Mercredi 4 septembre 2024

« Un mystique gothique, égaré par erreur dans le XIXe siècle »
Wilhelm Furtwängler décrivant Anton Bruckner

Anton Bruckner est né le 4 septembre 1824, il y a 200 ans. Ce fut dans un petit village de Haute-Autriche, Ansfelden, situé à quelques kilomètres de Linz. Son père, Anton senior, y est instituteur, mais aussi, comme la législation de l’Empire austro-hongrois le prévoyait, chantre, sacristain et organiste à l’église.

Abbaye Saint Florian

Son père meurt, en 1837. Peinant à subvenir aux besoins de sa famille nombreuse, sa mère confie le jeune garçon de 13 ans aux moines de l’abbaye de Saint-Florian, centre de rayonnement culturel et religieux d’Autriche. Admis comme choriste, il y découvre la musique sacrée savante et surtout l’orgue, grâce à l’instrument monumental de la basilique, l’un des plus beaux du pays.

Il embrassera comme son père le métier d’instituteur et deviendra un immense organiste. Après diverses postes, il reviendra à l’abbaye de Saint-Florian pour y tenir le pupitre d’orgue.

Bruckner, bien qu’unanimement reconnu très tôt comme un organiste chevronné, écrit peu pour son instrument. Il réserve son énergie créatrice à la symphonie. Sur son instrument, il préfère interpréter Bach et Mendelssohn et surtout improviser.

Mais il ne commence la grande affaire de sa vie qu’à presque quarante ans, sa première symphonie : la Symphonie en fa mineur. Longtemps considérée comme un simple morceau d’étude, on lui donne désormais le numéro de double 0 : “00”. Parce qu’il existe une autre symphonie à qui on donnera le numéro 0.

Anton Bruckner en 1868

La symphonie N°1 officielle sera créée en 1866, il a 44 ans. Il en composera 8 autres, jusqu’à la symphonie N°9, qu’il ne parviendra pas à achever avant sa mort, le 11 octobre 1896. Elle ne comportera que 3 mouvements.

Tout au long de sa carrière si on reconnait ses talents d’organiste, le public et surtout les critiques ne seront pas convaincus par ses symphonies, à l’exception de la quatrième et de la septième. Jean-Claude Hulot dans un article de Diapason, publié le 17 juillet 2024 écrit :

« En février 1883, après avoir appris la mort de Wagner survenue à Venise, il transforme la fin de l’Adagio de la 7e, alors en gestation, en une saisissante musique funèbre pour celui qu’il admirait tant. La création, dès 1884, est un triomphe, grâce en particulier au chef Arthur Nikisch qui toute sa vie défendra l’œuvre de son maître. Aussitôt, cette symphonie devient l’une des plus populaires du compositeur, à égalité avec la Romantique. »

Aujourd’hui, la plus populaire est celle qui voit le jour en 1874, portera le numéro 4 et le titre de « Romantique ».

Tout au début de notre vie commune avec Annie, lors de vacances en Autriche en 1989, pendant les trajets en voiture nous écoutions cette symphonie en boucle dans la version de Daniel Barenboïm avec l’orchestre de Chicago. J’essayais d’accompagner par le chant, le début de l’œuvre : un trémolo de cordes sur lequel surgit un appel de cor, simple quinte au rythme inoubliable. De ce simple intervalle va naître une symphonie plus grandiose que jamais.

Annie me raconte, que c’est ainsi qu’elle a commencé à aimer ce compositeur que tant de mélomanes français ont des difficultés à apprécier. Bruckner eut, en effet, beaucoup de mal à s’imposer en France, comme le fait remarquer Christophe Huss, dans un journal canadien :

« La méfiance fut d’ailleurs très largement de mise en France, où public et critique affichèrent une franche hostilité à l’égard d’une musique « cyclopéenne » [selon les termes du musicologue] Bernard Gavoty jusque dans les années 1960. Un lent virage ne se fit qu’avec la présentation de la 8e Symphonie par Herbert von Karajan à la cathédrale de Chartres et la création française, par Eugen Jochum, de la 5e Symphonie, en octobre 1969 ! »Journal « Le Devoir », samedi 7 avril 2018

Quand Daniel Barenboïm est venu interpréter, sur deux saisons de la Philharmonie de Paris, l’intégrale des symphonies du compositeur avec son orchestre de la Staatskapelle de Berlin, Christian Merlin a présenté ces concerts dans Le Figaro du 13 septembre 2016 par cette introduction :

« Cela paraîtra étrange à certains d’entre vous qui sont déjà convaincus, mais en programmant sur deux saisons une intégrale des symphonies de Bruckner à la Philharmonie de Paris, Daniel Barenboïm ne vole pas au secours de la victoire. Aux yeux de nombreux mélomanes français, Anton Bruckner passe encore pour un raseur germanique pompeux et bavard. Alors qu’il est tout simplement l’un des trois plus grands symphonistes de l’histoire. Les grands chefs allemands du XXe siècle ne juraient que par les « 3 B » : Beethoven, Brahms et Bruckner. »

Je me souviens encore d’un ami, grand admirateur de Fauré, qui en entendant une symphonie de Bruckner que j’essayais de lui faire découvrir, m’a dit son rejet de « cette musique authentiquement teutonne ».

Pour ma part, j’ai été introduit dans cette musique par mon ami Bertrand, vers mes 14 ans, par la septième symphonie. Je fus rapidement saisi par la dimension spirituelle de cette musique. Et quand j’ai entendu des musicologues évoquer le terme de « Cathédrale sonore », j’ai tout de suite été convaincu de la justesse de cette métaphore.

Anton Bruckner, peint par l’autrichien Ferry Bératon, en 1889

Cette musique agit sur moi, comme lorsque assis dans une cathédrale, je me laisse porter par la spiritualité et l’élévation qu’on sut donner les bâtisseurs de ces ouvrages de foi.

Et je crois qu’une des meilleures illustrations de cette musique de « cathédrale sonore » se trouve au « milieu du premier mouvement de la symphonie N° 4 ».

De son vivant Bruckner n’a jamais entendu d’interprétation orchestrale de ses symphonies 5, 6 et 9. Si pour cette dernière, le fait qu’il soit mort avant de l’avoir achevé, permet d’expliquer factuellement ce manque, pour les deux autres symphonies, cela montre la difficulté qu’a eu Anton Bruckner d’imposer son œuvre symphonique, de son vivant. Pour les symphonies qui ont été jouées, les musiciens se plaignaient souvent de la difficulté de leur exécution, exigeant des révisions auquel se prêtait Bruckner qui manquait singulièrement de confiance en soi.

Tel n’est plus le cas, les grands chefs d’orchestre expriment désormais une prédilection pour jouer ces symphonies et de sculpter ces constructions musicales dans un immense élan mystique, dans lequel les cuivres jouent un rôle essentiel, comme dans le « final de la 5ème symphonie »

Chefs et musiciens le reconnaissent aujourd’hui comme l’un des plus grands symphonistes de l’histoire.

Le grand chef d’orchestre Wilhelm Furtwängler le décrivait comme :

« Un mystique gothique, égaré par erreur dans le XIXe siècle »

François-Xavier Roth, le chef français de l’Orchestre du Gürzenich de Cologne évoque la passion du public allemand pour ses œuvres :

« Il y a en Allemagne une fascination pour ses symphonies depuis leur création, qui frôle parfois le culte. Günther Wand, mon prédécesseur à Cologne, qui dirigea aussi à Hambourg, me disait que chaque fois qu’il dirigeait Bruckner là-bas, il laissait toujours une à deux minutes de silence total après avoir posé le dernier accord ! En France, en revanche, on trouve toujours, comme dans les pays latins ou anglo-saxons, une guerre entre mahlériens et brucknériens, et c’est souvent les premiers qui l’emportent. »

Outre ses 9 symphonies plus les deux qu’il n’a pas voulu numéroter (la 00 et la 0), Anton Bruckner a composé une dizaine d’œuvres de musique sacrée dont un chef d’oeuvre le « Te Deum » et trois messes, un quintette à cordes, un quatuor et quelques très rares pièces pour piano.

Comme je l’ai écrit précédemment, il devint l’organiste de l’abbaye de Saint Florian en 1850. Un poste qu’il occupera plusieurs années jusqu’à s’installer à Vienne quand son métier de compositeur prend le dessus, mais c’est dans la crypte de l’Abbaye, sous les grands orgues, qu’il demandera à être enterré.

Orgue de l’Abbaye de Saint Florian sous lequel est enterré Bruckner

La Libre Belgique écrit dans son édition du 3 septembre 2024 :

« Même s’il est mort dans une petite dépendance du château du Belvédère à Vienne, c’est là, sur un promontoire dominant le fleuve mythique, qu’on peut rendre hommage aujourd’hui à ce compositeur que d’aucuns n’ont pas hésité à qualifier peu aimablement de “paysan du Danube”. »

Philippe Herreweghe, qui a souvent dirigé sa musique et a initié et préfacé un ouvrage collectif consacré au compositeur (Actes Sud) écrit :

« Comme celle de Schubert, la musique de Bruckner est profondément mélancolique, elle pleure le paradis perdu, elle évoque comme nulle autre l’apaisement dans la nature maternelle. Dans ce sens-là, elle est profondément religieuse et nous fait entendre l’essentiel. Ces gigantesques cathédrales symphoniques chantent Dieu et pleure son absence. Bach exalte la confiance de l’homme en Dieu et en son église, Bruckner au contraire dit avec une force aux limites du soutenable la tristesse de l’homme moderne face à sa solitude dans un monde que Dieu s’apprête à quitter, et sa soif d’une rédemption désormais impossible. »

Pour ma part, c’est un compositeur que je mets dans mon panthéon musical. Mon œuvre préférée reste « la 8ème symphonie ». Le concert au Théâtre des Champs Elysées, le Mercredi 27 janvier 1988, dans lequel l’Orchestre Philharmonique de Munich dirigé par Sergiu Celibidache joua cette œuvre, reste pour l’instant, ma plus grande expérience musicale vécue.
Avec le même orchestre et le même chef, il existe sur internet, la video d’un concert du « 20 octobre 1990 à Tokyo »

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