{"id":10146,"date":"2020-11-16T02:36:34","date_gmt":"2020-11-16T01:36:34","guid":{"rendered":"http:\/\/lemotdujour.fr\/?p=10146"},"modified":"2021-01-31T19:48:33","modified_gmt":"2021-01-31T18:48:33","slug":"lundi-16-novembre-2020","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lemotdujour.fr\/?p=10146","title":{"rendered":"Lundi 16 novembre 2020"},"content":{"rendered":"<div class=\"mdjTexte\">\u00ab\u00a0Cette longue p\u00e9riode pendant laquelle la violence \u00e0 l\u2019\u00e9gard des enfants paraissait la chose la plus naturelle du monde\u00a0\u00bb<\/div>\n<div class=\"mdjAuteur\">R\u00e9flexions suscit\u00e9es par la lecture du \u00ab\u00a0Premier homme\u00a0\u00bb et d\u2019autres sources<\/div>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Dans \u00ab\u00a0<strong>Le premier Homme<\/strong>\u00a0\u00bb Camus raconte son enfance pauvre dans le quartier Belcourt. Il en raconte les difficult\u00e9s, il en dit aussi la lumi\u00e8re, la joie, l&rsquo;amour. Mais il ne cache pas une autre r\u00e9alit\u00e9, il a \u00e9t\u00e9 un enfant battu. Pas une gifle de ci de l\u00e0, non s\u00e9v\u00e8rement battu avec une cravache, appel\u00e9 aussi nerf de b\u0153uf.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Le pire de tout cela, c&rsquo;est que cela apparaissait, \u00e0 cette \u00e9poque, \u00e0 peu pr\u00e8s normal. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas de l&rsquo;\u00e9ducation, plut\u00f4t du dressage.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/ir.lib.hiroshima-u.ac.jp\/files\/public\/2\/29142\/20141016170341751147\/ELLF_28_22.pdf\"><span style=\"font-family: Arial;\"><span style=\"color: #0000ff;\">&lt;Ce site&gt;<\/span><\/span><\/a><span style=\"font-family: Arial;\"> <span style=\"color: #777777;\">affirme que la grand-m\u00e8re n&rsquo;appara\u00eet que dans deux ouvrages de Camus. Sa premi\u00e8re \u0153uvre : \u00ab\u00a0<strong>L&rsquo;Envers et l&rsquo;endroit<\/strong> (1937)\u00a0\u00bb et dans sa derni\u00e8re \u0153uvre \u00ab\u00a0<strong>Le Premier Homme<\/strong>\u00a0\u00bb.<br \/>\n<\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">C&rsquo;est ainsi que dans un brouillon de\u00a0<span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.google.com\/url?sa=t&amp;rct=j&amp;q=&amp;esrc=s&amp;source=web&amp;cd=&amp;ved=2ahUKEwiaos6xmIXtAhWxyoUKHWaDBCgQFjAJegQICxAC&amp;url=http%3A%2F%2Fwww.la-faiencerie.fr%2Ftzr%2Fscripts%2Fdownloader2.php%3Ffilename%3DSPECTACLES%2Fpresse%2F9e%2F8d%2F4qqepohnufwr%2F3%26mime%3Dapplication%2Fpdf%26originalname%3Ddossier_pedagogique.pdf%26moid%3D30&amp;usg=AOvVaw0Da308aNyICxkJm4EG_oBE\"><em>L&rsquo;Envers et l&rsquo;Endroit<\/em><\/a><em>, <\/em><\/span>Camus pr\u00e9sente la situation de sa m\u00e8re et sa grand-m\u00e8re.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab\u00a0Il y avait une fois une femme que la mort de son mari avait rendue pauvre avec deux enfants. Elle avait v\u00e9cu chez sa m\u00e8re, \u00e9galement pauvre, avec un fr\u00e8re infirme qui \u00e9tait ouvrier. Elle avait travaill\u00e9 pour vivre, fait des m\u00e9nages, et avait remis l&rsquo;\u00e9ducation de ses enfants dans les mains de sa m\u00e8re. <strong>Rude, orgueilleuse, dominatrice, celle-ci les \u00e9leva \u00e0 la dure<\/strong>.\u00a0\u00bb<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Et il \u00e9crit dans autre passage de ce livre\u00a0:<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab\u00a0Celle-ci fait l&rsquo;\u00e9ducation des enfants avec une cravache. Quand elle frappe trop fort, sa fille lui dit: \u00abNe frappe pas sur la t\u00eate.\u00bb Parce que ce sont ses enfants, elle les aime bien.\u00a0\u00bb<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Avant de revenir au \u00ab Premier homme \u00bb je voudrais \u00e9voquer cette violence qu&rsquo;on trouvait normal \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des enfants. Notamment par des \u0153uvres de l&rsquo;esprit, souvent autobiographiques.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">La premi\u00e8re fois que j&rsquo;ai lu cette violence, ce fut dans l&rsquo;\u0153uvre de Jules Vall\u00e9s.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\"><strong>Jules Vall\u00e8s<\/strong> (1832-1885) fut un des \u00e9lus de la Commune de Paris en 1871. Condamn\u00e9 \u00e0 mort, il devra s&rsquo;exiler \u00e0 Londres de 1871 \u00e0 1880. Il fut aussi fondateur du journal Le Cri du peuple<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Il a \u00e9crit une trilogie romanesque largement autobiographique centr\u00e9e autour d&rsquo;un personnage que Vall\u00e8s nomme Jacques Vingtras\u00a0:<br \/>\n<\/span><\/p>\n<ul>\n<li><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">1879\u00a0: L&rsquo;Enfant<br \/>\n<\/span><\/li>\n<li><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">1881 : Le Bachelier<br \/>\n<\/span><\/li>\n<li><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">1886 : L&rsquo;Insurg\u00e9<br \/>\n<\/span><\/li>\n<\/ul>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Dans mes jeunes ann\u00e9es j&rsquo;ai lu ces trois livres. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 saisi par le d\u00e9but du premier livre \u00ab\u00a0<strong>L&rsquo;enfant<\/strong>\u00a0\u00bb dont le premier chapitre avait pour titre \u00ab\u00a0Ma m\u00e8re \u00bb\u00a0:<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab\u00a0Ai-je \u00e9t\u00e9 nourri par ma m\u00e8re\u00a0? Est-ce une paysanne qui m&rsquo;a donn\u00e9 son lait\u00a0? Je n&rsquo;en sais rien. Quel que soit le sein que j&rsquo;ai mordu, je ne me rappelle pas une caresse du temps o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais tout petit\u00a0: je n&rsquo;ai pas \u00e9t\u00e9 dorlot\u00e9, tapot\u00e9, baisott\u00e9\u00a0; j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 beaucoup fouett\u00e9.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Ma m\u00e8re dit qu&rsquo;il ne faut pas g\u00e2ter les enfants, et elle me fouette tous les matins\u00a0; quand elle n&rsquo;a pas le temps le matin, c&rsquo;est pour midi, rarement plus tard que quatre heures.\u00a0\u00bb<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Je me souviens aussi de ce tr\u00e8s beau film des fr\u00e8res Taviani, \u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=tEpAEk9eHcY\"><span style=\"color: #0000ff;\">Padre padrone<\/span>\u00a0<\/a>\u00bb, palme d&rsquo;or au Festival de Cannes 1977, dans lequel, dans la Sardaigne des ann\u00e9es 1940, le petit Gavino est contraint par son p\u00e8re d&rsquo;abandonner l&rsquo;\u00e9cole pour garder les animaux et se trouve confront\u00e9 \u00e0 la brutalit\u00e9 de son p\u00e8re qui le frappe et le fouette \u00e0 tout bout de champ. Finalement, gr\u00e2ce au service militaire \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 21 ans il peut \u00e9chapper \u00e0 l&#8217;emprise de son p\u00e8re. Il apprend \u00e0 lire, ce qui est pour lui une r\u00e9v\u00e9lation (il deviendra linguiste), et en sortant de l&rsquo;arm\u00e9e, il rejette le rapport de violence impos\u00e9 par son p\u00e8re.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Mais il n&rsquo;y pas que les \u0153uvres de l&rsquo;esprit. La violence dans les familles, Gis\u00e8le Halimi la raconte aussi dans son entretien avec Annick Cojean dont j&rsquo;ai parl\u00e9 lors du mot du jour hommage \u00e0 cette grande dame : \u00ab<span style=\"color: #0000ff;\"> <a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.lemonde.fr\/societe\/article\/2019\/09\/22\/gisele-halimi-j-avais-en-moi-une-rage-une-force-sauvage-je-voulais-me-sauver_6012578_3224.html\">J&rsquo;avais en moi une rage, une force sauvage, je voulais me sauver<\/a> <\/span>\u00bb. Elle raconte, dans sa fibre f\u00e9ministe, combien elle \u00e9tait choqu\u00e9e, et \u00e0 juste titre, que les excellents r\u00e9sultats qu&rsquo;elle ramenait de l&rsquo;\u00e9cole n&rsquo;int\u00e9ressait pas ses parents qui ne s&rsquo;occupaient que de son fr\u00e8re qui \u00e9tait, au sens de l&rsquo;\u00e9cole, un cancre. Alors ce paragraphe de l&rsquo;entretien peut se lire avec le regard f\u00e9ministe, mais aussi avec le regard dont j&rsquo;use aujourd&rsquo;hui :<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab\u00a0Fiers ? Ils s&rsquo;en fichaient. Je rapportais mes bonnes notes dans l&rsquo;indiff\u00e9rence g\u00e9n\u00e9rale. J&rsquo;\u00e9tais l&rsquo;inessentielle. Toute l&rsquo;attention \u00e9tait focalis\u00e9e sur mon fr\u00e8re a\u00een\u00e9, l&rsquo;essentiel, qui passait son temps entre colles, mensonges, z\u00e9ros point\u00e9s et renvois. Ce qui rendait fou mon p\u00e8re, qui hurlait et tabassait mon fr\u00e8re lors de sc\u00e8nes d&rsquo;une violence insens\u00e9e. Tout l&rsquo;espoir de la famille \u2013 y compris nous sortir de la pauvret\u00e9 \u2013 reposait sur ce fils a\u00een\u00e9 pour lequel mes parents \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 tous les sacrifices.\u00a0\u00bb<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">\u00ab<strong>\u00a0Des sc\u00e8nes d&rsquo;une violence insens\u00e9e\u00a0!\u00a0<\/strong>\u00bb.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Et Brigitte Bardot ? Elle na\u00eet le 28 septembre 1934 rue Viollet, dans le quinzi\u00e8me arrondissement de Paris. France Culture avait consacr\u00e9 une s\u00e9rie : \u00ab Grandes travers\u00e9es. \u00bb \u00e0 cette actrice symbole de la lib\u00e9ration des sens et du d\u00e9sir. Dans l&rsquo;\u00e9mission du 11 ao\u00fbt 2020 : &lt;<a href=\"https:\/\/www.franceculture.fr\/emissions\/grandes-traversees-brigitte-bardot-a-nu\/une-tres-belle-enfant\"><span style=\"color: #0000ff;\">Une tr\u00e8s belle enfant<\/span><\/a>&gt; , elle raconte que son p\u00e8re, Louis Bardot dit Pilou, industriel des Usines Bardot \u00e0 l\u2019origine d\u2019Air Liquide l&rsquo;a fouett\u00e9e \u00e0 la cravache jusqu&rsquo;\u00e0 ces 18 ans. Elle raconte, par exemple, que ses parents \u00e9tant de sortie, elle avait jou\u00e9e avec sa s\u0153ur \u00e0 cache cache et malencontreusement entrain\u00e9e une nappe faisant tomber \u00e0 terre une miniature chinoise qui \u00e9clata en mille morceaux. Sa s\u0153ur et elle eurent chacune 20 coups de cravaches sur les fesses \u00abadministr\u00e9s par un papa blanc de rage\u00bb.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Il a fallu attendre la loi du 10 juillet 2019 pour que l&rsquo;on ajoute \u00e0 l&rsquo;article <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.legifrance.gouv.fr\/codes\/article_lc\/LEGIARTI000038749626\/2019-07-12\"><strong>371-1<\/strong><\/a><\/span> du Code civil dans son Livre Ier : \u00ab Des personnes \u00bb, Titre IX : \u00ab De l&rsquo;autorit\u00e9 parentale \u00bb Chapitre Ier : \u00ab De l&rsquo;autorit\u00e9 parentale relativement \u00e0 la personne de l&rsquo;enfant \u00bb le troisi\u00e8me alin\u00e9a que j&rsquo;ai mis en gras :<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab\u00a0L&rsquo;autorit\u00e9 parentale est un ensemble de droits et de devoirs ayant pour finalit\u00e9 l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de l&rsquo;enfant.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Elle appartient aux parents jusqu&rsquo;\u00e0 la majorit\u00e9 ou l&rsquo;\u00e9mancipation de l&rsquo;enfant pour le prot\u00e9ger dans sa s\u00e9curit\u00e9, sa sant\u00e9 et sa moralit\u00e9, pour assurer son \u00e9ducation et permettre son d\u00e9veloppement, dans le respect d\u00fb \u00e0 sa personne.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\"><strong>L&rsquo;autorit\u00e9 parentale s&rsquo;exerce sans violences physiques ou psychologiques.<br \/>\n<\/strong><\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Les parents associent l&rsquo;enfant aux d\u00e9cisions qui le concernent, selon son \u00e2ge et son degr\u00e9 de maturit\u00e9.\u00a0\u00bb<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Mais il faut savoir que la France, dans un classement mondial, n&rsquo;est que le 56\u00e8me pays \u00e0 avoir interdit les ch\u00e2timents corporels.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">La France est, h\u00e9las, toujours en retard dans ce type d&rsquo;\u00e9volution. J&rsquo;avais d\u00fb faire la m\u00eame r\u00e9flexion pour l&rsquo;abolition de la peine de mort lors du mot du jour du<span style=\"color: #0000ff;\"> <a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/lemotdujour.fr\/?p=1466\">21 octobre 2016<\/a><\/span> dans lequel j&rsquo;avais mis en exergue ce constat de Robert Badinter\u00a0:<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab La France n&rsquo;est pas le pays des droits de l&rsquo;Homme, elle n&rsquo;est que le pays de la d\u00e9claration des droits de l&rsquo;Homme \u00bb<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Dans \u00ab\u00a0<strong>Le premier homme<\/strong> \u00bb on rentre dans cette r\u00e9v\u00e9lation, lors d&rsquo;un premier \u00e9pisode que raconte Albert Camus. Les enfants jouent sur la plage et oublient l&rsquo;heure :<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab\u00a0Ils en oubliaient m\u00eame l&rsquo;heure, courant de la plage \u00e0 la mer, s\u00e9chant sur le sable l&rsquo;eau sal\u00e9e qui les faisait visqueux, puis lavant dans la mer le sable qui les habillait de gris. Ils couraient, et les martinets avec des cris rapides commen\u00e7aient de voler plus bas au-dessus des fabriques et de la plage. Le ciel, vid\u00e9 de la touffeur du jour, devenait plus pur puis verdissait, la lumi\u00e8re se d\u00e9tendait et, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du golfe, la courbe des maisons et de la ville, noy\u00e9e jusque-l\u00e0 dans une sorte de brume, devenait plus distincte. Il faisait encore jour, mais des lampes s&rsquo;allumaient d\u00e9j\u00e0 en pr\u00e9vision du rapide cr\u00e9puscule d&rsquo;Afrique. Pierre, g\u00e9n\u00e9ralement, \u00e9tait le premier \u00e0 donner le signal\u00a0: \u00ab\u00a0Il est tard\u00a0\u00bb, et aussit\u00f4t, c&rsquo;\u00e9tait la d\u00e9bandade, l&rsquo;adieu rapide. Jacques avec Joseph et Jean couraient vers leurs maisons sans se soucier des autres. Ils galopaient hors de souffle. La m\u00e8re de Joseph avait la main leste. Quant \u00e0 la grand-m\u00e8re de Jacques\u2026\u00a0\u00bb<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\"><em>Page 55<br \/>\n<\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">C&rsquo;est par ces trois petits points, lourds de menaces qu&rsquo;Albert Camus entre dans la description de la violence, qu&rsquo;il r\u00e9v\u00e8lera un peu plus loin.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab\u00a0Mais la grand-m\u00e8re passait derri\u00e8re lui, prenait derri\u00e8re la porte de la salle la cravache grossi\u00e8re, dite nerf de b\u0153uf qui y pendait et lui cinglait les jambes et les fesses de trois ou quatre coups qui le brulaient \u00e0 hurler.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Un peu plus tard, la bouche et la gorge pleines de larmes, devant son assiette de soupe que l&rsquo;oncle apitoy\u00e9 lui avait servie, il se tendait tout entier pour emp\u00eacher les larmes de d\u00e9border. Et sa m\u00e8re, apr\u00e8s un rapide regard \u00e0 la grand-m\u00e8re tournait vers lui le visage qu&rsquo;il aimait tant : \u00a0\u00bb Mange ta soupe, disait-elle. C&rsquo;est fini. C&rsquo;est fini.\u00a0\u00bb C&rsquo;est alors qu&rsquo;il se mettait \u00e0 pleurer.\u00a0\u00bb<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\"><em>Page 56<br \/>\n<\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Le r\u00e9cit est parsem\u00e9 de ces violences et de la peur psychologique qu&rsquo;entra\u00eene cette menace permanente.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Mais quand je parle de \u00ab chose naturelle \u00bb, c&rsquo;est vraiment le cas puisque m\u00eame le \u00ab\u00a0saint la\u00efc\u00a0\u00bb, M Germain, \u00e9tait partisan et pratiquant de ch\u00e2timents corporels \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard des \u00e9l\u00e8ves. En outre, il accomplissait cette basse besogne dans un c\u00e9r\u00e9monial que je qualifierai de sadique.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Et Camus d\u00e9crit bien cette \u00ab\u00a0normalit\u00e9\u00a0\u00bb qui nous semble aujourd&rsquo;hui totalement anormale\u00a0:<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab\u00a0Dans l&rsquo;ensemble, cependant, cette punition \u00e9tait accept\u00e9e sans amertume, d&rsquo;abord parce que presque tous ces enfants \u00e9taient battus chez eux et que <strong>la correction leur paraissait un mode naturel d&rsquo;\u00e9ducation<\/strong>, ensuite parce que l&rsquo;\u00e9quit\u00e9 du maitre \u00e9tait absolue, qu&rsquo;on savait d&rsquo;avance quelle sorte d&rsquo;infractions, toujours les m\u00eames, entrainait la c\u00e9r\u00e9monie expiatoire, et tous ceux qui franchissaient la limite des actions ne relevant que du mauvais point savaient ce qu&rsquo;ils risquaient, et que la sentence \u00e9tait appliqu\u00e9e aux premiers comme aux derniers avec une \u00e9galit\u00e9 chaleureuse.\u00a0\u00bb<br \/>\n<em>Page 143<\/em><br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Cette relation de domination et de violence avec sa grand-m\u00e8re va finir comme dans \u00ab\u00a0Padre Padrone\u00a0\u00bb par un affrontement entre Jacques et sa grand-m\u00e8re, au moment o\u00f9 l&rsquo;enfant se sent suffisamment fort pour stopper le tyran.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab\u00a0Et en effet, \u00e0 la rentr\u00e9e qui suivit, lorsqu&rsquo;il entra dans la cour de seconde, il n&rsquo;\u00e9tait plus l&rsquo;enfant d\u00e9sorient\u00e9 qui, quatre ans auparavant, avait quitt\u00e9 Belcourt dans le petit matin, chancelant dans ses chaussures clout\u00e9es, le c\u0153ur serr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e du monde inconnu qui l&rsquo;attendait, et le regard qu&rsquo;il posait sur le monde avait perdu un peu d&rsquo;innocence. Bien des choses d&rsquo;ailleurs commen\u00e7aient \u00e0 ce moment de l&rsquo;arracher \u00e0 l&rsquo;enfant qu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9. Et si, un jour, lui qui avait jusque-l\u00e0 accept\u00e9 patiemment d&rsquo;\u00eatre battu par sa grand-m\u00e8re comme si cela faisait partie des obligation in\u00e9vitables d&rsquo;une vie d&rsquo;enfant, lui arracha le nerf de b\u0153uf des mains, soudainement fou de violence et de rage et si d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 frapper cette t\u00eate blanche dont les yeux clairs et froids le mettaient hors de lui que la grand-m\u00e8re le comprit, recula et partit s&rsquo;enfermer dans sa chambre, g\u00e9missant sur le malheur d&rsquo;avoir \u00e9lev\u00e9 des enfants d\u00e9natur\u00e9s mais convaincue d\u00e9j\u00e0 qu&rsquo;elle ne battrait plus jamais Jacques, que jamais plus en effet elle ne le battit, c&rsquo;est que l&rsquo;enfant en effet \u00e9tait mort dans cet adolescent maigre et muscl\u00e9, aux cheveux en broussailles et au regard emport\u00e9, qui avait travaill\u00e9 tout l&rsquo;\u00e9t\u00e9 pour rapporter un salaire \u00e0 la maison, venait d&rsquo;\u00eatre nomm\u00e9 gardien de but titulaire de l&rsquo;\u00e9quipe du lyc\u00e9e et, trois jours auparavant, avait gout\u00e9 pour la premi\u00e8re fois, d\u00e9faillant, \u00e0 la bouche d&rsquo;une jeune fille.\u00a0\u00bb<br \/>\n<em>Page 252 et 253<br \/>\n<\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Camus ne cache rien de cette violence, de la rudesse et de la tyrannie de sa grand-m\u00e8re. <\/span><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Mais il rel\u00e8ve aussi les qualit\u00e9s qu&rsquo;il reconna\u00eet \u00e0 sa grand-m\u00e8re qui devait avec si peu de moyens nourrir une famille et faire face \u00e0 la duret\u00e9 de la vie\u00a0:<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab\u00a0Droite, dans sa longue robe noire de proph\u00e9tesse, ignorante et obstin\u00e9e, elle du moins n&rsquo;avait jamais connu la r\u00e9signation.\u00a0\u00bb<br \/>\n<em>page 81<br \/>\n<\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Dans les feuillets qui accompagnaient le manuscrit, il a \u00e9crit\u00a0:<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab\u00a0La grand-m\u00e8re, tyran, mais elle servait debout \u00e0 table.\u00a0\u00bb<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\"><em>Feuillet V, page 273<br \/>\n<\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Il l&rsquo;a d\u00e9crit m\u00eame, presque avec de l&rsquo;humour. Elle avait deux r\u00e9actions quand on lui annon\u00e7ait le d\u00e9c\u00e8s de quelqu&rsquo;un selon qu&rsquo;elle l&rsquo;appr\u00e9ciait ou non :<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab\u00a0Quand on disait de quelqu&rsquo;un, devant la grand-m\u00e8re, qu&rsquo;il \u00e9tait mort\u00a0: \u00ab\u00a0Bon, disait-elle, il ne p\u00e9tera plus.\u00a0\u00bb S&rsquo;il s&rsquo;agissait de quelqu&rsquo;un pour qui elle \u00e9tait cens\u00e9e au moins avoir de l&rsquo;affection\u00a0: \u00ab\u00a0Le pauvre, disait-elle, il \u00e9tait encore jeune\u00a0\u00bb, m\u00eame si le d\u00e9funt se trouvait \u00eatre depuis longtemps dans l&rsquo;\u00e2ge de la mort.\u00a0\u00bb<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\"><em>Page 153<br \/>\n<\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Il y eut m\u00eame quelques rares expressions de tendresse. Ce fut le cas, par exemple, apr\u00e8s que M Bernard ait convaincu la grand-m\u00e8re de l&rsquo;intelligence de Jacques et de son int\u00e9r\u00eat comme celui de sa famille de le laisser continuer les \u00e9tudes. Il venait de partir apr\u00e8s avoir r\u00e9pondu \u00e0 la grand-m\u00e8re qui s&rsquo;inqui\u00e9tait du co\u00fbt des heures de pr\u00e9paration au concours de la bourse \u00ab Il m&rsquo;a d\u00e9j\u00e0 pay\u00e9 \u00bb :<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Camus note :<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab\u00a0Il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 parti, et la grand-m\u00e8re prenait Jacques par la main pour remonter \u00e0 l&rsquo;appartement, et pour la premi\u00e8re fois elle lui serrait la main, tr\u00e8s fort, avec une sorte de tendresse d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. \u00ab\u00a0Mon petit, disait-elle, mon petit\u00a0\u00bb.\u00bb<br \/>\n<em>Page 153<\/em><br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: maroon; font-family: Arial;\">&lt;1488&gt;<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Cette longue p\u00e9riode pendant laquelle la violence \u00e0 l\u2019\u00e9gard des enfants paraissait la chose la plus naturelle du monde\u00a0\u00bb R\u00e9flexions suscit\u00e9es par la lecture du \u00ab\u00a0Premier homme\u00a0\u00bb et d\u2019autres sources Dans \u00ab\u00a0Le premier Homme\u00a0\u00bb Camus raconte son enfance pauvre dans<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[52,9,175],"class_list":["post-10146","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-motdujour","tag-enfance","tag-litterature","tag-violence"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/10146","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=10146"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/10146\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":10615,"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/10146\/revisions\/10615"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=10146"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=10146"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=10146"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}