Mercredi 23 novembre 2016

Mercredi 23 novembre 2016
«Le Modèle chinois : La méritocratie politique et les limites de la démocratie. »
Daniel Bell
Daniel Bell est canadien et professeur à l’Université Tsinghua de Pékin. « Le Modèle chinois. La méritocratie politique et les limites de la démocratie. » est un livre qu’il a écrit et qui a été cité par Brice Couturier lors de ses chroniques sur la méritocratie. C’est un livre écrit en anglais et édité par l’éditeur de l’Université de Princeton
Brice Couturier rappelle que la méritocratie est, comme bien d’autres choses une invention de la Chine et non des européens : « Comme souvent, les Européens s’imaginent avoir découvert des institutions et des pratiques qui préexistaient depuis longtemps aux leurs. Ainsi, la méritocratie – au sens de sélection des employés de l’Etat par le biais d’examens est, en Chine, une idée aussi vieille que le confucianisme.
Confucius l’avait préconisée, en effet, dès le 6° siècle avant Jésus-Christ. Et elle reçut un commencement de mise en pratique en l’an 136 avant Jésus Christ, par décision d’un empereur de la dynastie han, Wu. Huit ans plus tard, le même empereur Wu créait la première ENA de l’histoire : une Académie impériale, chargée de former et de sélectionner les mandarins à son service… Mais le système mandarinal moderne, avec son examen et ses 15 grades, date de l’an 605 de notre ère. Et il demeura en l’état en Chine jusqu’au début du XX° siècle. »
Le maoïsme s’éloigna de ce modèle dans sa volonté de faire table rase. Mais la Chine actuelle se définit à nouveau comme un système méritocratique.
Bric Couturier cite Daniel A. Bell qui a publié « Le Modèle chinois. La méritocratie politique et les limites de la démocratie. » et qui «  définit la méritocratie, dans la tradition confucéenne, comme « un système destiné à sélectionner et à promouvoir des leaders dotés de capacités et de vertus supérieures. En Occident aussi, nous avons notre méritocratie, écrit Daniel A. Bell. C’est le service public, recruté généralement sur la base de concours d’aptitude. Mais ses membres doivent théoriquement obéir et rendre compte à des politiques qui sont, eux, des élus, choisis par le peuple. Le système chinois est différent en ce qu’on n’y fait pas de véritable distinction entre dirigeants politiques et fonctionnaires. Comme, de manière générale, dans les systèmes communistes de parti unique, c’est au sein du même personnel que se recrutent les responsables de la prise de décision et ceux chargés de leur mise en œuvre. »
Brice Couturier explique que Xi Jinping, le numéro un chinois, aime opposer le système méritocratique chinois, incarnation des « valeurs asiatiques » au modèle des démocraties pluralistes occidentales, où la concurrence pour le pouvoir, est arbitrée par l’électorat. Les « valeurs asiatiques » sont censées favoriser l’harmonie par le consensus plutôt que le conflit régulé, la continuité de l’action gouvernementale plutôt que l’alternance, l’intérêt collectif et la famille plutôt que les droits de l’individu. Bref, elles sont présentées comme une alternative aux valeurs libérales démocratiques de l’Occident…
Mais à côté de la Chine existe un autre modèle méritocratique asiatique qui semble beaucoup plus accompli, moins autoritaire et surtout moins corrompu : Singapour.
Car le système méritocratique chinois est miné par la corruption qui atteint toute l’économie chinoise. Car nombre de promotions au sein de l’appareil du PPC ne sont pas fondées sur les mérites, mais sur l’achat pur et simple de la fonction dont le titulaire espère s’enrichir rapidement. 
La conclusion de Brice Couturier : « Pas très confucéen, tout ça ! »
Vous trouverez la chronique intégrale derrière ce lien : <Le PCC, méritocratie confucéenne, ou Nomenklatura ?>

Mardi 22 novembre 2016

Mardi 22 novembre 2016
«A Distant Elite: How Meritocracy Went Wrong
Une élite éloignée: comment la méritocratie s’est trompée !»
Wilfred M. McClay, , directeur du Centre d’histoire de la liberté à l’université d’Oklahoma
L’élection américaine continue à hanter nos jours et nos nuits. Il ne faut pas sur-interpréter la victoire du milliardaire mégalomane, puisqu’il se confirme que l’élection est avant tout la défaite d’Hillary Clinton. Pour être plus précis, la défaite d’Hillary Clinton dans ce qu’on appelle, les Etats pivots (swing state), ceux dont le vote n’est pas acquis à l’un des camps. C’est donc l’organisation « baroque » du vote qui a fait perdre le camp démocrate. La victoire d’Hillary Clinton au suffrage universel populaire est encore plus importante qu’on ne le pensait à la sortie des urnes : Elle dispose d’une avance de plus d’un million de voix.
Une autre erreur d’interprétation serait de croire que ce sont les pauvres et les précaires qui ont voté pour Donald Trump. Le vote Trump est un vote avant tout blanc anglo saxon, des classes moyennes ayant peur d’être déclassées. Une autre constante apparaît, car qu’il s’agisse du Brexit ou du référendum français sur la constitution de l’Union européenne : un vote des campagnes et des petites villes oubliées de la mondialisation contre les métropoles où se trouvent les gagnants.
Trump, qui fait partie des gagnants est arrivé à se poser en défenseur de ces populations face à Hillary Clinton qui apparaissait comme la candidate « méritocratique » qui se base sur cette croyance qu’il suffit d’être volontaire, de travailler très dur comme disent les américains, de faire des choix pertinents à certain moment de sa vie pour entrer dans le camp des « winner ». C’est cette croyance inhérente au rêve américain qui est remise en question.
Brice Couturier cite :
«Edward Luce, un journaliste et essayiste britannique, spécialiste des Etats-Unis, décryptait récemment pour le Financial Times, l’opposition entre Donald Trump et Hillary Clinton à travers ce prisme : la candidate démocrate, écrivait-il, est la « porte-parole de la méritocratie ». Au contraire, Trump, qui a réussi « une OPA hostile sur le Parti républicain », mise sur le ressentiment des blancs pauvres envers ce qu’ils perçoivent comme une trahison des élites. C’est le candidat anti-méritocratie. Le Parti démocrate est devenu, au fil des ans, le défenseur des femmes, des minorités ethniques et des jeunes diplômés. « De parti de classe, il s’est transformé en coalition ethnique, veillant sur la discrimination positive en faveur des non-blancs », écrit Edward Luce.
Or, Obama lui-même a reconnu que « l’affirmative action » gagnerait à présent à prendre désormais pour critère les revenus plutôt que la couleur de peau. « Mes propres filles ne devraient pas en bénéficier », a dit le président sortant. Pour lui donner raison, Malia Obama vient d’être acceptée à Harvard où, Obama fut, rappelons-le, rédacteur en chef de la prestigieuse Harvard Law Review.
L’éditorial de la revue The Hedgehog Review (en français Le Hérisson) est également consacré à ce sujet. La critique des élites joue un rôle essentiel dans le climat politique actuel aux Etats-Unis, y lit-on. Dans cette société traditionnellement méritocratique, où dominait l’idée qu’en se donnant du mal et en ayant un peu de chance, tout le monde pouvait réussir socialement, s’est fait jour, ces dernières années, un véritable désenchantement.
Pourquoi ? D’abord parce qu’un grand nombre de gens ont le sentiment qu’au cours des années passées, les élites ont échoué. De la guerre d’Irak à la crise financière de 2008, leurs échecs se sont accumulés – sans que les responsables acceptent de reconnaître leurs responsabilités. En outre, ces élites méritocratiques ont elles-mêmes fort bien tiré leur épingle du jeu, maximisant leurs avantages, tandis que les revenus des catégories sociales moyennes et inférieures, au mieux stagnaient, au pire déclinaient.»
Et puis, ces intellectuels anglo-saxons valident le diagnostic d’Emmanuel Todd :
«Enfin, un système de sélection basé sur les compétences, attestées par des titres universitaires, était censé produire des dirigeants éclairés, recrutés de manière égalitaire parmi toutes les classes de la société. Ce n’est plus le cas. Les élites ont refermé la porte derrière les derniers entrants. La confiance envers la méritocratie est ébranlée.
« Les membres de l’élite sont distants, toujours plus égoïstement à l’écart, lit-on dans La Revue du Hérisson. Ils sont déracinés. Leur horizon est global ; ils négligent le local et ne sont loyaux ni envers leur nation ni envers leurs concitoyens. En outre, à cause du système économique dit du « winner-take-all » (le gagnant rafle tout), les vainqueurs de la compétition sont exagérément récompensés.»
Et Brice Couturier cite Wilfred McClay, dont vous trouverez l’article derrière <ce lien>, article dont j’ai utilisé le titre pour exergue de ce mot du jour :
«[Wilfred McClay] rappelle que les Etats-Unis ont été fondés par des personnalités qui haïssaient les aristocraties européennes et entendaient créer une nation où les « hommes de mérite », quelles que soient leurs origines, pouvaient prétendre aux plus hautes responsabilités.»
Et la conclusion documentée de Brice Couturier est la suivante :
« L’historien Joseph F. Kett a étudié l’histoire de cette notion, dans le contexte américain, des Pères fondateurs jusqu’au XX° siècle. Et il en conclut que, par « mérite », les Américains ont toujours entendu deux choses assez différentes. Le mérite renvoie, pour les uns, à des capacités, – en particulier, à l’acquisition de compétences spécialisées. Pour les autres, le mérite s’acquiert par des accomplissements personnels, des prouesses qui démontrent une force de caractère. Dans un cas, un potentiel, dont on peut attendre des réalisations. Dans l’autre, des faits, des actes réellement accomplis.
Si l’on suit bien Wilfred McClay, ce sont les seconds qui manquent aujourd’hui, aux Etats-Unis.
Des caractères de la trempe d’Abraham Lincoln, né dans une famille très pauvre, garçon de ferme, mais autodidacte et dévoreur de livres. Des personnages qui pouvaient gravir les échelons de la vie politique en commençant par le bas, parce qu’ils démontraient, à chaque étape de leur carrière, leur capacité à prendre soin de la communauté dont ils avaient la charge.
Or, la méritocratie actuelle est composée de « nomades du mérite », qui ne sent pas responsables de leurs concitoyens. Elle est recrutée par quelques grandes institutions universitaires sur la base de « tests standardisés ». Elle brandit ses diplômes comme des références l’autorisant à occuper les meilleurs postes, mais sa culture est vide et ses modes d’action, formalistes.
En outre, comme l’a fait remarquer Christopher Lash, dans un livre devenu fameux, <La révolte des élites et la trahison de la démocratie>, [Dans ce livre l’auteur défend l’idée que la démocratie n’est plus menacée par les masses, mais par ceux qui sont au sommet de la hiérarchie]
Les élites tendent à s’isoler du reste de la société dans des enclaves protégées. Elles refusent de prendre en considération les souffrances du reste de la population.»

Lundi 21 novembre 2016

Lundi 21 novembre 2016
«The Rise of the Meritocracy
Ascension de la meritocratic»
Michael Young
La semaine dernière la conférence d’Emmanuel Todd a pu choquer certains quand il met en avant le conformisme des élites en raison des méthodes de leur sélection, il utilise en outre le substantif péjoratif de « tri » à la place de « sélection ». Et quand il oppose à cette élite intelligente mais soumise à la norme castratrice de la pensée unique, des personnes intelligentes et créatrices qui ne font pas parties de cette élite, il ne faut pas mal le comprendre : Il ne prétend pas qu’il faille remplacer tous les membres de l’élite par des personnes tirées au sort du reste de la population pour que la situation s’améliore !
Emmanuel Todd est un provocateur, il use, en outre souvent, d’une arrogance qui le rend très agaçant, mais il soulève de vraies questions. Et cette semaine je vais approfondir cette question en m’appuyant sur une série de chroniques de Brice Couturier dans son émission <Le tour du monde des idées> sur France Culture dans laquelle il quitte résolument la pensée hexagonale pour s’intéresser aux livres, aux articles, aux pensées dans d’autres pays, d’autres langues. Cette série de chroniques diffusées entre le 26 et le 30 septembre 2016 était consacrée à la méritocratie.
Pour revenir à Emmanuel Todd, ce dernier a affirmé plusieurs fois sa conviction qu’une société ne pouvait pas fonctionner sans élite. Il faut une élite ! Mais plusieurs questions sont posées : Comment est recrutée l’élite ? Comment l’élite se comporte t’elle collectivement ? Quelles sont les objectifs qu’elle poursuit et quelles sont ses relations avec les membres de la société qui ne font pas partie de l’élite, comment les considère-t-elle ?
Pendant des siècles, l’élite était constituée des chefs de guerre qui se reproduisaient génétiquement de manière endogène. On les appelait les nobles. Par la suite la noblesse a été remplacée, en partie, par la bourgeoisie la richesse s’est substituée à la naissance et puis on a combiné les deux méthodes : les bourgeois souhaitant également transmettre leur capital et leur pouvoir à leurs enfants.  
Mais peu à peu s’imposa l’idée qu’il fallait que l’élite soit désignée pour son mérite, son intelligence et son instruction. Cette idée nous parait aujourd’hui indiscutable, de bon sens !
Ce système a désormais pris le nom de « méritocratie » 
Wikipedia donne la définition suivante :
« La méritocratie (du latin mereo : être digne, obtenir, et du grec κράτος (krátos) : État, pouvoir, autorité) est un principe d’organisation sociale hiérarchique et inégalitaire qui tend à promouvoir les individus en fonction de leur mérite — démontré par leur investissement dans le travail, efforts, intelligence, qualité ou aptitude — et non d’une origine sociale (système de classe), de la richesse (reproduction sociale) ou des relations individuelles (système de « copinage »). »
Brice Couturier nous apprend que
« [dans] La revue américaine de critique culturelle The Hedgehog Review (La Revue du Hérisson) [On trouve] un article d’Helen Andrews, universitaire australienne, qui fait remonter le concept de méritocratie à une date et à un lieu précis : Londres, 1854. A cette époque, explique-t-elle, William Gladstone, le célèbre homme d’Etat libéral britannique, trouve sur son bureau le rapport qu’il a commandé pour une réforme du service public. La tradition du « patronage » (népotisme en français) voulait alors qu’on récompensât les plus éminentes personnalités de leur soutien aux élections en leur offrant – à eux ou à leurs protégés – des emplois publics. Des strates de fonctionnaires recrutés d’après ce principe s’étaient accumulées. Et les services de l’Etat étaient devenus couteux, désorganisés, incontrôlables.
Les auteurs du Rapport, Northcote et Trevelyan, proposaient en conséquence l’organisation d’un concours annuel de recrutement de la fonction publique, sur la base de connaissances de type universitaire, portant sur des matières allant du grec ancien à la chimie. »
Mais il fallait bien que quelqu’un inventa le terme de méritocratie. Et sur ce point, il ne semble pas qu’il existât de doute, l’inventeur est un sociologue et politicien britannique : Michael Young, Baron Young of Dartington (1915 – 2002).
Brice Couturier explique :
« Michael Young, sociologue britannique, […] aura été l’un des grands intellectuels organiques du Labour. Il est l’auteur du manifeste qui permit aux travaillistes de Clement Attlee de l’emporter, face au conservateur Winston Churchill, en 1945.
Mais si son nom est revenu sur le devant de la scène dans les pays de langue anglaise, ces derniers temps, c’est à cause du livre qu’il a publié en 1958. « The rise of the Meritocraty». [Ce livre] se voulait satirique. C’était une dystopie dans le genre du roman « 1984 », qui avait valu tant de succès à George Orwell une décennie plus tôt.
Michael Young avait décelé une tendance de fond à l’œuvre dans les sociétés occidentales : la tendance des élites à asseoir de plus en plus leur légitimité sur leur intelligence et leurs compétences. Or, cela ne les rendait ni moins arrogantes ni moins dominatrices, bien au contraire. A la fin de son livre, les masses, exaspérées par le mépris et l’autoritarisme de la Méritocratie, se révoltaient en l’an 2033…
Michael Young combattait la méritocratie, explique aujourd’hui son fils, Toby Young, parce qu’il y voyait un moyen de perpétuer et d’accentuer l’inégalité sociale, en la légitimant par le diplôme. Mais, comme il l’écrit dans The Spectator, « une société plus méritocratique ne connaît pas nécessairement une plus forte mobilité sociale ». C’est que, dit-il, « les élites cognitives ont une fâcheuse tendance à l’auto-reproduction ».
Au temps de mon père, écrit Toby Young, la gauche était égalitariste. Aujourd’hui, elle est devenue méritocratique. Or, beaucoup en conviennent: des élites recrutées sur la base d’une sélection par le diplôme peuvent se fourvoyer tout aussi allègrement que celles qui proviennent de la naissance.
Et elles peuvent également privilégier leurs propres intérêts au détriment de ceux du reste de la population. C’est précisément l’idée qui nourrit les populismes d’aujourd’hui.»

Vendredi 18 novembre 2016

Vendredi 18 novembre 2016
« Le libre-échange et le protectionnisme : le consommateur contre le citoyen »
Jean-Marc Daniel et François Ruffin lors d’un débat
Il semblerait donc que les Etats-Unis qui ont été les chantres du libre-échange au cours des dernières décennies soient tentés par le protectionnisme.
Cela me conduit à partager avec vous un débat organisé en septembre par l’émission du <grain à moudre> entre l’économiste Jean-Marc Daniel, défenseur du libre-échange et François Ruffin : journaliste, fondateur et rédacteur en chef du journal Fakir, surtout connu comme réalisateur de « Merci patron ! ». qui préconise des mesures protectionnistes pour protéger et faire revenir des emplois en France.
François Ruffin rappelle qu’entre libre-échange et protectionnisme, il y a eu des allers retours. Et qu’il ne souhaite pas un protectionnisme général et pour toujours. Il parle plutôt d’un outil, d’un bricolage qu’il faut pouvoir utiliser de manière ciblée pour aider une politique industrielle ou de l’emploi.
A cela, Jean-Marc Daniel explique que l’expérience a prouvé que l’ouverture des échanges crée de la croissance et que le protectionnisme protège des rentes et des situations acquises.
Et puis il y eut ce dialogue très simple à comprendre, loin de toute technocratie et posant simplement une question fondamentale :  
Jean-Marc Daniel :
« On vit une crise du lait. Quel est le pays qu’on montre du doigt en ce moment : C’est la Nouvelle Zélande. Parce que la Nouvelle Zélande produit 12 litres de lait par jour et par habitant. [Pourquoi arrive-t-elle à une telle productivité ?]
Parce qu’il y a 30 ans, un premier ministre qui s’appelait David Lange, qui était travailliste, a supprimé toutes les aides et tous les droits de douanes en faveur de l’agriculture en Nouvelle Zélande. A l’époque la Nouvelle Zélande versait 4% de son PIB en subvention publique à l’agriculture Néo-Zélandaise. Il leur a dit : maintenant vous allez vous moderniser, vous allez vous spécialiser, vous allez répondre aux besoins des consommateurs et vous allez immédiatement pouvoir trouver des débouchés. »
Alors le journaliste interroge Ruffin sur le concept du «Consommer français. » Pourquoi ne pas faire confiance au consommateur français, dans la mesure où il connait l’origine du produit, il va acheter français par conviction ?
François Ruffin :
« Je pense qu’il ne faut pas éliminer le citoyen au profit du consommateur. Il n’y a aucune conquête sociale dans notre pays qui ne soit passé par le consommateur ou même qui soit passé par les boycotts. C’est toujours passé par des Lois. Le repos dominical, la limitation du nombre d’heures de travail par semaine. […] Un moment il faut dépasser le cadre de l’individu et se demander qu’est-ce qu’on se fixe comme règles communes. Qu’est-ce qu’on souhaite faire ensemble.
Je pense que passer par le consommateur, et s’en remettre à une démarche individuelle, en plus à un moment où il pousse son caddy […] c’est un moment ou malheureusement on réfléchit avec un porte-monnaie à la place du cerveau, surtout quand on a des moyens financiers limités. Je ne crois pas du tout qu’il faille s’en remettre au consommateur.
[…Il faut du protectionnisme] pour pouvoir refaire de la politique dans le domaine industriel, se demander où produire, que produire : ces questions sont interdites selon moi, dans le régime de libre échange.»
Et vous Jean-Marc Daniel vous contestez aux politiques le droit d’intervenir sur ce terrain ?
«Non mais je refuse aux politiques le droit de me dicter ma conduite. Je leur refuse de me ponctionner mon pouvoir d’achat au nom d’un certains nombres de principes auxquels je n’adhère pas.
Le choix d’acheter le litre de lait à 1,50 € produit dans le massif central ou le produit importé  à 0,70 €, il faut le mettre sur la table. Le citoyen doit pouvoir être mis en possibilité d’être solidaire de ses concitoyens. Mais l’obliger à le faire par nécessité [non…] Le protectionnisme c’est le sacrifice d’une partie de son pouvoir d’achat. Une partie du pouvoir d’achat qui concerne, les classes les plus défavorisées.
[…] On constate que les gens qui consomment le plus de produits d’importation, ce sont les ménages les plus défavorisés et les gens qui consomment le plus de produit nationaux ce sont les ménages les plus favorisés.
Il y a un économiste américain qui dit la classe populaire vit en yuan, la classe moyenne vit en dollar et la classe supérieure vit en euro. […]
Si on fait du protectionnisme ce sont eux qui vont être pénalisés. Le libre-échange c’est le moyen de conserver son pouvoir d’achat auquel nous tenons tous.»
François Ruffin :
«Je souhaite que le citoyen puisse le décider, mais pas le consommateur. Que le citoyen puisse décider quelle sera notre politique commerciale. Est-ce qu’on souhaite des paysans près de chez nous ou est ce qu’on souhaite du lait néo-zélandais. Qu’on pose cette question au niveau politique. Il y a d’autres moyens de décider qu’en laissant la décision aux gens qui poussent leur caddy.
Par ailleurs, les classes populaires ce sont elles qui paient le prix de la mondialisation. Dire que c’est elle les grandes favorisées ! […].»
Jean-Marc Daniel :
« Le libre-échange c’est la garantie du pouvoir d’achat  » […]
Quand Nicolas Sarkozy a voulu instituer une taxe sur les produits chinois, il est simple de comprendre que ce n’est pas les chinois qui auraient payé cette taxe, mais les consommateurs.
Le protectionnisme, c’est une ponction sur le pouvoir d’achat.
On peut concevoir qu’on mette cette question au débat politique en demandant : «  Etes-vous prêt à sacrifier votre pouvoir d’achat pour permettre d’avoir un autre type d’organisation sociale. Mais il faut le poser clairement dans ces termes-là. Il s’agit de sacrifier une partie de son pouvoir d’achat.»
Tranquillement assis dans notre fauteuil, le ventre plein, entouré de tous nos accessoires de modernité nous pouvons adhérer intellectuellement aux propositions de François Ruffin.
Mais dans l’action, dans notre comportement sommes-nous prêts à privilégier le citoyen que nous sommes censés être, par rapport consommateur que nous sommes ?
Les fêtes de fin d’année s’approchent avec des magasins et des centres commerciaux qui vont être assaillis de meutes de consommateurs pour faire plaisir et se faire plaisir. Car la publicité et le discours économiste orthodoxe relayés par nos gouvernants associent la consommation avec le plaisir et se réjouissent de ce comportement de consommateur compulsif.
Mon ami Jean-François de Dijon m’a envoyé ces paroles extraites d’une chanson de léonard Cohen qui vient de nous quitter la veille de l’élection américaine, paroles qui me paraissent particulièrement appropriées à notre temps :  
«There is a crack in everything
That’s how the light gets in. »
Il y a une fissure en toute chose
C’est ainsi qu’entre la lumière.

Jeudi 17 novembre 2016

Jeudi 17 novembre 2016
«L’islam des lumières»
Malek Chebel

Malek Chebel était un musulman à la voix douce qui donnait une belle image de l’Islam, il vient de mourir à 63 ans, le 12 novembre 2016.

Il avait écrit notamment <Manifeste pour un islam des lumières>.

Il s’était aussi illustré pour écrire sur la sexualité dans le monde de l’Islam. En 2006, il publiait ainsi « le Kama sutra arabe » et il déclarait dans un entretien :

« J’ai pris le parti de chercher la lumière dans le monde arabe. Je suis tenu par un souci de vérité et je veux m’approcher au plus près possible de ce que je pense être cette vérité»

Sur ma tablette, je dispose de sa traduction moderne du Coran.

Le Figaro Magazine avait publié une interview qu’il avait accordée en septembre dernier.

FIGAROVOX. – Vous vous battez pour un «islam des Lumières». Quelles seraient selon vous les conditions de cet islam compatible avec la modernité? Que faudrait-il faire pour «réformer l’islam de France»?

MALEK CHEBEL. – En effet, depuis trente ans, je cherche à mettre en place ce que j’appelle l’«islam des Lumières» inspiré des Lumières occidentales, et dont la liberté de conscience, l’émergence de l’individu, la raison et l’égalité stricte de droits entre hommes et femmes sont les prérequis. Cet islam des Lumières est d’abord un islam de paix, principale garantie de son succès.

Comment le promouvoir?

 Il nous faut mettre en place au profit de la France exclusivement un grand imam de France avec les attributs et/ou prérogatives suivantes :

– Être Français ;
– Être francophone ;
– Avoir suivi une formation théologique (entre la licence et le master, ou plus, si besoin est);
– Être laïc;
– Ne faire allégeance à aucune instance religieuse exogène;
– Être élu sur la base d’un programme défendu devant le plus grand nombre de musulmans français sans exclusive de sexe, d’âge ou d’origine.
Une commission indépendante se chargerait au nom de la République de donner un avis consultatif (ou de validation) pour que les musulmans trouvent le chemin du dialogue et de l’apaisement entre eux et avec les autres composantes de la nation. […]

L’islam traditionnel n’est-il pas en train de perdre la bataille au sein de l’orthodoxie sunnite, au profit d’une lecture littéraliste du Coran ?

Oui, en effet, l’islam apolitique de nos grands-parents et de nos parents a perdu la partie face à l’islam idéologisé des années 1980, puis 1990, puis 2000. Le changement structurel de génération – combien de jeunes qui «posent» problème ont moins de 30 ans actuellement? – a été un bouleversement dont les conséquences sont encore visibles aujourd’hui. Il s’agit d’un séisme profond, avec son immense faille autour de la cité. Depuis deux décennies, le combat était piloté par les fondamentalismes religieux, non seulement extérieurs à l’Hexagone, mais encore au sein même des associations périphériques. Combien de jeunes encadreurs dans le périurbain ont cherché vainement à tirer la sonnette d’alarme ? […]

Que répondez-vous à ceux qui considèrent l’islam comme une religion intrinsèquement violente et hégémonique ?

Il y a au moins deux types d’islam, l’un violent, l’autre non. L’un est inscrit dans une longue durée. Il est vain d’en nier la dimension expansionniste et donc la violence. Cela commence par l’épopée dite arabe qui a porté le sabre jusqu’en Andalousie. Et je ne suis pas de ceux qui se voilent la face, les liens de cet islam violent avec le Califat et les chefs de l’EI sont publiquement affirmés. L’EI se réclame sans aucune ambiguïté de cet islam violent. Peu de musulmans normalement constitués l’aiment vraiment, ils l’exècrent sans ambages, et hors la peur viscérale qu’ils ruminent intérieurement, le déclameraient entre nation et République.

L’islam aujourd’hui, fait peur à nombre de Français. Comprenez-vous cette peur? Comment la désamorcer?

Cet islam fait peur à tous les Français, individuellement et massivement, car outre qu’il est foncièrement létal, il est aveugle et frappe sans discernement. À l’inverse, ce que les musulmans refusent d’admettre, c’est de considérer cette religion comme exclusivement violente, et la seule à en être «affectée». À cet effet, l’autocritique papale peut les soutenir. Enfin, pour désamorcer la peur, il faut la verser dans le grand chaudron national, en faire un travail d’appropriation national, le récit d’une tension à gérer mutuellement, tenir des forums, les animer sans les arrimer au chiffre trompeur d’une déradicalisation qui, hélas, n’a pas tenu ses promesses. Là encore, une autorité centrale de l’islam peut, avec le charisme de sa fonction, appeler au refus net et radical de la violence au nom d’Allah, ce Dieu qui est «beau et qui aime la beauté» (j’en ai fait le titre de mon dernier ouvrage), au dire même du Prophète ! »

Vous pourrez lire le reste de cette interview derrière ce <lien>.

Après ces trop nombreux mots sur Donald Trump, il fallait revenir à un homme qui portait haut les valeurs des lumières.

<788>

Mercredi 16 novembre 2016

Mercredi 16 novembre 2016
«Jusqu’à très récemment, la folle inégalité de richesse entre les Américains était un sujet tabou.
Aujourd’hui, pour la première fois en quarante ans, on en parle, tant à droite qu’à gauche. Et là, peut-être, réside un espoir.»
Philipp Meyer,  écrivain, auteur de Un arrière-goût de rouille (éd. Folio) et Le Fils (éd. Albin Michel)
TELERAMA a publié la réaction de 3 écrivains américains après la victoire de Donald Trump.
L’un d’entre eux, Philipp Meyer, a écrit : « C’est une erreur de penser que Trump a gagné l’élection uniquement parce qu’il a fait appel au thème du racisme, à la crainte que l’Amérique devient moins blanche. Tous les candidats de droite ont toujours fait de même. Trump a gagné l’élection parce qu’il était le seul Républicain qui parlait constamment des dégâts que la mondialisation, les marchés financiers non régulés et le commerce complètement libre ont fait à l’Amérique et aux Américains. Les gens qui ont porté Trump au pouvoir sont ceux qui ont tout perdu lors des quarante dernières années passées sous le règne de politiques économiques déterminées par le marché. Les classes moyennes et populaires que la mondialisation a dévastées.
De plus, Hillary Clinton n’était pas aimée. Les gens de droite la détestaient, mais ceux de gauche également. Wall Street la payait un quart de million de dollars pour chacun de ses discours. Et elle était censée remplacer Obama ? Ce ne pouvait être qu’une plaisanterie. Bernie Sanders aurait probablement gagné la nomination démocrate, mais le parti, avec l’aide de ses alliés dans les médias, y compris le New York Times, s’est assuré que ce ne soit pas le cas.
Jusqu’à très récemment, la folle inégalité de richesse entre les Américains était un sujet tabou. Aujourd’hui, pour la première fois en quarante ans, on en parle, tant à droite qu’à gauche. Et là, peut-être, réside un espoir.»
Le livre de Piketty sur le Capital a eu un énorme succès aux Etats Unis probablement pour cette raison : Ce pays inégalitaire et qui l’a toujours accepté commence à interroger cette réalité : N’est-on pas allé trop loin dans l’inégalité ?
Cette question est très pertinente. Mais donner comme réponse Donald Trump constitue quand même un pari audacieux …
D’autant que si Philipp Meyer cible dans son analyse les marchés financiers non régulés, il semblerait que Donald Trump annonce vouloir aller encore plus loin dans la dérégulation.

Mardi 15 novembre 2016

Mardi 15 novembre 2016
« Pour moi les éduqués supérieurs ne sont pas supérieurs »
Emmanuel Todd conférence ISEGORIA du 8 novembre 2016
Je l’avoue, j’ai eu un coup de froid avec Emmanuel Todd depuis son livre <Qui est Charlie ?>  et l’invention du concept de catholique zombie.
Mais, il a tenu une conférence le 8 novembre, avant de connaître les résultats de l’élection américaine, et il m’a paru à nouveau iconoclaste, brillantissime et particulièrement intéressant.
Vous trouverez cette conférence derrière ce lien, Il faut immédiatement aller à la 41ème minute : https://www.youtube.com/watch?v=xZYgUwmWWVw
Dans une première partie, il revient sur le libre-échange dont il est un des pourfendeurs et explique l’émergence de Trump par le fait qu’il a mis  en cause deux des dogmes des tenants de la globalisation : la liberté des échanges et la liberté de circulation des hommes.
Il décrit la globalisation comme une vision individualiste des hommes, il n’y a que des individus qui sont soumis au marché mondial. La politique en est absente.
Il reconnait l’intérêt du libre-échange au moins dans un premier temps mais rappelle que le premier moteur de ce libre échange est le désir des détenteurs des capitaux (pour ne pas utiliser le terme marxiste des capitalistes) d’augmenter le taux de profit, ce que font d’ailleurs remarquablement les multinationales américaines.
Vous écouterez son développement avec intérêt.
Mais le plus intéressant de cette conférence se situe à l’extrême fin de sa conférence quand il évoque la fracture entre l’élite intellectuelle et économique et le reste du peuple.
Car pour revenir à l’élection américaine, comme d’ailleurs au Brexit, chaque fois on constate la même rupture entre une élite qui parle à travers les médias et le vote populaire qui ne va pas dans le sens souhaité par l’élite.
Ainsi on apprend grâce au Figaro du 11 novembre que si  49% des blancs diplômés ont voté pour Trump, ce sont 67% des sans diplômes blancs qui ont voté pour le milliardaire qu’Alain Finkelkraut a simplement désigné sous l’expression <gros con>.
Pour revenir à Emmanuel Todd, il se demande si les classes supérieures éduquées sont tellement supérieures intellectuellement (c’est vers 2h22). Car il conteste que l’élite prenne les bonnes options dans l’intérêt bien compris du plus grand nombre.
« Nous sommes entre nous et nous pouvons le dire : le tri, la sélection des étudiants se fait sur l’intelligence peut-être mais pas seulement et vous le savez bien.
Les études dont le but était initialement émancipateur, est devenu une formidable machine à trier et à tamponner la population jeune à un certain niveau pour son avenir social.
Le mécanisme éducatif est devenu une machine à créer les classes sociales du futur. C’est une machine à fabriquer de l’inégalité. Et comme c’est une machine destinée à fabriquer de l’inégalité, c’est aussi devenu une machine à justifier l’inégalité.
[Bien sûr], les bons élèves existent, je veux bien admettre que les gens sont plus ou moins intelligents, mais le mécanisme de tri par l’éducation et la machine sociale qui fabrique ce tri aboutissent sans doute à exagérer énormément, dans l’inconscient collectif, les différences supposées d’intelligence. […]
Et le tri, particulièrement dans les études supérieures ne se fait pas que sur le critère de l’intelligence. Il se fait aussi beaucoup sur le critère de l’obéissance. Nous vivons dans un monde de concours où nous devons être le plus parfait possible.
Pour être parfait, il faut être lisse, il ne faut pas penser [par soi-même].
[Dans] tout le système des élites et des éduqués supérieurs, il y a de l’intelligence mais il y a aussi de la soumission comme critère de tri.
Et au final, qu’est-ce qu’on obtient comme classe supérieure ?
Est-ce qu’on obtient, une classe supérieure collectivement tellement remarquable par son intelligence. Cela ne me parait pas tellement évident.
Qui oserait décrire la classe supérieure française comme intelligente collectivement ?
Et pourtant c’est tous des super bons élèves.
On peut dire la même chose de la classe supérieure de Washington. […]
Il ne faudrait surtout pas croire que la stratification de la société par les niveaux d’études correspond à la description du niveau de capacité intellectuelle des populations.
En haut de la société vous aurez une sur-accumulation de conformisme et de crétinisme par obéissance aux consignes reçues depuis la petite enfance.
Et en bas vous aurez des gens parfaitement intelligents mais qui n’ont pas été pris dans le moule du système parce qu’ils ont un peu plus de mal à obéir. »
Et il finit par cette conclusion « Pour moi les éduqués supérieurs ne sont pas supérieurs »
Vous trouverez aussi une transcription de la fin de sa conférence sur ce blog : http://blog.europa-museum.org/post/2016/11/10/Une-sur-accumulation-de-conformisme-et-de-cretinisme
J’ajouterai à ce que dit Todd sur la soumission, la reproduction de plus en plus génétique des élites : on fait partie de l’élite de père en fils ou de mère en fille, car il y aussi transmission des codes, des réseaux et un meilleur apprentissage de la soumission.
Cela dit je ne crois pas un seul instant que Donald Trump ait la volonté ni la possibilité de faire évoluer cet état de chose.
Bien au contraire.

Lundi 14 novembre 2016

Lundi 14 novembre 2016
« Hillary Clinton n’a pas gagné les élections présidentielles malgré Donald Trump »
Pensées personnelles sur les élections américaines.
Et le 9 novembre au matin, nous apprîmes que le 45ème Président des Etats-Unis ne serait pas une femme, mais l’extravagant Donald Trump.
Le 9, le 10 et bien sûr le 11 novembre il n’y eut pas de mot du jour.
Certains m’ont écrit des messages et des questions inquiètes : La victoire de Trump m’avait-elle plongé dans un tel état de sidération que je m’étais réfugié dans le silence ?
Cette hypothèse n’est en rien farfelue, mais elle est fausse.
Le dernier mot du jour sur la « politique post vérité » dont l’intérêt ne vous a certainement pas échappé était fort long et il fallait lire jusqu’au bout pour arriver à cette phrase : « Je vais prendre quelques jours de congé, le prochain mot du jour sera envoyé le 14 novembre 2016. ».
Il y a quelques années, j’avais fait un  stage à Paris sur la lecture rapide. Une idée force que j’ai retenue pour appréhender un livre ou un texte long : il faut toujours lire le début et la fin, pour le milieu on se débrouille…Quand on a le temps et l’intérêt on le lit attentivement, sinon on le survole de plus ou moins haut.
Donc pour ce premier mot du jour après l’élection que dire ?
J’ai hésité, d’abord, entre un mot de Gramsci et le titre d’un journal conservateur iranien.
La phrase de Gramsci est la suivante : « L’ancien se meurt, le nouveau ne parvient pas à voir le jour, dans ce clair-obscur surgissent les monstres. ». (Les Cahiers de Prison, Cahiers 3, Ed. Gallimard Paris, 1983)
Sidération est le mot qu’il convient d’appliquer aux gouvernants des pays occidentaux suite à cette élection qu’ils n’espéraient pas et à laquelle ils ne croyaient pas. Même la Russie de Poutine exprime beaucoup de réserves bien que  Donald Trump ait exprimé sa volonté de sortir de l’opposition avec son pays et de trouver un « bon deal » (mot qui lui est cher) avec la Russie. Mais Poutine n’aime pas les personnes imprévisibles.
Pour trouver des forces politiques qui se réjouissent il faut essentiellement  chercher du côté des extrémistes comme Marine Le Pen, Beppe Grillo ou des conservateurs iraniens.
Un autre mot du jour auquel vous avez échappé est ainsi : « La victoire du fou sur la menteuse ; un autre exploit de la démocratie libérale » qui est le titre d’un quotidien ultraconservateur iranien Kayhan.
 
Beaucoup de choses ont été écrites sur cette élection depuis le 9 novembre.
D’abord pour souligner le côté baroque d’une élection indirecte où Hillary Clinton, bien qu’ayant obtenu plus de voix que son rival, a été déclarée vaincue à cause du système des grands électeurs qui organise l’élection.
Ensuite, certains affirment que Clinton a été vaincue parce qu’elle est une femme et qu’après avoir élu un noir, voter pour une femme c’était trop progressiste pour être acceptable. Peut-être…
Le vote est un vote blanc affirme d’autres ! C’est vrai, les blancs ont voté à 58% pour Trump, alors que les noirs à 88% et les hispaniques à 65% ont voté pour Clinton.
Il y a aussi eu un vote religieux, les protestants ont voté à 58% et les catholiques à 52 % pour Trump. Les chrétiens ont donc voté pour quelqu’un se situant très loin de leurs valeurs. Toutes les autres religions et les sans religions ont voté à moins de 30% pour Trump, les juifs à 24%.
Toutes ces statistiques totalement impensables en France sont parfaitement acceptées et détaillées aux Etats Unis.
Les femmes ont quand même voté à 54% pour Clinton, mais pas les femmes blanches qui ont voté majoritairement pour Trump !
Trump aurait dû être battu, puisqu’il a eu des propos qui aurait dû dresser contre lui l’unanimité des femmes, des noirs et des hispaniques. Or ce ne fut pas le cas !
En outre, ses compétences pour le job ne sont pas évidentes.
Alors ont peu avoir une vision moraliste, comme beaucoup d’analystes mais je ne crois pas que cela permet de comprendre le monde et surtout pas cette élection.
En 2008, Obama a battu Mac Cain en obtenant 69,5 millions de suffrage contre près de 60 millions pour le Républicain.
Et en 2012, Obama obtint près de 66 millions de voix contre 61 millions à Mitt Romney.
Hillary Clinton a obtenu, en 2016, 60 839 922 voix et Trump 60 265 858 voix soit moins de voix que Mitt Romney, il y a 4 ans. Trump a eu à peine quelques voix de plus que Mac Cain en 2008, alors que ce dernier a été largement défait par Obama.
Ce qui s’est passé, ce n’est pas l’élection de Trump, c’est la défaite d’Hillary Clinton !
Trump a juste su conserver le vote républicain traditionnel malgré ses positions iconoclastes par rapport aux valeurs des républicains fondamentalistes.
Hillary Clinton a perdu alors qu’elle avait en face d’elle un homme qui aurait dû être rejeté par les femmes, les religieux, les minorités ethniques etc.
Alors on peut revenir sur les défauts d’Hillary Clinton. Mais fondamentalement quelle était l’opposition entre Clinton et Trump ?
Clinton avait une vision plus sociale mais surtout ne voulait rien changer sur les fondamentaux économiques et le libre-échange.
Or Trump a eu un discours très clair pour le protectionnisme, l’arrêt de l’immigration et la diminution de la couteuse politique d’intervention militaire des USA dans le monde.
Bernie Sanders, avec des moyens tout à fait différents et des solutions de redistribution très éloignées des conceptions de Trump, développait la même critique de fond sur le système économique.
Les Etats-Unis sont toujours très en avance sur les autres pays.
La globalisation est essentiellement l’œuvre des anglo-saxons et surtout des américains. Cette globalisation s’est basée sur le libre-échange, la libre circulation des marchandises et des capitaux, à un degré moindre la libre circulation des hommes.
Le libre-échange permet une plus grande production de richesses et dans un premier temps elle permet aux classes moyennes des pays développés d’augmenter son pouvoir d’achat parce que les produits vendus sont moins chers.
Mais maintenant, les choses sont claires, à moyen et long terme le libre-échange ne profite, dans les pays développés, qu’à une minorité.
C’est ce dont s’aperçoivent les américains, les salaires stagnent voire régressent. Si des esprits « modernes », comme Alain Juppé par exemple qui dit vouloir appliquer en France des recettes qui ont marché ailleurs, se fondent sur le taux de chômage très bas aux Etats-Unis ils se leurrent ou ils nous trompent.
Le taux de chômage officiel aux Etats-Unis est de 5% environ alors qu’en France il est de 10%. Mais le chômage s’analyse comme le nombre de personnes qui cherchent officiellement un emploi.
Il existe une autre manière de quantifier, bien plus solide pour analyser ce qui se passe dans la société économique, c’est de mesurer dans la population des personnes en âge de travailler le taux d’individus qui n’ont pas d’emploi.
Et dans cette mesure on verra que les Etats-Unis ne font pas mieux que La France et même plutôt moins bien. Vous pouvez, par exemple, lire cet article : http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2015/05/20/un-taux-de-chomage-plus-eleve-aux-etats-unis-qu%E2%80%99en-france/
Quand on fait cette mesure, on inclut dans les sans emploi, des personnes qui ont choisi de ne pas travailler, peut-être des femmes, voire des hommes au foyer, mais on approche aussi le nombre de gens exclus, découragés et qui ne tentent même plus de trouver un emploi.
Les blancs sont privilégiés aux Etats-Unis, vous constaterez cependant si vous lisez cet article réservé aux abonnés du Monde que le taux de mortalité a augmenté aux Etats-Unis au sein de la population blanche non éduquée.
En dehors des positions moralistes qui se défendent car certains des propos de Trump sont odieux et inacceptables et son rejet du réchauffement climatique constitue un danger supplémentaire pour l’humanité, il faut constater cependant que des américains avaient des raisons sérieuses de rejeter le statu quo économique que leur proposait Clinton.
 
Ont-ils pour autant eu raison de permettre à Trump d’accéder aux plus hautes fonctions ?
Et Trump fera t’il ce qu’il a dit ?
L’avenir nous renseignera sur ces deux points.
Je dois l’avouer, je suis très pessimiste

Mardi 08/11/2016

Mardi 08/11/2016
« Post-truth politics »
La politique post-vérité
Katharine Viner  rédactrice en chef du Guardian
C’est donc aujourd’hui que les états-uniens vont choisir leur 45ème président, Barack Obama ayant été le 44ème.
Dans le mot du jour d’hier était évoqué le concept de « l’ère post-vérité » dont Donald Trump est un des meilleurs pratiquants. Mais ce sont des anglais qui ont inventé ce concept suite au Brexit, en constatant que les principaux arguments qui ont été utilisés pour convaincre les britanniques de voter pour le Brexit étaient des mensonges par exemple que l’intégralité de la contribution britannique à l’Union européenne pourrait être utilisé pour améliorer leur système de santé alors qu’aujourd’hui cette masse d’argent ne servirait à rien aux habitants de Grande Bretagne.
<C’est par une émission des matins de France Culture que j’ai été sensibilisé à cette réalité> où la vérité ne semble plus présenter aucune importance. C’est à dire que l’homme politique peut dire n’importe quoi, que des sites nombreux et documentés prouvent que ce qu’il dit est faux, mais que cela ne présente aucune importance par rapport aux votes des citoyens.
C’est pour moi une grande déception. J’avais pensé qu’Internet permettrait de combattre le mensonge notamment politique. Force est de constater que ce n’est pas vrai. Le journaliste Hubert Guillaud l’explique par cette formule : «la vérité devient une opinion parmi d’autres »
L’émission de France Culture présente le sujet de la manière suivante : « L’alliance involontaire entre les populistes conservateurs et les géants de l’internet n’est pas sans conséquence sur notre vie démocratique : à l’heure de la politique en ligne, doit-on faire le deuil de la vérité ?
Ce sont deux articles du quotidien londonien The Guardian et de l’hebdomadaire anglais The Economist qui ont fait grand bruit outre-manche et ont lancé ce débat. Alors qu’on pensait intuitivement que l’armée de commentateurs vigilants des réseaux sociaux et la mémoire infinie offerte par internet allait contraindre les hommes politiques à plus de prudence dans leur parole publique, il apparaît avec l’ascension de Donald Trump et la victoire surprise du Brexit en Angleterre qu’il n’en est rien. Mal surveillés par des journalistes, incapables d’allier l’info en continu et un travail approfondi de vérification, misant sur la liberté d’expression totale offerte par les réseaux sociaux, les populistes ne s’embarrassent plus de précautions et répandent dès qu’ils le peuvent exagérations, demi-vérités, rumeurs et mensonges. Aidés par des algorithmes conçus pour orienter les internautes vers des contenus susceptibles de leur plaire, ils bénéficient d’une caisse de résonance nouvelle et, à en croire les grandes tendances électorales, redoutablement efficace.
Nous recevons pour en parler Gérald Bronner, sociologue, auteur de « La Démocratie des crédules » (Editions PUF) , et en deuxième partie d’émission, Cédric Mathiot, journaliste et créateur de la rubrique « Désintox » du journal Libération, qui a publié “Petit précis des bobards de campagne” (Editions Presses de la Cité) en 2012.»
Katharine Viner, rédactrice en chef du Guardian a en effet publié un article analysant comment la technologie bouleverse la vérité (un article que vient de traduire Courrier International). Article que mon ami Jean-François de Dijon m’a également signalé. Il m’a d’ailleurs envoyé le scan de cet article que je joins à l’article.
J’ai trouvé un autre long article qui approfondit ce sujet et dont je vous cite de très larges extraits :
« L’article de Katharine Viner nous explique qu’à l’heure des réseaux sociaux, la vérité ne compte plus. La journaliste prend notamment l’exemple du Brexit détaillant le fait que les arguments de ceux qui ont fait campagne pour la sortie du Royaume-Uni de l’Europe se sont écroulés le lendemain même de l’élection. « Le Brexit a été le premier scrutin d’une nouvelle ère, celle de la politique post-vérité. Les partisans du maintien du Royaume-Uni dans l’UE ont bien – mollement – tenté de démontrer les mensonges du camp adverse en s’appuyant sur des faits, mais ils ont vite découvert que les faits ne pesaient pas lourd dans les débats».
Pour elle, la presse eurosceptique a fait feu de tout bord pour créer un lien émotionnel qui l’a largement emporté sur la présentation factuelle de l’autre camp. Et les réseaux sociaux notamment ont renforcé l’absence de consensus, l’absence de vérité partagée. Les rumeurs et les mensonges l’ont emporté sur les faits. « A l’heure du numérique, il n’a jamais été aussi facile de publier des informations mensongères qui sont immédiatement reprises et passent pour des vérités. » Pour la journaliste, combattre cette escalade de désinformation nécessite des organes de presse fiables pour parvenir à dissiper les rumeurs…
C’est oublier peut-être que l’enjeu, en fait, n’est pas la vérité. Dans les conversations et les rumeurs que l’on colporte, la vérité n’a pas sa place…. « Les gens relaient les opinions des autres, même s’il s’agit de mensonges ou d’informations fallacieuses ou incomplètes, parce qu’ils ont le sentiment d’avoir appris quelque chose d’important », explique Danielle Citron spécialiste du harcèlement en ligne.
Et les algorithmes des médias sociaux qui nous enferment dans nos bulles de filtres nous proposent une vision du monde soigneusement sélectionnée pour aller dans le sens de nos croyances et de nos convictions, nous éloignant de toutes réfutations. Sur Facebook, Tom Steinberg (@steiny), le fondateur de MySociety, au lendemain du Brexit, disait : « Je cherche activement des gens qui se réjouissent de la victoire des pro-Brexit sur Facebook, mais les filtres sont tellement forts et tellement intégrés aux fonctions de recherche personnalisées sur des plateformes comme Facebook que je n’arrive pas à trouver une seule personne contente de ce résultat électoral, et ce alors que près de la moitié du pays est clairement euphorique aujourd’hui »… Pour lui, il y a là un facteur de division extrêmement grave de la société : « nous ne pouvons pas vivre dans un pays où la moitié des gens ne savent strictement rien de l’autre moitié ».
Pourtant, peut-on accuser seulement les réseaux sociaux et la personnalisation algorithmique de cette évolution ? Nos bulles de filtres et nos chambres d’échos sont-elles les seules responsables de cette évolution ?
Pour Emily Bell, directrice du Tow Center for Digital Journalism de l’université de Columbia, les organes de presse ne contrôlent plus la diffusion de leurs contenus. Et les réseaux sociaux concentrent un pouvoir d’accès à l’information qui n’a jamais existé jusqu’à présent. A l’image de ce que révélait la récente grande enquête du New York Times Magazine montrant la puissance de nouveaux médias politiques qui fabriquent du contenu uniquement pour Facebook, dont le but n’est pas d’attirer les internautes vers des articles, mais de développer le partage et les revenus, sans aucune déontologie en faveur de la prudence ou la véracité de l’information. Comme le soulignait la lecture par Xavier de la Porte de cet article : « ces sites privilégient ce qui choque (…). Ils fabriquent des mèmes (c’est-à-dire des motifs que les internautes vont utiliser, détourner, partager). (…) Ils ne poursuivent pas tous un but politique », mais parfois seulement un but commercial, où le clic est le seul modèle d’affaires.
Katharine Viner pointe la même dérive des contenus taillés sur mesure pour ces outils sociaux, cette junk food news… Pour elle « trop d’entreprises de presse mesurent leurs contenus en termes de viralité au détriment de la qualité ou de la vérité ». Les rumeurs et les mensonges circulent plus rapidement du fait de leur caractère sensationnel. L’important n’est plus que les histoires soient vraies, mais que les gens cliquent ! Pour Katharine Viner, « l’ère des faits est révolue ».
[…] Katharine Viner analyse ce changement depuis la presse : la presse en ligne s’appuie sur un modèle fondé sur le nombre de clics, l’audience. Or, dans cette logique, face à des contenus conçus pour la viralité, la presse ne peut que perdre la bataille de la vérité. La solution repose-t-elle sur un nouveau modèle économique de la presse, comme l’appelle de ses vœux la journaliste ? C’est certainement croire trop rapidement que les nouveaux acteurs de l’information qui exploitent très bien ces outils sociaux relèvent d’un projet éditorial de type presse… Or, comme le montrait l’enquête du New York Times, l’objectif de ces nouveaux acteurs et la façon même dont fonctionnent les médias sociaux n’est pas exactement le même que ceux d’un média.
L’enjeu ne semble pas tant de renforcer la déontologie de la presse que de laisser le champ libre à ces acteurs qui exploitent les médias sociaux, sans avoir toujours réellement des liens avec une forme de presse. Plus que de définir le rôle des médias dans un espace public fragmenté et déstabilisé, l’enjeu tient peut-être plus d’évoquer ces nouveaux objets médiatiques qui utilisent les réseaux sociaux pour démultiplier leur audience. […]
Pour le spécialiste Jayson Harsin, c’est un ensemble de conditions convergentes qui ont créé les conditions de ce nouveau régime de post-vérité explique-t-il dans un article publié dans la revue Communication, Culture & Critique. Pour lui, ces changements ne relèvent pas seulement de la responsabilité des réseaux sociaux. Mais tiennent aussi du développement de la communication politique professionnelle et du marketing politique. Ils relèvent également du développement des sciences cognitives et comportementales et du marketing qui permet l’utilisation stratégique des rumeurs et mensonges de manière toujours plus ciblés, de la fragmentation des médias et des gardiens de l’information centralisée ; de la surcharge d’information et son accélération ; ainsi que des algorithmes qui régissent, classent et personnalisent l’information à laquelle on accède. Un ensemble d’éléments convergents qui empêche un retour à des formes antérieures de journalisme, comme l’appelle Viner.
Comme le souligne Harsin, même l’explosion du fact checking, cette pratique de vérification des arguments, n’a pas été capable de rétablir l’autorité des médias. Pire, estime-t-il, les rumeurs prennent une place de plus en plus importante dans l’économie de l’attention… Pourtant, souligne le chercheur, la surcharge informationnelle et la démultiplication de l’information ne sont pas des explications suffisantes. « La géographie de l’information et de la vérité s’est déplacée comme la temporalité de la consommation de médias : elle n’est plus délivrée le matin ou le soir, mais elle est composée de millions d’alertes et de vibrations (…) et les informations se déplient dans une économie de l’attention de plus en plus chargée affectivement et constamment connectée ». Pour Harsin, c’est la marque d’un changement du régime de vérité au profit de marchés dédiés qui produisent, planifient et managent l’information par l’entremise de l’analyse prédictive. L’information tient désormais plus d’un marché que d’un espace public et citoyen. […]
Dans le New York Times, l’économiste britannique William Davies (@davies_will), revient également sur ce sujet. Les acteurs de la production d’information se sont démultipliés, rappelle-t-il. « Si les journaux peuvent tenter de résister aux excès de la démagogie populiste, ils ont plus de mal à répondre à la crise des faits », c’est-à-dire à l’inflation des sources, des études… dont le niveau de crédibilité est trop insuffisamment évalué.
[…] Or, souligne Davies, nous sommes au milieu d’une transition qui nous fait passer d’une société de faits à une société de données. Selon lui, la confusion règne autour de l’état exact des connaissances et des chiffres dans l’espace public, exacerbant le sentiment que la vérité elle-même est en train d’être abandonnée. Pour Davies, nous sommes confrontés à un volume sans précédent de données, mais celles-ci sont surtout utilisées pour recueillir le sentiment des gens. Les marchés financiers eux-mêmes ne sont plus tant des faits que des outils d’analyse des sentiments des investisseurs. « Une fois que les chiffres sont considérés comme des indicateurs de sentiment plutôt que comme des déclarations sur la réalité, comment pouvons-nous avoir un consensus sur la nature des problèmes sociaux, économiques et environnementaux ou pire encore, nous entendre sur les solutions à y apporter ? » Les mensonges et les théories du complot prospèrent donc. Et tandis que nous avons toujours plus de moyens pour mesurer combien de personnes croient en ces théories, il semble que nous ayons de moins en moins de moyens pour les persuader de les abandonner.
[…]
Dans une tribune livrée à FastCoExist,  [l’essayiste Douglas Ruskoff] rappelle que les promoteurs des nouvelles technologies ont longtemps pensé que le numérique allait nous aider à nous connecter au monde entier, annonçant, un peu naïvement, une nouvelle communauté mondiale de pairs promettant de nous libérer des frontières entre les hommes… Ce n’est pas ce qui est vraiment arrivé.
Loin de seulement abêtir les foules comme on le lui reproche facilement, la télévision a créé une société plus ouverte, plus globale. Grâce à la télévision, les gens ont pu voir pour la première fois comment la vie se déroulait ailleurs. « La télévision nous a tous connectés et a brisé les frontières nationales », estime-t-il. Or, pour Ruskoff, l’environnement des médias numériques est différent : il repose d’abord sur la polarisation et la distinction. Les médias numériques valorisent des choix binaires : ce que vous appréciez ou n’appréciez pas, ce avec quoi vous êtes d’accord ou pas, noir ou blanc, riche ou pauvre. Leur fonctionnement favorise une boucle de rétroaction qui auto-renforce chaque choix que nous faisons, qui personnalise nos contenus et nous isole davantage dans nos propres bulles de filtre. « L’internet nous aide à prendre parti » – pourtant, il faut rappeler que cette question de la polarisation reste discutée. Ce qui est sûr, c’est que les médias numériques offrent un environnement très différent de celui de la télévision.
[…] Force est de reconnaître que pour l’instant, les solutions au problème sont plutôt rares. Certes, on peut améliorer la vérification des faits. Nombre d’entreprises développent des outils permettant de mesurer la fiabilité de l’information. Pas sûr pourtant que cela ait beaucoup d’impact sur tous ceux qui ont d’autres motivations que propager la vérité. Les appels à améliorer la qualité de l’actualité associent surtout des médias traditionnels qui sont, finalement, assez peu les moteurs de cette détérioration. Si la réponse est vertueuse, la cible ne semble pas être adaptée au problème, à l’image de la coalition récente First Draft News. En fait, comme le souligne Clay Shirky dans le New Scientist, nous ne sommes pas dans une guerre de l’information, mais dans une guerre culturelle. Le problème de ces réponses est qu’elles n’abordent qu’une partie du problème. Avancer un argument politique qui porte n’a pas grand-chose à voir avec la vérité. L’émotion et l’autorité comptent tout autant, sinon plus, que la vérité. Nous ne sommes plus à l’ère de la post-vérité, mais bien à celle du mensonge éhonté, où la vérité devient une opinion parmi d’autres…»
Vous trouverez l’article complet écrit par Hubert Guillaud derrière <ce lien>
Je vais prendre quelques jours de congé, le prochain mot du jour sera envoyé le 14 novembre 2016.

Lundi 07/11/2016

Lundi 07/11/2016
« Une par une, les digues ont sauté. »
Sylvie Kauffman, à propos des élections américaines
Jamais nous ne pensions que ce personnage grossier qui passe son temps à insulter et à proposer des solutions anachroniques, qui dans sa longue vie d’affaires et personnelles a accumulé des casseroles, des faillites, des comportements odieux ne sortirait des primaires républicaines. Et pourtant Donal Trump l’a fait.
Nous pensions qu’enfin après la vidéo montrant sa manière de considérer et de parler des femmes, il n’existait plus aucune chance qu’il puisse emporter l’élection présidentielle américaine.
Les gens raisonnables continuent à penser, que ses chances pour l’emporter sont faibles, mais ils ne l’excluent plus depuis que par la décision du Directeur du FBI, l’enquête sur les courriels diplomatiques de Hillary Clinton a été relancée, même si hier soir, on apprenait que le FBI maintenait sa position de ne pas poursuivre Hillary Clinton. Cette position est a priori favorable à la candidate démocrate, mais Hillary Clinton reste très critiquée et détestée.
Pour celles et ceux qui ne suivent pas l’actualité, rappelons les faits (les autres pourrons sauter ce paragraphe vert).
Hillary Clinton a envoyé des mails diplomatiques alors qu’elle était Secrétaire d’État par l’intermédiaire d’outils personnels, alors qu’elle devait le faire par le canal des outils de l’appareil D’État des États-Unis. Selon le contenu des mails, cela peut constituer une faute très grave contre la sécurité des États-Unis. Il semblait que cette affaire était plus ou moins enterrée.
Mais une et peut être même la plus proche collaboratrice d’Hillary Clinton, Huma Abedin de père Indien ayant travaillé pour l’Arabie saoudite et d’une mère pakistanaise, a eu la bonne idée d’épouser un politicien démocrate Antony Weiner qui s’est révélé être un personnage ayant des mœurs et des comportement sexuels que la morale et aussi la Loi américaine réprouvent.
Dans le cadre d’une enquête pénale, car il est reproché à Antony Weiner d’avoir envoyé des messages sexuels à une adolescente de 15 ans, la police a découvert sur l’ordinateur de Weiner, un grand nombre des mails diplomatiques d’Hillary Clinton.
C’est cette découverte qui a poussé le Directeur du FBI, James Comey a écrire à des élus, vendredi 28 octobre, pour les informer que ses équipes allaient de nouveau enquêter sur l’affaire de la messagerie privée d’Hillary Clinton, dans une lettre rendue publique par des élus républicains du Congrès.
Barack Obama s’est exprimé et a fortement critiqué James Corney, qui est républicain et qu’il a nommé responsable du FBI (ce sont les mœurs américaines), d’être intervenu dans la campagne électorale si tardivement sans pouvoir présenter des accusations précises.
L’article de la journaliste du Monde Sylvie Kaufmann : « Le duel Trump-Clinton passera sans doute à la postérité comme la campagne qui a ébranlé la démocratie » que vous trouverez en pièce jointe m’a paru très intéressant et c’est pourquoi je le partage avec vous.
«  […] Dans les officines de propagande russes et chinoises, c’est la fête. Inutile de se creuser la tête pour dénicher des angles d’attaque contre la démocratie aux Etats-Unis : le spectacle offert par les chaînes de télévision américaines sur la campagne pour l’élection présidentielle du 8 novembre suffit largement. Il n’y a qu’à se baisser pour ramasser. Parfois très bas, mais le résultat n’en est que plus efficace.
Le président russe, Vladimir Poutine, a donc beau jeu de relever, comme il l’a fait fin octobre à Sotchi, que le débat électoral américain se résume à « qui a pincé qui, et qui couche avec qui ». Chez lui, les campagnes ont quand même plus de tenue.
Même souci de dignité dans le quotidien du Parti communiste chinois (PCC), Global Times, qui rappelle que les Etats-Unis aiment à voir dans leur système « l’étalon or de la démocratie ». « De plus en plus d’Américains ont honte de cette version de la démocratie, écrit un universitaire de Shanghaï. Les Chinois peuvent évaluer le système démocratique américain à l’aune de cette élection. » […]
Le plus grave, c’est que les méthodes populistes du candidat républicain, Donald Trump, dans cette campagne, ont fini par attaquer les fondements mêmes du système. Des digues ont sauté.
Traditionnellement, les Américains sont fiers de leur système : leur pays est, après tout, la plus grande démocratie du monde occidental, la fameuse « ville sur la colline » promise par les Pères pèlerins, chère au cœur de Ronald Reagan, qui devait servir de phare au monde libre.
Cette image, déjà mise à mal par la relation entre l’argent et la politique, s’est brisée. Selon un sondage publié par le New York Times et la chaîne CBS à quelques jours du scrutin, 82 % des électeurs avouent que la campagne leur a inspiré du « dégoût ».
[…]
Désarçonnés par la méthode Trump, qui fait de l’insulte et du mensonge une arme tactique, débordés par les réseaux sociaux, les médias classiques se sont retrouvés plongés, et largement impuissants, dans ce qu’ils ont baptisé « l’ère post-vérité ».
Percevant le candidat républicain comme un danger, voire un ennemi qui les désigne volontiers à la vindicte des militants dans ses meetings électoraux, les journalistes de presse écrite ont jeté aux orties la sacro-sainte règle de l’objectivité, pour passer au journalisme de combat.
[…] Dean Baquet, le directeur de la rédaction du New York Times, [a expliqué que] « Ce mélange d’information et de divertissement peut être drôle, sauf que maintenant on a un candidat officiel du Parti républicain à l’élection présidentielle qui est un produit de ce monde.»
Et je trouve cette conclusion de Sylvie Kaufmann très pertinente et inquiétante :
« Il serait faux, toutefois, de croire que ce grand malaise démocratique est apparu comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu : en réalité, prélude à la tornade Trump, l’orage gronde depuis plusieurs années sur Washington, où les dysfonctionnements de l’Etat fédéral bloquent la vie politique. Mais comme dit l’adage, il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. »
Car, en effet, Hillary Clinton est une très mauvaise candidate pour la présidence des Etats-Unis. Son seul atout finalement est d’être une femme, peut être la première femme présidente. Elle a, grâce à sa fondation, injecté des sommes beaucoup plus considérables que Trump dans cette élection. Elle est liée aux pires affairistes de Wall Street, c’est que lui a reproché Bernie Sanders d’ailleurs.
Wikileaks a publié des emails dans lesquels apparaît sa duplicité : des discours publics très éloignés de ce qu’elle exprime dans des rencontres avec les grands établissements financiers dont Goldman Sachs.
C’est pourquoi la grande majorité des américains ne l’aiment pas. Elle est le symbole de l’establishment qu’ils rejettent de plus en plus fort. Ce rejet de l’élite n’est d’ailleurs pas limité aux Etats-Unis
Bref en simplifiant, mais sans déformer, les américains ont le choix, le 8 novembre, entre un déséquilibré et une corrompue. C’est un choix compliqué.
A priori, il vaut peut-être mieux la corrompue, c’est peut-être moins dangereux, mais c’est quand même une corrompue !