Vendredi 16 décembre 2016

Vendredi 16 décembre 2016
«On ne lui a même pas accordé un nom sur une tombe dans le cimetière de La Havane.
Il est gommé de l’Histoire. Oublié, jeté dans la fosse commune. Comme les hérétiques du Moyen Âge. […]
Aujourd’hui, je clame son nom, pour que jamais on ne l’oublie : Tony de la Guardia, mon père bien-aimé.»
Ileana de la Guardia
Pour Fidel Castro aussi je vais « tourner autour du pot ». Je ne vais pas le faire par une discussion conceptuelle ou morale.
Je vais rester à hauteur d’homme, de la douleur et de la souffrance du témoignage :
« Le 25 novembre dernier, Fidel Castro est mort à l’âge avancé de 90 ans. Tony de la Guardia, l’un de ses principaux lieutenants, lui, n’a pas eu la chance de connaître ses petits-enfants : un matin de juin 1989, il a été fait fusiller par Castro. Sa fille, Ileana, a fui son pays et s’est exilée en France. […]
C’est l’aube à Paris, ce 26 novembre, le soleil est à peine levé. Dans mon sommeil profond, j’entends comme dans un rêve un téléphone sonner. Je ne veux pas décrocher, c’est mon mari que le fait. Sa voix me dit :  « Il est mort, il est mort, réveille-toi !  Fidel est mort ! »
Je réponds : « « Encore lui… Il va encore me sortir de mon sommeil. »
Comme il y a 27 ans, quand on m’a annoncé l’arrestation de mon père. Un quart de siècle, déjà. Et pourtant, ce coup de téléphone me poursuit comme un fantôme. Non, je ne veux pas, il n’a pas le droit.
Quelques heures plus tard, je sors de mon lit et vois de ma fenêtre, à l’horizon, la tour Eiffel, mon symbole de liberté, de « ma » liberté. Tous les mauvais souvenirs reviennent alors. Celui de mon père, surtout, et des quelques autres, qui ont payé de leurs vies l’aveuglement d’un tyran. Cette fois, il est vraiment mort ? Aucun doute. Je suis soulagée, comme libérée d’une ombre maléfique.
Le « monstre » est mort dans son lit, sans être inquiété pour tous ses crimes. Les funérailles sont déjà bouclées. Rien ne sera laissé au hasard. Personne n’ira cracher sur ses cendres. Et pourtant.
Mon père, Tony de la Guardia, lui est parti un petit matin du 13 juin 1989. Il n’a pas eu la chance de vivre vieux, ni de connaître ses petits-enfants. Il était un des hommes de confiance du tyran. Il avait servi Castro pour des missions difficiles, militaires et parfois secrètes. Il lui avait tout donné.
Ce jour-là, la police l’a arrêté. Un mois plus tard, au terme d’un procès stalinien, Castro l’a fait fusiller, sans pitié. Il n’avait pourtant ni trahi, ni triché, ni volé. Il avait seulement exécuté les ordres de son chef : trouver des devises étrangères pour sauver Cuba du naufrage.
Ce jour-là, le monde s’est effondré autour de moi. J’étais une jeune femme non politisée, persuadée que Fidel qu’on surnommait entre jeunes le « Cangrejo », (« le crabe »), parce qu’il reculait toujours le « moment des élections libres ». En même temps que mon père, il a fait fusiller Arnaldo Ochoa, le grand général de l’armée cubaine en Afrique, le Lion de l’Ethiopie comme l’appelaient les Africains, adoré par les Cubains. Un grand héros. Il a fait aussi condamner mon oncle Patricio, frère jumeau de mon père, à 30 ans de prison. Il est aujourd’hui en résidence surveillée. À Cuba, on dit en résidence « pyjama »…
Tous ces hommes étaient soupçonnés d’avoir un faible pour la perestroïka de Gorbatchev. Castro n’avait strictement aucune preuve, seulement des doutes. Mais il devait faire un exemple. Empêcher la vague de s’étendre. Être impitoyable. Exercer la terreur pour perpétuer son règne. Toujours.
Je ne peux pas m’empêcher d’être heureuse. À Paris, je pense à toutes ces familles cubaines qui ont vécu des tragédies similaires à la mienne. Elles aussi pleurent leurs morts en silence, la peur au ventre, avec l’espoir que peut-être, un jour, elles auront le droit de revenir chez elles. »
Malgré ces souvenirs terribles, je sors me promener dans Paris. La ville qui m’a ouvert les bras. Je me rends compte de la chance que j’ai. Je suis arrivée en France en 1991, au pays de Voltaire, le chantre de la liberté d’expression. Voltaire, l’ennemi éternel des tyrans, que je chéris chaque jour, car je connais le prix de la liberté.
Curieusement, je suis heureuse, même si, par principe, on ne doit pas se réjouir de la mort d’un être humain, même le pire des criminels. Je sais, je ne dois pas sauter de joie. Mais je ne peux pas m’en empêcher. Car, au-delà des funérailles qui se veulent grandioses et dociles, comme dans tous les régimes communistes, c’est le bourreau que je vois. L’homme de fer, implacable, prêt à sacrifier ses plus proches collaborateurs pour protéger son système.
Et son pouvoir. Comment ne pas revoir mon père, pris au piège des mensonges du dictateur. Pour se débarrasser de lui, et de quelques autres, Castro lui a vendu une fable perverse et criminelle. Pour le bien du pays, de la Révolution, il lui a demandé de s’accuser de fautes qu’il n’a pas commises. Un classique, me direz-vous dans les régimes staliniens, où les enfants dénoncent leurs propres parents.
À l’époque, Castro est soupçonné par la CIA de prêter ses aéroports aux narcotrafiquants colombiens comme zones de transit. Au prix fort. La Centrale a des preuves irréfutables, photos et témoignages de mafieux du cartel de Medellin.
Comment se sortir du piège ? En faisant porter le chapeau à quelques officiers supérieurs suspectés de sympathies gorbatchéviennes. Mon père, comme les autres, persuadé que le grand Fidel lui demande un service et le fera libérer à la fin du procès, accepte cette mascarade.
Le procès fut un simulacre, un cauchemar. À la fin des audiences, à notre grande surprise, le « monstre » les a fait fusiller comme de vulgaires traîtres. Je vis avec cette image d’horreur depuis 27 ans. Je revois le sourire de mon père, épuisé par son incarcération. Son dernier regard, plein de tendresse. On ne lui a même pas accordé un nom sur une tombe dans le cimetière de La Havane. Il est gommé de l’Histoire. Oublié, jeté dans la fosse commune. Comme les hérétiques du Moyen Âge. Et je n’ai pas le droit d’aller sur place me recueillir devant sa dépouille.
Aujourd’hui, je clame son nom, pour que jamais on ne l’oublie : Tony de la Guardia, mon père bien-aimé. Que ma voix traverse l’Atlantique, jusqu’au Malecon, le boulevard du bord de l’océan, à La Havane, là où les rêves se perdent dans l’horizon. »
Vous trouverez l’intégralité de l’article derrière ce lien :

<Fidel castro a fait fusiller mon père sa mort ne m’attriste pas il restera un-bourreau>

Que dire ?
Fidel Castro a certes mené des combats justes et eu des dénonciations judicieuses.
Mais son histoire rappelle surtout que le pouvoir corrompt et que le pouvoir absolu corrompt absolument.
Seuls les contre-pouvoirs institutionnalisés, ces instances qui arrêtent, critiquent et contrôlent le pouvoir permettent d’éviter ces dérives.
Antonio de la Guardia et sa fille Ileana
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Photo plus récente d’Ileana de la Guardia

Jeudi 15 décembre 2016

Jeudi 15 décembre 2016
«Puisque vous allez revoir Kennedy, soyez un messager de paix. »
Fidel Castro
à Jean Daniel qui était venu le rencontrer avec un message de John F Kennedy après la crise des missiles
Je ne sais pas si vous connaissez cet épisode raconté par le fondateur du nouvel Obs, Jean Daniel qui en 1963 avait rencontré John F Kennedy puis était allé voir Fidel Castro qui l’ a bien accueilli et exprimait des sentiments très bienveillants à l’égard de ce président américain. Peut être que la situation entre Cuba et les Etats-Unis aurait pu évoluer dans le bon sens dès 1963, mais Pendant le séjour de Jean Daniel à Cuba, Kennedy fut assassiné à Dallas.
« Un mois après avoir été invité par J. F. Kennedy à la Maison-Blanche, Jean Daniel se rend à Cuba, et rencontre Fidel Castro. […] Fidel se révélant inaccessible, et malgré la tristesse de nos nouveaux amis, nous décidâmes de quitter La Havane. Nous devions prendre l’avion pour Mexico le lendemain. Raoul Castro et Armando Hart, deux des plus importants personnages du régime, m’avaient écouté. Je me dis que, après tout, le message dont je me croyais porteur devait laisser Fidel indifférent.
Il était 22 heures. Nous étions occupés à faire nos bagages. Le concierge me téléphona du ton le plus naturel pour m’informer que le Premier ministre m’attendait à la réception. Je pris l’ascenseur où n’étaient marqués que quatorze étages alors que l’hôtel en avait quinze : le chiffre treize était interdit à La Havane, qui était, avant la révolution, et plus que Las Vegas, le rendez-vous de tous les joueurs du monde.
Je n’eus pas à sortir de l’ascenseur. Fidel me dit : ‘Remontons. Pour parler, nous serons mieux dans votre chambre’.  Fidel, le commandant Valejo, son aide de camp, le romancier-interprète Juan Arcocha, Marc Riboud, Michèle et moi devions rester dans cette chambre de 10 heures du soir à 4 heures du matin.
Au début, Fidel m’a écouté – je veux dire a écouté Kennedy – avec un intérêt dévorant : frisant sa barbe, enfonçant et redressant son béret noir, ajustant sa vareuse de guérillero, jetant mille lumières pétillantes depuis les cavernes profondes de ses yeux.
Un moment, nous avons touché au mimodrame. Je jouais ce partenaire avec lequel il avait une envie aussi violente de s’empoigner que de discuter. Je devenais cet ennemi intime, ce Kennedy dont Khrouchtchev pourtant venait de lui dire que ‘c’était un capitaliste avec qui on pouvait parler’. Si pressé qu’il fût de me répondre, Castro s’imposa de me laisser aller jusqu’au bout en me faisant préciser souvent trois fois une expression, une attitude, une intention. Juan Arcocha traduisait en virtuose.
Sur quel ton Kennedy m’avait-il parlé du colonialisme de Batista et de ses alliés américains ? Quelle expression exacte avait-il employée lorsqu’il avait d’une coexistence possible avec des collectivismes comme ceux de Yougoslavie et de Guinée? Est-ce qu’il m’avait donné, à moi, Jean Daniel, une impression de sincérité? Etc.
A la fin de cette nuit extraordinaire, Fidel m’a dit : « ‘Puisque vous allez revoir Kennedy, soyez un messager de paix. Je ne veux rien, je n’attends rien. Mais dans ce que vous m’avez rapporté il y a des éléments positifs. »
Nous sommes enfin sortis de l’hôtel. Je dis « enfin » non pour moi – j’aurais encore pu écouter longtemps Castro -, mais pour Juan Arcocha épuisé, pour le commandant Valejo qui n’osait pas s’endormir tout à fait, et Marc Riboud qui avait depuis longtemps cessé de prendre toutes les photos possibles.»
Et Jean Daniel et ses amis vont encore rester à Cuba sur l’invitation de Fidel Castro et ils seront ensemble quand ils apprendront l’assassinat de Kennedy. Et Jean Daniel rapporte encore deux propos de Fidel Castro :
« Il faut que naisse aux Etats-Unis un homme capable de comprendre la réalité explosive de l’Amérique latine et de s’y adapter. Cet homme, ce pourrait être encore Kennedy. Il a encore toutes les chances de devenir, aux yeux de l’histoire, le plus grand président des Etats-Unis. Oui ! supérieur à Lincoln ! Moi, je le crois responsable du pire dans le passé mais je crois aussi qu’il a compris pas mal de choses et puis, en fin de compte, je suis persuadé qu’il faut souhaiter sa réélection. »
Et puis après sa mort, il s’indigne devant certains reportages des médias occidentaux et dit :
« Est-ce que vous êtes comme ça en Europe ? Pour nous, les Latins d’Amérique, la mort, c’est quelque chose de sacré. C’est non seulement la fin des hostilités mais aussi celle des injures, cela impose la dignité, vous savez ce que c’est que la dignité ? Il y a des voyous qui deviennent des seigneurs devant la mort !
A propos, cela me fait penser à quelque chose, quand vous écrirez tout ce que je vous ai dit contre Kennedy, ne citez pas son nom, parlez de la politique du gouvernement des Etats-Unis. »
Jean Daniel,
« Le Temps qui reste »
Gallimard, 1984
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Mercredi 14 décembre 2016

Mercredi 14 décembre 2016
«Imaginez ce que serait la situation aux États-Unis si, dans la foulée de son indépendance, une superpuissance avait infligé pareil traitement : jamais des institutions démocratiques n’auraient pu y prospérer. »
Noam Chomsky à propos de la mort de Fidel Castro et de la politique des Etats-Unis à l’égard de cette île.
Mon complice de toujours Albert m’a lancé un défi que je résumerai ainsi « Tu ne seras pas cap de consacrer un mot du jour positif à Fidel Castro parce que ce n’est pas politiquement correct ! »
Mais si je suis capable de dire que Fidel Castro a libéré Cuba de la dictature mafieuse de Battista et que par la suite les Etats-Unis ont eu un comportement indigne avec ce petit pays ce qui a poussé le régime castriste vers l’Union soviétique , alors qu’à l’origine Castro n’était pas communiste. Que l’éducation et le système de santé mis en place à Cuba étaient remarquables.
Les Etats-Unis est un pays plein de contradictions il y a des Donald Trump dont les différentes désignations aux postes clés de son administration n’annoncent rien de bon, mais il y a aussi des hommes comme Noam Chomsky, un des plus brillants intellectuels du monde, le New York Times a émis cette hypothèse : « Peut-être l’intellectuel vivant le plus important…
Linguiste, philosophe, professeur au prestigieux Massachusetts Institute of Technology Et Noam Chomsky a rendu cet hommage à Fidel Castro :
« Les réactions à la mort de Fidel Castro diffèrent selon  l’endroit du monde où vous vous trouvez. Par exemple, en Haïti ou en Afrique du Sud, c’était une figure très respectée, une icône, et sa disparition a suscité une grande émotion.  Aux États-Unis, l’ambiance générale a été résumée par le premier titre du « New York Times », lequel indiquait en substance : « Le dictateur cubain est mort ». Par curiosité, j’ai jeté un oeil aux archives de ce journal pour voir combien de fois ils avaient qualifié le roi d’Arabie saoudite de « dictateur ». Sans surprise, il n’y avait aucune occurrence…
Il y a également un silence absolu sur le rôle joué par les États-Unis à Cuba, la manière dont Washington a œuvré pour nuire aux velléités d’indépendance de l’île et à son développement, dès la révolution survenue en janvier 1959. L’administration Eisenhower a tenté de renverser Castro, puis, sous celle de Kennedy, il y a eu l’invasion manquée de la baie des Cochons, suivie d’une campagne terroriste majeure. Des centaines, voire des milliers de personnes ont été assassinées avec la complicité de l’administration américaine et une guerre économique d’une sauvagerie extrême a été déclarée contre le régime de Fidel.
Imaginez ce que serait la situation aux États-Unis si, dans la foulée de son indépendance, une superpuissance avait infligé pareil traitement : jamais des institutions démocratiques n’auraient pu y prospérer. Tout cela a été omis lors de l’annonce de la mort de Fidel Castro.
Autres omissions : pourquoi une personnalité aussi respectée que Nelson Mandela, à peine libérée de prison, a-t-elle rendu hommage à Fidel Castro en le remerciant de son aide pour la libération de son pays du joug de l’apartheid ?
Pourquoi La Havane a-t-elle envoyé tant de médecins au chevet d’Haïti après le séisme de 2010 ?
Le rayonnement et l’activisme international de cette petite île ont été stupéfiants, notamment lorsque l’Afrique du Sud a envahi l’Angola avec le soutien des États-Unis. Les soldats cubains y ont combattu les troupes de Pretoria quand les États-Unis faisaient partie des derniers pays au monde à soutenir l’apartheid. […] Il faut également noter que le système de santé à Cuba s’est imposé comme l’un des plus efficaces de la planète, bien supérieur, par exemple, à celui que nous avons aux États-Unis.
Et concernant les violations des droits de l’homme, ce qui s’y est produit de pire ces quinze dernières années a eu lieu à Guantanamo, dans la partie de l’île occupée par l’armée américaine, qui y a torturé des centaines de personnes dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme ».
Vous trouverez les éléments de cet article derrière ce lien : https://www.les-crises.fr/ce-qui-a-ete-omis-a-la-mort-de-fidel-castro-par-noam-chomsky/
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Mardi 13 décembre 2016

Mardi 13 décembre 2016
«Alors, tant mieux si Céline Alvarez a obtenu, avec des moyens considérables, de bons résultats. »
Thierry Venot interrogé par Jean-Paul Brighelli dans le Point
Certains se sont étonnés de mon dernier mot du jour et surtout de l’expression : « tourner autour du pot ». Dans l’esprit de beaucoup cette expression signifie soit le refus de décider soit de s’engager. Mais dans mon esprit, il ne s’agissait pas de cette faiblesse ou de la fuite que révèle une telle interprétation. Car je suis convaincu qu’il faut savoir décider et que le plus souvent une mauvaise décision vaut mieux que l’absence de décision.
Pour ma part tourner autour du pot signifie qu’on regarde quelque chose, par exemple  « un pot » sous des angles différents et que par ce fait on ne voit pas la même chose.
Prenons le libéralisme économique. Si on regarde sous l’angle de l’égalité et la justice, on constate que ce système génère une augmentation exponentielle de l’inégalité parce qu’il donne une prime démentielle à ceux qui sont en tête du peloton pour prendre la métaphore cycliste. Ce système apparaît sous cet angle comme mauvais.
Mais si on prend le filtre de la production de richesse, de la créativité, de l’inventivité, Fernand Braudel évoquait « la dynamique du capitalisme » aucun autre système créé par les humains ne lui est comparable que ce soit les régimes théocratiques d’hier ou d’aujourd’hui ou ces autres régimes de la religion terrestre du communisme.
Ces deux points de vue sont exacts, même s’ils ne révèlent pas la même chose.
Et le mot du jour d’aujourd’hui va donner un autre exemple. J’avais entendu Céline Alvarez en septembre et elle m’avait subjugué, j’avais parlé d’une femme lumineuse de celles qui suivent leur passion et croient en ce qu’elles font. Annie en avait parlé avec un voisin qui après de nombreux expériences professionnelles est devenu instituteur et qui a marqué son intérêt pour Céline Alvarez mais a souligné des conditions matérielles de l’expérimentation particulièrement favorables.
Alors j’ai tenté de tourner « autour de ce pot » et je suis tombé sur un article de Jean-Paul Brighelli publié sur le site du Point au titre provocateur <Céline Alvarez une imposture ?>
Notez le point d’interrogation !
Jean-Paul Brighelli est un enseignant, un pédagogue respecté dans le monde de l’éducation.
Il rappelle d’abord les prémices de l’expérience de Céline Alvarez : «  qui a fait des études de linguistique et qui s’y connaît en communication, n’a passé le concours d’instituteur que pour expérimenter sa foi pédagogique. »
Et puis il donne des précisions sur les conditions de l’expérimentation : «Elle a mystérieusement obtenu d’emblée auprès du ministère Chatel un poste et des conditions de travail idéales – 24 élèves de maternelle, pas un de plus, et une auxiliaire (Atsem) présente en permanence dans sa classe. Et trois ans durant, notre révolutionnaire a été au plus près de ses élèves, disposant d’un matériel coûteux qui lui arrivait dès qu’elle en formulait la demande. Les suppressions de poste et de budget des années 2009-2012 ne la concernaient pas. »
Puis il  nous apprend aussi que Céline Alvarez est soutenu par : « l’Institut Montaigne, think tank, comme on dit désormais en français, d’un libéralisme pur et dur, qui a contribué financièrement à l’expérience via l’association Agir pour l’école, dont le fondateur, en 2010, fut Claude Bébéar, fondateur aussi de l’Institut Montaigne. »
La critique essentielle de Jean-Paul Brighelli est que l’expérience est coûteuse mais je crois comprendre aussi qu’il pense qu’une telle expérience demande une telle implication de l’enseignante qu’elle peut l’accomplir pendant 3 ans mais peut-être pas lors de toute une vie d’enseignant.
Il manifeste aussi des réticences sur l’apport des neurosciences que met en avant Céline Alvarez en parlant « des acquis douteux des « sciences cognitives » – d’où l’appui inconditionnel de Stanislas Dehaene, gourou des neurosciences – dont l’évaluation reste à faire, et qui suscitent enfin un regard critique sans indulgence, tant elles nourrissent de faux prophètes en leur sein. »
Enfin, Jean-Paul Brighelli fait appel à deux enseignants qui pratiquent et qui ont écrit des ouvrages pédagogiques :
Muriel Strupiechonski, […] qui a écrit, selon lui, l’un des meilleurs manuels aujourd’hui disponibles d’orthographe-grammaire-rédaction pour le niveau CE1. Elle explique :
« Céline Alvarez nous fait part des performances accomplies dans sa classe pendant trois ans. Elles sont assurément séduisantes et on ne peut que se féliciter de voir l’engouement que son livre provoque dans les médias, puisqu’un de ses chapitres décrit l’apprentissage alphabétique de la lecture et son efficacité. Heureuse nouvelle si le crédit qu’a acquis Alvarez provoque enfin une prise de conscience générale sur cette question si importante et aboutit à autoriser dans toutes les écoles l’emploi de la méthode alphabétique, ainsi que l’apprentissage simultané de la numération et des opérations !
Car les journaux prêtent aussi à ses élèves la maîtrise des 4 opérations. Qu’on nous permette toutefois de douter : sur la jaquette de son livre Les Lois naturelles de l’enfant. La révolution de l’éducation, on ne trouve nulle trace de l’apprentissage des 4 opérations – et l’écriture, jugée trop difficile, y est dissociée de la lecture, alors que leur apprentissage concomitant est essentiel pour une acquisition efficace. »
Et elle ajoute :
«  Il y a des années que des enseignants luttent contre les aberrations pédagogiques qui leur sont imposées, faisant appel à leur simple bon sens ou à l’observation tout empirique des résultats de leurs élèves, rejoignant souvent la « recherche » sur laquelle Céline Alvarez dit s’appuyer. Nous avons rassemblé les expériences les plus concluantes d’un grand nombre d’instituteurs – de vrais enseignants, pas des vedettes médiatiques, mais des praticiens qui œuvrent au jour le jour. Et par le travail, la répétition, la patience et le sourire, on obtient d’excellents résultats – sans passer forcément par les neurosciences ou des méthodes imaginées il y a un siècle pour l’apprentissage des enfants à retard mental. »
L’autre enseignant est Thierry Venot auteur d’une méthode réelle d’apprentissage :
« L’école ne fournit plus les outils nécessaires à l’autonomie intellectuelle des jeunes. Je ne pense pas que l’avalanche obscurantiste qui, actuellement, nous submerge dans de nombreux domaines soit le fruit du hasard. Alors, tant mieux si Céline Alvarez a obtenu, avec des moyens considérables, de bons résultats. Ce que je sais, c’est qu’avec les moyens réels de l’Éducation nationale, et avec de bonnes pratiques, on obtient d’excellents résultats avec tous les enfants – sans prétendre faire jaillir d’eux je ne sais quelle étincelle mystique, mais en gravant dans leur mémoire et dans leur pratique les réflexes et les savoirs –, et il n’y a pas d’autre méthode qui tienne ! » 
On sent l’irritation chez Brighelli et ses deux interlocuteurs. A mon sens ils sont probablement excessifs et manquent de bienveillance.
Je ne crois pas que cela invalide les pistes explorées et la recherche de Céline Alvarez, mais offre des nuances et montre qu’il n’y a pas de miracles mais de la complexité qu’il faut approcher et tenter de maîtriser.
Pour ma part je n’enlèverai rien à ce que disait Céline Alvarez « L’enfant apprend en étant actif et non passif, quand il est aimé et non jugé » et qui me parait l’essence de l’acte pédagogique.
Enquête après enquête, on constate que l’éducation nationale française décline et si elle continue à être en capacité de produire une élite de qualité au sens des normes internationales, elle n’arrive plus à enseigner au plus grand nombre et à l’amener à un niveau compatible avec les exigences de notre temps.
Céline Alvarez s’appuyant sur des méthodes anciennes (Montessori) mais aussi des recherches récentes explore des pistes, elle n’y arrivera certainement pas seule.
Pour que vous puissiez vous faire votre propre jugement, je mets en pièces jointes le mot du jour consacré à Céline Alvarez et l’article de Jean-Paul Brighelli.

Jeudi 8 Décembre 2016

Jeudi 8 Décembre 2016
« Ce n’est qu’en tournant autour du pot qu’on peut en voir tous ses aspects !»
Réflexions personnelles pour la suite des mots du jour
Quand j’étais dans l’administration centrale de la défunte Direction Générale des Impôts, à Bercy dans les années 90, on me reprochait parfois de tourner autour du pot.
J’avais alors trouvé une réponse : «Oui mais ce n »est qu’en tournant autour du pot qu’on peut en voir tous ses aspects»
Un danger nous menace, nous ne nous confrontons plus vraiment à la contradiction. Les réseaux sociaux et ce qui en découle nous conduit de plus en plus à lire, écouter et échanger avec celles et ceux qui sont d’accord avec nous. Et on constate que dans nos groupes d’«amis» (ce mot «ami» pour les relations que l’on a sur les réseaux sociaux me semble totalement inapproprié.) si l’on souhaite exprimer une nuance ou présenter un autre éclairage, il n’y a que rarement d’échanges et on tombe rapidement dans l’invective.
Or, c’est par la confrontation qu’il est possible de progresser. Tourner autour du pot pour l’observer sous un autre angle.
Je vais donc tenter davantage de trouver le débat et lire ou présenter des points de vue divergents, pour sortir  du confort intellectuel.
Bousculer un peu, en quelque sorte.
Mais je ne commencerai pas demain, car je me suis octroyé un week-end prolongé, à l’occasion de la fête des lumières à Lyon.
Le 802ème mot du jour sera envoyé mardi 13 décembre.
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Mercredi 7 décembre 2016

« Retour sur les mots du jour 701 à 800 (2) »
Rétrospective

Je vous rassure, je ne ferais pas la liste de tous les mots du jour qui n’ont pas fait l’objet des 4 thématiques rappelées hier.

Mais il me semble qu’il y a eu 3 mots qui ont abordé des sujets de première importance dans notre monde économique et quotidien :

D’abord le concept de «quantophrénie» (763) inventé par le sociologue Pitirim Sorokin qui nous explique que le chiffre n’est jamais la vérité, au plus une simple indication. Et que la pratique qui consiste à remplacer l’argumentation et la réflexion par un chiffre constitue une perversion ou une maladie qui nous entraîne vers de mauvais rivages.

Puis me parait aussi très fécond pour notre compréhension du monde la réflexion que Nancy Fraser a développé lors de la 38ème conférence Marc Bloch « Les contradictions sociales du capitalisme contemporain » (769) où elle explique que pour que les échanges marchands puissent avoir lieu, il faut qu’en coulisse des personnes, le plus souvent des femmes s’occupent de ce qu’elle appelle « la reproduction sociale », c’est-à-dire l’éducation des enfants, les soins aux malades par exemple. Et elle montre que le capitalisme financier moderne s’attaque à l’équilibre qui avait été peu à peu obtenu pour s’abîmer dans des contradictions.

Enfin, le Brexit puis l’élection de Donald Trump ont conduit à l’émergence d’un mot que le dictionnaire d’Oxford a classé comme mot de l’année : « Post-truth » post-vérité (784). C’est la rédactrice en chef du Guardian, Katharine Viner qui a rendu populaire ce mot qui décrit un monde où la vérité n’est plus qu’une « opinion parmi d’autres ».

Cette période a encore était marquée par des attentats et la crainte du terrorisme, comme d’une cassure au sein de notre société.

J’ai consacré deux mots du jour à la première victime de l’attentat du 14 juillet 2016 à Nice d’abord simplement pour rappeler ce fait que la première victime de ce tueur se réclamant de l’islamisme était une musulmane «La première victime du carnage de Nice, le 14 juillet 2016, était une musulmane.» (760) ensuite pour revenir à hauteur d’homme et d’empathie pour parler de cette mère, croyante et citoyenne française : Fatima Charrihi racontée par ses enfants. Elle aimait dire cette parole de sagesse : « Il faut connaître le goût du vinaigre pour apprécier celui du miel. » (771)

Ces actes de violence aveugle font découvrir des fous et des assassins mais révèle aussi des gens formidables comme Antoine Leiris, journaliste qui a perdu au Bataclan l’amour de sa vie et mère de ses enfants et qui a écrit ce texte admirable d’humanité : «Vous n’aurez pas ma haine» (739).

Il existe ces voix qui s’élèvent ou écrivent comme Abdennour Bidar : «Les tisserands : réparer ensemble le tissu déchiré du monde» (724) pour recréer des liens là où la violence et le fanatisme les ont déchirés.

Et puis il faut chercher du côté de l’historien Patrick Boucheron qu’avant d’être un problème militaire et de police, ces combats relèvent prioritairement de la bataille des idées et qu’il faut placer des mots, des mots justes sur ce qui se passe. Et Boucheron fait appel à Machiavel : «  Quand quelque chose arrive, quand ce quelque chose on n’en n’a pas idée, quand on ne l’a pas souhaité, ni espéré, ni craint, alors la première chose à faire, est [d’user] de l’exactitude des mots constater ce qui arrive sans se laisser intimider ni émerveiller par les mots anciens. » (738)

La politique n’a pas été absente notamment, dans le contexte de l’économie numérique, le conflit entre les multinationales et le pouvoir politique étatique : « Une course à mort est engagée entre la technologie et la politique. »  (703) avis de Peter Thiel un des fondateurs de Paypal cité par Marc Dugain et Christophe Labbé dans leur livre «L’Homme nu ».

Et puis des regards critiques sur la vie politique française où des grandes voix s’expriment et constatent avec regret ou irritation que l’on ne parle des vrais enjeux ou que nos gouvernants ou ceux qui y aspirent n’expliquent pas ce qui se passe et quelles sont les perspectives pour les générations futures :

«Je suis énervé, je suis irrité, parce que je trouve qu’il y a une absence de conscience dans ce pays de ce qui est en jeu (720) Alain Touraine, lors de l’émission de France Culture « Dimanche et après du 29/05/2016 ». Le grand sociologue n’était pas très bienveillant pour le gouvernement dont faisait partie sa fille.

«En haut on parle technique et en bas on ressent le changement du monde et on ressent l’absence de perspective à l’égard de ce changement.» (721) Marcel Gauchet dans les matins de France Culture du 30/05/2016

Et aussi cette réflexion récurrente, ce conflit qui se situe autant à l’intérieur de notre personnalité qu’à l’extérieur entre le consommateur que nous sommes et le citoyen que nous aspirons être : « Le libre-échange et le protectionnisme : le consommateur contre le citoyen » (789) Jean-Marc Daniel et François Ruffin lors d’un débat

Et encore cette réflexion sociologique à hauteur d’homme et de la vie au quotidien : « Personne au monde, ni en Algérie, ni au Sénégal, ni en Chine, ne souhaite devenir minoritaire dans son village. » (764) Christophe Guilluy, lors des matins de France Culture du 13 septembre

Ces 100 mots ont aussi abordé plusieurs fois les fraudes ou les manquements des laboratoires ou d’autres acteurs dans la santé : «Malscience, De la fraude dans les labos» (766) Nicolas Chevassus-au-Louis

«Projet 226»(767) Nom d’une manipulation de l’industrie sucrière aux Etats-Unis en 1965

Et à l’occasion de la sortie du film « la fille de Brest » : «Ce que j’ai ressenti, ce n’est pas l’empathie habituelle du médecin : c’est l’effroi face au crime » (795) Irène Frachon pour l’affaire du Mediator

Quelquefois ce fut des livres qui ont été inspirants : « Histoire du silence » (733) d’Alain Corbin ou «Avant cela, avant qu’il ne faille quitter cette vie pour nous fondre dans l’autre, nous sommes responsables de notre destinée. Je ne serai pas accusée de m’être dérobée.» (759) Leonora Miano, Crépuscule du tourment

Ou un film « La tortue rouge » (736) de Michael Dudok de Wit

Mardi 6 décembre 2016

« Retour sur les mots du jour 701 à 800 (1) »
Rétrospective


Voici donc une nouvelle série de 100 mots du jour, du 701ème qui concernait les accords Sykes – Picot qui ont durablement conditionné les relations entre les arabes et les pays occidentaux au 800ème qui caractérisait l’intelligence par son caractère imprévisible et novateur.


Mais cette série a surtout été marquée par deux séries thématiques :

La première, en mai, qui du mot N° 706 au N°718 avait pour objet unique un livre passionnant et érudit que plusieurs d’entre vous ont acheté ou emprunté, selon ce que vous m’avez dit ou écrit : « Sapiens » de Yuval Noah Harari.

Cet ouvrage qui a pour sujet l’histoire de notre espèce : « L’homo sapiens », comment sapiens s’est imposé par rapport aux autres espèces du genre « homo », puis s’est comporté avec les autres espèces du règne animal. Comment il a colonisé la terre, inventé l’agriculture, imaginé les religions, créé des villes puis les empires, développé le capitalisme, enfin, bouleversé la nature, la vie, la société par la révolution scientifique et industrielle.


La vision assez pessimiste de Harari nous conduit des premiers pas de sapiens qui colonise la terre à la vision des transhumanistes de la silicon valley, où cet homme étrange et inquiétant, Ray Kurzweil, un des hommes les plus influents de Google prédit la singularité technologique et rêve d’immortalité. J’ai pris pour premier exergue cette phrase prophétique d’Harari :« L’Histoire commença quand les humains inventèrent les dieux et se terminera quand les humains deviendront des dieux.»
Et pour clore cette série, j’ai fait appel à Kant : « «Sapere aude ! Ose savoir ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement !»

La seconde, en septembre, N° 750 à 754, consacrée à 5 conférences de Régis Debray sur la croyance, le sacré, la religion, Dieu, la Laïcité, réflexion d’une rare consistance.

Je relèverai deux propos tenus par le philosophe : « quand on dit à un croyant : c’est idiot ce que vous croyez, d’ailleurs ce que l’on croit n’est jamais vrai, c’est Valéry qui l’a dit, il vous répondra peut être : Je sais bien, mais quand même, j’ai un toit pour m’abriter et des frères et des sœurs pour me tenir chaud, j’ai un parti, j’ai une église, j’ai une confrérie […]. Votre vérité, elle est froide, elle ne me rapporte rien, alors que ma croyance m’augmente. Elle me rend fier d’être ce que je suis, parce qu’elle m’assure une appartenance. Elle m’insère dans un « nous » beaucoup plus grand et plus fort que moi, le « nous » de tous les croyants, à la même croyance que moi. »

Et cette phrase où, il donne ce conseil, plus exactement une injonction à tous les hérauts de la laïcité : « Il ne faut pas demander à la laïcité, ce qu’elle ne peut nous donner […] La laïcité est une construction juridique et une législation ne donne pas un sentiment d’appartenance, d’entraide mutuelle et de fierté collective. La laïcité ne répond pas aux questions fondamentales : d’où venons-nous, où allons-nous ? […] La laïcité ne peut pas remplacer la religion sinon elle devrait devenir elle-même une religion. Et si elle devenait une religion, elle ne serait plus ce qu’elle est : elle serait la religion de certains contre d’autres et non pas un cadre de coexistence de plusieurs valeurs, simplement une valeur parmi d’autres. »

Il y eut encore deux autres thématiques durant une semaine : Au retour des vacances d’été, une semaine consacrée à Michel Rocard (N°740 à 744) qui venait de mourir au début de l’été et qui était l’homme politique français dont je me sentais le plus proche depuis que j’ai accédé à la réflexion. Et enfin, il y eut 5 mots de jour (790 à 794) qui interrogeaient la méritocratie, ses limites et surtout ses dérives.

Mais il n’y eut pas que des thématiques, il y eut aussi des mots isolés qui à la relecture me semblent très intelligents au sens de ce que Michel Serres expliquait dans le 800ème mot du jour.

Mais je vous en parlerai demain.

<Message hors numérotation>

Lundi 5 décembre 2016

Lundi 5 décembre 2016
« L’intelligence est imprévisible et mystique»
Michel Serres
Nous sommes arrivés, ce matin, au 800ème mot du jour de cette série qui a commencé le 9 octobre 2012.
Ce matin, je souhaite vous parler d’intelligence ou plutôt laisser Michel Serres en parler.
Il participe chaque dimanche, sur France Info, à une chronique de quelques minutes qui s’appelle « Le sens de l’info » et dans laquelle, il déploie un regard décalé et analytique sur un sujet librement choisi.
Dans l’une de ces émissions, il a essayé d’expliquer l’intelligence et a eu cette phrase : «L’intelligence est imprévisible et mystique.»
Vous pourrez l’écouter avec beaucoup d’intérêt. Mais je me souviens d’une émission plus ancienne où il avait développé la même pensée d’une manière très originale qui m’avait beaucoup marqué. La preuve c’est que je m’en souviens encore :
« Définir l’intelligence, ce n’est pas simple.
Par contre il est plus simple de définir, la bêtise.
La bêtise, c’est l’apanage des bêtes. Un chasseur connaît bien cela. Une bête réagit toujours de la même manière en face d’une stimulation définie. Dès lors, le chasseur sait ce qu’il doit faire pour que la bête réagisse d’une manière attendue. Ainsi, il peut l’abattre.
L’intelligence cela doit être le contraire.
L’intelligence est imprévisible, elle n’est jamais là où on l’attend.
L’intelligence vous permet d’apprendre quelque chose de neuf même sur ce que vous pensiez connaître. Elle vous en montre un autre aspect, une autre manière d’aborder la question ou de la résoudre. »
Je trouve cette distinction particulièrement féconde. Est bête, celui qui réagit de manière prévisible, dont on sait par avance quelle sera son action, sa réponse.
L’intelligence, ce n’est certainement pas raconter n’importe quoi pour faire l’intéressant ou encore dire le contraire des autres pour surprendre.
Quand l’intelligence nous parle, nous devons être interloqué parce qu’elle révèle quelque chose que nous n’avions pas exprimé ou réfléchi explicitement mais qui nous ouvre d’autres pistes de compréhension et de réflexion.
C’est ce que je tente dans cet exercice quotidien qui constitue un vrai travail comme l’a dit, un jour, une des destinataires de ce mot.
Et si cela peut vous apporter des éléments de réflexion et des perspectives nouvelles, j’en serai très heureux.
Ce que je crois, de plus en plus, c’est que nous devons avoir le courage de sortir de notre confort intellectuel quotidien fondé sur des convictions fragiles, des intuitions erronées.
L’autre jour j’ai entendu un scientifique dire cette évidence, nous devons nous méfier de nos intuitions, beaucoup de découvertes ou de lois scientifiques sont violemment contre intuitives.
Prenons un exemple tout simple, la science nous dit : la terre tourne autour du soleil. Quand vous êtes sur terre et que vous regardez sans a priori le ciel, les jours et les nuits, intuitivement, ce n’est pas ce que vous voyez. Vous, vous voyez le soleil qui se lève et se couche à l’horizon et qui tourne autour de la terre !
Vous savez que si on n’applique pas la théorie de la relativité, nos GPS sont tous faux. Il faut appliquer un correctif directement issu de la théorie d’Einstein pour que l’information sur votre géolocalisation soit moins fausse ou plus juste selon votre point de vue. Depuis notre enfance nous avons une connaissance intuitive de la notion de «temps». Dans la théorie de la relativité, le temps au sens de notre intuition : un instant origine puis un temps qui s’écoule en heures, minutes, secondes n’existe pas. Ce qui existe c’est une durée locale, pour les personnes et les choses qui se trouvent dans un même lieu et qui se déplacent à une vitesse comparable. C’est terriblement déstabilisant cela.
Et je ne vous parle pas de la mécanique quantique où toutes nos représentations du réel sont anéanties. Or, mon professeur de l’Histoire des sciences,  Girolammo Rammuni qui est intelligent au sens de Michel Serres, disait : je ne monte pas dans un avion qui a été conçu par une personne qui nie la mécanique quantique. Dans notre quotidien technologique, les conséquences des lois de la mécanique quantique sont encore beaucoup plus présentes que la théorie de la relativité.
Nous devons donc nous méfier de nos intuitions et essayer de trouver l’intelligence, plus précisément les femmes et les hommes qui manifestent cette intelligence qui nous permet d’avancer.

Vendredi 2 décembre 2016

Vendredi 2 décembre 2016
«El Camino»
Projet pédagogique mis en œuvre à Pau sur la base d’une éducation musicale
J’ai entendu parler de cette initiative dans cette émission de France Inter : https://www.franceinter.fr/emissions/un-jour-en-france/un-jour-en-france-16-juin-2016
Vous trouverez plus d’informations sur le site de l’association : http://elcamino-pau.org/ :
«Elle est née à l’initiative de Jean Lacoste, adjoint à la culture, le projet El Camino a été soutenu et voulu par le maire de Pau : François Bayrou qui en a confié la réalisation à Fayçal Karoui.
[Fayçal Karoui est chef d’orchestre et] ne cesse de transmettre sa passion de la musique à tous, y compris aux personnes les plus éloignées de la musique symphonique. Sous son impulsion, l’OPPB a tissé de nombreux liens avec les élèves des écoles paloises, les étudiants de l’Université ou encore les habitants des quartiers prioritaires de la ville. Plus de 10.000 enfants sont accueillis chaque année lors des répétitions et l’Orchestre n’hésite jamais à prendre ses quartiers dans les quartiers, à inviter sur scène des artistes des cultures urbaines et à créer des événements jusque dans les appartements où des concerts se partagent entre voisins, avec pour seule et magnifique ambition de faire partager l’émotion musicale au plus grand nombre.
C’est dans cette continuité qu’est né El Camino, un orchestre de jeunes basé sur l’expérience de l’OPPB et les liens étroits de cet orchestre avec sa ville et ses quartiers. Mettant toute son énergie au service de ce projet, Fayçal Karoui a su fédérer et il a rencontré une formidable adhésion des familles, puisque 127 enfants issus de 9 écoles et 3 quartiers, dont 2 prioritaires, participent à cette aventure depuis le 5 octobre 2015.
Basé sur une pédagogie alternative et innovante, par l’apprentissage collectif de l’instrument, les enfants s’initient à l’orchestre de façon intensive (7h30 par semaine) en étant encadrés par des musiciens de l’Orchestre de Pau Pays de Béarn. […]
Ce programme dépasse la pratique musicale pour offrir aux enfants l’opportunité de découvrir leurs capacités et s’approprier les valeurs d’El Camino.
El Camino repose sur 5 piliers :
– l’absence de sélection, tous les enfants sont accueillis
– l’apprentissage de l’instrument par la pratique collective et ludique
– l’intensivité obligatoire et exigeante (7h30 par semaine)
– une pratique dans un lieu dédié au projet, havre de paix et lieu refuge
– donner un premier concert dans les 4 premiers mois
L’ensemble du dispositif, comprenant le transport depuis l’école, les instruments, les cours et répétitions, les concerts, le chœur des parents, est entièrement gratuit.»
El Camino reprend les bases d’un programme d’éducation musicale fondé en 1975 au Venezuela <El Sistema>. Faire de la musique et jouer en groupe auraient des résultats fascinants en termes d’intégration, de discipline, de lutte contre l’absentéisme scolaire.
Il y a même un site français et qui parle d’une initiative alsacienne : http://www.elsistema-france.org/
El Sistema est une réalisation formidable dont est issu un des plus grands chefs actuels Gustavo Dudamel et surtout un orchestre incroyable : The Venezuelan Youth Orchestra Simón Bolívar
Cet orchestre rivalise avec les plus grands et ce qui est extraordinaire c’est l’enthousiasme de ces jeunes qui n’enlève en rien leur professionnalisme et la qualité de leur interprétation

Jeudi 1 décembre 2016

« La symphonie Pathétique »
Piotr Ilitch Tchaïkovski

La symphonie Pathétique est la sixième et dernière symphonie de Tchaïkovski. Léonard Slatkin et l’Orchestre National de Lyon ont interprété toutes les symphonies du compositeur russe et ont terminé samedi 26 novembre par une interprétation exceptionnelle et bouleversante de la symphonie pathétique.

Mais l’objet de ce mot du jour n’est pas principalement la musique.

Ce que l’on sait et qui est certain, c’est que cette œuvre a été créée à Saint Pétersbourg, sous la direction du compositeur, le 28 octobre 1893 et que Piotr Ilitch Tchaïkovski est mort en pleine gloire le 6 novembre 1893, 9 jours après, à l’âge de 53 ans.

Ce qui n’est pas établi formellement mais très probable c’est qu’il soit mort du choléra, comme sa mère, alors qu’une épidémie s’était répandue dans la ville, ce que tout le monde savait.

Ce qui est aussi très documenté aujourd’hui mais a été caché longtemps c’est l’homosexualité de Tchaïkovski ainsi que son mal être et sa difficulté de vivre ses pulsions dans une société qui rejetait cette tendance sexuelle et la considérait comme une perversion insupportable.

La suite de cette histoire est plus trouble, mais la grande écrivaine russe Nina Berberova a, dans sa biographie du compositeur, développé une thèse qui se racontait de bouche à oreilles, comme un secret inavouable.

Selon Wikipedia, cette théorie fut aussi présentée par la musicologue russe Alexandra Orlova en 1979 après son émigration aux États-Unis, sur les bases de révélations qui lui furent faites en 1966 par Alexander Voitov, élève et historien du Collège impérial de la Jurisprudence de Saint-Pétersbourg.

 

Tchaïkovski aurait contracté le choléra en buvant en pleine conscience un verre d’eau de la Neva non stérilisée. Ce serait donc un suicide.

Cette théorie raconte l’histoire suivante : Tchaïkovski a eu une relation homosexuelle avec un jeune officier Victor Stenbock-Fermor qui était d’une famille princière liée au Tsar de Russie. L’oncle de cet officier, le prince Stenbock-Fermor, maréchal du palais a dénoncé le compositeur par une lettre au procureur.

Le scandale allait éclater, le plus grand compositeur russe vivant allait être arrêté et jugé pour cette dépravation extrême : l’homosexualité. Des amis de Tchaïkovski et des hauts dignitaires du Palais pour éviter ce scandale qui aurait touché un homme célèbre mais aussi toute la Russie ont alors trouvé la solution de réunir secrètement «un tribunal d’honneur» constitué d’anciens étudiants du Collège impérial de la Jurisprudence de Saint-Pétersbourg » pour juger Tchaïkovski. Ce tribunal aurait condamné le compositeur à se suicider.

Dans Wikipedia on lit :

« Après sa mort, il bénéficie de funérailles nationales à la cathédrale Notre-Dame de Kazan auxquelles assistent près de 8 000 personnes. Le cercueil de Tchaïkovski est porté par des proches, dont le prince Alexandre d’Oldenbourg (1844-1932), cousin de l’empereur, les frais des funérailles étant couverts par la Maison de Sa Majesté impériale. Le chœur de la cathédrale et le chœur de l’Opéra impérial russe accompagnent la cérémonie, en présence de son ami le grand-duc Constantin de Russie qui écrit le lendemain dans son Journal que « les murs de la cathédrale n’étaient pas suffisants pour contenir ceux qui voulaient prier pour le repos de l’âme de Piotr Ilitch ».

Cette histoire rappelle celle d’Alan Turing, le génial scientifique qui s’est suicidé en mangeant une pomme empoisonnée et qui avait fait l’objet du mot du jour du 31/12/2013.

En ce moment, au Maroc <Deux adolescentes sont jugées pour homosexualité parce qu’elles ont échangé un baiser>, elles risquent 3 ans de prison. Peine légère si on la compare à d’autres sanctions appliquées dans des pays théocratiques islamiques.

En France, des maires se sont opposés à l’affichage d’une campagne de prévention contre le sida, parce que les affiches montraient, de manière pudique, des homosexuels qui était la cible visée par cette campagne.

Depuis Tchaïkovski, la lutte contre la discrimination homophobe a certes progressé, parfois on a cependant le sentiment d’une régression dans notre pays, dans d’autres pays tout reste à faire.

Pour revenir à la symphonie Pathétique, Ken Russell a réalisé, en 1969, un film <The Music Lovers>, dont le titre français est «la symphonie pathétique» qui évoquait de manière explicite l’homosexualité de Tchaïkovski.

<Vous trouverez ici une belle interprétation de cette symphonie> par le grand chef russe Evgeny Svetlanov.

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