Jean-Claude Delgènes avait été invité sur le plateau de « Public Sénat » le 7 juillet 2025 dans l’émission « Sens Public » pour débattre de l’évolution du télétravail.
Dans cette « émission », il a tenu les propos suivants :
« Si on regarde toutes les études européennes, on voit que la France a complètement décroché au niveau des conditions de travail. Une étude, par exemple qui est sortie en fin 2021, publiée en 2022 qui est une étude qui s’appelle Eurofund, qui est une étude très sérieuse et harmonisée sur tous les pays d’Europe, [avec 70.000 salariés de 36 pays différents, au-delà de l’Union européenne], la France est 36°, bonne dernière avec l’Albanie, en matière de conditions de travail. […]
A peu près, 40 % des français sont dans un travail […] sous pression, soit avec des délais à tenir qui n’arrivent pas, soit avec des moyens qui sont insuffisants etc., ça c’est la première chose.
Et la deuxième chose, c’était y compris le rapport de l’IGAS qui l’a montré, la France a un management de type Louis XIV. On le voit d’ailleurs au niveau de l’Etat […] On a une situation, donc en fait très centralisé, très peu basé sur la confiance, très peu sur l’empathie. Et donc ce management a été pris véritablement en étau avec la mise en place du télétravail. »
Wikipedia nous apprend que Jean-Claude Delgènes, né en 1956, est un économiste français spécialisé dans l’organisation du travail. Il a fondé, en 1989, le cabinet Technologia qui intervient dans les domaines de la prévention des risques et de l’amélioration des conditions de travail.
Il est l’auteur de plusieurs ouvrages abordant les thématiques du burn-out, du suicide ou du télétravail. Il intervient notamment dans les années 2000 dans les affaires France Télécom et du Technocentre Renault, où il est chargé d’enquêter sur les risques psychosociaux après le suicide de plusieurs salariés. Il y mène de larges audits sur le harcèlement moral ou le stress au travail.
En 2011, Jean-Claude Delgènes a l’idée d’un observatoire du suicide, une proposition relayée par « l’Appel des 44 », médecins et universitaires, et qui mènera à la création de l’Observatoire National du Suicide par Marisol Touraine, alors ministre des affaires sociales et de la santé.
Il y a deux semaines, le corps de mon ancien collaborateur et ami Marc a été découvert par la police, à l’aube, vendredi 9 octobre, dans une salle de réunion de l’immeuble dit « Le Montaigne », à Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis) où se trouve des services informatiques de la DGFiP. Il a choisi son lieu de travail pour mettre fin à sa vie, par pendaison.
Marc était un lecteur régulier du mot du jour et un grand lecteur de livres.
L’ultime fois où il avait laissé un commentaire, ce fut pour le mot du jour du 9 mars 2026 consacré au Liban et aux propos de Wajdi Mouawad : « Et j’ai pensé que la seule manière d’en sortir était non pas de raconter ce que les autres m’avaient fait, mais de raconter ce que nous avions fait aux autres. »
Marc avait alors écrit :
« J’ai forcément envie de parler de Frédéric Paulin et de sa trilogie sur la guerre du Liban et l’époque évoquée dans le mot de ce jour. Le titre du premier tome, extrait d’un poème, colle bien au propos me semble t il. « Nul ennemi comme un frère »… ».
J’ai emprunté ce livre « Nul ennemi comme un frère » et j’en ai fait le coeur de mon mot du jour suivant en me référant à Marc : « Des gens qui espéraient vivre en bonne intelligence, en fraternité. »
Il y a longtemps, suite à un autre mot du jour qui rapportait une phrase de Khalil Gibran :
« De même que la valeur de la vie n’est pas en sa surface mais dans ses profondeurs, les choses vues ne sont pas dans leur écorce mais dans leur noyau, et les hommes ne sont pas dans leur visage mais dans leur cœur. »
Marc m’a écrit ainsi qu’à Vincent un message le 26 juin 2013 :
« Pas forcément dans le registre des citations qu’envoie Alain tous les jours…Pourtant, j’aime bien cette citation, dont je ne connais pas l’auteur : « Nous avons tous deux vies et la deuxième commence le jour où on a compris qu’on en avait qu’une. ». »
Il ne savait pas à qui attribuer cette phrase. Les sources sérieuses prétendent que l’attribution à Confucius est erronée, on ne l’a trouvé dans aucun des textes relatant ses propos. Le titre d’un livre, dont la publication est postérieure au message de Marc, de Raphaëlle Giordano (2015), « Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une » reprend la formule. Elle devrait être un antidote à toute tentative de mettre un terme prématuré à la deuxième vie.
Il était responsable de division au sein de la direction de projet des services aux usagers. Son équipe et lui furent directement impactés par la cyberattaque visant le site des impôts d’août 2026, qui concerne les données piratées de 678 000 particuliers et professionnels.
Marc avait 54 ans et deux enfants qui poursuivent des études. Le journal « Le Monde » relate que La police avait été alertée par sa compagne, inquiète de ne pas le voir rentrer à son domicile.
Ce journal a consacré un article, le 14 octobre à cet évènement tragique : « Un nouveau suicide secoue la direction générale des finances publiques ». C’est un nouveau suicide parce qu’en 2025, 19 personnes dépendant de la direction se sont suicidées et 26 ont tenté de le faire. Chiffres, deux fois supérieurs à ceux de 2024, où 9 suicides et 13 tentatives avaient déjà été recensés. Avant ce nouveau drame, la DGFiP recensait 26 tentatives de suicide de la part d’agents du fisc et 6 suicides depuis le début de l’année 2026.
Ce sujet avait fait l’objet d’une question écrite par une députée de LFI à l’Assemblée Nationale : « Suicides à la DGFiP : conditions de travail et responsabilité de l’État ». La réponse officielle du gouvernement avait été publiée au Journal Officiel du 10 février 2026.
Dans l’article du Monde, le journal donne la parole à Sandra Demarcq secrétaire générale du syndicat Solidaires-Finances publiques qui évoque une fragilisation des équipes liée à une pression constante dans un contexte de moyens insuffisants. Elle ajoute :
« Tout ce qui nous remonte, c’est que notre collègue protégeait vraiment ses équipes pour qu’il y ait le moins de pression possible pesant sur leurs épaules.. C’est finalement sur lui que pesaient toute la pression hiérarchique et les commandes, mais personne ne le protégeait. »

Nous en revenons à l’analyse de Jean-Claude Delgènes et l’empathie que Marc savait offrir mais qui lui a certainement manqué de la part d’une hiérarchie obnubilée par des chiffres, des indicateurs et peu soucieuse des choses humaines.
Suite à ce drame, deux enquêtes ont été ouvertes. La première, judiciaire, pour examiner les circonstances du décès et la seconde, interne à l’administration, « pour comprendre les déterminants professionnels [de ce suicide] en s’intéressant à l’organisation du travail, aux conditions de travail et aux facteurs collectifs qui auraient pu entraîner une souffrance ».
Cela ne rendra pas Marc à ses enfants, à sa compagne, à sa famille et à ses amis, mais si cela doit empêcher d’autres drames ce sera un bien pour l’humanité.
