Mercredi 23 mars 2016

Mercredi 23 mars 2016
«La guerre […] c’est vivre dans une peur quotidienne de la mort, avoir sans cesse l’impression d’être en sursis, n’être en sécurité nulle part. C’est voir chaque jour des gens tomber autour de soi, sous les balles et les obus qui pleuvent sur des villes entières, et les cadavres joncher les trottoirs sans que personne n’ose les ramasser. »
Dominique Faget, photographe AFP
L’Europe a de nouveau été endeuillée par des fous qui sont aussi des fous de Dieu.
Il faut lutter contre ces extrémistes avec toute la force de la loi et à l’aide de nos services de sécurité et de renseignement.
Mais il n’est pas juste et pas pertinent d’appeler cela une guerre, comme l’a à nouveau déclaré notre premier Ministre.
Ce sont des terroristes, nous risquons des attentats, il existe un peu de risque, mais ce n’est pas la guerre.
Après les attentats du 13 novembre 2015, le photographe de l’AFP Dominique Faget avait posté ce billet :  
«Ces derniers jours, j’entends beaucoup parler de « scènes de guerre », de « situation de guerre », de « médecine de guerre ». Mais il faut tout de même relativiser. Ce vendredi 13 novembre, nous assistons à Paris à une série d’attentats terroristes, à des massacres aveugles, aux plus graves événements que la capitale française ait connus depuis la Libération. Mais ce n’est pas la guerre.
La guerre, comme celle que j’ai couverte au Liban, au Tchad, ou beaucoup plus récemment dans l’est de l’Ukraine, c’est vivre dans une peur quotidienne de la mort, avoir sans cesse l’impression d’être en sursis, n’être en sécurité nulle part. C’est voir chaque jour des gens tomber autour de soi, sous les balles et les obus qui pleuvent sur des villes entières, et les cadavres joncher les trottoirs sans que personne n’ose les ramasser. La guerre, c’est quand on risque à chaque instant de se retrouver à la merci d’un tireur isolé, d’un fou, ou d’un de ces innombrables voyous armés qui sillonnent sans contrôle la plupart des zones de conflit du monde. C’est quand on ne peut pas compter sur la police pour assurer sa sécurité, quand des milliers de réfugiés se lancent sur les routes. La médecine de guerre, c’est quand on doit amputer à la hâte un membre qu’on aurait pu sauver dans des circonstances normales.
Alors oui, dans un sens, c’est la guerre. La France est en guerre contre le terrorisme. Le groupe Etat islamique nous a déclaré la guerre. C’est une guerre au sens politique du terme, et sous le coup de l’émotion beaucoup de gens peuvent être tentés d’utiliser ce mot pour parler de la situation dans Paris ce 13 novembre.
Mais contrairement à ce qui se produit dans une vraie guerre, la police et les services de secours peuvent ici faire leur travail, établir des périmètres de sécurité, protéger les passants, soigner les blessés, évacuer les morts sans qu’ils restent à l’abandon des jours durant dans la rue. Même au cœur de cette nuit du 13 novembre, la plupart des bistrots et restaurants restent ouverts et, partout ailleurs dans la ville, la situation est normale. Deux jours après le drame, la vie a repris son cours. On assiste parfois à des scènes très dures, émouvantes, mais une fois que les attentats sont passés la situation ne présente plus aucun danger. Alors qu’une guerre, c’est tout autre chose. Pour ne parler que de nous, journalistes, ce sont les gilets pare-balles qui pèsent une tonne et les casques que nous devons porter dès que nous mettons le nez dehors, et la crainte permanente d’être pris pour cible.
Alors non, aussi tragiques que soient les attentats de Paris, je n’aime pas parler de guerre. La guerre, ce serait par exemple si de tels attentats se produisaient tous les jours pendant des semaines. C’est sans doute ce que souhaitent ceux qui ont causé cette tragédie. Mais ce n’est heureusement pas le cas. »
Mal nommer les choses, ajoute du malheur au monde disait Camus
Ce n’est pas la guerre, mais la Belgique et donc toute l’Europe est en deuil.
La Belgique qui est la patrie de la BD à laquelle elle a apporté ses plus grandes lettres de noblesse.

Mardi 22 mars 2016

Mardi 22 mars 2016
«The Code is Law»
Lawrence Lessig
Dans mon butinage sur l’influence et les incidences des GAFA sur nos vies et notre quotidien je suis tombé à de nombreuses reprises sur un renvoi vers un article de 2000 écrit par Lawrence Lessig : «The code is Law», «le code est Loi».
Tous ces renvois parlaient d’un article fondamental.
Framasoft dont l’objectif est une dégoogilisation de l’internet a publié sur son site une traduction française de cet article.
Lawrence Lessig est un état-unien, né en 1961. Il est  juriste, professeur de droit à Harvard. Spécialiste de droit constitutionnel et du droit de la propriété intellectuelle, il se veut un défenseur de la liberté. Wikipedia prétend qu’ «Il est l’une des voix les plus écoutées dans les débats sur les limites du droit d’auteur et sur le développement mondial de l’Internet.»
Dans cet article, il décrit comment le code informatique, ce qui constitue le matériel créatif du monde numérique, influe sur les règles et au sens le plus formel sur la Loi qui s’impose à nous.
Il écrit notamment :
« À chaque époque son institution de contrôle, sa menace pour les libertés. Nos Pères Fondateurs craignaient la puissance émergente du gouvernement fédéral ; la constitution américaine fut écrite pour répondre à cette crainte. John Stuart Mill s’inquiétait du contrôle par les normes sociales dans l’Angleterre du 19e siècle ; il écrivit son livre « De la Liberté » en réaction à ce contrôle. Au 20e siècle, de nombreux progressistes se sont émus des injustices du marché. En réponse furent élaborés réformes du marché, et filets de sécurité. Nous sommes à l’âge du cyberespace. Il possède lui aussi son propre régulateur, qui lui aussi menace les libertés. Mais, qu’il s’agisse d’une autorisation qu’il nous concède ou d’une conquête qu’on lui arrache, nous sommes tellement obnubilés par l’idée que la liberté est intimement liée à celle de gouvernement que nous ne voyons pas la régulation qui s’opère dans ce nouvel espace, ni la menace qu’elle fait peser sur les libertés.
Ce régulateur, c’est le code : le logiciel et le matériel qui font du cyberespace ce qu’il est. Ce code, ou cette architecture, définit la manière dont nous vivons le cyberespace. Il détermine s’il est facile ou non de protéger sa vie privée, ou de censurer la parole. Il détermine si l’accès à l’information est global ou sectorisé. Il a un impact sur qui peut voir quoi, ou sur ce qui est surveillé. Lorsqu’on commence à comprendre la nature de ce code, on se rend compte que, d’une myriade de manières, le code du cyberespace régule.
Cette régulation est en train de changer. Le code du cyberespace aussi. Et à mesure que ce code change, il en va de même pour la nature du cyberespace. Le cyberespace est un lieu qui protège l’anonymat, la liberté d’expression et l’autonomie des individus, il est en train de devenir un lieu qui rend l’anonymat plus difficile, l’expression moins libre et fait de l’autonomie individuelle l’apanage des seuls experts.
Mon objectif, dans ce court article, est de faire comprendre cette régulation, et de montrer en quoi elle est en train de changer. Car si nous ne comprenons pas en quoi le cyberespace peut intégrer, ou supplanter, certaines valeurs de nos traditions constitutionnelles, nous perdrons le contrôle de ces valeurs. La loi du cyberespace – le code – les supplantera. […]
Mais rien n’est plus dangereux pour l’avenir de la liberté dans le cyberespace que de croire la liberté garantie par le code. Car le code n’est pas figé. L’architecture du cyberespace n’est pas définitive. L’irrégulabilité est une conséquence du code, mais le code peut changer. D’autres architectures peuvent […] rendre l’usage du Net fondamentalement contrôlable. […]Ce qui rend le Net incontrôlable, c’est qu’il est difficile d’y savoir qui est qui, et difficile de connaître la nature des informations qui y sont échangées. Ces deux caractéristiques sont en train de changer : premièrement, on voit émerger des architectures destinées à faciliter l’identification de l’utilisateur, ou permettant, plus généralement, de garantir la véracité de certaines informations le concernant (qu’il est majeur, que c’est un homme, qu’il est américain, qu’il est avocat). Deuxièmement, des architectures permettant de qualifier les contenus (pornographie, discours violent, discours raciste, discours politique) ont été conçues, et sont déployées en ce moment-même. Ces deux évolutions sont développées sans mandat du gouvernement ; et utilisées conjointement elles mèneraient à un degré de contrôle extraordinaire sur toute activité en ligne. Conjointement, elles pourraient renverser l’irrégulabilité du Net.
Tout dépendrait de la manière dont elles seraient conçues. Les architectures ne sont pas binaires. Il ne s’agit pas juste de choisir entre développer une architecture permettant l’identification ou l’évaluation, ou non. Ce que permet une architecture, et la manière dont elle limite les contrôles, sont des choix. Et en fonction de ces choix, c’est bien plus que la régulabilité qui est en jeu.
[…] Ainsi, le fait que l’architecture de certification qui se construit respecte ou non la vie privée dépend des choix de ceux qui codent. Leurs choix dépendent des incitations qu’ils reçoivent. S’il n’existe aucune incitation à protéger la vie privée – si la demande n’existe pas sur le marché, et que la loi est muette – alors le code ne le fera pas. […] Si c’est le code qui détermine nos valeurs, ne devons-nous pas intervenir dans le choix de ce code ? Devons-nous nous préoccuper de la manière dont les valeurs émergent ici ?
[…] Ce n’est pas entre régulation et absence de régulation que nous avons à choisir. Le code régule. Il implémente – ou non – un certain nombre de valeurs. Il garantit certaines libertés, ou les empêche. Il protège la vie privée, ou promeut la surveillance. Des gens décident comment le code va se comporter. Des gens l’écrivent. La question n’est donc pas de savoir qui décidera de la manière dont le cyberespace est régulé : ce seront les codeurs. La seule question est de savoir si nous aurons collectivement un rôle dans leur choix – et donc dans la manière dont ces valeurs sont garanties – ou si nous laisserons aux codeurs le soin de choisir nos valeurs à notre place.
Car c’est une évidence : quand l’État se retire, la place ne reste pas vide. Les intérêts privés ont des objectifs qu’ils vont poursuivre. En appuyant sur le bouton anti-Étatique, on ne se téléporte pas au Paradis. Quand les intérêts gouvernementaux sont écartés, d’autres intérêts les remplacent. Les connaissons-nous ? Sommes-nous sûrs qu’ils sont meilleurs ?
Notre première réaction devrait être l’hésitation. Il est opportun de commencer par laisser le marché se développer. Mais, tout comme la Constitution contrôle et limite l’action du Congrès, les valeurs constitutionnelles devraient contrôler et limiter l’action du marché. Nous devrions examiner l’architecture du cyberespace de la même manière que nous examinons le fonctionnement de nos institutions.
Si nous ne le faisons pas, ou si nous n’apprenons pas à le faire, la pertinence de notre tradition constitutionnelle va décliner. Tout comme notre engagement autour de valeurs fondamentales, par le biais d’une constitution promulguée en pleine conscience. Nous resterons aveugles à la menace que notre époque fait peser sur les libertés et les valeurs dont nous avons héritées. La loi du cyberespace dépendra de la manière dont il est codé, mais nous aurons perdu tout rôle dans le choix de cette loi.»
Lawrence Lessig – janvier 2000 – Harvard Magazine
(Traduction Framalang  : Barbidule, Siltaar, Goofy, Don Rico)
Rappelons que ce texte date d’il y a 16 ans. Il est largement prémonitoire parce que le monde numérique a énormément changé depuis.
La démocratie et donc nous le peuple ne pouvons-nous désintéresser du code, de ce que l’on fait avec, des valeurs qui sont induites par ce qui est codé.
Notre futur et nos libertés en dépendent.
Cela rejoint largement les réflexions menées autour des GAFA.
Un exemple que j’ai entendu récemment peut essayer d’éclairer cette réflexion que certains trouvent peut être très (trop)  conceptuel.
La Google car se comporte exactement selon la manière dont elle a été codée. Tous les gens compétents disent qu’elle va conduire beaucoup mieux que n’importe quel humain. Toutefois, elle sera confrontée à des problèmes très difficiles.
Voici une Google car qui roule à 50 km/h en ville, brusquement un enfant jaillit devant la voiture en courant après un ballon. C’est un cas de force majeure.
Je suppose que tous les humains qui calculent lentement et sont très intuitifs vont instinctivement freiner à fond sans réfléchir.
La machine n’est pas intuitive mais calcule très vite et connait parfaitement les conséquences normales de son action.
Elle aura une première injonction : ne pas freiner trop vite sinon la voiture peut faire une embardée et blesser le conducteur et une seconde injonction freiner suffisamment pour ne pas entrer en collision avec l’obstacle qui vient d’apparaître.
Donc le code devra dire : est-ce que la priorité est d’éviter de blesser l’enfant ou de blesser le conducteur et si selon son calcul il est prévisible que l’un ou l’autre sera blessé. Il faut coder ​ce choix.
Cas un peu particulier mais qui montre qu’avec un robot on doit répondre aux questions et répondre aux questions ce ne sont pas que des problèmes techniques, ce sont aussi des valeurs.
Ce texte de Lessing appartient désormais à la culture générale de l’honnête homme du XXIème siècle.
Je vous redonne le lien vers le texte dans son intégralité : La traduction française de cet article.
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Lundi 21 mars 2016

Lundi 21 mars 2016
« L’art créé à Terezin nous laisse interdit d’admiration. »
Milan Kundera
Ce dimanche, nous sommes allés au spectacle, au TNP de Villeurbanne voir et écouter, une œuvre bouleversante : «L’empereur d’Atlantis» de Viktor Ullmann.
Viktor Ullmann est né en 1898 à Teschen, en Autriche-Hongrie qui se trouve  aujourd’hui en Tchéquie. Il a composé «L’empereur d’Atlantis» en 1943, alors qu’il était interné comme des milliers d’autres juifs, notamment des artistes, dans le camp de Thérésienstadt qui se trouve aussi en république tchèque et que l’on appelle en français Térézin. Il avait été créé  en 1941, ce ghetto juif avait été aménagé dans une ville fortifiée près de Prague et fit fonction de camp de transit vers Auschwitz.
Wikipedia nous apprend que la fonction de Theresienstadt évolue après que Joseph Goebbels et Reinhard Heydrich prennent conscience que la disparition de certains Juifs renommés (artistes, savants, décorés ou mutilés de la Première Guerre mondiale) ne manquerait pas de susciter des questions quant au sort réservé au peuple juif tout entier. Ainsi des artistes de premier ordre sont passés par Theresienstadt où beaucoup trouvèrent la mort : écrivains, peintres, scientifiques, juristes, diplomates, musiciens et universitaires. Les conditions de vie à Theresienstadt sont extrêmement difficiles. Sur une superficie qui accueillait jusque-là 7 000 Tchèques, environ 50 000 Juifs sont rassemblés. La nourriture est rare : en 1942, environ 16 000 personnes meurent de faim.
Et les nazis autoriseront la visite de la Croix-Rouge pour faire pièce aux rumeurs à propos des camps d’extermination. Pour minimiser l’apparence de surpopulation, un grand nombre de Juifs sont déportés à Auschwitz. De faux magasins et cafés sont construits pour donner l’impression d’un confort relatif. Les Danois à qui la Croix-Rouge rend visite sont installés dans des pièces fraîchement repeintes. Jamais plus de trois personnes y vivent. Les invités assistent à la représentation d’un opéra pour enfants, Brundibar.
Maurice Rossel, l’envoyé du CICR en juin 1944, est complètement mystifié. Claude Lanzmann a réalisé en 1997 un documentaire, titré «Un vivant qui passe», qui utilise une interview accordée en 1979 par Maurice Rossel : il y décrit le camp de son point de vue, tel qu’il lui sera présenté par la mise en scène des nazis. La supercherie des nazis est un tel succès qu’un film de propagande est tourné (Le Führer donne une ville aux Juifs).
C’est dans ces conditions que le compositeur Viktor Ullmann et le poète dramaturge Peter Kien (né en 1919)  ont écrit «L’empereur d’Atlantis» puis avec des musiciens du camp l’ont répété jusqu’à la répétition générale. Mais il leur a été interdit de faire une représentation.
L’histoire est une fable qu’il faut replacer dans le contexte de la folie hitlérienne.
Dans une contrée appelée Atlantis, l’empereur d’Atlantis qui est un tyran s’appelle « Overall » qui fait penser au « uber alles » chanté par les nazis : « Deutschland über alles », (l’Allemagne au dessus de tout).
L’empereur décide d’instaurer la guerre de tous contre tous, c’est à dire l’extermination.
Mais c’est une fable dont un des personnages est la Mort. Et la Mort se révolte et refuse de faire son office, plus personne ne meurt.
Cela crée des souffrances et des problèmes terribles dans l’empire.
Alors la dernière scène met face à face l’empereur et la Mort. L’empereur supplie la mort de refaire son travail et cette dernière accepte à condition que l’Empereur soit le premier à mourir.
Ce que finalement il accepte, et le monde retrouve la sérénité et la paix.
Viktor Ullmann et Peter Kien furent déportés le 16 octobre 1944 à Auschwitz et assassinés par le gaz le 18.
J’ai choisi comme exergue de ce mot du jour un extrait de la préface que Milan Kundera a écrit pour l’ouvrage : Le masque de la barbarie : le ghetto de Theresienstadt, 1941-1945 (Auteur : Sabine Zeitoun; Dominique Foucher, Éditeur : Lyon : Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation, ©1998.) :
«Ce n’est pas seulement l’art créé à Terezin qui nous laisse interdit d’admiration mais peut-être plus encore cette soif de vie culturelle, cette soif d’art que manifestait la communauté térézinienne qui, dans des conditions effroyables, fréquentait des théâtres, des concerts, des expositions. Que fut l’art pour eux tous ?
Une façon de tenir pleinement déployé l’éventail des sentiments, des idées, des sensations pour que la vie ne fut pas réduit à la seule dimension de l’horreur […]
Les juifs de Terezin ne se faisaient pas d’illusion : Il vivait dans l’antichambre de la mort ; leur vie culturelle était étalée par la propagande nazie comme alibi. Aurait-il pu pour autant renoncer à cette liberté précaire et abusée ?
Leur réponse fut d’une totale clarté. Leur vie, leurs créations, leurs expositions, leurs quatuors, leurs amours, tout l’éventail de leur vie avait, incomparablement, une plus grande importance que la comédie macabre des geôliers. Tel fut leur pari.»
Cet opéra est un chef d’œuvre.
Il a été joué pour la première fois 30 ans après la guerre en 1975, à Amsterdam. Il a fallu encore 20 ans avant qu’il soit joué en France.
France musique introduit les représentations du théâtre de l’Athénée par ce propos :
«Comme les plus belles fleurs peuvent surgir de la boue, c’est dans le camp de concentration de Terezin qu’a vu le jour, en 1943, ce sidérant Kaiser von Atlantis.
Sidérante, cette œuvre l’est à plus d’un titre : par les circonstances de son écriture tout d’abord (dans un camp dont les nazis, cynisme suprême, entendaient faire une “vitrine des arts”), par sa modernité, par son orchestration excentrique, née du hasard des instruments disponibles dans le camp, mais aussi par le mélange d’une attaque sardonique – et à peine voilée – du totalitarisme et d’une poésie indomptée et urgente, qui vaudra à cet opéra de chambre d’être interdit avant même sa création»
Xavier Rockenstrocly présente de manière très pédagogique cette œuvre sur le site de l’Opéra de Lyon : <L’Empereur d’Atlantis – L’École du spectateur>
<ICI vous verrez un extrait de l’opéra de Lyon> et ici la page de l’opéra de Lyon consacré à cette œuvre.
Cette œuvre et les conditions de son écriture nous disent beaucoup de la barbarie nazi, mais aussi sur l’Art, cette extraordinaire faculté d’expression des humains, même soumis aux pires tourments.

Vendredi 18 mars 2016

Vendredi 18 mars 2016
«la glace flotte [contrairement à] la plupart des corps [qui] sont plus denses à l’état solide ; [sans ça,] nous ne serions pas là ! »
Hubert Reeves – « Là où croît le péril… croît aussi ce qui sauve »
« La belle histoire » Page 38 & 39

Hubert Reeves écrit :

« Parfois les phénomènes les plus familiers s’avèrent être les plus étonnants.

Comme chacun le sait, la glace flotte à la surface de l’eau. Ce fait, qui a causé la catastrophe du Titanic en 1912, sa collision avec un iceberg, s’avère être d’une importance primordiale pour l’existence de la vie sur Terre.

La glace, à la surface des lacs, isole du froid les couches aquatiques profondes. Elle permet à l’eau d’y rester liquide à très basse température ambiante si la glace s’enfonçait, les lacs gèleraient entièrement et les organismes qui y vivent périraient sûrement.

En quoi cette propriété est-elle étonnante sur le plan de la physique ?

Il est bien connu que la chaleur dilate les corps et que le froid décontracte et augmente l’intensité. Ainsi, la plupart des corps sont plus denses à l’état solide qu’à l’état liquide. Quand l’huile se fige à cause du froid, elle coule au fond de la bouteille et le plomb fondu surnage sur le solide. Si la glace, plus froide que l’eau liquide était aussi plus dense, elle coulerait à basse température. Alors ? Pourquoi flotte telle ?

Effectivement, comme la presque totalité des substances, l’eau se densifie quand on la refroidit. Mais quand on approche du point de congélation, aux environs de 4 °C, cette tendance s’inverse et l’eau devient progressivement moins dense : la glace flotte.

Cette propriété s’explique en termes de physico-chimie, de façon complexe d’ailleurs. Rien de mystérieux jusque-là. Pourtant, en rapprochant la clarté de cette propriété exceptionnelle dans le monde des substances chimiques avec l’importance de l’eau pour l’élaboration de la vie, il est peut-être justifié de s’étonner.

Peut-on inclure ce phénomène dans la liste de nos « sans ça » ?

Encore une fois, j’observe le phénomène et je réserve mon jugement…»

Il y a encore bien d’autres coïncidences dans cette belle Histoire :

Ainsi l’orbite quasi circulaire de la terre autour du soleil alors que la grande majorité des orbites observées dans l’univers sont beaucoup plus elliptiques et dans ce cas les différences de température, selon la position par rapport à l’astre, sont beaucoup plus grandes rendant la vie beaucoup plus difficile ou impossible.

Il y a encore les neutrinos, la croissance de l’oxygène et la formation de la couche d’ozone …

Et puis après, au bout du bout, tout ce qui a permis à la complexité d’émerger et à homo sapiens de coloniser la terre.

Bref tout ce qui a permis la belle histoire de l’humanité, notre histoire.

Hubert Reeves va aussi développer, dans son livre, la moins belle histoire, celle où homo sapiens va énormément créer, inventer et imaginer.

Nous profitons de tout cela, la vie humaine est devenue moins dure, la santé s’est améliorée et des maladies peuvent être guéries et nous sommes souvent envahis d’émotion devant toutes les manifestations créatrices de l’homme dans les divers arts dans lesquels elles se sont épanouies.

Mais il a réalisé ces choses, en partant du postulat que la terre et la nature pouvaient être utilisées sans limite et qu’il était possible de prélever tous les éléments nécessaires à son confort, sans tenir compte des équilibres naturels et sans appréhender la disproportion entre le temps extraordinairement court dans lequel il consommait l’énergie fossile, au regard des millions d’années qui ont été nécessaire pour la fabriquer.

Arrivé à ce stade, nous sommes confrontés à deux positions très tranchées :

Celles de tous ceux qui expliquent que l’homme est en train, par son comportement, son industrie et sa technique de perturber si fortement l’équilibre naturel que les conditions qui ont permis l’apparition de l’humanité vont disparaître.

Celles de ceux qui dans les traditions religieuses

« Soyez féconds, emplissez la terre et soumettez-la ; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux de la terre »
(Genèse 1, 28)

ou scientifique comme René Descartes qui espère que le développement des sciences permettra aux êtres humains de devenir « comme maître et possesseur de la nature » ont mis l’homme au centre, les premiers considérant que toute la création a été faite pour l’homme sous la soumission de Dieu et les autres que l’intelligence et les « droits de l’homme » sont à un tel niveau que la nature et les ressources terrestres sont à sa seule disposition. Pour les seconds, en outre, la critique de la sauvagerie et du côté impitoyable de la nature, interdit de lui reconnaître une préséance à l’histoire de l’homme qui outre les guerres a quand même développé la compassion, la médecine, la science, l’art qui ont su embellir et corriger les rudesses de la nature.

Il existe des extrémistes dans ces deux thèses.

Les premiers pourraient déboucher sur un régime totalitaire où la religion de l’écologie justifierait des actes de contraintes et de restriction des libertés fondamentales.

Les seconds arcs boutés sur leur confort et leur égoïsme, ne croient pas aux avertissements des scientifiques ou pensent que le génie humain trouvera toujours de nouvelles solutions leur permettant ainsi de continuer à ne rien changer dans leur comportement de vie et de consommation.

Les premiers sont dangereux et liberticides et les seconds sont aveugles et tout aussi dangereux.

Car si les scientifiques poursuivent la quête de l’existence d’autres formes de vie dans l’univers, il est clair que si elles existaient elles ne seraient pas dans une proximité atteignable par nos moyens de transport.

Notre terre constitue donc une oasis entourée d’un immense désert stérile dans l’univers.

Et nous serions donc bien inspiré de nous en préoccuper vraiment, sans ça, nos descendants ne seront plus là pour en parler.

Je vous redonne le lien vers la conférence donné dans le mot du jour de lundi (il faut se positionner à 30 mn sur la vidéo) : <ici>

Et un lien vers le livre  <La où croit le péril…>

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Jeudi 17 mars 2016

«[sans] Le noyau chaud de la Terre [nous ne serions pas là !]»
Hubert Reeves – « Là où croît le péril… croît aussi ce qui sauve »
« La belle histoire » Page 26 & 27

<Hubert Reeves écrit :

« Le centre de la Terre est situé tout juste sous nos pieds, à 6400 kilomètres (la distance Paris-Moscou).

C’est un des lieux les plus mal connus de la science contemporaine. Nous connaissons bien mieux le cœur du Soleil et des étoiles que celui de notre propre planète ! La raison ? Les étoiles sont des boules de gaz. Or la physique des gaz est relativement simple. Elle est aujourd’hui bien comprise. Mais les planètes rocheuses comme la Terre sont constituées d’une séquence de phases liquides et solides nettement plus difficile à modéliser. Tout y est plus compliqué. De grands progrès ont été accomplis, mais il reste encore beaucoup à faire dans ces chapitres de la physique. Pourtant nous savons déjà que ce qui se passe là, en bas, mérite à coup sûr de figurer sur la liste de nos « sans ça… ».

Au sujet du noyau terrestre, nous avons quelques informations crédibles. Il y fait chaud : environ 6 100 °C.

Nous connaissons l’origine de cette chaleur. Elle vient de deux sources différentes.

L’une provient des innombrables collisions de météorites de toutes dimensions qui ont frappé notre planète aux premiers temps du Système solaire. L’avalanche de matière, dont l’accumulation a fini par constituer la masse planétaire, y a déposé en même temps une grande quantité de chaleur.

Par ailleurs, ces pierres incorporent des atomes radioactifs à longue vie (uranium, thorium, calcium).

Ces atomes proviennent des explosions d’étoiles qui ont eu lieu dans le bras de la Voie lactée où la Terre est née, il y a 4,5 milliards d’années. Séquestrés dans ces météorites tombées du ciel, les noyaux de ces atomes se désintègrent progressivement, selon leur temps de vie spécifique, et entretiennent la chaleur interne de notre planète.

Cette énergie thermique se propage vers la surface planétaire pour se dégager ensuite dans l’espace. En passant, elle engendre des mouvements de matière de grande envergure. Cette agitation se manifeste à la surface par des éruptions volcaniques, des tremblements de terre, des tsunamis. Elle est également responsable de l’existence du champ magnétique terrestre qui oriente nos boussoles ainsi que nombre d’oiseaux migrateurs.

Comment ces phénomènes situés dans les strates les plus profondes et les plus inaccessibles de notre planète sont-ils reliés à notre existence ? Pourquoi figurent-ils

Sur notre liste des « sans ça » ?

En 1917 un physicien allemand, Victor Hess, et son équipe, grâce à des compteurs embarqués à bord d’un ballon, ont la surprise de constater que la radioactivité naturelle, loin de s’atténuer avec la hauteur atteinte par la nacelle, augmente progressivement. C’est que notre planète est continuellement bombardée de particules chargées de très grande énergie, appelée « rayons cosmiques ».

Issu des explosions d’étoiles massives, ces particules sillonnent en permanence l’espace interstellaire et bombardent les corps célestes qui orbite dans la galaxie.

À cela il faut ajouter une découverte plus récente : celle du vent solaire. Les premières sondes lancées dans l’espace vers les années 1960 ont été accueillies par un flux de particules d’énergie plus faible que les rayons cosmiques mais en beaucoup plus grand nombre. Elles proviennent directement des couches superficielles de notre étoile. Elles diffusent rapidement dans l’ensemble du système solaire.

Pourquoi ces particules rapides n’atteignent elles pas (ou peu) la surface de notre planète ? C’est le champ magnétique terrestre qui, en les déviants, les repousse dans l’espace et nous met à l’abri de leur influence délétère. Mais pas totalement, comme le savent les hôtesses de l’air qui doivent comptabiliser et limiter, en conséquence, leurs heures de vol. Sans ce bouclier magnétique qui entoure notre planète, la vie, telle que nous la connaissons n’aurait jamais pu naître sur les continents.

Notons que la lune et mars, qui n’ont pas de champ magnétique, subissent de plein fouet ce bombardement. La vie y serait impossible. Et pourquoi n’ont-elles pas de champ magnétique ? À cause de leur petite taille. Mars est 10 fois moins massive que la Terre et la Lune 100 fois moins massive. En conséquence, elles ont dégagé leur chaleur initiale beaucoup plus rapidement que la terre. Rappelons que cette chaleur est responsable des mouvements de convection qui engendre le champ magnétique. Leur cœur est maintenant refroidi. […]

[…]

Bien sûr, cela ne durera pas indéfiniment. Comme les chaleurs initiales de la Lune et de Mars celle de la Terre s’épuise avec le temps. Mais les évaluations les plus crédibles nous permettent de compter encore sur quelques centaines de millions d’années de loyaux services de la chaleur centrale véhiculée par la tectonique des plaques. »

Il fallait que le centre de la terre reste chaud suffisamment longtemps pour que nous puissions apparaître lors de l’immense chaîne de l’évolution et rester un peu de temps à l’échelle cosmique.

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Mercredi 16 mars 2016

Mercredi 16 mars 2016
« Le carbone [est] l’élément clef de toutes les architectures moléculaires et de la vie sur Terre. Il est bien difficile d’imaginer comment la vie aurait pu apparaître sans lui.
Aucune séquence de réactions ne semblait être en mesure d’expliquer sa population dans l’Univers, sauf à faire appel à des coïncidences assez étonnantes quant aux valeurs numériques de différentes propriétés du noyau de carbone [qui depuis ont pu être mesurées et sont exactement celles qui rendent la chose possible] »
Hubert Reeves – « Là où croît le péril… croît aussi ce qui sauve »
« La belle histoire » Page 24 & 25

L’atome est le constituant fondamental de la matière.

Au départ lors du big bang se sont créés les premiers atomes, les plus légers l’hydrogène puis l’hélium.

Le carbone est un atome plus lourd et c’est un élément essentiel de la vie.

Le corps humain contient, en effet, beaucoup de carbone, comme tout organisme vivant sur Terre.

Car le carbone est la base de toutes les formes de vie connues à ce jour.

Combiné notamment à l’hydrogène et à l’oxygène, il forme l’ossature de tous les organismes vivants que nous connaissons : protéines, ADN, membranes, etc.

C’est pourquoi la chimie du carbone est si importante et s’appelle « chimie organique » (la chimie des organismes, la chimie du vivant).

Or le carbone n’a pas été créé lors du big bang et sa création a nécessité des conditions très spécifiques.

Hubert Reeves l’explique comme cela :

« Je vais raconter un événement qui a fait beaucoup de bruit, il y a un demi-siècle quand, grâce aux progrès de la physique nucléaire de laboratoire, on a commencé à découvrir l’origine des éléments chimiques dans l’Univers.

L’astrophysicien anglais, Fred Hoyle, a formulé vers 1948 l’idée que les brasiers internes des étoiles, là où les températures sont assez élevées pour amorcer spontanément des réactions nucléaires, sont les foyers où les noyaux des atomes du cosmos sont engendrés.

Pour accréditer cette thèse, il fallait d’abord identifier les chaînes de réactions nucléaires spécifiques qui seraient responsables de chaque variété d’atome puis identifier les types d’étoiles dans lesquelles ces atomes avaient été produits. C’est d’ailleurs sur un des thèmes de cette enquête que j’ai fait ma thèse de doctorat en astrophysique nucléaire.

Un problème se posa bientôt concernant l’origine du carbone. Les connaissances de l’époque en physique nucléaire ne laissaient entrevoir pratiquement aucune possibilité de sa formation dans les étoiles.

Aucune séquence de réactions ne semblait être en mesure d’expliquer sa population dans l’Univers, sauf à faire appel à des coïncidences assez étonnantes quant aux valeurs numériques de différentes propriétés du noyau de carbone, propriétés encore non mesurées à cette époque.

Prenant acte du fait que le carbone est un des éléments les plus foisonnants dans l’Univers, Hoyle prédit que les coïncidences requises devaient se vérifier dans la réalité.

Son ami, le physicien américain William Fowler, le confirma bientôt par des expériences de laboratoire en Californie. Les propriétés du noyau de carbone mesurées en laboratoire sont exactement celles que Hoyle avait estimées pour rendre compte de son abondance. Ces réactions se produisent surtout dans les étoiles géantes rouges, comme Antarès, visible au Sud dans notre ciel d’été.

Que penser de cette prédiction réussie et de ces coïncidences étonnantes ?

On peut, bien sûr, faire appel au hasard.

Mais on peut aussi rester sur sa faim en se disant que le hasard a souvent le dos large.

Et, de surcroît, il faut prendre en considération le fait que le carbone est l’enfant chéri de Dame Nature pour construire la complexité. Il est l’élément clef de toutes les architectures moléculaires et de la vie sur Terre. Il est bien difficile d’imaginer comment la vie aurait pu apparaître sans lui.

Voici une excellente occasion de pratiquer le jugement réservé. »

Et bien sûr sans ces conditions étonnantes et spécifiques le carbone n’aurait pas pu être créé en masse, et sans ça nous ne serions pas là pour en parler.

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Mardi 15 mars 2016

Mardi 15 mars 2016
« Les forces qui régissent la matière semblent finement « ajustées » pour l’apparition de la complexité, de la vie et de l’intelligence dans l’univers.
[ sans ça,] nous ne serions pas là ! »
Hubert Reeves – « Là où croît le péril… croît aussi ce qui sauve »
« La belle histoire » Page 16 et 17

Voici comment Hubert Reeves raconte cet ajustement précis sans lequel nous ne serions pas là pour en parler :

« Voici une information qui n’a pas fini de faire parler d’elle. Elle nous est arrivée, d’une façon inattendue, du monde de l’informatique, de ce qu’on appelle souvent les broyeurs de chiffres.

On part du constat que le comportement de la matière du cosmos est contrôlé par quatre forces différentes :

Chacune est caractérisée par son intensité et sa portée (la distance sur laquelle elle se fait sentir).

Les physiciens, qui aiment s’amuser avec des modèles numériques sur ordinateur, ont tenté de calculer comment la matière cosmique se serait comportée depuis le big bang si les propriétés de ces forces avaient été un tant soit peu différentes.

Là, surprise !

Les moindres variations résultaient souvent en univers bien différent du nôtre : il s’avérait parfaitement stériles.

Pas de galaxie, pas d’étoile, pas de planète, et surtout pas de vie !

Convenant, par exemple, d’augmenter, même de façon minime, l’intensité de la force nucléaire forte. Lors du big bang, tout l’hydrogène se serait transformé en hélium. Résultat : il n’y aurait pas d’étoile de longue durée comme le soleil pour veiller à l’éclosion de la vie et partout dans l’univers. Un monde sec et stérile.

Convenons à l’inverse qu’elle ait été un peu, très peu, plus faible. Résultat : les noyaux atomiques seraient beaucoup moins stables. Un grand nombre se désintégrerait spontanément et la matière serait hautement radioactive, trop instable pour permettre la vie.

Supposons maintenant que la force de gravité soit un tantinet plus faible. Un univers soumis à ces conditions aurait suivi un parcours semblable au nôtre : expansion, refroidissement, obscurcissement.

Mais aucune galaxie, aucune étoile, aucune planète ne se serait formée. La matière serait restée indéfiniment dans son état de dispersion initiale.

À l’opposé, une minime intensification de la gravité aurait accru la vitesse de formation des étoiles qui se seraient par la suite rapidement transformée en stérile trou noir. Et la liste est longue des exemples d’effets semblables sur les autres forces.

En peu de mots les forces qui régissent la matière semblent finement « ajustées » pour l’apparition de la complexité, de la vie et de l’intelligence dans l’univers.

Étonnant non ?

Évidemment les réactions n’ont pas manqué, les interprétations sont nombreuses et les débats sont animés. Mais la réalité de ces concordances très généralement admises par les astrophysiciens. »

Et, bien sûr, sans ça, nous ne serions pas là !

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Lundi 14 mars 2016

« C’est une chose étrange à la fin que le monde… »
Aragon

Récemment j’ai lu un petit livre très intéressant de ce grand pédagogue scientifique qu’est Hubert Reeves.

Comme exergue de ce mot du jour je ne peux pas utiliser son titre, car il s’agit du vers du poète allemand Hölderlin : « Là où croit le péril, croît aussi ce qui sauve » qui a déjà été utilisé comme mot du jour du Mardi 27 août 2013.

Alors j’ai pris la première phrase du livre qui est ce vers d’Aragon que j’ai évoqué dans un mot du jour récent (2 février 2016) consacré à Jean d’Ormesson mais que je n’avais pas utilisé comme mot du jour.

J’avais d’ailleurs cité le poème dans son intégralité et sa source : « Les yeux et la mémoire – Chant II – 1954 »

Hubert Reeves a écrit ce livre « Là où croit le péril …croît aussi ce qui sauve »  en 2013, il avait déjà 81 ans et consacre désormais toute son énergie à œuvrer pour une prise de conscience écologique.

C’est le sujet de ce livre qui est divisé en 3 parties :

D’abord la belle histoire, histoire de l’émergence de la vie, de la complexité et de l’homme dans un monde qui, sans une accumulation de coïncidence, aurait dû être stérile.

Ensuite, la moins belle Histoire, celle d’une espèce, la nôtre, qui a eu, aujourd’hui comme hier, des rapports si conflictuels avec la nature qu’elle l’a progressivement détruit au risque de briser l’équilibre fragile auquel elle doit sa survie.

Car, même si tout s’est accéléré avec l’ère industrielle et la société de consommation, pour Hubert Reeves, l’affaire ne date pas d’hier, loin de là.

La 3ème partie s’appelle le réveil vert car l’astrophysicien pense déceler, dans une série d’évolutions sociétales, d’initiatives et d’expériences individuelles apparues depuis la première moitié du XIXe siècle, une prise de conscience  qui pourrait constituer notre planche de salut.

Ce qui m’a le plus ébloui dans ce livre, c’est «  la belle histoire ». Toutes ces choses pour lesquelles Hubert Reeves écrit

« Sans ça nous ne serions pas là pour en parler ».

Je reviendrai dans les prochains jours de la semaine à certains de ces « sans ça » avec cette belle philosophie du scientifique :

« J’observe le phénomène et je réserve mon jugement. »

Il présente l’ensemble de sa réflexion dans une conférence à Rennes que vous trouverez <ici>

( Attention la vidéo se déroule un long moment sans qu’il ne se passe rien, il faut se positionner à la 30ème minute.

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Vendredi 11 mars 2016

Vendredi 11 mars 2016
« Sans l’art, l’homme est, certes, efficace, mais, au fond, il n’est guère meilleur qu’un chimpanzé se servant d’une pierre pour casser une noix.
Or l’intelligence humaine naît du baiser des Muses.»
Nikolaus Harnoncourt
Le 5 décembre 2015, alors qu’il devait encore honorer quelques concerts qui avaient été prévus à son agenda, Nikolaus Harnoncourt a écrit à son public par un billet manuscrit : «Cher public. L’état de mes forces physiques me contraignent à renoncer à mes projets futurs.»
Et il est mort le 5 mars 2016, 3 mois après, à l’âge de 86 ans.
Oui ! Parce que lui n’aspirait pas à la retraite, sa vie était vouée à l’art et à la musique.
Il existe des activités qui occupent notre temps et certaines qui le remplissent.
C’est une grâce infinie quand le métier, l’activité rémunérée permet de remplir notre espace et notre vie. Ce fut le destin de Nikolaus Harnoncourt, un rebelle, un homme qui disait non.
Il était violoncelliste à l’orchestre symphonique (pas le Philharmonique) de Vienne et il disait non : non on ne doit pas jouer Bach comme on le joue, ni Mozart.
Il a alors créé un petit ensemble nommé le concentus musicus de Vienne qui jouait sur instruments d’époque et s’est dans un premier temps concentré sur l’interprétation de la musique baroque. Avec ses amis, Ils ont analysé, répété  et réinventé une manière d’interpréter pendant 7 ans, entre eux, avant de se révéler au public par des concerts.
Et leur interprétation, la sonorité des instruments tout le discours musical comme allait le conceptualiser Harnoncourt  créèrent des grandes  polémiques, les uns criaient « au génie », les autres « Au Fou ».
La première fois que j’entendis les concertos brandebourgeois joués par le concentus musicus je me suis résolument rangé dans la seconde catégorie.
Et puis j’ai évolué, j’ai la faiblesse de croire que Harnoncourt aussi. Parce que les premières interprétations étaient peut être authentiques mais écorchaient les oreilles. Ce n’est plus le cas et désormais on n’interprète plus Bach, plus Mozart  après Harnoncourt qu’avant lui. C’est cela la marque des grands hommes.
La chanteuse Patricia Petitbon lui a rendu un bel hommage
«Il m’a fait comprendre que la musique c’était savoir faire des choix, savoir être libre, savoir être sincère, trouver sa propre voie même si elle n’est pas forcément comprise par les autres. Je le voyais comme un sculpteur de marbre : il avait un bloc de marbre devant lui, il le fracassait et en faisait ce qu’il voulait. Il incarnait la volupté, la générosité, il n’avait pas peur d’aller au-delà, il était incroyablement lumineux. Il avait cette capacité de se fondre dans l’instant et dans l’éternité de la musique»
L’express a republié une interview du 24 janvier 2007 que vous trouverez ici : http://www.lexpress.fr/culture/musique/la-musique-va-bien-au-dela-de-la-beaute_478639.html dont j’ai tiré l’exergue du mot du jour et dont je cite les extraits suivants :
« L’art est du domaine de l’imaginaire et nous a été donné comme contrepoint au monde matériel. De nos jours, nous vivons le triomphe de l’utilitaire: plus l’homme possède, plus il croit être heureux. C’est donc tout naturellement que l’on est arrivé à se persuader que l’art, et donc son apprentissage à l’école, ne servait à rien. On semble ne pas comprendre qu’on ne produira ainsi que des hédonistes et que l’on risque de voir disparaître la dimension qui différencie l’homme de l’animal. Sans l’art, l’homme est, certes, efficace, mais, au fond, il n’est guère meilleur qu’un chimpanzé se servant d’une pierre pour casser une noix. Or l’intelligence humaine naît du baiser des Muses. […]
[…] De nos jours, la musique met en avant l’approche anglo-saxonne, qui privilégie la prestation instrumentale. Tout doit être « bien joué ». Malheureusement, j’ai l’impression que beaucoup de gens se satisfont de cette situation: trouver une homogénéité. Mais où est le contenu? C’est là que le bât blesse. L’art ne peut être réduit à des paramètres techniques. La musique n’est pas un loisir, une détente; elle intervient dans notre vie, et peut donc déranger. Le plus simple, bien sûr, c’est de refuser l’affrontement et de ne rechercher qu’une forme de beauté qui puisse distraire du quotidien. L’art devient un simple ornement. Or plus on s’efforce de comprendre la musique, plus on voit qu’elle va bien au-delà de la beauté.[…]
Très souvent, lorsqu’on vit un moment tendu, on constate que le verbe n’est d’aucune aide. La musique, elle, dans presque chaque situation émotionnellement forte, peut atteindre l’âme. […] Je n’utiliserai à aucun moment un instrument parce qu’il est ancien. Je le choisis parce qu’il me permet de transposer au mieux ma vision d’une œuvre. On ne peut jamais reproduire le passé. Il faudrait les musiciens de l’époque, la lumière de l’époque, les spectateurs de l’époque – qui ne connaissent pas, au contraire de nous, la musique des siècles suivants. J’aime Shakespeare, Michel-Ange ou Monteverdi non pour leur époque, mais pour leurs chefs-d’œuvre, qui transcendent le temps. L’homme change, sans doute. Mais une grande partie de lui restera toujours identique tant qu’il sera mortel. C’est pour cela que les expériences de nos ancêtres nous sont à ce point accessibles. Si vous lisez Pascal, vous apprenez qu’il existe deux façons de penser: une qui s’attache à la raison arithmétique et l’autre, à la raison du cœur. Je suis d’accord. Et quand le cœur n’y est pas, il n’y a plus rien.»
Sur YouTube vous trouverez énormément de vidéos de ce musicien exigeant et fascinant :

Jeudi 10 mars 2016

Jeudi 10 mars 2016
« [Les Etudiants d’aujourd’hui] devront se remettre en question en permanence. Le monde va si vite que nous sommes d’ailleurs bien incapables de leur enseigner ce qu’ils devront savoir ne serait-ce que dans dix ans. »
John Hennessy Président de l’université Stanford
Stanford, cette extraordinaire université américaine !
Stanford a donné au monde Google, Cisco, Paypal, Netflix, Snapchat, Instagram, Yahoo, LinkedIn…
Mais René Girard y a enseigné et aussi Michel Serres ainsi que le philosophe Jean-Pierre Dupuy, chercheur au centre d’étude du langage et de l’information de Stanford et ancien directeur d’études à Polytechnique. Ces trois français montrent que les sciences humaines sont aussi très présentes à Stanford.
John Steinbeck fut aussi élève de cette université.
« Si vous avez une idée, vous trouverez toujours quelqu’un sur ce campus pour vous aider », assure une étudiante dans cet article consacré à Stanford. Article dont je tire aussi ce qui suit : 
En 1996, c’est dans le sous-sol du bâtiment Gates de sciences informatiques (le fondateur de Microsoft avait offert 6 millions de dollars pour la construction) que les deux étudiants en doctorat Larry Page et Sergueï Brin ont mis au point l’algorithme du futur moteur de recherche Google. L’université, qui avait déposé le brevet, a reçu 1,8 million d’actions Google. En 2005, l’université a vendu ses parts pour 336 millions de dollars. Depuis, le pipe-line ne s’est pas tari. Selon le Stanford Daily, Google offre chaque année 1 million de dollars au département d’informatique. La « tech » finance Stanford, qui lui envoie ses meilleurs éléments. 
John Hennesy est la tête de l’université depuis 2000, il a chamboulé le cursus académique. Stanford ne doit plus être seulement un lieu de recherche fondamentale, mais un endroit où l’on « cherche des solutions », a-t-il décrété en 2009. « Si les universités ne travaillent pas sur les grands problèmes du monde, qui le fera ? »
Récemment il est venu en France et le journal Le Monde l’a interviewé : «Le défi majeur est d’apprendre à apprendre tout au long de la vie»
Voici des extraits de cet entretien :
Vous avez placé les approches interdisciplinaires au cœur de tous vos cursus. En quoi cela répond-il aux besoins des entreprises ?
Un dirigeant doit bien sûr avoir un domaine d’expertise. Mais il doit de plus en plus être en capacité d’interagir et de travailler avec d’autres personnes, d’autres disciplines. Regardez le problème du changement climatique. Il n’existe pas de solution magique. Climatologues, économistes, politiques, experts en technologies alternatives doivent travailler ensemble. Les défis auxquels nous faisons face, en économie, en politique ou en environnement nécessitent des capacités de collaborations pour être résolus. Cela s’apprend.
Est-ce facile de faire dialoguer les disciplines ? En France, cela ne va pas de soi…
Rassurez-vous, aux Etats-Unis non plus ! Dans l’industrie, les approches transversales sont plus faciles à initier car, au final, un produit doit sortir, de la valeur doit être créée. Dans le monde académique, les personnes ont plutôt tendance à travailler en silo. Nous avions néanmoins un atout : l’existence d’un campus réunissant, sur un faible périmètre, de multiples disciplines. Nous avons ensuite créé des incitations pour que chercheurs et étudiants travaillent ensemble, par exemple des facilités de financement pour les recherches transdisciplinaires.
Plus inattendu au cœur de la Silicon Valley : vous avez placé l’art au cœur du campus. Qu’en attendiez-vous ?
Les grandes sociétés ont de grands artistes : la culture apporte de la profondeur, ce que l’on respire d’ailleurs partout en France. En outre, nous voulions permettre aux étudiants d’avoir accès à quelque chose qui pourrait devenir une source de joie pour toute leur vie. Mais l’art a aussi une vertu pédagogique : sa fréquentation et sa pratique stimulent la créativité, nous confrontent à des cultures différentes, à des idées qui sortent des cadres établis. Nous avons donc cherché à donner aux étudiants ce que j’appelle la confiance créative. Leur apprendre à émettre et aussi à recevoir les critiques sans en prendre ombrage. Cette compétence est de grande valeur.
Même les entreprises qui se disent en quête de créativité ont parfois du mal à accepter ces idées « qui sortent des cadres établis »…
Le défi, pour une entreprise, est de garder l’étincelle de l’innovation, notamment dans les grandes organisations. Google, par exemple, consacre beaucoup d’énergie à conserver cette agilité. Dans la Silicon Valley, les idées qui sortent de l’ordinaire jaillissent à chaque coin de rue. D’ailleurs, les universités devraient être ce lieu où les idées émergent en permanence, et elles devraient se réinventer en permanence.[…]
Il s’agit donc d’« apprendre à apprendre » tout au long de la vie ?
Absolument. C’est le défi majeur. Notamment pour trouver un emploi. A mon époque, je savais que j’aurais trois ou quatre employeurs au maximum. Maintenant, les jeunes ne pensent plus en termes de carrière linéaire. Ils se projettent dans une multitude de carrières et travailleront pour dix ou quinze employeurs différents. Ils devront se remettre en question en permanence. Le monde va si vite que nous sommes d’ailleurs bien incapables de leur enseigner ce qu’ils devront savoir ne serait-ce que dans dix ans.
Si vous deviez néanmoins désigner une évolution majeure pour la prochaine décennie, quelle serait-elle ?
Le big data. Il devient l’outil central d’aide à la décision dans une multitude de domaines.
L’accès à ces données massives et personnelles donne un pouvoir considérable à des entreprises privées. Quel contre-pouvoir peut déployer l’université ?
Enseigner l’éthique. C’est ce que nous faisons depuis 2014 dès la première année pour tous les étudiants. Ils suivent des cours sur les enjeux éthiques attachés à leur spécialité – ingénierie, informatique, médecine, etc. Ils ont aussi des cours de philosophie à proprement parler. Le monde devient extraordinairement complexe et rapide. Leur donner accès à une capacité de penser pour prendre les bonnes décisions est central, avant qu’ils exercent le pouvoir qui sera le leur dès qu’ils entreront dans le monde du travail, où ils devront réagir en temps réel. Il est crucial que nous leur donnions les bons réflexes.
L’université s’oppose à des intérêts privés surpuissants. N’est-ce pas utopique ?
Nous pouvons lutter. Expliquer. Développer des arguments. Dire ce qui est bien et ce qui ne l’est pas. Je ne sais pas si nous gagnerons cette bataille. Mais il est de notre responsabilité de la mener.