{"id":8672,"date":"2020-04-26T02:26:00","date_gmt":"2020-04-26T00:26:00","guid":{"rendered":"http:\/\/lemotdujour.fr\/?p=8672"},"modified":"2020-04-26T11:02:17","modified_gmt":"2020-04-26T09:02:17","slug":"dimanche-26-avril-2020","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lemotdujour.fr\/?p=8672","title":{"rendered":"Dimanche 26 avril 2020"},"content":{"rendered":"<div class=\"mdjTexte\">\u00abAnywhere out of the world<br \/>\nN&rsquo;importe o\u00f9 hors du monde\u00bb<\/div>\n<div class=\"mdjAuteur\">Charles Baudelaire \u2013 Petits Po\u00e8mes en prose (Le Spleen de Paris)<\/div>\n<p><strong><span style=\"color: #ff6600;\"><em>Mot de jour sp\u00e9cial pendant la p\u00e9riode de confinement suite \u00e0 la pand\u00e9mie du COVID-19<\/em><\/span><\/strong><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Apr\u00e8s mon bac en 1976, je me suis perdu pendant 3 ans en classe de math\u00e9matiques sup\u00e9rieures et sp\u00e9ciales au Lyc\u00e9e Kl\u00e9ber de Strasbourg.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"alignleft\" src=\"https:\/\/lemotdujour.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/042520_1026_Dimanche26a1.jpg\" alt=\"\" align=\"left\" \/><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Je m&rsquo;y suis perdu, parce que dans ces \u00e9tudes on apprend tr\u00e8s peu de choses utiles. L&rsquo;\u00e9tudiant est gav\u00e9, comme une oie, pour pouvoir ensuite participer avec cette connaissance largement inutile, \u00e0 une comp\u00e9tition, sorte de \u00abquestions pour un champion\u00bb. Comp\u00e9tition dans laquelle on choisit celles et ceux qui ont su garder dans leur m\u00e9moire les tonnes d&rsquo;informations ingurgit\u00e9es et disposent de la capacit\u00e9 de les r\u00e9gurgiter le plus rapidement.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Je n&rsquo;\u00e9tais pas dans mon \u00e9l\u00e9ment, dans ce monde de la comp\u00e9tition extr\u00eame. L&rsquo;\u00e9chec fut au bout de l&rsquo;exp\u00e9rience.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">J&rsquo;ai quand m\u00eame acquis de la connaissance dans cette exp\u00e9rience mais qui touche davantage l&rsquo;humanit\u00e9 que la technique.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Et puis, il y avait les deux ouvrages litt\u00e9raires que l&rsquo;on \u00e9tudiait chaque ann\u00e9e.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">J&rsquo;avais d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 de cette p\u00e9riode 1976-1979, lors du mot du jour du <span style=\"color: #0000ff;\">&lt;<a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/lemotdujour.fr\/?p=1833\">Mercredi 17 mai 2017<\/a><\/span>&gt; dans lequel j&rsquo;\u00e9voquais le premier ouvrage qui m&rsquo;avait marqu\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0<strong>Les Pens\u00e9es de Pascal<\/strong>\u00a0\u00bb.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Mais nous avions aussi \u00e9tudi\u00e9 un livre \u00e9tonnant, profond et disruptif, si on reprend un mot \u00e0 la mode\u00a0: \u00ab\u00a0<strong>Petits po\u00e8mes en prose<\/strong>\u00a0\u00bb de Baudelaire.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Baudelaire \u00e9tait un g\u00e9nie, un g\u00e9nie proche de la folie.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Le portrait de Carjat est \u00e9tonnant quand on se plonge dans le regard de Baudelaire tel que le peintre l&rsquo;a restitu\u00e9.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Baudelaire a \u00e9t\u00e9 candidat \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie fran\u00e7aise. Sa demande a \u00e9t\u00e9 refus\u00e9e. <\/span><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Sainte-Beuve qui \u00e9tait critique litt\u00e9raire, avait \u00e9voqu\u00e9 lors de cet \u00e9pisode, <strong>La folie Baudelaire<\/strong> !,\u00a0:<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab En somme, M. Baudelaire a trouv\u00e9 moyen de se b\u00e2tir, \u00e0 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 d&rsquo;une langue de terre r\u00e9put\u00e9e inhabitable et par-del\u00e0 les confins du romantisme connu, un kiosque bizarre, fort orn\u00e9, fort tourment\u00e9, mais coquet et myst\u00e9rieux, o\u00f9 on lit de l&rsquo;Edgar Poe, o\u00f9 l&rsquo;on r\u00e9cite des sonnets exquis, o\u00f9 l&rsquo;on s&rsquo;enivre avec le haschisch pour en raisonner apr\u00e8s, o\u00f9 l&rsquo;on prend de l&rsquo;opium et mille drogues abominables dans des tasses d&rsquo;une porcelaine achev\u00e9e. Ce singulier kiosque, fait en marqueterie, d&rsquo;une originalit\u00e9 concert\u00e9e et composite, qui, depuis quelques temps, attire les regards \u00e0 la pointe du Kamtchatka romantique, j&rsquo;appelle cela la folie Baudelaire. L&rsquo;auteur est content d&rsquo;avoir fait quelque chose d&rsquo;impossible, l\u00e0 o\u00f9 on ne croyait pas que personne p\u00fbt aller. \u00bb<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">En 2011 Roberto Calasso est revenu sur ce jugement pour \u00e9voquer le monde de Baudelaire\u00a0: \u00ab<span style=\"color: #0000ff;\">\u00a0<a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.babelio.com\/livres\/Calasso-La-folie-Baudelaire\/281549\">Calasso\u00a0: la folie Baudelaire\u00a0<\/a><\/span>\u00bb<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Dans cet enfermement, Baudelaire avait toujours le d\u00e9sir de s&rsquo;\u00e9chapper.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Dans notre p\u00e9riode de confinement, il me semble pertinent d&rsquo;en appeler \u00e0 lui, lui qui savait si bien \u00e9crire sur le voyage et sur l&rsquo;\u00e9vasion.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\"><strong>Po\u00e8me Anywhere out of the world N&rsquo;importe o\u00f9 hors du monde<br \/>\n<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Cette vie est un h\u00f4pital o\u00f9 chaque malade est poss\u00e9d\u00e9 du d\u00e9sir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du po\u00eale, et celui-l\u00e0 croit qu&rsquo;il gu\u00e9rirait \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la fen\u00eatre. <\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Il me semble que je serais toujours bien l\u00e0 o\u00f9 je ne suis pas, et cette question de d\u00e9m\u00e9nagement en est une que je discute sans cesse avec mon \u00e2me.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Dis-moi, mon \u00e2me, pauvre \u00e2me refroidie, que penserais-tu d&rsquo;habiter Lisbonne ? Il doit y faire chaud, et tu t&rsquo;y ragaillardirais comme un l\u00e9zard. Cette ville est au bord de l&rsquo;eau ; on dit qu&rsquo;elle est b\u00e2tie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du v\u00e9g\u00e9tal, qu&rsquo;il arrache tous les arbres. Voil\u00e0 un paysage selon ton go\u00fbt ; un paysage fait avec la lumi\u00e8re et le min\u00e9ral, et le liquide pour les r\u00e9fl\u00e9chir !<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Mon \u00e2me ne r\u00e9pond pas.<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Puisque tu aimes tant le repos, avec le spectacle du mouvement, veux-tu venir habiter la Hollande, cette terre b\u00e9atifiante ? Peut-\u00eatre te divertiras-tu dans cette contr\u00e9e dont tu as souvent admir\u00e9 l&rsquo;image dans les mus\u00e9es. Que penserais-tu de Rotterdam, toi qui aimes les for\u00eats de m\u00e2ts, et les navires amarr\u00e9s au pied des maisons ?<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Mon \u00e2me reste muette.<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Batavia te sourirait peut-\u00eatre davantage ? Nous y trouverions d&rsquo;ailleurs l&rsquo;esprit de l&rsquo;Europe mari\u00e9 \u00e0 la beaut\u00e9 tropicale.<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Pas un mot. &#8211; Mon \u00e2me serait-elle morte ?<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">En es-tu donc venue \u00e0 ce point d&rsquo;engourdissement que tu ne te plaises que dans ton mal ? S&rsquo;il en est ainsi, fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort. &#8211; Je tiens notre affaire, pauvre \u00e2me ! Nous ferons nos malles pour Torn\u00e9o. Allons plus loin encore, \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame bout de la Baltique ; encore plus loin de la vie, si c&rsquo;est possible ; installons-nous au p\u00f4le. L\u00e0 le soleil ne frise qu&rsquo;obliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumi\u00e8re et de la nuit suppriment la vari\u00e9t\u00e9 et augmentent la monotonie, cette moiti\u00e9 du n\u00e9ant. L\u00e0, nous pourrons prendre de longs bains de t\u00e9n\u00e8bres, cependant que, pour nous divertir, les aurores bor\u00e9ales nous enverront de temps en temps leurs gerbes roses, comme des reflets d&rsquo;un feu d&rsquo;artifice de l&rsquo;Enfer !<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Enfin, mon \u00e2me fait explosion, et sagement elle me crie : N&rsquo;importe o\u00f9 ! n&rsquo;importe o\u00f9 ! pourvu que ce soit hors de ce monde !<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\"><em>Baudelaire \u2013 Petits Po\u00e8mes en prose (Le Spleen de Paris) XLVIII<br \/>\n<\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">A ce po\u00e8me noir, r\u00e9pond l&rsquo;Invitation au voyage des Fleurs du mal<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\"><strong>L&rsquo;Invitation au Voyage<br \/>\n<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Mon enfant, ma s\u0153ur,<br \/>\nSonge \u00e0 la douceur<br \/>\nD&rsquo;aller l\u00e0-bas vivre ensemble\u00a0!<br \/>\nAimer \u00e0 loisir,<br \/>\nAimer et mourir<br \/>\nAu pays qui te ressemble\u00a0!<br \/>\nLes soleils mouill\u00e9s<br \/>\nDe ces ciels brouill\u00e9s<br \/>\nPour mon esprit ont les charmes<br \/>\nSi myst\u00e9rieux<br \/>\nDe tes tra\u00eetres yeux,<br \/>\nBrillant \u00e0 travers leurs larmes.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">L\u00e0, tout n&rsquo;est qu&rsquo;ordre et beaut\u00e9,<br \/>\nLuxe, calme et volupt\u00e9.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Des meubles luisants,<br \/>\nPolis par les ans,<br \/>\nD\u00e9coreraient notre chambre\u00a0;<br \/>\nLes plus rares fleurs<br \/>\nM\u00ealant leurs odeurs<br \/>\nAux vagues senteurs de l&rsquo;ambre,<br \/>\nLes riches plafonds,<br \/>\nLes miroirs profonds,<br \/>\nLa splendeur orientale,<br \/>\nTout y parlerait<br \/>\n\u00c0 l&rsquo;\u00e2me en secret<br \/>\nSa douce langue natale.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">L\u00e0, tout n&rsquo;est qu&rsquo;ordre et beaut\u00e9,<br \/>\nLuxe, calme et volupt\u00e9.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Vois sur ces canaux<br \/>\nDormir ces vaisseaux<br \/>\nDont l&rsquo;humeur est vagabonde\u00a0;<br \/>\nC&rsquo;est pour assouvir<br \/>\nTon moindre d\u00e9sir<br \/>\nQu&rsquo;ils viennent du bout du monde.<br \/>\n\u2013 Les soleils couchants<br \/>\nRev\u00eatent les champs,<br \/>\nLes canaux, la ville enti\u00e8re,<br \/>\nD&rsquo;hyacinthe et d&rsquo;or\u00a0;<br \/>\nLe monde s&rsquo;endort<br \/>\nDans une chaude lumi\u00e8re.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">L\u00e0, tout n&rsquo;est qu&rsquo;ordre et beaut\u00e9,<br \/>\nLuxe, calme et volupt\u00e9.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Baudelaire, Les Fleurs du mal (1857)<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Henri Duparc a mis merveilleusement en musique ce po\u00e8me. Voici une interpr\u00e9tation de &lt;<span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=rEfmj70yqKo\">L&rsquo;invitation au voyage par Barbara Hendricks<\/a><\/span>&gt;. L\u2019orchestre est celui de l\u2019Op\u00e9ra de Lyon dirig\u00e9 par John Eliot Gardiner.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Dans les po\u00e8mes en prose, il existe un autre po\u00e8me appel\u00e9 \u00ab\u00a0L&rsquo;invitation au voyage\u00a0\u00bb<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\"><strong>L&rsquo;Invitation au Voyage<br \/>\n<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Il est un pays superbe, un pays de Cocagne, dit-on, que je r\u00eave de visiter avec une vieille amie. Pays singulier, noy\u00e9 dans les brumes de notre Nord, et qu&rsquo;on pourrait appeler l&rsquo;Orient de l&rsquo;Occident, la Chine de l&rsquo;Europe, tant la chaude et capricieuse fantaisie s&rsquo;y est donn\u00e9 carri\u00e8re, tant elle l&rsquo;a patiemment et opini\u00e2trement illustr\u00e9 de ses savantes et d\u00e9licates v\u00e9g\u00e9tations.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Un vrai pays de Cocagne, o\u00f9 tout est beau, riche, tranquille, honn\u00eate\u00a0; o\u00f9 le luxe a plaisir \u00e0 se mirer dans l&rsquo;ordre\u00a0; o\u00f9 la vie est grasse et douce \u00e0 respirer\u00a0; d&rsquo;o\u00f9 le d\u00e9sordre, la turbulence et l&rsquo;impr\u00e9vu sont exclus\u00a0; o\u00f9 le bonheur est mari\u00e9 au silence\u00a0; o\u00f9 la cuisine elle-m\u00eame est po\u00e9tique, grasse et excitante \u00e0 la fois\u00a0; o\u00f9 tout vous ressemble, mon cher ange.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Tu connais cette maladie fi\u00e9vreuse qui s&#8217;empare de nous dans les froides mis\u00e8res, cette nostalgie du pays qu&rsquo;on ignore, cette angoisse de la curiosit\u00e9\u00a0? Il est une contr\u00e9e qui te ressemble, o\u00f9 tout est beau, riche, tranquille et honn\u00eate, o\u00f9 la fantaisie a b\u00e2ti et d\u00e9cor\u00e9 une Chine occidentale, o\u00f9 la vie est douce \u00e0 respirer, o\u00f9 le bonheur est mari\u00e9 au silence. C&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;il faut aller vivre, c&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;il faut aller mourir\u00a0!<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Oui, c&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;il faut aller respirer, r\u00eaver et allonger les heures par l&rsquo;infini des sensations. Un musicien a \u00e9crit l&rsquo;<em>Invitation \u00e0 la valse\u00a0;<\/em> quel est celui qui composera l&rsquo;<em>Invitation au voyage,<\/em> qu&rsquo;on puisse offrir \u00e0 la femme aim\u00e9e, \u00e0 la s\u0153ur d&rsquo;\u00e9lection\u00a0?<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Oui, c&rsquo;est dans cette atmosph\u00e8re qu&rsquo;il ferait bon vivre, \u2014 l\u00e0-bas, o\u00f9 les heures plus lentes contiennent plus de pens\u00e9es, o\u00f9 les horloges sonnent le bonheur avec une plus profonde et plus significative solennit\u00e9.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Sur des panneaux luisants, ou sur des cuirs dor\u00e9s et d&rsquo;une richesse sombre, vivent discr\u00e8tement des peintures b\u00e9ates, calmes et profondes, comme les \u00e2mes des artistes qui les cr\u00e9\u00e8rent. Les soleils couchants, qui colorent si richement la salle \u00e0 manger ou le salon, sont tamis\u00e9s par de belles \u00e9toffes ou par ces hautes fen\u00eatres ouvrag\u00e9es que le plomb divise en nombreux compartiments. Les meubles sont vastes, curieux, bizarres, arm\u00e9s de serrures et de secrets comme des \u00e2mes raffin\u00e9es. Les miroirs, les m\u00e9taux, les \u00e9toffes, l&rsquo;orf\u00e9vrerie et la fa\u00efence y jouent pour les yeux une symphonie muette et myst\u00e9rieuse\u00a0; et de toutes choses, de tous les coins, des fissures des tiroirs et des plis des \u00e9toffes s&rsquo;\u00e9chappe un parfum singulier, un <em>revenez-y<\/em> de Sumatra, qui est comme l&rsquo;\u00e2me de l&rsquo;appartement.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Un vrai pays de Cocagne, te dis-je, o\u00f9 tout est riche, propre et luisant, comme une belle conscience, comme une magnifique batterie de cuisine, comme une splendide orf\u00e9vrerie, comme une bijouterie bariol\u00e9e\u00a0! Les tr\u00e9sors du monde y affluent, comme dans la maison d&rsquo;un homme laborieux et qui a bien m\u00e9rit\u00e9 du monde entier. Pays singulier, sup\u00e9rieur aux autres, comme l&rsquo;Art l&rsquo;est \u00e0 la Nature, o\u00f9 celle-ci est r\u00e9form\u00e9e par le r\u00eave, o\u00f9 elle est corrig\u00e9e, embellie, refondue.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Qu&rsquo;ils cherchent, qu&rsquo;ils cherchent encore, qu&rsquo;ils reculent sans cesse les limites de leur bonheur, ces alchimistes de l&rsquo;horticulture\u00a0! Qu&rsquo;ils proposent des prix de soixante et de cent mille florins pour qui r\u00e9soudra leurs ambitieux probl\u00e8mes\u00a0! Moi, j&rsquo;ai trouv\u00e9 ma <em>tulipe noire<\/em> et mon <em>dahlia bleu\u00a0!<\/em><br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Fleur incomparable, tulipe retrouv\u00e9e, all\u00e9gorique dahlia, c&rsquo;est l\u00e0, n&rsquo;est-ce pas, dans ce beau pays si calme et si r\u00eaveur, qu&rsquo;il faudrait aller vivre et fleurir\u00a0? Ne serais-tu pas encadr\u00e9e dans ton analogie, et ne pourrais-tu pas te mirer, pour parler comme les mystiques, dans ta propre <em>correspondance\u00a0?<\/em><br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Des r\u00eaves\u00a0! toujours des r\u00eaves\u00a0! et plus l&rsquo;\u00e2me est ambitieuse et d\u00e9licate, plus les r\u00eaves l&rsquo;\u00e9loignent du possible. Chaque homme porte en lui sa dose d&rsquo;opium naturel, incessamment s\u00e9cr\u00e9t\u00e9e et renouvel\u00e9e, et, de la naissance \u00e0 la mort, combien comptons-nous d&rsquo;heures remplies par la jouissance positive, par l&rsquo;action r\u00e9ussie et d\u00e9cid\u00e9e\u00a0? Vivrons-nous jamais, passerons-nous jamais dans ce tableau qu&rsquo;a peint mon esprit, ce tableau qui te ressemble\u00a0?<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Ces tr\u00e9sors, ces meubles, ce luxe, cet ordre, ces parfums, ces fleurs miraculeuses, c&rsquo;est toi. C&rsquo;est encore toi, ces grands fleuves et ces canaux tranquilles. Ces \u00e9normes navires qu&rsquo;ils charrient, tout charg\u00e9s de richesses, et d&rsquo;o\u00f9 montent les chants monotones de la man\u0153uvre, ce sont mes pens\u00e9es qui dorment ou qui roulent sur ton sein. Tu les conduis doucement vers la mer qui est l&rsquo;Infini, tout en r\u00e9fl\u00e9chissant les profondeurs du ciel dans la limpidit\u00e9 de ta belle \u00e2me\u00a0; \u2014 et quand, fatigu\u00e9s par la houle et gorg\u00e9s des produits de l&rsquo;Orient, ils rentrent au port natal, ce sont encore mes pens\u00e9es enrichies qui reviennent de l&rsquo;infini vers toi.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\"><em>Baudelaire \u2013 Petits Po\u00e8mes en prose (Le Spleen de Paris) XVIII<br \/>\n<\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: maroon; font-family: Arial;\">&lt;1406&gt;<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00abAnywhere out of the world N&rsquo;importe o\u00f9 hors du monde\u00bb Charles Baudelaire \u2013 Petits Po\u00e8mes en prose (Le Spleen de Paris) Mot de jour sp\u00e9cial pendant la p\u00e9riode de confinement suite \u00e0 la pand\u00e9mie du COVID-19 Apr\u00e8s mon bac en<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[9,8],"class_list":["post-8672","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-motdujour","tag-litterature","tag-poesie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8672","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=8672"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8672\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":8678,"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/8672\/revisions\/8678"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=8672"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=8672"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=8672"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}