Mercredi 4 novembre 2020

« La nuit américaine »
Expression à multiples facettes

J’avais déjà parlé de la nuit américaine lors du mot du jour du <7 octobre 2014> qui rendait hommage à François Truffaut et à son film qui portait ce nom.

J’expliquais alors que « la nuit américaine » est le nom d’une technique, au cinéma, qui consiste à tourner des scènes nocturnes en plein jour.

Par chance je n’avais pas utilisé cette expression comme exergue, elle est donc disponible pour décrire cette nuit qui s’achève et au cours de laquelle les résultats des présidentielles américaines nous arrivent peu à peu.

Au moment où j’écris cet article, je ne connais rien du résultat.

France Inter a donné pour titre à l’émission qu’elle consacre à cet évènement « la nuit américaine ».

Il peut aussi être donné un autre sens à cette expression.

Le 20 janvier 2017, Donald Trump prenait les clés de la Maison Blanche.

J’avais écrit un mot du jour le <23 janvier 2017> en m’appuyant sur un dessin.

Dessin dans lequel, Obama sort de la pièce et éteint la lumière.

Les Etats-Unis étaient plongés dans la nuit.

Quatre ans sont passés.

Il n’y a pas eu de guerre provoquée par Trump, heureusement.

Mais pour le reste ce fut un désastre pour l’intelligence, pour la vérité, pour la décence, pour la raison . La première vraie crise qu’il a eu à traverser fut celle du COVID 19. Il a alors montré toutes les limites de ses méthodes et de sa manière d’agir.

J’espère profondément qu’il n’y aura pas de quatre ans de plus de Trump.

Je sais bien que Biden, s’il est élu, ne fera pas jaillir une lumière éclatante chassant l’obscurité. Mais il mettra un peu de décence dans tous ce chaos.

Lors du mot du jour du 23 janvier je concluais de manière optimiste :

« Trump est déjà impopulaire, il ne sera probablement qu’une parenthèse dans le temps long de l’Histoire. »

Mais comme je l’avais dit tantôt, les prévisions sont périlleuses, surtout lorsqu’elle concerne l’avenir.

Et je crois que si Trump est battu, les problèmes et la colère profonde d’une partie des citoyens blancs américains ne cessera pas.

Daniel, dans un commentaire récent a écrit :

« Je ne suis pas totalement sûr que Trump soit le problème de la division de l’Amérique, je pense plutôt qu’il en est le symptôme »

Je crois qu’il a raison, même si l’attitude, le comportement, la personnalité de Trump en tant que président des Etats-Unis est un problème en soi.

Mais les éléments de symptômes qui ont conduit à l’élection de Trump resteront après cette élection qu’elle que soit le résultat de ces élections transatlantique.

Sur le site de la Radiotélévision Belge, divers intervenants essayent d’expliquer le trumpisme et les symptômes de cette maladie.

D’abord qu’est ce que le trumpisme ?

« Le trumpisme c’est un style, un mode de gouvernance, lié à la personnalité de Donald Trump. Selon Bernard Rimé, professeur de psychologie sociale à l’UCLouvain, “aux enfants on apprend certaines règles qui permettent de maintenir le consensus social. Chez Trump il y a une recherche de la satisfaction immédiate, c’est un comportement infantile, il n’y a pas de contrôle interne. Son comportement viole un certain consensus social, un consensus qui impose certaines règles donc un renoncement mais ça, renoncer, cela demande un certain effort. […] Normalement on intériorise ces règles mais chez lui c’est inexistant. […] un autre trait de caractère qui définit la personnalité de Donald Trump, c’est le narcissisme. »

Mais d’où vient le trumpisme ?

« “Donald Trump semble être un symptôme plutôt qu’une cause, il n’est pas arrivé là par hasard, et les conditions de son élection de 2016 sont toujours là”, décrypte Hélène Landemore.

Le contexte est favorable à l’émergence d’un “populiste” comme Donald Trump, estiment de nombreux observateurs. En effet, beaucoup estiment que les Etats-Unis sont en train de traverser une crise profonde à plusieurs niveaux : identitaire, une crise de la mondialisation, et une crise institutionnelle qui remet en cause un système favorable aux élites. Et cette crise qui a rendu possible l’élection de Donald Trump en 2016, n’a pas été créé par lui. […]

Selon Bertrand Badie, professeur émérite à Science-Po Paris, la crise identitaire est profonde, “il y a une peur de l’évolution démographique, une peur de devenir minoritaire, de l’inversion de la majorité”. A cela s’ajoute “une découverte qui est vraie. Les classes moyennes s’aperçoivent qu’elles n’ont pas profité de la mondialisation, qu’elles ne se sont pas enrichies”. Et d’ajouter, “avec Trump c’est le versant populiste du républicanisme”.

Et c’est ce versant qui fonctionne car il y a “une vague de dégagisme liée à une vraie perte de confiance dans les élites. Lorsque l’on regarde, par exemple, la composition du Congrès aux Etats-Unis, on se rend compte que 82% de la population est représentée par 10% des plus riches. […] 90% des gens n’obtiennent pas les politiques publiques liées à leurs préférences, ce qui crée un fossé”, analyse Hélène Landemore. »

Trump me semble, en effet, répondre à 3 sentiments de l’Amérique profonde :

  • Le constat par la classe moyenne américaine que la globalisation lui est devenu défavorable ;
  • La crainte par les hommes blancs de perdre le leadership au profit des autres habitants des Etats-Unis ;
  • L’hystérie d’évangélistes et de conservateurs qui veulent aller aussi loin que possible dans le maintien voire le retour en arrière vers des valeurs religieuses et familiales archaïques.

Bien sûr si Trump est le symptôme; il n’a pas le début d’une solution à moyen et long terme pour régler ces problèmes et apaiser la société américaine.

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Lundi 2 novembre 2020

« Votez pour l’Autre »
Ameena Matthews psychologue musulmane afro-américaine qui œuvre à Chicago

La Constitution américaine est très précise :

« Les grands électeurs sont choisis le mardi suivant le premier lundi de novembre, dans l’année précédant la fin du mandat du président sortant. »

Dans la nuit du mardi au mercredi, nous connaîtrons peut-être le Président des Etats-Unis ou pas. Peut-être, que cette nuit va aussi ouvrir une grande période d’incertitude, en raison du grand nombre de votes par correspondances, conséquences de la COVID 19 et aussi de la personnalité hystérique et déraisonnable de l’homme que les électeurs américains et les institutions américaines ont élu en 2016.

Car en effet, si globalement le vote des américains, on parle du vote populaire, avait donné 3 millions de voix de plus à Hillary Clinton, l’organisation du vote indirect par grands électeurs désignés par États a donné l’avantage à Donald Trump.

Un documentaire allemand, diffusé par ARTE, a suivi des américains, les uns votant pour Trump les autres contre lui pendant l’année 2020.

Ce documentaire passionnant, en 5 épisodes, montre une Amérique polarisée, divisée, violente et mobilisée les uns contre les autres.

Vous trouverez l’ensemble de ces épisodes derrière ce lien : https://www.arte.tv/fr/videos/RC-020267/les-usa-dans-tous-leurs-etats/

On rencontre des personnes extraordinaires d’humanité et de dévouement et d’autres de bêtises sidérantes.

Je commencerai par une toute jeune fille issue de la bourgeoisie blanche du Colorado, Isabel Brown, qui brandit, comme un étendard, ses opinions conservatrices dans une université majoritairement à gauche. Elle s’est faite repérer par l’association Turning Point, qui milite pour la réélection de Donald Trump. Et elle espère être embauchée à la Maison Blanche après cette réélection.

Elle porte un tee-shirt sur lequel est inscrit « Le socialisme est naze ».

Elle affirme avec conviction que l’Amérique est le pays de la liberté et des opportunités et qu’il suffit de faire les bons choix et de travailler énergiquement pour avoir une vie remarquable. Elle dit très précisément que chacun est responsable de ses succès et de ses échecs.

Elle parle avant tout de son destin puisqu’elle est issue d’une famille aisée. elle ignore probablement que les sociologues ont compris que les déterminismes sociaux deviennent de plus en plus importants dans les réussites sociales.

C’est le rêve américain.

Rêve que poursuit Shubham Arora, travailleur sans-papiers, venue clandestinement d’Inde et qui est chauffeur de taxi à New York. Pendant le documentaire il va quitter New York, trop cher, pour aller en Georgie où il espère pouvoir monter un business d’une station service dans laquelle il va investir les économies qu’il a pu rassembler par son travail harassant à New York.

Mais il y a d’autres personnages lumineux que ce documentaire a découvert. Ainsi, la psychologue musulmane afro-américaine Ameena Matthews qui œuvre dans un quartier particulièrement violent de Chicago : South Side. On la voit se dévouer pour aider ses concitoyens, pour apaiser les tensions.

J’ai choisi, comme exergue l’injonction qu’elle a prononcée devant un groupe de noirs pour comprendre que pour ces combattants sociaux il ne s’agit pas de croire en Joe Biden mais de voter contre Trump, donc pour l’autre.

A un autre moment du documentaire elle décrit le président actuel :

« Au Pays de la liberté, il a la mentalité d’une hyène »

On suit aussi, Pamela Peynado Stewart, une avocate latino-américaine, à Atlanta, qui défend les sans-papiers, mais aussi s’engage pour les aider comme elle aide des pauvres qui ont été mis en prison pour des délits mineurs et qui ne sont pas libérés parce qu’ils n’ont pas les moyens de payer la caution qu’on leur réclame, même modeste. Elle a ainsi créé une association qui reçoit des dons pour payer ces cautions.

Elle ne dit pas pour qui elle va voter, mais cela parait assez évident.

Et puis, il y a les religieux.

Ainsi, le pasteur Doug Pagitt de Minneapolis qui est évangéliste comme un tiers des américains. Il sait que la grande majorité des évangélistes votent pour Trump. Lui dénonce l’incompétence de son président et espère convaincre des croyants, comme lui, de changer leur vote. Il a monté avec des amis un projet Vote Common Good (“Votez pour le bien commun”). Et avec ses amis il a entrepris une tournée en bus pour traverser tous les Etats-Unis pour convaincre le plus d’électeur possible. Et quand la crise du COVID a rendu impossible la poursuite de la tournée en bus, ils ont continué sur les réseaux sociaux.

Il reconnait bien volontiers que Biden n’est pas le candidat parfait mais il ajoute cette phrase pleine de sens :

« Le président ne peut pas résoudre tous les problèmes. Mais le président ne doit pas être le problème. »

En revanche, le Pasteur baptiste de Harrisonville dans le Missouri, Charles Kaighen voit en Trump le meilleur allié de la foi chrétienne.

Il a l’air sympathique à première vue, mais il affirme sans sourciller que la terre a été créée par Dieu il y a 6000 ans et que la vérité se trouve dans la bible et non chez les scientifiques.

Il est homophobe et défend rigoureusement la morale chrétienne.

On apprend qu’il a fait de la prison jeune parce qu’il consommait de la drogue et qu’il a rencontré Dieu en sortant de prison.

Une dame membre de sa communauté explique :

« A l’école publique, ils peuvent enseigner des valeurs avec lesquelles nous ne sommes pas d’accord. Ici l’église Baptiste, on enseigne des valeurs auxquelles nous croyons. »

Et on trouve à Clairton, une ville sinistrée de Pennsylvanie, un autre homme remarquable le maire, Rich Lattanzi qui se démène corps et âmes pour ses concitoyens. Il fait distribuer des vivres à ses administrés, privés de revenus par la pandémie de Covid-19, il projette de bâtir des logements abordables. Il s’implique aussi pour les problèmes de sécurité.

Il est lui-même au chômage, il travaillait dans l’usine polluante qui se trouvait dans sa ville et il a eu deux cancers au cours des 18 derniers mois, contre lesquels il a lutté par une chimiothérapie.

Le documentaire le montre aussi, vrai motif d’espoir, marier deux citoyens de sa ville, l’homme est un soldat blanc et la femme est de couleur noire.

Un autre motif d’espoir nous est donné par un couple de gens tolérants dans l’Utah. Alison et Chris Anderson qui prennent avec distance et humour leurs divergences politiques internes. La femme a toujours voté démocrate et l’homme toujours républicain. Ils invitent à leur table des amis des deux bords qui arrivent à dialoguer et à débattre.

Peut être le seul endroit encore aux Etats-Unis où cela reste possible, comme le village gaulois d’Astérix ?

Ils ont quand même un grand avantage, même les républicains de ce groupe ont décidé de ne pas voter pour Trump.

Vous trouvez donc ces 5 épisodes derrière ces liens :

Une grande année pour de grands rêves | Elections présidentielles USA (1/5) | ARTE

Le calme avant la tempête | Elections présidentielles USA (2/5) | ARTE

Au bord de la guerre civile | Elections présidentielles USA (3/5) | ARTE

Le test ultime | Elections présidentielles USA (4/5) | ARTE

L’heure du choix | Elections présidentielles USA (5/5) | ARTE

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Jeudi 1er octobre 2020

« Alors ce que nous devons à la Grèce, la Démocratie et la Philosophie seraient ensemble dans une même scène apaisée. Mais cela ne s’est pas du tout passé comme cela !»
Patrick Boucheron qui raconte le Procès de Socrate dans l’émission « Quand l’Histoire fait date »

Nous sommes donc tombés encore plus bas que lors du débat entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron.

Le débat entre Trump et Biden a été pire que ce que l’on pouvait imaginer

Pour l’éditorialiste Dan Balz, du Washington Post :

« Aucune personne vivante n’avait jamais assisté à un débat comme celui-ci. Un festival de cris inconvenants, d’interruptions et d’insultes personnelles. C’était une insulte au public et un triste exemple de l’état de la démocratie américaine, cela cinq semaines avec les élections ».

Pour le site « Politico » le débat fut un « moment épique de honte nationale ».

« Annulez les deux prochains débats » supplie le magazine « Time »

Le chaos est presqu’uniquement imputable à l’occupant actuel de la Maison Blanche. Il est arrivé à rendre Joe Biden sympathique. Et quand ce dernier l’a traité de « clown », de « menteur », de « raciste » et surtout quand il a fini par lâcher : « Tu vas la fermer, mec ? » (« Will you shut up, man », en anglais), nous ne pouvions que l’approuver.

Il y a encore plus inquiétant lorsque Trump refuse de s’engager à reconnaître le résultat du scrutin, laissant entendre que s’il perd cela ne peut être qu’en raison de tricheries de ses adversaires.

Et il prépare les ferments de guerre civile en refusant de condamner les milices d’extrême droite qu’on appelle les suprémacistes et même encore plus grave quand il envoie, en plein débat, ce message explicite à l’organisation d’extrême droite : «Proud Boys, mettez-vous en retrait, tenez-vous prêts». <Le Figaro> explique qui sont ces hommes misogynes, racistes et amateurs d’armes à feu.

Est-ce ainsi que les démocraties finissent ?

Parallèlement j’ai regardé un nouvel épisode de cette remarquable série que Diffuse ARTE et dans laquelle l’historien Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, nous raconte les dates marquantes de l’Histoire. Mais il ne raconte pas seulement ce qui s’est passé à cette date, mais aussi avant et après, le contexte qui explique ce qui s’est passé et les conséquences jusqu’à nos jours de cet évènement : <Quand l’Histoire fait dates>.

Cette fois la date étudiée se situait il y a 2400 ans, plus exactement 2419 ans en -399, dans la cité d’Athènes. <-399, le procès de Socrate | Quand l’histoire fait dates | ARTE>

Il introduit son sujet ainsi

« De quoi sommes-nous redevables à l’Athènes du 5ème siècle. De ce passé ancien, ensoleillé.
On dirait deux choses : La philosophie d’une part, la Démocratie, d’autre part.
On aimerait tant que ce soit la Philosophie et la Démocratie, la Philosophie avec la Démocratie.
On aimerait tant voir Socrate converser avec des citoyens qui l’interpelleraient et lui répondrait.
Et de ce dialogue naîtrait un rapport raisonnable qu’on appellerait la Politique

Alors tout serait raccordé
Alors ce que nous devons à la Grèce, la Démocratie et la Philosophie seraient ensemble dans une même scène apaisée.
Mais cela ne s’est pas du tout passé comme cela ! »

Patrick Boucheron va développer son propos pendant une demi-heure : <-399, le procès de Socrate | Quand l’histoire fait dates | ARTE>

Le procès de Socrate est l’un des procès les plus célèbres de l’Histoire.

Il était accusé de corrompre la jeunesse, de nier les dieux de la cité et d’introduire des divinités nouvelles. Pour cette raison il sera condamné à mort, il avait 70 ans. Contrairement aux demandes pressantes de ses amis, il refusera de s’enfuir et se soumettra à la décision du Tribunal de la démocratie athénienne, il boira la cigüe.

Nous connaissons cette histoire par le récit qu’ont en fait deux de ses disciples Platon et Xénophon, dans leur Apologie de Socrate respective.

Évidemment nous n’entendons ainsi qu’une partie au Procès. Platon développera des thèses très anti-démocratiques, la démocratie a tué son maître et l’homme qu’il admirait le plus.

De très nombreux ouvrages ont discuté de ce procès.

Boucheron aborde un sujet développé ces dernières années qui est l’opinion de Socrate sur la démocratie avant le procès. Parce ce que les chefs d’accusation sont la corruption de la jeunesse et une question sur les dieux de la cité. Dans l’apologie de Socrate il n’est pas question d’une atteinte à la démocratie athénienne. Mais il semble qu’il y a aussi un conflit sous-jacent à ce sujet.

Car la cité d’Athènes est une démocratie qui se trouve en difficulté au moment du Procès de Socrate.

Athènes est durant le Ve siècle la cité la plus puissante du monde grec. Mais la guerre du Péloponnèse contre Sparte et ses alliés, commencée en -431, se termine par une terrible défaite.

À la fin de la guerre, c’est le régime démocratique lui-même qui est mis en cause.

Il y eut une première tentative pour renverser la démocratie en 411 et en 404, une nouvelle tentative, dirigée par Théramène, institue le régime des Trente qui est un régime oligarchique.

La défaite fut attribuée à une prétendue perte des valeurs traditionnelles. Ce n’est pas très éloigné des blancs qui font le succès de Trump et qui pense que l’Amérique est en train de perdre la guerre de la mondialisation, parce qu’elle a abandonné ses valeurs originelles. C’est exactement les thèses défendues par les suprémacistes.

Pour revenir à Socrate et son opinion par rapport à la démocratie, on lit dans <Wikipedia>

« Les opinions politiques qu’on lui attribue et qu’ont embrassées certains de ses disciples n’aident pas sa défense. Critias, un ancien élève de Socrate, a été l’un des chefs de file des Trente tyrans, un groupe d’oligarques favorables à Sparte qui dirige Athènes durant un peu plus de sept mois, de mai 404 à janvier 403, après la fin de la guerre du Péloponnèse. Durant cette même guerre, Alcibiade, un des principaux disciples de Socrate durant sa jeunesse, a trahi Athènes en rejoignant le camp des spartiates. De plus, d’après les portraits laissés par des disciples de Socrate, ce dernier épouse ouvertement certaines vues anti-démocratiques, estimant que ce n’est pas l’opinion de la majorité qui donne une politique correcte, mais plutôt le savoir et la compétence professionnelle, qualités que peu d’hommes possèdent. Platon le décrit aussi comme très critique envers les citoyens les plus importants et les plus respectés de la démocratie athénienne ; il le montre affirmant que les responsables choisis par le système athénien de gouvernement ne peuvent être regardés de façon crédible comme des bienfaiteurs, car ce n’est pas un groupe nombreux qui bénéficie de leur politique, mais « un seul homme […] ou alors un tout petit nombre ». Enfin Socrate est connu pour louer les lois des régimes non démocratiques de Sparte et de la Crète. »

L’historien , Paulin Ismard a écrit un livre en 2013 « L’événement Socrate » : dans lequel il revient sur « l’affaire » Socrate et pose la question : <Socrate, ennemi de la démocratie ?>

Dans l’entretien au Point il explique :

« Mais sa condamnation s’explique aussi en partie par le contexte politique athénien de la charnière des Ve et IVe siècles. A la fin de la guerre du Péloponnèse (431-404), les partisans du régime oligarchique profitent du soutien des troupes spartiates pour renverser le régime démocratique et instaurer durant quelques mois ce qui s’avère rapidement être une pure tyrannie, connue sous le nom de régime des Trente. Le procès de Socrate se déroule quatre ans après ces événements, à un moment où le camp démocrate, désormais tout-puissant, désire solder ses comptes avec ses anciens adversaires. A cette date, Socrate est clairement assimilé aux anciens partisans de l’oligarchie dans la mesure où plusieurs de ses disciples (dont Critias, l’idéologue des Trente) ont participé à son instauration. Socrate lui-même, contrairement à de nombreux Athéniens, était resté dans la ville durant les heures les plus sombres du régime des Trente, ce qui devait apparaître aux yeux de nombreux citoyens comme un témoignage de soutien.

[…] Incontestablement, la philosophie politique socratique, d’après ce qu’en rapporte l’ensemble de ses disciples, était hostile aux principes fondamentaux du régime démocratique, le cœur du différend portant sur la place octroyée au savoir dans l’exercice du pouvoir. Socrate pouvait apparaître comme un promoteur du gouvernement des experts, alors que le régime démocratique athénien refusait que la compétence technique puisse être un titre à gouverner. ».

Ce sont finalement des débats très actuels.

Si la démocratie conduit à ce que le peuple souverain élise un type comme Trump, ne faut-il remettre en cause la démocratie ?

Et comme le pense le philosophe Socrate donner le pouvoir à ceux qui savent ?

C’est un peu ce que l’Union européenne, essaye de mettre en place et qui est dénoncé par Emmanuel Todd ou Michel Onfray.

J’avais évoqué ce sujet lors de mots du jour. Par exemple mercredi 21 octobre 2015 : « Mon mandat ne provient pas du peuple européen. » qui est une phrase qu’a tenue Cécilia Malmström, la commissaire européenne, en 2015, chargée du commerce et donc des négociations du TTIP ou TAFTA, ou celui du mercredi 25 mars 2015 qui rapportait les propos d’un fonctionnaire européen : «Ne vous inquiétez pas, en Europe nous avons le système qui permet de ne pas tenir compte des élections.»

Sommes-nous condamnés à choisir entre un gouvernement des experts ou un gouvernement à la Trump ?

N’est ce pas des gouvernements d’experts qui ont conduit à élire des gens comme Trump ?

Boucheron prétend que nous ne sommes pas encore remis de cette divergence initiale entre la philosophie et la démocratie qui a eu lieu il y a 2400 ans.

<-399, le procès de Socrate | Quand l’histoire fait dates | ARTE>

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Mardi 3 mars 2020

« Mais le socialisme existe déjà […] c’est du socialisme pour les riches »
Bernie Sanders

Ce mardi correspond au super Tuesday des primaires américaines, en l’occurrence les primaires démocrates.

Je ne vais pas rentrer dans la complexité de ces primaires et rester à des principes simples.

Chaque Etat vote d’une manière ou d’une autre pour désigner des délégués qui représentent chacun un candidat à la convention démocrate qui aura lieu du 13 au 16 juillet, à Milwaukee dans l’État du Wisconsin.

Pour être certain d’être désigné comme le candidat démocrate, il faudra obtenir 1991 délégués. Si personne n’obtient cette majorité absolue, le processus de désignation est plus complexe et pour rester concret ne sera pas favorable à Bernie Sanders.

Car avant le vote de ce jour, il y a clairement un affrontement entre Joe Biden l’ancien vice-président d’Obama et le « démocrate socialiste » Bernie Sanders.

Il y a bien un troisième candidat qui pourrait jouer les trouble-fêtes et essayer d’acheter les primaires : le milliardaire Michael Bloomberg, 9ème fortune du monde, ancien maire républicain de New York, entre 2002 et 2013. Il utilise sa fortune pour essayer par tous les moyens à faire voter pour lui, mais pour l’instant il a été médiocre lors des débats organisés entre les principaux candidats démocrates.

Les autres candidats qui restent en lice semblent distancés.

Remarquons d’abord la confusion absolue de l’organisation politique américaine d’aujourd’hui. En France, l’élection présidentielle de 2017 a mis une certaine pagaille dans les partis politiques français.

Mais que dire des américains dont on vantait la simplicité : deux partis le Parti démocrate et le Parti républicain. On était dans un de ces partis de père en fils et de mère en fille. Il y avait quelques indépendants et de tous petits partis qui ne jouaient aucun rôle au niveau fédéral.

Michael Bloomberg qui se présente à l’investiture démocrate avait été élu maire de New York comme candidat républicain et avait battu le candidat démocrate Mark Green.

Donald Trump lui-même avait toujours soutenu les candidats démocrates et notamment les Clinton avant de se présenter comme candidat républicain contre la démocrate Hillary Clinton.

Bernie Sanders n’a jamais été démocrate, il est indépendant et depuis longtemps se prétend socialiste.

Il n’y a guère que Joe Biden qui est un vieux démocrate assumé et qui reste donc en cohérence.

Quand j’utilise le terme vieux, il est de circonstance pour ces élections américaines. Les Etats Unis nous avait habitué à Clinton, Bush junior et Obama respectivement 46 ans, 55 ans et 48 ans lors de leur entrée en fonction.

Donald Trump a 73 ans, Joe Biden 77 ans, Michael Bloomberg 78 ans et Bernie Sanders 78 ans. C’est une gérontocratie qui est à l’œuvre désormais aux Etats-Unis.

Il y a pourtant, un vieux qui entraîne l’enthousiasme des jeunes : Bernie Sanders.

Il veut une couverture maladie publique à la française, il veut une université gratuite pour les étudiants et il veut taxer sévèrement les hyper riches.

L’avis majoritaire est que quelqu’un qui se prétend socialiste n’a aucune chance de gagner les élections présidentielles aux Etats-Unis.

Pour l’instant il fait la course en tête, mais de peu 60 délégués pour Sanders 54 pour Biden. Pour l’instant seuls 155 délégués ont été distribués.

Le Super Tuesday en désignera 1 357. Ce chiffre montre l’ampleur du défi qui est à l’œuvre aujourd’hui.

Bernie Sanders domine les sondages dans les deux États les plus riches en délégués : la Californie (415 délégués) et le Texas (228). Pour recevoir des délégués, il faut impérativement qu’un candidat fasse plus de 15 %.

Les candidats modérés Pete Buttigieg qui s’est retiré le 1 mars 2020 et Amy Klobuchar, le 2 mars 2020 vont apporter leur soutien à Joe Biden.

Une sorte de coalition se constitue contre Bernie Sanders, tout sauf Bernie.

Hillary Clinton qui l’avait battu il y a 4 ans, mais n’avait pas pu compter sur une grande part des électeurs de Bernie qui l’avait attaqué tout au long de la primaire en la traitant de candidate de Wall Street, est très agressive avec lui.

Il faut savoir que Bernie Sanders qui est depuis longtemps dans la politique américaine a commencé à être connu et populaire au niveau fédéral après le mouvement Occupy Wall Street

Ainsi Hillary Clinton a dit :

« dans le film intitulé Hillary. « Il a été au Congrès pendant des années, il n’avait qu’un seul sénateur pour le soutenir. Personne ne l’aime, personne ne veut travailler avec lui, il n’a rien fait », assène l’ex-secrétaire d’État américaine. « J’ai vraiment de la peine pour les gens qui s’y laissent prendre. »

Pourtant Bernie Sanders dit des choses très justes. Ainsi, lors du débat télévisé opposant les prétendants démocrates à l’investiture présidentielle, à Las Vegas, lorsqu’on l’interpelle à propos d’un sondage selon lequel deux tiers des électeurs seraient « mal à l’aise avec un candidat socialiste à la présidence », il répond :

« Mais le socialisme existe déjà […] Quand Donald Trump reçoit 800 millions de dollars en réductions d’impôts et en subventions pour construire des condominiums de luxe, c’est du socialisme pour les riches ! Et nous devons subventionner les travailleurs de Walmart qui sont sous Medicaid et coupons alimentaires parce que la famille la plus riche d’Amérique [propriétaire de Walmart] paie des salaires de misère. C’est ça le socialisme pour les riches, a conclu Sanders. Je crois au socialisme démocratique pour les travailleurs. »

Le Monde Diplomatique qui cite cette réponse : <Le socialisme existe, pour les riches> reprend un article de 2014 du journaliste anglais Owen Jones qui détectait cette réalité au Royaume-Uni. Un article plus récent publié par le même journal dévoile aussi cette mécanique à l’œuvre en France <Christian de Brie : Le fléau de l’assistanat>.

C’est probablement ce que voulait dire le subconscient de notre jeune Président quand il s’est exclamé : «  Ça coute un pognon de dingue »

Bernie Sanders a certainement des défauts, mais pour une fois un candidat pointe le problème du gouffre des inégalités aux Etats-Unis, le peu de contribution des hyper riches au commun, le grande difficulté voire l’impossibilité des classes populaires de se faire soigner en cas de maladie grave ou simplement de faire des études dans de bonnes universités.

En outre, lui ne conteste pas les avertissements de la communauté scientifique.

Regardez comme il interroge l’administrateur de l’Agence de Protection de l’Environnement, Andrew Wheeler, nommé par Donald Trump.

Et puis il déclenche de l’enthousiasme et notamment parmi les jeunes.

Au sein du Parti Démocrate, deux visions s’affrontent.

  • La première est que l’élection de Trump constitue une anomalie, une erreur. Il faut un bon candidat non impopulaire comme Hillary Clinton, un peu empathique et modéré, rassurant tout le spectre des centristes démocrates et républicains et des indépendants et le mauvais rêve Trump s’évanouira. Biden est le représentant de cette vision.
  • La seconde est que l’élection de Trump n’est pas une anomalie, mais au contraire révèle une terrible fracture au sein du peuple américain qui est en colère. En colère parce qu’il a le sentiment de se « faire rouler ». Trump ayant pour thèse que les responsables sont les étrangers. Les démocrates qui soutiennent cette vision, considèrent que c’est Sanders qui est le meilleur candidat pour s’appuyer sur cette colère et faire des réformes profondes. Car dans cette thèse le problème vient essentiellement de l’inégalité des richesses et de l’accaparement des fruits de la croissance par une infime minorité.

Dans l’émission <Affaires étrangères> consacrée aux présidentielles américaines, un des invités Jeremy Ghez, professeur à HEC, spécialiste de la politique américaine défend la thèse que la rupture au sein de la démocratie américaine a explosé lors de la crise de 2008. Que la première réponse des américains a été d’élire un candidat improbable, un métis, Barack Obama. Déçus, ils ont essayé Trump. Dans cette logique de rupture rien ne s’oppose à ce qu’ils votent pour Sanders.

La Une de Libération de ce 3 mars 2020 affiche : « Bernie Sanders : Une autre Amérique est possible »

Il me semble que dans la situation où nous sommes et sans croire aux miracles, la meilleure chose qui pourrait arriver aux Etats-Unis c’est que la chance soit donnée à Bernie Sanders d’arriver au pouvoir suprême.

Il croit à la crise écologique.

Il pointe du doigt le problème des inégalités de patrimoine et de revenus.

Beaucoup, particulièrement au sein du Parti démocrate vont essayer de l’empêcher de devenir le candidat démocrate.

<Les supporteurs de Bernie Sanders ont peur que le parti « lui vole encore la nomination »>

S’il est désigné, il faudra qu’il affronte l’homme sans scrupule et bête de scène Donald Trump.

Robert Musil a écrit dans l’empire autrichien finissant « L’homme sans qualité ». Peut-être faudrait-il quelqu’un qui écrive le livre de l’Amérique de Trump : « L’homme sans vérité ».

Bernie Sanders pourra t’il battre Trump ?

Le journal canadien <L’actualité> affirme « Oui, Bernie Sanders peut gagner »

S’il gagne, pourra t’il appliquer son programme ?

C’est probablement des 3 points très compliqués (1° gagner l’investiture démocrate 2° gagner l’élection 3° Appliquer le programme) qu’il doit affronter, le plus compliqué des trois.

Pour le premier point, nous y verrons plus clair demain.

Il dispose de soutiens comme celui du maire de New York Bill Blasio ! Et aussi la charismatique « AOC » c’est-à-dire l’élue démocrate Alexandria Ocasio-Cortez qui avait fait l’objet du mot du jour du 1er avril 2019.

Un politologue américain Allan Lichtman, qui a étudié toutes les présidentielles américaines depuis 1860, et ne s’est jamais trompé dans ses pronostics. Dans un article du site The Hill, Lichtman rappelle la longue liste des candidats démocrates «modérés et expérimentés», finalement battus : Michael Dukakis (1988), Al Gore (2000), John Kerry (2004) et Hillary Clinton (2016). A l’inverse, les démocrates élus furent tous, sinon de dangereux extrémistes, au moins des candidats ne provenant pas de l’establishment démocrate, comme Jimmy Carter, Bill Clinton et Barack Obama. Côté républicain, l’establishment démocrate se réjouissait en 1980 que soit opposé à Carter un extrémiste nommé Reagan. Le démocrate modéré n’en ferait qu’une bouchée. On sait ce qu’il en fut. L’extrémiste pulvérisa Carter.

S’agissant de la dernière élection, celle de 2016, les «pundits» démocrates (on dirait en France, les éditocrates) n’imaginaient pas une seconde que puisse être élu un candidat climatosceptique, préconisant l’interdiction d’entrée sur le territoire des musulmans, la construction d’un mur de séparation sur la frontière mexicaine, ou la guerre commerciale avec la Chine. On sait, là aussi, ce qu’il advint.

C’est ce qu’écrit Daniel Schneidermann dans un article <L’hypothèse Sanders>

J’aimerai croire à l’hypothèse Sanders.

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Mercredi 9 octobre 2019

« Les droits de l’homme rendent-ils idiot ? »
Justine Lacroix et Jean-Yves Pranchère

Justine Lacroix est belge. Elle est professeure à l’université libre de Bruxelles spécialisée dans les sciences politiques.

Elle a écrit avec Jean-Yves Pranchère qui enseigne dans la même université, dans le même domaine de recherche, un livre paru le 26 septembre 2019 : « Les droits de l’homme rendent-ils idiot ? »

C’est un titre provocateur !

Les gens de mon âge, surtout s’ils ont fait des études de droit et se sont intéressés à la politique française et internationale, considéraient comme évident que les droits de l’homme constituaient une valeur universelle qui ne pouvaient que progresser dans tous les pays du monde. Même les dictateurs, de droite, expliquaient que si pour l’instant pour des raisons conjoncturelles, les droits de l’homme n’étaient pas respectés dans leur pays, la situation allait bientôt évoluer et qu’à terme le respect des droits de l’homme constituait une cible à atteindre.

Je dis de droites, parce que les dictatures communistes se méfiaient des droits de l’homme et des libertés qu’ils appelaient « formelles » des États libéraux pour ne s’intéresser qu’aux prétendus droits des classes laborieuses. Au bout d’arguments fallacieux, ces « démocraties populaires » qui n’étaient ni démocratiques ni populaires, cachaient, derrière une rhétorique obscure, des régimes de surveillance et de terreurs ne profitant qu’à une petite nomenklatura.

Alors quand le système communiste s’est effondré à l’est, nous pensions que la victoire des droits de l’homme était inéluctable.

Nous avons dû déchanter.

D’abord la Chine, refuse cette valeur individualiste des droits et des libertés de l’homme pour se réfugier dans des valeurs confucéennes de hiérarchie, d’autorité et de suprématie du collectif sur l’individu.

Les régimes « illibéraux » ou « démocratures » qui se multiplient dans le monde et en Europe, laissent encore fonctionner des élections, mais considèrent que les droits individuels et les libertés qui sont le cœur des droits de l’homme sont un obstacle à l’identité du pays et au rayonnement national.

Et même, à l’intérieur des démocraties libérales les plus anciennes, il y a des tendances suspectes par rapport à cette question.

Aux Etats-Unis, Donald Trump n’évoque jamais les droits de l’homme.

Et en France ? nous y reviendrons ultérieurement.

Guillaume Erner a invité Justine Lacroix à son émission matinale du 8 octobre 2019 : <Immigration, climat, terrorisme les droits de l’homme-sont-ils-dépassés ?>

L’émission est introduite ainsi :

« Le débat sur l’immigration à l’Assemblée Nationale s’est ouvert ce lundi. Centrale dans l’acte 2 du quinquennat, la question fait débat depuis les années soixante-dix. Aux pourfendeurs de l’accueil s’opposent ceux qui dénoncent le « droitsdelhommisme ». Quand les premiers invoquent des droits universels, les seconds, eux, critiquent ce qui serait une forme de bien-pensance et de générosité naïve. Par ailleurs, en matière d’écologie, les actions de désobéissance civile se multiplient, comme ce samedi avec l’occupation du centre commercial Italie 2, interrogeant sur leur légitimité en démocratie. Les conséquences du changement climatique, la crise des réfugiés ou encore le terrorisme sont autant d’enjeux où notre rapport aux droits de l’homme est mis à l’épreuve. Peut-on encore faire face aux défis du temps présent sans renoncer aux droits de l’homme ? »

Guillaume Erner s’appuyant sur la revue de presse internationale qui évoquait le retrait américain en Syrie laissant la voie libre à une intervention militaire sanglante des turcs contre les Kurdes qui jusqu’à présent étaient les alliés des américains et avaient combattu en première ligne contre nos ennemis communs les fanatiques islamistes de Daech et des autres groupes djihadistes, a posé la question de savoir si ce n’était pas la preuve que les droits de l’homme étaient de plus en plus bafoués ?

Justine Lacroix, après avoir dit que les actions des États étaient rarement basées sur les droits de l’homme, a ajouté :

« Ce qui est vraiment nouveau c’est que les droits de l’homme sont largement discrédités. Il y a eu un retournement depuis une décennie. Dans les années 1990, il y avait une adhésion au moins de surface : on ne pouvait pas les critiquer ouvertement. Aujourd’hui, on voit des dirigeants qui théorisent leur remise en cause. […]

Dans ces nouveaux discours, les partisans des droits de l’homme apparaissent de plus en plus comme des naïfs. »

Elle fait remonter le malaise à la deuxième guerre d’Irak qui a décrédibilisé les droits de l’homme. Et il est vrai que les américains en s’exonérant de toute légalité internationale et de tout accord de l’ONU se sont lancés dans cette guerre sans pouvoir justifier de raisons légitimes. Aujourd’hui, nous savons en outre que les preuves avancées par le gouvernement de Georges Bush junior pour prétendre que l’Irak disposait d’armes de destruction massive étaient fausses et fabriquées

Justine Lacroix conclut sur ce point :

« L’instrumentalisation des droits de l’homme par l’administration américaine a conduit à associer les droits de l’homme à une logique de domination impériale. »

En France, les projets de loi, comme les déclarations de membres du gouvernement mettent très souvent l’accent sur la sécurité, la lutte contre le terrorisme ou l’immigration clandestine, sans insister sur les droits de l’homme et même en considérant qu’ils constituent un obstacle à la bonne « gouvernance » et aux politiques légitimes pour satisfaire ce qu’ils estiment être les aspirations des français.

Et c’est Nicolas Sarkozy qui a utilisé cette formule des « droit-de-l’hommisme » pour essayer de discréditer cette valeur. Sans doute aurait-il répondu « Oui » à la question posée par le livre : « Les droits de l’homme rendent-ils idiot ? »

Selon Justine Lacroix et concernant l’origine de cette expression :

« Il semble que ce soit Jean-Marie Le Pen le premier qui ait forgé cette expression, puis elle s’est imposée petit à petit chez des responsables politiques situés dans des champs plus respectables de l’échiquier politique. Nicolas Sarkozy l’a utilisé dans le contexte précis de la question migratoire. »

Justine Lacroix n’a pas une vision simpliste des droits de l’homme, notamment par rapport à l’immigration :

« Aujourd’hui, le débat oppose de façon tronquée et manichéenne des « droits-de-l’hommistes » caricaturés comme plaidant pour un droit universel de circulation à l’échelle du globe et qui voudraient l’ouverture totale des frontières et les autres, qui auraient le sens de la préservation de l’intégrité culturelle, des équilibres sociaux, qui feraient preuve de plus de réalisme. […] Les droits de l’homme ne déterminent pas totalement nos rapports à des sujets comme l’immigration. Est-ce que les droits de l’homme signifient que chaque individu s’installe où il le souhaite ? Peut-être, dans une conception très individualiste des droits de l’homme. Mais est-ce que les droits de l’homme ne renvoient pas d’abord à une liberté collective ? Liberté d’autodétermination, liberté de délibérer ensemble de notre avenir commun. […]

À partir des droits de l’homme, on a tout le champ du possible qui s’ouvre, et je refuse cette façon d’associer celui qui croit aux droits de l’homme aux bourgeois, où le bourgeois serait celui qui croit à l’ouverture des frontières. »

Justine Lacroix qui veut évidemment réhabiliter la notion de droit de l’homme et des libertés individuelles considèrent qu’on met trop souvent en avant la notion de droit, alors qu’il s’agit simplement d’un désir.

Ainsi « le droit à un enfant » que certains revendiquent, c’est un désir d’enfant, existe-t-il un droit ? L’enfant a droit à des parents et en toutes hypothèses a droit à une éducation. L’enfant a aussi le droit d’être protégé devant les violences et menaces de toute sorte. Mais existe-t-il un droit à un adulte de revendiquer un enfant ? La réponse que j’approfondirai dans un autre mot du jour est très certainement « Non ».

Justine Lacroix estime aussi qu’il n’est pas judicieux de parler de droit des animaux. Il est, selon elle, légitime d’interdire les pratiques qui font souffrir les êtres sensibles que sont les animaux, sans que pour autant il faille conférer « un droit » à l’animal.

Il n’existe pas davantage un droit de polluer, correspondant à une liberté individuelle, surtout si cette pollution a pour conséquence un dommage à l’humanité entière.

Elle en appelle à Hannah Arendt qui considérait que les droits de l’homme n’avaient de raison d’être que parce qu’il existait une société, c’est-à-dire une multitude d’hommes. Or l’homme ne peut et ne doit pas, par sa liberté, porter atteinte à la société dans son ensemble. Les droits de la personne dans son esprit ne sont pas en contradiction avec la solidarité.

C’est une réflexion qui me parait très féconde et je vous redonne le lien vers l’émission : <sous format vidéo>

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Mardi 5 février 2019

« Désobéir »
Frédéric Gros

Un matin je suis entré dans mon bureau professionnel et j’ai trouvé devant mon ordinateur un article du magazine « Elle » qui avait pour titre « Désobéir : comment l’insoumission peut nous rendre plus libre et heureux ».

Un esprit bienveillant avait semé une réflexion qui ne pouvait que féconder mon esprit.

Désobéir, dire « Non » c’est poser un acte qui souvent va avoir des conséquences.

En 1940, De Gaulle a dit « Non ». La France d’alors, c’est-à-dire le gouvernement nommé par le Maréchal Pétain qui lui-même avait été désigné par l’Assemblée démocratiquement élue par les Français et qui était donc légitime pour donner le pouvoir au vieux Maréchal, a condamné le général de Gaulle à mort. Mais le général a continué à dire «Non » et à organiser la France libre. Il a même tenté d’organiser la résistance et en tout cas il a contesté la légitimité du régime de Vichy. Aujourd’hui l’Histoire, la France et le Monde disent qu’il a eu raison de dire « Non ».

J’avais déjà consacré un mot du jour à ce sujet, c’était celui <du 28 mars 2013>, un des 100 premiers.

Je citais le philosophe Alain : « Penser, c’est dire non ». Il ajoutait :

«Remarquez que le signe du oui est d’un homme qui s’endort ; au contraire le réveil secoue la tête et dit non. »

Et je citais aussi sa conclusion :

« Et ce qui fait que le tyran est maître de moi, c’est que je respecte au lieu d’examiner.

Même une doctrine vraie, elle tombe au faux par cette somnolence.
C’est par croire que les hommes sont esclaves.
Réfléchir, c’est nier ce que l’on croit.
Qui croit ne sait même plus ce qu’il croit.
Qui se contente de sa pensée ne pense plus rien. »

L’article posé sur mon bureau faisait référence à un livre du philosophe Frédéric Gros : « Désobéir » qui venait d’être publié en septembre 2017.

La couverture du livre est rouge, le rouge de la colère, le rouge de la révolte.

Le mot « obéir » est écrit en blanc mais il est précédé par un préfixe « Dés » écrit en jaune, probablement une prémonition des « gilets jaunes »

Peu de temps après, toujours en référence à la sortie de ce livre j’ai pu entendre Frédéric Gros s’exprimer sur France Culture, dans l’émission « Matières à penser d’ Antoine Garapon » du 28/09/2017 : « C’est confortable d’obéir »

Antoine Garapon a présenté cet entretien par cette réflexion :

« [Frédéric gros s’interroge […] sur l’acte d’obéir, ou mieux, de surobéir, c’est-à-dire d’anticiper le désir du maître. Il trace la voie fragile – mais la seule qui puisse convenir à un homme démocratique – d’une obéissance à soi qui ne se confond pas avec le désir. »

Dans l’article de « Elle » que vous trouverez derrière ce <lien> il disait notamment :

« Le creusement abyssal des inégalités sociales et la dégradation précipitée de la nature, pour ne citer que deux exemples, ne provoquent pas de levée en masse. Seulement des mouvements de protestation très diffus. Qu’est-ce qui fait que l’on accepte l’inacceptable ? À quoi obéit-on ? C’est le point de départ de ma réflexion…

[…] Ce qui fait que l’on obéit, c’est d’abord la soumission. On a peur du coût de notre désobéissance, parce qu’elle peut avoir un effet en retour très fort, comme se faire bannir, humilier, rembarrer… Mais cela ne suffit pas. Il y a aussi une part secrète en nous, un peu maudite, qui est le désir, et même le plaisir d’obéir. Désobéir est plus complexe qu’il n’y paraît. »

Et il évoque justement cette tendance à «Sur-obéir »

«  Mais souvent on va au-delà de la contrainte objective on « sur-obéit ». Pour se faire bien voir, pour faire plaisir au chef, pour la reconnaissance de ses pairs… Il y a quelque chose du syndrome de l’enfant sage en chacun d’entre nous. « Sur-obéir » pour avoir une reconnaissance, c’est un leurre immense que l’on traîne depuis l’enfance. Personne ne vous en saura gré du moment que vous faites bien votre boulot. L’illusion qui consiste à exprimer une demande d’amour par l’obéissance est une tromperie qui accentue notre propre aliénation. »

Il parle aussi du soulagement à obéir :

« Sans doute qu’obéir à tout, se réfugier dans une continuité docile, nous soulage du vertige existentiel. Peut-être cette obéissance fait-elle écran à la responsabilité si troublante d’avoir à répondre de sa vie, de savoir pourquoi on la vit. Dans « La Désobéissance », Alberto Moravia raconte que la première désobéissance, c’est d’arrêter de faire comme si tout était normal et évident. Mais cela peut ouvrir sur des questionnements douloureux. On répète comme une vérité que nous sommes nés pour la liberté, qu’elle serait l’objet de notre désir le plus profond, mais la veut-on vraiment ? Au fond, elle nous terrorise. L’obéissance a ceci de confortable qu’on laisse les autres décider et penser à notre place »

Et il oppose à l’obéissance du clan, de la tribu au partage de l’incertitude possible en amitié :

«  Il y a une manière de faire société dans l’obéissance. C’est ce que j’appelle la condition tyrannique : se retrouver ensemble, réunis et soudés par l’obéissance au même chef, aux mêmes idées, aux mêmes injonctions. Mais la véritable amitié, c’est être prêt à partager avec quelqu’un ses incertitudes et ses inquiétudes par la parole, dans l’échange de nos petits bouts de vérité. Cet échange fait tomber le pouvoir dans ce qu’il a de plus tyrannique, c’est-à-dire l’adoration béate d’une seule vérité. »

Et il cite : La Boétie

« À force d’obéir, vous devenez les traîtres de vous-mêmes. […] Pour être libre, il suffit de le vouloir. ».

Pour parler de son livre, Frédéric Gros avait été aussi invité par « La Grande Librairie »

Vous pouvez lire aussi ce long article « des Inrocks » : « Les vertus de la désobéissance »

J’en picore encore quelques fulgurances :

« [Pour] La Boétie, le Discours sur la servitude volontaire « être libre, c’est d’abord s’émanciper du désir d’obéir, assécher en soi la passion de la docilité, cesser de travailler, soi-même depuis soi-même, à sa propre aliénation, faire taire en soi le petit discours intérieur qui légitime d’avance la puissance qui m’écrase »

Et aussi :

«  la figure d’Antigone, icône culturelle de la révolte, nous invite à la désobéissance fière, publique, insolente. Ne cédant jamais à elle-même et à la loi de la communauté contre l’Etat, elle sombre dans la désobéissance tragique. “Antigone, dans sa désobéissance, n’affirme pas un ordre contre un autre ; elle inquiète la possibilité même de l’ordre”.

De l’ironie sceptique à la provocation cynique, incarné par Diogène, il existe d’autres façons de s’opposer au conformisme de masse, celui des traditions, des conventions et des rites. Diogène est celui qui se refuse à céder à la grande tromperie : “appeler naturel ce qui n’est jamais que du normal ; et normal ce qui au fond n’est que du socialement respectable”.

[…]

De Socrate à Montaigne, de la désobéissance civile de Thoreau (auteur largement redécouvert depuis dix ans) à la vigilance critique de Kant et des Lumières, des penseurs nous disent que, jusqu’à un certain point, désobéir est responsable. “Etre responsable, c’est d’abord cela : sentir peser un fardeau sur mes épaules”, écrit Gros. Sans devoir se sentir responsable de tout, au risque de brûler au cœur d’une “incandescence éthique”, l’auteur nous invite à puiser en soi la force de désobéir à l’autre, qui n’est que le miroir d’une obéissance à soi-même. »

Il a aussi été l’invité de « L’heure bleue » de Laure Adler

Mais on comprend bien que désobéir, c’est une invitation à réfléchir, à philosopher, à penser.

Ce n’est pas dire « Non » à tout, c’est avoir le « Non » sélectif. C’est aussi savoir dire «Oui», mais un oui qui n’est pas de soumission, mais de réflexion.

Car l’addition des « Non » ne fait pas société, pour faire société il faut savoir se rassembler autour d’un certain nombre de « Oui ».

C’est le défi de notre société d’aujourd’hui.

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Lundi 4 février 2019

« Le peuple contre la démocratie»
Yascha Mounk

Cette semaine je vais présenter un certain nombre de livres sur lesquels j’ai lu des articles et surtout écouté des entretiens avec les auteurs de ces livres et que j’ai trouvé très intéressants.

J’aurai voulu les approfondir et même en lire certains avant d’en parler. Mais comme je vous l’ai expliqué lors du mot du jour du <Lundi 28 janvier 2018>, je dois poursuivre d’autres priorités.

Le premier livre concerne un sujet essentiel de l’actualité international et française : « la démocratie ». En effet la démocratie libérale, respectueuse du Droit, des règles constitutionnelles du respect de l’opposition et du respect tout court est de plus en plus bousculée, contestée et mise à mal. Malgré la stabilité, la prospérité et la sécurité qu’elle a pu engendrer depuis 70 ans, la démocratie libérale est en effet en train de céder partout dans le monde face aux assauts d’un contre-modèle populiste, autoritaire et réactionnaire. Incarné par Donald Trump, ce changement d’ère politique prend ailleurs le visage d’Erdogan, la voix d’Orban, la gestuelle de Maduro, les outrances de Salvini et les provocations de Farage. Critiquées par les experts, exposées par la presse et dénoncées par leurs opposants, ces nouvelles figures de la modernité politique enchaînent néanmoins, semble-t-il contre toute logique, les succès électoraux.

Ce livre a été publié le 29 août 2018

L’auteur en est Yascha Mounk, jeune politologue allemand, naturalisé américain. Il est à la fois universitaire, chercheur et chargé de cours à l’université Harvard à Boston, et journaliste indépendant écrivant pour le New York Times, The Wall Street Journal, Foreign Affairs, Slate et Die Zeit.

Si on creuse un peu davantage on comprend, selon Wikipedia, qu’il est né en 1982 à Munich et fils d’une émigrée polonaise ayant émigré avec ses parents en 1969 après avoir été autorisés à partir suite à la purge des Juifs de l’appareil communiste. En raison de ses origines, il se sentait toujours comme un étranger dans son pays de naissance, et bien que l’allemand soit sa langue maternelle, il ne s’est jamais senti accepté comme un « véritable Allemand » par ses pairs.

L’ouvrage qu’il a écrit « Le peuple contre la démocratie» a été très commenté sur les ondes de radio et dans les journaux.

Pour ma part je l’ai découvert lors des matins de France Culture du 4 septembre 2018 : « Pourquoi la démocratie ne fait plus rêver ? » dans laquelle il était invité.

Le débat a été présenté par Guillaume Erner de la manière suivante :

« Un monde en passe d’être englouti où il était possible de se contredire sans se haïr et de gagner sans écraser. Pourquoi la démocratie ne fait-elle plus rêver ? »

Lors de cette émission Yascha Mounk a dit notamment :

« On voit comment les populistes aiment à dire que si quelque chose ne va pas bien dans le monde, c’est toujours la faute des autres »…

« Si on regarde Viktor Orban en Hongrie, c’est peut-être le populiste le plus dangereux… Pour moi, le problème principal d’Orban, c’est qu’en Hongrie, il n’y a plus de média indépendant, l’opposition n’a pas une vraie chance de gagner les élections car le système électoral a été changé en faveur d’Orban. C’est ce qui met en danger la démocratie. Il change le système à un tel point que ce n’est plus possible de le chasser du pouvoir de manière démocratique. »

« A un certain moment, les peuples vont réaliser à quel point ils ont perdu de la liberté : en Hongrie, en Pologne, en Russie, en Turquie. »

Comment gérer la liberté religieuse dans une société laïque et multiethnique ? On peut clairement dire que la burqa est un problème dans une société libre mais il vaut mieux ne pas la criminaliser.

« ll y a 50 ans, les pays occidentaux avaient une idée mono ethnique d’eux-mêmes. Maintenant, avec 50-60 ans d’immigration dans leur histoire, cette idée commence à changer… C’est évidemment un progrès cette transition des sociétés mono ethniques en sociétés multiculturelles, mais je comprends que pour certains, cette transition est difficile, ils ont le sentiment d’avoir quelque chose à perdre. »

« Comment lutter contre ces populismes ? C’est très important de s’engager politiquement car une fois que ces systèmes politiques sont au pouvoir, c’est très difficile de les chasser. Même si on n’aime pas les partis établis, si on a certains problèmes avec les partis modérés, c’est très important de s’engager pour eux. Il y a aussi des causes plus structurelles sur la montée du populisme : il faut mener une politique économique pour le capitalisme le libre-échange mais qui s’assure que les avantages de ce système vont à des Français moyens. Il faut aussi se battre pour un patriotisme inclusif. »

Yascha Mounk était aussi l’invité du grand Face à Face de France Inter avec Ali Baddou, Natacha Polony : et Raphaël Glucksmann : <Emission du 10 novembre 2018>. Emission intéressante que j’ai également écoutée.

<Il a également répondu aux questions de Léa Salamé>

Pour les articles à lire, vous trouverez cette interview du <Magazine Littéraire> : « Nous vivons dans un système raisonnablement libéral mais insuffisamment démocratique »

Dans Telerama : « Les citoyens se détournent de la démocratie en nombre de plus en plus important »

Et sur le site de ce nouveau journal passionnant Usbek & Rica « Il n’y a jamais eu de système démocratique qui n’ait pas été capitaliste »

Dans Libération : « Yascha Mounk, lanceur d’alerte sur la démocratie en danger »

J’en tire l’extrait suivant :

« Rarement le livre d’un jeune chercheur étranger, inconnu ou presque en France, n’aura suscité un tel accueil. A commencer par celui du FigaroVox, la rubrique réac et souverainiste du Figaro, qui en a diffusé les premiers extraits en exclusivité sur son site, devançant un long entretien dans les colonnes du Point  : «Un livre ambitieux dont on cherche l’équivalent hexagonal», encense l’hebdomadaire de la droite libérale. La Croix,
l’Express, France Culture, France Inter ou encore l’émission C Politiques sur France 5 se sont positionnés en queue de peloton de la tournée médiatique. Presque un paradoxe pour ce maître de conférences à l’Université de Harvard, «libéral de gauche» revendiqué, dont le livre propulsé «essai politique de la rentrée», le Peuple contre la démocratie (éd. de l’Observatoire, traduction de son best-seller The People vs. Democracy : Why Our Freedom Is In Danger And How to Save It), analyse les grandes tendances politiques à l’échelle planétaire.

[…] Affable et s’exprimant dans un français impeccable, il déroule le cœur de sa réflexion : une théorie sur la «déconsolidation démocratique», habilement construite entre la montée des populismes xénophobes et la confiscation du pouvoir par les technocrates. Le populisme est, analyse-t-il, la réaction à un système libéral de moins en moins démocratique. L’un entraînant l’autre, et inversement, jusqu’à l’usure de notre système politique. Un constat lucide qui cartonne outre-Atlantique. »

Le titre « Le peuple contre la démocratie » a pour première signification que si les autocrates ou des gens dangereux arrivent au pouvoir c’est parce qu’une partie du peuple votent pour eux et qu’une autre partie s’abstient et se désintéresse de la politique.

Je n’approfondis pas davantage, mais tous les liens que je donnent permettent d’en comprendre davantage sur la pensée de ce jeune et brillant politologue.

<Ici vous trouverez la page de Slate> sur laquelle sont répertoriés tous ses articles sur ce site.

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Mardi 6 novembre 2018

« La Loi Gayssot est contreproductive, car elle fait des négationnistes des martyrs »
Emmanuel Pierrat

Hier, je vous présentais le livre d’Emmanuel Pierrat « Nouvelles morales, nouvelles censures » et j’insistais sur les nouvelles censures qu’il dénonçait concernant l’art, le communautarisme et la morale.

Mais son propos concerne aussi la censure qui s’applique pour différentes raisons, morales, d’auto censures et aussi légales à l’expression d’avis divergents, gênants et même faux.

Je vous renvoie vers l’émission déjà citée hier sur France Inter et qui pose cette question fondamentale : « Faut-il des limites à la liberté d’expression ? »

La semaine dernière j’évoquais la mort de Robert Faurisson, celui que Robert Badinter accusait d’être un faussaire de l’Histoire.

La question est de savoir s’il vaut mieux accepter de le laisser s’exprimer et de le contester par des arguments ou le faire taire et le condamner par la justice s’il refuse de se taire sur ces sujets.

La France a choisi de le faire taire en promulguant différentes lois dont la plus célèbre est la Loi Gayssot du 13 juillet 1990 tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe.

Emmanuel Pierrat est résolument contre ce type de Loi et il dit que : « La Loi Gayssot est contreproductive, car elle fait des négationnistes des martyrs ».

Il en appelle à d’autres opposants à cette Loi comme l’historien Jean-Pierre Azema et surtout Pierre Vidal-Naquet qui fut l’un des premiers et des plus virulents adversaires de Faurisson, un ancien camarade khâgne qu’il a toujours détesté , son père Lucien et sa mère Marguerite sont morts à Auschwitz.

Pierre Vidal-Nacquet était résolument contre ce qu’il appelait les Lois mémorielles, disant que ce n’est pas le rôle du politique de dire ce qu’il faut dire et ne pas dire, mais de la controverse intellectuelle.

Il préconisait plutôt qu’il ait le droit d’écrire une préface à chaque ouvrage de Faurisson.

C’est un débat passionnant qui part de l’article 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 :

« Art. 11. La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi. »

Les limites reposent dans la définition de l’abus de la liberté.

Dans l’émission de France Inter cité, Emmanuel Pierrat comme Natacha Polony sont pour la liberté d’expression la plus grande possible, alors que Raphaël Glucksman préfère la restreindre quelque peu par précaution et ne pas permettre par exemple de nier l’existence des chambres à gaz sous peine de sanctions.

Emmanuel Pierrat explique qu’en faisant cela, on n’a pas confiance dans l’intelligence des citoyens et on provoque des réactions négatives, complotistes et qui font de « salauds » des martyrs.

Cette question se pose aussi quant à la publication d’une édition critique des pamphlets antisémites de Céline par Gallimard qui suite à des réactions indignées a renoncé en s’autocensurant. Il pourrait aussi être question des écrits de Charles Maurras.

Aux Etats-Unis, la liberté d’expression permet aux opinions racistes et antisémites de s’exprimer, mais critiquer la religion ou publier des caricatures de Mahomet est impossible. On a la censure différenciée !

Si je dois donner mon avis, je reste indéfectiblement confiant dans la démocratie. Et quand on défend la démocratie on croit que collectivement les citoyens sont assez intelligents pour voter. Et s’ils ont assez d’intelligence pour voter, ils sont assez intelligents pour se faire une opinion quand on leur présente des arguments. Dès lors, je pense comme Emmanuel Pierrat qu’il faut laisser la plus large place à la liberté d’expression. On ne peut pas et on ne doit pas interdire tout ce que l’on réprouve. Je reste persuadé que limiter l’expression libre constitue un chemin plus dangereux pour la liberté que la prétention de vouloir préserver le plus grand nombre d’opinions scandaleuses.

Je vous renvoie vers cet excellent débat : « Faut-il des limites à la liberté d’expression ? »

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Lundi 5 novembre 2018

« Nouvelles censures »
Emmanuel Pierrat

Dans le monde, il n’y a finalement pas beaucoup de pays où la liberté d’expression est respectée.

Le pays le plus peuplée, la Chine, est un exemple parfait de cette triste réalité, il semblerait que même elle exporte son ignoble savoir-faire.

Dans tous les États du monde où la religion est prédominante et impose sa vue à la société, comme en Iran, en Arabie Saoudite ou au Pakistan, il ne saurait exister de liberté d’expression. Les dictatures comme la Corée du Nord ne connaissent pas non plus ce concept déstabilisant.

A un degré légèrement atténué, les démocraties illibérales ou démocratures comme la Turquie, la Russie et la Hongrie ne tolèrent qu’une liberté d’expression très tempérée.

Alors dans nos pays occidentaux, de démocraties libérales, sommes-nous épargnés ? Nous pourrions l’espérer.

Mais ce n’est plus le cas.

Dans nos pays, ce n’est que très rarement l’État et le gouvernement qui exercent cette censure, la censure est aujourd’hui beaucoup plus le fait d’action privée, d’individus, mais surtout d’associations, de ligues et même d’entreprises.

<Facebook a ainsi censuré et fermé le compte d’un internaute>

Parce qu’il faisait l’apologie du terrorisme ou développait des idées racistes ou sexistes ?
Non c’est parce qu’il avait osé publier « L’origine du monde » la célèbre toile de Gustave Courbet réalisé en 1866 et qui montre le sexe nu d’une femme, dont on sait aujourd’hui qu’il s’agit très probablement de Constance Quéniaux.

L’artiste Laina Hadengue, a voulu, quant à elle,  présenter, sur Instragram, son œuvre « le fil des jours » dont vous voyez une copie.

Elle fut immédiatement censurée d’Instagram pour ce bout de sein et son compte fut fermé.

Pour ne se pas retrouver « dans un monde d’images sans pensées », elle vient de lancer un blog « Toute Licence pour l’art » ouvert aux témoignages de tous les artistes, écrivains et autres créateurs victimes de ces nouvelles formes de censures.

Blog que vous trouverez derrière le lien qui se trouve sur le nom de l’artiste.

L’avocat Emmanuel Pierrat explique :

« Les géants des réseaux sociaux ambitionnent de dominer tous les marchés mondiaux ; et donc d’être regardables dans la très catholique Pologne ou la pieuse Arabie Saoudite. (…) On peut regretter que cet excès de moralisme des réseaux sociaux soit contre-productif et participe au contraire à entretenir dans la société un rapport malsain à la nudité. »

Emmanuel Pierrat est très préoccupé par le sujet de la censure sous toutes ses formes, notamment modernes.

Il vient d’écrire un livre très intéressant publié le 11 octobre que j’ai acheté : « Nouvelles morales, nouvelles censures ».

J’ai découvert Emmanuel Pierrat, grâce à deux émissions radio que j’ai écouté :

D’abord la Grande Table d’Olivia Gesbert du 23 octobre 2018 « Y a-t-il une censure “morale” ? »

Puis le « Grand Face à Face d’Ali Baddou » du 27 octobre 2018 : « Faut-il des limites à la liberté d’expression ? »

Pour être complet sort en novembre un autre livre sous sa direction : « Le grand livre de la censure » qui est présenté ainsi :

« La censure est, hélas, aussi éternelle qu’universelle : elle a condamné le philosophe grec Socrate à boire la mortelle ciguë pour avoir prôné la parole libre, et les œuvres de l’artiste contemporain Ai Weiwei sont traquées par des dizaines de milliers de fonctionnaires chinois sur les blogs et les réseaux sociaux. Dans ce Grand Livre de la censure, celle-ci est visitée au gré de ses différentes obsessions : les bonnes mœurs, la religion, la politique et le pouvoir, la préservation de la santé, le maintien de dogmes scientifiques, tout comme la lutte contre le « pacifisme », la drogue, la sorcellerie ou encore le « socialement incorrect ».[…] À travers près de deux cents affaires anciennes ou contemporaines, franco-françaises ou au retentissement mondial, en mêlant les grands scandales qui ont marqué leur époque et d’autres interdictions moins connues méritant d’être sorties de l’oubli, Emmanuel Pierrat fait comprendre que la censure est, depuis toujours, le miroir de l’humanité et de nos peurs. »

Ce sujet me parait particulièrement important, surtout qu’il est devenu dans nos contrées extrêmement insidieux.

Nous sommes des enfants ou des produits de la liberté d’opinion et d’expression, c’est notre oxygène, c’est du moins le mien.

Emmanuel Pierrat est avocat, il a notamment défendu Michel Houellebecq en 2002 pour ses propos sur l’Islam dans “Lire” en 2001. Il raconte comment une ligue musulmane a attaqué Houellebecq et n’a pas réclamé la censure de l’article mais des dommages intérêts de plusieurs centaines de milliers d’euros avec le motif de réparer le préjudice moral subi en raison des propos de l’écrivain.

Ce n’est donc plus l’État qui dans ce cas censure et interdit de publier un livre, le met « à l’index », mais une association privée qui par le biais de la justice et de l’argent entend faire taire les opinions qui lui déplaisent. Cette fois-là c’est Houellebecq et son avocat qui ont gagné le procès.

Ce point est fondamental ce n’est plus l’État qui agit, d’ailleurs Pierrat dit :

« L’État prend de moins en moins position, il est très perdu dans ses repères. »

Dans l’émission la Grande Table, Emmanuel Pierrat raconte que Pasqua avait tenté, lorsqu’il était ministre de l’intérieur, une telle expérience de censure de livres (il s’agissait notamment d’écrits de défense de la cause homo sexuelle) qui avait tourné au fiasco et depuis, affirme l’avocat, l’Etat n’agit plus sur ce terrain.

Ce sont donc des initiatives privées qui vont chez nous exercer ce vilain métier de censeur.

Quelquefois il s’agit banalement d’intérêts financiers. Emmanuel Pierrat a également défendu Olivier Malnuit, le rédacteur en chef de Technikart, qui avait lancé le site « jeboycottedanone » contre Danone. L’avocat de Danone avait simplement affirmé :

« que la liberté d’information ne devait pas faire oublier la liberté d’entreprendre, qui est tout aussi légitime. »

Dans ces deux cas la censure prend la forme de la menace d’une sanction financière devant dissuader le contrevenant de faire « mauvais » usage de sa liberté d’opinion et peut être même le ruiner.

Mais ce sujet est beaucoup plus vaste et Emmanuel Pierrat, dans son livre « Nouvelles morales, nouvelles censures » énumère de nombreux cas de censure « privée » d’aujourd’hui.

Il commence les 15 chapitres de son livre par : « cachez … » ces auteurs, ces mots, cette histoire qui n’est pas la miennes, ces livres pour enfants, ce passé etc…

Il cite notamment Carmen à l’opéra de Florence (page 39) qui pour l’amateur d’opéra que je suis est particulièrement stupide

En janvier dernier, au Teatro del Maggio à Florence, le Directeur suggère au metteur en scène Leo Muscato de réécrire la fin du célèbre opéra Carmen de Bizet. Vous savez que dans Carmen, qui est à l’origine une nouvelle de Prosper Mérimée, l’héroïne est poignardée à la fin de l’opéra Don José qui est fou de jalousie. Or pour les « pieds nickelés » du théâtre florentin, il ne peut être envisagé au XXième siècle d’applaudir le meurtre d’une femme. Cette remarque défie le sens, on applaudit la puissance dramatique de l’opéra par le meurtre d’une femme. Mais la mise en scène de Leo Muscato nous livre une Carmen qui tire sur son ancien amant pour se défendre et le tue.

Pour Emmanuel Pierrat et pour moi, amputer cet opéra de son dénouement tragique est une trahison et une censure du chef d’œuvre de Georges Bizet.

Dans le premier chapitre « Cachez ces auteurs et ces artistes que je saurais voir » Emmanuel Pierrat pose cette question (page 15) :

« Peut-on encore distinguer une œuvre et la vie de son auteur ? [car] une nouvelle morale semble prendre le pas sur la raison. Certains veulent désormais censurer des créations culturelles au motif que leurs auteurs, voire leur interprètes, auraient eu un comportement moralement blâmable »

Car ces auteurs n’ont, pour la plupart, pas été condamné par la justice et même dans ce cas une fois subi la sanction de la justice, toute personne condamnée à le droit de se réinsérer dans la société. Enfin, il faut distinguer l’œuvre et l’auteur.

Il cite les films de Polanski quel que soit leur propos, ne seraient plus programmables. C’est comme pour Woody Allen pour lequel les appels au boycott se multiplient.

De même deux expositions consacrées à Chuck Close et Thomas Roma, deux artistes américains de renom aux prises avec #MeToo ont été annulées par le National Gallery of Art de Washington.

Alors que dans tous ces cas les œuvres ne posent pas problème, mais on veut interdire l’auteur.

Le deuxième chapitre s’intitule « Cachez la couleur de l’auteur » et Emmanuel Pierrat de citer de multiples exemples où il n’est plus accepté que l’on puisse défendre une cause, réaliser une œuvre artistique au profit d’une cause si l’on n’a pas les caractéristiques ethniques de celles et ceux qui ont subi les violences que l’on dénonce.

Par exemple :

« Au printemps 2007, à l’occasion de la biennale du Whitney Museum de New York. La toile « Open Casket », signée Dana Schutz, s’inspirait d’un cliché très connu du visage déformé d’Emmet Till, un adolescent lynché en 1955. Le hic ? Dana Schutz est une artiste blanche, que plusieurs groupes d’activistes ont accusé de battre monnaie avec un « spectacle dont , en Caucasienne, elle n’a jamais eu à affronter la terrible expérience. La destruction du tableau était demandée et, faute de l’obtenir, les militants se sont relayés pour le masquer aux visiteurs. » (page 34)

Vous voyez une reproduction de cette toile et <Ici> un article qui parle de cet évènement.

« En 2017 ; c’est aussi le film Detroit de Kathryn Bigelow qui se voyait stigmatisé. Son tort ? avoir pour sujet les émeutes raciales de l’été 1967, mais surtout, avoir été réalisé par une cinéaste blanche. Le fait qu’elle soit une femme : sans importance ? oscarisée ? Presque un défaut. » (page 35)

Il n’y a pas que les noirs, dans une pièce de théâtre on a reproché à un metteur en scène d’avoir confié le rôle d’un bossu à l’acteur avec lequel il avait l’habitude de travailler et non à un bossu. (page 37)

Ne croyez pas que la France soit épargnée :

« En août 2016 déjà, un camp d’été « décolonial » était interdit aux personnes blanches car il était « réservé uniquement aux personnes subissant à titre personnel le racisme d’État en contexte français » (page 36)

Ce mot du jour est déjà particulièrement long et je vous renvoie vers les émissions données en lien et bien sûr à ce petit ouvrage de 158 pages. « Nouvelles morales, nouvelles censures »

Un dernier exemple cependant dans le chapitre « cachez ces livres pour enfants » (page 10) où il rappelle :

« Dans les années 1990, le Front national, lorsqu’il avait gagné quelques mairies du sud de la France s’était lancé dans une croisade contre certains livres proposés dans les bibliothèques municipales. Des années plus tard, en 2014, c’est au tour de Jean-François Copé de vouloir jeter « Tous à poil ! » dans un autodafé médiatique. »

Ces nouvelles censures sont bien plus insidieuses que les anciennes, par la peur des sanctions financières ou tout simplement la crainte des ennuis et des insultes ces manœuvres aboutissent de plus en plus à des réactions d’auto censure qui donnent finalement la victoire aux censeurs à l’esprit étroit qui s’agitent dans ce monde.

Je finirais par la conclusion du livre :

« La culture nous est vitale. Dans sa diversité, avec ses travers, ses hauts et ses bas, ses chefs-d’œuvre et ses classiques, ses avant-gardes et son passé.
C’est ce qui nous fait réfléchir, nous rend humains, nous fait vibrer. C’est une boussole qui nous guide vers la liberté et la créativité.
Ne perdons pas le cap. »

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Jeudi 20 septembre 2018

« Pour le moment, il semble qu’Huntington soit gagnant »
Francis Fukuyama

Francis Fukuyama, universitaire américain, est devenu mondialement célèbre quand il a écrit et publié en 1992, le livre « La Fin de l’Histoire et le dernier homme ».

Cet ouvrage est contemporain d’un autre écrit en 1996 par un autre universitaire américain spécialiste de science politique : Samuel Huntington qui est l’auteur de « Le choc des civilisations ».

Ces deux livres, écrit tous deux lors de la dernière décennie du XXème siècle, défendent des thèses opposées.

Pour Fukuyama l’Histoire s’achèvera le jour où un consensus universel sur la démocratie libérale mettra un point final aux conflits idéologiques. Et en 1992, pour lui ce jour était très proche. Il a bien sûr pour modèle la démocratie américaine. Il a écrit cet essai alors que l’Union soviétique venait de se dissoudre et que les USA et le monde occidental libéral venait de gagner la guerre froide. Il avait publié, dès 1989, le camp des « démocraties populaires » de l’Europe de l’Est n’étaient déjà plus en grande forme et le mur de Berlin venait de tomber, un article sur ce même sujet : « The end of History ? ».

Wikipedia nous apprend que cet article fut publié par la revue The National Interest puis repris dans la revue française Commentaire no 47, automne 1989.

Huntington commença aussi à écrire d’abord un article « The Clash of Civilizations ? » en 1993 dans la revue Foreign Affairs.. Wikipedia nous apprend que cet article est inspiré de l’ouvrage de Fernand Braudel : « Grammaire des civilisations ». Et comme Fukuyama il va développer cet article pour en faire un livre, traduit en France en 1997 aux éditions Odile Jacob.

Je cite Wikipedia qui décrit cela fort bien :

 

« Dans un premier temps, les guerres avaient lieu entre les princes qui voulaient étendre leur pouvoir, puis elles ont eu lieu entre États-nations constitués, et ce jusqu’à la Première Guerre mondiale.

Puis la révolution russe de 1917 a imposé un bouleversement sans précédent, en ce qu’elle a promu une idéologie. Ainsi, dès ce moment, les causes de conflits ont cessé d’être uniquement géopolitiques, liées à la conquête et au pouvoir, pour devenir idéologiques. Cette vision des relations internationales trouve son point d’aboutissement dans la Guerre froide, celle-ci ayant institué l’affrontement de deux modèles de société.

Cependant, la fin de la Guerre froide marque un nouveau tournant dans les relations internationales.

Huntington nous dit qu’il faut désormais penser les conflits en termes non plus idéologiques mais culturels : « Dans ce monde nouveau, la source fondamentale et première de conflit ne sera ni idéologique ni économique. Les grandes divisions au sein de l’humanité et la source principale de conflit sont culturelles. Les États-nations resteront les acteurs les plus puissants sur la scène internationale, mais les conflits centraux de la politique globale opposeront des nations et des groupes relevant de civilisations différentes. Le choc des civilisations dominera la politique à l’échelle planétaire. Les lignes de fracture entre civilisations seront les lignes de front des batailles du futur1. »

En effet, les opinions publiques et les dirigeants seraient nettement plus enclins à soutenir ou à coopérer avec un pays, une organisation proche culturellement. Le monde se retrouverait alors bientôt confronté à un choc des civilisations, c’est-à-dire une concurrence plus ou moins pacifique, à des conflits plus ou moins larvés, tels ceux de la Guerre froide, entre blocs civilisationnels. Huntington définit les civilisations par rapport à leur religion de référence (le christianisme, l’islam, le bouddhisme…), et leur culture. Il définit sept civilisations et potentiellement une huitième : Occidentale (Europe de l’Ouest, Amérique du Nord, Australie…), latino-américaine, islamique, slavo-orthodoxe (autour de la Russie), hindoue, japonaise, confucéenne (sino-vietnamo-coréenne) et africaine. »

Les attentats du 11 septembre 2001 et l’émergence d’organisation terroristes islamiques visant à pousser à un affrontement entre le monde musulman et l’occident ont donné du crédit à sa thèse.

Il y a deux différences entre ces penseurs.

La première n’est pas essentielle, mais elle m’est personnelle j’ai acheté l’ouvrage d’Huntington et je l’ai parcouru. Je le lirai probablement un jour. Je n’ai pas acheté l’ouvrage de Fukuyama et je n’ai pas l’intention de le faire.

La seconde différence est que ces deux ouvrages n’ont pas été écrits à la même période de la vie de leur auteur.

Samuel Huntington avait près de 70 ans quand il a écrit « Le choc des civilisations ». Il était né en 1927 à New York, diplômé de l’université Yale à dix-huit ans, il débute sa carrière d’enseignant à vingt-trois ans à l’université Harvard dans laquelle il travaillera 58 ans. Il a aussi été membre du Conseil de sécurité nationale au sein de l’administration Carter. Et Samuel Huntington est décédé en 2008.

Francis Fukuyama, né en 1952 a écrit son ouvrage à 40 ans et il vit toujours.

En raison de cette situation inégalitaire, aujourd’hui seul ce dernier peut encore s’exprimer.

Brice Couturier, dans son émission <Le tour du monde des idées> du 14 septembre, nous apprend que Fukuyama reconnaît que Huntington avait raison. Mais profitant d’être le rescapé du débat, il émet des nuances et ne reconnaît qu’en partie la supériorité de son rival.

Brice Couturier explique :

« Souvenez-vous du début des années 1990 […]

A cette époque, s’affrontaient deux visions de l’histoire rivales. Celle de Samuel Huntington et celle de Francis Fukuyama.

Huntington […] prédisait que ce qui allait succéder à la lutte entre les Etats-Unis et l’URSS. La guerre froide, disait-il, avait gelé un certain nombre de conflits latents. A présent, ce qui allait faire retour, ce serait les conflits entre blocs culturels, entre grandes civilisations. Et il mettait en garde en particulier contre les turbulences qui agitaient le monde musulman : les frontières de l’islam sont sanglantes, disait-il. Partout où la civilisation islamique entre en contact avec une autre, il y a conflit.

En France, il fut vilipendé, mis à l’index. Nul besoin d’exposer ses thèses. Il suffisait de les condamner sans les connaître. Mais je me souviens qu’en Pologne, où j’arrivai cette année-là, il était considéré comme un oracle.

A la même époque, en 1992, dans «La fin de l’histoire et le dernier homme», Fukuyama nous annonçait un tout autre scénario. En gros, le modèle libéral, démocratique et capitaliste, avait vaincu son dernier adversaire. Ses réussites matérielles étaient tellement éclatantes que toute l’humanité tôt ou tard s’y convertirait. Bientôt, le monde entier ne serait plus qu’un seul unique et vaste marché, dont les conflits sanglants aurait disparu. Le tragique avait déserté l’histoire. Il fallait célébrer notre humanité réconciliée sous l’égide de l’Empire américain bienveillant. Cette année-là, Bill Clinton, élu président des Etats-Unis, semblait incarner le « fukuyamisme »…

Un quart de siècle plus tard, alors qu’Huntington est décédé depuis 10 ans, Fukuyama, publie une étude sur la pensée de son rival.

Dans la revue The American Interest, Fukuyama écrit : « Pour le moment, il semble qu’Huntington soit gagnant ». « Le monde d’aujourd’hui n’est pas en train de converger autour d’un gouvernement démocratique et libéral, comme cela semblait être le cas il y a une génération. » Il y a, une « récession démocratique ». « De grands pouvoirs autoritaires, comme la Russie et la Chine, sont devenus sûrs d’eux et agressifs. » Les démocraties libérales ont perdu de leur pouvoir de séduction à cause de la crise financière de 2008. Elles sont menacées en interne par la montée des populismes.

Car le clivage droite/gauche fait progressivement place à un autre, fondé sur les questions d’identité culturelle, ce qui, encore une fois, semble donner raison à Huntington.

Il n’avait pas tort aussi de prédire un retour en force du religieux dans l’espace politique. Le Moyen-Orient, l’Inde et même les Etats-Unis semblent lui donner raison. ».

C’est ensuite que viennent les nuances :

« Mais la religion n’est plus que l’une des composantes de l’identité culturelle, parmi beaucoup d’autres. Et ça, Huntington ne l’avait pas vu venir.

L’identité sexuelle est au moins aussi déterminante, comme le démontrent les mouvements des femmes dans des pays comme l’Iran. L’appartenance nationale redevient essentielle au Japon, en Chine et en Corée, en opposition, malgré leur commune appartenance à la « civilisation confucéenne ». Et le fait que la Russie et l’Ukraine relèvent de la même civilisation « orthodoxe » n’empêche pas la première de livrer à la seconde une guerre larvée.

Quant au monde musulman, même s’il correspond mieux que d’autres à la définition de la civilisation que proposait Huntington, en raison du concept d’Umma, communauté des croyants, il n’en est pas moins profondément divisé entre sunnites et chiites.

La vie politique s’est redéployée autour de la notion d’identité. Pas selon les clivages civilisationnels, annoncés par Huntington.

Non, le concept d’identité, tel qu’il a redéfini l’espace politique, ces dernières années, n’a pas grand-chose à voir avec « les civilisations » de Huntington. Il provient de l’idée que nous avons « un moi intérieur caché », qui nous rattache à d’autres, et dont la dignité est ignorée ou méprisée par la société environnante. Ces identités veulent être reconnues. Elles sont instrumentalisées par des leaders qui en font un usage politique.

Huntington croyait que les individus allaient faire allégeance aux grandes civilisations mondiales, aux dépends de leur appartenance nationale. Il s’est trompé. La politique des identités fracture les sociétés en groupes de plus en plus minoritaires. L’affirmation identitaire ne mène pas à la solidarité inter-civilisationnelle, mais à un fractionnement sans fin des nations. Et les Etats-Unis offrent l’un des exemples les plus frappants. »

Probablement que Huntington n’avait pas tout prévu. Les prévisions sont toujours périlleuses surtout quand elle concerne l’avenir.

Mais la Fin de l’Histoire était une vaste blague. Le monde des idées et des organisations politiques divergent. La démocratie libérale ne constitue plus un objet de désir pour beaucoup et notamment les jeunes comme le relate Yascha Mounk sur lequel je reviendrai un jour prochain.

Et concernant le choc des civilisations, s’il ne s’inscrit pas précisément dans le cadre des civilisations anciennes tel que le décrivait Huntington, il existe de vraies divergences d’aspiration et d’idéologie aujourd’hui dans le monde.

Tout ceci nous fait quand même songer que la civilisation humaine dans son ensemble est aujourd’hui en grande difficulté, parce qu’elle n’a pas suffisamment respecté les limites de sa terre nourricière qui lui a permis jusqu’à aujourd’hui de se déployer. Peut-être que le vrai choc sera celui de la civilisation humaine avec les réalités et les limites de la nature et de son lieu de vie.

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