Lundi 9 mai 2016

Lundi 9 mai 2016
«Je n’ai pas peur d’eux»
Tess Asplund
Déjà deux fois, «le mot du jour » était plutôt  «une photo du jour ».
Voici la 3ème réalisée par le photographe David Lagerlof le 1er mai à Borlange, en Suède, lors d’une manifestation anti-immigration organisée par un groupe de néonazis, le Mouvement de résistance nordique :
Tess Asplund  se tient, poing levé à la manière du Black Power, face à trois hommes qui marchent en ligne face à elle. Ces der-niers portent un même uniforme, partagent la même coupe de cheveux à la mode skinhead, arbo-rent une expression peu avenante, bref, ils donnent plus envie de changer de trottoir que de leur barrer la route. Et pourtant, la femme se dresse devant eux les yeux dans les yeux.
La terminologie contemporaine parle de photo virale, parce qu’elle a été vue et partagée rapidement des milliers de fois.
On parle aussi de photo iconique ou de photo culte.
Le premier mot du jour consacré à une photo fut celui consacré, sans la montrer, à la photo du petit réfugié Aylan qui était mort sur une plage, et où je partageais cette évidence : « Une vidéo capte un instant furtif, une photo fige une scène pour l’éternité » (mot du jour du 7 Septembre 2015)
Cette force de la photo par rapport à la vidéo apparait évidente si vous aller voir la video qui filme le même évènement et qui se trouve <ICI>
L’autre enseignement de cet incident est que le repli identitaire n’est pas un problème franco français, mais un problème beaucoup plus large qui touche l’occident, blanc et vieillissant.
A longueur d’articles, on nous vante le modèle et l’humanisme nordique.
Mais la photo a bien été prise en Suède, le modèle parmi les modèles, où l’extrême droite a récolté 13% des voix lors des élections législatives de 2014.
Vous apprendrez notamment que Tess Asplund est agée de 42 ans. Elle a déclaré : «Je n’ai pas vraiment réfléchi, j’ai juste bondi […] Je me suis juste dit : ‘vous n’avez pas à être là’. Alors, l’un d’entre eux m’a fixé du regard, et je l’ai dévisagé en retour.  Il n’a rien dit, je n’ai rien dit non plus.»
Quand au photographe, David Lagerlof, il a simplement déclaré : «En tant que photographe, j’essaie de toucher les gens avec mes images. Et manifestement, cette photo a touché beaucoup de personnes.»

Mercredi 4 mai 2016

Mercredi 4 mai 2016
«Des pauvres, des cafards et des riches»
Une histoire racontée par Philippe Pujol auteur du livre «la Fabrique du Monstre»
Philippe Pujol est journaliste, prix Albert Londres 2014, il habite Marseille.
Son dernier livre «La fabrique du monstre, 10 ans d’immersion dans les quartiers Nord de Marseille, la zone la plus pauvre d’Europe»  il  dresse le portrait des quartiers Nord de Marseille, de ses gamins et de leurs familles, en difficulté, qui pour s’en sortir doivent accepter des compromis et des compromissions. Il parle aussi du clientélisme des responsables politiques, de la pauvreté, la drogue, la violence sociale.

Je l’avais entendu une première fois parler longuement de son livre dans l’émission <Un jour en France du 19 janvier 2016>. Lors de cette émission il a raconté une histoire vraie de cafards.
Plus récemment, il a été invité dans un format plus court <Périphérie du 17 avril 2016> et a raconté à nouveau la même histoire.

C’est une histoire simple et sordide qui raconte une part de la vérité du monde tel qu’il fonctionne. Ce n’est qu’une part, car il existe aussi de belles histoires.
Philippe Pujol s’est donc immergé dans les quartiers Nord de Marseille pendant 10 ans pour écrire son livre.
Un jour, il voit des enfants qui ont l’air de jouer. Il s’approche et il voit à quoi joue ces enfants : ils attrapent des cafards.
Il tente de les gronder et menace de le dire à leur mère. Alors ces enfants rient et appellent leur mère.
Le journaliste est surpris et la mère explique que les enfants attrapent ces cafards et les lui donnent pour qu’elle puisse les vendre à des gens qui les achètent. Et elle ajoute qu’avec l’argent reçu, ils iront manger au Mac Do.
Philippe Pujol est un peu choqué mais ne creuse pas davantage et n’y pense plus.
Quelques années plus tard, il revient dans ce quartier qui a beaucoup changé. Il s’en étonne et il a alors un échange avec un ami policier qui lui explique que les précédents habitants ont du quitter les lieux parce que les immeubles étaient envahis de cafards et que les services sanitaires les ont obligé de partir en raison de l’insalubrité des lieux.
Il a pu alors faire le rapprochement : des pauvres demandaient à des plus pauvres d’attraper des cafards qu’ils vendaient à des voyous un peu moins pauvres pour que ces derniers puissent ainsi infester les habitations d’autres pauvres.
Tout cela pour le plus grand bénéfice de très très riches.
La plus grande partie de ce quartier a été rachetée par <Lone Star Funds>, un fonds de pension américain qui a rénové les immeubles et les a vendu à la découpe.   
<Vous trouverez d’autres précisions sur ce blog de mediapart qui parle également de ce livre et de cette histoire> et j’en cite un extrait qui éclaire cette histoire à travers le projecteur du gain : «En 2004, un fond de pension américain, Lone Star, propose d’acquérir 50 % du patrimoine du précédent propriétaire, « de chasser les habitants et de rénover et de vendre à la découpe ». Rentabilité espérée du capital : 18% par an.»
« […] L’essai de Philippe Pujol offre une plongée dans le Marseille de la misère et de la délinquance, grande et petite. […] Pujol, ex-journaliste à l’ex-Marseillaise (un journal longtemps inféodé au PC) a derrière lui un lourd passé de journalisme d’investigation, qui lui a valu le prix Albert Londres en 2014 pour une série d’articles, « Quartiers shit », dont le titre parle tout seul. […]
Ce sont là les nouveaux carnets du sous-sol. À la recherche du lumpen, et même du lumpen du lumpen. Un prolétaire en job précaire trouvera toujours un sous-prolo sans travail, parce que « trop petit, trop faible, trop roublard, trop gros, trop noir, trop sans-papiers, trop seul ». Pujol nous entraîne dans le cadavre d’une Opel Astra, objet des convoitises d’un couple de Roumains (en dessous du sous-lumpen, toujours les Roumains) qui préfèrent louer ce déchet mécanique plutôt que « dormir à la mauvaise étoile ». Opel, « c’est une allemande », dirait Claudia Schiffer. Et quand vous voulez étaler votre réussite – à quoi ça sert d’arriver discret ? – vous passez au format allemand supérieur, BMW ou Audi. Ces deux marques – et aucune autre –témoignent de la réussite asociale des truands.
[…] De toute façon, ce n’est pas ce bac que visent les héros de Pujol. Eux, c’est BAC (brigade anti-criminalité) plus sept – sept interpellations. La loi de la rue sans joie. L’élitisme républicain à l’envers. Sur le CV du bon caïd, des arrestations, des gardes à vue, quelques condamnations – bref, de vraies références. L’élitisme républicain, remarque Pujol avec une naïveté feinte, s’est niché dans les lois sécuritaires, qui permettent de sélectionner, via la case prison, les purs, les durs, les balafrés.
Les portraits se succèdent – juste ce qu’il faut pour balayer le champ d’ordures (c’est l’image de couverture). Kader, qui a mal fini, sans que l’on sache bien pourquoi (une bonne justice, dit le milieu, doit être préventive), et le quartier se racontera en l’embellissant dans les jours suivants le geste de ce garçon perdu, tué sur un parking de Campanile : la vidéosurveillance a enregistré la scène avec le grain d’un film porno amateur. On a les épopées qu’on peut, mais pour les gosses qui vont peut-être encore au collège, c’est plus vivant et plus mortel que le combat du Cid contre les Maures. On tue « jusqu’à ce que les morts soient plus nombreux que les vivants » : « Et le combat cessa faute de combattants. » Sacré Corneille ![…]
Après les portraits d’en bas, ceux d’en haut. Gaudin, par exemple. « Tant qu’ils se tuent entre eux, ce n’est pas grave. » Et Stéphane Ravier, élu FN, d’en rajouter dans la métaphore : « Les chacals se dévorent entre eux. » 280 morts en 20 ans, quand même – et les statistiques ne prennent en compte que ceux qui meurent sur le coup. Avec quelques unités de plus depuis la parution du livre.
Ça ne risque pas d’arriver aux politiques, dont le livre narre par le détail les amitiés particulières, les oscillations de gauche à droite, les alliances contre nature (mais justement, il n’y a pas de nature en politique, sinon aller là où ça coule), et les petits intérêts arrachés en échange de services inavouables – comme une otarie à laquelle on donne un poisson pour la féliciter d’avoir réussi son tour. […]
Marseille, conclut finement Pujol, est au fond le laboratoire de l’indifférenciation politique. Tous pourris, mais tous au pouvoir. S’il est une ville où la confusion gauche/droite est ancienne, c’est bien celle-là. S’il est une ville où l’ancienne fusion de tous les migrants a été remplacée par un communautarisme jaloux, c’est aussi celle-là – c’est tellement plus simple de jouer les Arméniens contre les Arabes, les Arabes contre les Gitans, et les enfants de rapatriés, juifs séfarades ou non, contre tout le monde.»

Mardi 3 mai 2016

Mardi 3 mai 2016
« Toutes les cultures ont inventé des rituels d’accueil des adolescents dans le monde adulte, sauf la nôtre. »
Boris Cyrulnik
Je partage encore une réflexion de Boris Cyrulnik qu’il a tenu lors de son passage aux Matins de France Culture du 20 avril 2016.
Guillaume Erner diffuse d’abord un témoignage d’une fille  qui a été manipulée sur les réseaux sociaux et avait l’intention de partir en Syrie pour faire le djihad.
Elle est interviewée lors d’une émission de mai 2015, d’une voix douce, avec un léger accent méridional elle raconte : :
« Un garçon est venu me parler sur Facebook. Il m’a dit qu’il voulait se marier avec moi. On s’est vu sur Skipe, il m’a expliqué comment faire pour venir et m’a dit qu’il cherchait une femme pour se marier. Il m’a demandé en mariage, et j’ai accepté. » (À ce moment-là on entend la jeune fille prise d’un petit rire gêné, tant elle comprend au moment où elle parle que son attitude de l’époque était naïve et imprudente).
Elle ajoute : « c’est ridicule !. Il avait les mêmes ambitions que moi : combattre et il acceptait que je combatte. En dot, il allait me donner une Kalachnikov (nouveau rire) j’en rêvais. Ça peut paraître absurde mais quand on est dedans… ça faisait rêver… C’était cette vie que je voulais, je voulais combattre, mourir en martyr, faire le djihâd. Pour la cause d’Allah, pour les Syriens, mais avant tout pour mourir en martyr. »
Guillaume Erner demande alors à Boris Cyrulnik de s’exprimer sur ce témoignage :
« C’est la caractéristique de l’adolescence, c’est la période de l’engagement.
Toutes les cultures ont inventé des rituels d’accueil des adolescents dans le monde adulte, sauf la nôtre. La culture moderne occidentale n’accueille plus les adolescents. En Afrique, en Asie, et dans le passé en Occident il y avait toujours un moment où on accueillait les adolescents.
Tu as douze ans, tu es un enfant et tu dois te taire. Mais par la suite, je vais t’accompagner dans la forêt, tu vas avoir à affronter les lions. Tu vas affronter les lions mais tu ne seras pas abandonné, on va t’accompagner. La culture sera à tes côtés. Tu sauras les gestes, les mots, les postures qu’il faut pour affronter le danger.
Tu as surmonté l’épreuve d’initiation, tu as surmonté la mort, tu as vaincu la mort, tu as 13, 14 ans, maintenant tu es un homme, tu es un adulte, on t’écoute.
Or ce besoin d’initiation les adolescents le cherchent et se le provoquent eux-mêmes.
Il n’y a rien de pire que l’absence d’événement. Dans une vie on ne se connaît que par notre attitude dans les événements qui jalonnent notre biographie.
Et pour un adolescent qui a pour seul événement de passer son bac c’est une initiation tragique. C’est une initiation fait d’angoisse et d’immobilisme. […].
J’ai besoin d’événements, j’ai besoin d’orages, pour savoir qui je suis. J’ai besoin, moi adolescent, de me mettre à l’épreuve pour avoir la preuve de ce que je vaux.
Notre culture a complètement oublié ça !
Ce qui fait la sélection aujourd’hui c’est l’immobilité physique et la répétition de quelques règles de grammaire !
Les pays du Nord ont trouvé une initiation moderne. C’est-à-dire qu’après l’équivalent du bac, les jeunes font une année sabbatique. Ils ont 18 ans, ils arrêtent de faire des études pendant un an ou deux. Ils sont entourés, comme les Africains sont entourés dans la forêt initiatique. Ils partent dans un pays étranger, souvent les États-Unis ils apprennent une langue, ils gagnent leur vie en faisant de petits métiers. Ils ne sont pas abandonnés, il y a une structure qui veille sur eux et qui est capable d’intervenir en cas de difficultés.
Privés de rituels d’initiation, nos adolescents vont chercher eux-mêmes une initiation qui [peut alors être stupide]. Après cette période où ils ont appris une langue, fait un métier, gagner leur vie [dans un lieu différent du cocon familial] Ils sont fiers d’eux, fiers de ce qu’ils ont accompli.
Et après ce moment-là seulement, ils reprennent leurs études.
Je me demande pourquoi on fait sprinter nos enfants !.
On les fait sprinter, alors qu’aujourd’hui une fille qui arrive au monde, une sur deux deviendra centenaire. Elle peut quand même perdre un an ou deux dans sa vie, un an ou deux pour construire sa vie, muscler sa personnalité.
On les fait sprinter, puis on les assoit derrière un ordinateur ! Le contraire de ce qu’il faut faire !
Beaucoup de pays du Nord crée les conditions d’une épreuve  pour que les adolescents puissent être fiers d’avoir su la surmonter.
C’est ce que voulait cette jeune fille avec sa voix fraîche. Cette fille sympathique qui parle certainement en souriant, avait besoin d’une épreuve pour prouver à elle-même qu’elle était courageuse.
Et notre culture, [ne lui prévoit pas un tel évènement]. »
En mots simples, Boris Cyrulnik éclaire ce qui nous semble obscur.

Lundi 2 mai 2016

Lundi 2 mai 2016
« La Résilience »
Boris Cyrulnik
Je pense que tout le monde a entendu parler de Boris Cyrulnik psychiatre et neurologue français.
Il vient de publier un nouveau livre, plus autobiographique que les précédents : «  Ivres paradis, bonheurs héroïques » chez Odile Jacob. Dans ce nouvel ouvrage, il théorise la nécessité d’avoir des héros et aussi le risque qu’il existe à les laisser être pervertis.
Il a été l’invité des matins de France Culture de Guillaume Erner du 20 avril.
Boris Cyrulnik, c’est d’abord une voix enveloppante et douce capable d’expliquer et d’apaiser. Il est né en 1937 dans une famille d’immigrés juifs d’Europe centrale et orientale (son père était russo-ukrainien et sa mère polonaise) arrivés en France dans les années 1930. Il a vécu l’horreur nazi, ses parents ont été assassinés dans les camps
Lui-même a survécu dans des conditions extrêmement difficiles et il raconte combien il était difficile de raconter ce qui s’est passé dans les camps de la mort, les gens ne le croyaient pas.
Je me souviens d’avoir entendu Simone Veil témoigner dans le même sens. Cyrulnik rapporte même que des psychanalystes qui recevaient des rescapés des camps qui racontaient leur vécu, leur auraient dit : mais où aller vous chercher tout cela ?
Le procès Eichmann, puis Shoah de Lanzmann et peut être aussi « Au nom de tous les miens » de Martin Gray qui vient de disparaître, il y a quelques jours, ont peu à peu mis en lumière la réalité des camps.
Et c’est à travers cette expérience terrible que Boris Cyrulnik a développé la résilience.
Souvent on lit que la résilience est un concept qui a été inventé par Boris Cyrulnik, mais ce n’est pas le cas. Il a certainement médiatisé et popularisé ce terme. Mais Wikipedia nous apprend que : « Les premières publications dans le domaine de la psychologie datent de 1939-1945. Werner et Smith, deux psychologues scolaires américaines à Hawaï, travaillent avec des enfants à risque psychopathologique, condamnés à présenter des troubles. À l’occasion d’un suivi effectué pendant trente ans, elles notent qu’un certain nombre d’entre eux « s’en sortent » grâce à des qualités individuelles ou des opportunités de l’environnement.
La notion de résilience s’oppose parfois à la notion de « coping (en anglais to cope = se débrouiller, s’en sortir). La résilience permet de dépasser son état actuel (un orphelin abandonné qui va trouver un métier) et de ne plus être dans une situation précaire (un orphelin qui va faire face en volant ou vendant de la drogue).»
La résilience consiste, pour quelqu’un qui a vécu un très grand traumatisme, à prendre acte de l’événement traumatique pour ne plus, ou ne pas, avoir à vivre dans la dépression et se reconstruire.
Du verbe latin resilio, ire, littéralement « sauter en arrière », d’où « rebondir, résister » (au choc, à la déformation).
La résilience est, à l’origine, un terme utilisé en physique qui caractérise l’énergie absorbée par un corps lors d’une déformation (« Test Charpy »).
La résilience est la voie du renouveau, la capacité à surmonter les traumatismes. C’est le meilleur chemin pour ceux qui ont vécu des drames comme celui des attentats, ou un acte de pédophilie ou de viol, bref énormément d’évènements qui ont occupé une place considérable dans nos médias, ces derniers mois.

Vendredi 29 avril 2016

Vendredi 29 avril 2016
« Le fort fait ce qu’il peut et le faible subit ce qu’il doit !»
Thucydide
L’histoire de la guerre du Péloponnèse – Ve s. av. J.-C.
Je vais encore évoquer l’émission de France Inter : AGORA du 17 avril 2016.
Cette fois, Stéphane Paoli a invité Yannis Varoufakis, l’ancien Ministre de l’Economie grecque qui est venu présenter son dernier livre : «Et les faibles subissent ce qu’ils doivent ?»
D’une voix calme, avec un argumentaire fort venant de sa grande culture économique, il démontre les erreurs d’analyse de la pensée néo libérale qui ont cours actuellement dans L’union européenne.
Il explique pourquoi rien de ce qui est fait ne permettra d’améliorer la situation de la dette grecque, dette qui ne pourra et ne sera pas remboursée.
Je l’ai trouvé très intéressant et très intelligent.
Mais je voudrais, une nouvelle fois, partager la chronique d’Aurore Vincenti qu’elle a consacrée au mot «faible» qui se trouve dans le titre du livre.
«En tant que seule femme autour de ce plateau, je suis bien placé pour parler du terme faible.
Il y a surtout un sexe qui est dit faible.  Pourquoi ? Parce que la femme n’a pas la même corpulence qu’un homme !  Elle ne peut pas rouler des mécaniques.
Je lis dans mon dictionnaire : «on dit sexe faible par plaisanterie». Très bonne blague, vraiment super drôle.
Alors qu’on ne devrait pas rire des faibles.
Non, étymologiquement on devrait les pleurer. Parce que le mot vient du latin  «flebilis», « digne d’être pleuré».
Alors le titre de votre ouvrage Monsieur Varoufakis vient d’une phrase de Thucydide dans L’histoire de la guerre du Péloponnèse, si je ne m’abuse : « Les forts font ce qu’ils peuvent et les faibles subissent ce qu’ils doivent »
La difficulté de cette définition, c’est qu’elle définit le faible par opposition au fort, par défaut.
Le faible est la trace d’un manque, d’un manque de force.
Et je dirais, définition plus actuelle : un manque de pouvoir.
Et pourtant ce qui manque au faible, c’est surtout les larmes, les larmes qui étaient dans la racine latine. Il manque de la compassion, de la sympathie, mot grec qui signifie je prends part à ta souffrance, du moins je l’entends, je la reconnais pour ce qu’elle est.
Mais il n’y a pas de larmes à verser pour les chiffres.
Car les faibles, les pauvres, les démunis on les compte et puis c’est tout, sans les envisager, sans les dévisager.
C’est pour cela aussi qu’il est difficile de dire qui sont les faibles.
Cependant, une chose est certaine : numériquement ils sont en force, parfois on dit  99 % par rapport à 1 % de forts.
Et s’ils subissent le pouvoir des forts, les forts ont aussi besoin d’eux pour exercer leur pouvoir du haut vers le bas.
Mais ne laissons pas ainsi les choses figées !
Vous posez une question Monsieur Varoufakis : «et les faibles subissent ce qu’ils doivent ?»
On voit émerger des mouvements partout en Europe, même en France, des mouvements qui viennent du bas, des faibles
Les mots sont à la fois peu et beaucoup de choses.
Je vous en propose quelques-uns pour conjurer le sort.
Pour montrer l’immuable binarité entre le faible fort, en français, il y a le mot «révolution» qui va avec «révolte» et même «bouleversement». Ces trois mots véhiculent la même idée celle d’un renversement : du haut  qui se retrouve en bas et du bas qui se retrouve en haut.
Et puis j’ai un autre mot, en anglais : « Empowerment». Ce mot n’a pas vraiment de traduction en français,  on a dit développement du pouvoir d’agir. Mais dans « Empowerment», il y a de l’émancipation, il y a l’idée que l’on se grandit hors de sa condition que l’on s’érige que l’on gagne, non en pouvoir d’écraser, mais en pouvoir d’agir, de faire.»
En fin d’émission, Yannis Varoufakis répète ce propos du Ministre de l’Economie allemande Wolfgang Schaüble qu’il avait déjà rapporté et où ce dernier lui disait qu’il savait bien que la solution proposée ne résoudrait rien pour la Grèce, mais qu’il avait besoin de cette solution dans son combat avec les élites françaises pour leur imposer l’austérité.
Je rapproche ce propos d’une récente chronique  de Bernard Guetta <L’arroseur arrosé>, où ce dernier expliquait que Wolfgang Schaüble avait tenté d’influencer la BCE pour mettre fin à sa politique de taux d’intérêt très bas qui était très défavorable aux retraités allemands et à leurs fonds de pension. Maria Draghi en réponse lui a simplement rappelé que la BCE était indépendante et que c’était l’Allemagne qui avait voulu qu’il en soit ainsi. D’où le concept d’arroseur arrosé de Guetta.
J’avais déjà dit que l’Europe avait un problème avec ses vieux, cet échange nous apprend que le problème est particulièrement vivace avec les vieux allemands…

Jeudi 28 avril 2016

Jeudi 28 avril 2016
«L’attention, est une ressource dont nous ne disposons qu’en quantité finie.»
Matthew Crawford

C’est mon ami Jean-François, architecte de son métier et dijonnais de sa destinée qui a attiré mon attention sur un article de Telerama qui fait l’éloge d’un homme particulier qui a écrit un livre.

L’homme est Matthew Crawford qui est à la fois chercheur en philosophie à L’université de Virginie mais aussi réparateur de motos.

<C’est cette seconde activité qui lui a certainement inspiré son premier livre: Eloge du carburateur> Mais le sous-titre de ce livre donne une idée de quoi il parle : « Essai sur le sens et la valeur du travail »

Ce livre est décrit de la manière suivante sur le site de l’éditeur :

« Matthew B. Crawford était un brillant universitaire, bien payé pour travailler dans un think-tank à Washington. Au bout de quelques mois, déprimé, il démissionne pour ouvrir… un atelier de réparation de motos. À partir du récit de son étonnante reconversion professionnelle, il livre dans cet ouvrage intelligent et drôle l’une des réflexions les plus fines sur le sens et la valeur du travail dans les sociétés occidentales.

Mêlant anecdotes, récit, et réflexions philosophiques et sociologiques, il montre que ce travail intellectuel », dont on nous rebat les oreilles depuis que nous sommes entrés dans l’« économie du savoir », se révèle pauvre et déresponsabilisant. De manière très fine, à l’inverse, il restitue l’expérience de ceux qui, comme lui, s’emploient à fabriquer ou à réparer des objets – ce qu’on ne fait plus guère dans un monde où l’on ne sait plus rien faire d’autre qu’acheter, jeter et remplacer. Il montre que le travail manuel peut même se révéler beaucoup plus captivant d’un point de vue intellectuel que tous les nouveaux emplois de l’« économie du savoir ».

« Retour aux fondamentaux, donc. La caisse du moteur est fêlée, on voit le carburateur. Il est temps de tout démonter et de mettre les mains dans le cambouis… »

Mais le livre dont parle TELERAMA concerne un autre sujet : « Contact. Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver »

Et l’article de Telerama explique que :

« Les technologies modernes nous sollicitent de plus en plus, et chacun semble s’en réjouir. Or, cela épuise notre faculté de penser et d’agir, estime le philosophe-mécano Matthew B. Crawford. « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre », écrivait déjà Pascal en son temps. Mais que dirait l’auteur des Pensées aujourd’hui, face à nos pauvres esprits sursaturés de stimulus technologiques, confrontés à une explosion de choix et pour lesquels préserver un minimum de concentration s’avère un harassant défi quotidien ? C’est cette crise de l’attention qu’un autre philosophe, cette fois contemporain, s’est attelé à décortiquer. […]

C’est en assurant la promotion de son [premier] best-seller que Crawford a été frappé par ce qu’il appelle « une nouvelle frontière du capitalisme ». « J’ai passé une grande partie de mon temps en voyage, dans les salles d’attente d’aéroports, et j’ai été frappé de voir combien notre espace public est colonisé par des technologies qui visent à capter notre attention. Dans les aéroports, il y a des écrans de pub partout, des haut-parleurs crachent de la musique en permanence. Même les plateaux gris sur lesquels le voyageur doit placer son bagage à main pour passer aux rayons X sont désormais recouverts de publicités… »

Le voyageur en classe affaires dispose d’une échappatoire : il peut se réfugier dans les salons privés qui lui sont réservés. « On y propose de jouir du silence comme d’un produit de luxe. Dans le salon « affaires » de Charles-de-Gaulle, pas de télévision, pas de publicité sur les murs, alors que dans le reste de l’aéroport règne la cacophonie habituelle. Il m’est venu cette terrifiante image d’un monde divisé en deux : d’un côté, ceux qui ont droit au silence et à la concentration, qui créent et bénéficient de la reconnaissance de leurs métiers ; de l’autre, ceux qui sont condamnés au bruit et subissent, sans en avoir conscience, les créations publicitaires inventées par ceux-là mêmes qui ont bénéficié du silence… On a beaucoup parlé du déclin de la classe moyenne au cours des dernières décennies ; la concentration croissante de la richesse aux mains d’une élite toujours plus exclusive a sans doute quelque chose à voir avec notre tolérance à l’égard de l’exploitation de plus en plus agressive de nos ressources attentionnelles collectives. »

Bref, il en va du monde comme des aéroports : nous avons laissé transformer notre attention en marchandise, ou en « temps de cerveau humain disponible », pour reprendre la formule de Patrick Le Lay, ex-PDG de TF1 ; il nous faut désormais payer pour la retrouver.

On peut certes batailler, grâce à une autodiscipline de fer, pour résister à la fragmentation mentale causée par le « multitâche ». Résister par exemple devant notre désir d’aller consulter une énième fois notre boîte mail, notre fil Instagram, tout en écoutant de la musique sur Spotify et en écrivant cet article… « Mais l’autorégulation est comme un muscle, prévient Crawford. Et ce muscle s’épuise facilement. Il est impossible de le solliciter en permanence. L’autodiscipline, comme l’attention, est une ressource dont nous ne disposons qu’en quantité finie. C’est pourquoi nombre d’entre nous se sentent épuisés mentalement. »

Cela ressemble à une critique classique de l’asservissement moderne par la technologie alliée à la logique marchande. Sauf que Matthew Crawford choisit une autre lecture, bien plus provocatrice. L’épuisement provoqué par le papillonnage moderne, explique-t-il, n’est pas que le résultat de la technologie. Il témoigne d’une crise des valeurs, qui puise ses sources dans notre identité d’individu moderne. Et s’enracine dans les aspirations les plus nobles, les plus raisonnables de l’âge des Lumières. La faute à Descartes, Locke et Kant, qui ont voulu faire de nous des sujets autonomes, capables de nous libérer de l’autorité des autres — il fallait se libérer de l’action manipulatrice des rois et des prêtres. « Ils ont théorisé la personne humaine comme une entité isolée, explique Crawford, totalement indépendante par rapport au monde qui l’entoure. Et aspirant à une forme de responsabilité individuelle radicale. »

C’était, concède tout de même le philosophe dans sa relecture (radicale, elle aussi) des Lumières, une étape nécessaire, pour se libérer des entraves imposées par des autorités qui, comme disait Kant, maintenaient l’être humain dans un état de « minorité ». Mais les temps ont changé. « La cause actuelle de notre malaise, ce sont les illusions engendrées par un projet d’émancipation qui a fini par dégénérer, celui des Lumières précisément. » Obsédés par cet idéal d’autonomie que nous avons mis au cœur de nos vies, politiques, économiques, technologiques, nous sommes allés trop loin. Nous voilà enchaînés à notre volonté d’émancipation.

[…] le philosophe offre une vision alternative, et même quelques clés thérapeutiques, pour reprendre le contrôle sur nos esprits distraits. Pas question pour lui de jeter tablettes et smartphones — ce serait illusoire. Ni de s’en remettre au seul travail « sur soi ».

« L’effet combiné de ces efforts d’émancipation et de dérégulation, par les partis de gauche comme de droite, a été d’augmenter le fardeau qui pèse sur l’individu désormais voué à s’autoréguler, constate-t-il. Il suffit de jeter un œil au rayon « développement personnel » d’une librairie : le personnage central du grand récit contemporain est un être soumis à l’impératif de choisir ce qu’il veut être et de mettre en œuvre cette transformation grâce à sa volonté. Sauf qu’apparemment l’individu contemporain ne s’en sort pas très bien sur ce front, si l’on en juge par des indicateurs comme les taux d’obésité, d’endettement, de divorce, d’addictions y compris technologiques… »

Matthew Crawford préfère, en bon réparateur de motos, appeler à remettre les mains dans le cambouis. Autrement dit à

« s’investir dans une activité qui structure notre attention et nous oblige à « sortir » de nous. Le travail manuel, artisanal par exemple, l’apprentissage d’un instrument de musique ou d’une langue étrangère, la pratique du surf [NDLR : Crawford est aussi surfeur] nous contraignent par la concentration que ces activités imposent, par leurs règles internes. Ils nous confrontent aux obstacles et aux frustrations du réel. Ils nous rappellent que nous sommes des êtres « situés », constitués par notre environnement, et que c’est précisément ce qui nous nous permet d’agir et de nous épanouir ».

Bref, il s’agit de mettre en place une « écologie de l’attention » qui permette d’aller à la rencontre du monde, tel qu’il est, et de redevenir attentif à soi et aux autres — un véritable antidote au narcissisme et à l’autisme. »…

Voilà, je vais maintenant retourner à des travaux manuels, j’ai une lampe à finir…

<693>


Mercredi 27 avril 2016

Mercredi 27 avril 2016
«Stalker quelqu’un sur internet»
Nouvelle expression né avec Internet
Xavier de la Porte a consacré <sa chronique sur France Culture> à « Mémoire de fille », le dernier livre d’Annie Ernaux qui est paru il y a une quinzaine de jours.
Il n’évoque pas l’aspect littéraire du livre mais l’usage d’internet fait par l’écrivaine. Je cite :
«[…] En revanche, j’ai été frappé par une chose qui me semble tout à fait symptomatique de notre temps et qui peut nous aider à réfléchir sur notre usage d’Internet.
Pour faire ce travail qui consiste à tenter de retrouver cette « fille » qu’elle fut, Annie Ernaux a recours à plusieurs moyens, et à divers documents. Des photos de l’époque (photos prises par elle ou d’autres), des lettres envoyées à des amies, des cartes, les carnets qu’elle remplissait déjà à l’époque, ou même ses livres précédents, tout cela lui fournissant des éléments assez précis. Mais à plusieurs reprises, Annie Ernaux utilise Internet. Elle utilise Internet pour trouver des informations, pour revoir des lieux (en particulier le lieu de la colonie de vacances où elle passe l’été 1958, si fondamental), mais elle l’utilise surtout pour retrouver traces de certaines personnes (et en particulier l’homme, avec lequel, pendant ce mois d’été elle passe deux nuits, et dont elle devient follement amoureuse). Pourquoi c’est intéressant ?
D’abord parce que c’est un signe des temps que la recherche Internet prenne place, tout à fait normalement, au milieu d’autres documents.
Mais ce qui est passionnant ici, c’est le rôle que joue Internet dans un travail lié à la mémoire. Car le web ne fournit pas à proprement parler une archive, ou alors, une archive du temps presque présent. Internet vient combler un vide. Il vient combler un vide entre le passé et le présent. Par exemple, ce qu’Annie Ernaux trouve de cet amant de deux nuits, c’est une photo de famille, celle de cet homme fêtant ses noces d’or, entouré de toute sa descendance, à l’intérieur d’un article de la presse locale donnant les éléments d’une courte biographie. Et cette photo, l’auteure la scrute et s’écrit la scrutant avec toutes les limites visuelles de ce type de document trop pixélisé. Très différent des photos que nous avons gardées – dans des albums ou ailleurs.
Avec, par ailleurs, le soupçon toujours porté : cette personne est-elle vraiment la bonne ?
Ce que Google offre, c’est le plus souvent, aussi, une documentation qui est à mi-chemin entre le public (ce qu’on aurait trouvé auparavant en consultant les archives de la presse et des annuaires) et le privé (et qu’on peut trouver en allant des réseaux sociaux, ce que fait Annie Ernaux en s’inscrivant sur Copain d’avant).
En faisant cela, en l’écrivant Annie Ernaux donne ses lettres de noblesse à une pratique répertoriée dans les réseaux, une pratique qu’on appelle « stalker ». Le verbe anglais to stalk signifie à la fois « roder » et « traquer ». Stalker quelqu’un sur internet, c’est guetter sa présence, les traces qu’il laisse, glaner des informations, et c’est ce qu’on fait en général pour un ancien amour.
Vulgairement, on pourrait dire qu’Annie Ernaux stalke ses ex. Mais on pourrait tout en même temps défendre qu’elle fait avec les outils de son temps ce qu’aurait fait Proust s’il avait pu. Oui, Proust aurait sans doute stalké ses personnages et le temps retrouvé n’aurait-il consisté qu’en une longue recherche sur Internet. (Je précise juste que je m’appuie pour dire cela sur ce que m’avait annoncé de but en blanc Nathalie Mauriac-Dyer, grande spécialiste de Proust : « Proust aurait adoré Internet »).
Mais, les autres ne sont pas seuls concernés.
Car Annie Ernaux nous donne aussi une idée qui pourrait devenir un jour, par ce qu’Internet garde de nous sans même que nous y fassions attention, une expérience commune. Je suis frappé par les derniers mots de « Memoires de fille », quand Annie Ernaux dit avoir retrouvé en finissant d’écrire son livre, la note d’intention : « Explorer le gouffre entre l’effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive et l’étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé. ». Et je me disais que bientôt, une plongée dans notre désormais vieux compte Facebook pourrait nous fournir pareille impression.»
C’est une chronique de notre temps présent

Mardi 26 avril 2016

Mardi 26 avril 2016
«Le salaire est une charge, un coût, quelque chose de négatif qu’il faut réduire. Les dividendes des actionnaires et les bonus des patrons sont des parts de profit donc positifs.
Le mépris du salarié, c’est dans nos règles comptables qu’il est inscrit.»
Paul Jorion
Je ne veux pas plomber l’ambiance !
Je ne parlerai donc pas du dernier ouvrage de Paul Jorion : <Le dernier qui s’en va éteint la lumière>
Je parlerai plutôt de ce patron, Henry Engelhardt, PDG du groupe d’assurance automobile britannique Admiral, qui a décidé, d‘offrir 9 millions d’euros de primes à tous ses employés à l’occasion de son départ à la retraite, le 12 mai prochain. « C’est une façon de dire merci » a-t-il simplement précisé.
Je ne veux pas plomber l’ambiance !
Je ne parlerai donc pas des sombres prévisions qu’a révélées Paul Jorion dans son entretien du 25 mars 2016 avec Patrick Cohen qui le recevait pour évoquer son livre. <Le dernier qui s’en va éteint la lumière>.
Je parlerai  plutôt de la générosité de Bernard Arnault, patron de LVHM, qui a fait un don à un de ses anciens salariés qu’il avait licencié et qui non seulement survivait avec  400 euros par mois, mais qui, en outre, était à la veille de perdre sa maison qui devait être saisie par huissier. Certes, la générosité du milliardaire français n’est pas aussi spontanée que celle de Henry Engelhardt, comme le montre <Merci Patron> que j’ai enfin vu. En effet, il faut toute la ruse et les stratagèmes de François Ruffin, le créateur de Fakir, pour déclencher la générosité contenue et intéressée de Bernard Arnault. Pour celles et ceux qui ne l’ont pas encore vue, comme Pascale l’a fait pour moi, je vous conseille d’aller le voir.
Bernard Arnault prétend ne pas l’avoir vu, je peux comprendre. Il doit être quand même difficile d’entendre que son ancien salarié qu’il a licencié avec des centaines d’autres pour augmenter les bénéfices de LVMH, doit jeûner plusieurs jours par mois parce que les 400 euros qu’il touche ne lui permettent pas de manger tous les jours.
Paul Jorion qui rappelons est un anthropologue ayant travaillé dans des banques américaines dans le domaine du trading décortique les codes de l’Economie, qui n’est pas une science mais une construction humaine pour justifier la répartition des richesses. Il écrit énormément d’ouvrages et tient un blog étonnant et décapant.
Kaizen est un mensuel fondé par Cyril Dion le réalisateur du film «Demain». Kaizen est un mot japonais qui signifie «changement bon». Kaizen a organisé, pour ses lecteurs, une conférence le 23 mars au Goethe-Institut de Paris où il avait invité Paul Jorion. J’ai lu dans le dernier numéro de ce magazine : «Au fur et à mesure de la conférence, nous avons pu constater un mécontentement manifeste plutôt unanime dans le public.»
Bref, Paul Jorion avait plombé l’ambiance !
Malgré tout, je voudrai partager deux réflexions de Paul Jorion, qu’il a développé lors du 7/9 du 25 mars de Patrick Cohen.
La première concerne la croissance et l’argent.
Vous savez que l’argent constitue le fluide qui permet de faire fonctionner l’économie. Or l’immense majorité de l’argent est créée par les banques, quand un acteur économique obtient un prêt pour investir. Quand la banque dispose de suffisamment de garantie pour estimer que le prêt sera remboursé, elle l’accorde. Le fait d’accorder le prêt, conduit la banque à inscrire, dans ses comptes, le montant du prêt. Cet argent, la banque ne l’a pas. Elle doit bien disposer d’une certaine assise financière pour avoir le droit de prêter, mais la somme d’argent correspondant au prêt n’est pas prélevé sur le compte d’un épargnant pour être versé sur le compte de l’emprunteur. Non ! L’argent est créé, ex nihilo, par son inscription au bénéfice de l’emprunteur.
Et c’est là que Jorion explique la relation entre la dette, l’argent et la croissance.
Le système économique a besoin de la dette, puisque c’est par la dette que l’argent est créé.
La dette doit être remboursée avec un intérêt. Il faut rembourser plus que l’emprunt, ce plus est donné par la croissance. S’il n’y a pas de croissance, on ne peut pas rembourser les intérêts de la dette.
La dette, l’argent et la croissance sont dans notre système intimement liés.
Or la croissance est en panne, faible. Certains affirment même que la croissance infinie n’est pas supportable dans le monde fini de la terre.
C’est ainsi que la dette continue à croitre et n’est plus remboursable.
Ce sont donc bien les fondements du fonctionnement du système qui sont en cause.
La seconde concerne la comptabilité et le regard qu’on porte sur la rémunération des salariés et la rémunération des actionnaires. Je cite de mémoire : «Nous avons admis que la rémunération des salariés était le salaire et que le salaire était une charge, un coût, quelque chose de négatif qu’il fallait réduire, minimiser. Le profit était une chose positive qu’il fallait maximiser. Les dividendes des actionnaires et les bonus des patrons sont des parts de profit donc positifs.
Le mépris du salarié, c’est dans nos règles comptables qu’il est inscrit.»
Ce ne sont pas les propos d’un économiste orthodoxe, mais Jorion jette un regard décalé sur ce que chacun estime la normalité du fonctionnement de l’Economie.
Normalité qui est remarquablement mise en lumière dans le film «Merci Patron».
Ce regard décalé je le trouve fécond.

Lundi 25 avril 2016

Lundi 25 avril 2016
«Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs»
William Shakespeare
«Comme il vous plaira», Acte 2, Scène 7, Réplique de Jacques à son ami le Vieux Duc qui a été proscrit et chassé du pouvoir par son frère 
William Shakespeare est un homme plein de mystères.
Certains le caractérisent par ce mot : «Le portraitiste de l’âme humaine».
Il représente un symbole tel en Angleterre que de manière commune on désigne la langue anglaise sous l’appellation «La langue de Shakespeare».
Ces dernières semaines et jours, il est beaucoup question de ce monument du théâtre occidental, parce que dans les encyclopédies il est noté : «William Shakespeare meurt le 23 avril 1616». Or nous sommes le 25 avril 2016, ce samedi nous fêtions donc officiellement l’anniversaire des 400 ans de la mort du «Génie du théâtre».
Dans la réalité cette affirmation est fausse ou simplement partiellement juste. C’est encore un problème de calendrier. Car comme je l’avais déjà relaté dans le mot du jour du 16 février 2015 « Renvoyer aux calendes grecques », lors du changement de calendrier, du calendrier «julien» de Jules César vers le calendrier «grégorien» du pape Grégoire, que nous utilisons actuellement, l’Angleterre, réticente aux innovations du continent [cela n’a pas changé], vivait encore à cette date avec le calendrier Julien.
Donc l’homme qui est né et mort à Stratford-upon-Avon, près d’Oxford, est donc décédé le 23 avril 1616 du calendrier Julien.
Ce qui correspond au 3 mai 1616 (à 52 ans) de notre calendrier grégorien.
Si vous souhaitez allumer une bougie (ou 400 bougies) pour commémorer le 400ème anniversaire, il faudra le faire le mardi 3 mai 2016.
Le mot du jour du 16 février 2015, rappelait qu’il existe un autre monument de la littérature occidentale qui est mort le 23 avril 1616, du calendrier grégorien : Miguel de Cervantès décédé à cette date à Madrid.
Mon inoubliable professeur de français de troisième, nous avait appris que si nous voulions être honnête homme, il fallait que nous ayons lu les 4 plus grands monuments de la littérature occidentale :

«Les misérables» de Victor Hugo

«David Copperfield» de Charles Dickens

«Guerre et Paix» de Tolstoï

et «Don Quichotte» de Miguel Cervantès

Si j’ai lu et même relu les 3 premiers, j’ai commencé mais sans le finir ce 4ème ouvrage.
Il reste tant de choses à faire avant de quitter cette terre…
Mais revenons à ce génie absolu du théâtre William Shakespeare, baptisé le 26 avril 1564 Stratford-upon-Avon et donc né quelques jours avant, date non connue.
On lit dans Wikipedia :
«[…] il est généralement admis que l’on ne connaît du personnage que des détails […]
Il est le troisième enfant de la famille et l’aîné des garçons. Son père, John Shakespeare, fils de paysan, est un gantier et marchand d’articles de maroquinerie, négociant de peaux et de laine prospère, tirant également profit de la spéculation foncière[…] C’est un notable de la ville de Stratford : en 1568, il y est élu conseiller municipal, puis grand bailli (ou maire) en 1568
[…] Le milieu confortable dans lequel naît Shakespeare le conduit vraisemblablement à fréquenter, après le niveau élémentaire, l’école secondaire « King Edward VI » au centre de Stratford, où l’enseignement comprend un apprentissage intensif de la langue et la littérature latine, ainsi que de l’histoire, de la logique et de la rhétorique. Selon son contemporain et rival, Ben Jonson, « il connaît pourtant peu le latin et encore moins le grec »
En 1577, le jeune garçon est retiré de l’école, vraisemblablement pour gagner sa vie ou pour aider son père qui est dans une mauvaise passe.
Le 28 novembre 1582, à Temple Grafton près de Stratford, Shakespeare, qui a alors 18 ans, épouse Anne Hathaway, fille d’un fermier de Shottery, de sept ou huit ans son aînée. […]
La suite des années 1580 est connue comme l’époque des « années perdues » de la vie du dramaturge : entre 1585 et 1592, nous n’avons aucune trace de lui, et nous ne pouvons expliquer pourquoi il quitte Stratford pour Londres.
On perd la trace de Shakespeare en 1585 : il quitte Stratford, il quitte sa femme, pour une « traversée du désert ».»
Vous lirez le reste sur Wikipedia : <https://fr.wikipedia.org/wiki/William_Shakespeare>
Il est incontestable qu’un bourgeois de Stratford-upon-Avon, s’appelant, William Shakespeare,  a vécu entre 1564 et 1416. Il a même écrit un testament dont on garde trace.
Ce testament qui est un des arguments utilisés par <Daniel Bougnoux qui avait été invité dans l’émission la Grande Table du 8 avril 2016 dont le thème était «Qui était vraiment Shakespeare ?»> Pour dire qu’un homme qui a rédigé un tel testament ne peut pas être l’auteur des pièces attribuées à William Shakespeare.
Il développe beaucoup d’autres arguments que vous trouverez aussi dans une des deux pièces jointes à ce message et plus largement dans le livre qu’il a écrit : <Shakespeare le choix du spectre>.
Il n’est pas le premier : Mark Twain, Sigmund Freud avaient déjà défendu cette hypothèse, ce bourgeois, qui n’a pas quitté l’Angleterre qui ne savait par lire le Français et l’italien, alors que plusieurs de ces œuvres sont plus qu’inspirées par des livres dans ces deux langues, alors qu’il n’en existait pas de traduction en anglais. Ainsi «Othello» ou le «Marchand de Venise» sont, ce qu’on appellerait probablement aujourd’hui, du plagiat de deux œuvres italiennes.
Daniel Bougnoux n’a pas peur d’affirmer « Je crois démontrable que le médiocre affairiste de Stratford ne peut pas être le « Shakespeare » qui signe un pareil théâtre ».
Et il reprend la thèse défendue par un chercheur canadien Lamberto Tassinari, dont le livre révèle l’hypothèse :  <John Florio alias Shakespeare>.
John Florio qui était un homme polyglotte d’une culture immense que ne semblait pas avoir Shakespeare.
Wikipedia nous donne les informations suivantes :
« John Florio (Londres, 1553 – Fulham 1625) était un linguiste, lexicographe et traducteur anglais d’ascendance italienne.
Né d’un père italien protestant ayant dû chercher refuge en Angleterre pour échapper à l’Inquisition dans son pays, et d’une mère probablement anglaise, il passa ses jeunes années dans les Grisons en Suisse, puis, après des études en Allemagne, retourna en Angleterre où, fort de sa formation humaniste et polyglotte, il trouva bientôt à s’employer comme précepteur et professeur d’italien et de français auprès de personnes issues de toutes les classes sociales : marchands, nobles, artistes, princes, et même une reine, Florio occupant le poste de maître de langues à la cour royale de Jacques Ier.
Il figure comme un précurseur tant dans le domaine de la traduction (il fut le premier à traduire en anglais les Essais de Montaigne et des passages du Décaméron de Boccace) que dans celui de la lexicographie, étant en effet l’auteur d’un dictionnaire anglais-italien dans lequel, pour la première fois, il eut l’idée d’admettre des vocables du langage courant et des termes de métier. Son dictionnaire et sa traduction des Essais de Montaigne passent aujourd’hui pour de véritables monuments de la Renaissance anglaise et des lettres élisabéthaines. […]
Il fut peut-être un ami de William Shakespeare, ou eut à tout le moins une influence sur lui. Florio est l’un des nombreux candidats proposés comme étant les véritables auteurs des œuvres de William Shakespeare. […] La théorie s’appuie notamment sur l’argument, également avancé par d’autres anti-stratfordiens, que l’œuvre de Shakespeare dénote une connaissance intime de la culture et de la géographie italiennes.»
Pourquoi si cette hypothèse est vraie, John Florio n’a-t-il pas signé ses œuvres ? Bougnoux donne cette explication : italien d’origine juive, il ne pouvait se mettre en avant dans le <Théâtre élisabéthain>.
Pour introduire toutes ces interrogations j’ai trouvé pertinent de mettre en exergue, cette réplique d’une œuvre Shakespearienne : «Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs».
J’aurais peut-être pu aussi utiliser «To be, or not to be: that is the question », « être ou ne pas être », «Hamlet », acte 3 scène 1
France Culture a consacré de nombreuses émissions à cette œuvre lumineuse de la culture occidentale : http://www.franceculture.fr/dossiers/week-end-shakespeare

Vendredi 22 Avril 2016

Vendredi 22 Avril 2016
«Quelles que soient les alternatives, il doit y avoir une réciprocité absolue, une égalité absolue, la reconnaissance mutuelle de la dignité et de la vie, le respect des traditions de chacun et de son histoire.
Telles sont les conditions sine qua non de la paix. […] Cette offre ne peut venir que du plus puissant.»
Yehudi Menuhin, discours à la Knesset du 5 mai 1991
Les religions de paix, cela n’existe pas. Mais il peut exister des femmes et des hommes de paix, dont certains peuvent être religieux ou appartenir à une religion.
Yehudi Menuhin était un extraordinaire musicien, il fut un artiste précoce et il était un homme de paix.
Il était juif, son prénom Yehudi signifie juif. Sa mère a voulu l’appeler ainsi afin qu’il n’y ait aucune ambiguïté sur ses origines juives.
Pendant la guerre, il a joué trois fois par jour pour les soldats alliés, dans le but de soutenir leur moral. Mais à la fin de la guerre, le plus grand chef allemand, Wilhem Furtwängler, un des plus grands de l’Histoire faisait l’objet d’une procédure de dénazification, parce qu’il n’avait pas quitté l’Allemagne et avait donc joué pour les nazis. Il ne fut pourtant, contrairement à Karajan, jamais membre du parti et il s’opposa plusieurs fois aux nazis en raison de leur antisémitisme. Ce fut alors Yehudi Menuhin, en tant que juif et allié qui vint à Berlin pour venir jouer avec Furtwängler le concerto de Beethoven. Il tendit ainsi la main et il en sortit la version la plus bouleversante de ce chef d’œuvre avec Furtwängler au festival de Lucerne.
<Vous trouverez ici cette histoire des accusations contre le Furtwängler et le rôle de Menuhin> qui dès 1945, après tout ce qu’avait fait l’Allemagne au peuple juif parlait déjà de la rédemption de ce pays et écrivit : « Si ce pays moribond parvenait à redevenir un membre honorable de la communauté des nations civilisées, ce serait grâce à des hommes, comme Furtwängler, qui ont prouvé qu’ils étaient capables de sauver au moins une partie de leur âme. […] »
Ce fut aussi un homme qui allait vers les autres cultures, il fit par exemple des concerts et des disques avec Ravi Shankar le grand maître de la musique indienne traditionnelle.
En Afrique du sud, en plein apartheid, alors que son contrat l’avait explicitement interdit, il va jouer devant un public de noir.
Et il y a 25 ans, en 1991, il obtint un prix qui eut pour conséquence qu’il devait prononcer un discours à la Knesset. Ce discours je l’ai entendu pour la première fois lors d’une émission d’ARTE consacrée à Menuhin. Et je n’ai pas encore trouvé la vidéo, mais je viens de trouver le verbatim de ce discours derrière ce lien : https://blogs.mediapart.fr/olivia-elias/blog/121115/discours-de-yehudi-menuhin-la-knesset-5-mai-1991
Et Yehudi Menuhin, se présentant comme juif au milieu du peuple juif, va tenir ce discours :
« Monsieur le président, monsieur le Premier ministre, chers amis,
Je remercie la Fondation internationale Wolf pour le grand honneur qu’elle m’accorde dans la plus sainte des villes, Jérusalem – la ville où vécurent mes ancêtres. Je suis également reconnaissant d’avoir, par le rituel de ce prix, le privilège de m’adresser à la Knesset.
Outre les hautes qualifications que je partage avec mes camarades lauréats, je possède un titre très particulier, celui de mon noble ancêtre hassidique, le rabbin Schneer-Salman.
Enfant, mon rêve candide était, en jouant du violon, de pouvoir guérir les cœurs souffrants – accomplissant ainsi une mission juive…
J’aimerais rappeler les mots de Salomon, sans doute le plus avisé de tous les hommes, ces mots écrits afin que nous les observions éternellement : Mon fils, n’oublie pas mon enseignement ; que ton Cœur retienne mes recommandations. Car ils te vaudront de longs jours, des années de vie et de paix. Que la bonté et la vérité ne te quittent jamais : attache-les à ton cou, inscris-les sur les tablettes de ton Cœur; et tu trouveras faveur et bon vouloir aux yeux de Dieu et des hommes «Jamais ces mots n’ont été aussi opportuns qu’aujourd’hui, dans ce monde déchiré par les conflits et le malheur. La peine, l’angoisse et l’horreur nous entourent – le moment n’est-il pas venu pour nous, Juifs réunis ensemble en Israël, de reconnaître notre suprême destinée : celle de guérir et d’aider ?
La réciprocité est la loi pragmatique de toutes les sociétés. Ceux qui vivent par l’épée périront par l’épée, et la terreur et la peur. La haine et le mépris sont mortellement infectieux. Et dans le même esprit, vous devez aimer si vous désirez être aimé, vous devez faire confiance pour que l’on vous fasse confiance, et servir pour que l’on vous serve.
Mes amis, Israël a atteint l’âge de la maturité. Le moment est venu. Relevez ce défi. Ne calculez pas vos actions dans les ténèbres de la peur; mais plutôt dans la lumière éclatante des paroles du Roi Salomon, sinon vous continuerez à vous laisser gouverner par cette peur et cette violence, vous resterez un camp retranché tant que vous survivrez.
Quelles que soient les alternatives, il doit y avoir une réciprocité absolue, une égalité absolue, la reconnaissance mutuelle de la dignité de la vie, le respect des traditions de chacun et de son histoire. Telles sont les conditions sine qua non de la paix. Et non une paix qui serait un hiatus afin de préparer d’autres guerres, mais la paix dans sa signification intégrale, la paix qui doit rester et qui restera une lutte constante et noble.
Cette offre ne peut venir que du plus puissant. Ce pays ne deviendra fort et confiant en l’établissement d’amitiés nouvelles et honorables que lorsqu’il acceptera le fait inéluctable qu’en son sein vivent des gens tout aussi attachés à la terre, prêts à mourir eux aussi pour leurs idéaux et destinés en fin de compte à devenir amis.
Un fait est absolument évident: cette façon improductive de gouverner par la peur, par le mépris des dignités essentielles de la vie, cette constante asphyxie d’un peuple dépendant devrait être la dernière chose acceptée par ceux-là même qui savent trop bien l’horrible signification, la souffrance inoubliable d’une telle existence.
Il est indigne de mon noble peuple, le peuple juif qui s’est efforcé de rester fidèle à un code de droiture morale durant quelque cinq mille ans, qui est capable de créer et d’établir un pays et une société tels que nous le voyons autour de nous, de pouvoir encore refuser le partage de ses grandes qualités et de ses bénéfices à ceux qui séjournent parmi eux.
Je crois que les Israéliens savent déjà au plus profond de leur cœur qu’avec ce geste fraternel de réciprocité, pourrait venir le moment de déclarer : « Car voilà l’hiver passé, c’en est fini des pluies, elles ont disparu. Sur notre terre, les fleurs se montrent. La saison vient des gais refrains. Le roucoulement de la tourterelle se fait entendre sur notre terre. »
Puisse cette voix être celle des peuples eux-mêmes. Comme le disait le grand Psalmiste David : « Agrée les paroles de ma bouche et le murmure de mon cœur sans trêve devant toi, ô mon Dieu, mon rocher, mon rédempteur. »
Et du plus profond de mon cœur aimant, je souhaite qu’il en soit ainsi pour vous tous. »
Yehudi Menuhin est né le 22 avril 1916, il y a exactement 100 ans.
Et demain le 23 avril, commence la fête juive de Pâque.
Wilhem Furtwängler et Yehudi Menuhin