Mercredi 13 avril 2016

Mercredi 13 avril 2016
«Un hackathon»
Nouveau concept de travail intense et collaboratif.
Je suis persuadé qu’une partie d’entre vous, notamment les plus jeunes, connaissent parfaitement de concept, mais pour ma part je l’ai découvert récemment.
Les architectes connaissent «la charette», travail intense et en groupe pour répondre à un appel d’offre dans un temps limité.
«Un hackathon» est un «truc» du même genre mais qui concerne la programmation informatique.
Un hackathon est, en effet, un événement où des développeurs se réunissent pour faire de la programmation informatique collaborative, sur plusieurs jours. Souvent cette approche collaborative s’accompagne d’une compétition entre les développeurs pour désigner le groupe qui réalise la meilleure solution.
Le terme est constitué de deux racines : de «hack» qui vient de «hacker» et «marathon.». Dans l’esprit de beaucoup, un hacker est un  informaticien qui utilise ses connaissances de la sécurité informatique pour en rechercher et en exploiter les faiblesses. Mais, notamment aux Etats-Unis, le hacker est avant tout un informaticien ingénieux qui crée, analyse et modifie des programmes informatiques pour améliorer ou apporter de nouvelles fonctionnalités à l’utilisateur.
En faisant quelques recherches sur ce sujet j’ai trouvé cet <Article du Figaro> :
« […] Sur les bancs des universités, les hackathons sont désormais légion. Contraction de «hack» et «marathon», le mot désigne un événement de programmation informatique collaborative.
[…] Le concept du hackathon est né aux États-Unis à la fin des années 1990, au sein de la communauté des développeurs adeptes des logiciels libres. «À l’époque, on se réunissait autour d’un projet pour lui donner un coup d’accélérateur», explique Mael Inizan, chargé de projet au sein de Silicon Xperience et de Silicon Sentier, une association qui promeut l’innovation en Île-de-France.
La culture du hackathon s’est propagée en entreprise lorsque les génies de l’informatique sont devenus entrepreneurs. Facebook fut précurseur dans le domaine. Sur l’impulsion de Mark Zuckerberg, les employés du réseau social s’y affrontent régulièrement dans le cadre de hackathons d’entreprise. Une seule règle: concevoir un projet qui n’a pas de rapport avec son domaine de prédilection. […]
Le phénomène a depuis gagné la France. Axa, Orange, Pernod Ricard, la SNCF, la RATP et beaucoup d’autres se sont déjà frottés à l’exercice. Le hackathon a quitté le stade expérimental pour s’intégrer à la stratégie d’entreprise. Plus question de se limiter à organiser une compétition entre employés. La plupart des hackathons organisés par des sociétés sont ouverts à tous: étudiants, start-up ou simples curieux contribuent à l’effort de recherche et développement.
«Avec les hackathons, nous cherchons à sortir du schéma d’innovation classique», précise Frank Mouchel, CIO d’Axa France. Le groupe d’assurances a organisé son premier hackathon sur le thème de la relation clients. Une quarantaine d’équipes ont élaboré un projet soumis à un jury de professionnels. Pendant quarante heures, les participants ont alterné lignes de code, micro-siestes et parts de pizza, en espérant remporter le premier prix de 10.000 euros.»
Ces initiatives qui semblent très positives posent cependant question : « Le hackathon est-il l’avenir de l’innovation en entreprise? Du côté des développeurs, on ne partage pas vraiment l’enthousiasme général et on dénonce les «dérives commerciales» du concept. «Un hackathon ne devrait pas se faire au bénéfice d’une société mais dans l’intérêt commun», prévient Mael Inizan. «Le problème, c’est que des entreprises financent ces événements en espérant un retour sur investissement immédiat.»
D’autres inquiétudes, plus concrètes, entourent l’intérêt des entreprises pour ces concours à l’innovation. Le spectre du travail non rémunéré plane sur les hackathons. Un participant du concours organisé par Axa confie sa crainte du vol d’idées, surtout quand les thèmes sont très spécifiques.«Les participants doivent protéger leurs productions par l’utilisation de licences libres», prévient Ivan Béraud, secrétaire général de la fédération CFDT de la communication, du conseil et de la culture. Ce dernier affirme n’avoir reçu aucune plainte relative à des hackathons à ce jour. […] La durée courte d’un hackathon représente à la fois des avantages et des inconvénients. «Le problème des hackathons, c’est qu’on y accomplit 80% d’un projet et qu’on oublie de finir les 20% restants», regrette Sarah Cherruault, PDG d’Auticiel, une société spécialisée dans les applications pour enfants autistes. La jeune entrepreneuse a néanmoins été plus chanceuse que la moyenne. Elle a participé en 2011 à un hackathon sponsorisé par Orange dans le cadre du Téléthon, où son application a remporté le premier prix. Cela a permis à son entreprise de rentrer en contact avec la fondation Orange, désormais partenaire de la start-up. «Les hackathons, c’est une énorme opportunité pour créer son réseau, rencontrer des partenaires comme des futurs collaborateurs», affirme Sarah Cherruault. »
Ce sont bien sûr les sites spécialisés en informatique qui sont les plus enthousiasmés par ce type d’évènement : http://www.journaldunet.com/solutions/emploi-rh/hackathon.shtml
« L’enjeu sur lequel la plupart des organisateurs se retrouvent, c’est sur la nécessité de transformer l’essai. « C’est actuellement ce sur quoi on travaille pour la prochaine édition du Hacking Health Camp » explique Sebastien Letélié. « On a remarqué que l’on n’avait pas de structure afin de permettre de donner une suite aux projets prototypés durant l’événement. Et on cherche à le corriger, avec le soutien de la part de nos partenaires qui aimeraient voir ces projets sortir plus facilement. […] Si on veut que le format continue, il faut que les startups s’y retrouvent » rappelle Chloé Bonnet. « Et pour ça, il faut leur donner une opportunité de business sur la suite. » Pas de secret, même si la gratuité de la participation semble être ici la norme. Mais certains sujets méritent d’être évoqués et définis clairement avant toute chose : au hasard, la propriété intellectuelle des prototypes développés au cours de la manifestation. « Le contrat moral entre participants et organisateurs doit être clair dès le départ. Ce qui est développé dans le cadre du hackathon appartient à son développeur et toutes les entreprises qui ont tenté de déroger à la règle ont rapidement rétropédalé » explique Chloé Bonnet. Et un hackathon qui tourne au désastre, c’est souvent une situation que l’on préfère éviter. […]
La pratique historique du hackathon, celle portée par le monde communautaire, elle fonctionnera toujours » explique Chloé Bonnet. « Pour les entreprises, cela dépendra de l’engagement avec les startups et de la volonté de renouveler l’expérience. » Pourtant il y a des risques, celui de l’outsourcing masqué et du travail gratuit, souvent pointé par les critiques de l’économie collaborative. « Ce qu’il faut comprendre, c’est que c’est un format qui existe depuis un moment et que l’on ne peut pas en faire n’importe quoi » rappelle Chloé Bonnet. « Ce n’est pas une campagne marketing, des codes existent et il faut en avoir conscience. »
On voit donc que beaucoup de questions se posent, notamment de propriétés intellectuelles, de rémunération du travail fourni si le résultat n’appartient pas gratuitement à la collectivité mais va directement servir aux bénéfices d’une grande entreprise qui tirent les marrons du feu.
Ce sont des questions du monde du travail de demain et déjà d’aujourd’hui.
<682>

Mardi 12 avril 2016

Mardi 12 avril 2016
«VRAC»
« Vers un réseau d’achat en commun », association lyonnaise qui veut s’étendre
La semaine dernière je vous parlais de l’émission AGORA de France Inter et de la journaliste qui veillait au mot : Aurore Vincenti.
Mais il y a un autre intervenant dans cette émission : Edouard Zambeaux dont la chronique s’appelle Périphérie. Dans l’émission du 3 avril, sa chronique était consacrée à VRAC et il avait invité <Boris Tavernier>
Edouard Zambeaux a introduit ce sujet de la manière suivante :
« La semaine dernière le Président de l’Assemblée Nationale remettait les prix du concours « s’engager pour les quartiers ».Grand vainqueur de cette édition 2016 l’association VRAC,  « vers un réseau d’achat en commun » qui a raflé le prix de l’innovation sociale et le grand prix. Installée dans les quartiers de la métropole lyonnaise cette association initie et organise des coopératives d’habitants pour leur  permettre,  grâce à des achats groupés  de denrées alimentaires en vrac,  d’accéder à des produits de bonne qualité aux meilleurs prix. Une économie collaborative qui associe les habitants, les bailleurs sociaux locaux et  les  fondations.
A la fois outil d’une consommation responsable et outil de socialisation dans les quartiers ce réseau avec ses 700 adhérents commence aujourd’hui à essaimer dans d’autres régions.Périphéries vous propose cette semaine de rencontrer Boris Tavernier l’instigateur de cette initiative modeste, utile et véritablement pensée pour être au service des habitants des quartiers populaires»
Le principe est simple, il s’agit de créer une centrale d’achat de produits alimentaires, de produits ménagers et aussi de fournitures scolaires, de qualité et de proximité pour les personnes modestes des quartiers défavorisées.
Dans un raccourci un peu osé, Edouard Zambeaux a décrit cette initiative comme la volonté d’offrir des produits de bobos à des gens modestes.
Cette association a fait l’objet d’un article dans le Progrès : http://vrac-asso.org/img/cms/pdf/article-Le-Progres-12-aout-2015.pdf
Pour les lyonnais, nous y apprenons que Boris Tavernier est cette homme qui créa en 2004 De l’autre côté du pont, un café coopératif et alternatif situé à Guillotière.
Il expliquait dans cet article En matière de démocratisation des bons produits, j’avais fait le tour, et j’ai eu envie de toucher des publics qui n’ont pas accès à ces produits
C’est ainsi qu’est né en 2013 VRAC qui est actif à La Duchère, Vénissieux, Décines, Vaulx en Velin – Mas du Taureau, Villeurbanne mais qui souhaite élargir son périmètre au-delà de la région lyonnaise.
Mais probablement qu’il existe déjà des initiatives de ce type dans d’autres lieux de France.
Cette association dispose bien sûr d’un site : http://vrac-asso.org/
Cette initiative me remémore  ce proverbe africain qui a servi de mot du jour le 16 septembre 2014 : «Tout seul on va plus vite. Ensemble on va plus loin»  c’est aussi vrai pour les privilégiés, mais particulièrement pour celles et ceux qui le sont moins.

Lundi 11 avril 2016

Lundi 11 avril 2016
«Tout se passe comme si on avait une immigration sauvage de vieux »
François Héran, ancien directeur de l’INED
C’est une formule un peu rude, abrupte pour aborder un des sujets essentiel (ce n’est pas le seul) de notre société occidentale contemporaine.  Elle a pour objet de réveiller les consciences et de poser des questions, non de trouver des réponses simplistes et brutales.
Cette formule est de François Héran qui est un sociologue, anthropologue et démographe français né en 1953. Il a été directeur de l’Institut national d’études démographiques de 1999 à 2009. Depuis 2009, il est directeur de recherche à l’INED.
C’est Emmanuel Todd qui revient à ses premiers amours de démographe et d’Historien dans une conférence sur le thème <Le vieillissement de la population, quels effets ?> qui a rapporté ce propos de l’ancien directeur de l’INED.
«Une immigration de vieux » décrit à la fois une vraie réalité de nos sociétés ainsi qu’un vrai déséquilibre.
Un déséquilibre dont il faut être conscient et pour lequel le statu quo c’est à dire un système qui a été imaginé et créé avec peu de vieux retraités et beaucoup de jeunes actifs doit être fondamentalement repensé.
 
Pendant très longtemps, les sociétés humaines avaient un âge médian (l’âge médian sépare la population en deux partie : une moitié en dessous, une moitié au-dessus) entre 20 et 25 ans, la société de la révolution française avait un tel âge médian, la société de la révolution russe avait aussi ce type d’âge médian.
Il reste des pays comme l’Algérie qui reste proche de cette réalité 27 ans en 2014, d’autre sont plus bas le Sénégal est proche de 18 ans.
Mais les pays les plus avancés sont largement au-dessus de 40 ans, le Japon approche de 50 ans et nous allons collectivement vers des sociétés où l’âge médian sera supérieur à 50 ans.
Depuis les années 1970, il y a eu un emballement de l’espérance de vie à 60 ans et personne n’a anticipé cela.
C’est pourquoi que ceux qui pensent que le problème essentiel de l’Europe est un problème d’immigration venant des autres continents sont dans l’erreur au regard du temps long.
Le problème réel, c’est que l’Europe est envahie par des vieux : une immigration massive de vieux et une des solutions réalistes seraient plutôt d’encourager l’immigration de jeunes venant d’ailleurs.
Peut-être que l’adjectif «massive» est plus approprié que «sauvage». Mais ce second terme a été utilisé pour décrire le caractère inattendu de l’ampleur de cette évolution de nos sociétés modernes.
Jamais l’humanité n’a connu cela.
Il ne s’agit pas de nier que pour chaque individu, c’est une merveilleuse nouvelle que cet allongement de la vie. Et il ne s’agit pas non plus de culpabiliser les vieux d’être en bonne santé pendant assez longtemps.
Mais il y a des conséquences pour la société, des conséquences qui ne sont pas réfléchies.
Et le système de redistribution continue comme si nous étions resté dans l’ancien temps, celui d’avant l’immigration.
Sur ce problème de fond se greffe le marasme économique qui n’arrange rien.
France Stratégie, une institution rattachée au cabinet du Premier ministre, chargée de réfléchir à l’avenir de l’Hexagone vient de publier un rapport où les experts constatent que la situation des jeunes s’est sensiblement détériorée par rapport au reste de la population depuis le milieu des années 70, à l’inverse de celle des personnes âgées. « La pauvreté a longtemps touché davantage les personnes âgées que les jeunes. C’est aujourd’hui l’inverse », notent-ils. Cette tendance s’observe tout particulièrement sur la dernière décennie : le taux de pauvreté des 18-24 ans a grimpé de 17,6% à 23,3% entre 2002 et 2012, contre une baisse de 9,9 à 8,3% pour les plus de 60 ans.
Ces différences s’expliquent, au moins en partie, par des « choix collectifs » moins favorables aux jeunes, selon France Stratégie. L’institution remarque, par exemple, que la part des dépenses de protection sociale et d’éducation bénéficiant aux plus de 60 ans a grimpé de 11 à 17% du PIB entre 1979 et 2011. Pendant ce temps, les dépenses consacrées aux moins de 25 ans sont restées stables à 9% du PIB. Ces différences se matérialisent, par exemple, dans le domaine de la santé, où les dépenses publiques se concentrent sur certaines pathologies chroniques souvent liées à l’âge, au détriment de soins comme l’optique ou le dentaire.
Or pour ces experts, cette situation n’est pas tenable vu les perspective de vieillissement de la population. « Si nous avions aujourd’hui la structure démographique de 2030, tout en conservant, à chaque âge, les dépenses (…) de 2011, il faudrait augmenter immédiatement de 21 % les prélèvements moyens qui la financent, pour ne pas creuser davantage les déficits », font-ils valoir.
Alors dans Capital où ils parlent de ce sujet, ils ont fait un sondage et posé la question : Faut-il donner davantage aux jeunes et moins aux vieux ? 
J’ai répondu OUI, mais le résultat après mon vote laissait apparaître 14% de Oui et 86% de Non. Je soupçonne que les votants sont encore plus vieux que moi.
Je trouve cette réponse non raisonnable et preuve d’un déni.
Évidemment, on va trouver des exemples de vieilles personnes qui sont très défavorisées, mais globalement les études se suivent et se ressemblent : les vieux sont bien privilégiés par rapport aux jeunes.
Notre système social doit aider les personnes défavorisées mais sans distinguer entre jeunes et vieux. Je vous rappelle cette question qui s’est posée l’année dernière sur la demi-part supplémentaire des veuves à l’impôt sur le revenu. Les articles des journaux ont quasi tous vilipendé cette mesure, sans s’étonner qu’elle avait pour conséquence qu’un jeune disposant des mêmes revenus qu’une veuve payait de ce fait plus d’impôt.
La note de France Stratégie estime aussi que le modèle français de protection qui se base sur la famille pour l’étudiant et sur le monde professionnel pour le jeune travailleur, n’a su s’adapter suffisamment « aux évolutions de l’entrée dans l’âge adulte depuis le début des années 1980 ». Et que « le renforcement des protections traditionnelles », comme les bourses et aides au logement, « n’a pas éteint la précarité en milieu étudiant. Il a également laissé de côté un nombre croissant de jeunes en situation précaire sur le marché du travail ».
Les deux auteurs évoquent au final quelques pistes de réflexion pour « accompagner plus efficacement la jeunesse vers l’âge adulte »: une action visant à faciliter l’accès de la jeunesse aux marchés de l’emploi et du logement ou encore la mise en place d’aides comme par exemple une allocation d’autonomie sont des options possibles. Concernant l’articulation entre « investissement dans la jeunesse et prise en charge du vieillissement », un des leviers possibles serait « une plus grande mise à contribution des plus âgés ». Car malgré la mise en place de la CSG, les seniors « restent cependant moins imposés que les groupes d’âge plus jeunes ».
Une émission très intéressante et argumentée a aussi abordé ce sujet sur France Culture : <Dimanche et après du 03/04/2016>
Je crois qu’une société ne se développe et n’a de l’avenir que si elle sait s’appuyer sur sa jeunesse.
Cette une vraie question de société.
Penser à ses propres enfants ou petits-enfants ne suffit pas, il faut penser à tous les jeunes.
D’ailleurs si cette évolution et ces équilibres ne sont pas repensés, les jeunes n’accepteront plus de jouer le jeu.
Notre système veut que les actifs cotisent pour payer les pensions des retraités.
Le système a été créé alors qu’il y avait beaucoup d’actifs qui finançaient peu de retraités et que ces actifs avaient la perspective de bénéficier dans l’avenir de la réciprocité avec les nouveaux actifs. C’était un système avec des cotisations maîtrisées et un avenir positif.
Tel n’est plus le cas et on dérive vers des cotisations de plus en plus lourdes pour des actifs qui ont plus que des craintes à penser que le système ne leur profitera plus.

Vendredi 8 avril 2016

Vendredi 8 avril 2016
«La mondialisation c’est le centre du monde vu par ceux qui en sont et qui pensent que le monde c’est eux. »
Aurore Vincenti
Pour une fois je ne vais pas me référer à une émission de France Culture mais à une émission de France Inter : AGORA présentée par Stéphane Paoli et qui est diffusé le dimanche de 12h à 14h
Aurore Vincenti est une journaliste qui participe à l’émission et qui intervient pour donner du sens aux mots, les expliquer à travers leur étymologie, leur histoire, leurs liens avec d’autres mots.
Stéphane Paoli la présente comme celle qui veille sur les mots.
Le dimanche 14 février, elle a parlé du mot mondialisation. : « La mondialisation est un mot fourre-tout dont on ne sait pas si on peut l’utiliser au même titre que le mot anglais globalisation. [Étymologie : de l’anglais globalization, issu du latin globus, globe. Le Larousse définit globalisation comme un terme économique (de l’anglais global, mondial) : Tendance des entreprises multinationales à concevoir des stratégies à l’échelle planétaire, conduisant à la mise en place d’un marché mondial unifié. Et pour la mondialisation : Fait de devenir mondial, de se mondialiser ou encore : Interaction généralisée entre les différentes parties de l’humanité.]
Souvent synonyme de capitalisme qui suscite chez les uns le rejet et chez les autres la fascination.
Il apparait dans les années 1950/1960 avec un sens très littéral.
La mondialisation c’est le fait de devenir mondial.
Il faut attendre 1995 pour que le mot se vulgarise, les médias l’utilisent et le diffusent. L’OCDE se met à l’utiliser abondamment pour remplacer un autre mot internationalisation.
L’économie mondiale supplante l’économie internationale.
Cela fait une différence majeure.
Le mot nation porté par le mot international disparait de la circulation.
Il y a une sorte de changement d’échelle, il n’est plus question de relations entre les nations. Les frontières et les lois nationales ne sont désormais plus pertinentes.
Avec la généralisation  du libre-échange, on dépasse le cadre des Etats.
1995 c’est aussi l’année de la création de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC)  créé le 1er janvier 1995
Comment décrire le passage de l’international au mondial ?
On peut le résumer par un mot : réseau.
La mondialisation c’est la création de réseaux qui engendrent une interdépendance et une concurrence.
Les réseaux ce sont les transports, internet, l’information.
Ils induisent une ré élaboration  de l’espace et du temps. Ils ne tiennent pas compte des frontières.
Ils relient des territoires qui n’ont jamais été aussi proches.
Mais en reliant des pôles, ils excluent aussi des espaces.
Ils renforcent les oppositions entre le centre et les périphéries.
La mondialisation c’est le centre du monde vu par ceux qui en sont et qui pensent que le monde c’est eux.
Ajoutons que le contraire de monde c’est immonde, étymologiquement c’est exact.
Le pur s’oppose à l’impur.
La globalisation ne recouvre qu’une partie de la mondialisation : la partie économique et financière.
Alors que la mondialisation est aussi culturelle et marchande, social et marchande, environnemental et marchande.
Il me semble que la mondialisation a finalement conduit à un renforcement des frontières et on peut se demander si le terme mondialisation n’a pas un peu vieilli.»
Après avoir expliqué la mondialisation, la page du FMI analyse que :
Le XXe siècle a été marqué par une croissance moyenne remarquable des revenus, mais qui, à l’évidence, a été elle aussi été inégalement répartie. L’écart entre les riches et les pauvres, qu’il s’agisse des pays ou des personnes, s’est creusé. Le PIB par habitant du quart le plus riche de la population mondiale a pour ainsi dire sextuplé, tandis que celui du quart le plus pauvre a moins que triplé (graphique 1b). Les inégalités de revenu se sont manifestement aggravées.
Vous trouverez la chronique d’Aurore Vincenti ici : http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=1237965

Jeudi 7 avril 2016

Jeudi 7 avril 2016
« L’évasion fiscale est un des instruments de domination des plus riches pour obtenir, avec la construction de déficits publics, le consentement des peuples à rembourser des dettes qui ont pour réelle vocation d’enrichir toujours plus les déjà nantis. »
Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot
Le couple Pinçon / Pinçon-Charlot dénonce à travers leurs livres et leurs études le rôle des riches dans les dérives et les perversions du système capitaliste ainsi que l’arrogance de cette classe.
Ils ont commis un article dans le Monde du 5 avril suite à la dénonciation des Panama papers. Vous trouverez cet article en pièce jointe ainsi qu’un autre qui éclaire également cet évènement.
Certains les accusent d’être trop catégoriques dans leur dénonciation. Peut-être, mais il est utile de lire leur analyse qui montre un des fondements de toute cette évasion fiscale:
«Si l’évasion fiscale finit sa course sous les palmiers d’îles lointaines ou de pays d’Amérique du Sud comme le Panama, elle s’organise en réalité au cœur des pays les plus développés avec l’Etat du Delaware, aux Etats-Unis, et les paradis fiscaux qui sont au cœur de l’Europe comme le Luxembourg, le Royaume-Uni ou la Suisse.
L’évasion fiscale est un des instruments de domination des plus riches pour obtenir, avec la construction de déficits publics, le consentement des peuples à rembourser des dettes qui ont pour réelle vocation d’enrichir toujours plus les déjà nantis. Le refus des plus riches de contribuer aux solidarités nationales en payant leurs impôts à hauteur de leur fortune est donc confirmé avec les dernières révélations sur les montages opaques d’une société panaméenne. Il s’agit bien d’une oligarchie qui, à l’échelle de la planète financiarisée pour le seul profit de ses membres, organise, dans le secret, le plus grand casse des temps dits « modernes […]».
Et ils continuent : « En Europe, le dumping fiscal a de beaux jours devant lui puisque, dans le domaine de la fiscalité, les décisions doivent être votées à l’unanimité. Si bien que chaque Etat dispose de fait, que ce soit le Luxembourg ou l’Autriche, d’un droit de veto pour maintenir la concurrence fiscale entre les pays.
Cette volonté a été confirmée par l’oligarchie lorsqu’elle a choisi de coopter, en juillet 2014, à la tête de l’exécutif, Jean-Claude Juncker qui a été, de 2002 à 2010, à la fois premier ministre et ministre des finances du Luxembourg, tout en étant président de l’Eurogroupe, instance de réunion des ministres des finances de la zone euro. Mais ce n’est que grâce à un ancien salarié d’un des plus gros cabinets d’audit, PwC, Antoine Deltour, et au formidable travail du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), que les 548 arrangements fiscaux négociés, pendant cette période par le Luxembourg, avec des multinationales et de grosses entreprises, sont désormais tombés dans le domaine public.
Ces rescrits fiscaux sont une sorte de commercialisation de la souveraineté nationale du Luxembourg. Le signal donné aux peuples européens est clair : celui qui occupait toutes les responsabilités ayant à voir avec ces Tax rulings est nommé président de la Commission Européenne et celui qui a eu le courage de les dévoiler doit comparaître, à partir du 26 avril, devant la justice luxembourgeoise, avec une possible peine de cinq ans d’emprisonnement et une amende de plus d’un million d’euros.
L’impunité de ceux qui concentrent toutes les formes de richesse et de pouvoir est démontrée par le fait que les délinquants en col blanc sont dénoncés auprès de l’opinion, non par le résultat de la traque fiscale et des échanges automatiques d’informations entre pays mis en place par l’OCDE, mais de manière massive, par des lanceurs d’alerte, des salariés sous anonymat, et l’aide précieuse de ces journalistes de l’ICIJ et de leur belle solidarité pour arriver à travailler ensemble et dans le secret pendant des mois. Secret qui renvoie en creux à toutes les formes de secret mobilisées par les puissants : secret bancaire, fiscal, fiduciaire, des affaires ou encore le secret défense.
Toutes ces formes de secret sont révélatrices de la montée des malversations à maintenir cachées. […] »
Sur ces développements, il n’y a rien à redire. Les Etats ne font pas leur travail et ce sont toujours des lanceurs d’alerte qui vont révéler les informations qui obligeront les Etats à bouger un peu.
Les lanceurs d’alerte ne sont pas protégés bien au contraire.
Dans l’article ci-avant est cité Antoine Deltour qui avait révélé le Lux leaks, son procès a commencé mais une pétition de soutien a été lancé : https://support-antoine.org/
L’informaticien français qui avait révélé les swissleaks et les dérives du système HSBC a déjà été condamné à 5 ans de prison, fin 2015,  mais par contumace, il n’est plus en Suisse : http://www.lexpress.fr/actualite/societe/justice/proces-hsbc-herve-falciani-condamne-a-5-ans-de-prison_1740209.html
Dans le mot du jour du 25 novembre 2014, j’évoquais Stéphanie Gibaud qui avait été embauchée par la branche française d’UBS en 1999, et a été jusqu’en 2012 directrice de la communication, chargée en particulier d’organiser les événements de la banque en France.
Apprenant le caractère illégal de l’activité d’UBS en France, elle révèle le scandale de l’évasion et de la fraude fiscale. En 2014, elle publie « La Femme qui en savait vraiment trop » (éd. Cherche midi).
<Le 24 mars, elle annonçait sur son blog dur Mediapart qu’elle a dû quitter son appartement>, En effet, elle ne dispose pas d’aide et elle est poursuivie par la Banque UBS par une troisième procédure en diffamation et elle n’a plus les moyens d’assumer le loyer de son appartement. <Ici> elle lance un cri :  l’Etat m’a complétement abandonnée. 
Ce sont des faits, les délinquants financiers sont épargnés, les lanceurs d’alertes sont poursuivis. Je sais bien qu’il y a quelques fraudeurs qui sont rattrapés par la patrouille, mais le Directeur de la Société Générale ? Lui ne risque pas une peine d’emprisonnement de 5 ans, alors qu’il participe au crime contre l’Etat social.
Le couple de sociologues démythifie aussi la bienveillance et le caractère « moral » de l’action des Etats Unis :
«Les Etats-Unis genre Zorro Le pactole de l’évasion fiscale est l’objet de toutes les convoitises. Les Etats-Unis prennent volontiers la posture avantageuse du courageux justicier de bandes dessinées, genre Zorro, pour mieux dissimuler ce qui les symbolise le mieux, l’oncle Picsou. La loi Fatca (Foreing Account Tax Compliance Act) conçue en 2010 par les Etats-Unis, « est une législation extraterritoriale américaine unilatérale assurant aux Etats-Unis toute l’information dont ils ont besoin », a déclaré devant les sénateurs français le directeur du Centre de politique et d’administration fiscale de l’OCDE, Pascal Saint-Amans.
Les banques étrangères doivent en effet transmettre les indications concernant leurs clients américains avec le montant de leurs comptes, sous peine d’un prélèvement à la source de 30 % de leurs revenus réalisés aux Etats-Unis. Mais sans réciprocité. « L’évasion fiscale est un des instruments de domination d’une oligarchie » Cette loi entend favoriser leurs propres paradis fiscaux dont celui du Delaware, le plus important et le plus connu, mais aussi ceux du Nevada et du Wyoming, sans compter quelques îles sous contrôle. Les Etats-Unis persistent dans leur refus de réciprocité des règles qu’ils imposent aux autres. En effet, ils n’ont pas signé l’accord multilatéral d’échange automatique sur les comptes bancaires mis au point par l’OCDE en octobre 2014 et signé par plus de 100 pays.
Cet accord se réalisera entre administrations fiscales sans contrainte, sans contrôle et sans vérification sous le sceau du secret. Le Panama, lui, a bien signé cet accord mais il en a été expulsé le 26 février car, selon Pascal Saint-Amans, ce pays « n’a pas l’intention d’échanger ses informations conformément au standard défini par l’OCDE à la demande du G20, mais au cas par cas, avec le pays de son choix et selon ses propres règles. Nous le sortons donc de la liste officielle des pays engagés dans l’échange automatique. » Le hasard fait tout de même parfois bien les choses car les responsables de cet accord piloté par les pays les plus riches auraient été bien gênés avec la publication de l’affaire « Panama papers ».
Les dizaines de milliards d’argent volage à travers le monde font l’objet non seulement d’une guerre de classe que mènent les plus riches à leur profit, mais également d’une guerre entre les pays développés et ceux en état de développement, mais toujours pour le bonheur des riches et la prospérité de leurs arrangements entre amis, tout en faisant croire, comme d’habitude, que l’évasion fiscale, c’est ter-mi-né !»
Et pour les pauvres naïfs qui pensent que le FN serait capable de laver plus blanc, ce Parti est également un bon utilisateur de ces réseaux opaques, comme le révèle aussi les Panama papers.

Mercredi 6 avril 2016

Mercredi 6 avril 2016
«Donald Trump est un charlatan, un imposteur»
Mitt Romney
Trump est consternant.
Il veut construire un mur payé par le Mexique pour empêcher les mexicains de venir aux USA,
Il veut interdire aux musulmans non américains d’entrer sur le territoire,
Il insulte tout le monde, en particulier les femmes :
A propos d’Hillary Clinton : «Comment peut-elle satisfaire son pays si elle ne satisfait pas son mari ?»
A propos de Carly Fiorina qui était la seule candidate aux primaires républicains : «Regardez sa figure, quelqu’un pourrait-il voter pour ça ?»
Et maintenant, il décline ses propositions de politique étrangère (cf. article du Point joint). Je cite l’article :
« [Il]  estime que les Américains doivent cesser de s’occuper des affaires qui gênent Vladimir Poutine, Xi Jinping et même Kim Jung-un. Et donc sont sources de conflits avec les uns ou les autres. Ainsi les boys se trouvant sur des théâtres d’opérations extérieures (Europe de l’Est, Asie) ou dans des bases à l’étranger doivent-ils être rapatriés d’urgence dans leurs casernes et les bateaux de l’US Navy dans leurs ports, le fondement même de la pensée du businessman de l’immobilier étant que les États-Unis doivent cesser de payer pour la sécurité des autres. Ainsi, également, les pays européens de l’Otan doivent-ils assurer désormais seuls leur sécurité ; le contingent qui protège les Sud-Coréens du désir de revanche de leur voisin du Nord doit être rapatrié ; et celui qui, depuis la Seconde Guerre mondiale, calme par sa seule présence au Japon les visées expansionnistes de la Chine doit laisser les Nippons se débrouiller tout seuls.
Ce sont là quelques-unes des perles des deux interviews accordées par Donald Trump à quelques jours d’intervalle au Washington Post puis au New York Times.
[…et] en échange du rapatriement des troupes américaines assurant la défense du Japon et de la Corée du Sud le candidat républicain accorderait le droit à ces deux pays de se doter de l’arme nucléaire afin de soulager le contribuable américain de la charge de leur défense. Et si les Chinois s’offusquaient de cette nouvelle situation ou continuaient à construire des bases et à  établir des batteries de missiles dans la partie sud de la mer de Chine, rien de plus simple, on les menacerait de ne plus avoir accès au marché américain.
Sur le terrorisme et la guerre en Syrie ou en Irak, les solutions de Trump sont là aussi radicales. On a raté le coche au moment de la présence américaine en Irak de prendre une fois pour toutes le contrôle des puits de pétrole qui sont, dit-il,  la seule raison de la guerre là-bas. Alors, détruisons les puits et anéantissons Daech, mais sans envoyer de soldats américains sur le terrain. Puisque le pays le plus menacé est l’Arabie saoudite et qu’elle ne fait pas le travail, arrêtons de lui acheter son pétrole jusqu’à ce qu’elle accepte de mettre un véritable corps expéditionnaire sur le terrain pour en finir avec les djihadistes.»
Le précédent candidat des républicains, Mitt Romney le condamne sans réserve : <Donald Trump est un charlatan, un imposteur>
Les élites du parti des républicains espèrent toujours éviter qu’il puisse devenir leur candidat,  ils espèrent même peut être de pouvoir l’écarter au dernier moment s’il n’a pas la majorité au premier tour.
Mais finalement de quoi « Trump » est-il le nom ?
Trump n’est pas un libéral, il veut fermer les frontières américaines aux marchandises venant des pays comme la Chine et relocaliser les emplois aux US.
Il ne veut pas des latinos, il est sexiste et il apprécie peu les noirs.
Il est démagogue et promet des choses intenables et prétend des réussites qu’il n’a pas eu.
Mais qui peut bien voter pour Trump ?
Dans la description précédente, le portrait en creux de l’électeur se dessine : un mâle blanc chrétien qui a peur des autres.
Parce que le mâle blanc chrétien était l’espèce dominante aux Etats Unis et même la figure dominante de l’Occident qui dominait le monde.
Pour l’instant la population blanche reste majoritaire mais <On estime que les blancs deviendront minoritaires en 2040>
Et du point de vue mondial, l’Occident, essentiellement représenté par l’Amérique du Nord et l’Europe ne cesse de décroitre du point de vue de la démographie relative.
C’est cette peur qui explique grandement le succès de Trump.
Normalement pour la présidentielle, vu qu’il s’est mis les femmes à dos, ainsi que les hispaniques, les noirs et les asiatiques, il ne devrait avoir aucune chance.
J’espère que le monde sera préservé d’un tel homme comme président des Etats Unis.
et Je finirai par une note d’humour inspiré par deux journalistes :
Le premier a dit ; jusqu’à Trump je trouvais le prénom Donald sympa parce que c’était le neveu désargenté de l’avare Picsou.
et le second a dit que Donald Trump a des relations coupables avec un Duke, David Duke. En effet, Trump, a refusé de prendre ses distances avec David Duke, l’ancien dirigeant du Ku Klux Klan qui lui a apporté son soutien et qui continue de professer la supériorité de la race blanche.
Donc finissions sur cette image d’un Donald Sympa : Donald Duck.

Mardi 5 avril 2016

Mardi 5 avril 2016
« Avec le recul, je pense que nous [les anti maastrichtiens de droite] nous sommes trompés, trompés de cible et d’argumentaire : nous combattions le « Super État » [Européen].
La construction européenne n’est qu’un affichage.
En réalité, elle est une déconstruction. Le but n’est pas de faire émerger une nouvelle entité politique, mais d’en finir avec la politique. »
Philippe de Villiers : <Le Moment est venu de dire ce que j’ai vu>
Avant de faire un commentaire, je cite cet extrait du livre de Philippe de Villiers :
« Les hasards de la vie m’ont conduit à croiser la route du sociologue Michel Crozier. Il était l’auteur de la formule « la société bloquée ». Un jour, au café Procope, il me lut un extrait du rapport de 1975 de la trilatérale intitulé : « the crisis of Democracy », qu’il avait coécrit avec l’Américain Samuel Huntington. Il s’alarmait des signes avant-coureurs d’une pression trop forte des gouvernés sur les gouvernants. Pour la première fois il anticipait l’émergence d’un nouvel âge raisonnable, « postnational et post démocratique ». Derrière ce rapport et dans l’esprit des concepteurs de la fusion des nations européennes, il y avait un objectif caché, un but ultime – pour l’heure, dissimulé –, c’était le dépassement des nations pour transformer le monde en un seul marché de consommateurs.
L’Europe unie n’était qu’une étape. C’était la première cuillerée huile de foie de morue. Il y en aurait une autre : le marché planétaire.
Avec le recul, je pense que nous autres, les « conscrits de Maastricht », nous nous sommes trompés, trompés de cible et d’argumentaire : nous combattions le « Super État ». Mais nos auditeurs, nos électeurs pensaient en eux-mêmes, en nous écoutant : « un super état, c’est un état super ! » Les Français y ont cru : on va être enfin gouverné et en aura bientôt un pays démultiplié, une France plus puissante, une industrie décuplée, l’Europe sera une addition, on va changer de dimension. Il ne faut pas rester recroquevillé, frileux. Nous allons prendre le large : « les États-Unis d’Europe seront bientôt les rivaux des États-Unis d’Amérique. » Nous allons devenir – non, la France – le cœur battant de la première puissance du monde. Pourquoi donc vouloir rester tout seul ? Le monde change, les atouts de la puissance aussi. Alors les électeurs ont voté pour Maastricht.
Et c’est là que la manœuvre intervient. Car ce n’est pas du tout ce qu’il y avait dans l’esprit même des penseurs de l’Europe de 1992. Profitant de la crédulité du peuple, et probablement aussi de la candeur des idiots utiles qui avaient des étoiles dans les yeux en voyant celle de la madone sur le drapeau de l’Europe, les stratèges de l’ombre travaillaient secrètement à tout autre chose : il ne voulait pas d’un super état, d’une super frontière, d’une super nation, d’une superpuissance. Ils le prétendaient pour tromper les peuples. Leur intention était toute autre.
Le secret bien gardé, c’est qu’il recherchait une gouvernance mondiale d’experts et de financiers, quand on aurait justement abattu toutes les frontières, abaissé les états, dissout les nations.
La construction européenne n’est qu’un affichage. En réalité, elle est une déconstruction. Le but n’est pas de faire émerger une nouvelle entité politique, mais d’en finir avec la politique.
Ce dessein était soutenu par des penseurs radicaux comme Tony Negri, qui voulait « faire disparaître cette merde d’État-nation ». Allons plus loin : l’utopie Maastrichtienne recelait une tentative inouïe, inédite dans l’histoire des peuples européens, d’anéantissement du politique.
Il s’agissait tout simplement de vivre sans politique, sans gouvernement, sans constitution, sans démocratie et même sans géographie ni limites. On voulait dissoudre la notion de peuple, la notion de communauté nationale, la notion de territoire. C’est à ce moment-là qu’on se mit à parler d’un « espace sans frontières ». Ce magma en fusion de nations millénaires n’avait pas de visée politique, en ce sens qu’il ne cherchait pas à remplacer nos vieux pays par une nouvelle nation européenne en laquelle, ils seraient ainsi appelés à se fondre.
Derrière toute cette construction apolitique, il y avait bien l’idée de faire disparaître les nations. Mais il n’y avait aucunement l’idée d’en faire naître une nouvelle. »
Philippe de Villiers : Le Moment est venu de dire ce que j’ai vu – pages 58 à 60
Bien sûr ces propos ont une tendance à se baser sur des thèses complotistes qu’il m’est difficile de soutenir.
Mais à l’heure d’aujourd’hui cette analyse sonne quand même très juste.
C’est un problème très grave qui se pose à nous : la dimension politique est au niveau national, Mais les décisions économiques sont au niveau européen qui n’est pas atteint par la démocratie. C’est bien sûr une grande erreur de dire que le pouvoir est entre les mains de la commission européenne formés de gens qui ne sont pas élus, parce que le pouvoir de décision est entre les mains de la collectivité des Etats qui composent l’Union. C’est le conseil de l’Union européenne qui décide. Ce conseil est la réunion des ministres des 28 États membres (par portefeuille), représentant les gouvernements.
Et lorsqu’il y a vraiment des questions stratégiques à débattre, c’est le Conseil européen qui est le sommet des chefs d’État et de gouvernement des États membres qui se réunit.
Ce sont donc les exécutifs des Etats, qui en conclave, décident. Et ces décideurs ont une vague notion de l’intérêt général de l’Union, ce qui les préoccupe est le territoire politique et démocratique, c’est à dire l’intérêt unique de leur Etat.
Cela n’a aucune raison de fonctionner.
Ils se mettent donc d’accord sur des règles dont la pertinence n’est pas évidente, charge à la commission de contrôler si les Etats qui ont décidés ces traités contraignants, les respectent sous peine de sanction.
Et à ce stade, on arrive bien à ce qui est décrit par Philippe de Villiers : une gouvernance d’experts et de financiers, un espace qui ne réunit qu’un marché de consommateurs.
C’est un dilemme : J’ai cru François Mitterrand quand il a dit : « La France est notre patrie, l’Europe notre avenir »
Oui la France est trop petite pour peser, c’est une petite province au milieu du monde des puissances, mais l’Europe ne prend pas la place qu’exige cette évolution et nous laisse au bord de la route.
Dans la crise grecque, la crise actuelle des dettes et la crise des réfugiés il n’y a pas de dimension politique, de simples discussions d’égoïsmes économiques et étatiques. Des experts pour qui la notion d’alternance ou d’alternative constituent des concepts archaïques.
Il mes suffit de rappeler quelques mots du jour anciens :
Mercredi 25 mars 2015 : «Ne vous inquiétez pas, en Europe nous avons le système qui permet de ne pas tenir compte des élections.» Propos d’un fonctionnaire européen rapporté par Raphaël Glucksmann
Mardi 05 mars 2013 : «Doit-on déterminer notre politique économique en fonction de considérations électorales ?» Manuel Barroso, précédent Président de la commission européenne. La réponse à cette question, posée comme cela est bien sûr : Non.
Et Philippe de Villiers donne d’autres exemples aux pages 156 et 157 de son livre :
Claude Cheysson, ministre des affaires étrangères de Mitterrand et ancien membre de la commission européenne : «Dès les origines, nous nous sommes placés dans l’adémocratie»
Raymond Barre, un soir de janvier 1988 : «Je n’ai jamais compris pourquoi on voulait faire accepter l’idée européenne par les opinions concernées»
Et plus récemment Jean-Claude Juncker a dit après les élections grecques «Dire que tout va changer parce qu’il y a un nouveau gouvernement à Athènes, c’est prendre ses désirs pour des réalités. Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens.»
Évidemment quand on lit ce que pensent ces technocrates on ne peut être que profondément choqué.
J’ai le sentiment que les nations sont comme les baïonnettes, on peut faire beaucoup de choses avec elles sauf s’asseoir dessus.
Aujourd’hui ce sont des populistes qui profitent de cet aveuglement !

Lundi 4 avril 2016

Lundi 4 avril 2016
« [Quelle est pour vous la date historique la plus importante ? ]
Pour moi, c’est 1664… Kronenbourg »
Jacques Chirac
lorsqu’il était premier ministre de cohabitation sous la présidence de François Mitterrand [1986-1988]
Je tire cette formule chiraquienne du livre de Philippe de Villiers : <Le Moment est venu de dire ce que j’ai vu> chez Albin Michel paru en septembre 2015
Voici l’extrait duquel j’ai tiré ce mot du jour :
« Je me souviens d’un grand dîner avec Mitterrand et d’autres dirigeants européens, à l’Élysée. Chacun y allait de sa date favorite en Europe, au nom de son pays.
C’est Margaret Thatcher qui commença :
Pour moi, la date importante, c’est 1215, la Grande charte.
Pour moi, enchaîne Helmut Kohl, c’est 1648 le traité de Westphalie, la nouvelle Europe.
Pour moi, poursuit Mitterrand sur le temps long, c’est 496, le baptême de la France.
Chirac n’a encore rien dit. Il prend un air stratosphérique et inspiré. Il est à ses libations, les yeux dans sa bière. Mitterrand se tourne vers lui :
Et vous, Monsieur Chirac, votre date européenne ?
Pour moi, c’est 1664… Kronenbourg. Alors il lève sa pinte avec fierté. C’était une manière de dire : « je m’en fous. » […]
L’Histoire de France ne lui dit pas grand-chose. Il n’entre pas dans les cathédrales. Il préfère aux arts florissants les arts premiers. Dans son bureau trône un rhinocéros rescapé de l’inondation de Lisbonne. Les murs sont tapissés de masques africains. Il n’aime, dans l’histoire, que celle d’avant et celle d’après. »
Philippe de Villiers : Le Moment est venu de dire ce que j’ai vu – Page 36
Personne ne fera l’injure à Jacques Chirac de le penser ignare et d’avoir répondu par ce trait d’humour, parce que sa culture ne lui permettait pas de trouver une date historique.
Non ! L’explication de Philippe de Villiers est la bonne, il s’en foutait ! Pour lui l’Histoire n’est pas importante.
Certains continuent à trouver Jacques Chirac très sympathique et presque à regretter sa présidence surtout après les deux présidents qui l’ont suivi et qui avec des qualités et surtout des défauts différents ont continué à laisser la France s’enfoncer dans la crise de confiance qui précède sans doute la crise économique et sociale.
Certains d’entre vous trouveront peut-être même cette repartie, très drôle, face à Thatcher, Kohl et Mitterrand.
Ce n’est pas l’avis de Philippe de Villiers qui a la critique très dure à l’égard de la classe politique française en générale et de Jacques Chirac en particulier.
A priori, je n’ai pas beaucoup d’«atomes crochus » avec Philippe de Villiers, très à droite, très souverainiste, pourtant lorsque je l’ai entendu<dans l’émission de Bourdin pour présenter son livre>, je l’ai trouvé intéressant, de sorte que j’ai immédiatement réservé son livre à la bibliothèque de Lyon. Mais étant donné son succès, je n’ai pu l’obtenir que la semaine dernière. Bien que je ne partage pas un grand nombre des idées de cet homme j’ai trouvé son livre passionnant. Je crois qu’il est toujours très fécond d’écouter ou de lire ceux qui ne pensent pas comme nous, il peut arriver qu’ils disent des choses très interpellantes qui nous poussent à réfléchir et approfondir notre réflexion. Tel est le cas de ce livre.
La classe politique qui nous gouverne n’a plus d’intérêt pour l’Histoire et n’a pas non plus une vision pour l’avenir. Tous ces hommes et femmes sortent de l’ENA et Philippe de Villiers faite cette description et analyse saisissantes :
« Je suis un rescapé. J’ai failli sombrer. J’ai fait l’ENA. Ce n’est pas une école, c’est un moule, un laminoir sémantique qui vous broie : vous y entrez avec 3000 mots, vous en sortez avec 30 seulement, le cerveau formaté, hors de vos neurones et le cœur vide. […]
A l’ENA on m’a appris l’informatique, la comptabilité publique, la fiscalité, les statistiques, la psychosociologie. Il n’y avait rien, dans l’enseignement, qui toucha à l’Histoire, aux cultures, au Temps long., Depuis l’arrivée de Richard Descoings, la même déculturation a gagné Sciences-po. Ce qui constitue un désastre pour cette école qui était le creuset des futures élites politiques mais aussi économiques et médiatiques. Un désastre purement français. On enseigne plus les Humanités en France.
A l’ENA, on apprend à extrapoler plutôt qu’à innover.
Cette école est un décalque mimétique et formel. On ne cherche pas à penser, à réfléchir mais à reproduire. […]
Comme on ne croit pas à la profondeur historique, la vie est un divertissement et la pédagogie une posture. L’immaturité préside à toutes les épreuves qui ont un caractère ludique superficiel largement fondé sur l’esprit du  temps, l’esprit sartrien de dérision.
On met le monde en fiche et on récite ces fiches. La culture en 40 000 fiches. C’est un jeu. Les énarques savent tout et rien d’autre.
Au concours d’entrée, il y avait la fameuse épreuve du grand oral. Il ne s’agit pas d’observer les qualités de discernement mais l’esprit de répartie. Alors le jury s’amuse à poser des questions cocasses auquel l’impétrant doit répondre par des saillies loufoques :
Monsieur Dupont vous avez parlé de la ville de Vienne tout à l’heure. Quelle est donc la profondeur du Danube à Vienne ?
Sous quel pont, Monsieur le conseiller d’État ?
Voici la bonne réponse. Elle circule dans tous les couloirs. L’élève a eu 15/20.
Mademoiselle accepteriez d’épouser un noir ?
Oui si c’était un mariage blanc.
La jeune fille a eu 17/20
Mademoiselle pouvez-vous nous parler de l’amour ?
L’amour est un fleuve russe qui prend sa source en Mongolie dans les monts Kentaï et se jette dans le détroit de Tartarie vers l’océan Pacifique. Il est très infidèle car il quitte souvent son lit mais à la fin il y revient.
La jeune fille Sophie a été major de la promo. […]
Cette école nationale de l’arrogance se nourrit de la croyance qu’on va pouvoir changer la société par décret […] je me souviens d’un examen emblématique qui portait cette utopie, « l’épreuve sur dossier » : je crois qu’elle durait six bonnes heures. Nous avions, sous les yeux, un dossier à sangle, rempli de documents d’information. La note introductive décrivait un problème de la société française et il s’agissait pour y répondre, de proposer un texte, un décret qui ferait disparaître le problème. Vous vous imaginez ? Un type tout seul, dans son coin, qui va faire disparaître un problème d’un seul jet d’encre en barbouillant un arrêté !
Il y a là quelque chose de faustien : en six heures, on va réformer la société.
[…] Cette noble institution de la république obéit à une logique froide. C’est une machine à classer : un concours passé à 25 ans oriente toute une vie professionnelle. Ce n’est jamais que le retour à la société de de la fin de l’ancien régime : les fils de la grande noblesse se retrouvaient colonel à 20 ans quand ceux de la noblesse seconde, blanchi sous le harnais, finissaient péniblement lieutenant-colonel. » Pages 21 à 26
Je vais vous faire une confidence, je ne trouve pas la saillie de Chirac : « 1664… Kronenbourg » très drôle, ni très opportune.
Au moins, on apprend qu’avant d’aimer la Corona, fameuse bière mexicaine, il aimait la bière française et alsacienne.
Mais Jacques Chirac, n’est qu’un parmi beaucoup d’autres qui ont accompagné la stagnation française sans agir pour essayer d’emprunter d’autres voies.

Vendredi 1er avril 2016

Vendredi 1er avril 2016
«Il faut bien entendre que la notion de nationalité n’existait pas au cœur de la Révolution française.»
Sophie Wahnich
La déchéance de nationalité a constitué un débat qui a été lancé par le président de la République après le 13 novembre, et qui vient d’être clôturé le 30 mars par ce même président.
Etait-ce vraiment le sujet sur lequel, la France devait mobiliser son énergie en ce moment ?
Poser la question est déjà y répondre.
La question de la nationalité est complexe au regard de l’Histoire.
Avant de parler de nationalité, je me suis demandé pourquoi on appelait «naturalisation» la procédure qui permettait d’acquérir une nationalité que l’on ne possédait pas à sa naissance. Logiquement on devrait appeler cela une «nationalisation».
Le site du CNRS consacré à l’étymologie nous apprend que la naturalisation est une  «opération par laquelle on donne à un animal mort l’apparence de la nature vivante» (1893)
Mais il nous apprend aussi qu’il y avait une définition antérieure : «acclimatation des plantes, des animaux sur un sol qui leur est étranger» (1845)
Nous sommes un peu plus proche de la « nationalisation ».
Mais la première définition que le CNRS donne daterait de 1566 et serait un «acte par lequel un étranger obtient la nationalité du pays où il réside»
Cela est très surprenant parce qu’en 1566, il n’était pas question de «nationalité» mais de «sujet», les gens du commun étaient les sujets d’un roi, d’un prince, d’un duc, enfin d’un homme qui était le maître des lieux.
Et c’est en s’intéressant aux lettres de naturalité que l’on comprend mieux : « Une lettre de naturalité est, en droit sous l’Ancien Régime, une lettre patente par laquelle le roi admet un étranger au nombre de ses sujets. La succession des biens des étrangers ou aubains (d’un autre ban) situés sur le territoire du royaume, étaient considérés comme des épaves et revenaient à la couronne en vertu du droit d’aubaine. Le fait de ne plus être étranger, mais régnicole, et donc de pouvoir se prévaloir des dispositions successorales d’une coutume, permettait aux héritiers d’entrer en possessions des biens.
L’étranger se distingue sous l’Ancien Régime, du « naturel français », par sa naissance hors royaume. […]
Le statut d’étranger impose un certain nombre de contraintes et fait de l’étranger un aubain. Laurent Bouchel, juriste du début du XVIIe siècle, dit à ce propos : « le droit d’aubaine a été introduit en France […] pour avoir connaissance de celui qui est né au Royaume ; et de celui qui n’en est pas né, toutefois y est venu demeurer, et pour mettre différence entre l’un et l’autre ». L’aubain est marqué au niveau juridique par l’impossibilité de transmettre ses biens à ses héritiers.
Le seul moyen pour lui de pouvoir échapper à ces contraintes est d’accéder à la naturalité française.»
Mais revenons à la nationalité. Sophie Wahnich est historienne, directrice de recherche au CNRS  (laboratoire d’anthropologie des institutions et des organisations sociales) et a publié  <L’impossible citoyen. L’étranger dans le discours de la Révolution française> chez Albin Michel.
Dans cet article : <L’étranger et la révolution française, entretien avec Sophie Wahnich> elle explique la lente naissance de la nationalité française.
« Il faut bien entendre que la notion de nationalité n’existait pas au cœur de la Révolution française. Ni le mot nationalité, ni le mot citoyenneté n’étaient employés à l’époque. Les hommes et les femmes utilisaient une série d’expressions telles que « le droit du citoyen », parfois « les droits de citoyen français », la « qualité » ou encore le « titre » de français », le « titre de citoyen », etc. Or ce  mot de « citoyen » effaça de fait les distinctions entre l’appartenance légale à la nation, l’engagement patriotique et l’exercice des droits politiques, et ce, dès 1789, avant même qu’il n’y ait une véritable constitution.
Il s’agissait alors avant tout de passer de l’état de sujet à l’état de citoyen et cette transmutation formidable concernait l’ensemble des personnes participant à l’événement révolutionnaire. Devenir citoyen français ce n’était pas devenir « naturel » mais être inclus de fait dans le peuple souverain français qui se définissait lui-même comme tel. Était alors citoyen celui qui voulait vivre sous les lois élaborées par l’Assemblée nationale constituante et qui adhérait aux principes qui doivent régir ces lois, la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen. Cette définition très pragmatique était nouée à la position adoptée dans l’événement : devenir révolutionnaire et ainsi être inclus comme patriote et de fait citoyen français, ou devenir contre-révolutionnaire et se déclarer « hors le souverain peuple » de fait, comme les nobles émigrés. 
Cette association inextricable des notions de citoyen, patriote et national signe en tant que tel un moment révolutionnaire car ce qui est alors affirmé, c’est une conception de la nation qui est sans référence à l’idée de race ou d’ethnie, « de souche » pour prendre un vocabulaire actuel. Une telle nation est fondée sur le seul contrat de souveraineté libérale : obéir à des lois qu’on s’est soi-même données et qui répondent des principes de la déclaration des droits. L’adhésion à ces droits est celle de la raison sensible, un lien rationnel et affectif indissociable. C’est ce lien qui fait le patriote capable de défendre constamment sur la place publique ces principes. On comprend que la seule contrainte à cette définition de l’identité politique est une contrainte de lieu et d’opinion, d’adhésion, pas une contrainte de sang ou de nationalité même juridique, pas une contrainte d’acculturation longue non plus, car cette adhésion peut être immédiate quelle que soit son histoire personnelle, ou refusée durablement même si on passait beaucoup de temps sur le territoire.»
[…] en 1793, la Constitution est très ouverte aux étrangers puisqu’elle déclare dans son article 4 « Tout homme né et domicilié en France, âgé de vingt et un ans accomplis; Tout étranger âgé de vingt et un ans accomplis, qui, domicilié en France depuis une année – Y vit de son travail – Ou acquiert une propriété – Ou épouse une Française – Ou adopte un enfant – Ou nourrit un vieillard ; – Tout étranger enfin, qui sera jugé par le Corps législatif avoir bien mérité de l’humanité – Est admis à l’exercice des Droits de citoyen français. »
[…]
Cependant dans le contexte de guerre les étrangers vont devenirs suspects et devront faire la preuve de leur patriotisme sinon ils seront soit exilés soit emprisonnés. On renonce également à choisir des représentants et des fonctionnaires dans l’universalité du genre humain et se met en place la nécessité d’être un « national » pour prétendre à ces fonctions.
[…]
De ce fait c’est en faisant de la politique qu’on devient citoyen, en formulant et en élaborant les lois que l’on pense souhaitables, justes, nécessaires. On est loin d’une réduction de la citoyenneté au droit de vote et de la confiscation de la sphère d’élaboration des lois par des professionnels de la politique. Enfin savoir que les étrangers ont spontanément joué un rôle dans la Révolution de 1789-1790, qu’ils  ont été conviés à la fabrique de la loi, à la fédération de 1790, permet de penser la Révolution française non comme événement particulier noué à un lieu, mais comme événement de la raison qui donne naissance à un peuple politique et qui à ce titre est un événement singulier à valeur d’universel. De ce fait la conception de la citoyenneté révolutionnaire n’est pas culturaliste du tout. C’est l’usage de la raison qui fait le citoyen et la culture n’est pas un obstacle. La liberté de conscience, liberté d’opinion même religieuse, la culture comme règne des opinions libres, conduit au respect des religions différentes pourvu qu’elles acceptent de reconnaître les principes de la déclaration des droits et donc la liberté religieuse et la possible articulation de croyances religieuses et de pratiques politiques révolutionnaires. Des religieux qui refusent cette articulation se comportent comme des étrangers politiques et sont rejetés hors de la cité. Ainsi le 30 mai 1790 les électeurs du Morbihan désignent–ils à la vindicte populaire les nobles et les prêtres qui divisent la communauté : « Malheur à ces perturbateurs, à ces lâches transfuges de la cause commune, qui ne voyant que l’erreur au-delà de leurs opinions individuelles attisant partout le feu de la discorde avilissent la religion qu’ils professent et déshonorent le caractère auguste dont ils furent revêtus. »Ainsi la Révolution française permet de renouer avec l’imaginaire d’une égalisation des citoyens qu’ils soient d’origine française ou étrangère même en dehors de l’espace européen, l’imaginaire d’une citoyenneté sans nationalité, un imaginaire où les écarts culturels sont des caractéristiques des individus libres, libres même à l’égard de leur chefs spirituels si ces derniers ne respectent pas les principes de cette liberté. Cela permettrait de cesser de culpabiliser des individus au nom de leur inadéquation identitaire ou subjective. Le combat pour cette liberté pourrait redevenir celui d’une politisation, non celui d’une inculcation de valeurs dites nationales. Ces dernières sont mobilisées aujourd’hui non pour inventer les modes d’inclusion citoyens mais des frontières qui auraient dû rester labiles. Car c’est dans la porosité des situations que la liberté démocratique ou républicaine peut devenir un objet d’adhésion de la raison sensible de chacun,  et non dans l’épreuve de passage. Adhérer par force à une langue, à des manières d’agir, à des discours, c’est fabriquer des citoyens tartuffe et finalement redoubler la xénophobie qui s’installe comme effet de ce faux semblant institué. »
Évidemment, les choses sont beaucoup plus compliquées que semble indiquer les discours des médias et des politiques.
Mais depuis très longtemps il y avait une grande différence entre ceux qui étaient du «ban» et ceux qui étaient «aubain».
Et quand on considérait qu’un homme du «ban» avait mal agi on le «bannissait», c’est à dire on le mettait hors du ban.
Et c’est probablement dans ce thème antique du « bannissement » que s’inscrivait ce débat sur « la déchéance de nationalité ». 
Mais nous sommes dans une autre période de l’Histoire où les traités nous contraignent et où chaque Etat a accepté de ne pas créer d’apatride.
Alors bien sûr on pouvait se lancer dans cette course, à l’égard des binationaux, pour déterminer qu’elle était le premier Etat qui agissait laissant l’autre dans l’impasse de la «non apatrie».
Débat stérile et totalement inutile face au défi de lutter contre le terrorisme et la dérive folle de certaines sectes musulmanes pour qui la nation est un concept sans valeur.

Jeudi 31 mars 2016

Jeudi 31 mars 2016
«Le ghetto de Venise»
Idée formulée par le sénateur vénitien Zaccaria Dolfin, qui sera annoncée le 1er avril 1516 et qui aura une grande et mortifère postérité
Mediapart, dans un article que vous trouverez en pièce jointe, rappelle opportunément que le ghetto juif de Venise a été créé il y a 500 ans.
On ne finit pas dans les médias d’utiliser jusqu’à l’obsession le terme de ghetto.
Mais vous savez tous que le <ghetto> désigne originellement un quartier réservé ou imposé aux Juifs où ils peuvent vivre selon leurs lois et coutumes particulières au milieu de peuples étrangers.
C’est dans la République de Venise que ce terme a été créé en 1516.
Le Conseil des Dix de Venise avait décidé de regrouper les membres de la communauté juive à Cannaregio, site occupé par une ancienne fonderie (en vénitien getto ou gheto signifie « fonderie »). Ghetto vient donc de « Fonderie ».
Wikipedia nous apprend qu’au XVIème siècle le mot « ghetto » a été rapproché de la racine hébraïque « guet » signifiant « séparation », « divorce », mais ce n’est pas l’origine de ce mot qui provient donc de la désignation de l’endroit où Venise avait décidé de regrouper la communauté juive en 1516.
L’article de Mediapart est très didactique sur ce sujet : 
« Zaccaria Dolfin, cet aristocrate de la Sérénissime appartenait au […] Sénat, dont les membres portaient robe rouge. Le 20 mars 1516, le sénateur Zaccaria Dolfin réclame à ses pairs de rassembler les juifs de Venise (environ 500 personnes : 0,5 % de la population) au nord de la ville, dans le sestiere (quartier) de Cannareggio – le Ghetto Nuovo.
Le projet de Zaccaria Dolfin est adopté le 29 mars 1516, voilà exactement 500 ans, par un décret du Sénat ainsi rédigé : « Les Juifs habiteront tous regroupés dans l’ensemble de la maison sis en ghetto près de San Girolamo ; et, afin qu’ils ne circulent pas toute la nuit, nous décrétons que du côté du vieux ghetto où se trouve un petit pont, et pareillement de l’autre côté du pont, seront mises en place deux portes, lesquelles seront ouvertes à l’aube et fermées à minuit par quatre gardiens engagés à cet effet et appointés par les Juifs eux-mêmes au prix que notre collège estimera convenable. » La mesure est annoncée en place publique le 1er avril 1516.
L’idée était dans l’air du temps. Des prédicateurs franciscains stigmatisaient la « perfidie hébraïque » devant les foules assemblées sur les campi. Et en mars 1515, un an avant Zaccaria Dolfin, son collègue Emo Zorzi avait déjà proposé au Sénat d’exiler les juifs sur la Giudecca – contrairement à une idée répandue, cette île ne doit pas son nom aux juifs mais à la déformation du vénitien Zudegà (jugé), qui en faisait un lieu de bannissement depuis le IXe siècle.
En 1516, à Venise, prend ainsi fin une certaine ambivalence européenne. On allait passer d’un isolement consenti des populations juives – qui se rassemblaient pour des raisons religieuses et pratiques (les « juiveries » des grandes villes) –, à une ségrégation sans merci. […]
Les juifs concentraient sur eux les fureurs : théologiques (peuple déicide prompt à corrompre les chrétiens), comme géopolitiques (engeance errante soupçonnée d’agir tel un cheval de Troie au service de la puissance menaçante du moment). En cette époque de mutations qui voyaient mourir le Moyen-Âge et naître les Temps modernes, Venise, en pleine « mondialisation », se méfiait comme de la peste de certains « flux migratoires » qu’incarnaient alors, au premier chef, les juifs.
Ceux-ci avaient été, en 1496, officiellement astreints à porter un couvre-chef jaune [déjà un symbole jaune] qui les rendît visible au premier regard. Ils n’étaient pas à l’abri d’homicides légaux, aux allures de petits pogroms officiels et encadrés : trois furent brûlés vifs en 1480 et un autre lapidé en 1506, accusés – un classique – de meurtre rituel.
Certes, l’hostilité de Venise et de son patriarcat s’exerçait à l’encontre du monde orthodoxe ou des idées luthériennes naissantes, mais les juifs demeuraient les premiers visés, pour se livrer à « tant de manquements aussi détestables et aussi abominables », selon les termes du décret sénatorial du 29 mars 1516.
Voilà donc les juifs installés dans le Ghetto Nuovo, où toutes les habitations sont évacuées. Les nouveaux occupants de cet îlot insalubre doivent s’acquitter d’un loyer majoré d’un tiers par rapport aux prix que payaient les chrétiens (une façon de dédommager les propriétaires ainsi priés de changer presto de locataires). Un couvre-feu est imposé. Deux grands murs allaient clore une telle enceinte dévolue aux juifs. Toutes les sorties allaient être obstruées, les portes et les fenêtres murées. Quatre gardiens allaient veiller sur les deux seules portes. Des barques allaient patrouiller dans les canaux. Toute cette surveillance serait aux frais des surveillés…
Dans son Histoire du ghetto de Venise (rééditée chez Tallandier), Riccardo Calimani écrit : « Un sombre pessimisme l’emportait, les prédicateurs franciscains répétaient depuis des mois aux Vénitiens qu’il leur fallait racheter leurs péchés et mériter à nouveau la grâce divine s’ils voulaient que la République puisse survivre. Et, de tous les péchés, le plus grave était bien sûr celui d’avoir fait venir les Juifs à Venise et de leur avoir accordé une totale liberté. Le Ghetto remplissait ainsi pour les Vénitiens une fonction expiatoire ; on pourrait en quelque sorte affirmer qu’il s’agissait là d’une requête d’indulgence… »
Vous pourrez lire le reste dans l’article joint qui renvoie notamment vers deux livres sur le ghetto de Venise.
Cette histoire constitue donc l’origine du mot ghetto qui est utilisé désormais par extension à tout quartier dans lequel se concentre une minorité ethnique, culturelle, ou religieuse, en général défavorisée.
Je voudrais ajouter quelque chose : 
Il en est beaucoup qui compare très rapidement les minorités défavorisées d’aujourd’hui aux juifs d’hier.
C’est mal connaître l’Histoire de la communauté juive et de son oppression au cours des siècles dans l’Europe occidentale et la Russie chrétienne pour oser une telle comparaison.
C’est simplement incomparable. La brutalité, l’injustice, la persécution, l’insécurité permanente que les chrétiens imposaient aux juifs n’a rien de comparable au regard ni de sa violence, ni de sa durée.
La shoah n’est alors que l’horreur final d’une Histoire dont les oppresseurs appartenaient à la religion chrétienne et s’en enorgueillissait.