Lundi 5 décembre 2016

Lundi 5 décembre 2016
« L’intelligence est imprévisible et mystique»
Michel Serres
Nous sommes arrivés, ce matin, au 800ème mot du jour de cette série qui a commencé le 9 octobre 2012.
Ce matin, je souhaite vous parler d’intelligence ou plutôt laisser Michel Serres en parler.
Il participe chaque dimanche, sur France Info, à une chronique de quelques minutes qui s’appelle « Le sens de l’info » et dans laquelle, il déploie un regard décalé et analytique sur un sujet librement choisi.
Dans l’une de ces émissions, il a essayé d’expliquer l’intelligence et a eu cette phrase : «L’intelligence est imprévisible et mystique.»
Vous pourrez l’écouter avec beaucoup d’intérêt. Mais je me souviens d’une émission plus ancienne où il avait développé la même pensée d’une manière très originale qui m’avait beaucoup marqué. La preuve c’est que je m’en souviens encore :
« Définir l’intelligence, ce n’est pas simple.
Par contre il est plus simple de définir, la bêtise.
La bêtise, c’est l’apanage des bêtes. Un chasseur connaît bien cela. Une bête réagit toujours de la même manière en face d’une stimulation définie. Dès lors, le chasseur sait ce qu’il doit faire pour que la bête réagisse d’une manière attendue. Ainsi, il peut l’abattre.
L’intelligence cela doit être le contraire.
L’intelligence est imprévisible, elle n’est jamais là où on l’attend.
L’intelligence vous permet d’apprendre quelque chose de neuf même sur ce que vous pensiez connaître. Elle vous en montre un autre aspect, une autre manière d’aborder la question ou de la résoudre. »
Je trouve cette distinction particulièrement féconde. Est bête, celui qui réagit de manière prévisible, dont on sait par avance quelle sera son action, sa réponse.
L’intelligence, ce n’est certainement pas raconter n’importe quoi pour faire l’intéressant ou encore dire le contraire des autres pour surprendre.
Quand l’intelligence nous parle, nous devons être interloqué parce qu’elle révèle quelque chose que nous n’avions pas exprimé ou réfléchi explicitement mais qui nous ouvre d’autres pistes de compréhension et de réflexion.
C’est ce que je tente dans cet exercice quotidien qui constitue un vrai travail comme l’a dit, un jour, une des destinataires de ce mot.
Et si cela peut vous apporter des éléments de réflexion et des perspectives nouvelles, j’en serai très heureux.
Ce que je crois, de plus en plus, c’est que nous devons avoir le courage de sortir de notre confort intellectuel quotidien fondé sur des convictions fragiles, des intuitions erronées.
L’autre jour j’ai entendu un scientifique dire cette évidence, nous devons nous méfier de nos intuitions, beaucoup de découvertes ou de lois scientifiques sont violemment contre intuitives.
Prenons un exemple tout simple, la science nous dit : la terre tourne autour du soleil. Quand vous êtes sur terre et que vous regardez sans a priori le ciel, les jours et les nuits, intuitivement, ce n’est pas ce que vous voyez. Vous, vous voyez le soleil qui se lève et se couche à l’horizon et qui tourne autour de la terre !
Vous savez que si on n’applique pas la théorie de la relativité, nos GPS sont tous faux. Il faut appliquer un correctif directement issu de la théorie d’Einstein pour que l’information sur votre géolocalisation soit moins fausse ou plus juste selon votre point de vue. Depuis notre enfance nous avons une connaissance intuitive de la notion de «temps». Dans la théorie de la relativité, le temps au sens de notre intuition : un instant origine puis un temps qui s’écoule en heures, minutes, secondes n’existe pas. Ce qui existe c’est une durée locale, pour les personnes et les choses qui se trouvent dans un même lieu et qui se déplacent à une vitesse comparable. C’est terriblement déstabilisant cela.
Et je ne vous parle pas de la mécanique quantique où toutes nos représentations du réel sont anéanties. Or, mon professeur de l’Histoire des sciences,  Girolammo Rammuni qui est intelligent au sens de Michel Serres, disait : je ne monte pas dans un avion qui a été conçu par une personne qui nie la mécanique quantique. Dans notre quotidien technologique, les conséquences des lois de la mécanique quantique sont encore beaucoup plus présentes que la théorie de la relativité.
Nous devons donc nous méfier de nos intuitions et essayer de trouver l’intelligence, plus précisément les femmes et les hommes qui manifestent cette intelligence qui nous permet d’avancer.

Vendredi 2 décembre 2016

Vendredi 2 décembre 2016
«El Camino»
Projet pédagogique mis en œuvre à Pau sur la base d’une éducation musicale
J’ai entendu parler de cette initiative dans cette émission de France Inter : https://www.franceinter.fr/emissions/un-jour-en-france/un-jour-en-france-16-juin-2016
Vous trouverez plus d’informations sur le site de l’association : http://elcamino-pau.org/ :
«Elle est née à l’initiative de Jean Lacoste, adjoint à la culture, le projet El Camino a été soutenu et voulu par le maire de Pau : François Bayrou qui en a confié la réalisation à Fayçal Karoui.
[Fayçal Karoui est chef d’orchestre et] ne cesse de transmettre sa passion de la musique à tous, y compris aux personnes les plus éloignées de la musique symphonique. Sous son impulsion, l’OPPB a tissé de nombreux liens avec les élèves des écoles paloises, les étudiants de l’Université ou encore les habitants des quartiers prioritaires de la ville. Plus de 10.000 enfants sont accueillis chaque année lors des répétitions et l’Orchestre n’hésite jamais à prendre ses quartiers dans les quartiers, à inviter sur scène des artistes des cultures urbaines et à créer des événements jusque dans les appartements où des concerts se partagent entre voisins, avec pour seule et magnifique ambition de faire partager l’émotion musicale au plus grand nombre.
C’est dans cette continuité qu’est né El Camino, un orchestre de jeunes basé sur l’expérience de l’OPPB et les liens étroits de cet orchestre avec sa ville et ses quartiers. Mettant toute son énergie au service de ce projet, Fayçal Karoui a su fédérer et il a rencontré une formidable adhésion des familles, puisque 127 enfants issus de 9 écoles et 3 quartiers, dont 2 prioritaires, participent à cette aventure depuis le 5 octobre 2015.
Basé sur une pédagogie alternative et innovante, par l’apprentissage collectif de l’instrument, les enfants s’initient à l’orchestre de façon intensive (7h30 par semaine) en étant encadrés par des musiciens de l’Orchestre de Pau Pays de Béarn. […]
Ce programme dépasse la pratique musicale pour offrir aux enfants l’opportunité de découvrir leurs capacités et s’approprier les valeurs d’El Camino.
El Camino repose sur 5 piliers :
– l’absence de sélection, tous les enfants sont accueillis
– l’apprentissage de l’instrument par la pratique collective et ludique
– l’intensivité obligatoire et exigeante (7h30 par semaine)
– une pratique dans un lieu dédié au projet, havre de paix et lieu refuge
– donner un premier concert dans les 4 premiers mois
L’ensemble du dispositif, comprenant le transport depuis l’école, les instruments, les cours et répétitions, les concerts, le chœur des parents, est entièrement gratuit.»
El Camino reprend les bases d’un programme d’éducation musicale fondé en 1975 au Venezuela <El Sistema>. Faire de la musique et jouer en groupe auraient des résultats fascinants en termes d’intégration, de discipline, de lutte contre l’absentéisme scolaire.
Il y a même un site français et qui parle d’une initiative alsacienne : http://www.elsistema-france.org/
El Sistema est une réalisation formidable dont est issu un des plus grands chefs actuels Gustavo Dudamel et surtout un orchestre incroyable : The Venezuelan Youth Orchestra Simón Bolívar
Cet orchestre rivalise avec les plus grands et ce qui est extraordinaire c’est l’enthousiasme de ces jeunes qui n’enlève en rien leur professionnalisme et la qualité de leur interprétation

Jeudi 1 décembre 2016

« La symphonie Pathétique »
Piotr Ilitch Tchaïkovski

La symphonie Pathétique est la sixième et dernière symphonie de Tchaïkovski. Léonard Slatkin et l’Orchestre National de Lyon ont interprété toutes les symphonies du compositeur russe et ont terminé samedi 26 novembre par une interprétation exceptionnelle et bouleversante de la symphonie pathétique.

Mais l’objet de ce mot du jour n’est pas principalement la musique.

Ce que l’on sait et qui est certain, c’est que cette œuvre a été créée à Saint Pétersbourg, sous la direction du compositeur, le 28 octobre 1893 et que Piotr Ilitch Tchaïkovski est mort en pleine gloire le 6 novembre 1893, 9 jours après, à l’âge de 53 ans.

Ce qui n’est pas établi formellement mais très probable c’est qu’il soit mort du choléra, comme sa mère, alors qu’une épidémie s’était répandue dans la ville, ce que tout le monde savait.

Ce qui est aussi très documenté aujourd’hui mais a été caché longtemps c’est l’homosexualité de Tchaïkovski ainsi que son mal être et sa difficulté de vivre ses pulsions dans une société qui rejetait cette tendance sexuelle et la considérait comme une perversion insupportable.

La suite de cette histoire est plus trouble, mais la grande écrivaine russe Nina Berberova a, dans sa biographie du compositeur, développé une thèse qui se racontait de bouche à oreilles, comme un secret inavouable.

Selon Wikipedia, cette théorie fut aussi présentée par la musicologue russe Alexandra Orlova en 1979 après son émigration aux États-Unis, sur les bases de révélations qui lui furent faites en 1966 par Alexander Voitov, élève et historien du Collège impérial de la Jurisprudence de Saint-Pétersbourg.

 

Tchaïkovski aurait contracté le choléra en buvant en pleine conscience un verre d’eau de la Neva non stérilisée. Ce serait donc un suicide.

Cette théorie raconte l’histoire suivante : Tchaïkovski a eu une relation homosexuelle avec un jeune officier Victor Stenbock-Fermor qui était d’une famille princière liée au Tsar de Russie. L’oncle de cet officier, le prince Stenbock-Fermor, maréchal du palais a dénoncé le compositeur par une lettre au procureur.

Le scandale allait éclater, le plus grand compositeur russe vivant allait être arrêté et jugé pour cette dépravation extrême : l’homosexualité. Des amis de Tchaïkovski et des hauts dignitaires du Palais pour éviter ce scandale qui aurait touché un homme célèbre mais aussi toute la Russie ont alors trouvé la solution de réunir secrètement «un tribunal d’honneur» constitué d’anciens étudiants du Collège impérial de la Jurisprudence de Saint-Pétersbourg » pour juger Tchaïkovski. Ce tribunal aurait condamné le compositeur à se suicider.

Dans Wikipedia on lit :

« Après sa mort, il bénéficie de funérailles nationales à la cathédrale Notre-Dame de Kazan auxquelles assistent près de 8 000 personnes. Le cercueil de Tchaïkovski est porté par des proches, dont le prince Alexandre d’Oldenbourg (1844-1932), cousin de l’empereur, les frais des funérailles étant couverts par la Maison de Sa Majesté impériale. Le chœur de la cathédrale et le chœur de l’Opéra impérial russe accompagnent la cérémonie, en présence de son ami le grand-duc Constantin de Russie qui écrit le lendemain dans son Journal que « les murs de la cathédrale n’étaient pas suffisants pour contenir ceux qui voulaient prier pour le repos de l’âme de Piotr Ilitch ».

Cette histoire rappelle celle d’Alan Turing, le génial scientifique qui s’est suicidé en mangeant une pomme empoisonnée et qui avait fait l’objet du mot du jour du 31/12/2013.

En ce moment, au Maroc <Deux adolescentes sont jugées pour homosexualité parce qu’elles ont échangé un baiser>, elles risquent 3 ans de prison. Peine légère si on la compare à d’autres sanctions appliquées dans des pays théocratiques islamiques.

En France, des maires se sont opposés à l’affichage d’une campagne de prévention contre le sida, parce que les affiches montraient, de manière pudique, des homosexuels qui était la cible visée par cette campagne.

Depuis Tchaïkovski, la lutte contre la discrimination homophobe a certes progressé, parfois on a cependant le sentiment d’une régression dans notre pays, dans d’autres pays tout reste à faire.

Pour revenir à la symphonie Pathétique, Ken Russell a réalisé, en 1969, un film <The Music Lovers>, dont le titre français est «la symphonie pathétique» qui évoquait de manière explicite l’homosexualité de Tchaïkovski.

<Vous trouverez ici une belle interprétation de cette symphonie> par le grand chef russe Evgeny Svetlanov.

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Mercredi 30 novembre 2016

Mercredi 30 novembre 2016
«Les sœurs Mariposas»
Minerva, Patria et Maria Teresa Mirabal assassinées le 25 novembre 1960
Le 25 novembre est désormais chaque année, suite à une résolution de l’ONU, dédié à l’élimination de la violence à l’égard des femmes. 
Plus précisément, c’est le 17 décembre 1999, par sa résolution 54-134, que  l’Assemblée générale des Nations unies proclamait le 25 novembre Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. La date avait été choisie en Colombie, en 1981, par des militant-e-s des droits des femmes en hommage aux trois sœurs Mirabal, combattantes contre la dictature de Rafael Trujillo en République dominicaine, brutalement assassinées le 25 novembre 1960.
«Minerva, Patria et Maria Teresa Mirabal se faisaient appeler « Mariposas », papillons en espagnol. Derrière ce nom de code, il y a une lutte sans merci contre le dictateur Rafael Trujillo [qui exerçait en République Dominicaine]. […] Tout commence quand le dictateur tente d’approcher l’aînée, Minerva, qui le repousse invariablement. La jeune femme qui étudie le droit à l’université et se lie d’amitié avec des communistes est révoltée contre la terreur que fait régner Trujillo. Résultat, face aux refus de la jeune femme, son père est emprisonné et torturé. Minerva suivra le même chemin.
Les années de lutte passent. Les trois sœurs se marient avec des hommes tout aussi révoltés qu’elles par les injustices de ce régime. En 1957, Minerva est la première femme doctorante de l’université de droit. Quand le dictateur Trujillo lui remet son diplôme, il lui fait la promesse qu’elle ne pourra jamais exercer.
Coup d’état raté, arrestations fréquentes, tortures, voilà alors le quotidien des Mariposas et de leur entourage. Un soir qu’elles vont rendre visite à leurs maris emprisonnés (résistants, ils avaient tenté un coup d’état), sur une petite route de montagne, une voiture se met en travers de leur chemin. Les conditions dans lesquelles leurs corps ont été retrouvés sont particulièrement sanglantes: les trois femmes ont été massacrées à la machette puis replacées dans leur voiture qui a ensuite été poussée dans le vide.
Les trois sœurs n’auront jamais connu la démocratie mais la nouvelle de leur mort révolte. Le 30 mai 1961, Trujillo est assassiné et il faudra encore patienter plusieurs années pour que le pays sorte de la guerre civile. Seule la quatrième sœur, Belgica Adela, leur a survécu, elle est la mémoire de leur histoire. […]
La romancière Julia Alvarez a écrit un roman sur le sujet, « Au temps des papillons ». Un téléfilm avec Salma Hayek dans le rôle de Minerva a été réalisé en 2001, « In the time of butterflies ». En France, Elise Fontanaille a publié en 2013 pour un public jeunesse « Les trois sœurs et le dictateur ». En 2016, la dessinatrice Pénélope Bagieu a aussi raconté ce parcours dans son recueil de portraits de femmes, « Les culottées ».»
Le 25 novembre de cette année, France Culture a rediffusé une émission de 1976 où avait été invitée Benoite Groult qui à travers l’histoire racontait l’oppression de la femme depuis l’Antiquité. Parmi les 10 exemples qu’elle donnait je rapporte le quatrième : XVIe et XVIIe siècles : la chasse aux « sorcières » : «Pendant 2 siècles on a brûlé [des milliers] de sorcières en Europe, parce que c’était un pouvoir féminin qui commençait à inquiéter la société. Chaque fois que [les femmes] ont essayé de sortir, de réagir, que ce soit les féministes aujourd’hui ou les sorcières hier, ç’a été une réaction frénétique pour les ramener à leur place. »
Une autre émission de France Culture donne des précisions sur la situation actuelle en France : « En France, 15% des femmes se sont faites insultées au moins une fois, dans la rue, les transports ou les lieux publics, au cours de 12 derniers mois. Première cause de violence que subissent les femmes, les insultes les plus fréquentes sont : « salope », dans un quart des cas, « connasse », dans 19% des cas, « sale… », dans 16% et « pute », dans 13%. Les violences physiques ou sexuelles sont la seconde violence qu’elles subissent. On estime que chaque année, 84 000 femmes subissent des viols ou tentatives de viol, alors que seul 31 825 faits de violences sexuelles ont été comptabilisés sur un an, de novembre 2014 à octobre 2015, par les forces de sécurité.
Dans la plupart des cas d’agressions, qu’elles soient physiques, sexuelles ou psychologiques, le conjoint de la victime est en cause. On dénombre, en moyenne chaque année, près de 216 000 femmes âgées entre 18 et 75 ans victimes de violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur ex ou actuel partenaire. Un chiffre qui ne tient pas compte des violences verbales, psychologiques, économiques ou bien administratives que les femmes subissent.»
La journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes est donc une nécessité partout et aussi en France
Les sœurs Mariposas

Mardi 29 novembre 2016

Mardi 29 novembre 2016
« Mettre définitivement l’homme à l’abri du besoin, en finir avec la souffrance et les angoisses du lendemain »
Ambroise Croizat, ministre du Travail de 1945 à 1947

C’est encore un film récent <La Sociale> de Gilles Perret qui est à l’origine de ce mot du jour qui concerne la mise en place de la Sécurité Sociale au lendemain de la guerre.

Ce sont les ordonnances du 4 octobre 1945 qui ont constitué la naissance juridique de cette magnifique institution.

TELERAMA rappelle que l’on attribue toujours cette création à Pierre Laroque, haut fonctionnaire, le « père » officiel de la Sécu et qu’on laisse dans l’ombre, Ambroise Croizat, l’homme politique qui fut le ministre du Travail du général de Gaulle, certains prétendent que c’est en raison de son appartenance au Parti communiste. C’est aussi TELERAMA qui donne cette phrase d’Ambroise Croizat que j’ai utilisée comme exergue de ce mot du jour.

Comme les choses ne sont jamais simples et évidentes, il faut savoir que Pierre Laroque était aussi Haut fonctionnaire du Régime de Vichy.

Il était entré dans le cabinet du ministre René Belin dans le premier gouvernement du régime de Vichy, et a participé à la rédaction de la loi du 16 août 1940 sur la réorganisation économique et a suivi le dossier des assurances.

Avec Alexandre Parodi, qui fut par la suite le premier ministre du travail du gouvernement provisoire de De Gaulle, précédant immédiatement à ce poste Ambroise Croizat, Pierre Laroque rédige un projet de « réforme des législations sur les Assurances sociales, les Allocations familiales et les congés payés ». De ce projet aboutira l’allocation aux vieux travailleurs salariés qui instaure en France le régime de retraite par répartition, formant ainsi la base de ce que sera la Sécurité Sociale. Bref la sécurité sociale eut des prémices sous le Régime de Vichy et les hommes qui ont travaillé sur ce projet étaient les mêmes que ceux qui allaient le faire avec De Gaulle.

Il faut noter cependant que Pierre Laroque fut Révoqué en octobre 1940 pour des origines juives et qu’il participa à Lyon à l’organisation de résistance « Combat » et rejoignis Londres en avril 1943.

Parodi fut également résistant. Ce n’était pas deux collaborateurs, mais c’est le Régime de Vichy, si on veut respecter l’Histoire qui commença cette aventure.

Contrairement aux Ministres d’aujourd’hui, Ambroize Croizat avait un métier en dehors de la politique. Il travaille en usine dès l’âge de 13 ans lorsque son père est appelé sous les drapeaux en 1914. Apprenti métallurgiste, il suit en même temps des cours du soir et devient ouvrier ajusteur-outilleur dans la région lyonnaise. Il est mort à 50 ans d’un cancer du poumon.

Pour en dire un peu plus je voudrai revenir à une histoire que l’on attribue à Raymond Lulle philosophe, poète, théologien, apologiste chrétien et romancier majorquin (1232-1315).

« C’est l’histoire de 3 tailleurs de pierre. Ils sont côte à côte, et font exactement les mêmes gestes techniques. Mais le premier semble épuisé et triste. Je lui demande :
– Que faites-vous ?
Il me répond énervé : – ben ! Vous l’voyez bien !  Je taille une pierre !

Je regarde le deuxième, qui semble moins malheureux et moins épuisé que le premier. Je lui demande :
– Que faites-vous ?
Il me répond gentiment : – ben ! Vous l’voyez bien ! Je construis un mur !

Alors je regarde le troisième, qui lui, paraît très joyeux et lumineux. Il siffle en réalisant son ouvrage. Je lui demande :
– Que faites-vous ?
Alors il me répond avec passion : – ben ! Vous l’voyez bien ! Je construis une cathédrale ! »

C’est une histoire du moyen-âge, où on construisait des cathédrales en pierre pour la religion.

AU XXème siècle on a construit des cathédrales non matérielles mais sociales pour L’Humanité, comme la Sécurité Sociale, pour « en finir avec la souffrance et les angoisses du lendemain » selon les mots d’Ambroize Croizat.

Une partie des français a désigné François Fillon comme candidat à la Présidence de la République. Il est possible qu’il devienne Président. Constatons que lui contrairement à Ambroise Croizat n’a jamais eu un emploi autre que Politique. Il est devenu député à l’âge de 27 ans en 1981 et avant il était assistant parlementaire de Joël Le Theule.

Concernant la santé, il a un projet : « Offrir la meilleure couverture santé possible à tous nos concitoyens en redéfinissant les rôles respectifs de l’assurance maladie et de l’assurance privée : focaliser l’assurance publique universelle notamment sur les affections graves ou de longue durée, le panier de soin « solidaire », et l’assurance privée sur le reste, le panier de soin « individuel ». Les moins favorisés ne pouvant accéder à l’assurance privée bénéficieront d’un régime spécial de couverture accrue. Les patients seront responsabilisés par l’introduction d’une franchise maladie universelle dans la limite d’un seuil et d’un plafond

Je ne veux pas déformer, donc je cite intégralement et si vous voulez vérifier c’est après ce lien : https://www.fillon2017.fr/participez/sante/propositions-pour-les-patients/

En bon chrétien, les pauvres ont droit à la charité : « Les moins favorisés  bénéficieront d’un régime spécial de couverture accrue.»

Mais pour les autres il y aura les affections graves prises en charge par la Sécurité Sociale publique et le reste par les assurances privées que vous paierez selon vos choix pertinents, vos moyens et votre tendance plus ou moins affirmée à la prudence par rapport à votre santé et votre volonté de sacrifier d’autres consommations à celle-ci.

Les États-Unis  montrent, en grandeur réelle, ce que ce type de système produit : Une médecine de très haute qualité certes, mais une offre de soins très chers et une inégalité extrême par rapport à la santé, qu’Obama a tenté de réduire un peu.

C’est très simple à comprendre. C’est aussi évident qu’une équation mathématique.

Quand l’offre de soins est publique, l’objectif est de soigner le mieux possible au coût le moins élevé pour la collectivité.

Quand l’offre de soins est privée, l’objectif est de soigner le mieux possible en obtenant le meilleur profit pour la société privée qui assure le soin.

Je ne dis pas que le premier système ne peut pas être amélioré notamment en obtenant un coût moins élevé, mais je dis que le second système est tendanciellement plus onéreux pour la collectivité.

Quand on commence à s’attaquer aux cathédrales d’une civilisation, on peut penser que son déclin est proche.

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Lundi 28 novembre 2016

Lundi 28 novembre 2016
«Ce que j’ai ressenti, ce n’est pas l’empathie habituelle du médecin : c’est l’effroi face au crime
Irène Frachon pour l’affaire du Mediator
Le film <La Fille de Brest>, consacré à l’affaire Mediator réalisé par Emmanuel Bercot est sorti le 23 novembre avec dans le rôle principal la remarquable actrice danoise Sidse Babett Knudsen qui a été révélé en France par la série danoise Borgen.
Mais le vrai héros de cette histoire est Irène Frachon.
Pour celles et ceux qui ne se souviennent pas précisément de cette question sanitaire, il me semble qu’on peut résumer le sujet de la manière suivante :
Les laboratoires Servier ont mis au point un médicament appelé « Mediator » qui devait servir pour les diabétiques et qui a été commercialisé à partir de 1976. Mais un de ses effets a été utilisé beaucoup plus largement, car il servait de coupe-faim à tous ceux qui avait des difficultés de surpoids.
Jusqu’à son retrait en 2009, 145 millions de boîtes ont été vendues et plus de 5 millions de personnes en ont consommé en France.
Le problème du « Mediator » est qu’il comporte un composant : le benfluorex qui produit des dysfonctionnements des valves cardiaques.
Les premières alertes à propos du benfluorex, sont apparues au cours des années 1990. Il est interdit dans les préparations en pharmacie dès 1995 mais le Mediator, lui, reste alors en vente en France, tandis qu’il est successivement retiré par Servier du marché en Suisse (1998), en Espagne (2003) ou encore en Italie (2004), « pour des raisons commerciales », argue le groupe. La France, elle, tarde. L’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) ne publie d’abord en 2007 qu’une simple recommandation de ne pas prescrire le Mediator comme coupe-faim.
Et c’est Irène Frachon, une pneumologue de Brest, qui alerte l’Afssaps en février 2007 sur les risques d’accidents cardiaques liés à la consommation du médicament. Ce dernier n’est retiré de la vente que le 30 novembre 2009. C’est ce combat d’Irène Frachon suivi de la lutte contre les laboratoires Servier pour reconnaitre sa responsabilité et indemniser les victimes qui est le sujet du film.
Elle a beaucoup été invitée à l’occasion de la sortie de ce film. Notamment sur France Inter  par Patrick Cohen, le 18 novembre 2016.
Et c’est lors de cette émission qu’elle a déclaré : « Face à moi, ce n’était pas des malades, mais des gens empoisonnés. Ce que j’ai ressenti, ce n’est pas l’empathie habituelle du médecin : c’est l’effroi face au crime ».
Elle a ajouté qu’elle a pu quand même compter sur la mobilisation autour de cette affaire : « l’engagement successif d’improbables citoyens, qui ont permis que cette histoire bascule », et pour aboutir à la condamnation au civil des laboratoires Servier.
Le procès avait d’ailleurs été l’occasion de dénoncer les liens avec l’agence du médicament, où « Servier menait la danse et faisait la loi », selon Irène Frachon. Une institution réformée depuis, mais dont l’évolution est difficile : « recruter des experts qui ne soient pas issus de l’industrie pharmaceutique aujourd’hui, c’est quasi impossible ».
Vous trouverez aussi en pièce jointe un entretien avec Mediapart dont le titre est explicite «Le Mediator, c’est l’histoire d’un déni sans fin»
Irène Frachon est un exemple de ce qu’il convient de faire dans ce monde compliqué où tant de jeunes et de moins jeunes se sentent impuissants à faire évoluer les choses : Quand on est certain de détenir une vérité qui dérange souvent les puissances de l’argent quelquefois du pouvoir, il faut se battre pour que la vérité éclate et aider celles et ceux qui sont dans un tel combat.
Irène Frachon a aussi écrit un livre sur cette affaire : <Mediator 150 mg : Sous-titre-censure>.
Le sous-titre censuré était celui de la première version : combien de morts ? Le laboratoire Servier est parvenu à faire interdire ce sous-titre. Mais en appel Irène Frachon a gagné le combat contre la censure.

Vendredi 25 novembre 2016

Vendredi 25 novembre 2016
« Ende der Meritokratie
La fin de la méritocratie»
Alan Posener, dans le quotidien « Die Welt »
Brice Couturier a donné pour titre à sa dernière chronique concernant la méritocratie : « Performants et désaffiliés : la nouvelle lutte des classes ».  Et pour illustrer son propos il s’est appuyé sur un article paru en Allemagne dans le grand quotidien « Die Welt », car en Allemagne aussi, on observe une montée de la colère envers un système méritocratique qui exclut de plus en plus de personnes.
Cet article a pour titre « Ende der Meritokratie » » et Brice Couturier prétend qu’il «  résume de manière assez carrée toutes les critiques que suscitent en ce moment, par le vaste monde, nos démocraties méritocratiques. »
Il nous apprend aussi qu’Alan Posener est connu comme biographe, il s’est intéressé à John Lennon, à Franklin Roosevelt, à John Fitzgerald et Jackie Kennedy et que son dernier livre en date, consacré à Benoît XVI, portait pour titre « Le pape dangereux ». « Posener y accusait ce pape de mener – je cite – « une croisade contre les Lumières ». Nous avons donc affaire à un intellectuel allemand réputé pour ne pas prendre de gants… »
Dans la tribune qu’il a publiée le 23 juillet dernier, Posener écrit : « Michael Young l’avait bien vu : avec la méritocratie, les couches inférieures de la société allaient subir une domination plus efficace que celles connues antérieurement. »
Et Brice Couturier d’ajouter : «Dans notre société où la place assignée à chacun dans la hiérarchie est théoriquement fixée par ses résultats dans le système d’enseignement, il suffit de rater une seule marche du cursus pour être éliminé. De cet échec, on déduira que font défaut chez l’intéressé l’intelligence ou le goût de l’effort – motifs suffisants pour être évincé. La nouvelle morale, celle que proclame la culture contemporaine, c’est : vous êtes seuls responsables de vos succès, comme de vos échecs. Cela rend les vainqueurs arrogants : ils n’ont pas conscience de ce que leur ascension doit à la société. Et cela rend les vaincus hargneux. Ils haïssent les élites, les bons élèves qui ont réussi à tous les examens. […] ils soupçonnent les élites d’avoir adopté sciemment des politiques qui les condamnent, eux, à l’échec : mondialisation, libéralisation, immigration…. »
Et Posener utilise deux mots qui désignent les nouveaux rapports de classe : «les Leistungsträger» c’est à dire «les performants» et «les Abgehängten» qu’on peut traduire par «les décrochés».
La chronique finit sur cette analyse :
« Vous avez d’un côté les Leistungsträger. Un mot qui signifie normalement prestataire, mais qui renvoie dans le contexte aux gagnants. Die Leistung, en allemand, signifie en effet le bon résultat, le travail accompli, la performance. Les Leistungsträger, ce sont les champions de l’idée de bon résultat, les achievers en anglais, les gens vraiment performants.
De l’autre côté, un mot nouveau, de plus en plus employé, ces derniers temps: les Abgehängten – littéralement les décrochés. Mais attention ! le verbe dont ce mot est le participe passé substantivé du verbe abhängen signifie aussi dépendre de… Les Abgehängten, cela paraît l’équivalent de celui forgé par Robert Castel : les désaffiliés. Ils ont décroché et dépendent des minima sociaux. La presse allemande l’emploie en particulier pour désigner les jeunes chômeurs.
Et Posener poursuit : les Leistungsträger se réjouissent de l’ouverture des frontières, du progrès technique qui va rendre leurs compétences encore plus précieuses sur le marché du travail mondialisé. Les Abgehängten, au contraire, se considèrent comme des « indigènes » menacés par les cultures étrangères. Ils prônent la famille contre les célibataires, les valeurs contre les intellectuels.
Aucune société, conclut Posener ne peut supporter longtemps qu’une importante minorité ait le sentiment de ne plus en faire partie.
Signe des temps, alors que le néo-travailliste Tony Blair prônait une Grande Bretagne méritocratique, la conservatrice Theresa May veut une « Grande Bretagne qui fonctionne pour tous. » « Si nous ne voulons pas que notre démocratie se retourne contre nous, nous devons modérer la méritocratie et en élargir la base », conclut Posener.
Justement est paru, cette année en français, l’ouvrage d’un universitaire italien, Giuseppe Trognon, spécialiste de philosophie politique, qui porte exactement sur ce sujet : comment rendre la méritocratie plus égalitaire ? Son titre : La démocratie du mérite. Il s’agit d’une analyse, disons rawlsienne, de la méritocratie en tant que système de récompenses des plus valeureux. Premier reproche : la méritocratie aggrave l’esprit de compétition au sein de la société démocratique. Ensuite : la méritocratie est un système de récompenses et de punition ancré dans une culture du travail et de l’effort productif ; ce qui exclut les chômeurs alors que le progrès technique chasse de plus en plus de personnes du marché du travail. Trognon constate aussi, et c’est très original, que la logique méritocratique a glissé de la sphère de la production à celle de la consommation.
Au passage, Giuseppe Trognon égratigne la manière dont, en France, la méritocratie s’est glissée dans les mœurs de l’ancienne aristocratie. Il écrit : « la France raisonne encore comme un noble de la cour de Versailles : un diplôme dans les Ecoles d’excellence de l’Etat fournit des droits, comme jadis un titre nobiliaire donnait des privilèges. Il y a en France des noyaux familiaux dans lesquels tous les membres, parents et enfants, font partie de ce groupe de méritants de l’Etat. » Il a dû en rencontrer.»
Vous trouverez ci-après les liens vers les 5 chroniques de Brice Couturier

Jeudi 24 novembre 2016

Jeudi 24 novembre 2016
«L’ancienne société de classe permettait du moins, quand on était en bas de l’échelle, à se sentir victimes d’une injustice. Aujourd’hui, le système méritocratique nous fait croire que nous sommes responsables de notre situation, quelle qu’elle soit.»
Nick Cohen
La question se pose : la méritocratie constitue t’elle une nouvelle aristocratie ?
Nous sommes confrontés à ce paradoxe la méritocratie était censée favoriser la mobilité sociale, or il semble de plus en plus évident qu’elle la fige en grande partie.
Brice Couturier cite encore la revue The Hedgehog Review :
«Mais comme l’écrit Helen Andrews dans, « la méritocratie donna naissance à une classe entièrement nouvelle, provenant certes à la fois de la gentry et de la nouvelle classe commerciale, mais émancipée de l’une comme de l’autre. Sans affiliation. Et entre 1870 et la Première guerre mondiale, cette nouvelle classe allait prendre possession de tous les anciens piliers du pouvoir aristocratique – pas seulement la fonction publique, mais également l’armée, le barreau, le gouvernement local, les comités des partis, l’Eglise. »
Mais si « la méritocratie a commencé sa carrière en détruisant une aristocratie. Elle l’a conclue en en créant une nouvelle », poursuit l’universitaire australienne. Elle fait référence aux nombreux essais qui, ces dernières années, ont pris pour cible la nouvelle méritocratie, issue de l’Ivy League. Vous savez les fameuses universités américaines MIT, Stanford, Yale, Harvard, etc. qui produisent une élite de plus en plus mondiale, puisque c’est là que les classes possédantes du monde entier tentent, désormais, de faire diplômer leurs rejetons.
L’essayiste américain William Deresiewicz en a été l’un des premiers et plus véhéments critiques. L’essai qu’il publia, en quittant Yale, où il avait enseigné pendant dix ans, en 2008, était titré : « les inconvénients d’une éducation d’élite ». Il accusait les prestigieuses universités américaines de surprotéger leurs étudiants en les coupant du monde ; et surtout, de les formater en leur inculquant des idées, des connaissances et des méthodes de pensée extrêmement limitées. En sortant de ce moule à reproduire les élites, ils devenaient incapables de communiquer avec les gens ordinaires, la majorité des Américains qui n’ont pas le même background qu’eux.»
Formatage, conformisme et séparatisme du reste de la population. C’est un peu le retour des «gueux» face aux «seigneurs». Cela pose un grave problème d’organisation en démocratie où les gueux ont le droit de vote.
Et Brice Couturier de conclure son propos :
« En 2014, Derisewicz a développé ces idées dans un livre intitulé Le troupeau excellent. Sous-titre : L’éducation ratée de l’élite américaine et la voie vers une vie pleine de sens. Deresiewicz a condensé ses critiques envers la méritocratie à travers une image : c’est « la classe mondiale des sauteurs de cerceaux ». Les « hoop jumpers », ce sont ces gens qui, imitant les animaux de cirque, s’ingénient à sauter au travers de cerceaux disposés en ligne. Eh bien, de la même façon, la méritocratie est entraînée à effectuer des opérations intellectuellement très complexes, mais selon des modalités prévues d’avance. Bref, elle est aussi conformiste que performante.
Et la critique se fait plus précise : « notre nouvelle méritocratie, toute multiraciale et indifférente au genre soit-elle, a trouvé le moyen de se rendre héréditaire » écrit-il. Et c’est une des critiques qui revient le plus souvent sous la plume des méritocratophobes : la nouvelle élite, cognitive, tend à s’auto-reproduire. Elle était censée favoriser la mobilité sociale ; au contraire, elle la fige. Elle est en train de se constituer en aristocratie. Comme les anciennes aristocraties, elle vit selon des valeurs qui lui sont propres, possède une culture très particulière – culture, tout compte fait, extrêmement médiocre. Les brillants étudiants des grandes universités croient qu’on leur apprend à « penser large », sans s’encombrer de connaissances bien précises. « Le péché récurrent de l’élite actuelle, écrit Helene Andrews, c’est l’arrogance, tant au plan moral qu’intellectuel. Juste en-dessous, l’absence de sens de l’humour. »
Le Britannique James Bloodworth a lancé récemment une attaque contre la méritocratie de son propre pays – sous l’angle de la mobilité sociale, dans un livre intitulé Le mythe de la Méritocratie. La méritocratie n’a-t-elle pas été préconisée d’abord dans le but de permettre aux enfants de milieux défavorisés de s’élever par le talent et le travail ? Comment se fait-il alors que dans la Grande-Bretagne « méritocratique », les chances d’un enfant de cadre d’accéder aux professions les plus prestigieuses et les mieux rémunérées soit 20 fois plus élevées que celles d’un autre, d’origine ouvrière ? D’autant qu’en Angleterre, comme en France, on constate que la massification de l’enseignement supérieur ne s’est pas traduit par une amélioration de l’égalité des chances. Bien au contraire. Les élites ont davantage tendance à s’auto-reproduire aujourd’hui que durant les années 60 et 70.
Une première réponse : les occasions de promotion sont moins nombreuses aujourd’hui qu’à cette époque, qui a connu le phénomène des « cadres ». Aujourd’hui, « il y a plus de place à la base (qu’au sommet) », et moins au sommet. La seconde : plus une société est égalitaire, plus elle favorise la mobilité sociale. C’est le cas des pays scandinaves – où les destins ne sont pas écrits d’avance…
Le génial éditorialiste britannique Nick Cohen fait cette remarque : l’ancienne société de classe permettait du moins, quand on était en bas de l’échelle, à se sentir victimes d’une injustice. Aujourd’hui, le système méritocratique nous fait croire que nous sommes responsables de notre situation, quelle qu’elle soit. On pouvait aspirer, avec John Lennon, à être un « working class hero». Qui voudrait être un « loser » ? »

Mercredi 23 novembre 2016

Mercredi 23 novembre 2016
«Le Modèle chinois : La méritocratie politique et les limites de la démocratie. »
Daniel Bell
Daniel Bell est canadien et professeur à l’Université Tsinghua de Pékin. « Le Modèle chinois. La méritocratie politique et les limites de la démocratie. » est un livre qu’il a écrit et qui a été cité par Brice Couturier lors de ses chroniques sur la méritocratie. C’est un livre écrit en anglais et édité par l’éditeur de l’Université de Princeton
Brice Couturier rappelle que la méritocratie est, comme bien d’autres choses une invention de la Chine et non des européens : « Comme souvent, les Européens s’imaginent avoir découvert des institutions et des pratiques qui préexistaient depuis longtemps aux leurs. Ainsi, la méritocratie – au sens de sélection des employés de l’Etat par le biais d’examens est, en Chine, une idée aussi vieille que le confucianisme.
Confucius l’avait préconisée, en effet, dès le 6° siècle avant Jésus-Christ. Et elle reçut un commencement de mise en pratique en l’an 136 avant Jésus Christ, par décision d’un empereur de la dynastie han, Wu. Huit ans plus tard, le même empereur Wu créait la première ENA de l’histoire : une Académie impériale, chargée de former et de sélectionner les mandarins à son service… Mais le système mandarinal moderne, avec son examen et ses 15 grades, date de l’an 605 de notre ère. Et il demeura en l’état en Chine jusqu’au début du XX° siècle. »
Le maoïsme s’éloigna de ce modèle dans sa volonté de faire table rase. Mais la Chine actuelle se définit à nouveau comme un système méritocratique.
Bric Couturier cite Daniel A. Bell qui a publié « Le Modèle chinois. La méritocratie politique et les limites de la démocratie. » et qui «  définit la méritocratie, dans la tradition confucéenne, comme « un système destiné à sélectionner et à promouvoir des leaders dotés de capacités et de vertus supérieures. En Occident aussi, nous avons notre méritocratie, écrit Daniel A. Bell. C’est le service public, recruté généralement sur la base de concours d’aptitude. Mais ses membres doivent théoriquement obéir et rendre compte à des politiques qui sont, eux, des élus, choisis par le peuple. Le système chinois est différent en ce qu’on n’y fait pas de véritable distinction entre dirigeants politiques et fonctionnaires. Comme, de manière générale, dans les systèmes communistes de parti unique, c’est au sein du même personnel que se recrutent les responsables de la prise de décision et ceux chargés de leur mise en œuvre. »
Brice Couturier explique que Xi Jinping, le numéro un chinois, aime opposer le système méritocratique chinois, incarnation des « valeurs asiatiques » au modèle des démocraties pluralistes occidentales, où la concurrence pour le pouvoir, est arbitrée par l’électorat. Les « valeurs asiatiques » sont censées favoriser l’harmonie par le consensus plutôt que le conflit régulé, la continuité de l’action gouvernementale plutôt que l’alternance, l’intérêt collectif et la famille plutôt que les droits de l’individu. Bref, elles sont présentées comme une alternative aux valeurs libérales démocratiques de l’Occident…
Mais à côté de la Chine existe un autre modèle méritocratique asiatique qui semble beaucoup plus accompli, moins autoritaire et surtout moins corrompu : Singapour.
Car le système méritocratique chinois est miné par la corruption qui atteint toute l’économie chinoise. Car nombre de promotions au sein de l’appareil du PPC ne sont pas fondées sur les mérites, mais sur l’achat pur et simple de la fonction dont le titulaire espère s’enrichir rapidement. 
La conclusion de Brice Couturier : « Pas très confucéen, tout ça ! »
Vous trouverez la chronique intégrale derrière ce lien : <Le PCC, méritocratie confucéenne, ou Nomenklatura ?>

Mardi 22 novembre 2016

Mardi 22 novembre 2016
«A Distant Elite: How Meritocracy Went Wrong
Une élite éloignée: comment la méritocratie s’est trompée !»
Wilfred M. McClay, , directeur du Centre d’histoire de la liberté à l’université d’Oklahoma
L’élection américaine continue à hanter nos jours et nos nuits. Il ne faut pas sur-interpréter la victoire du milliardaire mégalomane, puisqu’il se confirme que l’élection est avant tout la défaite d’Hillary Clinton. Pour être plus précis, la défaite d’Hillary Clinton dans ce qu’on appelle, les Etats pivots (swing state), ceux dont le vote n’est pas acquis à l’un des camps. C’est donc l’organisation « baroque » du vote qui a fait perdre le camp démocrate. La victoire d’Hillary Clinton au suffrage universel populaire est encore plus importante qu’on ne le pensait à la sortie des urnes : Elle dispose d’une avance de plus d’un million de voix.
Une autre erreur d’interprétation serait de croire que ce sont les pauvres et les précaires qui ont voté pour Donald Trump. Le vote Trump est un vote avant tout blanc anglo saxon, des classes moyennes ayant peur d’être déclassées. Une autre constante apparaît, car qu’il s’agisse du Brexit ou du référendum français sur la constitution de l’Union européenne : un vote des campagnes et des petites villes oubliées de la mondialisation contre les métropoles où se trouvent les gagnants.
Trump, qui fait partie des gagnants est arrivé à se poser en défenseur de ces populations face à Hillary Clinton qui apparaissait comme la candidate « méritocratique » qui se base sur cette croyance qu’il suffit d’être volontaire, de travailler très dur comme disent les américains, de faire des choix pertinents à certain moment de sa vie pour entrer dans le camp des « winner ». C’est cette croyance inhérente au rêve américain qui est remise en question.
Brice Couturier cite :
«Edward Luce, un journaliste et essayiste britannique, spécialiste des Etats-Unis, décryptait récemment pour le Financial Times, l’opposition entre Donald Trump et Hillary Clinton à travers ce prisme : la candidate démocrate, écrivait-il, est la « porte-parole de la méritocratie ». Au contraire, Trump, qui a réussi « une OPA hostile sur le Parti républicain », mise sur le ressentiment des blancs pauvres envers ce qu’ils perçoivent comme une trahison des élites. C’est le candidat anti-méritocratie. Le Parti démocrate est devenu, au fil des ans, le défenseur des femmes, des minorités ethniques et des jeunes diplômés. « De parti de classe, il s’est transformé en coalition ethnique, veillant sur la discrimination positive en faveur des non-blancs », écrit Edward Luce.
Or, Obama lui-même a reconnu que « l’affirmative action » gagnerait à présent à prendre désormais pour critère les revenus plutôt que la couleur de peau. « Mes propres filles ne devraient pas en bénéficier », a dit le président sortant. Pour lui donner raison, Malia Obama vient d’être acceptée à Harvard où, Obama fut, rappelons-le, rédacteur en chef de la prestigieuse Harvard Law Review.
L’éditorial de la revue The Hedgehog Review (en français Le Hérisson) est également consacré à ce sujet. La critique des élites joue un rôle essentiel dans le climat politique actuel aux Etats-Unis, y lit-on. Dans cette société traditionnellement méritocratique, où dominait l’idée qu’en se donnant du mal et en ayant un peu de chance, tout le monde pouvait réussir socialement, s’est fait jour, ces dernières années, un véritable désenchantement.
Pourquoi ? D’abord parce qu’un grand nombre de gens ont le sentiment qu’au cours des années passées, les élites ont échoué. De la guerre d’Irak à la crise financière de 2008, leurs échecs se sont accumulés – sans que les responsables acceptent de reconnaître leurs responsabilités. En outre, ces élites méritocratiques ont elles-mêmes fort bien tiré leur épingle du jeu, maximisant leurs avantages, tandis que les revenus des catégories sociales moyennes et inférieures, au mieux stagnaient, au pire déclinaient.»
Et puis, ces intellectuels anglo-saxons valident le diagnostic d’Emmanuel Todd :
«Enfin, un système de sélection basé sur les compétences, attestées par des titres universitaires, était censé produire des dirigeants éclairés, recrutés de manière égalitaire parmi toutes les classes de la société. Ce n’est plus le cas. Les élites ont refermé la porte derrière les derniers entrants. La confiance envers la méritocratie est ébranlée.
« Les membres de l’élite sont distants, toujours plus égoïstement à l’écart, lit-on dans La Revue du Hérisson. Ils sont déracinés. Leur horizon est global ; ils négligent le local et ne sont loyaux ni envers leur nation ni envers leurs concitoyens. En outre, à cause du système économique dit du « winner-take-all » (le gagnant rafle tout), les vainqueurs de la compétition sont exagérément récompensés.»
Et Brice Couturier cite Wilfred McClay, dont vous trouverez l’article derrière <ce lien>, article dont j’ai utilisé le titre pour exergue de ce mot du jour :
«[Wilfred McClay] rappelle que les Etats-Unis ont été fondés par des personnalités qui haïssaient les aristocraties européennes et entendaient créer une nation où les « hommes de mérite », quelles que soient leurs origines, pouvaient prétendre aux plus hautes responsabilités.»
Et la conclusion documentée de Brice Couturier est la suivante :
« L’historien Joseph F. Kett a étudié l’histoire de cette notion, dans le contexte américain, des Pères fondateurs jusqu’au XX° siècle. Et il en conclut que, par « mérite », les Américains ont toujours entendu deux choses assez différentes. Le mérite renvoie, pour les uns, à des capacités, – en particulier, à l’acquisition de compétences spécialisées. Pour les autres, le mérite s’acquiert par des accomplissements personnels, des prouesses qui démontrent une force de caractère. Dans un cas, un potentiel, dont on peut attendre des réalisations. Dans l’autre, des faits, des actes réellement accomplis.
Si l’on suit bien Wilfred McClay, ce sont les seconds qui manquent aujourd’hui, aux Etats-Unis.
Des caractères de la trempe d’Abraham Lincoln, né dans une famille très pauvre, garçon de ferme, mais autodidacte et dévoreur de livres. Des personnages qui pouvaient gravir les échelons de la vie politique en commençant par le bas, parce qu’ils démontraient, à chaque étape de leur carrière, leur capacité à prendre soin de la communauté dont ils avaient la charge.
Or, la méritocratie actuelle est composée de « nomades du mérite », qui ne sent pas responsables de leurs concitoyens. Elle est recrutée par quelques grandes institutions universitaires sur la base de « tests standardisés ». Elle brandit ses diplômes comme des références l’autorisant à occuper les meilleurs postes, mais sa culture est vide et ses modes d’action, formalistes.
En outre, comme l’a fait remarquer Christopher Lash, dans un livre devenu fameux, <La révolte des élites et la trahison de la démocratie>, [Dans ce livre l’auteur défend l’idée que la démocratie n’est plus menacée par les masses, mais par ceux qui sont au sommet de la hiérarchie]
Les élites tendent à s’isoler du reste de la société dans des enclaves protégées. Elles refusent de prendre en considération les souffrances du reste de la population.»