Lundi 22 juin 2026

« Et l’université de Lyon II ne prit pas le nom de Marc Bloch ! »
Information qui me fut révélée lors d’un Cours d’Histoire en 2003 par Girolamo Ramunni

Le mardi 23 juin 2026 Marc Bloch, immense intellectuel, combattant français des deux guerres,  résistant assassiné par les allemands, homme d’une éthique exceptionnelle va entrer au Panthéon avec son épouse Simonne Vidal.

Le 1er octobre 2003, j’allais pour la première fois au cours d’Histoire à l’Université de Lyon II, dans le module « Histoire des Sciences et de la Société de Consommation » assuré par un professeur brillant, original et assez truculent : Girolamo Ramunni. Après quelques contrariétés de carrière administrative, j’avais décidé une année auparavant de quitter une structure de l’administration centrale parisienne qui avait pour nom « Programme Copernic » pour rejoindre Lyon et parallèlement j’avais souhaité commencer des études d’Histoire qui correspondait à une passion surtout depuis que j’avais découvert Fernand Braudel et l’école des Annales.

J’étais arrivé, un peu en retard à ce cours. Dès que je fus assis, j’entendis dans la première phrase du professeur, le nom de Nicolas Copernic. Je pris cette coïncidence comme un signe que j’étais au bon endroit. Evidemment, Girolamo Ramunni fut surpris de voir parmi ses étudiants un homme de 45 ans, ce qui conduisit à des relations un peu différentes qu’avec les autres étudiants et quelques discussions après les cours. Lors d’une de ses discussions, il me révéla un secret sur l’Université de Lyon 2 que j’ai gardé en mémoire sans immédiatement m’y intéresser.

Mais il me faut, au préalable, présenter Marc Bloch.

Marc Bloch est issu d’une famille alsacienne d’« optant », c’’est à dire des alsaciens ou mosellans qui ont choisi de quitter les territoires cédés par la France en 1871, à la suite de la guerre franco-allemande de 1870, et de rejoindre une autre région, pour conserver la nationalité française.

C’est son père Gustave Bloch qui fait ce choix le 28 juin 1872. Au préalable, ce père avait été reçu major de promotion à l’École normale supérieure de la Rue d’Ulm en 1868 et sera à nouveau major à l’agrégation de lettres en 1872. Ce père devint un brillant professeur d’Histoire de l’Antiquité. Ces précisions sont nécessaires pour montrer l’attachement à la France de cette famille ainsi que son niveau intellectuel.

Marc Bloch nait à Lyon, le 6 juillet 1886, parce que son père enseigne à la Faculté de Lettres. La famille part ensuite à Paris Gustave devenant professeur à la Rue d’Ulm et à Sorbonne.

Marc Bloch suivit le brillant exemple de son père et intégra également la Rue d’Ulm. Après avoir été reçu à l’agrégation d’histoire et géographie en 1908 il rejoignit l’Allemagne pour suivre des cours des facultés de Berlin et de Leipzig. Montrant ainsi que pour lui l’Histoire ne saurait correspondre à un simple récit national mais qu’elle devait être éclairé par des apports multiples et différenciés.

Il est mobilisé pour la première guerre mondiale, alors qu’il est professeur de Lycée. Il finira 14-18 comme capitaine obtenant la croix de guerre avec quatre citations et décoré de la Légion d’honneur pour ses faits de guerre. C’était un intellectuel combattant et courageux.

Marc Bloch et son épouse Simonne Vidal avec deux de leurs enfants en 1932

Après la guerre, en 1919, il épouse Simonne Vidal, fille d’un polytechnicien. Ils eurent six enfants et Simonne collabora étroitement aux travaux universitaires de son mari.

Après la victoire sur l’Allemagne, le gouvernement français avait pour ambition de créer une université d’excellence à Strasbourg après son retour à la France. Il envoya ses meilleurs professeurs pour bâtir cet instrument de la puissance intellectuelle française. C’est ainsi que Marc Bloch rencontra Lucien Febvre, historien comme lui, de huit ans son ainé.

A deux, ils vont fonder, en 1929, une revue : « Annales d’histoire économique et sociale ». Leur démarche est de sortir de l’histoire des évènements, des grands hommes, de la politique et de la diplomatie pour aborder l’Histoire des structures humaines en convoquant toutes les sciences humaines, l’Histoire bien sûr, mais aussi la géographie, la sociologie etc. Cette démarche tente de créer une histoire globale, à la fois dans le temps (longue durée) et dans l’espace (prise en compte des faits de société dans leur ensemble). On parlera de « L’école des Annales » même si cette appellation n’est pas revendiquée par les fondateurs, mais plutôt par leurs successeurs notamment Fernand Braudel. Outre la volonté d’une « Histoire globale » Marc Bloch et Lucien Febvre sollicitaient des historiens des autres pays pour écrire des articles pour leur Revue. Et c’est ainsi que l’école française d’Histoire allait succéder à l’école allemande d’avant la guerre 14-18, école que Marc Bloch était allé étudier, pour devenir la référence internationale des historiens jusqu’à peu près la mort de Fernand Braudel en 1985.

Quand la seconde guerre mondiale éclate, Marc Bloch a 53 ans, il est un historien reconnu internationalement, il a 6 enfants et souffre d’une polyarthrite invalidante. Personne ne songerait à lui demander de rejoindre l’armée. Mais il s’engage et il est placé à la tête du Parc des essences de l’armée. C’est à ce poste qu’il assiste à la débâcle de l’armée française. De cette expérience traumatisante il écrira, avec sa science de l’Historien, un livre qu’il appellera « Témoignage » et qui sera publié après la fin de la guerre sous le nom qui le rendra célèbre « L’étrange défaite ».

C’est son livre le plus célèbre, mais pour tous les spécialistes ce n’est pas son livre le plus abouti et le plus important. Il était avant tout historien médiéviste auteur de « Les Rois thaumaturges », « La Société féodale », « Les Caractères originaux de l’histoire rurale française » et bien d’autres jusqu’à son dernier livre inachevé et écrit après « l’étrange défaite », un livre de méthode : « Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien. ».

Et cet intellectuel combattant va une nouvelle fois s’engager. En 1943, après l’invasion de la zone sud, il rejoint la Résistance. Au départ les résistants qui sont beaucoup plus jeunes que lui, ne savent pas comment l’employer. Le premier chef de la Résistance que Marc Bloch rencontra en s’engageant fut Georges Altman, dirigeant du mouvement Franc-Tireur, 15 ans plus jeune que lui. Altman a lui-même relaté cette rencontre en soulignant l’humilité et la modestie de Bloch, qui, malgré son âge et son prestige, s’est présenté comme le « poulain » de Maurice Pessis, un jeune résistant et accepta de passer sous ses ordres.

Bientôt les résistants comprirent les qualités d’organisation et de leadership, dirait-on aujourd’hui, de cet homme intelligent, réfléchi, toujours prêt à entrer en action quand l’essentiel lui semblait en cause. Il devint un des chefs pour la région lyonnaise au sein de Franc-Tireur, puis dans les Mouvements unis de la Résistance (MUR). Il fut arrêté sur le Pont de la Boucle, aujourd’hui pont Winston-Churchill, à Lyon le 8 mars 1944. Il est interné à la prison Montluc et torturé pendant des jours, soumis à des coups et à des bains glacés, mais il ne donne jamais aucune information utile.

Après un attentat contre les soldats allemands, la Gestapo le tira de sa prison avec 27 autres résistants et les tua, dans le dos, sur la commune de Saint-Didier-de-Formans, près de l’endroit où eut lieu l’attentat. C’était le 16 juin 1944. Son épouse Simonne, atteint d’un cancer, ne fut pas informé de ce drame, elle savait uniquement qu’il était prisonnier. Elle mourra de sa maladie, 16 jours après, le 2 juillet 1944, dans un hôpital de Lyon.

Marc Bloch était aussi juif. Un juif « laïc » non pratiquant, non croyant. Il a écrit dans la première partie de « L’étrange défaite » la confession suivante :

« Je suis juif, sinon par la religion que je ne pratique point, non plus que nulle autre, du moins par la naissance (…). Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite. Mais peut-être que les personnes qui s’opposeront à mon témoignage chercheront-elles à le ruiner en me traitant de métèque. Je leur répondrai que mon arrière-grand-père fut soldat en 1793 ; que mon père en 1870 servit dans Strasbourg assiégé ; que mes deux oncles et lui quittèrent volontairement leur Alsace natale après son annexion au IIe Reich. »

Il écrit dans le dernier des quatre testaments qu’il rédigea au long de son existence :

« J’affirme donc, s’il le faut face à la mort, que je suis né juif ; que je n’ai jamais songé à m’en défendre […] Etranger à tout formalisme confessionnel comme à toute solidarité prétendument raciale, je me suis senti, durant ma vie entière, avant tout et très simplement français. »

L’antisémitisme le rencontra. En 1928, puis en 1934, Marc Bloch présenta sa candidature au Collège de France sans succès. Pour son ami Lucien Febvre, pas de doute, ces échecs sont le fruit de l’antisémitisme.

Il sera aussi exclu de la fonction publique par le gouvernement de Vichy en vertu du statut des Juifs du 3 octobre 1940. Son appartement parisien est réquisitionné par l’occupant, et sa bibliothèque, qui compte entre 5000 et 7000 ouvrages, est expédiée en Allemagne. Il est rétabli le 5 janvier 1941 dans ses fonctions pour services exceptionnels par le secrétaire d’État à l’Instruction publique, Jacques Chevalier – père de François Chevalier, élève de Marc Bloch. Mais quand il exercera son magistère à l’Université de Montpellier il sera encore confronté à l’antisémitisme de certains de ses collègues et de certain de ses étudiants. Jacques Chevalier lui délivre, le 24 février 1941, un ordre de mission afin qu’il puisse se réfugier aux États-Unis, accompagné de sa mère, de son épouse et de ses six enfants. Il n’en fait pas usage, ne voulant pas abandonner sa mère, âgée, malade et incapable de supporter le voyage.

Maison de Fougère de Marc Bloch

Lucien Febvre, pour continuer à publier « Les Annales, » cédera aux allemands et enlèvera le nom de Marc Bloch comme co-directeur de la Revue, un juif ne pouvant exercer le rôle de directeur d’une revue. Marc Bloch concédera à accepter cette décision sur l’insistance de son ami et continuera à publier des articles sous le nom de « Fougères » nom du hameau de la commune du Bourg-d’Hem dans la Creuse où se trouve la maison rurale qu’il a acheté et dans laquelle il a écrit « L’étrange défaite ».

Après l’invasion de la zone libre par les allemands en 1943, il ne peut plus exercer le métier d’enseignant. Il aurait alors pu se retirer dans ce petit hameau de la Creuse, probablement que personne ne serait venu le chercher jusqu’à la fin de la guerre. Ce ne fut pas son choix, il entra en résistance.

J’ai résumé, selon mes critères, les points essentiels de la biographie de cet homme d’exception.

Girolamo Ramunni

Je reviens au secret dévoilé par mon professeur Girolamo Ramunni. Il m’apprit que lorsque le conseil d’université de Lyon 2, université de sciences humaines, entreprit de lui donner un nom, le nom de Marc Bloch fut avancé. Ce choix apparaissait comme très pertinent : C’était un universitaire de renommée mondiale dans l’Histoire et les Sciences humaines, il est né à Lyon, il a résisté à Lyon, il a été arrêté, torturé à Lyon, puis assassiné près de Lyon. Mais finalement il ne fut pas choisi, parce que des professeurs en s’appuyant sur le fait que Lyon 2 avait des partenariats avec des Universités arabes, ces dernières pouvaient être choqués que leur partenaire porte un nom juif.

Je mis plusieurs années avant de m’intéresser à ce sujet et j’ai cherché, sans trouver, une source écrite et sérieuse qui confirmait cette information.

Récemment j’ai refait une recherche et j’ai trouvé cet article de Rue 89 Lyon: « Du billet de 200 francs à l’Université Lyon 2, le nom « Lumière » fait débat »

Cet article renvoie vers deux livres que j’ai pu consulter.

Le premier est un livre sur l’Histoire de l’Université de Lyon 2 : « L’université Lyon 2 : 1973-2004 » de Françoise Bayard et Bernard Comte.

Dans cet ouvrage, on apprend que L’Université Lyon 2 de sciences humaines a d’abord été créée le 5 décembre 1969 par arrêté ministériel, à la suite des événements de mai 1968 et dans le cadre de la loi Edgar-Faure.

Mais il y eut des dissensions au sein de cette université. En simplifiant, il y avait des professeurs qui trouvait que d’autres professeurs étaient trop marqués politiquement, les uns de gauche les autres de droite. C’est pourquoi, alors qu’ils traitaient des mêmes matières, le 26 juillet 1973, par décret ministériel la scission entre l’Université Lyon 2 et Lyon 3 fut actée. Lyon 2 correspondant à la partie gauche et Lyon 3 à la partie droite. Lyon 3 pris pour nom « Jean Moulin » qui n’a jamais été considéré positionné à droite.

Et Lyon 2 ? Il faut aller à la page 357 et lire les notes de bas de page qui renvoie vers un compte-rendu :

« Nous préférons de beaucoup le nom de Marc Bloch, autre grand résistant assassiné dans la banlieue lyonnaise. Non seulement parce que Marc Bloch est un des plus grands historiens français mais aussi et surtout parce que c’est un des premiers représentants de la pluridisciplinarité et du renouvellement des sciences humaines et sociales. »

Pour connaître le fin mot de l’Histoire, il faut aller lire « Les Faussaires de l’histoire », un ouvrage de Christian Terras sur le négationnisme à Lyon, page 93 :

« Le nom de Marc Bloch est récusé au prétexte qu’il pourrait ternir des relations privilégiées avec le Moyen-Orient : démarche doublement honteuse, puisqu’elle cède à des pulsions antisémites présumées du monde arabe. Finalement, l’université, réputée de gauche, adopte le nom des frères Lumière, dont l’un Louis, fut un admirateur déclaré de Mussolini et l’autre Auguste, membre de la LVF ».

La « LVF » est la Légion des volontaires français contre le bolchévisme, dite Légion des volontaires français (LVF), organisation créée le 8 juillet 1941, quinze jours après le déclenchement de l’invasion de l’URSS et ayant pour objectif d’être des supplétifs de la Wehrmacht. « L’article » de Wikipedia consacré à cette organisation cite bien Auguste Lumière comme membre éminent du Comité d’honneur, donnant sa caution morale à une œuvre de collaboration avec les nazis.

Le livre de Christian Terras précise que pour ces mêmes motifs la Banque de France a renoncé en 1995 à une proposition de mettre les frères Lumière sur le billet de 200 Francs qu’elle venait de créer.

En conclusion, les Universitaires « de gauche ? » choisirent les frères Lumière, qui sont certes de Lyon mais qui n’ont aucun rapport avec l’Université et encore moins des sciences humaines, ce sont des industriels.

Plus dérangeant, contrairement au résistant Marc Bloch, ils ont cédé aux sirènes du fascisme et de la collaboration.

Et je veux souligner que ce n’est pas suite à une demande d’Universités Arabes que Marc Bloch a été écarté. Pas du tout ! Ce fut une intuition ? Un présupposé ? d’hommes instruits, cultivés et de gauche !

Ne serait ce pas banalement et médiocrement de l’antisémitisme de certains milieux de gauche ?

Le Journal « Le Monde » révèle qu’en 1994, une histoire semblable se révéla à Strasbourg : « L’université des sciences humaines de Strasbourg rejette pour la deuxième fois l’appellation « Marc-Bloch » »