Mercredi 11 mars 2020

« La plus grande menace qui nous guette, c’est une coronapanique »
Philippe Juvin chef de service des urgences de l’hôpital Georges-Pompidou de Paris

Certes, c’est une épidémie, certes on n’a pas de vaccin, certes on n’a pas vraiment de médicament pour guérir cette maladie du Covid19 qui a débuté en décembre 2019 dans la ville de Wuhan en Chine.

Maladie qui est provoquée par le coronavirus SARS-CoV-2.

Mais quand même !

Je ne suis pas certain que nous sommes en face d’un grave danger de santé publique, mais je suis certain que nous sommes entré dans une très grave crise économique en raison des réactions très fortes des autorités pour essayer d’éviter que le virus ne pénètre sur le territoire nationale (c’est raté !), ne se propage (c’est raté aussi !) et aujourd’hui ne se propage trop vite.

Dans son émission <Mediapolis> Olivier Duhamel a passé une interview sur LCI dans laquelle : Philippe Juvin chef de service des urgences de l’hôpital Georges-Pompidou de Paris s’exprimait :

« La plus grande menace qui nous guette, c’est une coronapanique. Quand les bus ne circulent pas, les infirmières et les médecins ne peuvent peut pas venir travailler. Quand le centre 15 est submergé d’appels de gens qui ont peur qu’est ce qui se passe en pratique ? Eh bien, si vous faites un infarctus et que vous appelez les secours, vous allez devoir attendre au moins une heure avant d’avoir un médecin. Ou si vous avez un problème de crise d’asthme grave, vous n’allez pas pouvoir joindre les secours. Et là, vous êtes en vrai danger. Notre système est en train de basculer assez dangereusement vers une forme de désorganisation parce que vraiment, parfois, on en fait trop. Evidemment, on parle d’une maladie grave, mais le plus grand danger du coronavirus, c’est la désorganisation du système de soins. C’est devenu un vrai risque. »

Le magazine de l’Obs renvoie vers un article de <businessinsider> qui donne les taux de mortalité du coronavirus selon les tranches d’âge.

Ce site précise :

« Tout le monde n’est pas égal face au Covid-19. C’est ce que démontre une récente étude du Centre chinois pour le contrôle et la prévention des maladies : le virus affecte plus gravement les personnes âgées ayant des problèmes de santé préexistants. En outre, des recherches avancent qu’environ 80 % des cas de coronavirus seraient bénins.

Pour réaliser cette étude, les données concernant plus de 44 000 patients confirmés en Chine ont été recueillies jusqu’au 11 février. Il s’agit de l’une des plus larges représentations des effets du Covid-19 sur l’homme. Ces données suggèrent que les risques de mourir de la maladie augmentent avec l’âge. L’étude ne fait état d’aucun décès chez les enfants de moins de 10 ans, qui représentent moins d’1 % des patients. Les patients âgés de 10 à 19 ans auraient autant de risques de mourir que les trentenaires.

Voici le taux de mortalité pour chaque tranche d’âge, selon l’étude :

Le risque de mortalité serait nettement plus élevé chez les patients âgés de plus de 70 ans, probablement car nombre d’entre eux ont des problèmes de santé préexistants. Les patients atteints de coronavirus et de maladies cardiaques, par exemple, auraient un taux de mortalité d’environ 10 %, selon l’étude, tandis que ceux atteints de diabète auraient un taux de mortalité d’environ 7 %. Environ trois quarts des patients chinois n’avaient pas de problèmes de santé préexistants. Le taux de mortalité pour ce groupe serait légèrement inférieur à 1 % »

Lorsque des journaux ont annoncé un quatrième mort en France du coronavirus, âgé de 92 ans, j’ai réagi sur un réseau social pour dénoncer ce que j’ai appelé une fake news ou au minimum une information très exagérée.

Dans ma vision du monde, l’information exacte est :

« Un homme de 92 ans est mort de vieillesse dans le Morbihan.
On apprend que lors des dernières heures de vie, il a été détecté positif au virus Covid19. »

C’est tout de suite moins anxiogène, mais plus proche de la réalité.

Le même site qui donne ce tableau et ces analyses, compare la mortalité du COVID-19 (3,4%) aux autres coronavirus par exemple EBOLA 40,4% sur moins de pays (9) et d’autres dont la mortalité est encore plus importante mais sur des populations infectées beaucoup moins nombreuses.

Il en est qui estime qu’il est bon de paniquer. Et c’est notamment le cas de Nassim Nicholas Taleb

Nassim Nicholas Taleb s’est fait connaître dans le monde entier avec son livre « Le Cygne noir«  paru en 2007. Juste avant le déclenchement de la crise des subprimes, il expliquait la fragilité des modèles utilisés dans la finance et leur aveuglement face aux événements extrêmes, imprévisibles, mais qui se produisent toujours plus souvent qu’on ne le croit. Son livre a été l’essai le plus vendu dans le monde avec 3 millions d’exemplaires. Il est en quelque sorte le spécialiste des catastrophes. J’avais consacré un mot du jour de 2014 à son autre ouvrage : « Antifragile » dans lequel il développait la thèse des objets ou des êtres antifragiles que l’adversité ou les chocs renforçaient. Cela peut d’ailleurs être le cas d’un virus qui peut dans un environnement qui lui est hostile muter et devenir plus virulent.

Taleb écrit dans <Le Point> les réactions de panique sont rationnelles, car elles empêchent le pire d’advenir. Il précise d’ailleurs que s’il faut paniquer, il vaut mieux le faire au début quand il est possible d’agir et non à la fin où il est possible que ce soit trop tard.

Guillaume Erner résume la pensée de Nassim Taleb de la manière suivante :

« Taleb, c’est le papa du Cygne noir, le cygne noir, je veux parler de l’oiseau. Je vous explique le principe : Taleb affirme que les sociétés modernes sont exposées à des évènements de probabilités faibles mais aux conséquences dévastatrices. L’exemple type, c’est le 11 septembre 2001 : un attentat de cette ampleur a peu de chances de se produire, mais s’il se produit c’est une catastrophe à tous les niveaux, humaine bien sûr, mais aussi géopolitique, économique, etc.

Et pourquoi baptiser un évènement à la probabilité faible mais aux conséquences infinies un cygne noir ? Eh bien tout simplement parce que pendant longtemps les ornithologistes ont cru que tous les cygnes étaient blancs, puis ils en ont croisé un noir, et cette découverte les a conduits à réviser leur vision de cette espèce animale.

Mais là en l’occurrence, le cygne noir, c’est un virus — le covid 19 — et pour Taleb, il est aujourd’hui absolument rationnel de paniquer. Le philosophe cite même en exemple Singapour, la cité état est susceptible de décider de fermer ses frontières en 14 minutes, et c’est admirable car, selon lui, seuls les paranoïaques, en pareil cas survivent.

D’où cette interrogation sur la rationalité de la panique. Si par rationalité, on entend bonne raison de paniquer, alors oui nous avons une bonne raison, donc ce virus nouveau, un virus mal connu, contre lequel on dispose de peu de traitements. Oui, mais dans le même temps, cette panique entraîne des conséquences dévastatrices, sur le plan économique notamment, au point de se demander, s’il n’y a pas sur réaction, et si la vraie catastrophe n’est pas causée par cette sur réaction. Autrement dit, quelle est la rationalité de l’irrationalité, est-il raisonnable de paniquer, ou la panique est-elle créée par notre comportement déraisonnable ?

Oui mais, dans le même temps, si nous ne paniquons pas et si la situation devient paniquante, on nous reprochera bientôt d’avoir été déraisonnable au point d’avoir voulu rester raisonnable… C’est cela qui est compliqué avec la déraison, c’est que l’homme a toujours de bonnes raisons d’être déraisonnable. »

Je préfère cet article de l’Obs : « pourquoi il ne faut pas s’affoler face à l’épidémie (sans la sous-estimer) » :

« Quand quelqu’un de 85 ans meurt du coronavirus, ce n’est pas le coronavirus qui le tue », mais plus souvent « les complications qui atteignent des organes qui n’étaient pas en bon état.

[…] pour le professeur français Jean-Christophe Lucet, le risque concerne avant tout les patients atteints des formes sévères de ces maladies. « Il faut être extrêmement clair » sur ce point, souligne-t-il à l’AFP.

« Le patient qui a un diabète, le patient qui a une hypertension artérielle, c’est des patients qui ne sont pas des patients à risques », rassure-t-il. « Les patients à risques, ce sont ceux qui ont des maladies cardiaques graves, des maladies respiratoires sévères, par exemple des bronchopneumathies chroniques obstructives (BPCO) avancées. »

Mais la dangerosité d’une maladie ne dépend pas seulement du taux de mortalité dans l’absolu, mais aussi de sa faculté à se répandre plus ou moins largement. « Même si seuls 3 % des cas décèdent, ça peut faire des chiffres importants si 30 % ou 60 % d’une population sont infectés », souligne le Dr Simon Cauchemez, de l’Institut Pasteur à Paris. »

Alors bien évidemment, tous les conseils d’hygiène devant l’épidémie : éviter de se serrer la main et de s’embrasser, se laver les mains fréquemment, tousser ou éternuer dans le creux de son coude ou dans un mouchoir jetable, porter un masque si on est malade…, sont judicieux et rationnel.

Mais pour le reste, par exemple l’annulation de tous les spectacles regroupant 1000 personnes ou plus qui mettent en péril la survie d’organisateurs de spectacles ainsi que des métiers et services qui sont liés à cette activité, est ce bien raisonnable ?

Il semble que la crainte des autorités soient liée au risque, dans l’hypothèse d’une propagation rapide de l’épidémie, que les hôpitaux français soient débordés et ne disposent pas des moyens pour faire face aux cas les plus graves, notamment ceux nécessitant une aide respiratoire. Ce qui aurait la double conséquence de créer une surmortalité et de faire monter davantage encore la panique dans la population. Ce mot du jour n’a pas pour vocation de nier la gravité de l’épidémie mais de s’interroger sur un vent de panique entretenu par les médias qui risquent d’être contre productif du point de vue de la santé, d’autres malades graves n’accédant plus aux soins et de l’économie qui risque de créer d’autres problèmes graves.

Le coronavirus présente cependant plusieurs potentialités :

Il a montré davantage que de longs récits notre immense dépendance par rapport à la Chine.

Quand la Chine ne produit plus, nos industries sont en panne de produits, de matériaux indispensables à leurs cycles de production.

Et si je savais ce que nos smartphones, nos voitures et nos produits hi tech devaient aux usines chinoises, j’ignorais notre dépendance à la Chine concernant les médicaments.

<80% des produits actifs des médicaments> sont fabriqués en Chine. Cette situation nous met dans une situation de fragilité extrême.

La crise du coronavirus va probablement entraîner une évolution de cette situation.

Et une autre conséquence positive du COVID-19, si elle atteint de manière conséquente les Etats-Unis ,pourrait être de contribuer à faire battre Donald Trump. D’abord parce que cela dégraderait la situation économique dont Trump veut faire un levier pour sa réélection, ensuite parce qu’il a, comme d’habitude, raconté une myriade de stupidités qui pourraient lui nuire si les faits démontrent ses erreurs.

<1367>

Vendredi 6 mars 2020

« Du simple point de vue de l’équité et de la démocratie, pourquoi faudrait-il qu’il y ait indignation au-delà de l’Atlantique et résignation en deçà ? »
Robert Guédiguian, Philippe Meyer et Bertrand Tavernier

En raison des primaires démocrates, les médias parlent beaucoup des élections présidentielles américaines.

Election américaine totalement incompréhensible pour nous autres français.

En 2016, Trump a été élu alors que 65 853 514 bulletins s’étaient portés vers Hillary Clinton et que le président élu n’avait eu que 62 984 828 voix.

Si on calcule de la manière française on constate que Clinton a obtenu 51,1% et Trump 48,9%.

C’est un scandale ! Un déni de démocratie.

Mais on nous a expliqué que c’était en raison du caractère fédéral des Etats-Unis et que ce contexte rend nécessaire que chaque Etat des Etats-Unis puisse jouer un rôle suffisamment important dans cette élection et qu’il n’est donc pas possible de simplement compter les voix individuels qui donnerait un trop grand poids aux Etats peuplés et marginaliserait totalement les petits Etats.

Et c’est ainsi que les étatsuniens ont eu cette idée

  • de faire élire le président par des grands électeurs
  • que chaque Etat choisit un candidat (Dans le Maine et le Nebraska cette règle s’applique à des arrondissements de l’Etat ce qui a pour conséquence que ces deux Etats peuvent envoyer des grands électeurs de plusieurs candidats)
  • et qu’alors tous les grands électeurs de l’Etat de ce candidat participeront au collège électoral qui élira le président.

Et le point fondamental étant que le nombre de grands électeurs de chaque État tient compte du nombre d’habitants mais de manière très pondérée.

La Californie qui a voté pour Clinton compte 55 grands électeurs, le Wyoming qui a voté Trump 3.

Mais la Californie compte 39 550 000 habitants ce qui fait qu’un grand électeur vaut 719 000 habitants et le Wyoming 577 000 habitants ce qui signifie qu’un grand électeur représente 192 000 habitants. Le rapport entre ces quotients est supérieur à 3,5.

Si on calcule par rapport aux nombres de votants : En Californie 8 753 788 électeurs ont voté Clinton chaque grand électeur pèse donc 159 160 électeurs alors que dans le Wyoming Trump a eu 174 419 voix et chaque grand électeur pèse alors 58 140 électeurs, le rapport entre les deux est de 2,7.

A la fin Trump a battu Clinton 304 grands électeurs à 227.

Dans le Wisconsin 22 748 voix séparaient Trump de Clinton soit 0,82% de l’ensemble voix que les deux ont obtenus. Cet Etat a donné 10 grands électeurs à Trump.

En Floride 112 911 voix séparaient Trump de Clinton sur les 9 122 861 que les deux avaient obtenus. Cet Etat a donné 29 grands électeurs à Trump.

L’inversion de ces deux Etats aurait donné 266 grands électeurs à Clinton et 265 à Trump.

C’est un mode d’élection donc totalement incompréhensible pour un français, une telle chose ne peut pas exister dans notre pays et nos traditions !

Descartes, Rousseau et Voltaire ne l’accepteraient pas.

Vous en êtes sûr ?

Connaissez-vous la Loi n° 82-1169 du 31 décembre 1982 relative à l’organisation administrative de Paris, Marseille, Lyon, dite « Loi PLM » (ça sonne mieux que PML)

Toujours en vigueur.

<Le Point> explique cette Loi.

D’abord il faut comprendre comment cela se passe dans les autres villes de France.

« Aux élections municipales, le mode de scrutin varie selon le nombre d’habitants. Dans les communes de moins de 1 000 habitants, il est majoritaire.

Dans celles comptant plus de 1 000 habitants, l’élection du maire est le résultat d’un scrutin proportionnel avec prime majoritaire. C’est-à-dire que la liste arrivée en tête emporte mécaniquement la moitié des sièges. L’autre moitié est répartie à la proportionnelle entre les listes ayant obtenu au moins 5 % des suffrages. »

Prenons un second tour où 3 listes s’affrontent. La liste A reçoit 40,1% des voix la B 39,9% et la C 20%.

Supposons, pour être simple que le Conseil municipal comporte 100 membres.

La prime majoritaire donne 50 sièges à la liste A.

Les 50 restants sont distribués à la proportionnelle. Donc 20 pour A, 20 pour B et 10 pour C.

La liste A a donc 70% des sièges pour 40 % des voix. C’est arithmétiquement faux mais politiquement efficace.

Passons à PLM :

« Un mécanisme électoral que l’on retrouve à Paris, Lyon et Marseille. À cette différence près que ces villes sont divisées en secteurs. Chaque secteur électoral correspond à un arrondissement de Paris ou de Lyon, mais à Marseille, on compte deux arrondissements par secteur. Cette division a été décidée en 1982 dans la loi PLM voulue par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Gaston Defferre, ancien maire de Marseille.

Les élections ont lieu au sein de chaque arrondissement suivant les règles du scrutin majoritaire comme dans les communes de plus de 1 000 habitants. Les inscrits élisent leurs conseillers d’arrondissement et leurs conseillers municipaux, qui siégeront pendant six ans au conseil de la ville. Ces derniers procèdent à l’élection du premier magistrat de la ville et de ses adjoints.

Un système « à l’américaine » où le maire est élu par son conseil municipal pourvu qu’il ait remporté un nombre suffisant d’arrondissements. Si ce mode d’élection permet de dégager une majorité claire, il ne rend pas certaine la victoire de la liste ayant remporté le plus de suffrages. En effet, de très bons résultats en voix mais limités à un nombre restreint d’arrondissements ne garantissent pas d’avoir le nombre suffisant de conseillers pour être élu maire. »

C’est tout à fait, dans notre beau pays un système à l’américaine.

Le maire est élu par les « grands électeurs » des secteurs électoraux.

Et que pensez-vous qu’il arriva ?

Cette fois, <Wikipedia> nous informe :

« En 1983, Gaston Defferre est réélu maire de Marseille avec moins de voix que Jean-Claude Gaudin, mais en étant majoritaire en secteurs remportés.

En 2001, Gérard Collomb est devenu pour la première fois maire de Lyon, alors qu’il était minoritaire en voix (10 000 voix de moins que la droite), en même temps que Bertrand Delanoë devenait pour la première fois maire de Paris, en étant lui aussi minoritaire en voix (4000 voix de moins que la droite), tous les deux étant par contre majoritaires en nombre d’arrondissements gagnés et en nombre total d’élus (grands électeurs) dans l’ensemble des arrondissements.

En 2014, Anne Hidalgo est élue maire de Paris dans les mêmes conditions.

Les élections municipales de 1983, de mars 2001 et de mars 2014 ont donc montré (et confirmé) que la loi PLM avait les mêmes propriétés à Paris, Lyon et Marseille, que le mode de scrutin présidentiel aux U.S.A., qui permet à un candidat d’être élu Président des États-Unis en étant minoritaire en voix, mais majoritaire en nombre d’états gagnés et en nombre total d’élus (Grands électeurs) dans l’ensemble des états » »

Notez que cette Loi de 1982 a pleinement joué son rôle pour la première fois à Marseille. Et celui qui a profité de la Loi, le maire de Marseille et le Ministre qui a porté cette Loi, le Ministre de l’Intérieur était une seule et même personne : Gaston Defferre !

Dans un article du <JDD> Robert Guédiguian, cinéaste marseillais, Philippe Meyer, journaliste parisien, et Bertrand Tavernier, cinéaste lyonnais, demandent l’abrogation de la loi PLM, qui fixe un statut administratif particulier aux trois premières villes de France :

« Les noms circulent. Les rumeurs enflent. Les experts extravaguent. Les doutes s’insinuent. Les fèques niouzent. Les couteaux s’aiguisent. Les alliances se dessinent : dans quelques mois, les Français éliront leurs maires. Les Français, mais ni les Lyonnais, ni les Marseillais ni les Parisiens. La loi PLM (acronyme fabriqué à partir de la première lettre du nom de leurs villes) leur en enlève le droit. Elle les met dans une situation d’exception dont on ne saurait dire qu’elle fait honneur à la démocratie, puisque dans ces trois villes, le maire n’est pas élu par les citoyens au suffrage universel direct mais par un collège issu des conseils d’arrondissement.

Rappelons que cette exception qu’est la loi PLM fut établie en novembre 1982 afin de sauver le regretté Gaston Defferre en grand péril à Marseille et, de fait, elle le sauva, puisque, en 1983, bien que minoritaire en voix, il retrouva son fauteuil de maire. La droite, qui avait protesté contre cette manipulation, l’adapta à ses propres besoins et, minoritaire en voix, en ajoutant deux nouveaux secteurs, elle parvint à faire élire maire de la même ville Jean-Claude Gaudin.

Ce système, qui permit naguère l’élection de maires minoritaires, requiert à présent des majorités qualifiées pour conquérir les hôtels de ville. Selon une étude de Bernard Dolez, professeur de droit public et chercheur au CNRS, « vu le découpage actuel des trois plus grandes villes françaises, [il faut] 53 % des voix pour remporter le siège de premier magistrat à Paris, et 52 % à Lyon. Tandis qu’à Marseille, le seuil de renversement est de 53% ». Il y a donc, en France, 2.146.587 citoyens qui sont placés hors du droit électoral commun, pour ne pas dire dans un droit électoral d’exception.

On peut remarquer que cette situation est comparable terme à terme à celle qui nous indigna si fort lorsque, aux États-Unis, Al Gore, majoritaire en suffrages exprimés, fut battu par le regrettable George Bush junior, majoritaire en grands délégués, et qu’elle se répéta en 2016 en faveur du non moins regrettable Donald Trump. Certes, nous ne craignons pas que la loi PLM produise des catastrophes aussi planétaires, mais, du simple point de vue de l’équité et de la démocratie, pourquoi faudrait-il qu’il y ait indignation au-delà de l’Atlantique et résignation en deçà ?

Nous le refusons et nous demandons l’abrogation de la loi PLM. »

Et j’ajouterais, nous n’avons même pas l’excuse américaine d’être un pays fédéral qui peut justifier qu’on donne un poids accru aux petits États.

C’est tout simplement injustifiable.

<1364>

Jeudi 5 mars 2020

« Nous vivons là-bas dans un incroyable mélange de différentes cultures – française, africaine, asiatique, arabe, tous les coins du monde »
Kylian Mbappé de Bondy évoquant la banlieue dans laquelle il est né

Je suppose que même celles et ceux qui ne s’intéressent pas au football connaissent ou ont entendu parler de Kylian Mbappé ce jeune footballeur talentueux qui joue actuellement au Paris SG.

Il vient de publier un article sur un site très particulier que je ne fréquente pas : <The Players’ Tribune>.

The Players’ Tribune est une plateforme destinée à l’expression de sportifs professionnels sans l’intermédiaire des médias traditionnels. C’est un ancien joueur de baseball Derek Jeter qui a fondé ce site.

Si je ne vais jamais sur The Players’ Tribune, je suis, en revanche, régulièrement Pascal Boniface qui est le fondateur et directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Et exprime des avis très pertinent sur la géopolitique mondiale, les tensions internationales et les stratégies des États. Il est aussi l’auteur du livre « Planète football Géopolitique d’un empire » que j’avais cité lors du dernier mot du jour de la série consacrée au football.

Et c’est pascal Boniface qui a attiré mon attention sur l’article du jeune footballeur millionnaire. : « Kylian Mbappé, footballeur citoyen » :

« Kylian Mbappé vient de publier un texte important qui n’a pas été suffisamment remarqué. On reproche aux footballeurs de ne pas s’intéresser aux problèmes de société. Le Français le plus talentueux dans ce sport le fait, et cela ne suscite que peu de commentaires.

On présente souvent les footballeurs comme repliés sur eux-mêmes et leurs privilèges, égoïstes, coupés de la société… Il y a certes de très mauvais exemples d’excès souvent dus à une explosion des revenus et de la notoriété à un très jeune âge. Un jeune footballeur qui connaît le succès a une exposition médiatique sans commune mesure avec des responsables politiques ou figures du milieu culturel qui ont trois fois son âge.

Ce n’est pas toujours facile à gérer, mais notons qu’on est beaucoup plus sévère sur les déviances des sportifs que sur celles d’autres milieux. De nombreux footballeurs s’engagent bénévolement dans de nombreuses causes, généralement en les finançant sur leur propre argent. Beaucoup le font de façon discrète, à l’abri des médias. Il y a toujours la peur d’être instrumentalisé, il faut distinguer dans les multiples propositions, mais beaucoup ont envie de redonner à la société une partie de ce qu’ils en ont reçu. Ils sont fiers et heureux d’être utiles en dehors du terrain.  […]

C’est pour cela que l’initiative de Kylian Mbappé va plus loin et qu’il faut la saluer à sa juste mesure. Au moment où les unes des magazines, les débats sur les chaînes d’information permanente se multiplient avec pour point commun l’hostilité aux quartiers, aux banlieues vues comme « territoires ennemis » ou « perdus de la République », il frappe aussi fort que dans les filets adverses en revendiquant sa fierté d’être issu de ces territoires et en insistant sur tout le potentiel positif qu’ils contiennent, y compris sur le plan des valeurs, là où ils sont le plus critiqués. »

Allons donc sur ce site pour lire cette <lettre aux jeunes Kylian>

Il commence sa lettre par cette adresse :

« Aux enfants de Bondy,
Aux enfants d’Île-de-France,
Aux enfants des banlieues,

Je veux vous raconter une histoire. »

Bien sûr il parle de football. Il évoque les jours passés lors d’un stage à Chelsea le grand club londonien ou au Real de Madrid rencontrer Zidane et ses autres expériences de vie dans le football, ayant été repéré par les spécialistes, parce qu’il avait quelques talents et qu’il s’entraînait beaucoup..

Mais le plus important qu’il écrit c’est sur la banlieue, sur les valeurs, sur la vie, sur le côté lumineux de la banlieue :

« Mais en fait, vous n’avez pas besoin d’aimer le football pour écouter cette histoire. Parce que cette histoire n’est vraiment qu’à propos de rêves. À Bondy, dans le 93, dans les banlieues, il n’y a peut-être pas beaucoup d’argent, c’est vrai. Mais nous sommes des rêveurs. Nous sommes nés comme ça, je pense. Peut-être parce que rêver ne coûte pas grand-chose. En fait, c’est gratuit.

Nous vivons là-bas dans un incroyable mélange de différentes cultures – française, africaine, asiatique, arabe, tous les coins du monde.

Les gens en dehors de France parlent toujours des banlieues de façon négative mais quand vous n’êtes pas de là-bas, vous ne pouvez pas comprendre ce que c’est. Les gens parlent de délinquants comme s’ils avaient été inventés là-bas. Mais il y a des délinquants partout dans le monde. Il y a des gens qui galèrent partout dans le monde. La réalité est que quand j’étais petit, j’avais l’habitude de voir certains des gars les plus durs de mon quartier porter les courses de ma grand-mère. Vous ne voyez jamais ce côté-là de notre culture aux infos. Vous entendez toujours parler du mauvais, jamais du bon. »

Il a ce développement sur le fait de serrer la main de tous quand on vient saluer une connaissance qui se trouve dans un groupe :

« Il y a d’ailleurs une règle à Bondy que tout le monde connaît. Tu l’apprends quand tu es jeune. Si tu marches dans la rue et que tu croises un groupe de 15 personnes et tu ne connais qu’une seule de ces personnes, tu as deux options: soit tu les salues d’un signe de la main et tu continues ton chemin, soit tu vas les voir et tu serres la main des 15 personnes.

Si tu vas les voir et que tu ne serres la main que d’une personne, les autres 14 personnes ne t’oublieront jamais. Ils sauront quel genre de personne tu es.

C’est marrant parce que j’ai toujours gardé cette part de Bondy en moi. L’an dernier, par exemple, lors de la cérémonie des FIFA’s Best Awards, j’étais avec mes parents avant le début de la soirée et j’ai vu que José Mourinho était de l’autre côté de la salle. J’avais rencontré José avant mais là il était avec quatre ou cinq amis que je ne connaissais pas. Je me suis revu à Bondy. Je pensais, « Est-ce que je salue Mourinho d’un signe de la main ? Ou je vais le voir ? »

Et bien, je suis allé le voir pour le saluer et lui serrer la main et ensuite, naturellement, j’ai fait la même chose pour chacun de ses amis.

« Bonjour ! » Poignée de mains.
« Bonjour ! » Poignée de mains.
« Bonjour ! » Poignée de mains.
« Bonjour ! » Poignée de mains.

C’était amusant parce qu’on pouvait voir leur surprise sur leurs visages, genre, « Oh, il nous dit aussi bonjour ? Bonjour ! »

Quand on les a quittés, mon père rigolait et il m’a dit, « Ça, ça vient de Bondy ». C’est comme un réflexe. C’est une philosophie de vie. À Bondy, on apprend des valeurs qui vont au-delà du football. Tu apprends à traiter tous les gens de la même façon, parce qu’on est tous dans le même bateau. On rêve tous du même rêve. »

Il parle de ses rêves quand il était enfant et bien sûr du football.

« Mes copains et moi, on n’espérait pas devenir footballeurs professionnels. On ne s’y attendait pas. On ne l’a pas planifié. On en rêvait. C’est différent. Certains enfants ont des posters de super héros sur les murs de leurs chambres. Les nôtres étaient couverts de footballeurs. […]

Parfois, les gens me demandent pourquoi tant de talents viennent des banlieues. Genre comme si il y avait quelque chose dans l’eau qu’on y boit, ou que nous nous entraînons d’une manière différente, comme Barcelone ou quelque chose comme ça. Mais non, si vous venez à l’AS Bondy, je suis désolé mais vous ne verrez qu’un club humble et familial. Des immeubles d’appartements et des terrains en synthétique. Mais je pense que le football est juste différent pour nous. C’est essentiel. C’est quotidien. C’est comme le pain et l’eau. »

Et il évoque la coupe du monde de Russie et fait ce constat qui ne peut que nous interpeller du point de vue de la sociologie du football, même celles et ceux qui ne s’y intéresse pas.

« Je trouve intéressant que parmi tous ceux d’entre nous qui ont soulevé la Coupe du Monde cet été là beaucoup ont grandi en banlieue. Les mélanges. Là-bas tu entends plein de langues différentes dans la rue.  »

Il termine ainsi sa lettre :

« Aux enfants de Bondy,
Aux enfants d’Île-de-France,
Aux enfants des banlieues,
Nous sommes la France.
Vous êtes la France.
Nous sommes les rêveurs fous.
Et, heureusement pour nous, rêver ne coûte pas grand-chose.
En fait, c’est gratuit.

Kylian de Bondy »

Pascal Boniface conclut son article par ces mots:

« Le 15 juillet 2018, Kylian Mbappé a contribué au rayonnement de la France dans le monde et à l’affirmation de son soft power. Le 28 février 2020, il a apporté sa contribution à l’apaisement de la société française en s’efforçant de changer le regard que les jeunes des cités ont sur eux-mêmes et celui que porte la France sur eux.

Kylian Mbappé fait de la politique avec un P majuscule, la vie dans la cité. Au moment où la jeunesse de banlieue est stigmatisée et déshumanisée par des commentateurs qui ne la traverse que pour se rendre à Roissy et qui n’y sont jamais allés, il lui redonne estime de soi et perspective d’avenir. Il revendique avec fierté ses origines qu’il ne trahit pas, mais qu’il honore.

Au moment où certains s’efforcent de creuser un fossé entre différentes catégories de Français, il contribue à le combler. Son sourire est la meilleure réponse à apporter aux grimaces des oiseaux de mauvais augure. »

Je vous renvoie vers sa longue lettre : <Lettre aux jeunes Kylian>

<1363>

Lundi 24 février 2020

« Pourquoi le mal ? C’est la seule vraie question »
Dernier édito de Jean Daniel dans l’obs

Lecteur régulier du nouvel observateur, aujourd’hui abonné, la lecture des articles de Jean Daniel m’a accompagné toute ma vie.

A 20 ans, je lisais déjà les contributions de ce journaliste, intellectuel et je n’hésite pas à l’écrire de ce « sage ». Il est décédé le 19 février à 99 ans

Robert Badinter a dit de lui : « Jean Daniel était un homme juste »

Jean Daniel était en effet de tous les bons combats de la décolonisation, des luttes sociales, de l’abolition de la peine de mort, du rejet des dictatures soviétiques et maoïstes, de la paix entre palestiniens et israéliens. Toujours du côté de la tempérance, de l’équilibre et de l’intelligence.

Il était aussi courageux et pendant la décolonisation à Bizerte, au cours d’un combat entre les insurgés et les forces françaises, alors qu’il sort d’une entrevue avec Habib Bourguiba, il tombe sous la mitraille d’un avion… français. Blessé gravement, il passe de longs mois hospitalisé.

Du point de vue politique il était du côté de Mendés France puis de Michel Rocard et non pas de celui de François Mitterrand. Ce qui le rend encore plus sage à mes yeux.

Robert Badinter raconte :

« Si François Mitterrand lisait avec attention les articles de Jean Daniel qu’il évoquait volontiers, celui-ci est toujours demeuré aux yeux de François Mitterrand entaché du péché de « rocardisme ». Je me souviens qu’il se plaisait à me brocarder à ce sujet : « Comme le dit votre ami Jean Daniel, qui aime tant Michel Rocard… »

Nous en plaisantions mais je pense que François Mitterrand a toujours considéré Jean Daniel comme un rocardien, ce qui suscitait chez lui plus de suspicion que de confiance. »

Il semble cependant, selon Hubert Védrine, qu’à la fin Jean Daniel a reconnu quand même quelque mérite à Mitterrand : «Plus Jean Daniel a connu Mitterrand, plus Mitterrand l’a fasciné»

Hubert Védrine qui parle aussi de son engagement pour la paix au proche orient, contre tous les extrémistes :

« Mais je voudrais maintenant préciser pourquoi je l’ai tant admiré : c’est pour son courage. Culture, intelligence, finesse, curiosité jamais rassasiée, oui. Mais plus encore courage. Face à la bêtise à front bas, et même parfois à la haine.

D’abord sur le Proche-Orient. Il n’a jamais cessé inlassablement, dans ses éditoriaux, de soutenir par ses explications, son argumentation et ses prises de position les chances d’une vraie paix entre Israéliens et Palestiniens contre le fanatisme, le sectarisme, le nationalisme, l’ignorance, l’idiotie. Il a constamment été soupçonné par les pro-arabes radicaux et attaqué plus encore par les extrémistes nationalistes et religieux israéliens. Mais, à l’époque, il y avait encore des travaillistes et un « camp de la paix » ! Il a fait front stoïquement avec force et sérénité. Tout est expliqué dans « la Prison juive ». Tous ceux qui ont œuvré dans le sens du dialogue et de la paix depuis plus d’un demi-siècle, d’un côté ou de l’autre, lui doivent quelque chose. »

Jean Daniel est né Bensaïd, le 21 juillet 1920 à Blida, en Algérie, dans une famille juive.

Il a fait plusieurs rencontres marquantes dans sa vie, mais il semble bien que celle avec Albert Camus soit la plus marquante. Albert Camus qui a disparu il y a 60 ans, dans un accident de voiture à Villeblin, dans l’Yonne le 4 janvier 1960.

Dans un article publié dans l’Obs lors d’un hors-série consacré à Albert Camus, Jean Daniel a écrit un article dont voici un extrait :

« Notre rencontre a illuminé ma vie. Quelle chance insolente, tout de même. A 27 ans, dans le Paris de l’après-guerre, je dirige une petite revue littéraire, « Caliban », quand un jour, à mon bureau, je reçois un coup de téléphone : « Ici Camus.» J’ai eu du mal à le croire, failli répondre « et moi je suis Napoléon », mais c’était bien lui. Il voulait me suggérer de publier dans « Caliban », qu’il appréciait, des extraits du roman « la Maison du peuple » de son ami Louis Guilloux. Nouveau coup de chance, je connaissais et j’aimais Guilloux. Une heure plus tard, je passais le voir dans son bureau, chez Gallimard.

Nos origines algériennes communes ont sans doute compté dans ce miracle : cet écrivain que j’admirais m’a fait le cadeau merveilleux de son amitié. Et de sa générosité : il m’a ouvert son carnet d’adresses, permettant à « Caliban » de survivre quelques années encore, a publié mon roman « l’Erreur » dans la collection qu’il dirigeait chez Gallimard, a fait par sa conversation ma culture littéraire et philosophique. Il ne donnait jamais de cours, ne prêchait pas, ne disait pas « il faut lire untel et untel », mais faisait simplement profiter de son savoir, de ses pensées. Et de sa joie de vivre : avec ceux qu’il considérait comme les siens, il aimait rire et, comme tout séducteur, danser — il prétendait danser mieux que les autres, mais il le faisait surtout plus joyeusement, plus librement. »

La revue « Caliban » va faire faillite, il travaillera alors quelques temps dans le journal «L’Express» de Jean-Jacques Schreiber avant de fonder avec Claude Perdriel « Le Nouvel Observateur » dont le premier numéro paraîtra le 19 novembre 1964. Les parrains de ce nouvel hebdomadaire seront Mendés-France et Jean-Paul Sartre.

Et très longtemps, il a dirigé et écrit des éditos et puis il n’a plus eu la force de venir ni d’écrire.

Il a pourtant ressorti une dernière fois la plume pour écrire son <dernier édito> le 15 octobre 1919.

Trois évènements venaient de se passer :

  • Un attentat en Allemagne, à Halle, contre une synagogue ;
  • Le meurtre au sein de la préfecture de police de fonctionnaires sous les coups d’un islamiste radicalisé ;
  • L’intervention de l’armée turque contre les kurdes, nos alliées dans le combat contre Daesh

Et il écrit :

« Cela devait arriver. C’est arrivé. C’est-à-dire que l’on est, une fois encore, en train d’aller jusqu’au bout du bout. Je n’en parlerai pas comme mes confrères. Si j’ai été absent si longtemps c’est parce que, cela se sait, j’étais malade. Bien sûr, il y avait autre chose, mais cela commence à se savoir aussi. Les amis que j’ai inquiétés me pardonneront ce silence, surtout si je n’emploie pas les mêmes arguments que les autres.

Selon certains, rien ne serait nouveau dans ce qui nous indigne et nous révolte, rien de rien. Ni la trahison, ni la barbarie, ni les fausses promesses. Les Kurdes du nord de la Syrie, fidèles à leur combat historique pour la reconnaissance de leur nation, ont eu le courage de combattre Daech, pied à pied, quartier par quartier, ruine par ruine. Les voilà livrés aux appétits du nationaliste Erdogan et à la soldatesque turque qui s’emparent de leur territoire, tandis que se rapprochent les colonnes de Bachar, elles aussi assoiffées de reconquête.

On en est jusqu’à s’indigner des trahisons et même des mensonges. Mon Dieu, les Kurdes sont en train de disparaître ! Quant aux Turcs, ce serait la première fois qu’ils désavouent et qu’ils mentent ! Que veux-je dire ? Que toute illusion sur l’entente des peuples est dangereuse ? Davantage, elle conduit à abandonner toute espèce de sens à un rapprochement quelconque entre les peuples. Alors, rien n’est possible ? Ce serait la fin des fins.

Il y a pourtant eu un commencement de sagesse, avant le déluge sans doute. Mais soyons patients. Le vrai déluge n’est pas encore arrivé. Je serai peut-être bientôt centenaire. Je n’ai rien fait pour et quand on m’en fait compliment, je suis dans la confusion. Mais si âgé que je sois, je voudrais dire que s’il m’était resté encore bien des mois pour lutter, car c’est bien une lutte, alors je les aurais passés à réfléchir et à écrire essentiellement sur la barbarie des hommes. Y a-t-il à ce trait constant de l’espèce la moindre justification ? Sans doute la vie ne pouvait-elle pas apparaître sur la terre sans la barbarie.

On dit que l’homme est un loup pour l’homme. Ce n’est pas insensé. La preuve, c’est qu’après la Première Guerre mondiale, il y a eu la Seconde. Je voudrais que les plus jeunes d’entre nous comprennent bien le sens de cette succession. Voilà des millions et des millions d’hommes qui inventent l’atroce guerre. Ils vont tous avoir une conscience et une mémoire sur la première guerre et ils ne vont pas hésiter à en refaire une seconde. Oui, une Seconde Guerre mondiale, et même, ils la rendront plus cruelle que la précédente.

Voilà le sujet qui me serait proposé. C’est la seule vraie question. Pourquoi le mal ?

Cette volonté sinistre, morbide sans la moindre justification.

Chacun pose la question à son dieu, jusqu’au moment où les dieux eux-mêmes se déchaînent.

Oui, pourquoi le mal ? Je ne vois pas une autre question digne d’être traitée aujourd’hui. »

Et en évoquant les tensions autour de l’Islam après la tuerie de la préfecture de police, il finit par cette conclusion :

« Pour le surmonter, nous avons toujours défendu ici la tradition d’un Islam éclairé, à l’origine même de notre humanisme sécularisé. Mais, c’est hélas le temps long de l’Histoire qui devrait nous renseigner sur la probable suite des événements. « Mon pays est un pays chrétien et je commence à compter l’histoire de France à partir de l’accession d’un roi chrétien qui porte le nom des Francs », disait le général de Gaulle en 1959. Ce constat du fondateur de notre Ve République n’ôte rien à la nécessité de tout faire pour aménager une concorde pacifique avec les musulmans qui vivent dans notre pays. Mais il dit aussi que vouloir extirper les racines millénaires d’un peuple est mission impossible. »

Edgar Morin, né en juillet 1921, un an après Jean Daniel était son ami.

Il avait écrit pour les 99 ans de Jean Daniel une lettre <Salut l’ami>, dans laquelle il reconnaissait notamment sa grande clairvoyance par rapport au communisme ainsi que sa confiance en Camus dès le début :

« Alors que j’avais encore une foi mystique (que je croyais conviction rationnelle) en l’URSS, tu as résisté à la grande tentation des intellectuels de l’époque et l’amitié d’Albert Camus a contribué à ta sauvegarde. Camus ! Si proche et si semblable à toi, il illumina ta pensée et ta vie, alors que, pour moi, c’est un grand regret – moi qui appréciais son œuvre et l’avais connu chez Marguerite Duras – de l’avoir classé dans la catégorie dédaignée par Hegel des belles âmes et des grands cœurs, que je reconnais aujourd’hui comme les plus nobles de toutes. »

Je laisserai le mot de la fin à Anne Sinclair : « Le journalisme était grand sous Jean Daniel ».

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Lundi 17 février 2020

« Je n’oublie pas, ça fait partie de ma vie, mais je n’y pense plus »
Fatima Zekkour , une jeune fille qui a choisi d’aider les autres

Un mot du jour de 2017 était consacré à ce livre de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle « L’autre loi de la jungle : l’entraide »

Tant il est vrai que si les médias et notre propre attention sont le plus souvent mobilisés pour nous intéresser à des faits qui n’honorent pas ou peu la réputation d’altruiste d’homo sapiens, il existe pourtant tous les jours des êtres humains qui aident d’autres êtres humains et même d’autres espèces vivantes qui en ont besoin, comme par exemple ces australiens qui ont sauvé des koalas.

Quelquefois, des humains se haussent à la dimension de l’héroïsme pour appliquer cette autre loi de la jungle.

Ce fut le cas d’une jeune fille : Fatima Zekkour, en mai 2013

C’est encore, France Inter, la revue de Presse de Claude Askolovitch du <11 février 2020> qui m’a appris l’existence et l’acte de courage de Fatima Zekkour :

« On parle d’une jeune fille…

Que je découvre en dehors de toute actualité apparente dans le Journal du Centre, mais souvent quand elle apparait les gens se lèvent et l’applaudissent, c’est encore arrivé le week end passé au rassemblement nivernais de l’Ordre national du mérite: Fatima Zekkour est une héroine de la république, qui à 17 ans est entrée dans un immeuble en flamme pour sauver des vies et en est ressortie comme une torche vivante, elle a 24 ans et accepte son corps reconstitué, elle cherche du travail.

Le 4 mai 2013 elle se promenait au quartier de la grande pâture à Nevers, quand elle a vu un départ d’incendie dans le hall d’un immeuble où un canapé abandonné avait pris feu… Fatima et sa soeur enceinte sont allé taper à toutes les portes des quatre étages de l’immeuble, la fumée montait après elle, la soeur de Fatima est sortie mais elle est resté prisonnière des flammes; elle pensait que les pompiers n’allaient pas tarder mais les pompiers n’avaient pas cru sa maman qui les avait appelés -on leur  fait si souvent des blagues… Ne voyant rien venir, fatima est allé seule traverser le rideau de feu.  « Je suis tombée dans les pommes plusieurs fois en descendant. J’ ai traversé le hall, je me suis à nouveau évanouie sur le canapé en feu. Je ne me souviens pas comment j’ai pu ouvrir la porte et sortir ».

Elle est brulée à 70 %,  au visage aux mains aux jambes, aux poumons, on la plonge dans un coma artificiel pendant 20 jours, quand elle se réveille elle a tout oublié et puis elle se souvient et elle cauchemarde enveloppée de bandages, on va l’opérer 50 fois, micro chirurgie et greffes de peau…

Fatima est un personnage du Journal du centre. J’ai retrouvé dans les archives une photo d’elle avant, mignonne brunette, je vois une photo d’elle aujourd’hui, femme au grand sourire dont je devine la peau torturée. Elle n’est plus jamais retournée au lycée, elle a tâtonné avant de trouver sa voie dans l’accompagnement médical auprès de malades d’Alzheimer, elle cherche un emploi stable et si elle n’enlève pas les gants qui couvrent ses mains meurtries, elle  n’a plus peur d’allumer des bougies et voudrait se marier. Elle avait 17 ans le jour où le courage l’a pris. ».

Le journal du Centre avait dans un <article de juin 2013> parlé de cet acte héroïque et publié une photo de Fatima Zekkour dans la beauté de sa jeunesse.

Le même journal a publié récemment l‘article que commentait Claude Askolovitch et qui relatait le parcours de cette jeune fille jusqu’à aujourd’hui. Vous y trouverez une photo récente de cette jeune femme qui a appliqué la loi de l’entraide au péril de sa vie et de son intégrité physique, après les nombreuses opérations qu’elle a subies.

L’article conclut sur les objectifs actuels de Fatima :

« Mon souhait, désormais, c’est juste de mener une vie normale. Trouver du travail, d’abord, car je suis au chômage depuis un mois. J’ai arrêté les CDD car je cherche un emploi à plein-temps, mais dans le même milieu, auprès des personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer. Je suis d’ailleurs prête à partir de Nevers. Pour le reste, j’ai des envies simples : fonder une famille, me marier… Une vie normale. »

Jeune femme admirable qui continue à trouver sa motivation dans le fait d’aider les autres et notamment les plus fragiles : celles et ceux qui ont perdu leurs repères et la capacité de mémoire.

La vie est plus belle quand on croise la route, même si ce n’est qu’à l’occasion d’un article ou d’une émission, d’une femme comme Fatima Zekkour.

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Jeudi 13 février 2020

« L’hôpital Public »
Un trésor national en péril

Avec « retraite », « hôpital » est le mot actuellement le plus cité dans les médias. Plus précisément l’«hôpital public» car il semblerait que les hôpitaux privés et les cliniques se portent plutôt bien.

Encore hier soir, mercredi le 12 février, France inter y a consacré son émission le téléphone sonne <Hôpital public : pourquoi la crise continue ? >. Fabienne Sintes a invité deux chefs de service pour parler de cette crise.

La Professeure Agnès Hartemann, Chef du service de diabétologie de l’hôpital de la Pitié Salpêtrière et Xavier Mariette, Chef du service rhumatologie de l’hôpital Kremlin-Bicêtre. Ils font partie des 600 médecins, chefs de service ou de structure, qui ont démissionné de leurs fonctions administratives depuis le mois de janvier, ulcérés par les failles de l’hôpital public, par le manque de moyens, la pression à la rentabilité, le travail « robotisé ».

C’est-à-dire qu’ils ont cessé de s’acquitter de leurs fonctions administratives. Ce qui signifie qu’ils poursuivent les soins, mais « ne sont plus en contact avec les administrations » hospitalières, ne codifie plus les actes qu’ils réalisent et refusent obstinément d’examiner les tableaux excel et les ratios de rentabilité que leur présentent leurs directeurs administratifs.

D’ailleurs pour la saint Valentin, ils feront une manifestation. Cette journée prendra la forme d’une journée baptisée « hôpital mort », seuls les soins d’urgence seront prodigués. Les personnels hospitaliers attendent une déclaration d’amour pour l’hôpital public.

A Paris, selon ce que j’ai lu, il est prévu un rassemblement à 12h pour un départ à 14h et le trajet se passera entre hôpitaux : Necker > Cochin > Pitié Salpêtrière.

L’hôpital !

Pour le dictionnaire Larousse ce mot vient du latin hospitalis domus : maison où l’on reçoit les hôtes.

Le dictionnaire du CNRS cite Chrétien de Troyes :

« ospital : établissement charitable [le plus souvent dépendant d’un monastère] où l’on accueille les pauvres, les voyageurs »

Wikipedia fait remonter l’histoire de l’hôpital au VIe siècle. Au Moyen Âge, c’est un établissement de l’Église qui accueille les pauvres et les exclus.

Ainsi, l’hôpital de la Charité de Lyon, construit au XVIIe siècle était destiné aux enfants orphelins et les indigents.

En 1529 et 1531, de grandes famines frappent la France à la suite d’une période de sécheresse provoquant un afflux de migrants sur la ville de Lyon. Afin d’offrir une aide à la population, l’Aumône générale est créée en 1534 au couvent des Cordeliers. Mais ses moyens restent insuffisants. En 1581, l’Aumône générale décide de construire l’hôpital de la Charité.

Il a été détruit en 1933, le maire de Lyon ayant trouvé plus opérant de faire construire à sa place un immense bâtiment, de style…(en fait sans style !), abritant la poste centrale de Lyon.

Il en va de même pour les Hôtels Dieu, parfois orthographié « Hostel Dieu », présents dans plusieurs villes et qui recevait les orphelins, les indigents et pèlerins et qui était administré par l’Église.

L’Hôtel Dieu de Lyon dont la construction débuta en 1184 par des religieux n’échappa pas à ce destin d’accueillir les pauvres et les pélerins. Il se situe à Lyon en face du pont de la guillotière qui pendant longtemps a été le seul pont qui traversait le Rhône pour entrer dans le Lyonnais. La rive gauche, du Rhône n’appartenant pas au Lyonnais mais au Dauphiné et le chemin des pèlerins qui venaient de l’est ou des migrants passaient par là.

L’hôtel Dieu de Lyon a été magnifiquement rénové, essentiellement par des fonds privés. Il a abandonné sa vocation d’accueil gratuit ou de soins pris en charge par l’État providence et est devenu un vulgaire centre commercial destiné à la consommation.

Dans notre vision de l’hôpital, il ne s’agit plus d’accueillir des indigents, mais des malades et de les soigner. De soigner tout le monde, avec les mêmes médecins, le même équipement ultra moderne et sophistiqué, les mêmes médicaments qu’elle qu’en soit le prix.

Mais la crise actuelle peut conduire à s’interroger : Est-ce que l’hôpital ne va redevenir un lieu d’accueil des pauvres. Les riches se faisant soigner à prix d’or dans les établissements privés dans lesquels la carte American express aura remplacé la carte vitale. Les plus beaux établissements pourront être rachetés par des fonds privés qui pourront y loger des commerces et services de luxe, comme l’Hôtel Dieu de Lyon.

Lorsque le Professeur Hartemann et ses confrères ont décidé d’entrer dans la grève administrative cité ci-avant, elle est venue devant la presse pour expliquer ce geste.

Vous trouverez la vidéo de cette intervention derrière ce <Lien>

« On nous demande de produire du séjour, alors que nous avions l’habitude de prodiguer des soins. Et on s’est mis à avoir, comme chef de service, à chaque fin de mois des tableaux Excel. Et là on se voyait dire, ah là c’est vert, Bravo ! vous avez fait plus de séjour. Et une autre fois c’était rouge, c’est mauvais vous avez fait moins dix séjours. Petit à petit on s’est rendu compte qu’on était infantilisé. […] et on a peur parce que quand notre activité baisse on nous coupe des moyens pour soigner.

[…]Je devenais une espèce de robot, à dire : ‘Quand est-ce qu’il sort ? Cela fait quinze jours qu’il est là, il occupe la chambre, je ne vais pas pouvoir faire du séjour’. Ce sont les jeunes, les infirmières, qui me regardent. Maintenant je sais que quand on me regarde comme ça, c’est que je ne suis plus éthique »

Et elle explique que dans son service réservé à des diabétiques sévères, quand elle les soigne bien et qu’ils restent dans la chambre ils ne sont plus rentables au sens de la gestion de l’Hôpital. Mais si on les ampute ils redeviennent rentables pour quelques jours.

En terme technocratique on parle de la « T2A », c’est à dire le fonctionnement de La tarification à l’activité (T2A) qui est la méthode de financement des établissements de santé qui a été mise en place à partir de 2004

Celui qui explique cela de manière très didactique est Stéphane Velut, neurochirugien et essayiste, qui publie « L’Hôpital, une nouvelle industrie » (Gallimard, coll. « Tracts », janvier 2020).

Ce livre est présenté ainsi :

« Tout juste soixante ans se sont écoulés depuis la création des Centres hospitaliers universitaires. Ces structures sont le cœur d’un système à la réputation excellente. Mais ce cœur s’est emballé. Le corps soignant s’épuise et les patients s’inquiètent. Les crises se succèdent avec leurs ordonnances de vains remèdes. Le malade que nous sommes, ou que nous serons presque tous un jour, a tout lieu de s’inquiéter. Le mal est profond. Il s’entend dans le nouveau langage qui s’est imposé au sein des pratiques hospitalières. Tel est l’éloquent symptôme qui révèle le dessein de faire de l’hôpital une nouvelle industrie, au mépris de son humaine justification. Un dessein indicible, qui rêve de fondre le soin dans la technicité abstraite et gestionnaire de notre société. »

Stéphane Velut pose cette question :

« Tenter de soustraire au maximum le facteur humain, trop humain, du système hospitalier, c’est prendre le risque que ce système s’effondre. Il faudra quand même, un jour, se demander si c’est bien. »

Il était invité à l’émission « La grande Table » du <24/01/2020>. Il raconte

« Je me suis réveillé tard, pour me rendre compte de ce qui se passait. Et il a fallu que j’entende les discours que je lise et que j’écoute parler ceux qui gèrent l’hôpital pour me rendre compte que quelque chose a changé et qui m’a échappé.. [C’est à la suite de cela que j’ai écrit ce petit ouvrage]

Le contexte est spécial. On m’a convié à une réunion où était présent un consultant d’une société de conseil. […] Le sujet concernait un futur hôpital qui devait voir le jour en 2025 et il a eu cette phrase que je note et qui est la suivante : Dans une démarche d’excellence, il va falloir transformer l’hôpital de stock en hôpital de flux. Et c’est cela qui m’a réveillé

Je me suis dit que ce langage qui est très nouveau est certainement le symptôme de quelque chose que je n’avais pas depuis que j’exerce, depuis les années 1980.

De quels stocks on parle, de quels flux on parle. En effet, ce sont les gens, ce sont les malades. C’est-à-dire que [..] il y a tout d’un coup cette volonté de faire de la maladie une matière première, et de la guérison un produit fini, comme si nous étions dans une industrie, une chaîne de production, à la différence qu’il ne s’agit pas de voitures, il ne s’agit pas d’autre chose que de gens. […] En reprenant d’anciens courriels, des lettres, des gazettes j’ai essayé d’analyser quand le langage avait changé. Il a changé en 2015/2016. Il a changé radicalement, si vous voulez savoir d’où il vient, vous n’avez pas beaucoup d’effort à faire il suffit d’acheter la havard business review, qui vous apprend comment manager une équipe, comment s’adapter à la transversalité de projet, afin de parvenir à une meilleure agilité. Des choses qui sont très étrangères à l’action de soigner. »

Le CHU a toujours été géré ce sont des grosses structures qu’il faut organiser et diriger. Mais il y eut une époque où la structure tenait comme seule fin la santé des gens et où le langage de l’administration était plus compréhensible.

Aujourd’hui on utilise un méta langage pour fabriquer du consentement, il utilise ce mot pour rappeler le livre de Noam Chomsky et Edward Herman « La Fabrication du consentement ».

Il a cette formule :

« On peut mentir avec sa langue, mais le langage ne ment pas ».

Il considère ainsi que le gestionnaire hospitalier qui gérait l’argent les recettes et les dépenses, l’hôtellerie, s’est hissé progressivement au rang d’administrant.

Il ne pouvait pas faire autrement parce qu’il devait faire des économies de manière radicale.

« Et pour ce faire, il a dû utiliser un langage qui n’a pas la sincérité du langage que nous avons parce que confronté à la maladie, à la mort, à la souffrance, à l’angoisse. »

C’est ainsi qu’il comprend que ces gestionnaires veulent transformer l’hôpital en une industrie où la vitesse et la rentabilité prennent le pas sur le souci de la personne humaine.

Et pour Stéphane Velut, le constat est clair : la seule façon de faire des économies, c’est de réduire le nombre de lits.

« C’est indicible, on parle de « redimensionnement capacitaire« … C’est ce manque de sincérité qui fait que ce malaise est grand. »

Une pédagogie qui explique ce qui se passe à l’intérieur, absolument remarquable, une émission à écouter.

Il parle aussi de la fuite des infirmières et des aides-soignantes qui en raison du manque d’effectifs sont de plus en plus en difficultés par rapport à leur travail. Elles quittent massivement l’hôpital public.

Les médecins aussi, d’autant que les cliniques privés les reçoivent à bras ouvert et les paient beaucoup plus chers

Stéphane Velut pense que si le processus actuel n’est pas enrayé, on en reviendra à ce que j’ai décrit ci-dessus : un hôpital public pour les indigents avec des soins de base et les cliniques privés pour les soins de très haute qualité que seuls les gens très aisés pourront se payer.

Et je finirai par deux extraits d’une émission du Guillaume Erner le 13/01/2020 : « Quel avenir pour l’hôpital si 1 000 médecins démissionnent ? » dans laquelle l’invitée était aussi La Professeure Agnès Hartemann.

Quand on la voit parler, on sent qu’elle est atteinte au plus profond d’elle, les larmes ne sont jamais loin.

Le premier extrait continue dans la description de la même logique à l’œuvre :

« Depuis dix ans, on subit l’ambiance de l’hôpital-entreprise. Nous on prodiguait des soins, on s’est mis à nous demander de produire du séjour, de produire de plus en plus de séjours pour rapporter de l’argent à l’hôpital. Et c’est un jeu de dupes, parce que la Sécurité sociale a un budget fermé, elle n’a pas pu suivre. Donc, on nous a supprimé au fur et à mesure de plus en plus de moyens et les conditions de travail des personnels en particulier sont devenues très difficiles. Et on a perdu beaucoup, beaucoup d’infirmières. […]

« Les infirmières ont été découragées, elles sont parties : actuellement à l’APHP il y a 800 postes vacants d’infirmières. Depuis deux ans, on est partis en vrille. C’est à dire que maintenant, on est obligés de fermer des lits par manque de personnel. […] Je vais donner ma démission, parce que je suis amenée à faire des choses non éthiques. Le vendredi, le samedi et le dimanche, il n’y a qu’une infirmière pour 13 lits dans cette unité [pour grands diabétiques]. Le vendredi, quand on se rend compte que les 12 patients qui sont là sont extrêmement lourds, et bien on appelle celui qui devait rentrer pour éviter d’être amputé. Et on lui dit « Écoutez monsieur, on ne pourra pas vous prendre. Il va falloir que vous alliez aux urgences près de chez vous et on vous prendra quand on pourra », pour prendre un malade moins lourd. C’est terrible. C’est une perte de chance terrible. Et si vous voulez prendre le patient le moins grave au lieu de prendre le patient le plus grave, c’est insupportable. »

Et puis vers la fin de l’émission, elle explique autre chose qui me plonge dans un abime de perplexité :

« Vous savez on ne demande pas des choses folles. Je ne sais pas si tout le monde est au courant, mais le budget qui vient d’être voté pour l’hôpital public est à nouveau un budget à la baisse. En fait, il augmente de 2,3%, mais il y a des charges à l’hôpital public et des salaires, il y a des traitements de plus en plus chers, les patients vieillissent, ils sont de plus en plus graves, donc ils demandent de plus en plus de moyens. Et donc, chaque année, si on veut juste couvrir les charges, il faut augmenter le budget de 4% »

Evidemment que tous ces témoignages sont insupportables. Evidemment que la voix de l’empathie, de l’humanisme nous pousse à dire : il faut donner plus de moyens à l’hôpital.

Le professeur Hartemann parle d’un budget à la baisse.

Mais vous lisez ses chiffres et la réalité n’est pas celle-là, il y augmentation du budget de 2,3%. Or la croissance augmente en France en dessous de 1,5%, rarement à 2% et jamais à 4%. Ce n’est plus dans la capacité de l’économie française actuelle. Et d’ailleurs, toutes nos craintes légitimes quant au désastre écologique nous incitent à ne pas faire trop augmenter la croissance.

Dès lors les choses sont explicites : si on veut augmenter le budget de l’hôpital chaque année de 4%, il faut que d’autres dépenses baissent.

Or nos infirmières sont très mal payées (le 28ème rang de l’OCDE) selon Xavier Mariette, nos enseignants sont très mal payés. Et les chercheurs ? Et les policiers et l’état de la Justice ?

La France est pourtant un des tout premiers pays concernant la dépense publique et le volume des redistributions.

Xavier Mariette croit que les français sont prêts à payer davantage.

Je suis persuadé que de manière individuelle, celles et ceux qui disposent de moyens sont prêts à le faire pour eux.

Mais dans ce débat, il ne s’agit pas d’un problème individuel mais de mettre au pot commun, pour mutualiser les dépenses de santé.

Souvent quand on entend parler les gens, ils sont toujours d’accord d’augmenter les impôts et les cotisations …des autres.

Nos gouvernants ne sont pas très bons, mais le problème me semblent beaucoup plus compliqué que de simplement dire : il suffit d’augmenter le budget de l’hôpital.

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Jeudi 6 février 2020

« Islamophobie »
Mot piège

En réponse à mon premier article de cette série, Lucien a répondu :

« Les mots peuvent être des armes, certains sont des larmes ! »

Certains mots sont aussi des « pièges, des ruses, des escroqueries »

C’est indiscutablement le cas du mot « islamophobie ».

Et comme je l’écrivais lors de ce premier article, il faut expliquer un mot par d’autres mots imparfaits, incomplets pour comprendre la globalité d’un sujet.

Essayons donc, de faire œuvre de pédagogie, de rigueur et de lucidité.

Dans la rigueur du français, ce mot signifie la phobie de l’islam.

La « phobie » c’est avant tout la crainte de quelque chose.

Wikipedia nous apprend que le mot vient du grec ancien « φόβος » / « phóbos, » qui signifie frayeur, crainte ou répulsion et signifie une peur démesurée et dépendant d’un ressenti plutôt que de causes rationnelles, d’un objet ou d’une situation précise.

Ce terme est particulièrement utilisée en médecine : pour « agoraphobie », peur de la foule et des lieux publics, «  claustrophobie », peur des lieux clos, il existe même la « cancérophobie » je ne crois pas nécessaire d’expliquer.

L’arachnophobie, la peur des araignées est très répandue.

La phobie de l’islam signifie donc la peur de l’islam.

Mais les utilisateurs crispés et excités de ce mot entendent dire autre chose : la haine des musulmans, c’est-à-dire des êtres humains qui professent la foi de l’islam ou plus largement qui sont reconnus comme appartenant à la communauté musulmane par leur naissance, par leur famille. Ils veulent donc dire « anti-musulmans »

Cela n’a rien à voir.

  • L’islam est une religion, une idéologie, un concept.
  • Le musulman est un être humain, un citoyen qui dispose de la liberté de conscience.

La loi française protège le second de l’injure, de la menace, de la haine.

Elle ne fait rien de tel pour la première : la religion, l’idéologie.

Le terme d’islamophobie constitue donc un piège, un subterfuge qui veut se servir de la liberté de conscience des citoyens pour interdire la critique de l’islam.

Rien ne permet de mieux illustrer ce point que « l’affaire Mila » et surtout les réactions qui ont été causées par elle.

Je vais raconter l’histoire de Mila en reprenant les éléments qu’apporte <20 minutes> et d’autres que j’ai trouvé ailleurs, comme <cette vidéo> dans laquelle la jeune fille raconte sa version des faits.

Mila est une lycéenne, elle est originaire de l’Isère et elle a 16 ans

Cette jeune fille se revendique lesbienne. Elle a posté une vidéo, samedi 18 janvier sur instagram, dans laquelle elle parlait de chant. Ensuite, les choses sont moins claires, elle aurait échangé avec une autre fille de relations amoureuses. Il semble qu’il a été question à un moment d’une discussion avec une autre fille dans laquelle les deux ont marqué leur accord sur le fait que les arabes, « rebeux » dans le texte n’étaient pas «leur truc» pour ce type de relations. La discussion s’est envenimée, et des jeunes ont commencé à la traiter de « sale lesbienne » puis de « sale raciste » et aussi d’ « islamophobe » et elle affirme des insultes « plus hard ». Et puis la discussion a dérivé sur la religion et c’est là que Mila a dit (selon 20 minutes) :

« Le Coran est une religion de haine […] Votre religion, c’est de la merde, votre Dieu je lui mets un doigt dans le trou du cul, merci au revoir ».

Il est vrai et je peux le reconnaitre que l’argument scatologique ainsi que la préconisation d’un coït anal digital divin n’apporte rien au débat et n’élève pas la pensée.

Cette jeune fille dans un moment d’énervement a utilisé l’injure, elle aurait pu s’abstenir.

Et elle a d’ailleurs eu des paroles d’explications et d’excuses dont se fait l’écho <La nouvelle Tribune> :

« Je ne regrette absolument pas mes propos, c’était vraiment ma pensée », a notamment déclaré l’ado lors de son passage sur le plateau de l’émission. Elle a tout de même voulu présenter ses excuses à celles et ceux qui se sont sentis blesser par ses déclarations.

Je m’excuse un petit peu pour les personnes que j’ai pu blesser, qui pratiquent leur religion en paix, et je n’ai jamais voulu viser des êtres humains, j’ai voulu blasphémer, j’ai voulu parler d’une religion, dire ce que j’en pensais », a-t-elle ajouté. »

Elle dit donc clairement qu’elle a voulu exprimer son opinion sur l’islam et elle souhaitait blasphémer.

Ce qui est totalement et absolument autorisé et accepté par la Loi et les textes fondamentaux français.

Dans toutes les versions de la phrase polémique, il n’est jamais question de personnes, de musulmans. Il est question d’une idéologie, d’une doctrine que Mila n’aime pas.

Cette histoire qui aurait pu rester dans un cercle très restreint, une sorte « d’embrouille » entre jeunes n’aurait pas dû s’étendre à une discussion nationale.

Mais c’est la suite qui est importante. La jeune fille a immédiatement été la cible d’une vaste campagne de cyberharcèlement, d’insultes et de menaces de mort avec toute la gradation de sévices qu’entendent pratiquer les fous de de Dieu à l’égard de celles et ceux qui leur déplaisent. Certains internautes ont dévoilé l’identité de la jeune fille, son adresse, et même celle de son lycée. La jeune fille a déclaré :

« Je recevais 200 messages de pure haine à la minute ».

Face à cette vague de haine, la jeune fille a dû être « déscolarisée » a indiqué à 20 Minutes le rectorat de Grenoble.

« Le proviseur de son établissement, situé dans le nord Isère, a procédé dès lundi matin à un signalement auprès du procureur de la République, et auprès de la plateforme Pharos [service de la police nationale chargé de la lutte contre la cybercriminalité]. La lycéenne, élève de seconde, ne s’est pas présentée en cours cette semaine »

Le ministre de l’intérieur a déclaré que la jeune fille et sa famille ont été mises sous protection policière.

Deux affaires ont été portées devant la justice, l’une, comme il se doit, contre les personnes ayant proféré des menaces de mort, l’autre plus étonnante contre Mila avec pour motif : «provocation à la haine à l’égard d’un groupe de personnes». Cette seconde affaire est sans fondement, Mila a attaqué l’islam non les musulmans.

Et la <Justice Française> a fait son devoir et a rejeté cette accusation ;

«Dans un communiqué diffusé jeudi 30 janvier, le parquet de Vienne a indiqué que les investigations «n’ont révélé aucun élément de nature à caractériser une infraction pénale (…) L’enquête a démontré que les propos diffusés, quelle que soit leur tonalité outrageante, avaient pour seul objet d’exprimer une opinion personnelle à l’égard d’une religion, sans volonté d’exhorter à la haine ou à la violence contre des individus à raison de leur origine ou de leur appartenance à cette communauté de croyance».

L’autre pour identifier les internautes ayant exprimé les menaces de mort continue.

Mais l’affaire ne s’arrête pas là.

Il y a d’abord Abdallah Zekri qui dirige l’Observatoire national contre l’islamophobie et qui est délégué général du CFCM qui a tenu des propos inacceptables.

Je rappelle que le Conseil français du culte musulman (CFCM) est une association française régie par la loi de 1901, placé sous l’égide du ministère de l’Intérieur, et qui a vocation à représenter les musulmans de France auprès des instances étatiques pour les questions relatives à la pratique religieuse. Il a été mis en place alors que Sarkozy était ministre de l’Intérieur.

Après avoir condamné les menaces de mort il a rejeté sur Mila la responsabilité de ce qui lui arrive. <Marianne le cite> :

« Cette fille, elle sait ce qu’elle a dit. Elle a pris ses responsabilités. Qu’elle critique les religions, je suis d’accord, mais d’insulter et tout ce qui s’ensuit… Maintenant, elle assume les conséquences de ce qu’elle a dit. » Lorsque les chroniqueurs de Sud Radio lui ont fait remarquer que Mila avait réagi, certes avec outrance, à des insultes, le délégué général du CFCM a affiché ses doutes : « Est-ce qu’on lui a dit ‘sale française’ ? Ou est-ce qu’elle le dit pour se faire plaindre ? Vous la croyez, cette fille-là ? Moi je ne la crois pas. » Quand l’avocate Yael Mellul indique à Zekri qu’il peut difficilement dire que Mila « n’a que ce qu’elle mérite », celui-ci rétorque : « Si, je le dis. Elle l’a cherché, elle assume. Les propos qu’elle a tenus, je ne peux pas les accepter. »

Il ignore probablement qu’il habite le pays de Voltaire, de Hugo, de Jaurès, de Camus.

Beaucoup plus grave : La ministre de la Justice Nicole Belloubet sur Europe 1 a fait la même dichotomie.

Elle a donc condamné les menaces de mort et puis dans un même élan, je dirais sur le même plan elle a jouté :

«L’insulte à la religion, c’est évidemment une atteinte à la liberté de conscience, c’est grave»

Les bras m’en tombent !

Il y a deux énormités dans ce qu’elle raconte

La première c’est de mettre sur le même plan des menaces de mort, de viols et tout ce qui s’en suit donc très clairement un appel à la haine vers une personne physique et quelques insultes à une religion. Elle est donc exactement sur la même longueur d’onde qu’ Abdallah Zekri les insultes peuvent expliquer les menaces de mort !

La seconde est encore plus grave. Nous avons donc une Ministre de la Justice qui ignore ce point fondamental du Droit en France : le blasphème n’existe pas.

D’ailleurs les juges connaissent le Droit et ont jugé l’affaire dans ce sens.

L’avocat Richard Malka lui a répondu de manière cinglante : «Non, Madame Belloubet, injurier l’islam n’est pas une atteinte à la liberté de conscience!»

Et on voit bien ce que je dénonçais au début, le mot islamophobie est un piège puisque lentement on en vient à accepter dans les esprits le concept de blasphème.

Je me souviens, un jour dans notre cuisine, peu de temps après la tuerie de Charlie Hebdo, un jeune lecteur du mot du jour m’a interpellé :

« Tu ne trouves pas qu’on en fait un peu trop sur cette affaire »

Je me souviens de ma sidération et j’ai trouvé un dessin de presse qui mieux que les mots exprime la situation.

Je partage le tweet de Raphaël Enthoven :

« #JeSuisMila car le blasphème n’est pas un délit, mais une œuvre de santé publique. »

Et Charlie Hebdo qui ose ce titre : <Affaire Mila : le droit au blasphème fait fuir les lâches>

L’islam a un grand problème, comme le christianisme et le judaïsme : c’est une religion monothéiste.

Et Régis Debray a magnifiquement synthétisé le problème :

« Non seulement, ces religions [monothéistes] entendent régler nos mœurs et notre vie intime mais ce sont elles qui ont liées la notion de croyance et la notion de vérité et ça c’est de la dynamite. »

La confusion entre la croyance et la vérité !

Et pendant des siècles chaque fois qu’ils disposaient du pouvoir temporel elles ont imposé leur terreur, tuant les blasphémateurs et les incroyants.

Les religions ont insulté et traité de manière ignoble toutes celles et ceux qui ne suivaient pas « leur vérité ».

Le blasphème, c’est-à-dire la critique du sacré a été un formidable progrès dans nos sociétés. C’est une libération

Et l’islam est hélas aujourd’hui la seule religion qui de manière officielle continue à tuer pour le blasphème dans certains pays.

C’est là qu’il faut interrompre tous ces mots imparfaits qui essayent de décrire le problème que pose l’utilisation du mot islamophobie.

Pour en dire d’autres qui nuancent et apportent des précisions.

Il y a une très grande majorité de musulmans en France qui vivent leur Foi de manière apaisée et qui sont parfaitement intégrés dans les valeurs de la République.

Et puis il y a des musulmans qui tentent de faire évoluer les mentalités. C’est Annie qui m’a fait découvrir cette remarquable émission du dimanche matin sur France Culture : <Questions d’islam> par Ghaleb Bencheikh le dimanche entre 7 heures et 8 heures. Des réflexions d’une hauteur de vue remarquable.

La dernière émission avait invité l’essayiste Malik Bezouh qui a écrit un livre dont la couverture est déjà tout un programme :

Il dit :

« Blasphème, homosexualité, masturbation, athéisme… la puissance du tabou qui enveloppe ces thèmes rend presque impossible tout débat en islam. Figé politiquement par un despotisme empêchant l’émergence d’une réflexion apaisée et rationnelle, englué dans un conservatisme religieux anachronique, et travaillé en profondeur par des courants réactionnaires, le monde islamique, hétérogène, complexe, est à la peine lorsqu’il s’agit de considérer sereinement ces sujets, pourtant fondamentaux. Marqueurs d’une modernité enfantée par un Occident jadis chrétien, hier colonisateur, aujourd’hui sécularisé, ces questions génèrent des crispations parfois paroxystiques comme en attestent les attentats commis sur notre sol depuis quelques années. Aujourd’hui, l’islam est à la croisée des chemins. »

Vous pouvez écouter cette émission derrière <ce lien>

Une autre réalité à dire, c’est qu’il existe une haine anti-musulmane et anti-arabe dans une partie de la population française.

Inacceptable bien sûr, mais l’islamophobie n’est pas le bon mot pour décrire cela.

Wikipedia cite Caroline Fourest et Fiammetta Venner qui affirment,

« en 2003, que le mot a pour la première fois été utilisé en 1979 par les mollahs iraniens, puis réactivé « au lendemain de l’affaire Rushdie, par des associations islamistes londoniennes comme Al Muhajiroun ou la Islamic Human Rights Commission », pour justifier en 1990 la fatwa contre l’écrivain Salman Rushdie, pour condamner à mort Taslima Nasreen et plusieurs autres intellectuels musulmans pour des écrits jugés blasphématoires. Elles ajoutent que le terme est toujours utilisé par le régime iranien pour condamner toute production artistique jugée blasphématoire, comme l’accusation d’islamophobie lancée en 2007 par Mehdi Halhor contre le dessin animé Persepolis, réalisé d’après la bande dessinée de Marjane Satrapi. »

Et c’est une idéologie nocive qui vient de certains pays musulmans archaïques et intolérants et qui tentent grâce à leurs formidables pouvoirs financiers d’infiltrer la société française musulmane pour l’éloigner du modèle républicain et la faire muter vers des mœurs régressifs et un formidable recul de la liberté de pensée et d’opinion.

Ils utilisent le mot «islamophobie » pour souder une communauté de plus en plus large, empêcher la critique et la dénonciation de leur entreprise sournoise.

Saviez-vous que lorsque le CFCM a été créé, le gouvernement français a renoncé à ce que la charte de l’Islam au cœur de cette création ne contienne le droit fondamental de changer de religion :

« En novembre 1999, Jean-Pierre Chevènement entame une consultation large rassemblant toutes les fédérations musulmanes, les grandes mosquées et certaines personnalités3 et leur soumet un texte qui ne pouvait « faire l’objet d’une négociation », mais qui a cependant été amendé. Le texte initial ajoutait que cette convention : « consacre notamment le droit de toute personne à changer de religion ou de conviction ». Assimilée à un acte d’apostasie, cette précision sur le droit à changer de religion ou de conviction était pour Jean-Pierre Chevènement cruciale. Elle soulevait la question de la liberté religieuse. Si un musulman est libre de changer de religion, sa décision supplante celle du groupe. Inversement, pour un individu soumis à la communauté des croyants, cette soumission prime sur celle qu’il doit à la nation.

Après de longues discussions, Chevènement obtint dans un premier temps un engagement sur ce point, mais celui-ci fut finalement retiré à la demande des autorités musulmanes. Le pacte fut signé le 28 janvier 2000. Si Alain Billon, conseiller de Chevènement, considère le texte comme « expression positive de laïcité », il souleva immédiatement des critiques qui portent précisément sur le droit de changer de religion : ainsi, pour Leïla Babes et Michel Renard, « les pouvoirs publics, en acceptant d’altérer un texte présenté comme « non négociable », introduisent un état d’exception qui pourrait se révéler préjudiciable pour l’intégration de l’islam dans le cadre du droit. »

C’est sidérant !

Cela ne change rien au Droit français et à la liberté d’opinion.

Mais cela prouve bien le problème que posent certains idéologues de l’Islam à notre République et à notre manière de penser la liberté.

« Islamophobie » est vraiment un mot important de l’actualité française.

Et certains hommes de gauche se perdent dans ce combat qui n’est pas un bon combat.

Et j’espère que personne ne doutera que je pense que le combat contre la haine des musulmans ou le racisme anti-arabe sont, quant à eux, de très bons combats.

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Mercredi 5 février 2020

« Les voraces »
Vincent Jauvert

Quand on évoque les voraces à Lyon, on pense immédiatement à la <Cour des Voraces> qui se situe sur les pentes de la colline de la Croix Rousse.

Le site vers lequel je renvoie prétend que selon l’hypothèse la plus courante, le mot VORACES serait une déformation du mot « devoirants », lui-même dérivé de « Compagnons du Devoir », dénomination choisie en 1846 par une association compagnonnique qui avait établi en ce lieu son quartier général. Il s’agissait d’une des nombreuses organisations ouvrières plus ou moins secrètes, de longue date basées dans le quartier.

La Cour des Voraces est en pratique une cour d’immeubles, construite vers 1840, célèbre pour son monumental escalier de façade de six étages. C’est une impressionnante traboule qui permet de passer du 9 de la place Colbert au 14 de la montée de Saint-Sébastien ou au 29 rue Imbert-Colomès, à des niveaux différents. Elle est liée à l’industrie de la soie qui avait ses quartiers à la Croix Rousse.

Mais l’actualité de ce mot est due à un livre d’un journaliste de l’Obs, Vincent Jauvert : « Les voraces. Les élites et l’argent sous Macron » paru le 16 janvier dernier.

J’ai découvert ce livre et les réflexions de Vincent Jauvert par l’émission <C à Vous du 16/01/2020>

Le Littré donne comme définition de vorace : « Qui dévore, qui mange avec avidité. » Le mot vient du latin voracem, de vorare, c’est-à-dire dévorer.

Avant le livre, nous avons eu l’extraordinaire feuilleton de toutes les activités du haut-commissaire à la Réforme des retraites, Jean-Paul Delevoye qui avait omis de déclarer dix mandats à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, dont plusieurs présentaient un risque de conflit d’intérêt majeur avec sa mission sur les retraites. Tous ces mandats posaient aussi la question de savoir comment cet homme, certes dynamique et efficace, était en mesure de remplir toutes ces activités.

Il y eut aussi la polémique de Sylvie Goulard que la France voulait nommer commissaire européen et dont la nomination a été rejetée par le parlement européen à cause de ses liens, alors qu’elle était eurodéputée, avec l’Institut Berggruen, think tank américain, connu pour faire du lobbying en matière commerciale. Pour ce job elle percevait 12 000 euros par mois

L’association « Anticor » a été créée pour mener des actions en vue de promouvoir l’éthique en politique et de lutter contre la corruption et la fraude fiscale. Une de ses responsables, Elise Van Beneden, ajoute à propos de  Mme Goulard :

« Elle avait aussi soutenu, alors qu’elle était sous-gouverneure de la Banque de France, deux amendements au Parlement européen, qui étaient en réalité des quasi copiés-collés de l’argumentaire de la Deutsche Kreditwirtschaft représentant les intérêts du secteur bancaire allemand. »

Mi-novembre Muriel Pénicaud, ministre du Travail, avait accepté d’entrer, au conseil d’administration du Forum de Davos. Elle y aurait côtoyé le président du désormais fameux gestionnaire d’actifs américain Black Rock. La Haute Autorité lui a demandé de démissionner…

Le livre de Vincent Jauvert me semble donc venir à point. Lui qui écrit :

« Fascinées par le train de vie toujours plus flamboyant des PDG du Cac 40, encouragées par l’exemple des gouvernants d’aujourd’hui qui ont fait fortune dans le privé, nos élites politico-administratives se sont engagées dans une course effrénée à l’argent »

L’Obs, le journal de l’auteur, a consacré dans son numéro du 16 janvier 2020, plusieurs articles à ce livre

J’en tire quelques extraits.

Vincent Jauvert synthétise les différentes dérives selon lui :

  • Des maires de grandes villes qui, pour compenser la perte financière due à la fin du cumul des mandats, prennent des emplois à temps plein loin de leur commune ;
  • Des grands commis de l’État qui se font embaucher à prix d’or par des entreprises qu’ils ont eu à surveiller dans leurs fonctions antérieures ;
  • Des hauts fonctionnaires qui, tout en restant dans leur corps d’origine, y ajoutent des indemnités d’élus, jusqu’à toucher des salaires de PDG ;
  • D’anciens ministres, et parmi les importants, qui rentabilisent leurs carnets d’adresses aussitôt quitté le gouvernement en devenant lobbyistes, avocats d’affaires ou consultants.

Prenons des exemples.

Deux présidentiables, un de droite, l’autre de gauche.

A ma droite, le maire de Troyes, dans le costume de gendre idéal :

«François Baroin [est maire] de Troyes et président de la métropole, une agglomération de 170 000 habitants. Afin de conserver une visibilité nationale, […] continue de diriger, à Paris, la puissante Association des Maires de France. Depuis octobre 2019, il est aussi membre du comité stratégique de LR, présidé par son ami Christian Jacob. De quoi l’occuper à temps plein.

Ses indemnités d’élu – 8 500 euros brut par mois, le maximum autorisé – représentent plusieurs smic. Mais là n’est pas l’essentiel de sa rémunération. Loin de là. Depuis plusieurs années, François Baroin est aussi avocat, toujours à Paris. Sa notoriété aidant, ses affaires se portent très bien. En 2015, il a touché 183 000 euros net de son activité juridique, 171 000 en 2016 et 125 000 l’année suivante. En 2018, il s’associe avec le célèbre avocat Francis Szpiner. L’ancien défenseur de Jacques Chirac et d’Alain Juppé lui offre un fixe de 7 500 euros net par mois plus une participation aux bénéfices. Mais ce n’est pas tout.

La même année, en mars, l’ancien ministre de la République est recruté par la banque d’affaires britannique Barclays. Officiellement, il sera « conseiller extérieur ». […] En clair, il sera le « VRP de luxe » de la banque […]. On ne connaît pas ses émoluments. Ils sont probablement élevés. […]

En décembre 2017, François Baroin entre au conseil d’administration de la compagnie belge Sea-Invest Corporation, l’un des principaux opérateurs de terminaux portuaires au monde. Il devient administrateur de trois de ses filiales, Sea-Tank International, Sea-Invest Africa et Sea-Invest France. Au total, pour le seul mois de décembre 2017, il percevra de ces trois sociétés 13 500 euros net de jetons de présence.

A Troyes, cet énième boulot du maire exaspère. On dit qu’il ne vient pas souvent dans l’Aube, qu’il laisse ses adjoints faire le boulot. Et même si le play-boy de la droite, à la fois qualifié de dilettante par les uns et de présidentiable par les autres, est charmant, là c’en est trop. Le quotidien de la ville, « l’Est Eclair », grogne. Sea-Invest a recruté le président de l’AMF, s’indigne-t-il, « pour cultiver ses relations avec les élus locaux […] des grands ports ». »

A ma gauche, l’ancien ministre de l’intérieur et premier ministre, dans le costume de l’homme éthique et incorruptible

« Bernard Cazeneuve […] a été recruté par l’un des plus grands cabinets d’avocats de la place, August & Debouzy, où il avait déjà travaillé au milieu des années 2000 comme associé pour son département contentieux. C’est une première historique, qui reflète parfaitement l’époque. Jamais, au cours de la Ve République, un Premier ministre n’avait rejoint aussi vite le privé. Dans son cas, immédiatement après avoir quitté ses fonctions.

Les négociations d’embauche entre le grand cabinet et le dernier Premier ministre de François Hollande ont même lieu avant que Bernard Cazeneuve ne quitte Matignon. La preuve : il a saisi la HATVP [Haute Autorité pour la Transparence de la Vie publique, NDLR] le 2 mai 2017, soit treize jours avant sa démission… Cette antériorité n’a cependant pas empêché l’autorité de déontologie de lui donner son quitus, à plusieurs réserves près, qui limitent grandement le champ d’action de l’intéressé – des réserves que celui-ci devra respecter jusqu’au 15 mai 2020, c’est-à-dire trois ans après son départ de Matignon. Pendant cette période, « M. Cazeneuve, écrit la HATVP, ne pourra réaliser des prestations, de quelque nature que ce soit, pour l’ensemble des administrations d’Etat sur lesquelles il avait autorité en tant que Premier ministre ». Autrement dit, quasiment toutes. De même, il « devra s’abstenir de toute démarche, pour le compte des clients du cabinet August & Debouzy, auprès des autres ministres avec lesquels il a siégé au gouvernement […] et auprès des administrations qui étaient placées sous son autorité ». Enfin, il « ne devra pas se prévaloir, dans le cadre de son activité, de sa qualité d’ancien ministre de l’Intérieur ou de Premier ministre ».[…]

Une question m’intriguait. Juste avant de quitter Matignon, Bernard Cazeneuve a cosigné un décret d’application de la loi Sapin 2 sur les lobbys, qui concerne notamment les avocats d’affaires. Or ce texte, très controversé, est beaucoup moins rigoureux que les députés socialistes ne l’espéraient. Même la HATVP, d’ordinaire très discrète, s’en est publiquement plainte dans son rapport annuel 2017. […]

Le décret en question stipule que les représentants d’intérêts doivent désormais s’inscrire dans un registre tenu par la HATVP et déclarer chacune de leurs actions auprès des ministères et des parlementaires. Mais il précise qu’ils ne sont tenus de ne le faire que l’année suivant l’action de lobbying, et surtout sans avoir à nommer les personnes visitées. Autrement dit, ce texte ne permet pas un contrôle effectif de l’activité si sensible et si lucrative. En outre, un cabinet ne doit s’enregistrer comme représentant d’intérêts que si l’activité de lobbying représente plus de la moitié de son temps de travail. Autrement dit, exit donc beaucoup de banquiers et d’avocats d’affaires qui font du lobbying mais seulement à temps partiel…

Ainsi émasculé, le décret a été signé par le Premier ministre Cazeneuve le 9 mai 2017, soit une semaine après qu’il a demandé l’autorisation de pantoufler chez August & Debouzy. Or l’un des deux créateurs du cabinet, Gilles August, apparaît dans les statuts de l’association des avocats lobbyistes comme l’un des fondateurs du groupement. Et sur sa page LinkedIn telle que je l’ai consultée le 18 novembre 2019, il est noté que « August & Debouzy offre aux entreprises des compétences de pointe tant en droit des affaires qu’en droit public et en matière de lobbying ». […]

[Interrogé], le porte-parole d’August & Debouzy assure que le cabinet « n’exerce aucune activité de lobbying ». Il ajoute : « Nous sommes sortis de l’association des Avocats lobbyistes bien avant l’arrivée de Bernard Cazeneuve. » Lorsque je lui indique le contenu de la page LinkedIn de son fondateur, Gilles August, le même porte-parole me répond : « Il est possible que nous ayons omis de supprimer la mention lobbying dans nos communications […]. Je vous remercie d’avoir attiré mon attention sur la bio LinkedIn de Gilles August, qui n’est pas à jour. » »

Elise Van Beneden d’Anticor répond à la question de savoir si Cazeneuve était en situation de conflit d’intérêts ?

« Cela me paraît évident. D’autant que ce décret limite énormément la portée de la réforme. La loi oblige les représentants d’intérêts à s’inscrire sur un registre tenu par la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie publique (HATVP) et à déclarer les actions qu’ils ont menées et les catégories de responsables publics qu’ils ont rencontrées. Mais on ne connaît pas les noms des personnes présentes lors des rendez-vous. La loi dit aussi que seules les personnes qui consacrent plus de 50 % de leur temps au lobbying doivent s’inscrire sur le registre. Mais si vous travaillez dans un cabinet de 30 personnes, il est très facile de répartir la tâche pour que tout le monde reste au-dessous des 50 %.

Maintenant, dire que Bernard Cazeneuve a pu se trouver en situation de conflit d’intérêts ne veut pas dire qu’il y a eu pacte de corruption. Ce qui serait le cas si son embauche avait été la contrepartie de la signature du décret. Ce ne sont pas les mêmes reproches. La corruption est un acte très difficile à démontrer. La prise illégale d’intérêts, elle, est très formelle. Elle interdit de prendre une décision si vous, vos enfants, votre femme ou votre mari, ou même un ami, avez pu y trouver un intérêt personnel, dans un délai de trois avant et après la prise de décision. »

En matière de prévention des conflits d’intérêts, la France a été l’un des derniers pays occidentaux à se doter d’un arsenal législatif et pénal. Depuis l’éclatement de l’affaire Woerth-Bettencourt, en 2010, quatre lois ont été votées.

Et puis il y a le pantouflage ! <Wikipedia> nous explique qu’à l’origine, le mot « pantoufle » désignait, dans l’argot de l’École polytechnique, le renoncement à toute carrière de l’État à la fin des études. La « pantoufle » s’opposait théoriquement à la « botte ». Ceux qui « entraient dans la pantoufle », les « pantouflards », avaient le titre d’« ancien élève de l’École polytechnique » et renonçaient à celui de « diplômé de l’École polytechnique ». Plus tard, le terme a également désigné le montant à rembourser en cas de non-respect de l’engagement décennal (comparable au dédit-formation des entreprises privées).

Le terme « pantouflage » s’applique aussi aux personnalités politiques qui, à la suite d’un échec électoral ou à la perte d’un portefeuille ministériel, occupent un poste grassement rémunéré dans une entreprise privée, avec des responsabilités limitées, s’arrêtant, en général à du lobbying, en attendant l’occasion de revenir sur la scène politique.

On parle aussi de rétro-pantouflage, dans le cas de hauts fonctionnaires ayant participé à des cabinets ministériels, pour ensuite « pantoufler » dans le privé avant de revenir servir l’État dont ils pourraient éventuellement espérer, en échange de ce retour, qui peut être pour eux un « sacrifice » financier, un poste important.

Le journaliste insiste sur le fait que cette porosité grandissante entre le public et le privé nécessiterait de resserrer l’encadrement des activités de lobbying, ce qui n’est pas le cas.

Les rémunérations des hauts fonctionnaires restent largement secrètes

« S’il faut une preuve de la puissance des hauts fonctionnaires, de leur capacité à faire obstacle à la volonté populaire, la voici : chaque fois que le Parlement a tenté de lever le secret sur leurs rémunérations, ils se sont débrouillés pour faire échouer le projet. […] Mission accomplie : le secret des rémunérations de la haute fonction publique reste bien gardé. […] »

Elise Van Beneden, d’Anticor a lu le livre de Vincent Jauvert et conclut :

« On constate une perte de sens du service public et une porosité dangereuse entre les élites politiques et économiques. Cette porosité est-elle plus importante qu’avant ? En tout cas, elle est plus visible. On entend certains dire que le service public n’est pas assez attractif. Mais des rémunérations jusqu’à 8 000 euros par mois devraient normalement mettre les gens à l’abri de la corruption. C’est peut-être la financiarisation de la société, et les gros revenus qui vont avec, qui créent ce sentiment d’un décalage de rémunérations entre le public et le privé. Mais si on veut gagner de l’argent, ce n’est pas vers la politique qu’il faut aller. On constate aussi que le lobbying s’est intensifié. Aujourd’hui, on voit des banques d’affaires et des cabinets de conseil démarcher directement des fonctionnaires dans les ministères pour leur proposer des opérations. »

<1343>

Mercredi 11 décembre 2019

« Une île »
Michèle Bernard-Requin

Aujourd’hui, je ne ferais aucun commentaire, je n’ajouterai rien.

Ma seule action sera de relayer un article publié le 09/12/2019 sur « Le Point » : <La déclaration d’amour de Michèle Bernard-Requin>

Michèle Bernard-Requin, magistrate exemplaire, a rassemblé ses dernières forces pour écrire un hymne au personnel hospitalier du pavillon Rossini de l’hôpital Sainte-Perrine.

Voici un texte poignant, bouleversant, qui tirera les larmes même aux plus insensibles d’entre nous. Des lignes que Michèle Bernard-Requin nous envoie depuis l’hôpital Sainte-Perrine à Paris, où elle se trouve, selon ses mots, « en fin de vie ». Michèle Bernard-Requin est une des grandes figures du monde judiciaire. Elle fut tour à tour avocate puis procureure à Rouen, Nanterre et Paris. En 1999, elle est nommée vice-présidente du tribunal de grande instance de Paris, elle présida la 10e chambre correctionnelle de Paris puis la cour d’assises, et enfin elle fut avocate générale à Fort-de-France de 2007 à 2009, date à laquelle elle prit sa retraite.

Auteur de plusieurs livres, elle intervient de temps à autre dans les médias et tient depuis 2017 une chronique régulière sur le site du Point dans laquelle elle explique avec clarté, talent et conviction comment fonctionne la justice et pourquoi, parfois, cette institution dysfonctionne. Aujourd’hui, c’est un tout autre cri d’alarme qu’elle pousse dans un « petit et ultime texte pour aider les « unités de soins palliatifs » », a-t-elle tenu à préciser dans ce mail envoyé par sa fille dimanche 8 décembre au matin. Un texte que nous publions tel quel en respectant sa ponctuation, ses sauts de ligne, son titre évidemment. JB.

« UNE ÎLE

Vous voyez d’abord, des sourires et quelques feuilles dorées qui tombent, volent à côté, dans le parc Sainte-Perrine qui jouxte le bâtiment.
La justice, ici, n’a pas eu son mot à dire pour moi.
La loi Leonetti est plus claire en effet que l’on se l’imagine et ma volonté s’exprime aujourd’hui sans ambiguïté.
Je ne souhaite pas le moindre acharnement thérapeutique.
Il ne s’agit pas d’euthanasie bien sûr mais d’acharnement, si le cœur, si les reins, si l’hydratation, si tout cela se bloque, je ne veux pas d’acharnement.
Ici, c’est la paix.
Ça s’appelle une « unité de soins palliatifs », paix, passage… Encore une fois, tous mes visiteurs me parlent immédiatement des sourires croisés ici.
« Là tout n’est qu’ordre et beauté, luxe calme et volupté ».
C’est une île, un îlet, quelques arbres.
C’est : « Mon enfant, ma sœur, Songe à la douceur d’aller, là-bas, vivre ensemble ».
C’est « J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans » (« Spleen ») Baudelaire
Voilà, je touche, en effet, aujourd’hui aux rivages, voilà le sable, voilà la mer.
Autour de nous, à Paris et ailleurs, c’est la tempête : la protestation, les colères, les grèves, les immobilisations, les feux de palettes.
Maintenant, je comprends, enfin, le rapport des soignants avec les patients, je comprends qu’ils n’en puissent plus aller, je comprends, que, du grand professeur de médecine, qui vient d’avoir l’humanité de me téléphoner de Beaujon, jusqu’à l’aide-soignant et l’élève infirmier qui débute, tous, tous, ce sont d’abord des sourires, des mots, pour une sollicitude immense.
À tel point que, avec un salaire insuffisant et des horaires épouvantables, certains disent : « je préfère m’arrêter, que de travailler mal » ou « je préfère changer de profession ».
Il faut comprendre que le rapport à l’humain est tout ce qui nous reste, que notre pays, c’était sa richesse, hospitalière, c’était extraordinaire, un regard croisé, à l’heure où tout se déshumanise, à l’heure où la justice et ses juges ne parlent plus aux avocats qu’à travers des procédures dématérialisées, à l’heure où le médecin n’examine parfois son patient qu’à travers des analyses de laboratoire, il reste des soignants, encore une fois et à tous les échelons, exceptionnels.
Le soignant qui échange le regard.
Eh oui, ici, c’est un îlot et je tiens à ce que, non pas, les soins n’aboutissent à une phrase négative comme : « Il faut que ça cesse, abolition des privilèges, il faut que tout le monde tombe dans l’escarcelle commune. » Il ne faut pas bloquer des horaires, il faut conserver ces sourires, ce bras pour étirer le cou du malade et pour éviter la douleur de la métastase qui frotte contre l’épaule.
Conservons cela, je ne sais pas comment le dire, il faut que ce qui est le privilège de quelques-uns, les soins palliatifs, devienne en réalité l’ordinaire de tous.
C’est cela, vers quoi nous devons tendre et non pas le contraire.
Donc, foin des économies, il faut impérativement maintenir ce qui reste de notre système de santé qui est exceptionnel et qui s’enlise dramatiquement.
J’apprends que la structure de Sainte-Perrine, soins palliatifs, a été dans l’obligation il y a quelques semaines de fermer quelques lits faute de personnel adéquat, en nombre suffisant et que d’autres sont dans le même cas et encore une fois que les arrêts de travail du personnel soignant augmentent pour les mêmes raisons, en raison de surcharges.
Maintenez, je vous en conjure, ce qui va bien, au lieu d’essayer de réduire à ce qui est devenu le lot commun et beaucoup moins satisfaisant.
Le pavillon de soins palliatifs de Sainte-Perrine, ici, il s’appelle le pavillon Rossini, cela va en faire sourire certains, ils ne devraient pas : une jeune femme est venue jouer Schubert dans ma chambre, il y a quelques jours, elle est restée quelques minutes, c’était un émerveillement. Vous vous rendez compte, quelques minutes, un violoncelle, un patient, et la fin de la vie, le passage, passé, palier, est plus doux, c’est extraordinaire.
J’ai oublié l’essentiel, c’est l’amour, l’amour des proches, l’amour des autres, l’amour de ceux que l’on croyait beaucoup plus loin de vous, l’amour des soignants, l’amour des visiteurs et des sourires.
Faites que cette humanité persiste ! C’est notre humanité, la plus précieuse. Absolument.
La France et ses tumultes, nous en avons assez.
Nous savons tous parfaitement qu’il faut penser aux plus démunis.
Les violences meurtrières de quelques excités contre les policiers ou sur les chantiers ou encore une façade de banque ne devront plus dénaturer l’essentiel du mouvement : l’amour. »


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Jeudi 5 décembre 2019

« C’est en France que la durée de vie après la vie professionnelle est la plus longue. »
Etude de l’OCDE

Aujourd’hui c’est la grève !

La grève pour nos retraites.

C’est un sujet très compliqué qui me laisse songeur.

La retraite par répartition que nous avons en France constitue une magnifique œuvre de solidarité et d’entraide, mais elle est très contraignante et nécessite le contraire d’une réaction individualiste. Elle nécessite une réaction sociale et solidaire.

Si tout le monde se précipite sur la place publique et dit : « Et moi et moi, et moi, j’ai des droits », sans jamais se poser la question des droits des autres, ni encore davantage qui paiera, nous ne nous en sortirons pas.

La première question à se poser, est de savoir si nous voulons continuer à rester dans un système essentiellement par répartition.

J’avais déjà abordé ce sujet de manière assez personnelle dans le mot du jour du 2 mai 2018 : « Grandeur et servitude du système de retraite par répartition »

Si la réponse à cette question est oui, il faut bien sûr s’interroger sur un niveau acceptable de pension pour les retraités, mais il faut tout autant s’interroger sur la capacité des actifs à payer la pension de ces retraités.

A partir des éléments factuels recueillis sur le site du Conseil d’Orientation des Retraites j’avais pu établir cette projection :

« Ceci signifie qu’en 1960 : 4 actifs cotisaient, en moyenne, chacun 25 euros pour qu’un retraité puisse toucher 100 euros. Selon cette projection en 2050, un actif devra cotiser 83,33 € pour arriver au même résultat que le retraité puisse toucher 100 euros. »

Aborder ce vaste sujet uniquement par l’angle des droits, sans aborder la question du coût pour les actifs me parait hautement déraisonnable.

Cela étant dit, la communication chaotique du gouvernement est anxiogène. Nicholas Baverez l’a dit sur France Inter :

« Sur les retraites, on a multiplié les incertitudes sans apporter de solutions »

En outre, les technocrates qui nous gouvernent ont trouvé pertinent d’inventer une novlangue qui par son côté obscur ajoute à l’anxiété.

Alternatives économiques a proposé un article : « Tout comprendre à la novlangue des retraites »

L’article est introduit ainsi :

« Comme si la réforme des retraites n’était pas déjà suffisamment compliquée, le vocabulaire qui l’accompagne ajoute à la confusion générale. Si les Français ont bien compris que l’orientation choisie par l’exécutif était de les faire travailler plus longtemps, beaucoup n’ont toujours pas saisi les subtiles modalités de cet allongement de la durée de vie au travail.

De nouveaux concepts émergent dans le débat, à l’instar de l’âge minimum de taux plein, certains sont sortis de la naphtaline comme la clause du grand-père. D’autres encore recouvrent des nuances techniques qu’il est utile de définir. Car tous ces termes sont lourds de conséquences pour les futurs pensionnés. »

Les journalistes apportent ainsi des précisions sur dix expressions :

1/ Age pivot ou âge d’équilibre

2/ Age minimum du taux plein

3/ Age d’annulation de la décote ou du taux plein automatique

4/ Age de départ moyen ou âge de départ effectif

5/ Age conjoncturel de départ en retraite

6/ Clause du grand-père

7/ Réforme paramétrique ou systémique

8/ Taux de remplacement

9/ Valeur d’acquisition et valeur de service du point

10/ Désindexation des pensions

Si vous vous dépêchez vous devriez pouvoir lire l’article, car Alternatives économiques a décidé d’ouvrir son site gratuitement pour 24h.

« Tout comprendre à la novlangue des retraites »

Thomas Picketty attaque sévèrement le gouvernement en parlant « d’arnaque  » et il dénonce le fait que gouvernement tente d’opposer les bas salaires entre eux.

Il émet cette idée qu’il faudrait faire davantage cotiser les hauts salaires.

Et en effet, le gouvernement a prévu de ne taxer les revenus au-delà de 10 000 euros uniquement à 2,8 %.

Mais Léa Salamé a répliqué que la part au-dessus de 10 000 euros ne permettrait plus de percevoir de pensions qui sont ainsi plafonnés. Cet argument a été repris le jour suivant par Dominique Seux :

« La complexité du sujet permet à chacun de projeter ses propres fantasmes. Avant-hier, au micro de Léa Salamé, Thomas Piketty a cru pouvoir lever un lièvre en expliquant qu’avec un taux de cotisation de 2,8% au-delà de 10 000 euros bruts par mois, les plus riches étaient les grands gagnants cachés. Léa Salamé a rappelé qu’il n’y aura aucun droit à retraite en face, et elle a bien fait. La vraie conséquence est que des cadres ne bénéficieront plus de la solidarité nationale à un seuil nettement inférieur à ce qu’il est aujourd’hui.

Le plus amusant est que Jean-Luc Mélenchon a dénoncé une réforme qui obligera les classes moyennes (sic, à plus de 10 000 euros par mois) à souscrire à un fonds de pension, tandis que François Ruffin dénonçait lui aussi un cadeau aux riches. Il faudrait savoir, la politique a ses raisons qui font parfois déraisonner.  »

Et Alternatives Economiques explique davantage le mécanisme dans un article : « Qui paiera la retraite des super-cadres ? »

« La réforme prévoit de diminuer le plafond de la retraite : il n’y aura plus de cotisation au-dessus de trois plafonds de la Sécurité sociale (10 000 euros brut par mois environ) et la part du salaire supérieure à ce niveau n’est pas inclue dans le calcul des droits à la retraite. Il restera une cotisation de solidarité de 2,8 % est versée sur la totalité du salaire. Malgré la forte communication du gouvernement sur ce sujet, cette cotisation de solidarité n’est pas vraiment une innovation, mais simplement un léger relèvement (de 0,4 point) du taux par rapport à celui pratiqué dans système actuel.

Ainsi, les cadres à très haut salaire obtiennent leur « bon de sortie » du système collectif de Sécurité sociale. Plus précisément, ils y sont toujours affiliés, mais uniquement pour le « bas » de leur salaire. Pour le haut de leur salaire, charge à ces personnes, et à leur employeur, de s’assurer elles-mêmes une retraite en se tournant vers différents fonds de pensions privés (fonds qui d’ailleurs sont en partie subventionnés par différentes formes d’avantages fiscaux ou sociaux).»

Alternatives Économiques soulève cependant le problème de la transition qui semble être le vrai lièvre sur ce sujet :

« La partie supérieure des hauts salaires ne cotise plus, ou presque, mais elle ne donne pas de droits à retraite. Il n’y a donc pas de problème ? Au niveau individuel, peut-être, mais au niveau collectif, ce n’est pas tout à fait exact. En effet, les cadres supérieurs qui sont déjà à la retraite, ou même encore en activité, ont acquis des droits à la retraite y compris au-dessus de trois plafonds de la Sécurité sociale. Autrement dit, jusqu’à leur mort ces cadres percevront leur retraite, calculée sur des salaires pouvant aller jusqu’à huit plafonds de la Sécu. Ces salaires ont par le passé été soumis à cotisation et leurs droits à retraite ne seront pas remis en cause – ce qui est relativement logique dans le cadre d’une assurance sociale.

Le problème c’est qu’à partir du basculement dans la réforme (par exemple en 2025), il n’y aurait plus de cotisations versées entre trois et huit plafonds de la Sécu par les cadres dirigeants actuellement en activité. Cela veut dire que pendant plusieurs décennies, le système de retraite devra en même temps verser des pensions calculées sur des très hauts salaires, tout en ayant renoncé à percevoir des cotisations sur les très hauts salaires. Cela créerait un déséquilibre entre recette et prestations dans le système, qui sera au final financé par la diminution globale des pensions. »

Mais au milieu de toutes ces difficultés, il y a quand même une heureuse nouvelle pour la France : Nous sommes premiers !

Les Français sont le peuple qui a la durée de vie après la vie professionnelle la plus longue de tous les pays développés, nous confirme l’OCDE.

C’est écrit dans le panorama annuel publié hier sur les retraites par l’OCDE, l’Organisme d’études économiques des pays développés.

L’information et le classement se trouve en ligne :

Pour les hommes voici le classement sur les données 2018

1    France    22,7

2    Luxembourg    22,3

3    Greece    21,8

4    Spain    21,7

5    Belgium    21,1

6    Italy    20,7

7    Australia    19,8

8    Austria    19,3

9    Finland    19,1

10    Germany    19,1

Les Etats-Unis sont 24ème avec 16,4.

Pour les femmes, c’est encore les françaises qui sont en tête

1    France    26,9

2    Spain    26,6

3    Greece    26,4

4    Italy    25,7

5    Slovenia    25,6

6    Belgium    25,5

7    Luxembourg    25,0

8    Austria    25,0

9    Poland    24,3

10    Finland    23,5

Les Etats-Unis sont cette fois 32ème avec 19,8 années et l’Allemagne 19ème avec 22,5.

Dominique Seux a tenté d’analyser ces chiffres

« Que montre ce tableau ?

Que la France est, reste, et d’assez loin, le pays où le temps passé à la retraite une fois que l’on quitte le marché du travail et jusqu’à hélas l’inévitable décès, ce temps est LE plus long de tous les pays industrialisés.

Notre pays se singularise ailleurs aussi : un taux de pauvreté des retraités plus faible, et un niveau de la pension par rapport au dernier salaire plus élevé.

Qu’inspire ce temps à la retraite record ?

Il s’explique par une sortie de l’emploi plus précoce qu’ailleurs (avec un âge de la retraite plus bas qu’ailleurs et très dispersé – régimes spéciaux), et par un chômage des seniors plus haut. Alors, disons-le clairement : il n’y aucune raison de principe de toujours s’aligner par le bas, et être différent par le haut n’est bien sûr pas un problème a priori.

A partir de là, la question posée est double : pourquoi ne nous rendons-nous pas compte de cet avantage français, qui est réel et pas une fake news inventée par les ultra-libéraux ? Pourquoi ? Je ne sais pas.

Et comment est financée cette durée hors-norme ? Si c’est un choix de société, il faut avoir conscience que ce sont les actifs qui en supportent le coût. »

Les allemands disaient « Heureux comme Dieu en France »

Avec ces tableaux, ils risquent de dire « Heureux comme un retraité en France ».

Cela ne règle, bien sûr, en rien le problème du financement.

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