Dimanche 15 mars, la liste menée par Bally Bagayoko a été élue au premier tour des élections municipales de la ville de Saint Denis (93) qui après avoir fusionné avec Pierrefite est une ville d’environ 150 000 habitants, plus grande ville de la Région parisienne, après Paris.

Au milieu de la liesse de ses soutiens, il est interviewé par un journaliste de LCI qui commence l’entretien en rappelant que Saint-Denis est la ville des rois. En effet, Saint-Denis abrite la basilique dans laquelle se trouve la nécropole royale où se trouve les tombeaux de très nombreux rois et reines qui ont régné sur la France. Le nouveau maire a alors repris, en la simplifiant, une phrase attribuée au poète communiste Jean Marcenac, résistant qui a enseigné la philosophie au lycée Paul-Eluard de la commune :
« La ville des rois et du peuple vivant »
Couvert par le bruit, le journaliste et des auditeurs ont cru entendre : « La ville des noirs. ». Cette erreur a été répétée et amplifiée sur de nombreux plateaux de télévision. Si la journaliste Apolline de Malherbe de BFM TV a présenté rapidement ses excuses d’avoir repris cette « infox », peu de journalistes ont eu cette honnêteté, certains ont continué à la relayer alors qu’il était devenu certain que la phrase n’avait jamais été prononcée par le nouveau maire de Saint-Denis.
Bally Bagayoko est né en 1973 à Levallois-Perret de parents maliens originaires du village de Gouni, situé au nord-ouest de Bamako, sur la rive droite du fleuve Niger. Lui a grandi à Saint-Denis, à partir de son enfance.
Il est diplômé de l’université Paris-VIII en géopolitique et titulaire d’une maîtrise sciences et techniques (MST) « connaissance des banlieues » de cette même université. Il travaille comme cadre à la RATP. Il est aussi basketteur et entraîneur de basket. C’est en entraînant le club de Saint-Denis Union Sport, qu’il fait monter du niveau départemental jusqu’en Nationale 3 en moins de cinq ans, que Patrick Braouezec, alors maire communiste de Saint Denis, le repère. Son engagement municipal démarre en 2001 aux côtés de Patrick Braouezec, qui l’intègre à son équipe. Il y exerce d’abord comme adjoint au maire, avant d’être élu conseiller général du canton de Saint-Denis Nord-Est à l’issue des élections départementales de 2008.

Il est proche du Parti communiste sans jamais y adhérer jusqu’à 2012 où il rejoint le Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon. Il reste fidèle à ce leader brillant, excessif, vindicatif, arrogant et inquiétant. Lors des municipales de 2020, Bally Bagayoko mène la liste LFI et se retire au second tour permettant à Mathieu Hanotin (PS) de remporter la mairie en mettant fin à 75 ans de direction communiste. En 2026, il fera gagner LFI contre le Parti Socialiste, à l’instar de la plupart des victoires de ce mouvement lors de ces municipales qui leur ont permis de remplacer d’autres forces de gauche. Il y a peu d’exception à ce constat, l’exception la plus notable se situe à Roubaix où ils ont vaincu un candidat de droite.
Après ces éléments de contexte, revenons à ces réactions scandaleuses dans lesquelles la couleur de la peau de cet homme semble déranger certains.
La sociologue Solène Brun, dans une tribune dans le journal « Le Monde » cite Frantz Fanon :
« Cette séquence illustre parfaitement le mécanisme de l’assignation racialisante. Frantz Fanon l’expliquait déjà dans le cinquième chapitre de Peau noire, masques blancs il y a près de soixante-quinze ans [Seuil]. Désigné comme « nègre » par un enfant dans le train qui s’adresse à sa mère, Fanon rend compte de la manière dont cette interpellation est le premier geste d’une objectification qui « emprisonne » et qui déshumanise. Tout à coup, Fanon n’est plus un homme, plus un psychiatre, plus le fils de quelqu’un : il n’est que « noir ». Comme Frantz Fanon, comme Bally Bagayoko, chaque jour, des millions de personnes en France font cette même expérience. »
Sur le site de « France Inter » on apprend qu’une étude, du Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN), que France Inter a pu consulter en février 2026 et qui concernait donc les municipalités sortantes, dénonce la sous-représentation des élus noirs dans les conseils municipaux des grandes villes de France. Parmi les plus mauvaises élèves, des villes comme Marseille, Lyon, Grenoble ou encore Bordeaux. L’étude porte sur 51 grandes villes française. À Lyon ou à Grenoble, il n’y aucun élu noir au conseil municipal, un seul à Bordeaux.
Selon les recherches que j’ai pu faire, il semble qu’il y a 12 maires noirs qui ont été élus en France métropolitaine lors de ces élections municipales de 2026.
Wikipedia tout en soulignant l’absence de définition légale de ce qu’est « être noir » en France pose une estimation de la population « noire » entre 2,5 % et 7,5 % de la population française. Ces estimations rapportées au 35 000 maires élus en France devraient conduire à un résultat de 700 à 2450 maires noirs.
Les chiffres, je l’ai souligné plusieurs fois, n’ont pas de sens en eux même et la désignation de dirigeants ne peut se limiter à une règle de trois simpliste et dénuée de sens. Toutefois ce décalage entre d’une part 12 et d’autre part de 700 à 2450 a lui, un sens. Plutôt que les polémiques qui ont suivi l’élection de Bally Bagayoko, il aurait été plus raisonnable de se féliciter de l’élection d’un maire noir et de s’interroger pourquoi il y en a si peu.
L’Histoire nous apprend que c’est le 19 mai 1929, dans une petite ville de la Sarthe, Sablé-sur-Sarthe, que pour la première fois un homme de couleur noir était élu maire en France métropolitaine : Raphaël Élizé. C’était un homme originaire de Martinique, petit-fils d’une esclave affranchie (Élise, qui donna son nom à la famille).

Raphaël a seulement 11 ans lorsqu’il est contraint de fuir, avec sa famille, la monstrueuse éruption de la montagne Pelée (30000 morts). Il poursuit sa scolarité à Paris avant d’intégrer l’École nationale vétérinaire de Lyon, dont il ressort major en 1914. Aussitôt, la guerre éclate. Le jeune homme est mobilisé sur le front de la Marne, dans le 36e régiment colonial d’infanterie. Il survit et est décoré de la Croix de guerre en 1919.
Elu en 1929 et réélu en 1935, il équipe Sablé d’une cantine, d’un terrain de football et d’une piscine olympique – la première dans l’ouest de la France. Il met aussi en place une consultation pédiatrique gratuite à l’hôpital local.
Il est destitué de ses fonctions de maire par l’occupant à son retour du front, le 9 août 1940. « Il est incompréhensible pour le ressentiment allemand et pour le sens du droit allemand qu’un homme de couleur puisse revêtir la charge de maire », exprimait un arrêté de la Feldkommandantur. Par la suite, il s’engage dans la Résistance. Il est dénoncé et arrêté en septembre 1943, puis déporté à Buchenwald le 17 janvier 1944. Le 9 février 1945, il est grièvement blessé lors d’un bombardement allié de l’usine d’armement allemande de la Gustloff-Weimar le 9 février 1945, et décède dans la journée.
Pour ce qui concerne Bally Bagayoko les polémiques continuent. Vendredi dernier, un débat sur la chaîne CNews a porté sur les premiers jours de son mandat. Un psychologue Jean Doridot a cru pertinent de dire :
« Maintenant, c’est important de rappeler que l’homo sapiens, nous sommes des mammifères sociaux et de la famille des grands singes. Et par conséquent, dans toute collectivité, dans toute tribu – nos ancêtres chasseurs-cueilleurs vivaient en tribus – il y a un chef qui a pour mission d’installer son autorité ».
En se réfugiant dans un argumentaire « pseudo scientifique » il a fallu utiliser le terme de « grands singes » pour parler de Bally Bagayoko. Sur la même chaîne Michel Onfray s’est cru autoriser de parler de « Mâle dominant » pour évoquer cet homme élu.
La ville de Saint-Denis est certainement une ville difficile à gérer. Le footballeur Thierry Henry avait eu, avant la finale de Ligue des Champions au Stade de France en 2022 opposant le Real de Madrid et Liverpool, cette formule sur un média anglophone :
« Le Stade de France n’est pas à Paris, mais à Saint-Denis. Croyez-moi, vous ne voulez pas être à Saint-Denis, ce n’est pas la même chose que Paris… »
Une grève RATP, une organisation sécuritaire déficiente lors de cette finale de 2022, ont conduit les supporters anglais et espagnols à être attaqués et dépouillés par des groupes de délinquants qui ont donné l’occasion aux journaux britanniques et espagnols de faire une description quasi apocalyptique de la sécurité dans les banlieues parisiennes.
Le maire PS, Mathieu Hanotin, avait répondu à Thierry Henry :
« Le mépris avec lequel vous avez caractérisé notre ville n’est pas acceptable. Nous ne sommes pas Paris, mais nous ne sommes pas infréquentables pour autant. La situation des banlieues aujourd’hui est le résultat d’une concentration de la pauvreté en périphérie de Paris et d’un abandon de l’État pour les quartiers populaires depuis de nombreuses années. […] Saint-Denis est une ville dans laquelle le taux de pauvreté est très important. Le pourcentage de logements indignes est malheureusement l’un des plus grands de France. L’insécurité dans l’espace public est un fléau que nous n’avons pas encore réussi à endiguer. »
On comprend que c’est très compliqué.
L’ancien maire communiste, Patrick Braouezec, qui a intégré une première fois Bally Bagayoko à l’équipe municipale a déclaré dans « Le Parisien » :
« Cette victoire est la suite logique de l’histoire ouvrière et migratoire de Saint-Denis. Bally Bagayoko, comme Sofia Boutrih (cheffe de file locale du PCF qui s’est alliée à Bally Bagayoko durant la campagne) et d’autres élus sur la liste, qui sont des enfants de parents venus en France comme les Bretons, les Auvergnats, les Espagnols, les Portugais sont venus à Saint-Denis pour travailler dans les entreprises et y faire leur vie. Je trouve cela rassurant de voir des jeunes issus de ces migrations devenir des citoyens à part entière, éduqués, qui forment des familles puis s’investissent dans le monde associatif mais aussi politique. On devrait s’en féliciter. Au lieu de cela, on constate chez certains un mépris. »
Il faudra juger aux actes, à la fin du mandat, mais pour l’instant il faut donner sa chance à cette équipe et à ce maire et condamner sans faiblir le racisme et les propos nauséabonds des marchands de haine.
Je ne partage certainement pas toutes les idées de Bally Bagayoko, pour l’instant son calme et la modération de ses propos m’impressionnent.
