Mardi 29 novembre 2016

Mardi 29 novembre 2016
« Mettre définitivement l’homme à l’abri du besoin, en finir avec la souffrance et les angoisses du lendemain »
Ambroise Croizat, ministre du Travail de 1945 à 1947

C’est encore un film récent <La Sociale> de Gilles Perret qui est à l’origine de ce mot du jour qui concerne la mise en place de la Sécurité Sociale au lendemain de la guerre.

Ce sont les ordonnances du 4 octobre 1945 qui ont constitué la naissance juridique de cette magnifique institution.

TELERAMA rappelle que l’on attribue toujours cette création à Pierre Laroque, haut fonctionnaire, le « père » officiel de la Sécu et qu’on laisse dans l’ombre, Ambroise Croizat, l’homme politique qui fut le ministre du Travail du général de Gaulle, certains prétendent que c’est en raison de son appartenance au Parti communiste. C’est aussi TELERAMA qui donne cette phrase d’Ambroise Croizat que j’ai utilisée comme exergue de ce mot du jour.

Comme les choses ne sont jamais simples et évidentes, il faut savoir que Pierre Laroque était aussi Haut fonctionnaire du Régime de Vichy.

Il était entré dans le cabinet du ministre René Belin dans le premier gouvernement du régime de Vichy, et a participé à la rédaction de la loi du 16 août 1940 sur la réorganisation économique et a suivi le dossier des assurances.

Avec Alexandre Parodi, qui fut par la suite le premier ministre du travail du gouvernement provisoire de De Gaulle, précédant immédiatement à ce poste Ambroise Croizat, Pierre Laroque rédige un projet de « réforme des législations sur les Assurances sociales, les Allocations familiales et les congés payés ». De ce projet aboutira l’allocation aux vieux travailleurs salariés qui instaure en France le régime de retraite par répartition, formant ainsi la base de ce que sera la Sécurité Sociale. Bref la sécurité sociale eut des prémices sous le Régime de Vichy et les hommes qui ont travaillé sur ce projet étaient les mêmes que ceux qui allaient le faire avec De Gaulle.

Il faut noter cependant que Pierre Laroque fut Révoqué en octobre 1940 pour des origines juives et qu’il participa à Lyon à l’organisation de résistance « Combat » et rejoignis Londres en avril 1943.

Parodi fut également résistant. Ce n’était pas deux collaborateurs, mais c’est le Régime de Vichy, si on veut respecter l’Histoire qui commença cette aventure.

Contrairement aux Ministres d’aujourd’hui, Ambroize Croizat avait un métier en dehors de la politique. Il travaille en usine dès l’âge de 13 ans lorsque son père est appelé sous les drapeaux en 1914. Apprenti métallurgiste, il suit en même temps des cours du soir et devient ouvrier ajusteur-outilleur dans la région lyonnaise. Il est mort à 50 ans d’un cancer du poumon.

Pour en dire un peu plus je voudrai revenir à une histoire que l’on attribue à Raymond Lulle philosophe, poète, théologien, apologiste chrétien et romancier majorquin (1232-1315).

« C’est l’histoire de 3 tailleurs de pierre. Ils sont côte à côte, et font exactement les mêmes gestes techniques. Mais le premier semble épuisé et triste. Je lui demande :
– Que faites-vous ?
Il me répond énervé : – ben ! Vous l’voyez bien !  Je taille une pierre !

Je regarde le deuxième, qui semble moins malheureux et moins épuisé que le premier. Je lui demande :
– Que faites-vous ?
Il me répond gentiment : – ben ! Vous l’voyez bien ! Je construis un mur !

Alors je regarde le troisième, qui lui, paraît très joyeux et lumineux. Il siffle en réalisant son ouvrage. Je lui demande :
– Que faites-vous ?
Alors il me répond avec passion : – ben ! Vous l’voyez bien ! Je construis une cathédrale ! »

C’est une histoire du moyen-âge, où on construisait des cathédrales en pierre pour la religion.

AU XXème siècle on a construit des cathédrales non matérielles mais sociales pour L’Humanité, comme la Sécurité Sociale, pour « en finir avec la souffrance et les angoisses du lendemain » selon les mots d’Ambroize Croizat.

Une partie des français a désigné François Fillon comme candidat à la Présidence de la République. Il est possible qu’il devienne Président. Constatons que lui contrairement à Ambroise Croizat n’a jamais eu un emploi autre que Politique. Il est devenu député à l’âge de 27 ans en 1981 et avant il était assistant parlementaire de Joël Le Theule.

Concernant la santé, il a un projet : « Offrir la meilleure couverture santé possible à tous nos concitoyens en redéfinissant les rôles respectifs de l’assurance maladie et de l’assurance privée : focaliser l’assurance publique universelle notamment sur les affections graves ou de longue durée, le panier de soin « solidaire », et l’assurance privée sur le reste, le panier de soin « individuel ». Les moins favorisés ne pouvant accéder à l’assurance privée bénéficieront d’un régime spécial de couverture accrue. Les patients seront responsabilisés par l’introduction d’une franchise maladie universelle dans la limite d’un seuil et d’un plafond

Je ne veux pas déformer, donc je cite intégralement et si vous voulez vérifier c’est après ce lien : https://www.fillon2017.fr/participez/sante/propositions-pour-les-patients/

En bon chrétien, les pauvres ont droit à la charité : « Les moins favorisés  bénéficieront d’un régime spécial de couverture accrue.»

Mais pour les autres il y aura les affections graves prises en charge par la Sécurité Sociale publique et le reste par les assurances privées que vous paierez selon vos choix pertinents, vos moyens et votre tendance plus ou moins affirmée à la prudence par rapport à votre santé et votre volonté de sacrifier d’autres consommations à celle-ci.

Les États-Unis  montrent, en grandeur réelle, ce que ce type de système produit : Une médecine de très haute qualité certes, mais une offre de soins très chers et une inégalité extrême par rapport à la santé, qu’Obama a tenté de réduire un peu.

C’est très simple à comprendre. C’est aussi évident qu’une équation mathématique.

Quand l’offre de soins est publique, l’objectif est de soigner le mieux possible au coût le moins élevé pour la collectivité.

Quand l’offre de soins est privée, l’objectif est de soigner le mieux possible en obtenant le meilleur profit pour la société privée qui assure le soin.

Je ne dis pas que le premier système ne peut pas être amélioré notamment en obtenant un coût moins élevé, mais je dis que le second système est tendanciellement plus onéreux pour la collectivité.

Quand on commence à s’attaquer aux cathédrales d’une civilisation, on peut penser que son déclin est proche.

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Vendredi 21 octobre 2016

Vendredi 21/10/2016
« La France n’est pas le pays des droits de l’Homme, elle n’est que le pays de la déclaration des droits de l’Homme »
Robert Badinter, invité des matins de France Culture le 10 octobre 2016

Le 9 octobre 1981, il y a 35 ans, la loi d’abolition de la peine de mort est promulguée en France.

Le 10 octobre 2016 célébrait la 14ème journée mondiale d’abolition de la peine de mort.

A cette occasion, Les matins de France Culture était allé rendre visite à Robert Badinter, le ministre de l’abolition pour un entretien.

Robert Badinter a 88 ans, sa voix est plus faible mais garde la force de la conviction qui est la marque de ce grand homme.

Dans cette émission, il a déclaré :

« Pour moi, l’abolition était inévitable. Elle a été trop tardive par rapport aux autres pays de l’Europe occidentale. […] La conscience des français que c’était fini a été plus lente que je ne le pensais. Aujourd’hui c’est terminé. »

A la question, du retour de la peine de mort que préconisent certains politiques en raison du terrorisme, il affirme d’abord que ce sont des démagogues qui prétendent que la France pourrait à nouveau recourir à la peine de mort :

« Ceux qui demandent le rétablissement de la peine de mort font preuve d’une prodigieuse méconnaissance des principes de notre Etat de droit. Ils oublient que l’abolition ne relève pas seulement de la loi de 1981, due à l’initiative de François Mitterrand.

Aujourd’hui, grâce à Jacques Chirac, à la fin de son mandat en 2007, l’abolition est une loi constitutionnelle. Il faudrait donc modifier la Constitution pour rétablir la peine de mort.

De surcroît, l’abolition est inscrite dans une série de conventions internationales dont la force juridique est supérieure à celle de la loi nationale. Je citerai, parmi d’autres, les 6e et 13e protocoles annexes à la Convention européenne des droits de l’homme et la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne. Sur le plan mondial, l’abolition est aussi consacrée par des protocoles de l’ONU auxquels la France est partie. Or les conventions internationales ont une valeur juridique supérieure à la Loi française.

Cette question est ainsi enserrée dans toute une série d’obligations, rendant juridiquement le rétablissement de la peine de mort quasi impossible.»

C’est l’Article 66-1 de notre constitution qui déclare simplement : « Nul ne peut être condamné à la peine de mort

Ensuite, il montre avec lucidité combien la peine de mort contre les terroristes seraient contre productives :

«Plus que jamais il nous faut refuser la tentation de la peine de mort. On dit qu’elle serait une arme de dissuasion. Mais pour celui qui se fait exploser à l’aide d’une ceinture, la peine de mort ne peut le faire reculer car il aime la mort. La peine de mort, elle n’est pas dissuasive ici mais elle serait incitative.

Pendant le procès, le terroriste justifierait son action par ses convictions et ferait de ce moment une tribune de propagande.

Pour ceux qui partagent les mêmes convictions, le fait d’aller jusqu’à la mort pour défendre ses convictions donnerait un surcroit de foi dans leurs croyances morbides.

Le condamné deviendrait un martyr.

Et un commando de vengeurs recommencerait.»

Dans un article de l’Express il réaffirme avec encore plus de clarté ce point de vue :

«La peine de mort ne peut pas être dissuasive pour des terroristes qui périssent dans un attentat, en même temps qu’ils donnent la mort à des victimes innocentes. Il existe entre la mort et le terrorisme un rapport secret, une alliance névrotique. De surcroît, pour ceux qui partagent les convictions des djihadistes, celui qui meurt pour la cause qu’il sert est un héros. Le lendemain d’une exécution capitale, on verrait naître des commandos de militants portant le nom de celui qu’ils appelleraient martyr, et la peine de mort susciterait ainsi encore plus de vocations et d’attentats terroristes.»

Dans cet entretien il parle aussi de l’instinct de mort de l’homme, et c’est donc un immense pas vers la civilisation de renoncer à donner la mort. Selon lui, l’homme n’a, dans l’espèce animal dont il fait partie, qu’un seul exemple comparable d’un animal qui tue son semblable sans raison de nourriture, de défense de territoire ou de conquête d’une femelle. Cet instinct de mort, l’homme le partage avec le rat.

Badinter cite son ami Michel Serres qui a dit « L’homme est un rat pour l’homme. »

Robert Badinter montre aussi que l’abolition, même s’il y a des résistances : Chine, certains Etats des Etats-Unis, des dictatures et les pays théocratiques islamiques, est en progrès partout dans le monde.

L’optimisme de Robert Badinter peut se trouver dans ce document qui révèle l’évolution du monde vers l’abolition.

Mais l’exergue de ce mot du jour est une réflexion quant au fait que la France a été l’un des derniers pays d’Europe occidentale à abolir la peine de mort et que d’ailleurs la France est rarement en tête pour les avancées sociétales et les libertés.

Nos prisons ne respectent pas les droits de l’homme, notre traitement des migrants pas davantage et bien d’autres choses.

Hélas, la France n’est pas la patrie des droits de l’homme, elle n’est que le pays de la déclaration des droits de l’Homme comme le dit Robert Badinter

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Mercredi 19 octobre 2016

« Le roman de renart »
Ensemble médiéval de récits animaliers écrits en ancien français et en vers

La question qui semble première en France, dans l’esprit ou au moins dans les paroles de certains, est donc celle de l’identité de la France.

Or, dans l’identité de la France il y a eu, au long des siècles, des récits qui ont construit l’imaginaire des français. Il en fût ainsi du récit né au moyen âge le roman de renart, attribué à différents auteurs et notamment Pierre de Saint Cloud.

A cette époque, l’animal que nous connaissons sous le nom de renard, s’appelait goupil. Le roman de renart mettait en scène un goupil ayant pour nom «Renart» avec comme adversaire principal «Ysengrin», un loup. Et c’est depuis le roman de Renart qu’on appelle les goupils des renards.

Ce récit issu du roman mythique de la France mettait donc au premier plan un animal, voleur de poules, rusé, manipulateur.

Je me souviens, qu’enfant, donc dans les années 60, on m’avait offert un livre pour enfant qui avait pour titre le roman de renart et relatait certaines des aventures de Renart et Ysengrin. Preuve que ce récit du moyen âge avait bien traversé les siècles de l’Histoire de France.

C’est Raphaël Glucksman qui vient de publier un livre :  <Notre France ; Dire et aimer ce que nous sommes> qui a remis ce poème issu du moyen-âge dans la longue histoire de ce qui a fait la France et les français.

Libération écrit :

«C’est ainsi à une promenade subjective mais véridique dans le passé de la vraie France qu’il emmène le lecteur. De manière inattendue, cette saga ne commence pas avec la Renaissance, les Lumières ou la Révolution. Elle remonte au Moyen Age, dans la première grande fiction française, plus populaire à l’époque que la plus populaire des séries d’aujourd’hui : le Roman de Renart. Ce conte animalier en vers, récité à haute voix dans les villes et les villages pendant de nombreuses décennies, est la première œuvre discrètement séditieuse qu’on connaisse dans la littérature française.

Renart (d’où viendra ensuite le nom commun «renard») est un «goupil», comme on disait à l’époque (un renard, donc), malicieux, insolent, rusé et rebelle aux autorités. Il est le premier exemple d’une longue série de héros réels ou imaginaires où l’on trouve Till l’Espiègle, Mandrin, Cartouche, Fanfan la Tulipe, Figaro ou Camille Desmoulins. Individualiste, farceur, moqueur, irrespectueux, Renart se rit des prescriptions de l’Eglise, se gausse des romans de chevalerie si prisés par l’aristocratie, tourne en ridicule les croisades, les guerres de la noblesse, la domination de l’aristocratie.

Ainsi, le peuple trouve dans le rire un remède à son infortune, une revanche toute symbolique sur les classes dominantes. Au fil des pages, par flash-back successifs, Glucksmann retrace la longue histoire d’une France qui aime la liberté, la révolte, les influences étrangères, l’indifférence religieuse, l’égalité et qui progresse peu à peu vers le régime républicain que nous connaissons : l’histoire de la France qu’on aime et que détestent en fait ceux qui s’en réclament avec le plus de clameurs.»

Quand on fait des recherches sur le roman de renart sur Internet, on trouve finalement beaucoup de pages qui l’évoque. Par exemple  <Cette page qui à la fois l’analyse et en cite des extraits>

<Mais le site le plus savant et le plus beau est celui de la BNF, sur lequel vous pourrez feuilleter un livre magnifique faits d’enluminure>

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Vendredi 14 octobre 2016

« Les contradictions sociales du capitalisme contemporain »
Nancy Fraser, 38ème conférence Marc Bloch

Depuis lundi les mots du jour tournent autour de l’économie, des affaires, du profit et de l’argent qui corrompt.

Hier nous parlions du « consensus de Washington » qui selon les spécialistes a imposé le néo-libéralisme au monde par l’action du FMI et de la banque mondiale, en imposant des solutions dogmatiques aux pays endettés. Parallèlement la financiarisation de l’Économie a progressé.

Aujourd’hui je vous invite à une réflexion d’une autre consistance. Elle est l’œuvre d’une grande intellectuelle américaine, Nancy Fraser née en 1947. Elle est philosophe, enseigne la science politique et la philosophie à la New School de New York. C’est aussi une féministe affirmée, ce qui n’est pas pour me déplaire. Elle a été invitée par l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à participer, le 14 juin 2016, à la 38ème conférence Marc Bloch.

Vous trouverez le discours de cette conférence <ICI>, je vous invite à le lire, vous apprendrez beaucoup.

Je vais essayer de vous en dire quelques mots, à ma manière, et d’instiller une saine curiosité.

On pourrait décrire ce dont nous avons parlé depuis lundi comme d’une pièce de théâtre qu’on voit se jouer devant nous. Beaucoup en parle, les journalistes, les économistes, les politiques. Mais il existe en coulisse des choses essentielles qui se passent. Si ces choses n’existaient pas, la pièce de théâtre ne pourrait se jouer. Sur scène, nous sommes dans le monde des échanges marchands, dans la recherche du profit, dans la vie économique telle qu’on la raconte dans les livres et les écoles de commerce. Dans ce monde, la partie mâle de l’humanité reste largement prédominante. Nancy Fraser ne parle pas de théâtre, c’est une invention personnelle pour présenter sa réflexion.

Dans les coulisses se trouve le monde du « Care » selon le terme utilisé par Nancy Fraser, du «prendre soin » si on parle français, mais Nancy Fraser utilise le concept de « Reproduction sociale ».

Nancy Fraser évoque :

« les « pressions qui, de nos jours s’exercent, de toutes parts, sur toute une série de capacités sociales essentielles, à savoir la mise au monde et l’éducation des enfants, la sollicitude envers amis et membres de la famille, la tenue des foyers et des communautés sociales, ainsi que, plus généralement, la pérennisation des liens sociaux. Historiquement, ce travail de « reproduction sociale », comme j’entends le nommer, a été assigné aux femmes, bien que les hommes s’en soient aussi toujours en partie chargés. Etant à la fois affectif et matériel, souvent non rémunéré, c’est un travail indispensable à la société. Sans cela, il ne pourrait y avoir ni culture, ni économie, ni organisation politique. Toute société qui fragilise systématiquement la reproduction sociale ne peut perdurer longtemps. Et pourtant, c’est aujourd’hui précisément ce qu’est en train de faire une nouvelle forme de société capitaliste »

Nancy Fraser inscrit cette réflexion dans 3 étapes historiques :

La première phase est celui du capitalisme libéral et concurrentiel au XIXe siècle. Le temps où massivement l’exode rural a poussé les pauvres vers les villes et les centres industriels. Dans un premier temps, les femmes et les enfants dès leur plus jeune âge étaient mobilisés pour le travail productif, pour des salaires de misère, dans un univers de pauvreté et de misère sociale incommensurable. Mais les combats sociaux ainsi que la pensée humaniste venant de la bourgeoisie ont abouti à des lois qui ont réglementé le travail des enfants et aussi des femmes.

« Le second régime est celui du capitalisme géré par l’État du XXe siècle. Fondé sur la production industrielle à grande échelle et le consumérisme domestique dans son centre, soutenu par la poursuite de l’expropriation coloniale et post-coloniale dans sa périphérie, ce régime a internalisé la reproduction sociale à travers l’engagement de l’État et des entreprises dans la protection sociale. Faisant évoluer le modèle victorien des sphères séparées, ce régime promut ce qui de prime abord pouvait sembler plus moderne : l’idéal d’un « revenu familial », » c’est-à-dire qu’un seul salaire devait permettre de faire vivre une famille. C’était bien évidemment celui de l’homme de sorte que la femme puisse s’occuper de la reproduction sociale. »

Elle ajoute cependant : « même si, encore une fois, un nombre relativement limité de familles pouvaient l’atteindre. ». Cette seconde étape se caractérise par l’émergence et la consolidation de l’Etat providence ou l’Etat social.

Et puis nous arrivons à notre époque :

« Le troisième régime est celui du capitalisme financiarisé et globalisé de notre époque. Les activités de production manufacturière sont délocalisées dans les régions à bas coûts salariaux ; les femmes ont été intégrées à la main-d’œuvre salariée ; enfin, le désengagement de l’État et des entreprises de la protection sociale est encouragé. Il y a bien externalisation des activités de care vers les familles et les communautés, mais dans le même temps leurs capacités à les mettre en œuvre ont été atrophiées. Dans un contexte d’inégalités croissantes, il en résulte une organisation duale de la reproduction sociale : marchandisée pour ceux qui peuvent payer, « familiarisée » pour ceux qui ne le peuvent pas – l’ensemble se retrouvant enjolivé par l’idéal encore plus moderne de la « famille à deux revenus » »

Nancy Fraser, à travers ce regard décalé de la « reproduction sociale » examine l’ensemble des questions économiques. Elle explique ainsi la dette :

« Le principal moteur de cette évolution du capitalisme, et le trait caractéristique du régime actuel, est la dette. La dette est l’instrument par lequel les institutions financières mondialisées font pression sur les États pour réaliser des coupes claires dans la dépense sociale, pour imposer l’austérité et plus généralement pour agir de concert avec les investisseurs afin d’extraire de la valeur des populations sans défense. A mesure que les emplois de service mal payés et précaires remplacent le travail industriel protégé par la négociation syndicale, les salaires tombent en dessous des coûts socialement incompressibles de la reproduction ; dans cette « économies des petits boulots », le maintien des dépenses de consommation impose d’accroître la dette des consommateurs, celle-ci augmentant donc de manière exponentielle. En d’autres termes, c’est de plus en plus à travers la dette qu’aujourd’hui le capital se nourrit du travail, discipline les États, transfère la richesse depuis la périphérie vers le centre et, tel une sangsue, extrait de la valeur des foyers, des familles, des communautés et de la nature.

Il en résulte une exacerbation de la contradiction intrinsèque au capitalisme entre production économique et reproduction sociale »

Nous entendons nos élites politiques et économiques parler d’adaptation, de compétitivité, d’auto entrepreneuriat, de travail du dimanche, ou même de ce nouveau concept de slasheurs qui serait l’avenir des emplois. Jamais, ils ne nous expliquent quel projet de société impliquent ces évolutions.

Quand Nancy Fraser analyse ces évolutions pour leurs conséquences dans la reproduction sociale, elle explique :

« Non content de diminuer l’investissement de l’État tout en intégrant les femmes dans le travail salarié, le capitalisme financiarisé a aussi réduit les salaires réels, ce qui oblige les membres du foyer à augmenter le nombre de leurs heures travaillées, et ce qui les pousse à une course effrénée pour se décharger sur d’autres des activités de care. Pour combler ces « déficits de care », ce régime emploie dans les pays plus riches des travailleurs migrants qu’on fait venir des pays plus pauvres. Sans surprise, ce sont les femmes racialisées et/ou issues du monde rural pauvre qui prennent en charge le travail reproductif et de soin qui était auparavant assuré par les femmes plus privilégiées. Mais pour ce faire, les immigrés doivent transférer leurs propres responsabilités familiales à des travailleurs de care encore plus pauvres qui doivent, à leur tour, faire de même, et ainsi de suite dans des « chaînes de care mondialisé » aux ramifications toujours plus étendues. »

Et si on regarde du côté des femmes les plus dynamiques de l’économie moderne, totalement intégrées dans la high tech et ayant la volonté de concilier leur carrière professionnelle et leur épanouissement familial, Nancy Fraser raconte deux exemples américains :

« Le premier est la popularité croissante de la « congélation d’ovules », une procédure coûtant normalement 10 000 $ mais qui est offerte à leurs employées femmes hautement qualifiées par des entreprises de l’informatique comme un des avantages négociés dans leur contrat. Désireuses d’attirer et de garder ces employées, des firmes comme Apple ou Facebook les gratifient ainsi d’une forte incitation à décaler leur grossesse. En substance le message est le suivant : « attendez d’avoir 40, 50 ans, voire 60 ans, pour avoir des enfants ; consacreznous vos années les plus productives, les années où vous avez le plus d’énergie»

Un second développement aux États-Unis est tout autant symptomatique de la contradiction entre production et reproduction : la prolifération d’appareils mécaniques high-tech et très coûteux pour tirer le lait maternel. Eh bien oui : voilà la solution qu’on adopte dans un pays où il y a un taux d’emploi élevé des femmes, où il n’y a pas de congé maternité ou parental rémunéré obligatoire, et où l’on est amoureux de la technologie. C’est aussi un pays où l’allaitement est de rigueur, mais cela n’a plus rien à voir avec ce que c’était par le passé que d’allaiter son enfant. On ne fait plus téter le sein à son enfant, on « allaite » désormais en tirant son lait mécaniquement et en faisant des stocks pour que la nounou puisse ensuite donner le biberon au bébé. Dans le contexte actuel de pénurie chronique de temps, les appareils à double coque, fonctionnant en « kit mains libres », sont ceux qui sont le plus recherché car ils permettent de tirer le lait des deux seins en même temps, tout en conduisant sa voiture sur la voie rapide, en route pour le travail.

Au vu de ces pressions actuelles, est-il surprenant que les luttes autour de la reproduction sociale aient éclaté ces dernières années ? Les féministes du Nord disent souvent que le cœur de leurs revendications se trouve dans « l’équilibre entre la famille et le travail » »

Pour finir je cite sa conclusion :

« Plus précisément, j’ai voulu expliquer que les racines de la crise actuelle du care sont à chercher dans la contradiction sociale intrinsèque au capitalisme, ou, mieux, dans la forme exacerbée que cette contradiction revêt aujourd’hui dans le contexte du capitalisme financiarisé. Si cette interprétation est correcte, cette crise ne sera pas alors résolue en bricolant la politique sociale. La solution à cette crise ne pourra se faire qu’en empruntant le chemin d’une profonde restructuration de l’ordre social actuel Ce qui est nécessaire, avant tout, c’est de mettre un terme à la soumission de «la reproduction» à «la production» que le capitalisme prédateur a réalisée Par voie de conséquence, il faut réinventer cette distinction et ré-imaginer l’ordre de genre. Reste à voir si l’issue de ce processus pourra encore être compatible avec le capitalisme »

Nancy Fraser donne des clés pour que nous puissions réfléchir et nous demander dans quelle société voulons-nous vivre ? Et de manière plus immédiate, quelle société implique les choix économiques qui nous sont vendus comme ceux de la modernité.

<J’ai découvert l’existence de cette conférence grâce à l’émission « la suite dans les idées » où Nancy Fraser était invitée>

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Lundi 26 septembre 2016

Lundi 26 septembre 2016
« Je ne viens pas prêcher la tolérance. »
Mirabeau
La réflexion de Régis Debray que j’ai tenté de synthétiser la semaine dernière sur la croyance, le sacré et le monothéisme me semble particulièrement riche et féconde. Et il faut constater que s’il aborde tous ces sujets avec une pensée et une démarche scientifique de l’agnostique qu’il est, il reste très empathique avec la croyance, le sacré et même Dieu. Dans la conclusion de sa quatrième émission, celle consacrée à Dieu, il récuse ceux qui voudraient faire du Dieu monothéiste un bouc émissaire et lui faire porter la responsabilité de nos malheurs actuels. A tout prendre, il pense même que le Dieu monothéiste est une solution bien meilleure que les autres religions que l’Homme a inventé pour essayer de le remplacer.
Et que dire de la religion de l’argent ? Devenir milliardaire semble être l’objectif de vie de certains. Cette quête permet-elle de faire vivre les hommes ensemble ? Permet-elle de créer le « Nous » indispensable à cimenter une société humaine ?
Pour finir, provisoirement, cette réflexion sur le religieux, je voudrai encore partager avec vous ce développement de Régis Debray sur la tolérance qu’il a mené dans l’émission sur la laïcité.
Car, dans ce domaine de la cohabitation des croyances concurrentes, la tolérance me paraissait une valeur positive à encourager.
Tel n’est pas l’avis de Mirabeau, ni de Debray qui en appelle au premier :  
« La laïcité n’est pas non plus la tolérance. La tolérance est un mot que Mirabeau jugeait injurieux.
Pourquoi ?
Parce que la tolérance c’est de l’indulgence. C’est une indulgence propre à l’ancien régime. C’est la condescendance d’un supérieur qui lève un interdit parce que cela lui parait bon ou qui octroie l’impunité à un inférieur.
Disons, le maître tolère, le maître souffre la différence d’un obligé qui n’est pas son égal, il le fait mais il pourrait ne pas le faire. Ainsi de l’Edit de tolérance du 29 novembre 1787 qui fut une concession de Sa Majesté à l’égard de la minorité protestante.
Un droit n’est pas concédé, il est reconnu.
Et la tolérance est à la laïcité ce que la charité est à la justice »
Oui, la sécurité sociale, les allocations chômage, les pensions d’invalidité sont chez nous des droits, non de la charité. La dérégulation générale, et si nous n’arrivons pas à stabiliser notre Etat social conduira très probablement à diminuer les droits et redonner beaucoup de place à la charité, autrement dit au bon vouloir des riches.
Régis Debray fait une juste comparaison avec « la tolérance face à la laïcité ».
Et vous trouverez le propos de Mirabeau page 166 dans ce livre « Chefs-d’œuvre oratoires de Mirabeau » qui a été numérisé par notre « ami Google » et dont je cite l’extrait complet :
« Je ne viens pas prêcher la tolérance. La liberté la plus illimitée de religion est à mes yeux un droit si sacré, que le mot tolérance, qui voudrait l’exprimer, me paraît en quelque sorte tyrannique lui-même ; puisque l’existence de l’autorité qui a le pouvoir de tolérer attente à la liberté de penser, par cela même qu’elle tolère, et qu’ainsi elle pourrait ne pas tolérer. »
Vous trouverez le travail de notre ami <ICI>

Vendredi 23 septembre 2016

Vendredi 23 septembre 2016
«Laïcité
Le cadre laïc se donne les moyens de faire coexister sur un même territoire des individus qui ne partagent pas les mêmes convictions, au lieu de les juxtaposer dans une mosaïque de communautés fermées sur elles-mêmes et mutuellement exclusives »
André Philip à l’Assemblée constituante de 1945

D’abord une petite anecdote, quand je vais à mon travail le matin et que je prends le bus C25, j’emprunte la rue André Philip, car il fut député du Rhône et résistant. En outre, Le maire de mon arrondissement, le 3ème de Lyon, est Thierry Philip qui est le petit-fils de cet homme qui était d’origine protestante.

Régis Debray affirme que ce propos qu’André Philip a tenu à la Tribune de l’Assemblée Nationale en 1945, constitue la définition la plus sobre et la plus exacte du terme de laïcité dont il est beaucoup question ces temps-ci.

Car la laïcité ne fait pas l’objet d’une définition explicite dans nos textes fondamentaux. Notamment la loi de 1905, de la séparation de L’Église et de l’État, ne la définit pas et même le mot de laïcité n’y figure pas, pas plus que celui de religion remplacé par le mot de culte.

La laïcité est une « originalité française » affirme Régis Debray.

Et il introduit ce sujet de cette manière :

« Qu’avons-nous donc en commun, vous et moi ? à part le français pour s’exprimer et dans le meilleur des cas des papiers en règle dans la poche. Qu’est ce qui relie 60 millions de nombrils juxtaposés dans un même hexagone ? Qu’est ce qui peut, en cas de crise, empêcher un espace de solidarité de voler en éclat ? Comme cela se voit en ce moment même dans une dizaine de pays. Avec la centrifugeuse du tout à l’ego et les réclamations communautaires, c’est une question qu’on commence à se poser dans la France du chacun chez soi.

Nous cherchons tous un principe symphonique capable de faire un « Nous ». C’est d’ailleurs le cas de tous les agrégats humains, tant qu’ils rechignent à se désagréger. Oui ! L’unité d’un mille-feuille, c’est cela l’exploit à recommencer chaque jour et partout. […] faire d’une multitude de populations, un peuple […]. [La devise des Etats-Unis] résume cela très bien : « E pluribus, Unum » c’est-à-dire « Faire de plusieurs, Un » »

<Wikipedia>, nous apprend que cette devise empruntée à un poème attribué à Virgile fut considérée comme la devise des États-Unis jusqu’en 1956 quand le Congrès des États-Unis passa une loi (H.J. Resolution 396) adoptant « In God We Trust » (« En Dieu nous croyons ») comme devise officielle. Il me semble que cette évolution, qu’on pourrait qualifier de théocratisation des USA, est loin d’être neutre et explique beaucoup de malentendus ou d’incompréhensions entre les Etats-Uniens et les Français.

Mais pour revenir au propos introductif de Régis Debray, il pose cette question : « La question préalable qu’on pourrait poser aux 193 États réunis aux Nations-Unies : Comment faites-vous chez vous ? »

Et il ajoute pour la France : « la manière d’y répondre a un nom : laïcité »

Je ne doute pas que le texte de la  constitution de 1958 constitue un de vos livres de chevet.

Toutefois, je me permets de vous en rappeler l’article 1 :

« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. »

Ce mot ne figure pas dans la constitution fédérale américaine, ni la constitution fédérale allemande, ni dans aucune constitution d’un Etat européen. C’est Régis Debray qui l’affirme.

Dans les autres pays

« Ce que professe, l’état de Droit des pays occidentaux ordinaires c’est la liberté de croyance. [Ce qui est fort différent]. Cela n’exclut pas qu’une religion puisse être une religion d’Etat à condition qu’elle ne constitue pas une atteinte aux droits des autres citoyens qui n’adhèrent pas à cette religion.

En Allemagne, par exemple, l’Etat recouvre le denier du culte par l’impôt. En Grande Bretagne, le chef de l’Etat, aujourd’hui la Reine est le chef spirituel de l’Eglise anglicane, depuis Henry VIII. L’Eglise orthodoxe est reconnue comme religion principale en Grèce. En Italie où le blasphème (Comme en Grande-Bretagne) continue à constituer un délit, les crucifix ornent toujours les salles de classe et les salles des tribunaux.

On comprend, dès lors, que notre pays offre à tous les fous de Dieu une cible de choix. »

Notre pays n’est pas en odeur de sainteté, auprès de ses propres homologues.

[Ainsi] la France est dans un statut d’accusé dans une liste de 28 États où la liberté de conviction est dite maltraitée ou minorée.

C’est dans un rapport de l’ONU de 2004 traitant de la liberté de religion dans le monde.

Voici un article qui parle de ce rapport à l’égard de la France. <Ici> vous trouverez ce rapport dans son intégralité.

Régis Debray explique que « [dans notre pays] le contrôle et la répression des sectes et le fait de ne pas donner des droits particuliers à des minorités sont tenus aux Etats-Unis pour des atteintes aux droits humains. D’ailleurs le mot « secte » est tenu chez nous pour un terme péjoratif, ce qu’il n’est pas du tout dans le monde anglo-saxon. »

On se souvient que les autorités américaines s’étaient notamment émues, du « mauvais traitement » que la France infligeait à l’Eglise de la Scientologie.

Mais pour cette « secte » en particulier qui compte parmi ses rangs John Travolta, Tom Cruise, Chick Correa, la France n’est, pour une fois pas seule, et par exemple l’administration de Bill Clinton est intervenue auprès du gouvernement d’Helmut Kohl pour défendre cette organisation qui lui semblait malmenée en Allemagne. 

Même le droit européen sous hégémonie anglo-saxonne et en particulier les derniers arrêts de la Cour Européenne des droits de l’homme mettent la France en difficulté par la création de ce nouveau concept  « la libre jouissance des droits à la liberté religieuse ».

La définition et la traduction de la laïcité française, pose beaucoup de soucis dans quasi toutes les langues du monde.

Originellement le laïc s’oppose au clerc.

Le droit canon de 1983 de l’Église catholique définit précisément ces deux catégories (canon 207 §1) :

« il y a dans l’Église, parmi les fidèles, les ministres sacrés qui en droit sont aussi appelés clercs, et les autres qui sont aussi appelés laïcs. ».

Le laïc est donc, au sens catholique, un croyant mais qui n’a pas été consacré dans un ministère et qui dès lors n’a pas, en principe, le droit d’administrer un sacrement de l’Eglise ou de tenir la messe.

C’est donc, comme le dit Debray, un contre-sens de faire de la laïcité un outil contre les religions :

« La confusion la plus navrante qui sévit dans le monde arabo musulman, c’est la traduction de « laïc » par « sans religion » ce qui dans ce monde est une insulte. C’est un lamentable contre-sens. [D’ailleurs] la laïcité qui fut créée par la 3ème République fut en grande partie l’œuvre de croyants protestants. […] La laïcité n’est pas un athéisme soft, elle n’est pas un parti pris anti religieux. »

C’est à ce stade qu’il en vient à l’intervention orale d’André Philip à l’Assemblée constituante de 1945 :

« Le cadre laïc se donne les moyens de faire coexister sur un même territoire des individus qui ne partagent pas les mêmes convictions au lieu de les juxtaposer dans une mosaïque de communautés fermées sur elles-mêmes et mutuellement exclusives ».

Pour Debray : Tout est dit.

D’abord, un cadre qui peut se remplir comme on veut, par la sagesse et la spiritualité que l’on souhaite.

Ensuite un territoire, c’est-à-dire un ancrage territorial, une nation.

Nous n’avons pas affaire à une morale atmosphérique mais à un cadre juridique.

La coexistence qui évite la juxtaposition d’une mosaïque de communautés fermées sur elles-mêmes et qui risquent ainsi de se haïr les unes les autres.

Et il ajoute :

« La laïcité est un cadre de coexistence qui ne prétend pas au statut d’idéologie. La laïcité met la transcendance en autogestion, elle donne à chacun la liberté de remplir le cadre comme il l’entend tant qu’il respecte la règle du jeu.

Quand on a une foi, on a une conviction et une conviction ce n’est pas une opinion ! On ne prend pas le mors aux dents pour une opinion, il nous arrive d’en changer [d’opinion] et même d’en rigoler de bon cœur. […] Nous avons des colères mais elles sont courtes. […] Une opinion, ça ne se blesse pas et ça ne crie pas vengeance.

Mais il y a en Europe, des minorités et à nos frontières des peuples entiers quoi n’ont pas des opinions mais des convictions. […]

Une Foi religieuse cela engage le corps et l’esprit. Et certains croyants sont même capables de donner leur vie pour ce qu’ils croient être leur cause.

Et ceci pose un grand problème de coexistence, parce qu’il n’est jamais facile de vivre quand on a une conviction, au milieu de gens qui ont en d’autres, non moins fortes et susceptibles que les vôtres.

Et c’est encore plus difficile de faire cohabiter des « je m’enfoutiste » et des illuminés, des gens à sang froid et des gens à sang chaud. »

Et comme le fait remarquer le philosophe, l’accélération des migrations et des mélanges de population que nous vivons augmente encore la tendance naturelle de tout le monde animal, dont fait partie le genre humain, du rejet viscéral du dissemblable.

Mais le philosophe est vigilant est nous met en garde :

« Notre laïcité est un chef d’œuvre en péril qui non seulement doit faire face à l’isolement international mais aussi à des menaces à l’intérieur de notre pays. »

Pour la menace intérieure, il parle d’une triple crise d’autorité : 1/ le Vrai, 2/ l’Etat, 3/ L’Ecrit.

D’abord le Vrai :

« L’unité du peuple humain a pour preuve, pour garantie, l’universalité du savoir : Il n’y a pas de mathématiques luthériennes, il n’y a pas de physique hindouiste ou de chimie coranique. Or, le Savoir cela ne se transmet pas par des gènes ou par des prières. Cela se transmet par un enseignement. La république laïque, elle est enseignante ou elle n’est pas. Son pivot c’est l’Ecole. […] Les convictions sont particulières et la règle de trois, elle est universelle. [Et il faut que l’on sache séparer l’un et l’autre, que la création de l’univers en 7 jours ou l’infériorité congénitale de la femme n’aient pas le même statut que le raisonnement scientifique] »

L’apprentissage de la Raison rend l’individu libre des opinions, les siennes propres comme celle des autres. Mais probablement à cause d’Hiroshima et d’autres fractures de notre monde technologique, la confiance en la science et dans le progrès a reculé. […] Ainsi un ami de Régis Debray, professeur de SVT qui expliquait la formation de la croûte terrestre a vu au fond de sa classe, une main se lever pour lui dire que si telle était son opinion à lui (au professeur) et il en était libre, lui élève il en a une autre parce qu’il la tient de l’imam de son quartier…

Et Régis Debray de conclure :

« Quand le socle du savoir tremble, l’idée républicaine n’est plus sûre de ses bases ».

Je résumerai plus rapidement les deux autres facteurs d’inquiétude.

 

L’Etat : Le désarmement de la puissance publique par rapport à la privatisation du Monde. Toutes les mesures de laïcisation ont été le fruit d’une volonté politique, c’est-à-dire d’en haut vers le bas. De l’Etat vers la société. Ce fut le cas de la 3ème République en France, de l’Etat Kemaliste en Turquie ou de la volonté politique de Bourguiba en Tunisie. 

Encore faut-il un Etat, ajoute t’il et d’expliquer que l’Etat a perdu peu à peu de sa consistance.

 

Enfin l’écrit. Aujourd’hui nous sommes entrés dans le monde des écrans.

Or l’écran préfère l’image à l’écrit.

Et l’image appelle davantage à l’émotion qu’à la réflexion, au court terme qu’au long terme qui s’inscrit dans l’écrit.

Or la laïcité s’inscrit dans la durée.

Et il ajoute « La partie n’est pas perdue mais il faut attacher sa ceinture parce que ça va secouer »

Et en conclusion, il se permet un avertissement :

« La laïcité n’est pas le laïcisme. La laïcité ne cherche pas à neutraliser, à aseptiser la société en la nettoyant de toute trace de religiosité.
Ce serait totalitaire et parfaitement idiot. [..]
Le religieux ce n’est pas le spirituel. Le spirituel cela concerne la vie intérieure. […]
Le religieux ça se professe en dehors et en public. Cela crée des processions, des associations, des journaux.
Le religieux c’est même fait pour cela, pour arborer des signes extérieurs d’appartenance.
Ne faisons pas de notre laïcité une anti-religion pour ceux qui n’ont en pas, dans le sens « ôte toi de là que je m’y mette ». Soyons plus modeste.

Il ne faut pas demander à la laïcité, ce qu’elle ne peut nous donner […]

La laïcité est une construction juridique et une législation ne donne pas un sentiment d’appartenance, d’entraide mutuelle et de fierté collective.

La laïcité ne répond pas aux questions fondamentales : d’où venons-nous, où allons-nous ? […]

La laïcité ne peut pas remplacer la religion sinon elle devrait devenir elle-même une religion.

Et si elle devenait une religion, elle ne serait plus ce qu’elle est : elle serait la religion de certains contre d’autres et non pas un cadre de coexistence de plusieurs valeurs, simplement une valeur parmi d’autres. »

Oui la laïcité n’a rien de comparable avec la religion, elle ne saurait prétendre à ce rang qu’en se reniant elle-même.

Je trouve la réflexion de Régis Debray sur ce sujet de laïcité encore, s’il est possible, plus accomplie que sur les autres sujets abordés cette semaine.

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Jeudi 22 septembre 2016

Jeudi 22 septembre 2016
«Dieu
C’est l’Infini qui dit « Moi, je » et qui de surcroit pense à moi.»
Régis Debray

Pour qu’il n’y ait pas d’ambigüité, Régis Debray précise toute de suite que son sujet est précis et délimité, il va parler de « Dieu » avec D majuscule, l’Unique.

Celui qui a émergé dans une région précise : le croissant fertile en Mésopotamie, entre l’Irak et l’Egypte d’aujourd’hui et qui dans le chapitre 3, §6 du livre de l’Exode s’est présenté à Moïse par ces mots :

« Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. »

Celui que les hébreux ont désigné par le tétragramme « YHWH », que les chrétiens ont plutôt appelé « Seigneur » ou « Mon Père » et qui a pour nom arabe et pour les musulmans du monde entier « Allah ». Car il y a bien continuité entre les 3 religions du Livre et qui tous parle de la même entité transcendante, universelle et unique.

Le Dieu du monothéisme ! Alors que Régis Debray précise

« Le terme de monothéisme ne figure pas dans l’Ancien Testament, pas plus que celui de religion dans le nouveau. ».

Et Régis Debray de définir :

« C’est l’Infini qui dit « Moi, je » et qui de surcroit pense à moi. Il allie ces deux qualités a priori incompatibles qui sont la Transcendance et la proximité. D’une part, le Créateur est radicalement supérieur et distinct du monde créé, du monde sensible qui m’entoure mais il m’est possible de l’interpeller, dans un rapport intime de personne à personne. Autrement dit c’est un dehors absolu qui peut me parler du dedans. Il nous entend, nous voit et nous console. Et on peut s’adresser à lui non seulement par un datif cérémonieux : « Deo Gratias », « Merci à Dieu », mais par un vocatif plein de reproches : « Mon Dieu, pourquoi m’as-Tu abandonné ? ». […] Tutoyer l’Absolu un peu rudement, c’est bel et bien une révolution dans l’Histoire de l’esprit…»

Et Régis Debray de nous inviter :

« Alors ouvrons le dossier »

Je vous avoue que cette émission est encore plus compliquée à résumer que les quatre autres, tant le cheminement intellectuel du philosophe sur ce sujet est fécond, imbriqué, large et laisse peu de place à la possibilité de simplement picorer.

Je vous en livre l’introduction :

« Ce Dieu majuscule n’est pas né de rien, ni n’importe où, il a donc une Histoire. Il a une écologie, c’est-à-dire un milieu… Il a une logistique, c’est-à-dire des moyens de transport et il a un medium, c’est-à-dire un support. Il a aussi des problèmes à résoudre, certains d’ordre intellectuel et il a des responsabilités d’ordre historique. L’affaire on le voit n’est pas simple.

L’Historique d’abord ! Car l’Eternel n’a rien d’éternel. Celui qui est entré dans l’Histoire des hommes a lui-même une Histoire toute fraiche. « Dieu » est un « tard venu » dans l’Histoire des entités célestes. L’homo sapiens a environ 100 000 ans d’existence, l’âge des toutes premières sépultures. »

Et il pose cette question et donne cette réponse : « Et Dieu quel âge a-t-il ? 2500 ans ! »

Et il continue

« C’est un  parachuté de dernière minute sur les terres de sapiens sapiens et même sur ceux  du peuple Hébreux. […] Cette tribu fut d’abord, comme tous les autres, polythéistes, puis monolâtre c’est-à-dire avec un Dieu national identitaire qui en tolère d’autres chez les voisins, avant d’embraser la cause d’un Dieu universel à tous les peuples et singulier, ayant conclu une alliance avec le seul peuple hébreux.

Ce Dieu dont nous parlons a émergé entre le 7ème et le 6ème siècle avant notre ère. Entre le règne centralisateur de Josias (-627) et l’exil à Babylone (-587). Sa première apparition incontestable, apparaît dans les derniers chapitres du Livre d’Isaïe dans la Bible, livre écrit après le retour des Judéens captifs à Babylone, après leur libération par le perse Cyrus.

Dieu le père, fut l’enfant d’une catastrophe, d’une catastrophe humiliante qu’a été la destruction du royaume de Juda et du Premier Temple de Jérusalem par Nabuchodonosor en -587.

C’est le fruit d’une grande construction rédactionnelle, d’une rédaction « ex post ante », faite après coup. Une reconstruction littéraire par une élite captive à Babylone et qui a voulu s’expliquer le pourquoi de sa défaite et de sa déportation, en réécrivant tout son passé, en s’inventant à titre rétrospectif un Dieu aussi protecteur que le puissant Dieu babylonien Mardouk, Dieu avec lequel cette élite avait fait alliance. Et c’est pour avoir rompu ce pacte d’alliance qu’est intervenu la punition divine et l’envoi en exil pour cause de désobéissance. Ce fut une terrible mésaventure qui est consignée dans le Deutéronome, non sans quelque mégalomanie propre à réparer une honte nationale »

Arrivé à ce stade vous êtes à la 11ème minute de l’émission qui dure 1 heure et dont vous trouverez l’intégralité derrière ce lien : <Allons aux faits : Que faut-il entendre par Dieu ?>.

<La datation scientifique de l’écriture de la bible hébraïque la situe bien autour de la déportation à Babylone>.  Si la rigueur scientifique ne permet pas d’affirmer que le personnage de Moïse a été inventé à ce moment-là, [il faut cependant savoir qu’aucune source historique en dehors des textes bibliques ne fait mention de Moïse], on a écrit l’histoire de ce personnage à ce moment de l’Histoire. Pour Abraham et ses enfants qui sont encore plus éloignés de cette période, il en va de même.

Régis Debray montre aussi que l’émergence de Dieu a dû attendre l’apparition de l’écriture, dans la même région du croissant fertile.

En outre, le Dieu monothéiste présente cet avantage par rapport aux dieux statufiés qu’il est facile de l’emmener avec soi. Les hébreux ont trouvé cette solution d’emmener avec eux, l’arche d’alliance c’est à dire les tables sacrés des commandements divins. Les autres peuples étaient incapables d’emmener avec eux la grande statue de Baal ou de Marmouk. Le monothéisme aime la dématérialisation.

Le croyant sincère peut être choqué que l’on écrive : ton Dieu a 2500 ans. En effet, si Dieu existe, il a toujours existé, sinon il ne serait pas Dieu.

Certes !

Mais ce que montre Régis Debray, c’est que Sapiens Sapiens a vécu 97 250 ans sur ses 100 000 ans d’existence sans Dieu monothéiste. Aujourd’hui encore, d’immenses civilisations comme la chinoise, l’indienne se passent très bien d’un Dieu unique et universel.

Régis Debray a écrit un livre, paru en 2003, que nous possédons dans notre bibliothèque et que je n’ai pas encore lu <Dieu un itinéraire>.

<Vous pourrez aussi regarder ce dialogue d’une grande intelligence entre Régis Debray et Jean-François Colosimo>

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Mercredi 21 septembre 2016

Mercredi 21 septembre 2016
«La religion
Le spirituel nous prépare à la mort, la religion prépare les obsèques»
Régis Debray

Régis Debray nous apprend d’abord que le mot « religion » est une particularité locale, c’est-à-dire un mot créé dans l’Occident chrétien.

Selon lui, ce mot n’a pas d’équivalent dans les autres civilisations.

Il traque dans les grandes langues de l’humanité les différents mots que l’Occident a traduits par le mot « religion », en montrant que cette traduction est erronée et très approximative.

C’est le sociologue Emile Durkheim qui a tenté de définir de manière savante ce mot :

« Une religion est un système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, interdites, croyances et pratiques qui unissent en une même communauté morale, appelée Église, tous ceux qui y adhèrent. ».

On constatera, l’incongruité de l’utilisation du mot « église » qui ramène irrémédiablement au christianisme.

« Religion » vient du latin « Religio ».

Et dans la Rome antique, « Religio » signifiait le respect des institutions établies.

Et le christianisme, dans ses débuts, a été traité par les érudits romains face à la Religio, de superstition.

Ainsi Tacite (58-120) dans ses Annales, en évoquant les persécutions de Néron a écrit :

« Néron […] fit souffrir les tortures les plus raffinées à une classe d’hommes détestés pour leurs abominations et que le vulgaire appelait chrétiens. Ce nom leur vient de Christ, qui, sous Tibère, fut livré au supplice par le procurateur Pontius Pilatus. Réprimée un instant, cette exécrable superstition se débordait de nouveau, non-seulement dans la Judée, où elle avait sa source, mais dans Rome même, où tout ce que le monde enferme d’infamies et d’horreurs afflue et trouve des partisans. »

Une exécrable superstition… écrivait Tacite.

On attribue à <Tertullien qui vécut autour des années 200> le fait d’être parvenu par son érudition et sa force de conviction à inverser le sens des termes et de rendre respectable le christianisme en lui attribuant le nom de « religio » alors que les autres pratiques romaines et notamment le paganisme devenaient des « superstitions »

Il existe deux étymologies du mot : la païenne – relegere, recueillir (Cicéron) – et la chrétienne : religare, relier (Lactance).

Régis Debray précise : « relegere, c’est relire avec attention, d’où vient l’expression accomplir religieusement une tâche ». Pour lui le contraire de ce sens est « distraction »

L’étymologie du mot nous enjoint donc à comprendre la religion comme rassemblement (religare) et recueillement (relegere), ou encore communauté et prière, lecture des textes saints.

Non seulement le mot religion n’existe pas dans les autres civilisations, mais on ne trouve pas trace, selon Régis Debray, du mot religion dans la bible hébraïque (ancien testament), ni dans les évangiles.

Au moment des débats sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat, les républicains de 1905 ont choisi de ne pas parler de la religion mais des cultes.

Régis Debray écrit :

« Le mot de culte me paraît plus adéquat. Le culte c’est deux choses : une réunion (des assemblées) et des rituels.
Il y a culte dès qu’il y a une croyance qui réunit des gens et que cette croyance est une croyance en une réalité ou un sujet méta-empiriques.
Ce peut être un ancêtre, un événement passé, une déité, une personnalité. »

Mais si le mot « religion » s’est imposé dans le monde comme l’« étalon maître des croyances » c’est en raison de la colonisation occidentale et de la suprématie des nations chrétiennes pendant la phase de la révolution industrielle.

L’Islam en outre sur bien des points et notamment sur celui-ci s’est inscrit dans l’héritage chrétien. L’Islam ayant vocation de constituer la religion monothéiste qui accomplit les deux autres qui l’ont précédé.

Car le terme de religion est intimement lié à ces cultes monothéistes dont Régis Debray explique :

« Non seulement, ces religions [monothéistes] entendent régler nos mœurs et notre vie intime mais ce sont elles qui ont liées la notion de croyance et la notion de vérité et ça c’est de la dynamite. – vera religio veri Dei – « la vraie religion du vrai Dieu. »

Et je finirai par cette brillante étude comparative de civilisation :

« Cette idée que nous a rendu naturelle des siècles d’enseignement religieux dans notre culture, semblera totalement barbare ou idiote à un chinois, à un japonais ou à un indien.
Cette idée que parce qu’on a une religion on ne pourrait pas en avoir une autre.
Un japonais né en milieu shinto n’hésitera pas à se marier chrétien et à mourir bouddhiste. Un chinois han se promène en souplesse entre Bouddha, Confucius et le Tao, sans avoir à renier un « isme » par un autre.
[En outre] les mots « bouddhisme », « taoïsme » et « confucianisme » sont des inventions des intellectuels occidentaux, non des penseurs asiatiques.
D’ailleurs les temples en Chine sont la demeure de toutes les divinités, et l’encens ne fait pas le détail. Et en Inde, un fidèle de Vishnou ne trouvera pas répréhensible d’aller fleurir l’autel de Shiva »

Vous trouverez tous ces développements <Ici>

Vous y trouverez aussi la phrase qui sert d’exergue à ce mot du jour, tellement explicite et juste qu’il n’est pas nécessaire d’expliquer davantage.

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Mardi 20 septembre 2016

Mardi 20 septembre 2016
« Le sacré.
Il n’y a pas de sacré pour toujours, mais il y a toujours du sacré»
Régis Debray

La seconde émission de Régis Debray avait pour thème le sacré.

Dans notre monde sécularisé, nous pensons que le sacré s’est éloigné de notre univers, ou nous le pensions. Depuis le massacre de Charlie Hebdo, nous avons avec effarement eu des débats sur ce mot qui nous paraissait d’un autre temps : « le blasphème ». Mais Régis Debray nous montre qu’en réalité le sacré ne nous a jamais quitté. Ce n’était pas forcément un sacré religieux, mais il y a toujours du sacré. Le fait est que dans notre langage nous avons exclu de notre vocabulaire le mot « sacré » et ses dérivés mais pas sa réalité.

Régis Debray introduit le sujet de la manière suivante :

« Que faut-il entendre par sacré ?

Rien n’est sacré en soi, mais on ne connait pas de société même laïque qui n’ait en son sein un point de sacralité, quelque chose qui autorise le sacrifice et interdit le sacrilège. […]

Etrange destin que celui de ce mot. […]

Hier dans toutes les bouches […], il n’est plus bien porté, il n’a plus droit de cité.

« Sacré » est devenu tabou ou malséant. Le substantif fait peur par ce qu’un référent ainsi baptisé suppose de révérence et l’épithète « sacré » fait sourire par la nuance d’ironie admirative qu’on y met : oui parce que « une sacrée musique » n’est pas « une musique sacrée ».[Cette utilisation de l’adjectif veut probablement conjurer d’autres utilisations anciennes comme] « l’amour sacré de la patrie » qui fait trop sentir la terre et les morts, le cantique des armes et l’hécatombe des corps.

Ainsi le mot sacré s’est-il absenté des discours publics, il est proscrit de nos textes législatifs. On peut dire par exemple qu’une sépulture a été profanée, on peut écrire un texte contre l’outrage à la marseillaise ou au drapeau, on peut interdire la manipulation du génome de l’espèce humaine […].

Mais on ne peut revenir aux sources pour dire qu’une sépulture, qu’un drapeau, ou que le génome humain ont quelque chose de sacré en eux.

Oui, parce que c’est logique, s’il n’y avait rien de sacré dans tout cela, il n’y aurait ni profanation, ni outrage, […].

« Profaner » oui ! Cela se dit couramment. Sacralité, halte là !

C’est comme un livre de cuisine qui parlerait du cuit mais pas du cru ou d’un bulletin météo qui parlerait du froid mais pas du chaud. […]

Nous nous étonnerions sans doute d’entendre dans la bouche de nos politiques le mot de « sacré ». Ils utilisent le terme doucereux et sucré de « valeur ».

La valeur est molle, le sacré est dur.

La valeur ça plaît à tout le monde, c’est la fonction du kitsch.

Le sacré ça effraie !

Le sacré peut se définir comme cela : qui légitime le sacrifice et qui interdit le sacrilège.

Or nous n’avons aucune intention de nous sacrifier pour quoi que ce soit et nous détestons viscéralement les interdits, sauf pour avoir la gloriole de les enfreindre. […]

Nous nous vantons de ne plus rien tenir pour sacré, mais nous trouvons fort normal que des auteurs d’une BD ironisant sur les nazis et les déportés juifs soient condamnés à une forte amende et leur ouvrage interdit.

Nous estimons que la pédophilie est un crime sans pardon. Ou qu’aller se faire cuire un œuf sur la flamme du soldat inconnu à l’arc de triomphe ou pire ouvrir une crêperie sous le portique de l’entrée du camp d’extermination d’Auschwitz constitue plus qu’une incongruité ou un acte de mauvais goût. Mais surtout que le mot sacrilège ne soit pas prononcé !»

Ainsi Régis Debray raconte comment à Moscou, un policier est venu lui intimer l’ordre d’immédiatement éteindre la cigarette qu’il fumait non dans mais devant le mausolée de Lénine. Il en a tiré la conclusion que l’athéisme officiel n’est pas « sacrifuge » mais au contraire « sacrophile », il aime le sacré jusqu’à la manie.

Il affirme aussi que « le premier réflexe d’une société qui sent son délitement c’est de sacraliser, de consacrer pour consolider et affirmer. » L’exemple qu’il donne est dans toutes les mémoires, vous vous souvenez que la marseillaise a été sifflée lors du match de football France-Algérie, le 6 octobre 2001.

En réaction, le législateur a fait une loi qui se retrouve dans le Code Pénal article 433-5-1. :

« Le fait, au cours d’une manifestation organisée ou réglementée par les autorités publiques, d’outrager publiquement l’hymne national ou le drapeau tricolore est puni de 7 500 euros d’amende. Lorsqu’il est commis en réunion, cet outrage est puni de six mois d’emprisonnement et de 7 500 euros d’amende. »

Bref un sacrilège et une sanction pour celui qui le commet !

Il est toujours important de revenir à l’étymologie : Le mot « sacré » vient du  latin « sacer » qui signifie « séparation ». Nos ainés en monothéisme, la religion juive avait structuré cette séparation dans le Temple de Jérusalem qui avait une structure concentrique, avec des parties publiques et des parties toujours plus sacrées et toujours plus rarement accessibles, jusqu’au centre, le « Saint des saints » ou était conservée l’Arche d’alliance et qui était l’endroit le plus séparé du reste.

L’antinomique du « sacré » est « profane », du latin « profanus » (de pro «devant» et fanum «lieu consacré»). Le profane est donc ce qui se trouve à l’extérieur du sacré.

Mais la religion juive, exprime encore de manière plus explicite cette équivalence entre le sacré et la séparation. Régis Debray nous explique :

« « Soyez Saint » enjoint le Lévitique aux Hébreux !  Traduction « écartez-vous ne vous assimiliez pas.» »

Le texte exact est Levitique 20:26

« Soyez saints, consacrés à mon service, parce que je suis saint, moi, le Seigneur. Je vous ai mis à part des autres peuples pour que vous soyez à moi. »

Et Debray de continuer :

« Ne mélangez pas la laine d’origine animale avec le lin d’origine végétale (Deutéronome 22-11). Ne mélangez pas le lait avec la viande (Exode 23-19). Et, ne vous mélangez pas avec les goyims.
Ce qui vaut pour le textile et les aliments vaut pour l’humain et le territoire.
Israël doit rester séparer des autres nations et son territoire a été proclamé inaliénable par le peuple Juif. »

Le sacré fait frontière et les frontières c’est sacré.

<Ainsi le dieu latin Terminus était le maître des bornes et des limites>. Et on se souviendra que selon une légende, Romulus tua son frère Rémus parce que ce dernier avait sauté le sillon qu’il venait de tracer pour délimiter le mur, c’est à dire la frontière de la ville de Rome qu’il entendait créer.

Pour Debray, les églises chrétiennes, catholiques et protestantes préféreront la sainteté au sacré :

« Le sacré concerne les choses, la sainteté concerne les hommes. […] Le sacré est primitif, il est là avant le divin, le Dieu unique est encore postérieur. […] Rien n’est sacré par nature, mais n’importe quoi peut le devenir : un arbre comme pendant la révolution française, la source d’un fleuve, un parchemin. »

Vous savez sans doute que les saxons avaient un arbre sacré « Irminsul » qui fut abattu en 772 sur l’ordre de Charlemagne. A l’époque c’était des fanatiques chrétiens qui faisaient disparaître le patrimoine sacré d’autres peuples, mais cet épisode est souvent célébré dans nos livres d’Histoire. Pourtant, dans l’histoire de l’Humanité, ce fait n’est pas différent de celui où les talibans ont fait exploser les Bouddhas de Bamiyan.  Certes l’Unesco n’existait pas à cette époque.

J’ai tiré l’exergue du mot du jour, de ce développement de Régis Debray :

« Le sacré se désacralise. Je peux proclamer dans la cité du Vatican que le Christ n’est pas ressuscité, le genre de propos qui m’aurait fait sentir le fagot il y a quelques siècles d’ici, mais si je venais proclamer sur les trottoirs du Caire que Mahomet n’a jamais rien reçu de l’ange Gabriel alors je risquerai ma peau. Notez qu’au Caire si il y a 3000 ans, si j’avais nié la résurrection d’Osiris, j’aurais été assez vite expédié au royaume des morts.

Le sacré d’aujourd’hui n’est pas le sacré d’hier, ils peuvent même se succéder sans grave difficultés. C’est pourquoi je dis qu’il n’y a pas de sacré pour toujours, mais il y a toujours du sacré. 

Et il y a toujours en France des gens capable de donner leur vie pour une cause.

Certes, il n’en existe plus beaucoup qui réciteraient : « Mourir pour la patrie, c’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie »

Et rare sont les chrétiens qui seraient prêts, en France, de donner leur vie en l’honneur d Dieu et de la Foi. Même s’il y en eut, à Tibhirine en Algérie par exemple.

En revanche pour la maisonnée, pour les enfants ce ne serait pas impossible. Comme on dit « la famille c’est sacré ! » Il y a comme un retour sur le noyau dur, c’est-à-dire la famille.

Et je ne parle pas bien sûr des « humans bombs » qui impose leur martyr aux autres au nom de leur Foi.»

Une autre sacralisation moderne est celle du patrimoine culturel, les œuvres qui sont inscrits dans ce patrimoine sont inaliénables. Et Régis Debray de raconter :

« Le sacré ne se marchande pas, ainsi Fidel Castro visitant le Louvre a demandé devant « La Joconde » combien cela coûte ? Il lui fut répondu, ce tableau n’a pas de prix, il n’est pas sur le marché. De même si à Madrid, un prince Qatar souhaite acheter « Guernica » de Picasso, on lui expliquera fermement, cette œuvre « sacrée » ne peut s’acheter.

Enfin, on peut l’espérer et ce sera le cas tant que ces œuvres seront sacralisées. »

Et le philosophe d’expliquer :

« Le sacré c’est ce qui me rattache au passé et me fait la promesse d’un avenir. »

Même si ce mot du jour est encore très (trop ?) long, je suis incapable d’en présenter toute la richesse que vous trouverez derrière ce lien : <Réalités religieuses (2/5) : Que faut-il entendre par sacré>

Je finirai par cette conclusion qui est une quasi-prière :

« Sacralisons, ce qui nous fait tenir debout et ne profanons pas jusqu’à l’indispensable. En France, on peut se prendre à penser que la République aurait un avenir plus assuré du jour où le Chef de l’Etat oserait évoquer à voix haute, en haut d’une tribune, non des valeurs en carton-pâte mais notre Sacré laïque et républicain. »

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Lundi 19 septembre 2016

Lundi 19 septembre 2016
« La croyance
Je n’hésiterai pas à inscrire la croyance en tête de liste de nos nécessités vitales, en tête de liste des aides à la personne […] propre à l’entretien de ce qu’on appelle la vie, à savoir l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort. »
Régis Debray

Que nous arrive-t-il ?

En Europe, nous pensions que le progrès, issu de la révolution des Lumières et des découvertes scientifiques et techniques permises grâce à elle, était en marche de manière irrésistible.

Cette évolution était accompagnée de manière continue et inexorable de la sortie du religieux.

C’est pourquoi, le retour du fait religieux nous laisse désemparé, dans l’incompréhension.

Dans ce questionnement, j’ai écouté, avec un immense, intérêt 5 émissions produites par Régis Debray, cet été, sur France Culture et qui avaient pour thème : les réalités religieuses <Allons au fait – les émissions>.

Il a interrogé successivement ces 5 notions :

  • La croyance
  • Le sacré
  • La religion
  • Dieu
  • La Laïcité

Un livre est annoncé pour le 3 octobre : <Allons aux faits – le livre>

Commençons par la croyance.

Croire !

Pour philosopher sur la croyance, il introduit son sujet en montrant combien croire fait partie de notre quotidien :

« Le monde où on vit n’est pas le monde où on pense. Pour les têtes pensantes, il est mal vu de croire et conseillé de savoir !

Depuis Platon, le philosophe met la croyance sur la sellette. […] C’est le degré zéro de l’intelligence. […] La science est une machine à « décroire ».

Mais dans le monde où on vit ? Le vôtre, le mien ?

Chaque geste, chaque parole nécessite un acte de foi.

Quand je dépose un chèque à la banque, ou encore plus risqué quand je mets un bulletin de vote dans l’urne.

Quand je me rends à un rendez-vous qu’on m’a donné la veille, quand je lis dans le journal ou quand je m’adresse à mon fils comme étant véritablement mon fils, je fais confiance, spontanément !

Je tiens sur sa bonne mine, tel candidat comme crédible.

Je compte bien que le billet que j’ai en poche peut s’échanger contre un vrai paquet de cigarettes.

D’ailleurs sous la révolution, un assignat s’appelait un billet de confiance. »

Dans tous ces cas énumérés, il ne s’agit pas de savoir mais de croyance, « nous croyons que »…, sans nous rendre compte que dans ces cas, nous croyons. »

Après nous avoir montré que la croyance fait partie de notre vie, même si nous ne nous déclarons pas croyant, il va tenter de donner les raisons de la force de la croyance :

« A la croyance nous devons signer une reconnaissance de dettes, pour 3 motifs :

Si nous n’avions pas la faiblesse, mais la force de croire :

– nous n’aurions pas l’avenir devant nous ;

– nous n’aurions pas une société ou vivre et

– nous n’aurions pas d’actions à entreprendre.

Disons que l’incroyance absolue est un luxe de légume et que nous aurions tort d’en abuser.»

Et il développe et explicite ces trois raisons :

«1° La croyance fait respirer le temps, elle desserre l’étau du présent.

Credo vient d’une racine indo-européenne qui désigne le fait de donner une chose à quelqu’un avec la certitude de la récupérer plus tard. Je fais faire une offrande à un Dieu, auquel je crois, avec l’idée qu’il va me rétribuer, qu’il me le rendra un jour. Je prends une créance sur l’avenir.

De celui ou de cela auquel je crois, j’attends une rétribution en différé.

Autrement dit, le croyant c’est un homme en attente, qui met ses verbes au futur, comme Jaurès, ainsi que le lui reprochait Clemenceau. Oui parce que Jaurès était un croyant impénitent, croyant dans l’avenir et même peut être en Dieu.  […]

Un croyant n’est jamais seul, en fait un croyant croit pour ne plus être seul […].

Ce n’est pas toujours facile de croire, en dépit des réalités, mais c’est un plus, malgré tout. Parce que c’est épouser une communauté et rentrer dans l’orchestre. […]

Alors quand on dit à un croyant : c’est idiot ce que vous croyez, d’ailleurs ce que l’on croit n’est jamais vrai, c’est Valery qui l’a dit, il vous répondra peut-être : Je sais bien, mais quand même, j’ai un toit pour m’abriter et des frères et des sœurs pour me tenir chaud, j’ai un parti, j’ai une église, j’ai une confrérie […]. Votre vérité, elle est froide, elle ne me rapporte rien, alors que ma croyance m’augmente. Elle me rend fier d’être ce que je suis, parce qu’elle m’assure une appartenance. Elle m’insère dans un « nous » beaucoup plus grand et plus fort que moi, le « nous » de tous les croyants, à la même croyance que moi.

Vous pouvez dire que les religions, les idéologies sont des mythes. Oui ! Mais des mythes au service d’une société d’entraide et d’admiration mutuelle.

Pour être savant : « La logique du collectif ne relève pas de critères cognitifs »

Croire c’est se mettre en mouvement. C’est sortir de sa passivité et de la résignation.

Dire que nous croyons en quelque chose, c’est dire que nous ferons quelque chose. […] C’est prendre des risques »

[…] L’homme de cœur va peut-être dans le mur, mais il y va, l’homme de pensée voit plus clair mais reste en arrière.

Il y a une preuve à contrario, il suffit de regarder autour de nous

La France qui n’y croit plus c’est un mélange de chacun pour soi et de maintenant c’est maintenant. On n’attend plus grand-chose, on prend plus beaucoup de risques et on ne se tient même plus les coudes. […]»

Et il ajoute ce que les lecteurs du « Sapiens » d’Hariri comprennent immédiatement :

« Un spermatozoïde et un ovule cela peut faire un fœtus, mais pour faire un petit homme il faut beaucoup plus. Il faut des prohibitions, des lois, des mythes, bref il faut du fantastique, [il faut du récit]. »

Et c’est sa conclusion que j’ai utilisé comme exergue de ce mot du jour :

« La croyance est à la fois nécessaire et dangereuse. Je n’hésiterai pas à inscrire la croyance en tête de liste de nos nécessités vitales, en tête de liste des aides à la personne […] propre à l’entretien de ce qu’on appelle la vie, à savoir l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort. »

C’est tout simplement passionnant.

Ce message ne donne qu’un petit aperçu de cette réflexion féconde et intelligente dans le sens où l’intelligence vous montre un aspect de la question qui vous surprend et change votre perception : <Réalités religieuses 1/5 Que faut-il entendre par croyance ? >

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