{"id":10077,"date":"2020-11-13T00:29:21","date_gmt":"2020-11-12T23:29:21","guid":{"rendered":"http:\/\/lemotdujour.fr\/?p=10077"},"modified":"2021-04-29T22:53:46","modified_gmt":"2021-04-29T20:53:46","slug":"vendredi-13-novembre-2020","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lemotdujour.fr\/?p=10077","title":{"rendered":"Vendredi 13 novembre 2020"},"content":{"rendered":"<div class=\"mdjTexte\">\u00ab&nbsp;L&rsquo;\u00e9cole [\u2026] nourrissait en eux une faim plus essentielle encore \u00e0 l&rsquo;enfant qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;homme et qui est la faim de la d\u00e9couverte&nbsp;\u00bb<\/div>\n<div class=\"mdjAuteur\">Albert Camus, \u00ab Le premier homme \u00bb, Page 138<\/div>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Albert Camus \u00e9tait orphelin de p\u00e8re, mais il a rencontr\u00e9 des hommes qui ont jou\u00e9 un r\u00f4le consid\u00e9rable dans son d\u00e9veloppement et qui ont un peu rempli ce manque.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Et celui qui a probablement \u00e9tait le plus important fut son instituteur&nbsp;: M Germain et qui dans le livre porte le nom de \u00ab Monsieur Bernard \u00bb.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Et c&rsquo;est pourquoi, imm\u00e9diatement apr\u00e8s avoir re\u00e7u le Prix Nobel de litt\u00e9rature, il lui a \u00e9crit la fameuse lettre qui est devenue tellement c\u00e9l\u00e8bre.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Mais je ne m&rsquo;arr\u00eaterai pas sur cette lettre puisqu&rsquo;elle a d\u00e9j\u00e0 fait l&rsquo;objet du mot du jour du &lt;<span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/lemotdujour.fr\/?p=3274\">6 octobre 2017<\/a><\/span>&gt;&nbsp;:<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j&rsquo;\u00e9tais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arriv\u00e9 \u00bb<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Camus raconte l&rsquo;\u00e9cole dans laquelle officiait Monsieur Bernard et o\u00f9 son ami Pierre et lui obtenaient les premi\u00e8res places. <\/span><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Et il brosse un portrait de son instituteur&nbsp;:<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab&nbsp;Ensuite c&rsquo;\u00e9tait la classe. Avec M. Bernard, cette classe \u00e9tait constamment int\u00e9ressante pour la simple raison qu&rsquo;il aimait passionn\u00e9ment son m\u00e9tier. Au-dehors, le soleil pouvait hurler sur les murs fauves pendant que la chaleur cr\u00e9pitait dans la salle elle-m\u00eame pourtant plong\u00e9e dans l&rsquo;ombre des stores \u00e0 grosses rayures jaunes et blanches. La pluie pouvait aussi bien tomber comme elle le fait en Alg\u00e9rie, en cataractes interminables, faisant de la rue un puits sombre et humide, la classe \u00e9tait \u00e0 peine distraite. Seules les mouches par temps d&rsquo;orage d\u00e9tournaient parfois l&rsquo;attention des enfants. Elles \u00e9taient captur\u00e9es et atterrissaient dans les encriers, o\u00f9 elles commen\u00e7aient une mort hideuse, noy\u00e9es dans les boues violettes qui emplissaient les petits encriers de porcelaine \u00e0 tronc conique qu&rsquo;on fichait dans les trous de la table. Mais la m\u00e9thode de M. Bernard, qui consistait \u00e0 ne rien c\u00e9der sur la conduite et \u00e0 rendre au contraire vivant et amusant son enseignement, triomphait m\u00eame des mouches. Il savait toujours tirer au bon moment de son armoire aux tr\u00e9sors la collection de min\u00e9raux, l&rsquo;herbier, les papillons et les insectes naturalis\u00e9s, les cartes, qui r\u00e9veillaient l&rsquo;int\u00e9r\u00eat fl\u00e9chissant de ses \u00e9l\u00e8ves.&nbsp;\u00bb<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\"><em>Page135 &amp; 136<br \/>\n<\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Avec M. Bernard, cette classe \u00e9tait constamment int\u00e9ressante&nbsp;!<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"alignleft\" src=\"https:\/\/lemotdujour.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/111220_2320_Vendredi13n1.jpg\" alt=\"\" align=\"left\"><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Et pour agr\u00e9menter sa classe, M Bernard se d\u00e9brouille pour disposer d&rsquo;outils qu&rsquo;il est seul \u00e0 poss\u00e9der dans ce lieu, comme \u00ab&nbsp;<span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Lanterne_magique\">La lanterne magique&nbsp;<\/a><\/span>\u00bb qui est l&rsquo;anc\u00eatre des appareils de projection et particuli\u00e8rement du projecteur de diapositives. Elle permettait de projeter des images peintes sur des plaques de verre \u00e0 travers un objectif, via la lumi\u00e8re d&rsquo;une chandelle ou d&rsquo;une lampe \u00e0 huile.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab&nbsp;Il \u00e9tait le seul dans l&rsquo;\u00e9cole \u00e0 avoir obtenu une lanterne magique et, deux fois par mois, il faisait des projections sur des sujets d&rsquo;histoire naturelle ou de g\u00e9ographie.&nbsp;\u00bb<br \/>\n<em>Page 136<\/em><br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Cette \u00e9cole l\u00e0 savait nourrir l&rsquo;intelligence des enfants qui avaient faim de d\u00e9couvertes et qui aimaient apprendre \u00e0 apprendre<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab&nbsp;Non, l&rsquo;\u00e9cole ne leur fournissait pas seulement une \u00e9vasion \u00e0 la vie de famille. Dans la classe de M. Bernard du moins, elle nourrissait en eux une faim plus essentielle encore \u00e0 l&rsquo;enfant qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;homme et qui est la faim de la d\u00e9couverte. Dans les autres classes, on leur apprenait sans doute beaucoup de choses, mais un peu comme on gave les oies. On leur pr\u00e9sentait une nourriture toute faite en les priant de vouloir bien l&rsquo;avaler.&nbsp;\u00bb<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\"><em>Page 138<br \/>\n<\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Et en continuant imm\u00e9diatement ce paragraphe, la plume de Camus d\u00e9rape sur ce manuscrit et n&rsquo;utilise plus le nom de Monsieur Bernard, mais \u00e9crit le vrai nom de son instituteur&nbsp;:<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab&nbsp;Dans la classe de M. Germain, pour la premi\u00e8re fois ils sentaient qu&rsquo;ils existaient et qu&rsquo;ils \u00e9taient l&rsquo;objet de la plus haute consid\u00e9ration : on les jugeait dignes de d\u00e9couvrir le monde. Et m\u00eame leur ma\u00eetre ne se vouait pas seulement \u00e0 leur apprendre ce qu&rsquo;il \u00e9tait pay\u00e9 pour leur enseigner, il les accueillait avec simplicit\u00e9 dans sa vie personnelle, il la vivait avec eux, leur racontant son enfance et l&rsquo;histoire d&rsquo;enfants qu&rsquo;il avait connus, leur exposait ses points de vue, non point ses id\u00e9es, car il \u00e9tait par exemple anticl\u00e9rical comme beaucoup de ses confr\u00e8res et n&rsquo;avait jamais en classe un seul mot contre la religion, ni contre rien de ce qui pouvait \u00eatre l&rsquo;objet d&rsquo;un choix ou d&rsquo;une conviction, mais il n&rsquo;en condamnait qu&rsquo;avec plus de force ce qui ne souffrait pas de discussion, le vol, la d\u00e9lation, l&rsquo;ind\u00e9licatesse, la malpropret\u00e9 (&#8230;)&nbsp;\u00bb<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Il est question de dignit\u00e9 ici, d&rsquo;intelligence et de respect. <\/span><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Camus insiste aussi sur le strict respect de la neutralit\u00e9 la\u00efque devant les religions bien que M Germain fut anticl\u00e9rical.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Un \u00e9pisode est particuli\u00e8rement \u00e9mouvant dans le r\u00e9cit que fait Albert Camus&nbsp;:<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Mais surtout il leur parlait de la guerre encore toute proche et qu&rsquo;il avait faite pendant quatre ans, des souffrances des soldats, de leur courage, de leur patience et du bonheur de l&rsquo;armistice. \u00c0 la fin de chaque trimestre, avant de les renvoyer en vacances, et de temps en temps, quand l&#8217;emploi du temps le lui permettait, il avait pris l&rsquo;habitude de leur lire de longs extraits des <em>Croix de bois <\/em>de Dorgel\u00e8s. [\u2026] <\/span><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">Lui et Pierre attendaient chaque lecture avec une impatience chaque fois plus grande&nbsp;\u00bb<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\"><em>Page 139<br \/>\n<\/em><\/span><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"alignright\" src=\"https:\/\/lemotdujour.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/111220_2320_Vendredi13n2.jpg\" alt=\"\" align=\"left\"><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Le jeune Camus d\u00e9couvre la vie au front, la Premi\u00e8re Guerre Mondiale, les tranch\u00e9es, le monde dans lequel son p\u00e8re a perdu la vie, sans en \u00eatre pleinement conscient&nbsp;:<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab&nbsp;Pour Jacques, ces lectures lui ouvraient encore les portes de l&rsquo;exotisme, mais d&rsquo;un exotisme o\u00f9 la peur et le malheur r\u00f4daient, bien qu&rsquo;il ne f\u00eet jamais de rapprochement, sinon th\u00e9orique, avec le p\u00e8re qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas connu.&nbsp;\u00bb<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Mais l&rsquo;\u00e9motion le rattrape et lui fait probablement comprendre ce qui \u00e9chappe \u00e0 sa raison&nbsp;:<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab&nbsp;Et le jour, \u00e0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e, o\u00f9, parvenu \u00e0 la fin du livre, M. Bernard lut d&rsquo;une voix plus sourde la mort de D., lorsqu&rsquo;il referma le livre en silence, confront\u00e9 avec son \u00e9motion et ses souvenirs, pour lever ensuite les yeux sur sa classe plong\u00e9e dans la stupeur et le silence, il vit Jacques au premier rang qui le regardait fixement, le visage couvert de larmes, secou\u00e9 de sanglots interminables, qui semblaient ne devoir jamais s&rsquo;arr\u00eater. \u00ab&nbsp;Allons petit, allons petit&nbsp;\u00bb, dit M. Bernard d&rsquo;une voix \u00e0 peine perceptible, et il se leva pour aller ranger son livre dans l&rsquo;armoire, le dos \u00e0 la classe.&nbsp;\u00bb.<br \/>\n<\/span><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\"><em>Page 140<br \/>\n<\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">M Germain a aussi fait la guerre 14-18 et il lisait probablement avec beaucoup d&rsquo;\u00e9motion ce r\u00e9cit qu&rsquo;il avait v\u00e9cu dans sa chair et son corps.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Et Camus raconte dans \u00ab Le premier homme \u00bb une visite qu&rsquo;il fit \u00e0 son ancien instituteur alors qu&rsquo;il avait plus de quarante ans et qu&rsquo;il avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit de nombreux livres devenant ainsi c\u00e9l\u00e8bre. Au milieu de la conversation il se passe ceci :<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab&nbsp;\u00ab Attends, petit&nbsp;\u00bb, dit M Bernard. Il se leva p\u00e9niblement [\u2026] et il fourragea dans un tiroir, le referma, en ouvrit un autre, en tira quelque chose. \u00ab Tiens, dit-il, c&rsquo;est pour toi. Jacques re\u00e7ut un livre couvert de papier brun d&rsquo;\u00e9picerie et sans inscription sur la couverture. Avant m\u00eame de l&rsquo;ouvrir, il sut que c&rsquo;\u00e9tait Les Croix de Bois, l&rsquo;exemplaire m\u00eame sur lequel M. Bernard faisait la lecture en classe. Non, Non, dit-il, c&rsquo;est\u2026&nbsp;\u00bb Il voulait dire&nbsp;: c&rsquo;est trop beau. Il ne trouvait pas les mots. M Bernard hochait sa vieille t\u00eate. \u00ab&nbsp;Tu as pleur\u00e9 le dernier jour, tu te souviens, Depuis ce jour ce livre t&rsquo;appartient. \u00bb<br \/>\n<em>Page 141<br \/>\n<\/em><\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Voil\u00e0 cette relation toute particuli\u00e8re que M Germain a nou\u00e9 avec ses jeunes \u00e9l\u00e8ves et Albert Camus en particulier.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft\" src=\"https:\/\/lemotdujour.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/11\/111220_2320_Vendredi13n3.jpg\" alt=\"\" width=\"381\" height=\"487\" align=\"left\"><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Mais pour que cette phrase&nbsp;: \u00ab&nbsp;Sans vous [\u2026] rien de tout cela ne serait arriv\u00e9&nbsp;\u00bb prenne toute sa consistance il fallait encore plus. M. Bernard va proposer \u00e0 ses meilleurs \u00e9l\u00e8ves dont Jacques et Pierre de les pr\u00e9senter \u00e0 la bourse des lyc\u00e9es et coll\u00e8ges, seul moyen pour ces pauvres de poursuivre des \u00e9tudes&nbsp;:<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab&nbsp;Le lyc\u00e9e vous ouvre toutes les portes. Et j&rsquo;aime mieux que ce soit des gar\u00e7ons pauvres comme vous qui entrent par ces portes. Mais pour \u00e7a, j&rsquo;ai besoin de l&rsquo;autorisation de vos parents. Trottez. \u00bb<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Mais cela est contraire aux id\u00e9es de la grand-m\u00e8re qui veut que Jacques travaille au plus vite pour ramener de l&rsquo;argent \u00e0 la maison, la famille en a tant besoin. Quand Jacques explique cela \u00e0 M. Bernard, ce dernier d\u00e9cide d&rsquo;aller voir la terrible grand-m\u00e8re&nbsp;:<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab Un moment apr\u00e8s, M. Bernard, sous les yeux interdits de Jacques, frappait \u00e0 la porte de sa maison. La grand-m\u00e8re vint ouvrir en s&rsquo;essuyant les mains avec son tablier dont le cordon trop serr\u00e9 fait rebondir son ventre de vieille femme. Quand elle vit l&rsquo;instituteur, elle eut alors un geste vers ses cheveux pour les peigner. \u00ab Alors, la m\u00e9m\u00e9, dit M. Bernard, en plein travail, comme d&rsquo;habitude ? Ah ! vous avez du m\u00e9rite. \u00bb [\u2026] \u00ab Toi, dit M. Bernard \u00e0 Jacques, va voir dans la rue si j&rsquo;y suis. Vous comprenez, dit-il \u00e0 la grand-m\u00e8re, je vais dire du bien de lui et il est capable de croire que c&rsquo;est la v\u00e9rit\u00e9\u2026 \u00bb Jacques sortit, d\u00e9vala les escaliers et se posta sur le pas de la porte. Il y \u00e9tait encore une heure plus tard, et la rue s&rsquo;animait d\u00e9j\u00e0, le ciel \u00e0 travers les ficus virait au vert, quand M. Bernard d\u00e9boucha de l&rsquo;escalier et surgit dans son dos. Il lui grattait la t\u00eate. \u00ab Eh bien ! dit-il, c&rsquo;est entendu. Ta grand-m\u00e8re est une brave femme. Quant \u00e0 ta m\u00e8re\u2026 Ah ! dit-il, ne l&rsquo;oublie jamais. \u00bb<br \/>\n<em>Page152<\/em><br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Et puis la grand-m\u00e8re apparait brusquement et revient vers l&rsquo;instituteur&nbsp;:<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab&nbsp;Elle tenait son tablier d&rsquo;une main et essuyait ses yeux. \u00ab J&rsquo;ai oubli\u00e9\u2026 vous m&rsquo;avez dit que vous donneriez des le\u00e7ons suppl\u00e9mentaires \u00e0 Jacques. \u2013 Bien s\u00fbr, dit M. Bernard. Et il ne va pas s&rsquo;amuser croyez-moi. \u2013 Mais nous ne pourrons pas vous payer. \u00bb&nbsp;\u00bb<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Et la r\u00e9ponse du \u00ab&nbsp;hussard de la r\u00e9publique&nbsp;\u00bb, de l&rsquo;homme qui ne croyait pas en Dieu mais en sa mission sacr\u00e9e d&rsquo;enseigner les enfants et aussi les enfants des pauvres, fut celle-ci&nbsp;:<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab&nbsp;M. Bernard la regardait attentivement. Il tenait Jacques par les \u00e9paules. \u00ab Ne vous en faites pas \u00bb, et il secouait Jacques, \u00ab <strong>il m&rsquo;a d\u00e9j\u00e0 pay\u00e9<\/strong> \u00bb.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #777777; font-family: Arial;\">Et apr\u00e8s le succ\u00e8s de Jacques \u00e0 ce concours la conclusion de ces ann\u00e9es d&rsquo;enseignement de l&rsquo;instituteur fut ce moment d&rsquo;\u00e9motion et aussi de d\u00e9sarroi de l&rsquo;enfant devant le monde inconnu qui se dressait devant lui&nbsp;:<br \/>\n<\/span><\/p>\n<p style=\"margin-left: 28pt;\"><span style=\"color: #c00000; font-family: Arial;\">\u00ab Dans la pauvre salle \u00e0 manger maintenant pleine de femmes o\u00f9 se tenaient sa grand-m\u00e8re, sa m\u00e8re, qui avait pris un jour de cong\u00e9 \u00e0 cette occasion, et les femmes Masson leurs voisines, il se tenait contre le flanc de son ma\u00eetre, respirant une derni\u00e8re fois l&rsquo;odeur d&rsquo;eau de Cologne, coll\u00e9 contre la ti\u00e9deur chaleureuse de ce corps solide, et la grand-m\u00e8re rayonnait devant les voisines. \u00ab Merci, Monsieur Bernard, merci \u00bb, disait-elle pendant que M. Bernard caressait la t\u00eate de l&rsquo;enfant. \u00ab Tu n&rsquo;as plus besoin de moi, disait-il, tu auras des ma\u00eetres plus savants. Mais tu sais o\u00f9 je suis, viens me voir si tu as besoin que je t&rsquo;aide. \u00bb Il partait et Jacques restait seul, perdu au milieu de ces femmes, puis il se pr\u00e9cipitait \u00e0 le fen\u00eatre, regardant son ma\u00eetre qui le saluait une derni\u00e8re fois et qui le laissait d\u00e9sormais seul, et au lieu de la joie du succ\u00e8s, une immense peine d&rsquo;enfant lui tordait le c\u0153ur, comme s&rsquo;il savait d&rsquo;avance qu&rsquo;il venait par ce succ\u00e8s d&rsquo;\u00eatre arrach\u00e9 au monde innocent et chaleureux des pauvres, monde referm\u00e9 sur lui-m\u00eame, comme une \u00eele dans la soci\u00e9t\u00e9 mais o\u00f9 la mis\u00e8re tient lieu de famille et de solidarit\u00e9, pour \u00eatre jet\u00e9 dans un monde inconnu, qui n&rsquo;\u00e9tait plus le sien, o\u00f9 il ne pouvait croire que les ma\u00eetres fussent plus savants que celui-l\u00e0 dont le c\u0153ur savait tout, et il devrait d\u00e9sormais apprendre, comprendre sans aide, devenir un homme enfin sans le secours du seul homme qui lui avait port\u00e9 secours, grandir et s&rsquo;\u00e9lever seul enfin, au prix le plus cher. \u00bb<br \/>\n<em>Page 163<\/em><br \/>\n<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: maroon; font-family: Arial;\">&lt;1487&gt;<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;L&rsquo;\u00e9cole [\u2026] nourrissait en eux une faim plus essentielle encore \u00e0 l&rsquo;enfant qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;homme et qui est la faim de la d\u00e9couverte&nbsp;\u00bb Albert Camus, \u00ab Le premier homme \u00bb, Page 138 Albert Camus \u00e9tait orphelin de p\u00e8re, mais il a<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[38,54,9,122],"class_list":["post-10077","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-motdujour","tag-education","tag-humanisme","tag-litterature","tag-pedagogie"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/10077","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=10077"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/10077\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":11225,"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/10077\/revisions\/11225"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=10077"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=10077"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lemotdujour.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=10077"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}