient pas en premier rang, c’est un combat honorable à mener contre soi-même.»
«Un combat honorable» ce fut l’expression que j’ai utilisée, quand j’ai eu à annoncer à mes collègues de travail que j’allais devoir m’absenter, quelques temps, pour cette même raison qui tourmenta François Mitterrand à la fin de son existence.
Dans ce type de circonstance, on devient brusquement moins critique.
Et quand on regarde cette émission, Mitterrand face à la mort, on ne peut être que saisi par la profondeur et la richesse du personnage. Il y aussi ce témoignage de gens simples du Morvan où il avait été si longtemps député et qui l’avait aidé et soutenu pendant ses premières années et à qui il envoyait pendant toute sa présidence et au cours de ses voyages des cartes écrites de sa main avec des pensées amicales, car cet homme rusé et manipulateur était aussi fidèle en amitié et capable de gestes gratuits simplement par reconnaissance et fidélité.
C’était un homme de culture et d’Histoire. Ses discours sont des moments habités où le verbe se fait chair et la technocratie n’a pas sa place.
Son dernier discours des vœux le 31 décembre 1994 :
« L’an prochain, ce sera mon successeur qui vous exprimera ses vœux. Là où je serai, je l’écouterai le cœur plein de reconnaissance pour le peuple français qui m’aura si longtemps confié son destin et plein d’espoir en vous. Je crois aux forces de l’esprit et je ne vous quitterai pas. Je forme ce soir des vœux pour vous tous en m’adressant d’abord à ceux qui souffrent, à ceux qui sont seuls, à ceux qui sont loin de chez eux. Bonne année et longue vie. Vive la République. Vive la France»
Il y a aussi ce dernier discours au Parlement européen où on voit son état de santé fragile et pourtant son message reste plein de force et fascine son auditoire : «Le nationalisme c’est la guerre !»
Et il y aussi cet entretien où il se livre à Jean-Pierre Elkabbach en septembre 1994 et où il parle de son parcours, de l’influence de son milieu et de son éducation et aussi de ses relations avec Vichy.
Récemment j’ai entendu, lors de l’émission de France Inter consacré au livre d’entretiens de François Hollande avec deux journalistes, que le président actuel se sentait parfois bien seul dans le palais de l’Elysée et qu’il passait certaines de ses soirées avec un plateau repas devant les chaines d’info, devant des chaines d’info ! François Mitterrand, dans la même situation se serait réfugié dans la lecture, car les livres le nourrissaient et lui donnaient sa consistance et sa force. C’est Piketty qui dit : les hommes politiques d’aujourd’hui ne lisent plus.
Que dire encore ?
Probablement parler des lettres à Anne, je le ferai demain.​

Mardi 25/10/2016

Mardi 25/10/2016
«Rien ne sert de courir ; il faut partir à point.
Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.»
Jean de la Fontaine (1621-1695)
Nous vivons une époque moderne et formidable, dans laquelle malgré l’obscurantisme de groupes religieux débiles et archaïques, des savants continuent à chercher à comprendre.
Nous connaissons tous  la fable de La Fontaine : »Le lièvre et la tortue » qui aboutit à un résultat contre intuitif : la tortue bat le lièvre à la course.
La science dit que la fable a raison. Vous trouverez ces éléments sur ce site : 
En effet, les Thaïlandais ont reproduit la course entre un lièvre (en fait, ici, un lapin…) et une tortue, lors d’un salon sur les animaux de compagnie nommé Pet Variety qui s’est déroulé à Bangkok le 8 octobre 2016. Plusieurs courses ont eu lieu, faisant s’affronter les animaux de différents propriétaires et à chaque fois la tortue a gagné. Vous verrez une vidéo où on voit clairement le lapin avancer mais se détourner de son objectif, contrairement à la tortue qui, elle, avance lentement, mais sûrement.
Comment expliquer ce résultat ? Les savants expliquent qu’en raison des différences de sensibilité des sens de ces animaux. Le lapin possède une ouïe très fine mais également un odorat très développé. Le bruit et les différentes odeurs provoqués par la foule ont sans doute distrait le petit animal qui n’a pas cessé de s’arrêter pour « analyser » ceux-ci. La tortue, quant à elle, n’utilise que peu son ouïe et n’est donc pas perturbée par les sons extérieurs.
Je vous rappelle la fable :
Le Lièvre et la Tortue
Rien ne sert de courir ; il faut partir à point.
Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.
Gageons, dit celle-ci, que vous n’atteindrez point
Sitôt que moi ce but. – Sitôt ? Etes-vous sage ?
Repartit l’animal léger.
Ma commère, il vous faut purger
Avec quatre grains d’ellébore.
– Sage ou non, je parie encore.
Ainsi fut fait : et de tous deux
On mit près du but les enjeux :
Savoir quoi, ce n’est pas l’affaire,
Ni de quel juge l’on convint.
Notre Lièvre n’avait que quatre pas à faire ;
J’entends de ceux qu’il fait lorsque prêt d’être atteint
Il s’éloigne des chiens, les renvoie aux Calendes,
Et leur fait arpenter les landes.
Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,
Pour dormir, et pour écouter
D’où vient le vent, il laisse la Tortue
Aller son train de Sénateur.
Elle part, elle s’évertue ;
Elle se hâte avec lenteur.
Lui cependant méprise une telle victoire,
Tient la gageure à peu de gloire,
Croit qu’il y va de son honneur
De partir tard. Il broute, il se repose,
Il s’amuse à toute autre chose
Qu’à la gageure. A la fin quand il vit
Que l’autre touchait presque au bout de la carrière,
Il partit comme un trait ; mais les élans qu’il fit
Furent vains : la Tortue arriva la première.
Eh bien ! lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?
De quoi vous sert votre vitesse ?
Moi, l’emporter ! Et que serait-ce
Si vous portiez une maison ?

Lundi 24/10/2016

Lundi 24/10/2016
«Quelqu’un est en train d’apprendre comment détruire Internet»
Bruce Schneier
Vendredi 21 octobre 2016, une panne géante a touché de nombreux sites (Twitter, Netflix, Reddit, LinkedIn, PayPal, New York Times, Pinterest et d’autres) pendant près de 12 heures.
Cette panne n’est pas accidentel, elle est le fait de personnes, des hackers, qui ont attaqué ces sites comme l’explique le site Atlantico : http://www.atlantico.fr/decryptage/mega-panne-mondiale-internet-pourquoi-cyberattaque-actuelle-debut-daily-beast-kevin-beaumont-2859283.html
Ces évènements montrent au grand jour ce que le grand spécialiste de la cybersécurité Bruce Schneier a déjà révélé sur son blog en septembre : https://www.schneier.com/blog/archives/2016/09/someone_is_lear.html
Pour ma part, c’est encore une chronique de Xavier de La Porte pour l’émission « La Vie numérique de France Culture » qui m’a informé à la fois de l’existence de Bruce Schreier et de son avertissement.
Cette émission a été transcrite sur le site d’agora vox:
« Quelqu’un est-il en train de vouloir détruire Internet à un moment donné ?
Le spécialiste de la cybersécurité Bruce Schneier a posté un article alarmiste sur son blog : des menaces pèseraient sur les structures de l’Internet.
L’article de Bruce Schneier :
Au cours des deux dernières années, quelqu’un a été sondé les défenses des entreprises qui exécutent des tâches critiques d’Internet. Ces sondes prennent la forme d’attaques précisément calibrées destinées à déterminer exactement comment ces entreprises spécifiques peuvent se défendre, et ce qui serait nécessaire pour les faire tomber. Nous ne savons pas qui fait cela, mais il cela semble être un grand État-nation. La Chine ou la Russie seraient mes premières suppositions.
Tout d’abord, un peu de technique. Si vous voulez faire tomber un réseau sur l’Internet, la meilleure façon de le faire est avec une attaque distribuée par déni de service (DDoS). Comme son nom l’indique, ceci est une attaque destinée à empêcher les utilisateurs légitimes d’entrer dans le site. Il y a des subtilités, mais, fondamentalement, cela signifie un tel dynamitage de données sur le site qu’il est débordé. Ces attaques ne sont pas nouvelles : les pirates le font à des sites qu’ils n’aiment pas, et les criminels en ont fait une méthode d’extorsion. Il y a toute une industrie, avec un arsenal de technologies, consacré à la défense DDoS. Mais surtout, il est une question de bande passante. Si l’attaquant a un plus gros tuyau d’incendie d’envoi de données que le défenseur, l’attaquant gagne.
Récemment, quelques-unes des grandes entreprises qui fournissent l’infrastructure de base qui font le travail de l’Internet ont vu une augmentation des attaques DDoS contre eux. De plus, ils ont vu un certain profil d’attaques. Ces attaques sont nettement plus importantes que celles auxquelles ils sont habitués. Elles durent plus longtemps. Elles sont plus sophistiquées. Et elles ressemblent à des sondes. Une semaine, l’attaque commence à un niveau particulier d’attaque, puis croit lentement avant d’arrêter. La semaine suivante, elle commencer à ce point supérieur et continue de monter. Et ainsi de suite, le long de ces lignes, comme si l’attaquant était à la recherche du point exact de l’échec.
Les attaques sont également configurées de manière à découvrir ce que sont les défenses totales d’une société. Il existe de nombreuses façons de lancer une attaque DDoS. Plus des vecteurs d’attaque sont employés simultanément, plus le défenseur doit contrer ces différentes menaces. Ces entreprises voient désormais plus d’attaques utilisant trois ou quatre vecteurs différents. Cela signifie que les entreprises doivent utiliser tout ce qu’elles ont pour se défendre. Elles ne peuvent pas se permettre de ne rien retenir. Elles sont obligées de démontrer leurs capacités de défense à l’attaquant.
Je suis incapable de donner des détails, parce que ces entreprises ont parlé avec moi sous couvert d’anonymat. Mais tout cela est conforme à ce que Verisign rapporte. Verisign est le registraire pour de nombreux domaines d’Internet très populaires, comme .com et .net. Si elle tombe, il y a une panne mondiale de tous les sites et des adresses e-mail dans les domaines de niveau supérieur les plus courants. Chaque trimestre, Verisign publie un rapport de tendance des attaques DDoS. Bien que sa publication n’est pas le niveau de détail que j’ai pu recueillir des entreprises avec lesquelles j’ai parlées, les tendances sont les mêmes : « Au deuxième trimestre 2016, les attaques ont continué à devenir plus fréquentes, persistantes, et complexes. »
Et il y a plus. Une compagnie m’a parlé d’une variété d’attaques par sondes en plus des attaques DDoS : il s’agit de tester la capacité de manipuler des adresses et des routages Internet, de voir combien de temps prend la défense pour y répondre, et ainsi de suite. Quelqu’un a largement testé les capacités défensives de base des sociétés qui fournissent des services Internet critiques.
Qui ferait cela ? Cela ne ressemble pas à quelque chose fait par un activiste, un criminel, ou à ce que ferait un chercheur. Le profilage d’une infrastructure de base est une pratique courante dans l’espionnage et la collecte de renseignements. Il n’est pas normal pour les entreprises de le faire. En outre, la taille et l’échelle de ces sondes – et surtout leur persistance – pointe vers les acteurs étatiques. Cela ressemble au CyberCommand militaire d’une nation qui essaye de calibrer ses armes dans le cadre d’une cyberguerre. Cela me rappelle le programme de la guerre froide des États-Unis qui consistait à faire voler des avions à haute altitude au-dessus de l’Union soviétique pour forcer leurs systèmes de défense aérienne à s’activer, et à cartographier leurs capacités de réaction.
Que pouvons-nous faire à ce sujet ? Rien, vraiment. Nous ne savons pas d’où les attaques proviennent. Les données que j’ai suggère la Chine, et c’est une évaluation partagée par les gens avec qui j’ai discuté. D’autre part, il est possible de dissimuler le pays à l’origine de ces sortes d’attaques. La NSA, qui a plus de capacité de surveillance de la dorsale Internet que tout le monde combiné, a probablement une meilleure idée, mais à moins que les États-Unis décide d’en faire un incident international nous ne saurons pas qui est à l’origine de ces attaques.
Mais cela se passe actuellement. Et les gens doivent le savoir.
Bruce Schneier.
Cette information est un peu inquiétante, mais pas si surprenante que cela. Il est évident que si une guerre se déclenchait (par exemple entre les États-Unis et la Chine ou les États-Unis avec la Russie), Internet serait l’une des cibles prioritaires. Alors certains se prépare à frapper en détectant certaines faiblesses du réseau et des infrastructures informatiques de l’ennemi.
Si une guerre importante éclate, il faut se préparer à vivre sans Internet, ou tout du moins, avec un accès et une bande passante très limités. À voir ! »
Je ne comprends pas tout, mais je crois que nous pouvons nous attendre à de grosses pagailles dans l’avenir

Vendredi 21 octobre 2016

Vendredi 21/10/2016
« La France n’est pas le pays des droits de l’Homme, elle n’est que le pays de la déclaration des droits de l’Homme »
Robert Badinter, invité des matins de France Culture le 10 octobre 2016

Le 9 octobre 1981, il y a 35 ans, la loi d’abolition de la peine de mort est promulguée en France.

Le 10 octobre 2016 célébrait la 14ème journée mondiale d’abolition de la peine de mort.

A cette occasion, Les matins de France Culture était allé rendre visite à Robert Badinter, le ministre de l’abolition pour un entretien.

Robert Badinter a 88 ans, sa voix est plus faible mais garde la force de la conviction qui est la marque de ce grand homme.

Dans cette émission, il a déclaré :

« Pour moi, l’abolition était inévitable. Elle a été trop tardive par rapport aux autres pays de l’Europe occidentale. […] La conscience des français que c’était fini a été plus lente que je ne le pensais. Aujourd’hui c’est terminé. »

A la question, du retour de la peine de mort que préconisent certains politiques en raison du terrorisme, il affirme d’abord que ce sont des démagogues qui prétendent que la France pourrait à nouveau recourir à la peine de mort :

« Ceux qui demandent le rétablissement de la peine de mort font preuve d’une prodigieuse méconnaissance des principes de notre Etat de droit. Ils oublient que l’abolition ne relève pas seulement de la loi de 1981, due à l’initiative de François Mitterrand.

Aujourd’hui, grâce à Jacques Chirac, à la fin de son mandat en 2007, l’abolition est une loi constitutionnelle. Il faudrait donc modifier la Constitution pour rétablir la peine de mort.

De surcroît, l’abolition est inscrite dans une série de conventions internationales dont la force juridique est supérieure à celle de la loi nationale. Je citerai, parmi d’autres, les 6e et 13e protocoles annexes à la Convention européenne des droits de l’homme et la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne. Sur le plan mondial, l’abolition est aussi consacrée par des protocoles de l’ONU auxquels la France est partie. Or les conventions internationales ont une valeur juridique supérieure à la Loi française.

Cette question est ainsi enserrée dans toute une série d’obligations, rendant juridiquement le rétablissement de la peine de mort quasi impossible.»

C’est l’Article 66-1 de notre constitution qui déclare simplement : « Nul ne peut être condamné à la peine de mort

Ensuite, il montre avec lucidité combien la peine de mort contre les terroristes seraient contre productives :

«Plus que jamais il nous faut refuser la tentation de la peine de mort. On dit qu’elle serait une arme de dissuasion. Mais pour celui qui se fait exploser à l’aide d’une ceinture, la peine de mort ne peut le faire reculer car il aime la mort. La peine de mort, elle n’est pas dissuasive ici mais elle serait incitative.

Pendant le procès, le terroriste justifierait son action par ses convictions et ferait de ce moment une tribune de propagande.

Pour ceux qui partagent les mêmes convictions, le fait d’aller jusqu’à la mort pour défendre ses convictions donnerait un surcroit de foi dans leurs croyances morbides.

Le condamné deviendrait un martyr.

Et un commando de vengeurs recommencerait.»

Dans un article de l’Express il réaffirme avec encore plus de clarté ce point de vue :

«La peine de mort ne peut pas être dissuasive pour des terroristes qui périssent dans un attentat, en même temps qu’ils donnent la mort à des victimes innocentes. Il existe entre la mort et le terrorisme un rapport secret, une alliance névrotique. De surcroît, pour ceux qui partagent les convictions des djihadistes, celui qui meurt pour la cause qu’il sert est un héros. Le lendemain d’une exécution capitale, on verrait naître des commandos de militants portant le nom de celui qu’ils appelleraient martyr, et la peine de mort susciterait ainsi encore plus de vocations et d’attentats terroristes.»

Dans cet entretien il parle aussi de l’instinct de mort de l’homme, et c’est donc un immense pas vers la civilisation de renoncer à donner la mort. Selon lui, l’homme n’a, dans l’espèce animal dont il fait partie, qu’un seul exemple comparable d’un animal qui tue son semblable sans raison de nourriture, de défense de territoire ou de conquête d’une femelle. Cet instinct de mort, l’homme le partage avec le rat.

Badinter cite son ami Michel Serres qui a dit « L’homme est un rat pour l’homme. »

Robert Badinter montre aussi que l’abolition, même s’il y a des résistances : Chine, certains Etats des Etats-Unis, des dictatures et les pays théocratiques islamiques, est en progrès partout dans le monde.

L’optimisme de Robert Badinter peut se trouver dans ce document qui révèle l’évolution du monde vers l’abolition.

Mais l’exergue de ce mot du jour est une réflexion quant au fait que la France a été l’un des derniers pays d’Europe occidentale à abolir la peine de mort et que d’ailleurs la France est rarement en tête pour les avancées sociétales et les libertés.

Nos prisons ne respectent pas les droits de l’homme, notre traitement des migrants pas davantage et bien d’autres choses.

Hélas, la France n’est pas la patrie des droits de l’homme, elle n’est que le pays de la déclaration des droits de l’Homme comme le dit Robert Badinter

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Jeudi 20 octobre 2016

« Avoir le monde en main, [signifie à coup sûr] automatiquement aussi, être aux mains du monde »
Maurizio Ferraris dans son livre <Mobilisation Totale ; L’appel Du Portable>, paru en août 2016

J’avais déjà évoqué Maurizio Ferraris, philosophe italien et son livre dont est extrait l’exergue du mot du jour. C’était lors du mot du jour du 16 septembre consacré au droit à la déconnexion pour les salariés reconnu par le paragraphe 7 de l’article L2242-8 du code travail et qui a été mis en œuvre par la fameuse Loi travail.

Mais il me paraissait pertinent d’approfondir la réflexion de Maurizio Ferraris, d’abord parce que j’ai écouté une émission, la Grande Table, qui posait la question <Smartphone, faut-il décréter l’état d’urgence ?> et dans laquelle il était invité.

Ensuite parce que cette réflexion constitue comme un miroir critique à celle de Michel Serres qui présentait l’aspect positif du smartphone :

« Les jeunes générations ont compris ce que signifiait le mot maintenant, qu’il faut lire main tenant, c’est à dire tenant dans la main. Avec les smartphones qu’ils tiennent dans la main, ils peuvent immédiatement échanger avec tous leurs proches ou personnes qu’ils connaissent quel que soit le lieu où les uns et les autres se trouvent dans le monde. Ils peuvent accéder à l’information et à la connaissance instantanément en surfant sur les outils de l’internet, ils peuvent envoyer, maintenant, des photos qu’ils viennent de prendre quelques secondes auparavant etc… »

Il s’agissait du mot du jour du 21 novembre 2012, le 23ème, alors que nous sommes aujourd’hui au 773ème.

J’ai pu lire un extrait de ce livre <Mobilisation Totale ; L’appel Du Portable> sur internet. Extrait auquel vous avez accès en suivant ce <Lien>

Ce livre se penche sur ce phénomène de société engendré par les smartphones et la connexion au monde et montre comment cette sollicitation permanente se transforme en dispositif de mobilisation.

Dans ce livre, Ferraris utilise le terme « arme » pour parler de l’ensemble de ces appareils mobiles qui nous asservissent parce qu’il a créé en italien l’acronyme « ARMI » qui a été traduit en français par Appareils de Registration (en réalité enregistrement) et de Mobilisation d’Intentionnalité.

Voilà ce qu’il écrit par exemple :

« Comment et pourquoi l’appel nous mobilise ?

L’appel est avant tout une responsabilisation : je réponds parce que je me sens apostrophé, moi, précisément moi. La responsabilité dont je me sens investi a un caractère incomparable de « première personne » : le message m’est adressé à moi, et je sens la nécessité de répondre avec le même naturel avec lequel le philosophe américain John Searle, dans l’anecdote qu’il rapporte au début de « la construction de la réalité sociale », sent la nécessité d’entrer dans un bar à Paris et de commander une bière. […]

L’absolu. Qu’est-ce qui rend d’autant plus puissant l’appel du portable par rapport à la bière de Searle ? Pour le dire en deux mots : si la bière a quelque chose à voir avec l’esprit, fut-ce avec celui du houblon, l’appel communique avec l’absolu. Pour la première fois dans l’histoire du monde, nous avons l’absolu dans la poche.

Le dispositif, dont le Web est la manifestation la plus évidente, est un empire sur lequel le soleil de se couche jamais, et le fait d’avoir un Smartphone dans la poche signifie à coup sûr avoir le monde en main, mais automatiquement aussi, être aux mains du monde : à chaque instant pourra arriver une requête et à chaque instant nous serons responsables

Même si l’on établissait par contrat de travail qu’on ne travaille qu’une heure par semaine, dans les faits s’appliquerait le principe selon lequel on travaille à toute heure du jour […].

Le mobile mobilise. Voilà ce qui a changé depuis l’époque de la bière de Searle. Que celui qui est encore en mesure de le faire, revienne en arrière, à l’époque où les téléphones étaient des appareils fixes et seulement capables de communiquer, sans aucun aspect lié à l’enregistrement. À cette époque, qui ne se trouvait pas physiquement dans les parages d’un téléphone fixe lié à son entourage (domicile ou bureau), était virtuellement soulagé de toute responsabilité. Le téléphone sonnait mais si cet individu avait un motif valide pour ne pas se trouver chez lui ou à son bureau, le fait d’être injoignable de pouvait en aucune façon lui être imputé. Ajoutons que le fixe était non seulement localisable, mais il était en principe amnésique (avant l’invention des répondeurs enregistreurs ou autres systèmes de mémorisation des appels), si bien qu’il ne restait pas de trace des coups de téléphone même quand on revenait dans les parages de l’appareil. Donc, là aussi, aucune responsabilité […].

Le seul téléphone mobile (mais sans mémoire) qui ait existé un bon nombre d’années fut le téléphone rouge, conçu en 1963. Enfermé dans une boite, il suivait comme une ombre ou un spectre le président des États-Unis et pouvait être utilisé pour communiquer directement avec le dirigeant de l’Union soviétique en cas de menace nucléaire. Cette évocation de la sphère militaire apparaît rétrospectivement prophétique. Les armes contemporaines sont des dispositifs mobiles et mobilisant qui tirent tout leur pouvoir du fait d’être toujours auprès de nous et éternellement muni de mémoire. Ce qui signifie justement qu’à la différence de ce qui se produisit avec le fixe, nous sommes responsables face aux messages qui peuvent nous arriver, et cela en tout lieu et à tout instant. Même si l’on se trouvait dans une zone sans réseau ou si nos « armes »  étaient pour quelque raison déchargées, en très peu de temps la mémoire, se réactivant, nous mettrait face à nos responsabilités, c’est-à-dire aux messages qui nous seraient arrivés durant la période de déconnexion. […]

Action. Généralement l’appel ne se limite pas à requérir une réponse ; il exige une action. Dès l’instant où une grande part du travail se fait à travers les « armes », l’accès à ces « armes »  équivaut à l’accès au travail : qu’on pense à la quantité de prestations fournies par les « armes »  hors des horaires habituels de service. Ce travail est non rétribué et souvent même il n’est pas comptabilisé comme travail, ce qui implique une nouvelle frontière de l’exploitation, qui commence au moment où, comme cela se faisait en de nombreuses entreprises on oblige les employés à être toujours muni d’un smartphone.

Les mobilisés acceptent d’être appelés à agir à tout moment et c’est aussi une diminution objective de liberté, qui n’est compensé par aucun avantage économique et qui même, le plus souvent, se transforme en un travail gratuit, que ne couvre aucune protection syndicale. […]

Responsabilité. Le message qui t’est destiné, est destiné à toi. Qui te l’as envoyé sait que tu l’as lu. L’ordre se présente comme un commandement individuel, de façon très différente de ce qui se passait avec les médias du siècle précédent. De ce point de vue, notre situation a changé par rapport à l’époque de la radio et de la télévision. On se lamentait alors du fait qu’on se trouvait submergé par un flot d’informations, surabondant et ingérable. Et alors ? Où était le problème ? Il suffisait de ne pas en tenir compte. Il est bien plus difficile d’affronter l’avalanche de sollicitations, de requêtes, de demandes impatientes qui sont adressés par l’armée mobile qui nous enserre. »

<Vous pouvez aussi lire cet article des Inrocks qui analyse ce livre>

Cette réflexion apparait très négative. A mon analyse, elle ne contredit pas la vision optimiste de Michel Serres, elle la complète.

Le smartphone est à la fois un outil formidable comme le décrit Michel Serres, et un outil d’asservissement comme le montre Maurizio Ferraris.

Il nous faut suffisamment de sagesse pour profiter de ses fonctionnalités et maîtriser ses excès.

Bref, il faut mater notre smartphone et savoir se déconnecter !

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Mercredi 19 octobre 2016

« Le roman de renart »
Ensemble médiéval de récits animaliers écrits en ancien français et en vers

La question qui semble première en France, dans l’esprit ou au moins dans les paroles de certains, est donc celle de l’identité de la France.

Or, dans l’identité de la France il y a eu, au long des siècles, des récits qui ont construit l’imaginaire des français. Il en fût ainsi du récit né au moyen âge le roman de renart, attribué à différents auteurs et notamment Pierre de Saint Cloud.

A cette époque, l’animal que nous connaissons sous le nom de renard, s’appelait goupil. Le roman de renart mettait en scène un goupil ayant pour nom «Renart» avec comme adversaire principal «Ysengrin», un loup. Et c’est depuis le roman de Renart qu’on appelle les goupils des renards.

Ce récit issu du roman mythique de la France mettait donc au premier plan un animal, voleur de poules, rusé, manipulateur.

Je me souviens, qu’enfant, donc dans les années 60, on m’avait offert un livre pour enfant qui avait pour titre le roman de renart et relatait certaines des aventures de Renart et Ysengrin. Preuve que ce récit du moyen âge avait bien traversé les siècles de l’Histoire de France.

C’est Raphaël Glucksman qui vient de publier un livre :  <Notre France ; Dire et aimer ce que nous sommes> qui a remis ce poème issu du moyen-âge dans la longue histoire de ce qui a fait la France et les français.

Libération écrit :

«C’est ainsi à une promenade subjective mais véridique dans le passé de la vraie France qu’il emmène le lecteur. De manière inattendue, cette saga ne commence pas avec la Renaissance, les Lumières ou la Révolution. Elle remonte au Moyen Age, dans la première grande fiction française, plus populaire à l’époque que la plus populaire des séries d’aujourd’hui : le Roman de Renart. Ce conte animalier en vers, récité à haute voix dans les villes et les villages pendant de nombreuses décennies, est la première œuvre discrètement séditieuse qu’on connaisse dans la littérature française.

Renart (d’où viendra ensuite le nom commun «renard») est un «goupil», comme on disait à l’époque (un renard, donc), malicieux, insolent, rusé et rebelle aux autorités. Il est le premier exemple d’une longue série de héros réels ou imaginaires où l’on trouve Till l’Espiègle, Mandrin, Cartouche, Fanfan la Tulipe, Figaro ou Camille Desmoulins. Individualiste, farceur, moqueur, irrespectueux, Renart se rit des prescriptions de l’Eglise, se gausse des romans de chevalerie si prisés par l’aristocratie, tourne en ridicule les croisades, les guerres de la noblesse, la domination de l’aristocratie.

Ainsi, le peuple trouve dans le rire un remède à son infortune, une revanche toute symbolique sur les classes dominantes. Au fil des pages, par flash-back successifs, Glucksmann retrace la longue histoire d’une France qui aime la liberté, la révolte, les influences étrangères, l’indifférence religieuse, l’égalité et qui progresse peu à peu vers le régime républicain que nous connaissons : l’histoire de la France qu’on aime et que détestent en fait ceux qui s’en réclament avec le plus de clameurs.»

Quand on fait des recherches sur le roman de renart sur Internet, on trouve finalement beaucoup de pages qui l’évoque. Par exemple  <Cette page qui à la fois l’analyse et en cite des extraits>

<Mais le site le plus savant et le plus beau est celui de la BNF, sur lequel vous pourrez feuilleter un livre magnifique faits d’enluminure>

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Mardi 18/10/2016

Mardi 18/10/2016
« Il faut connaître le goût du vinaigre pour apprécier celui du miel. »
Fatima Charrihi
Il n’est pas nécessaire d’être érudit ou Philosophe, élève de la rue d’Ulm pour manifester de la sagesse.
Dans mon expérience de vie j’ai rencontré des gens très simples qui possédaient ce que j’appellerais, l’intelligence du cœur.
Qui est Fatima Charrihi ?
Il se trouve que j’en ai parlé très récemment, dans le mot du jour du 3 octobre 2016 : «La première victime du carnage de Nice, le 14 juillet 2016, était une musulmane.». C’était Fatima Charrihi.
Ce week end, il y a eu un hommage national aux victimes de Nice et le Parisien a donné la parole à son fils. Pour ma part je l’ai appris par la revue de presse de Frédéric Pommier :
«Il s’appelle Ali Charrihi, et sa mère Fatima fait partie des 86 victimes de l’attentat perpétré le 14 juillet sur la promenade des Anglais. Il s’appelle Ali Charrihi, et comme ses frères et sœurs, il sera présent ce matin à l’hommage national rendu aux victimes du terroriste de Nice. Et, à Louise Colcombet, il explique, dans LE PARISIEN, l’importance qu’a pour lui la cérémonie d’aujourd’hui. « A travers le président de la République, c’est la nation toute entière qui va honorer la mémoire de ma mère. La nation toute entière qui va envoyer un message d’union et de paix. » Et puis, c’est aussi, avoue-t-il, une « indispensable » étape dans sa reconstruction. Il se dit hanté par cette nuit terrible du 14 juillet – des flashs qui lui reviennent quasi quotidiennement, malgré le soutien des psychologues et malgré les médicaments… Il est hanté, aussi, par le sentiment d’impuissance et de culpabilité des survivants.
Si lui-même n’est pas mort ce soir-là, c’est parce que sa mère l’avait, avec son père, envoyé déplacer leur voiture qui était garée en double file. « C’est comme si elle avait su… Comme si elle m’avait protégé une dernière fois. Mais pour elle, je n’ai rien pu faire », ajoute-t-il en précisant qu’il a cependant ranimé deux femmes de 80 ans. Aujourd’hui, il décrit sa famille « en lambeaux », car Fatima était « le pilier de la maison ». Mais il a toutefois décidé de ne pas sombrer dans le chagrin : Ali Charrihi veut agir. Elevé dans le respect absolu de la République, il souhaite désormais s’investir pour relayer le message de paix que Fatima, à n’en pas douter, aurait elle-même professé si elle avait survécu.
Il s’est ainsi rapproché de Latifa Ibn Ziaten, la mère de la première victime de Mohammed Mehra, dont l’association multiplie les interventions pour prôner le vivre-ensemble en milieu scolaire. « Je voudrais, dit-il, faire comprendre aux jeunes la chance qu’ils ont de vivre en France. Ce n’est pas un pays de mécréants qui leur veut du mal, c’est un pays qui nous propose un avenir commun. Mais pour s’intégrer, ils doivent se battre, comme l’ont fait nos parents. » Et Ali de citer un proverbe qui était cher à sa mère : « Il faut connaître le goût du vinaigre pour apprécier celui du miel. » Des paroles qui font du bien. Et un portrait qui fait du bien.»
Tout le monde n’est pas bienveillant, ni sage. Dans la même revue de presse de ce samedi, on apprend :
«[Les victimes], si l’on croit ce matin LIBERATION, suscitent parfois la convoitise de structures peu scrupuleuses… « La double peine pour les victimes » : c’est le titre à la Une… Enquête d’Ismaël Halissat qui s’est plongé dans le maquis des associations qui prennent en charge les rescapés du 14 juillet. Des associations rigoureuses pour la majorité d’entre elles, mais d’autres, en revanche, ont des pratiques un peu douteuses. Certaines prennent ainsi de grandes libertés avec les règles de déontologie, et orientent très rapidement les victimes vers quelques avocats qui se partagent les dossiers d’indemnisation. Des avocats qui pratiqueraient en outre des honoraires exorbitants, avoisinant les 20% – quand on sait que l’indemnisation peut atteindre plusieurs centaines de milliers d’euros, 20% c’est donc colossal. Sachant que, selon le journal, des avocats se seraient déjà directement servis dans les premiers fonds d’urgence. « Et les victimes ne voient même pas que cela pose un problème », se désole une juriste.»
Grandeur et bassesse de l’humanité
Le miel et le vinaigre…

Lundi 17/10/2016

Lundi 17/10/2016
« slasheurs »
Expression venue du marketing américain et désignant la pluriactivité, le fait de cumuler plusieurs emplois
Alors que je venais de finir l’écriture du mot du jour sur «la reproduction sociale» de Nancy Fraser, j’ai entendu l’émission <Le téléphone sonne du 10 octobre> de France Inter qui a parlé de ce phénomène social et de micro-économie qui prend de l’ampleur : le choix ou la nécessité pour certains de cumuler plusieurs emplois pour gagner leur existence.
Ce nom, «slasheurs», vient du signe typographique « slash » c’est à dire « / ». Par exemple : Opticien / conducteur de VTC. Musicien / livreur de repas à domicile.
La fureur quantophrène a encore frappé parce que si selon l’INSEE, le phénomène concerne deux millions de personnes en France [rapporté lors de l’émission de France Inter], une autre étude rapportée par Challenges, porte ce chiffre à 4 millions. Bref, on ne sait pas très bien, mais il y en a beaucoup.
Pourquoi, ce cumul d’activités ?
Il y a l’hypothèse optimiste : pour faire quelque chose d’intéressant, pour donner du sens à sa vie professionnelle.
Et il y a l’hypothèse pessimiste, c’est le CDD, la précarité, les salaires bas qui obligent à cumuler les emplois pour survivre.
Si on va chercher ses informations sur le réseau social professionnel, LinkedIn, créé en 2003 à Mountain View (Californie) et qui est en train de se faire racheter par Microsoft, cette évolution est présentée sous le regard optimiste :
« Car la multi-activité est, pour le slasheur, un choix et non la résultante de difficultés économiques. C’est une manière de travailler permettant de répondre à sa volonté de concilier des impératifs autrefois contradictoires : la nécessité de gagner sa vie, l’envie de kiffer sa vie professionnelle et de s‘épanouir en général. […]
Le premier point commun entre tous les slashers, c’est leur curiosité insatiable. Pour un slasher, la vie professionnelle (et la vie en général) c’est la possibilité d’explorer le champ des possibles.
Ce qui les porte dans la vie, c’est d’acquérir des connaissances, surtout dans un monde où le savoir est à « portée de clic »*, être slasheur lui permet d’assouvir sa soif de connaissances. »
Dans certains domaines comme le monde artistique cette pratique est ancienne. Un article d’un site belge donne des exemples très positifs d’artistes cumulant ainsi plusieurs activités.
Cette pratique est aussi bien connue dans le monde agricole où les ouvriers agricoles avaient plusieurs employeurs et aussi des activités diverses selon les saisons.
Un article de l’express montre que la pluriactivité est aussi un moyen à côté d’un « boulot stable » de pouvoir mener des activités plus précaires mais correspondant à  des jobs plus passionnant :
«J’ai commencé par travailler dans l’audit immobilier, par atavisme familial. Au sein de l’entreprise, j’ai mis sur pied un service de communication institutionnelle qui m’a permis de faire de la vidéo, ma vraie passion. Et, aujourd’hui, parallèlement à mon job, j’ai monté mon auto-entreprise, où je vends mes services à des maisons de production et des chaînes de télé en tant que réalisateur.»
Le journal l’Opinion affirme que «le travail salarié ne concerne désormais que la moitié des travailleurs dans le monde. Dans le même temps, l’activité professionnelle indépendante gagne du terrain. Aux Etats-Unis, un tiers de la population active est à son compte.»
Dès lors, dans l’activité indépendante, shlasher deviendrait la norme ?
Le journal Challenge, déjà cité, publie un autre chiffre très rassurant : «Contrairement à une idée reçue, 70% d’entre eux le sont devenus non pas par obligation financière mais par choix.»
Mais depuis les réflexions de Sorokin sur la quantophrénie, nous savons que nous devons nous méfier des chiffres. Ce même journal reconnait d’ailleurs que concernant les conséquences sur la vie personnelle, l’étude ne dit rien. Car après avoir été sensibilisé par Nancy Fraser à la reproduction sociale, il parait quand même légitime de se poser la question que devient la vie familiale et sociale dans cette multi activité qui peut devenir un planning ingérable et bientôt une suractivité ?
En tout cas, pendant l’émission de France Inter, si certains intervenants ont présenté cette manière de pratiquer comme positive d’autres ont bien montré qu’il s’agissait d’un besoin de revenus qui les poussait dans cette voie. Ainsi, même une professeur certifié, a raconté qu’elle ne pouvait se contenter de son traitement pour vivre à Paris, elle cumulait avec des cours privés mais aussi un travail de serveuse.
Je laisserai le mot de la fin, à une autre intervenante qui a simplement écrit, via les réseaux sociaux, que slasher était la manière normale de faire des femmes depuis des siècles dans nos sociétés.

Vendredi 14 octobre 2016

« Les contradictions sociales du capitalisme contemporain »
Nancy Fraser, 38ème conférence Marc Bloch

Depuis lundi les mots du jour tournent autour de l’économie, des affaires, du profit et de l’argent qui corrompt.

Hier nous parlions du « consensus de Washington » qui selon les spécialistes a imposé le néo-libéralisme au monde par l’action du FMI et de la banque mondiale, en imposant des solutions dogmatiques aux pays endettés. Parallèlement la financiarisation de l’Économie a progressé.

Aujourd’hui je vous invite à une réflexion d’une autre consistance. Elle est l’œuvre d’une grande intellectuelle américaine, Nancy Fraser née en 1947. Elle est philosophe, enseigne la science politique et la philosophie à la New School de New York. C’est aussi une féministe affirmée, ce qui n’est pas pour me déplaire. Elle a été invitée par l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à participer, le 14 juin 2016, à la 38ème conférence Marc Bloch.

Vous trouverez le discours de cette conférence <ICI>, je vous invite à le lire, vous apprendrez beaucoup.

Je vais essayer de vous en dire quelques mots, à ma manière, et d’instiller une saine curiosité.

On pourrait décrire ce dont nous avons parlé depuis lundi comme d’une pièce de théâtre qu’on voit se jouer devant nous. Beaucoup en parle, les journalistes, les économistes, les politiques. Mais il existe en coulisse des choses essentielles qui se passent. Si ces choses n’existaient pas, la pièce de théâtre ne pourrait se jouer. Sur scène, nous sommes dans le monde des échanges marchands, dans la recherche du profit, dans la vie économique telle qu’on la raconte dans les livres et les écoles de commerce. Dans ce monde, la partie mâle de l’humanité reste largement prédominante. Nancy Fraser ne parle pas de théâtre, c’est une invention personnelle pour présenter sa réflexion.

Dans les coulisses se trouve le monde du « Care » selon le terme utilisé par Nancy Fraser, du «prendre soin » si on parle français, mais Nancy Fraser utilise le concept de « Reproduction sociale ».

Nancy Fraser évoque :

« les « pressions qui, de nos jours s’exercent, de toutes parts, sur toute une série de capacités sociales essentielles, à savoir la mise au monde et l’éducation des enfants, la sollicitude envers amis et membres de la famille, la tenue des foyers et des communautés sociales, ainsi que, plus généralement, la pérennisation des liens sociaux. Historiquement, ce travail de « reproduction sociale », comme j’entends le nommer, a été assigné aux femmes, bien que les hommes s’en soient aussi toujours en partie chargés. Etant à la fois affectif et matériel, souvent non rémunéré, c’est un travail indispensable à la société. Sans cela, il ne pourrait y avoir ni culture, ni économie, ni organisation politique. Toute société qui fragilise systématiquement la reproduction sociale ne peut perdurer longtemps. Et pourtant, c’est aujourd’hui précisément ce qu’est en train de faire une nouvelle forme de société capitaliste »

Nancy Fraser inscrit cette réflexion dans 3 étapes historiques :

La première phase est celui du capitalisme libéral et concurrentiel au XIXe siècle. Le temps où massivement l’exode rural a poussé les pauvres vers les villes et les centres industriels. Dans un premier temps, les femmes et les enfants dès leur plus jeune âge étaient mobilisés pour le travail productif, pour des salaires de misère, dans un univers de pauvreté et de misère sociale incommensurable. Mais les combats sociaux ainsi que la pensée humaniste venant de la bourgeoisie ont abouti à des lois qui ont réglementé le travail des enfants et aussi des femmes.

« Le second régime est celui du capitalisme géré par l’État du XXe siècle. Fondé sur la production industrielle à grande échelle et le consumérisme domestique dans son centre, soutenu par la poursuite de l’expropriation coloniale et post-coloniale dans sa périphérie, ce régime a internalisé la reproduction sociale à travers l’engagement de l’État et des entreprises dans la protection sociale. Faisant évoluer le modèle victorien des sphères séparées, ce régime promut ce qui de prime abord pouvait sembler plus moderne : l’idéal d’un « revenu familial », » c’est-à-dire qu’un seul salaire devait permettre de faire vivre une famille. C’était bien évidemment celui de l’homme de sorte que la femme puisse s’occuper de la reproduction sociale. »

Elle ajoute cependant : « même si, encore une fois, un nombre relativement limité de familles pouvaient l’atteindre. ». Cette seconde étape se caractérise par l’émergence et la consolidation de l’Etat providence ou l’Etat social.

Et puis nous arrivons à notre époque :

« Le troisième régime est celui du capitalisme financiarisé et globalisé de notre époque. Les activités de production manufacturière sont délocalisées dans les régions à bas coûts salariaux ; les femmes ont été intégrées à la main-d’œuvre salariée ; enfin, le désengagement de l’État et des entreprises de la protection sociale est encouragé. Il y a bien externalisation des activités de care vers les familles et les communautés, mais dans le même temps leurs capacités à les mettre en œuvre ont été atrophiées. Dans un contexte d’inégalités croissantes, il en résulte une organisation duale de la reproduction sociale : marchandisée pour ceux qui peuvent payer, « familiarisée » pour ceux qui ne le peuvent pas – l’ensemble se retrouvant enjolivé par l’idéal encore plus moderne de la « famille à deux revenus » »

Nancy Fraser, à travers ce regard décalé de la « reproduction sociale » examine l’ensemble des questions économiques. Elle explique ainsi la dette :

« Le principal moteur de cette évolution du capitalisme, et le trait caractéristique du régime actuel, est la dette. La dette est l’instrument par lequel les institutions financières mondialisées font pression sur les États pour réaliser des coupes claires dans la dépense sociale, pour imposer l’austérité et plus généralement pour agir de concert avec les investisseurs afin d’extraire de la valeur des populations sans défense. A mesure que les emplois de service mal payés et précaires remplacent le travail industriel protégé par la négociation syndicale, les salaires tombent en dessous des coûts socialement incompressibles de la reproduction ; dans cette « économies des petits boulots », le maintien des dépenses de consommation impose d’accroître la dette des consommateurs, celle-ci augmentant donc de manière exponentielle. En d’autres termes, c’est de plus en plus à travers la dette qu’aujourd’hui le capital se nourrit du travail, discipline les États, transfère la richesse depuis la périphérie vers le centre et, tel une sangsue, extrait de la valeur des foyers, des familles, des communautés et de la nature.

Il en résulte une exacerbation de la contradiction intrinsèque au capitalisme entre production économique et reproduction sociale »

Nous entendons nos élites politiques et économiques parler d’adaptation, de compétitivité, d’auto entrepreneuriat, de travail du dimanche, ou même de ce nouveau concept de slasheurs qui serait l’avenir des emplois. Jamais, ils ne nous expliquent quel projet de société impliquent ces évolutions.

Quand Nancy Fraser analyse ces évolutions pour leurs conséquences dans la reproduction sociale, elle explique :

« Non content de diminuer l’investissement de l’État tout en intégrant les femmes dans le travail salarié, le capitalisme financiarisé a aussi réduit les salaires réels, ce qui oblige les membres du foyer à augmenter le nombre de leurs heures travaillées, et ce qui les pousse à une course effrénée pour se décharger sur d’autres des activités de care. Pour combler ces « déficits de care », ce régime emploie dans les pays plus riches des travailleurs migrants qu’on fait venir des pays plus pauvres. Sans surprise, ce sont les femmes racialisées et/ou issues du monde rural pauvre qui prennent en charge le travail reproductif et de soin qui était auparavant assuré par les femmes plus privilégiées. Mais pour ce faire, les immigrés doivent transférer leurs propres responsabilités familiales à des travailleurs de care encore plus pauvres qui doivent, à leur tour, faire de même, et ainsi de suite dans des « chaînes de care mondialisé » aux ramifications toujours plus étendues. »

Et si on regarde du côté des femmes les plus dynamiques de l’économie moderne, totalement intégrées dans la high tech et ayant la volonté de concilier leur carrière professionnelle et leur épanouissement familial, Nancy Fraser raconte deux exemples américains :

« Le premier est la popularité croissante de la « congélation d’ovules », une procédure coûtant normalement 10 000 $ mais qui est offerte à leurs employées femmes hautement qualifiées par des entreprises de l’informatique comme un des avantages négociés dans leur contrat. Désireuses d’attirer et de garder ces employées, des firmes comme Apple ou Facebook les gratifient ainsi d’une forte incitation à décaler leur grossesse. En substance le message est le suivant : « attendez d’avoir 40, 50 ans, voire 60 ans, pour avoir des enfants ; consacreznous vos années les plus productives, les années où vous avez le plus d’énergie»

Un second développement aux États-Unis est tout autant symptomatique de la contradiction entre production et reproduction : la prolifération d’appareils mécaniques high-tech et très coûteux pour tirer le lait maternel. Eh bien oui : voilà la solution qu’on adopte dans un pays où il y a un taux d’emploi élevé des femmes, où il n’y a pas de congé maternité ou parental rémunéré obligatoire, et où l’on est amoureux de la technologie. C’est aussi un pays où l’allaitement est de rigueur, mais cela n’a plus rien à voir avec ce que c’était par le passé que d’allaiter son enfant. On ne fait plus téter le sein à son enfant, on « allaite » désormais en tirant son lait mécaniquement et en faisant des stocks pour que la nounou puisse ensuite donner le biberon au bébé. Dans le contexte actuel de pénurie chronique de temps, les appareils à double coque, fonctionnant en « kit mains libres », sont ceux qui sont le plus recherché car ils permettent de tirer le lait des deux seins en même temps, tout en conduisant sa voiture sur la voie rapide, en route pour le travail.

Au vu de ces pressions actuelles, est-il surprenant que les luttes autour de la reproduction sociale aient éclaté ces dernières années ? Les féministes du Nord disent souvent que le cœur de leurs revendications se trouve dans « l’équilibre entre la famille et le travail » »

Pour finir je cite sa conclusion :

« Plus précisément, j’ai voulu expliquer que les racines de la crise actuelle du care sont à chercher dans la contradiction sociale intrinsèque au capitalisme, ou, mieux, dans la forme exacerbée que cette contradiction revêt aujourd’hui dans le contexte du capitalisme financiarisé. Si cette interprétation est correcte, cette crise ne sera pas alors résolue en bricolant la politique sociale. La solution à cette crise ne pourra se faire qu’en empruntant le chemin d’une profonde restructuration de l’ordre social actuel Ce qui est nécessaire, avant tout, c’est de mettre un terme à la soumission de «la reproduction» à «la production» que le capitalisme prédateur a réalisée Par voie de conséquence, il faut réinventer cette distinction et ré-imaginer l’ordre de genre. Reste à voir si l’issue de ce processus pourra encore être compatible avec le capitalisme »

Nancy Fraser donne des clés pour que nous puissions réfléchir et nous demander dans quelle société voulons-nous vivre ? Et de manière plus immédiate, quelle société implique les choix économiques qui nous sont vendus comme ceux de la modernité.

<J’ai découvert l’existence de cette conférence grâce à l’émission « la suite dans les idées » où Nancy Fraser était invitée>

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Jeudi 13 octobre 2016

Jeudi 13 octobre 2016
«Le consensus de Washington »
John Williamson
Dans les émissions consacrées à l’économie que j’écoute, le «consensus de Washington» est souvent évoqué, rarement pour en dire des choses positives, presque toujours pour expliquer qu’il a gouverné les affaires économiques mondiales et qu’il continue encore grandement à les influencer.  
L’expression «consensus de Washington» trouve son origine dans un article de l’économiste John Williamson en 1989, très largement inspirées de l’idéologie de l’école de Chicago et de Milton Friedman, bref ce qu’on appelle le néo-libéralisme.
Le consensus de Washington est un corpus de mesures standard appliquées aux économies en difficulté face à leur dette, notamment en Amérique latine, par les institutions financières internationales siégeant à Washington (Banque mondiale et Fonds monétaire international) et soutenues par le département du Trésor américain.
En Amérique latine, [les] années 1980 avait été marquée par une profonde crise économique, une hyperinflation dévastatrice, la déstructuration sociale et des instabilités politiques. La crise de la dette extérieure, écartant le sous-continent des marchés financiers, le priva d’investissements extérieurs, avec un transfert net (négatif) de ressources financières, de près de 25 milliards de dollars en moyenne annuelle, en direction du Nord.
Le « paquet » de réformes recommandées à ces États, est résumé dans l’article paru en 1989 sous la plume de l’économiste John Williamson, qui met en avant dix propositions :

Une stricte discipline budgétaire ;

Cette discipline budgétaire s’accompagne d’une réorientation des dépenses publiques vers des secteurs offrant à la fois un fort retour économique sur les investissements, et la possibilité de diminuer les inégalités de revenu (soins médicaux de base, éducation primaire, dépenses d’infrastructure) ;

La réforme fiscale (élargissement de l’assiette fiscale, diminution des taux marginaux) ;

La libéralisation des taux d’intérêt ;

Un taux de change unique et compétitif ;

La libéralisation du commerce extérieur ;

Élimination des barrières aux investissements directs de l’étranger ;

Privatisation des monopoles ou participations ou entreprises de l’État, qu’il soit — idéologiquement — considéré comme un mauvais actionnaire ou — pragmatiquement — dans une optique de désendettement ;

La déréglementation des marchés (par l’abolition des barrières à l’entrée ou à la sortie) ;

La protection de la propriété privée, dont la propriété intellectuelle.

Il est possible de résumer cela en 2 mots : dérégulation et privatisation et une conséquence : l’augmentation des inégalités.
L’un des arguments en faveur de ce programme était l’existence d’administrations étatiques pléthoriques et parfois corrompues et bénéficiait du contexte de crise idéologique globale lié à l’effondrement du communisme soviétique. Et le Fonds monétaire international et la Banque mondiale exigeaient la mise en place de politiques inspirées de ces principes pour l’octroi de prêts aux États qui leur demandaient de l’aide.
Aujourd’hui, il y a peu d’articles qui continuent à défendre ces propositions. J’ai trouvé : http://www.captaineconomics.fr/-consensus-de-washington-liberaliste-williamson qui explique :
«Le Consensus de Washington a donc une vision plutôt libérale certes, mais pas ultra-libérale ni impérialiste ! Par exemple si l’on regarde le point (1) sur la nécessité d’une discipline budgétaire et le (2) sur la redéfinition des dépenses publiques, le consensus de Washington ne prône ni nécessairement un équilibre budgétaire (type règle d’or) ni la nécessité de couper dans toutes les dépenses publiques, mais explique qu’il est important de restaurer un déficit à un niveau acceptable n’augmentant pas la dette en % du PNB à long-terme (bien qu’il existe plusieurs vues différentes sur les modalités exactes au sein même du consensus), et qu’il est nécessaire de réorienter certaines dépenses publiques « peu utiles » (subventions entraînant des distorsions économiques) vers les secteurs pouvant apporter de la croissance et réduire les inégalités, comme l’accès aux soins primaires et l’éducation.»
Mais l’essentiel des articles d’aujourd’hui prétend que ces préconisations ne fonctionnent pas : http://www.ledevoir.com/economie/actualites-economiques/473965/le-consensus-de-washington-de-mea-culpa-en-mea-culpa : (article du 22 juin 2016) : 
«Trois économistes chercheurs associés au FMI, Jonathan Ostry, Prakash Loungani et Davide Furceri, ont effectivement pris une position pour le moins surprenante dans le dernier numéro de la revue Finance and Development (« Neoliberalism : Oversold ? »). Ils y remettent en question deux piliers du néolibéralisme : la libre circulation des capitaux et la priorité donnée à la réduction des déficits. En bref, comme très bien résumé par un chercheur de l’IRIS, le FMI conclut qu’une diminution majeure de la dette publique par des mesures d’austérité n’aurait que des effets limités sur la prévention de crises économiques.
Ce n’est pas la première fois que le FMI ou la Banque mondiale rectifient leur discours après des conséquences désastreuses de leurs conditionnalités. Par exemple, la « décennie perdue » des années 1980 en Amérique latine n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd. La mise en place en 1999 de la Stratégie de réduction de la pauvreté en remplacement des Programmes d’ajustement structurels avait été qualifiée par certains commentateurs de « changement de paradigme », et certains entrevoyaient même la chute imminente du consensus de Washington.
L’inclusion du concept de développement humain dans les politiques du FMI et de la Banque mondiale, ainsi que l’accent mis sur l’empowerment des pays du Sud dans la rédaction de leurs programmes de développement sont autant de preuves d’un changement sinon idéologique, du moins rhétorique. […] En 2013, le FMI avait d’ailleurs déjà fait un mea culpa pour l’échec grec. Un rapport de l’organisation admettait alors que malgré les politiques d’austérité, « la confiance des marchés n’a pas été rétablie, le système bancaire a perdu 30 % de ses dépôts et l’économie a fait face à une récession beaucoup plus forte que prévu et à un chômage exceptionnellement élevé. […]
En somme, le FMI a certes modifié substantiellement sa rhétorique récemment. Toutefois, il serait hâtif de crier à une remise en question des préceptes fondateurs du néolibéralisme : privatisation, libéralisation et stabilité macroéconomique. Ce que Stiglitz qualifiait de fondamentalisme de marché n’a pas tout à fait disparu dans les corridors du FMI. Personne ne peut nier que le discours émanant du FMI et de la Banque mondiale a évolué depuis les années 1980, mais les discours changent toujours plus rapidement que les pratiques. Les nombreuses critiques sur la nouvelle stratégie de réduction de la pauvreté en font état.
Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme. Nous ne sommes plus sous le consensus de Washington tel que formulé par Williamson en 1989. Toutefois, nous n’avons pas non plus dépassé cette forme de néolibéralisme qui appauvrit les pays débiteurs et enrichit les pays créditeurs. L’article publié dans la revue Finance and Development par les économistes du FMI ne signifie donc pas qu’ils ont coupé la ligne du téléphone rouge avec l’école de Chicago.».
Et un des principaux pourfendeurs du consensus de Washington est Joseph Stiglitz : http://www.rfi.fr/france/20140604-joseph-stiglitz-savoir-inegalite-consensus-washington-tiger-forum
Joseph Stiglitz :
«La plus grande part de l’amélioration du niveau de vie qui a été réalisé au cours des 100 dernières années n’est pas liée à l’accumulation du capital ou même à une meilleure redistribution des ressources, mais au savoir. Au fait d’apprendre à mieux faire. Au fait d’obtenir plus, avec moins d’entrants. N’oublions pas que, pendant des milliers d’années, jusqu’aux années 1800, le niveau de vie stagnait. Et soudain, il y a une augmentation incroyable du niveau de vie, qui vient de l’acquisition des savoirs. […]
Ce qui me préoccupe, c’est que produire juste des minerais, des hydrocarbures, ce n’est pas la base d’un développement durable. En partie parce que cela peut augmenter vos revenus, c’est important. Cela compte, l’argent, mais ça ne vous donne pas un accès direct à la connaissance. Une de mes critiques contre les politiques passées, issues du consensus de Washington, est qu’elles ont conduit à la désindustrialisation. Une idée importante, en Economie, est que les pays apprennent en faisant. La seule façon d’apprendre à produire de l’acier, c’est d’en fabriquer. Mais si vous désindustrialisez, vous n’allez pas apprendre à produire des marchandises. Et donc, les politiques issues du consensus de Washington ont maintenu l’Afrique au niveau d’industrie qu’elle connaissait il y a 40 ans. Ce qui a eu probablement un effet négatif sur l’acquisition des savoirs. […]
Ce qui s’est passé ces cinq – dix dernières années est intéressant. Enfin, on reconnaît que la montée des inégalités est un problème. Les inégalités se sont accrues dans la plupart des économies développées, au cours de ces 30 – 35 dernières années. Elles ont atteint un niveau qu’on ne peut plus ignorer. Il n’y a pas seulement des inégalités de revenus, mais aussi des inégalités d’opportunités. Et c’est contraire aux principes de base de la démocratie moderne, à nos valeurs, qui sont de plus en plus partagées dans le monde. La question qui se pose maintenant dans le monde entier est de savoir comment on change les choses, comment on crée une société juste, une société qui offre plus de chances.»
Un autre article très détaillé sur ce sujet : http://www.melchior.fr/notion/le-consensus-de-washington
On comprend donc que nous sommes ici dans le domaine de la croyance et du dogme, non dans le savoir. Que ces croyances continuent à influencer profondément la marche de l’économie et la politique des Etats, mais qu’elles semblent bien produire des conséquences fâcheuses et contre-productives.
Il me semble comprendre que dans une analyse économique traditionnelle, le problème général de l’économie mondiale est un problème de demande : Il n’y a pas en face de l’offre, une demande suffisante et solvable. L’accumulation des richesses dans un trop petit nombre de poches et la stagnation générale des revenus ne permettent plus d’avoir une demande suffisante. Pour pallier cette situation, les consommateurs des pays riches et même des pays émergents se sont massivement endettés pendant des années. Aujourd’hui on parle de l’explosion de la dette mondiale et cela crée d’autres problèmes.
Cette situation découle directement de ce qu’on a appelé le consensus de Washington.
Et au-delà de ces difficultés considérables, d’autres penseurs affirment que nos défis écologiques devraient nous conduire à sortir de la pensée économique traditionnelle et de la recherche à tout prix de la croissance et donc de l’augmentation de l’offre et de la demande de consommation. Dans ce cas, le consensus de Washington serait non seulement nuisible dans le cadre du système de pensée dans lequel il raisonne, mais ne poserait même pas les bonnes questions pour l’avenir de l’humanité.