Mercredi 23 septembre 2020

«De la Montagne de la stupidité au Plateau de la consolidation, en passant par la Vallée de l’humilité»
Les trois étapes de l’effet Dunning-Kruger

Hier, j’ai parlé de ce mot imprononçable : « l‘ultracrépidarianisme »

Cette mauvaise évaluation de sa compétence personnelle ou surconfiance a été étudiée scientifiquement et a finalement fait l’objet, après une série d’expériences qu’ils ont dirigées, de la publication d’un article par les psychologues américains David Dunning et Justin Kruger en 1999.

<Wikipedia> qui comme toujours est précis, écrit :

« Leurs résultats ont été publiés en décembre 1999 dans la revue Journal of Personality and Social Psychology ».

Et c’est ainsi que depuis 1999 on parle de l’effet Dunning-Kruger.

J’aurai pu mettre cette expression effet Dunning-Kruger, en exergue du présent mot du jour, mais j’ai préféré citer les trois étapes de cet effet :

  • Montagne de la stupidité
  • Vallée de l’humilité
  • Plateau de la consolidation


Il arrive aussi qu’on parle aussi de «surconfiance».

Ils ont démontré que les personnes non qualifiées ont plutôt tendance à surestimer leur niveau. Pendant cette période de la montagne de la stupidité, non seulement la personne incompétente tend à surestimer son niveau de compétence mais en outre ne parvient pas à reconnaître la compétence de ceux qui la possèdent véritablement.

De manière corollaire, les personnes les plus qualifiées ont plutôt tendance à sous-estimer leur niveau de compétence.

<Etienne Klein> explique ce paradoxe par le fait qu’il faut être compétent pour mesurer l’incompétence. Ainsi l’incompétent n’a pas la qualité pour mesurer son incompétence, alors que le compétent comprend les limites de son savoir.

Ils ont donc réalisé ce tableau qui montre l’évolution dans le temps de la confiance en soi, au fur et à mesure de l’acquisition des compétences. Le tableau est très explicite, mais notons que lorsque l’acquisition de la compétence permet d’atteindre le plateau de la consolidation, la confiance ne se situe pas au niveau de la montagne de stupidité du début.

<Clément Viktorovitch > a expliqué cela très bien lors d’une émission de Canal+ –

L’article de Wikipedia ajoute une précision selon l’espace culturel des personnes observées

« Les études sur l’effet Dunning-Kruger ont surtout été réalisées sur des Occidentaux. Une étude sur des sujets est-asiatiques suggère que pour ces personnes un effet inverse (sous-estimation de sa propre valeur et motivation pour s’améliorer) pourrait être à l’œuvre ».

Cette observation doit probablement être affinée, mais si elle était confirmée elle montrerait, en moyenne, une attitude plus humble et donc plus propice à l’acquisition sérieuse de compétences de la part des sujets asiatiques.

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Mardi 28 avril 2020

«Si on est conscient que la paresse est aussi la condition à un certain renouvellement des idées, nécessaire à la productivité qu’on recherche, on peut avancer dans le bon sens.»
Gwenaëlle Hamelin

La paresse n’a pas bonne presse.

Elle fait partie de l’ensemble des 7 péchés capitaux que la religion catholique et Thomas d’Aquin ont répertorié comme les « vices » qui entrainent tous les autres.

A l’école non plus la paresse n’est pas appréciée. « Paresseux » constitue souvent une critique très lourde à porter. « Dispose de potentialités, mais…la paresse l’emporte » et voilà un élève stigmatisé…

Dans la société comme dans le monde de l’emploi la réputation de paresse est quasi unanimement considérée comme un défaut. Et même un défaut impardonnable, parce que non excusable, dû uniquement à un manque de volonté.

Par rapport aux hikikomori décrits hier, plus que la réclusion chez leurs parents, ce qui est considéré comme le plus honteux est certainement le fait qu’ils se complaisent dans l’oisiveté et qu’ils sont donc paresseux.

Le confinement actuel, pour certains et pour certains seulement, peut conduire à une douce indolence, une paresse coupable voire des rêves fous d’un autre monde.

Le Centre patronal suisse s’en inquiète et veut lutter avec fermeté contre les effets nocifs du confinement :

« Il faut éviter que certaines personnes soient tentées de s’habituer à la situation actuelle, voire de se laisser séduire par ses apparences insidieuses: beaucoup moins de circulation sur les routes, un ciel déserté par le trafic aérien, moins de bruit et d’agitation, le retour à une vie simple et à un commerce local, la fin de la société de consommation… Cette perception romantique est trompeuse, car le ralentissement de la vie sociale et économique est en réalité très pénible pour d’innombrables habitants qui n’ont aucune envie de subir plus La mise à l’arrêt de nombreuses activités économiques, mais aussi sociales et politiques, a permis de limiter l’épidémie de coronavirus, mais elle a aussi un énorme coût financier et humain. Il faut maintenant – et le Conseil fédéral en est conscient – planifier un retour progressif à la normale »

Bernard Pivot, du haut de sa sagesse que lui donne son grand âge ne partage pas cette crainte : < Le confinement dans la paresse > et citent de nombreux auteurs qui en font l’éloge : Kundera, Baudelaire, Perec, Sagan, Kessel…

Il commence ainsi son article :

« Le plus célèbre des confinés de tous les temps, Robinson Crusoé, n’est pas tombé dans l’oisiveté. Pour survivre, il a été dans l’obligation de faire travailler son imagination et ses bras. Il n’en est pas de même pour les deux milliards de personnes tenues de rester chez elles pour lutter contre la propagation du coronavirus. Hormis celles et ceux qui ont la possibilité de recourir au télétravail et les mères et pères de famille nombreuse, les autres sont plus ou moins confinés dans l’inaction. Cela est insupportable pour certains. D’autres, au contraire, s’en accommodent, découvrant les plaisirs du temps à meubler, du temps à laisser filer, du temps à perdre. Ils pénètrent dans le monde enchanté, jusqu’alors inaccessible pour eux, de la paresse. »

J’avais déjà consacré un mot du jour à la paresse. C’était pour évoquer le livre du gendre de Karl Marx, Paul Lafargue, « Le droit à la paresse ». Livre qu’il avait écrit alors qu’il était incarcéré à la prison Sainte-Pélagie pour propagande révolutionnaire.

Un jour lors d’une des formations que j’ai suivie au cours de ma carrière, il m’avait été demandé de trouver un point de vue à défendre pour approfondir la capacité d’argumentation. J’avais alors défendu l’ide que c’était les paresseux qui avait fait avancer le monde.

J’avais à peu près tenu ce langage.

La société humaine est constamment écartelée par l’action de deux types de personnes : les paresseux et les besogneux.

Les besogneux travaillent, travaillent beaucoup sans se poser de questions. Ils font ce qu’il y a faire et veulent toujours faire plus.

Le paresseux voit faire les besogneux et il sent que la pression sociale l’oblige à réaliser à peu près le même boulot.

Alors le paresseux réfléchit et trouve la solution pour faire le même boulot que le besogneux mais en se fatigant moins.

C’est ainsi que c’est un paresseux qui a inventé la roue, parce qu’il ne supportait plus de porter de lourdes charges comme le besogneux.

C’est ce qu’on appelle le progrès.

Seulement, le besogneux est tapi dans l’ombre et c’est un copieur. Il s’est alors emparé de l’idée du paresseux pour porter des charges de plus en plus lourdes jusqu’à ce qu’un paresseux trouve l’idée du moteur etc.

J’avais tenu dix minutes à multiplier les exemples qui montrent ce balancement entre le progrès et le « toujours plus » dont nous souffrons aujourd’hui.

Alors j’ai été ravi d’apprendre que Bill Gates, le fondateur de Microsoft, disait :

« Je choisis une personne paresseuse pour un travail difficile, car une personne paresseuse va trouver un moyen facile de le faire ».

C’est ce que j’ai appris en écoutant l’émission de France Culture que j’ai évoqué hier et qui fait partie de la même série que « les hikikomori ».

Car en réalité je n’ai découvert les hikikomori que dans un second temps, j’ai été attiré par l’émission qui avait pour titre : < Cherchons F/H paresseux pour un poste de directeur>

Nous sommes donc dans le monde de l’entreprise.

L’invitée était la psychologue du travail Gwenaëlle Hamelin, spécialiste du stress au travail et du burn out.

Le site de France Culture a mis sur la page de cette émission une photo de cette psychologue avec une peluche représentant un paresseux.

Je vous invite à écouter cette émission. J’en tire quelques extraits :

Elle insiste d’abord sur ce qui permet de déployer sa force de travail :

« L’énergie cela ne se décrète pas. L’énergie cela se puise dans le désir, dans l’envie. Et ça ce sont des valeurs qui ne s’apprennent pas, qui ne se décident pas, qui s’écoutent et c’est pour cela qu’il faut une certaine paresse et c’est cela que j’essaie de vivre au quotidien, qui me guide, qui me donne de l’énergie et que j’essaie d’essaimer quand j’interviens en entreprise ou quand je fais mes conférences. »

Alors évidemment dans l’entreprise ce n’est pas facile de dire qu’on a besoin de paresser un peu. C’est plutôt le contraire qui se passe et la psychologue pointe que souvent le salarié est complice de trop de travail.

« Aujourd’hui personne n’assume de dire qu’il accepte de se reposer, qu’il accepte de dire non. Même si on n’est pas surmené, souvent on véhicule l’image de quelqu’un qui l’est parce que c’est mieux pour sa carrière. C’est toujours bon de dire qu’on a travaillé tard, qu’on a travaillé le week end. Il y a une sorte de paradoxe à savoir si le travailler trop est subi ou choisi. Et même dans le burn out, il y a cette dualité : en effet il y avait un environnement qui poussait à travailler toujours plus et qui vous a fait exploser en vol. Et en même temps, on trouve en soi, un certain plaisir pour accepter ce challenge. »

Les personnes moins concentrées et moins productives seront plus à même d’observer et de repérer les signes. Adopter une certaine forme de paresse c’est diminuer son exposition au stress et au risque de burn-out.

« Aujourd’hui, on parle beaucoup de burn-out et on a oublié que cela existait déjà et qu’on appelait cela le surmenage. Il y a une différence, aujourd’hui on en parle et on comprend que c’est un phénomène menaçant, contre lequel il faut lutter et avoir des politiques de prévention. Alors qu’avant quand on parlait de surmenage c’était l’apanage du faible. Dans les offres d’emplois on pouvait même lire que dans les qualités recherchées il fallait une résistance importante au stress. Aujourd’hui personne ne s’autoriserait à marquer dans une offre d’emploi qu’il faudrait de la résistance au stress. Parce que cela véhiculerait une image de l’entreprise qui ferait partir les meilleurs candidats. […] Il y a donc une évolution des mentalités »

Toutefois Gwenaëlle Hamelin pense qu’il reste beaucoup à faire.

« Il y a une prise de conscience qui est en train de se dessiner. Les gens veulent du bien être avant toute chose. Et le bien-être, c’est s’autoriser une certaine paresse. Si on est conscient que cette paresse est aussi la condition à un certain renouvellement des idées, nécessaire à la productivité qu’on recherche, on peut avancer dans le bon sens. »

A ce stade l’émission renvoie vers une étude menée, en 2016, au Japon par le professeur Hasegawa . Il a fait une étude sur les parallèles entre des colonies de fourmis et les entreprises. Il a constaté que de 20% à 30% des fourmis ne font rien qui rentre dans la catégorie travail. Elles sont toutefois précieuses car elle dispose d’une réserve de force et prendront le relais de manière plus productive que les travailleuses en cas d’urgence.

Et c’est ainsi qu’on peut comprendre que les éléments considérés comme paresseux sont les seuls à être réactifs aux situations d’urgence. Les paresseux savent considérer et jouer habilement avec le temps, pour pouvoir être plus efficaces ensuite. Ils savent prioriser. En période de crise, ils ne se perdent pas dans les détails et se concentrent sur ce qui compte vraiment.

En outre le temps de paresse est aussi un temps de créativité.

Quand un salarie est toujours en activité, engluer à faire ce qu’il sait faire le plus vite possible sans s’arrêter, il ne reste aucun temps pour réfléchir, pour être créatif. Certes par entrainement, il est possible de faire de plus en plus vite ce que l’on sait faire. Mais on ne sort pas de là, on fait toujours la même chose, et ce n’est pas ainsi qu’on progresse et qu’on fait progresser l’entreprise.

Et la psychologue de rappeler le fameux « euréka » qu’Archimède a lancé en ayant compris la mécanique des fluides. Cette découverte scientifique majeure, il l’a découverte en paressant calmement dans son bain.

Bon je vous laisse écouter cette émission de moins d’une demi-heure : < Cherchons F/H paresseux pour un poste de directeur>

Il ne s’agit pas de ne rien faire, mais de se laisser du temps de réflexion, de paresse pour laisser murir sa créativité.

Comme le faisait si souvent l’inoubliable Gaston Lagaffe, créé en 1957 par André Franquin.


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Dimanche 19 avril 2020

«C’est la bonté qui est la normalité du monde car la bonté est courageuse, la bonté est généreuse et jamais elle ne consent à être comme une embusquée, qui, à l’arrière vit grâce au sang des autres.»
Wajdi Mouawad

Mot de jour spécial pendant la période de confinement suite à la pandémie du COVID-19

Et je reviens inlassablement vers les <Lettres d’intérieur> d’Augustin Trapenard sur France Inter. Toutes sont à écouter. Bien sûr selon la sensibilité de chacune et chacun l’une ou l’autre aura un écho plus profond. La dernière que je citais était une lettre de l’écrivain algérien Yasmina Khadra à sa mère décédée il y a moins de deux ans.

Aujourd’hui je copie la lettre d’un autre écrivain à son fils Wajdi Mouawad qui est aussi metteur en scène : « Donne du courage autour de toi et n’accepte jamais ce qui te révulse… », lettre lu le lundi 13 avril 2020.

Wajdi Mouawad est né en 1968 au Liban.

Il quitte son pays natal en 1978 à l’âge de dix ans à cause de la guerre civile au Liban. Sa famille immigre en France à Paris, puis au Québec dans la ville de Montréal en 1983. Il commence à faire du théâtre à Montréal et peu à peu travaille en France jusqu’à devenir le directeur du Théâtre de la Colline à partir de 2016.

<Wikipedia> nous apprend que parmi ses productions, en 2011, Wajdi Mouawad propose à 50 adolescents (sélectionnés par des théâtres) de l’accompagner pour une aventure longue de cinq ans. Ce projet est nommé « Avoir 20 ans en 2015 ». Cinq grandes villes y participent : les 50 jeunes forment cinq groupes de dix personnes provenant de Nantes, Namur, Mons, l’île de La Réunion et Montréal. En plus des jeunes, on compte aussi environ vingt accompagnateurs. Le projet est né d’une réplique d’Incendies, où une grand-mère dit à sa petite-fille :

« Si tu veux t’en sortir, tu dois apprendre à : lire, écrire, compter, parler et penser. »

Chaque verbe est associé à une année et à un voyage dans une ville où tous les jeunes sont invités et se retrouvent : Lire à Athènes, Écrire à Lyon, Compter à Auschwitz, Parler dans un pays d’Afrique, et Penser au cours d’un voyage en mer. Ils se retrouvent donc tous ensemble (Mouawad, les 50 jeunes et les accompagnateurs) une fois par an. L’aboutissement du projet n’est pas théâtral ; à la fin, les jeunes sortiront simplement d’une aventure littéraire et spirituelle exceptionnelle, enrichis d’un regard très riche sur le monde et de souvenirs inoubliables.

Wajdi Mouawad dispose aussi d’un site personnel : <http://www.wajdimouawad.fr/>

Voici la lettre à son fils :

Nogent-sur-Marne, le 12 avril 2020

Mon cher petit garçon,

T’écrire ces quatre mots me bouleverse. Ils rendent si réel l’homme que tu es, en cet aujourd’hui qui est le tien, quand, dans celui qui est le mien, tu n’es encore qu’un enfant.

Cette lettre je l’adresse donc à l’homme que tu n’es pas encore pour moi, mais que tu es devenu puisque te voilà en train de la lire. Tu l’auras trouvée sans doute par hasard sur cette clé où je consigne en secret les trésors de ton enfance. J’ignore l’âge que tu as, j’ignore ce qu’est devenu le monde, j’ignore même si ces clefs fonctionnent encore mais j’ai espoir que, la découvrant, tu trouveras un moyen de l’ouvrir.

Et par la magie de l’écriture, voici que cette lettre devient la fine paroi qui nous relie, et entre l’aujourd’hui où je t’écris – où tu commences à déchiffrer les phrases, où tu as peur dans le noir, où tu crois à la magie – et celui où tu me lis, chaque mot de ma lettre a gardé sa présence ; si à l’instant j’écris je t’aime, voilà qu’à ton tour, des années plus tard, tu lis je t’aime. Et que t’écrire d’autre que je t’aime, alors que nous vivons ce que nous vivons en ce confinement dont tu n’as peut-être plus qu’un vague souvenir ? Quoi dire de plus urgent que l’amour ?

En ces journées étranges où rode une mort invisible et où le monde va vers son ravin, un ravin qui semble être l’héritage laissés aux gens de ta génération, un père, plus que de raison, s’inquiète pour son fils. Je te regarde. Tu dessines un escargot. Tu lèves la tête et tu me souris. “Qu’est-ce qu’il y a papa ?” Rien mon garçon.

Je ne sauverai pas le monde. Mais j’ai beau ne pas le sauver, je peux du moins te désapprendre la peur. T’aider à ne pas hésiter le jour où il te faudra choisir entre avoir du courage ou avoir une machine à laver. T’apprendre surtout pourquoi il ne faudra jamais prononcer les mots de Cain et, toujours, rester le gardien de ton frère. Quitte à tout perdre. J’ignore d’où tu me lis, ni de quel temps, temps de paix ou temps de guerre, temps des humains ou temps des machines, j’espère simplement que ton présent est meilleur que le mien. Nous nous enterrons vivants en nous privant des gestes de l’ivresse : embrassades, accolades, partage et nul ne peut sécher les larmes d’un ami.

Mais si ton temps est pire que celui de ton enfance, si, en ce moment où tu me lis, tu es dans la crainte à ton tour, je voudrais par cette lettre te donner un peu de ce courage dont parfois j’ai manqué et, repensant à ce que nous nous sommes si souvent racontés, tu te souviennes que c’est la bonté qui est la normalité du monde car la bonté est courageuse, la bonté est généreuse et jamais elle ne consent à être comme une embusquée, qui, à l’arrière vit grâce au sang des autres. Nul ne peut expliquer la grandeur de ceux qui font la richesse du monde. Donne du courage autour de toi et n’accepte jamais ce qui te révulse.

Quant à moi : je t’aime. Ton père t’aime. Sache cela et n’en doute jamais.
Ton père”.
Wajdi Mouawad

J’aurais dû choisir comme exergue, la phrase choisie par Augustin Trapenard : « Donne du courage autour de toi et n’accepte jamais ce qui te révulse… » qui constitue un beau guide d’accompagnement de la vie, très inspirant et particulièrement pour ceux que les mirages de l’ambition économique pourraient entrainer vers des rivages obscurs.

Mais à l’heure où tant de femmes et d’hommes se dévouent, au prix parfois de leur propre santé, dans les hôpitaux pour sauver des vies et d’autres accompagnent nos ainés dans les EHPAD jusque dans leurs derniers instants, je trouve juste de rappeler la normalité de la bonté.

Je sais bien qu’il existe des corrompus, des cupides, des égoïstes mais pourtant je crois comme Christophe André que « Notre société ne tient que grâce aux gens gentils ».

Et pour l’instant présent, mais je crois que c’est une vérité éternelle, MEDIAPART nous rappelle que « Contre le coronavirus, les premières lignes sont des femmes ».

Ceci renvoie aussi à un mot du jour ancien, de 2016, mais qui garde tout son acuité et qui était consacré à Nancy Fraser : « Les contradictions sociales du capitalisme contemporain ». Elle écrivait :

«Historiquement, ce travail de « reproduction sociale », comme j’entends le nommer, a été assigné aux femmes.»

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Jeudi 5 mars 2020

« Nous vivons là-bas dans un incroyable mélange de différentes cultures – française, africaine, asiatique, arabe, tous les coins du monde »
Kylian Mbappé de Bondy évoquant la banlieue dans laquelle il est né

Je suppose que même celles et ceux qui ne s’intéressent pas au football connaissent ou ont entendu parler de Kylian Mbappé ce jeune footballeur talentueux qui joue actuellement au Paris SG.

Il vient de publier un article sur un site très particulier que je ne fréquente pas : <The Players’ Tribune>.

The Players’ Tribune est une plateforme destinée à l’expression de sportifs professionnels sans l’intermédiaire des médias traditionnels. C’est un ancien joueur de baseball Derek Jeter qui a fondé ce site.

Si je ne vais jamais sur The Players’ Tribune, je suis, en revanche, régulièrement Pascal Boniface qui est le fondateur et directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Et exprime des avis très pertinent sur la géopolitique mondiale, les tensions internationales et les stratégies des États. Il est aussi l’auteur du livre « Planète football Géopolitique d’un empire » que j’avais cité lors du dernier mot du jour de la série consacrée au football.

Et c’est pascal Boniface qui a attiré mon attention sur l’article du jeune footballeur millionnaire. : « Kylian Mbappé, footballeur citoyen » :

« Kylian Mbappé vient de publier un texte important qui n’a pas été suffisamment remarqué. On reproche aux footballeurs de ne pas s’intéresser aux problèmes de société. Le Français le plus talentueux dans ce sport le fait, et cela ne suscite que peu de commentaires.

On présente souvent les footballeurs comme repliés sur eux-mêmes et leurs privilèges, égoïstes, coupés de la société… Il y a certes de très mauvais exemples d’excès souvent dus à une explosion des revenus et de la notoriété à un très jeune âge. Un jeune footballeur qui connaît le succès a une exposition médiatique sans commune mesure avec des responsables politiques ou figures du milieu culturel qui ont trois fois son âge.

Ce n’est pas toujours facile à gérer, mais notons qu’on est beaucoup plus sévère sur les déviances des sportifs que sur celles d’autres milieux. De nombreux footballeurs s’engagent bénévolement dans de nombreuses causes, généralement en les finançant sur leur propre argent. Beaucoup le font de façon discrète, à l’abri des médias. Il y a toujours la peur d’être instrumentalisé, il faut distinguer dans les multiples propositions, mais beaucoup ont envie de redonner à la société une partie de ce qu’ils en ont reçu. Ils sont fiers et heureux d’être utiles en dehors du terrain.  […]

C’est pour cela que l’initiative de Kylian Mbappé va plus loin et qu’il faut la saluer à sa juste mesure. Au moment où les unes des magazines, les débats sur les chaînes d’information permanente se multiplient avec pour point commun l’hostilité aux quartiers, aux banlieues vues comme « territoires ennemis » ou « perdus de la République », il frappe aussi fort que dans les filets adverses en revendiquant sa fierté d’être issu de ces territoires et en insistant sur tout le potentiel positif qu’ils contiennent, y compris sur le plan des valeurs, là où ils sont le plus critiqués. »

Allons donc sur ce site pour lire cette <lettre aux jeunes Kylian>

Il commence sa lettre par cette adresse :

« Aux enfants de Bondy,
Aux enfants d’Île-de-France,
Aux enfants des banlieues,

Je veux vous raconter une histoire. »

Bien sûr il parle de football. Il évoque les jours passés lors d’un stage à Chelsea le grand club londonien ou au Real de Madrid rencontrer Zidane et ses autres expériences de vie dans le football, ayant été repéré par les spécialistes, parce qu’il avait quelques talents et qu’il s’entraînait beaucoup..

Mais le plus important qu’il écrit c’est sur la banlieue, sur les valeurs, sur la vie, sur le côté lumineux de la banlieue :

« Mais en fait, vous n’avez pas besoin d’aimer le football pour écouter cette histoire. Parce que cette histoire n’est vraiment qu’à propos de rêves. À Bondy, dans le 93, dans les banlieues, il n’y a peut-être pas beaucoup d’argent, c’est vrai. Mais nous sommes des rêveurs. Nous sommes nés comme ça, je pense. Peut-être parce que rêver ne coûte pas grand-chose. En fait, c’est gratuit.

Nous vivons là-bas dans un incroyable mélange de différentes cultures – française, africaine, asiatique, arabe, tous les coins du monde.

Les gens en dehors de France parlent toujours des banlieues de façon négative mais quand vous n’êtes pas de là-bas, vous ne pouvez pas comprendre ce que c’est. Les gens parlent de délinquants comme s’ils avaient été inventés là-bas. Mais il y a des délinquants partout dans le monde. Il y a des gens qui galèrent partout dans le monde. La réalité est que quand j’étais petit, j’avais l’habitude de voir certains des gars les plus durs de mon quartier porter les courses de ma grand-mère. Vous ne voyez jamais ce côté-là de notre culture aux infos. Vous entendez toujours parler du mauvais, jamais du bon. »

Il a ce développement sur le fait de serrer la main de tous quand on vient saluer une connaissance qui se trouve dans un groupe :

« Il y a d’ailleurs une règle à Bondy que tout le monde connaît. Tu l’apprends quand tu es jeune. Si tu marches dans la rue et que tu croises un groupe de 15 personnes et tu ne connais qu’une seule de ces personnes, tu as deux options: soit tu les salues d’un signe de la main et tu continues ton chemin, soit tu vas les voir et tu serres la main des 15 personnes.

Si tu vas les voir et que tu ne serres la main que d’une personne, les autres 14 personnes ne t’oublieront jamais. Ils sauront quel genre de personne tu es.

C’est marrant parce que j’ai toujours gardé cette part de Bondy en moi. L’an dernier, par exemple, lors de la cérémonie des FIFA’s Best Awards, j’étais avec mes parents avant le début de la soirée et j’ai vu que José Mourinho était de l’autre côté de la salle. J’avais rencontré José avant mais là il était avec quatre ou cinq amis que je ne connaissais pas. Je me suis revu à Bondy. Je pensais, “Est-ce que je salue Mourinho d’un signe de la main ? Ou je vais le voir ?”

Et bien, je suis allé le voir pour le saluer et lui serrer la main et ensuite, naturellement, j’ai fait la même chose pour chacun de ses amis.

“Bonjour !” Poignée de mains.
“Bonjour !” Poignée de mains.
“Bonjour !” Poignée de mains.
“Bonjour !” Poignée de mains.

C’était amusant parce qu’on pouvait voir leur surprise sur leurs visages, genre, “Oh, il nous dit aussi bonjour ? Bonjour !”

Quand on les a quittés, mon père rigolait et il m’a dit, “Ça, ça vient de Bondy”. C’est comme un réflexe. C’est une philosophie de vie. À Bondy, on apprend des valeurs qui vont au-delà du football. Tu apprends à traiter tous les gens de la même façon, parce qu’on est tous dans le même bateau. On rêve tous du même rêve. »

Il parle de ses rêves quand il était enfant et bien sûr du football.

« Mes copains et moi, on n’espérait pas devenir footballeurs professionnels. On ne s’y attendait pas. On ne l’a pas planifié. On en rêvait. C’est différent. Certains enfants ont des posters de super héros sur les murs de leurs chambres. Les nôtres étaient couverts de footballeurs. […]

Parfois, les gens me demandent pourquoi tant de talents viennent des banlieues. Genre comme si il y avait quelque chose dans l’eau qu’on y boit, ou que nous nous entraînons d’une manière différente, comme Barcelone ou quelque chose comme ça. Mais non, si vous venez à l’AS Bondy, je suis désolé mais vous ne verrez qu’un club humble et familial. Des immeubles d’appartements et des terrains en synthétique. Mais je pense que le football est juste différent pour nous. C’est essentiel. C’est quotidien. C’est comme le pain et l’eau. »

Et il évoque la coupe du monde de Russie et fait ce constat qui ne peut que nous interpeller du point de vue de la sociologie du football, même celles et ceux qui ne s’y intéresse pas.

« Je trouve intéressant que parmi tous ceux d’entre nous qui ont soulevé la Coupe du Monde cet été là beaucoup ont grandi en banlieue. Les mélanges. Là-bas tu entends plein de langues différentes dans la rue.  »

Il termine ainsi sa lettre :

« Aux enfants de Bondy,
Aux enfants d’Île-de-France,
Aux enfants des banlieues,
Nous sommes la France.
Vous êtes la France.
Nous sommes les rêveurs fous.
Et, heureusement pour nous, rêver ne coûte pas grand-chose.
En fait, c’est gratuit.

Kylian de Bondy »

Pascal Boniface conclut son article par ces mots:

« Le 15 juillet 2018, Kylian Mbappé a contribué au rayonnement de la France dans le monde et à l’affirmation de son soft power. Le 28 février 2020, il a apporté sa contribution à l’apaisement de la société française en s’efforçant de changer le regard que les jeunes des cités ont sur eux-mêmes et celui que porte la France sur eux.

Kylian Mbappé fait de la politique avec un P majuscule, la vie dans la cité. Au moment où la jeunesse de banlieue est stigmatisée et déshumanisée par des commentateurs qui ne la traverse que pour se rendre à Roissy et qui n’y sont jamais allés, il lui redonne estime de soi et perspective d’avenir. Il revendique avec fierté ses origines qu’il ne trahit pas, mais qu’il honore.

Au moment où certains s’efforcent de creuser un fossé entre différentes catégories de Français, il contribue à le combler. Son sourire est la meilleure réponse à apporter aux grimaces des oiseaux de mauvais augure. »

Je vous renvoie vers sa longue lettre : <Lettre aux jeunes Kylian>

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Mercredi 23 octobre 2019

« Noémie »
Un prénom qu’une femme intelligente a donné à sa fille

Un peu d’humour ne nuit pas. Mais est-ce de l’humour ?

Nous sommes encore dans les mots, il faut nommer les êtres humains et même les « prénommer ». Il semble que par le passé on appelait les personnes par leur nom de famille, sauf dans le cadre le plus intime où on utilisait le prénom. Aujourd’hui l’usage s’est répandu d’appeler ses collègues et les personnes que l’on connaît par leur prénom.

Ce n’est pas la première fois que je parle de « prénom ».

D’abord le mot du jour du <Vendredi 26 octobre 2018> : « Le prénom n’a rien d’anodin. Il touche à l’intime, et raconte infiniment plus que ce qu’on pourrait croire. »

Ensuite le mot du <Mardi 30 avril 2019> : «On est passé de 2000 prénoms en 1945 à 13.000 aujourd’hui ». C’était une observation de Jérôme Fourquet , l’auteur de « L’archipel français »

Le mot du jour d’aujourd’hui est une continuation de ces deux mots du jour, plutôt du second d’ailleurs.

C’est une journaliste Emmanuèle Peyret qui a publié un article, le 20 octobre 2019, sur le site de Libération : « Le petit Robaire des prénoms inventés »

Je suppose que ce titre veut faire penser au dictionnaire le petit Robert, mais utilise un patronyme « Robaire » très rare puisqu’il n’existe que 21 personnes nées en France depuis 1890, dans 6 départements, qui ont porté ou portent ce nom. Il se trouve au 248008ème rang des noms les plus portés en France

Alors que le patronyme « Robert » est celui de 102 950 personnes nées en France depuis 1890, dans 101 départements et qu’il est au 5ème rang du même classement.

Comme l’avait fait observer Jérôme Fourquet le nombre de prénoms a explosé en France. Emmanuèle Peyret écrit :

«Il y a environ 750 000 naissances par an en France actuellement. Le prénom le plus donné, Gabriel, l’a été à 5 400 bébés, soit moins de 1 %. Aujourd’hui, un bébé sur dix reçoit un prénom qui été donné six fois ou moins dans l’année. Ces prénoms très rares ne servaient qu’à 2 % des naissances en 1975», explique Baptiste Coulmont, sociologue, spécialiste des prénoms, et maître de conférences à l’université Paris-VIII . Quelques stars ont ouvert le bal avec des Tallulah Belle (fille de Demi Moore et Bruce Willis), Bear Blaze (fils de Kate Winslet), Bronx Mowgli (fils de la chanteuse et actrice Ashlee Simpson-Wentz. »

Nous apprenons dans cet article que « Ysé » est un prénom inventé par Paul Claudel pour un personnage du  « Partage de Midi ».

Ces prénoms rares sont en général formés par une variation d’une lettre ou en ajoutant des consonnes et des voyelles à un prénom déjà existant ou on combine deux prénoms.

Longtemps contrôlé par les officiers d’état civil, l’attribution d’un prénom est aujourd’hui libre et la Loi autorise de choisir un nom original «dans la mesure où il ne porte pas préjudice à des tiers ou à l’enfant». En outre, l’officier d’état civil est tenu d’inscrire le prénom choisi et d’alerter éventuellement le procureur de la République, s’il juge qu’il porte préjudice à l’enfant ou à des tiers.

Et la journaliste cite des prénoms qui ont été interdit :

  • Clitorine
  • Vagina
  • Un prénom imprononçable : Brfxxccxxmnpcccclllmmnprxvclmnckssqlbb11116
  • Babord et Tribord ou Fish and Chips pour des jumeaux.

Vous connaissez tous le « Guide des prénoms », mais l’article nous informe que deux officiers d’état civil sous couvert d’anonymat ont écrit « L’Antiguide des prénoms ». Il porte pour sous-titre : « comment mettre du piment dans la vie de son enfant », je pense que c’est très ironique et j’ai l’intuition que les auteurs désapprouvent de tels prénoms

Voici une liste de prénoms qui ont ainsi été donnés pour être original et mettre du piment…. : « Tuba », « Bruce-Lee », « Merci Mireille », « Alkapone », « Batman », « Barack Obama », « Rolce-Roméo », « Lola-Poupoune », « Dior Gnagna », «  Boghosse », « Youyou », « Jesunette », « Jean-Clode », « Djustyne », « Zac-Harry », « Kill-Yann »

L’oubliable Nabila a ajouté une lettre pour nommer son enfant « Milann », certains en enlèvent une par exemple « Delphie », on peut aussi orthographier un prénom de manière originale ( ?) :

Il semble aussi qu’ajouter ou remplacer des lettres par des k et des y soient très « tendance ». «Kamille, Klaude, Styvy». On peut ajouter un h « Khamylle, Khlaude, Sthyvhy».

Et la journaliste de s’amuser : «

Avec un préfixe ou un suffixe, «transformez votre prénom en création improbable, Zsthyvy-du-loft» pour finir par un poétique «Zshtyv’hy dhu lauft». Sont-ils moqueurs, hein ?

[…] Le prénom composé invraisemblable se donne beaucoup aussi, Ahthena Cherokee, Elvees Pressley, Christ Brythoon, non, on n’invente rien, c’est recensé dans l’opus. »

Vous savez sans doute que Cécile Duflot a donné à une de ses filles le prénom « Térébentine », je parle bien de Cécile

Car Esther Duflo, le prix Nobel d’économie a donné à sa fille le prénom «Noémie ». Le <Parisien> rapporte que cela signifie « délicieuse » en hébreu.

Esther Duflo explique :

« [C’est] un prénom facile à prononcer dans les trois langues, français, anglais et bengali, pour qu’elle comprenne son appartenance à ces trois mondes ».

J’ai la faiblesse de préférer Noémie à Lola Poupoune et à quelques autres cités dans cet article.

<1294>

Jeudi 19 septembre 2019

« Apprenez le tricot aux enfants, plutôt que les laisser devant un écran»
Philosophie d’une école californienne dans laquelle certains cadres de la silicon valley envoient leurs enfants

Michel Desmurget est docteur en neurosciences et directeur de recherche à l’Inserm. Il vient de publier « La Fabrique du crétin digital » avec pour sous titre : « Les dangers des écrans pour nos enfants »

Il semble que les nouvelles générations passent beaucoup trop de temps devant des écrans : smartphones, tablettes, télévision. Selon les informations données par Michel Desmurges, dès 2 ans, les enfants des pays occidentaux cumulent chaque jour presque 3 heures d’écran. Entre 8 et 12 ans, ils passent à près de 4 h 45. Entre 13 et 18 ans, ils frôlent les 6 h 45. En cumuls annuels, ces usages représentent autour de 1 000 heures pour un élève de maternelle (soit davantage que le volume horaire d’une année scolaire), 1 700 heures pour un écolier de cours moyen (2 années scolaires) et 2 400 heures pour un lycéen du secondaire (2,5 années scolaires).

Selon Michel Desmurget le temps passé devant les écrans par les enfants dès leur plus jeune âge a des conséquences négatives sur la santé (obésité, développement cardio-vasculaire, espérance de vie réduite…), sur le comportement (agressivité, dépression, conduites à risques…) et sur les capacités intellectuelles (langage, concentration, mémorisation…).

Il affirme :

« Ce que nous faisons subir à nos enfants est inexcusable. Jamais sans doute, dans l’histoire de l’humanité, une telle expérience de décérébration n’avait été conduite à aussi grande échelle ».

C’est en s’appuyant sur cette analyse que Telerama vient de publier un article : « Éloignez les enfants des écrans ! ».

Cet article est aussi cité par <la revue de presse de Frédéric Pommier du 15 septembre 2019> :

« Et l’hebdo s’intéresse à une école californienne, qui bannit les ordinateurs jusqu’à la classe de quatrième. Une école qui voit affluer de très nombreux enfants de cadres de la Silicon Valley. L’ingénieur qui dirige l’établissement explique que les machines, désormais super intuitives, empêchent les enfants de mobiliser tous leurs sens. Elles n’éduquent pas le cerveau à fonctionner au maximum de ses capacités. Et il prend un exemple : dans son école, au CP, tous les élèves apprennent à tricoter… Les compétences requises sont bien plus nombreuses que s’ils restaient devant un écran. Lorsque vous tricotez, vous suivez un algorithme. Ensuite, vous comprenez plus facilement son fonctionnement…

Pour faire de bons matheux, une solution, donc : le tricot ! «

Mais Louise Tourret, journaliste de France Culture, relativisait, sur le site de Slate, ces propos dans un article de mai 2018 : « Écrans et éducation, c’est compliqué » :

« Alimenter l’inquiétude, la culpabilité et l’angoisse éducative a toujours été un ressort efficace pour toucher le large public des parents. Pointer les dangers de l’époque pour les enfants est un vieux filon éditorial: vous pouvez très bien remplacer «écrans» par «sucre», «télévision» ou «rock’n’roll», suivant le moment et le lieu.

Il ne s’agit pas de tout relativiser: nourrir son enfant de sucreries et/ou passer sa vie devant la télévision n’est sûrement pas une bonne idée. Mais les critiques et les avertissements sont si excessifs que l’on peut questionner leur bien-fondé, leur efficacité et leur bonne foi. »

Elle remet aussi en cause l’exemple toujours cité des cadres de la Silicon Valley :

« Dans presque chaque débat sur les enfants et les écrans, on entend l’argument selon lequel les cadres de la Silicon Valley eux-mêmes interdisent les écrans à leurs enfants –Steve Jobs le premier– et les envoient dans des écoles où appareils électroniques et objets numériques sont bannis.

En France, la journaliste Guillemette Faure, qui a longtemps vécu aux États-Unis, en a fait le sujet d’un article publié en 2012 dans le supplément M du Monde, «Ces branchés qui débranchent».

Je lui ai demandé ce qu’elle pensait du succès de l’argument, et du fait qu’elle soit si souvent citée: «Je suis tellement contente que l’on me pose cette question ! Cet article parlait d’une école, et d’une seule, de la Silicon Valley [la Waldorf School of the Peninsula]. Je soulignais qu’il s’agissait d’une exception.[…]

Même si elle est souvent montée en épingle, l’idée d’une enfance «zéro écran» n’est pas représentative des méthodes éducatives de tous les cadres de la tech de Palo Alto. «Les familles ont des attitudes très variées. En Californie, certains parents envoient leurs enfants à des cours de code proposés pendant l’été», poursuit Guillemette Faure. Comme quoi tous les professionnels du numérique ne diabolisent pas les écrans auprès de leur progéniture. »

Pourtant vous trouvez bien dans cet article de Courrier International qui reprend un article du New York Times de 2014, dans lequel il est question du cofondateur mythique d’Apple :

« “Vos enfants doivent adorer l’iPad “ avais-je lancé à Steve Jobs, en essayant de changer de sujet. La première tablette d’Apple venait d’être lancée sur le marché. “Ils ne s’en sont pas servis, m’a-t-il répondu. Nous limitons l’utilisation de la technologie par les enfants à la maison.” J’ai réagi avec un silence stupéfait. »

Le journaliste Nick Bilton continuait :

« Depuis lors, j’ai rencontré un certain nombre de PDG de la Silicon Valley qui m’ont tenu le même discours. Ils limitent strictement le temps d’écran de leurs enfants, interdisant souvent les gadgets électroniques les veilles d’école et fixant des limites très strictes les week-ends. »

Bill Gates, le fondateur Microsoft est sur cette même longueur d’onde :

« Il faut toujours chercher dans quels cas les écrans peuvent être utilisés d’une bonne manière – les devoirs, ou rester en contact avec ses amis – et dans quels cas cela devient excessif, détaille Bill Gates dans une interview au Mirror*. Nous n’avons pas de téléphone à table lorsque nous prenons nos repas, nous n’avons pas donné de portable à nos enfants avant leurs 14 ans, même quand ils se plaignaient que des camarades en aient déjà.»

Alors Xavier de la Porte a beau être agacé par cette injonction : « faites comme les cadres de la silicon valley, restreignez drastiquement le temps d’écran des enfants !», qu’il prétend d’ailleurs largement surfaite, il n’en reste pas moins que le temps passé devant les écrans par les jeunes enfants est problématique.

Dans l’article de Slate précité, Véronique Decker, directrice d’école élémentaire à Bobigny observe :

«Les enfants ont l’air sages, mais ils sont hypnotisés. Les parents regardent leur smartphone, les enfants jouent avec leur tablette; chacun regarde sa propre télé, et les gens vivent côte à côte au lieu de vivre ensemble. Le plus inquiétant, c’est que le temps d’interaction avec les humains se réduit».

Et elle ajoute

« Les élèves accèdent trop jeunes à des ressources, sans aucun contrôle ni accompagnement de leurs parents. »

Voilà donc la solution : faire faire du tricot à l’enfant et lui expliquer qu’il réalise un algorithme .dans son cerveau !

<1272>

Vendredi 5 juillet 2019

« Je savais les rendre heureux ! »
Une des dernières paroles de Babette dans le festin de Babette, livre de Karen Blixen porté au cinéma par le danois Gabriel Axel

Le repas autour de la table crée et approfondit le lien social.

On peut imaginer qu’après avoir inventé le feu, les humains après avoir fait cuire les aliments se regroupaient autour du feu pour partager la nourriture et converser autour de la chaleur du foyer.

Michel Serres dit :

« Le repas, c’est l’invention de la table, on est en commun et cela crée le lien social fondamental »

Manger en commun.

Mais aussi prendre son temps pour manger et se laisser du temps.

Cependant, il n’en va pas de même pour tous les pays du monde, certains n’adoptent pas du tout cette philosophie de vie.

Avant cette série, j’avais déjà écrit certains mots du jour sur l’alimentation particulièrement celui du <31 mars 2017>.

Et c’était Bruno Parmentier qui expliquait ces différentes conceptions qui s’affrontaient aussi dans l’Union européenne :

« On est 28 en Europe c’est très compliqué. Et il faut savoir que le rapport à la nourriture est très différent selon les pays.

Dans l’entreprise que je dirigeais, il y avait un règlement intérieur qui disait : pas moins de 45 minutes pour déjeuner. Dans une entreprise en Angleterre, ce n’est pas plus de 10 minutes pour déjeuner. Et moyennant quoi, le rapport à la nourriture est très différent. Dans un cas on mange un sandwich au pain de mie avec du jambon carré et du fromage carré et on s’en fout du goût puisqu’on mange ça devant l’ordinateur et de l’autre côté on a envie de bien manger.

Du côté où on a envie de bien manger et où on veut une agriculture de qualité c’est les pays latins : La Grèce, l’Espagne, l’Italie, la France, le Portugal. Mais on est très minoritaire. On l’a vu pendant la crise du porc, la majorité des européens, ils veulent des tranches de jambon carré pas cher. Pour faire des tranches de jambon carré pas cher, on fait de l’industrie [sans se soucier de la qualité].

En Angleterre on utilise 9% de son salaire pour manger. En France c’est 14%, aux Etats-Unis c’est 7%. Mais en France c’était encore 40%, il y a 30 ou 40 ans.

Les citoyens doivent aussi dire qu’est-ce qu’ils veulent.

Est-ce que la gastronomie anglaise et américaine nous fait tellement envie qu’on a encore envie de diviser par 2 notre coût pour l’alimentation ? et avoir des coûts de santé absolument fou parce qu’on mange n’importe quoi ?

Ou est-ce qu’on se dit : bien manger en France aujourd’hui, c’est consacrer un peu plus de temps et un peu plus d’argent à cette activité essentielle.

Cet argent nous permettra d’être en meilleur santé et d’avoir plus de plaisir et de convivialité.

Mais quand on négocie en Europe c’est très difficile d’avoir une unanimité, puisque la majorité des pays veulent du jambon carré.

Et le jambon carré, c’est de l’élevage de 2000 à 3000 porcs, complètement industriel, avec en Allemagne des bulgares payés au prix de la Bulgarie, des roumains payés au prix de la Roumanie et puis quand on est dans l’industrie c’est toujours les allemands qui gagnent pas les français. »

C’est en effet une manière anglo-saxonne et aussi germanique de considérer le repas comme une sorte de perte de temps qui perturbe et empiète sur les autres activités de la vie.

Cela vient aussi dans nos pays où une partie de la population importe les standards d’outre atlantique.

Dans une société dans laquelle on est de plus en plus autonome, mais aussi de plus en plus seul.

Cette manière de faire n’est pas bonne pour le lien social, elle n’est pas non plus bonne pour la santé.

Pascal Picq lance cet appel :

« Aujourd’hui c’est dramatique, on le voit bien. Pardon de passer des chimpanzés à la période actuelle.

Mais le fait d’avoir déstructuré les repas, avec les fast food, on mange chacun dans son coin, on mange rapidement.

C’est de l’obésité, on n’a pas d’échanges avec les autres.

Et surtout, il n’y a plus d’interdit : quelle que soit la viande qui est dans cette nourriture, il n’y a plus de représentation que derrière cette viande il y avait un animal qui a peut-être souffert et qui avait une vie.

Nous vivons aujourd’hui une déstructuration de ce qui fait l’humanité depuis 1 millions d’années.

Ceci a des conséquences extrêmement importante en termes de sociabilité, de santé, de culture.

Nous payons extrêmement cher cela.

Et nous pouvons déterminer cela très précisément.

Les pays où il y a le moins d’obésité, où les hommes et les femmes sont les plus minces c’est la France et l’Italie et une partie de la suisse, parce que ce sont des pays dans lesquels on mange à peu près à heure régulière, avec les amis et la famille.

Nous prenons du temps à table et nous avons des conversations »

Pascal Picq semble avoir partiellement raison.

Selon <cette étude de l’OCDE> sur l’obésité, l’Italie est en effet très bien placé

J’ai extrait ce schéma en gardant les pays « obèses » les pays « sveltes » et aussi les moyens car c’est dans cette partie que se trouve la France.

Si vous voulez l’intégralité du schéma, il suffit d’aller sur le site.

Ce schéma qui date de 2018 porte sur une étude faite courant 2016 et qui donne la proportion de personnes « obèses » (pas simplement en surpoids) dans la population d’adultes en partant de 15 ans.

La France ne tient pas son rang, elle comporte légèrement plus d’obèses que l’Espagne.

L’Italie et la Suisse sont bien classées dans les pays sveltes, comme le pense pascal Picq.

Mais le Japon et la Corée font encore mieux.

Les vainqueurs de cette sordide compétition sont les américains. Selon d’autres études le Mexique aurait dépassé les États-Unis, mais c’étaient des études plus anciennes et l’OCDE est en principe une organisation très sérieuse.

Et Michel Serres raconte que lorsqu’il est arrivé aux États-Unis, il avait été très surpris par l’attitude des américains qui l’invitaient à diner.

En comprenant la situation de Michel Serres éminent philosophe qui vient enseigner dans des prestigieuses universités américaines comme Stanford, on peut penser qu’il ne s’agissait pas d’américains moyens qui l’invitaient mais plutôt des universitaires mondialisées qui connaissaient la manière française de vivre et de manger.

Voici ce que Michel Serres raconte :

« Quand je suis arrivé en Amérique, on m’invitait à diner et on me disait, évidemment il n’y aura pas les enfants ! On ne peut pas leur imposer cette obligation abominable de rester à table avec nous ».

Et il ajoute aussi cette manière d’organiser l’alimentation :

« Et j’ai vu des familles en Amérique où l’ainé venait d’un long voyage et où la mère le recevait avec beaucoup de joie.
Au bout d’une heure, elle lui disait : si tu veux manger prends les choses qu’il y a dans le frigo, il est plein !
Chez nous les pays européens [plutôt latin] elle aurait fait une fête autour d’un très bon repas.

Il y a une sorte de perte de socialisation.

Il me semble quand un français ou un italien se met à manger, il est content et ça se voit.[…] Ce n’est pas le cas des américains. »

Et il conclut cette différence entre la culture catholique des italiens et des français et la culture protestante des américains. :

« Je crois que c’est un peu puritain, le débordement du goût est un peu interdit. »

Et cette remarque m’a fait irrésistiblement penser à un merveilleux film de 1987 : « Le festin de Babette » qui se situe justement dans une communauté puritaine au Danemark.

Je n’ai pas lu la nouvelle de Karen Blixen mais vu le film dans lequel Babette était incarné par Stéphane Audran.

Cela se passe dans un petit village au Danemark, au XIXe siècle, un pasteur luthérien autoritaire et possessif a deux jolies filles, Martine et Filippa. Chacune d’elles aura une histoire d’amour naissante mais sans lendemain. Trente-cinq ans plus tard, les deux sœurs sont toujours célibataires et ont pris la suite de leur père à la tête de la petite communauté. Elles accueillent Babette comme servante qui a fui la France à cause de la révolte de la Commune. Babette sert humblement les deux sœurs en s’adaptant à la cuisine locale.

La communauté est rigoriste, sans chaleur et minée par les conflits et rivalité.

Un jour elle apprend avoir gagné à la loterie 10 000 francs et elle va tout dépenser pour offrir un repas aux deux sœurs et à des membres de la communauté comme elle savait les faire à Paris dans un grand restaurant gastronomique.

Malgré leur réticence initiale, les convives apprécient vite le repas et sont peu à peu envahis de bien-être, le mélange des alcools aidant. Au moment du café, les tensions sont apaisées et chacun se réconcilie.

Dans la scène finale que vous trouverez derrière <ce lien> les deux sœurs, métamorphosées remercient Babette du fond du cœur. Et quand elles comprennent que Babette a dépensé tout l’argent pour leur faire cet unique repas, elles lui disent : « mais tu vas rester pauvre toute ta vie », Babette a cette réponse :

« Un artiste n’est jamais pauvre »

Et un peu plus loin, se rappelant de son métier à Paris : elle a cette phrase :

« Je savais les rendre heureux »


J’ai trouvé que cette phrase et ce film étaient une merveilleuse manière de répondre à celles et ceux qui considèrent le fait de manger comme une contrainte, dont il fallait se débarrasser, au plus vite, sans même se donner le temps comme le conseille le talmudiste de « regarder ce que l’on mange ».

<1263>

Jeudi 4 juillet 2019

« Le repas est une caractéristique de l’humanité depuis très longtemps »
Pascal Picq

Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Père du Messie des chrétiens, Jésus de Nazareth, Allah le Dieu de l’Islam, le Dieu monothéiste qui est unique selon ces trois religions et toutes les chapelles qui sont à l’intérieur de ces 3 religions, ce Dieu là, il ne mange pas.

Jacques Attali écrit dans son livre « Histoires de l’Alimentation » page 56 :

« A la différence des divinités des religions précédentes, le Dieu des juifs, qui a créé les hommes, ne mange pas : manger est, dans le judaïsme, le propre des créatures de Dieu ; c’est même ce qui Le distingue des hommes. »

Chez les dieux grecs dans l’Olympe, on festoyait en mangeant et en buvant.

Dans cette somme qu’est « l’Histoire de l’Alimentation » de Jean-Louis Flandrin et Massimo Montanari :

« Dans l’Olympe, le banquet est le passe-temps favori des dieux. « Toute la journée et jusqu’au coucher du soleil, ils demeurent au festin et leur cœur n’a pas à se plaindre du repas où tous on leur part » raconte Homère. Ils mangent et boivent des nourritures d’immortalité, ambroisie et nectar. » (page 154)

C’est toujours intéressant de s’intéresser aux dieux, ou plutôt à la manière dont les hommes décrivent les dieux. Cela dit beaucoup des humains

Le chapitre 2 de ce même livre a pour titre : « La fonction sociale du banquet dans les premières civilisation » et on y lit :

« Si la société divine a vraiment reproduit, dans la conception que s’en faisaient les Mésopotamiens, certaines caractéristiques de la société humaine, c’est sans doute dans les descriptions des banquets auxquels participent les divinités que le parallèle est le mieux établi : l’esprit comme la forme de ces réunions illustrent, en effet, directement la fonction de ce type de réjouissances à Sumer, en Babylonie ou en Assyrie. […]

L’assemblée des grands dieux, au cours de laquelle sont prises des décisions importantes, se tient souvent lors d’un banquet. Le banquet apparaît comme une des principales marques de la solidarité qui unit ce groupe, en même temps qu’il illustre les agréments de la vie divine telle que la conçoivent les humains. Le banquet est normalement organisé et les invitations faites par le dieu le plus âgé ou le plus haut placé. […]

De même, dans le « cycle de Baal » de la littérature ougaratique, en Syrie occidentale, le dieu Baal inaugure le palais qu’on vient de lui construire par un grand banquet. […].

[après avoir cité un certain nombre d’exemples les auteurs concluent ] Ces exemples […] nous livrent les caractéristiques du banquet en Mésopotamie : rassemblement festif d’une communauté, moment important d’une cérémonie, règles de conduite. […]

Le plaisir du repas pris en commun

Tout accord un peu solennel qui unit des individus et surtout des groupes familiaux se concrétise par leur participation à un repas pris en commun » (page 47 et 48) »

La littérature et les éléments dont s’inspire l’historien qui écrit ces lignes date du IIIème ou IIème millénaire avant notre ère.

Il est question déjà de banquet de repas pris en commun.

Pascal Picq a expliqué que, chez les chasseurs cueilleurs, lorsqu’une importante proie venait d’être chassée, la viande qui en résultait faisait l’objet d’un partage, d’une négociation autour d’un repas commun.

Pascal Picq explique que nous sommes des mangeurs sociaux depuis très longtemps. Les chasseurs cueilleurs, semble-t-il, aimait grignoter :

« Quand il y a des baies succulentes pas en grande quantité on les consomme. Ce qui n’est pas en grande quantité on peut picorer au passage.

Quand il y a des collectes importantes qui peuvent être rapportées dans des paniers ou autre, là par contre ils font l’objet d’échange.

Le repas est une caractéristique de l’humanité depuis très longtemps.

En quoi ce que nous mangeons ensemble, en quoi c’est un enjeu social et de solidarité. On l’a peut-être oublié. »

Pascal Picq comme l’histoire des dieux, non monothéistes, nous montre que les humains ont adopté une attitude sociale du repas en commun : moment où on partage, où on discute, où on prend des décisions.

Un grand nombre d’animaux mange tout le temps, au fil de la journée. L’homme prend des repas : il déjeune. Déjeuner signifie sortir du jeûne, ce qui conduit justement à manger à des moments précis de la journée et de ne rien manger entre temps. Je sais bien, qu’aujourd’hui il en est qui grignote. Tout le monde le sait, ce n’est pas bon de grignoter, de ne pas respecter le jeûne entre deux repas.

Il y a divers mots qui sont utilisés pour désigner les repas.

<Ce blog érudit> nous informe que :

« En 1694, le Dictionnaire de l’Académie française (DAF, 1ère éd.) les définit de la façon suivante :

Desjeuner     Repas qu’on fait le matin avant le disner.

Disner    Repas que l’on fait ordinairement à midy.

Souper    Repas du soir. »

En 1935, l’Académie française (DAF, 8e éd.) ne définit plus ces termes exactement de la même façon :

Déjeuner    Repas du matin OU celui du milieu du jour.

Dîner    Repas qu’on fait le soir. […] Il se disait autrefois du Repas du milieu du jour. Il a gardé cette acception dans quelques provinces.

Souper     Repas du soir. On dit plutôt aujourd’hui, en ce sens, Dîner. Il se dit particulièrement d’un Repas que l’on prend à quelque heure de la nuit.

Aujourd’hui nous disons plutôt petit déjeuner, déjeuner et diner. Si ce sujet vous intéresse le blog indiqué ci-avant est très disert sur l’évolution et les particularismes régionaux..

<selon ce site> nos cousins québécois continuent à enchaîner déjeuner, diner, souper.

Du point de vue étymologique Wikipedia nous apprend que « Dîner » et « déjeuner » ont la même origine puisqu’ils sont tous deux dérivés du latin populaire disjunare signifiant « rompre le jeûne », et constituent donc un doublet lexical.

Est-ce que seuls les humains prennent un repas en commun ?

On voit que les vaches broutent ensemble, les moutons aussi. Mais Michel Serres raconte une histoire qui lui a été rapporté par un forestier des landes qui est allé exercer son beau métier au Gabon :

« C’était dans une forêt tropicale. A la fin de la journée, il avait l’habitude de coucher là. Et tout d’un coup un gorille est arrivé et l’a regardé longuement. Et le forestier qui était tout seul a regardé aussi. Et puis le lendemain le gorille est revenu. Et il est revenu comme ça 8 soirs. Et le neuvième soir il est arrivé avec sa guenon, tous les deux. Et la guenon avec un geste de la main, lui a fait un geste presque d’invitation. Et avec un courage que j’admire beaucoup, il les a suivis dans la forêt. Et tout d’un coup il s’est trouvé près d’un tronc d’arbre sur lequel était posé des bananes et d’autres fruits. Le gorille et sa guenon avait invité l’humain a un repas commun. »

C’est très étonnant. Cette sociabilité précède peut-être même l’espèce humaine.

Le repas à heure fixe est urbain. Michel Serres précise qu’à la campagne l’heure des repas dépend des saisons, du rythme et des impératifs des travaux agricoles.

Pour les marins, que Michel Serres a aussi été, les repas dépendent de l’organisation des services de quart. J’ai appris aussi que dans la marine nationale, un pavillon était levé pour indiquer que le capitaine du bateau était en train de manger. Dans une certaine tradition, l’officier le plus jeune chantait le menu au capitaine.

Bien que le Dieu monothéiste ne mange pas, ses fidèles mangent et prient pendant le repas. La messe chrétienne a été organisée par le récit de la dernière cène du Christ où il a partagé le pain et le vin, ce qui est toujours célébré lors des messes ou services divins d’aujourd’hui.

Le shabbat juif est ponctué de repas succulent, la famille se réunit, moment du partage du pain, de bénédictions et de paroles et d’échanges.

Les musulmans ont aussi une grande tradition de repas partagé. Nous connaissons un peu mieux les repas du soir après le jeune du ramadan.

Pour nous autres français, italiens et latins tout se passe autour de repas partagé. Quand on rencontre un ami qu’on n’a pas vu depuis longtemps, immédiatement on l’invite à déjeuner et on parle autour d’un bon repas.

Même dans les exercices de séduction, souvent tout commence par un repas. Quand la famille éparpillé se retrouve, quand un fils longtemps absent revient voir les parents, les retrouvailles se passent autour d’un repas pris ensemble.

Et Michel serres de nous faire remarquer que lorsqu’on est au restaurant, on voit souvent la joie qui illumine le visage des convives quand le plat arrive à table.

Joie, partage, échange, sociabilité tout cela se joue autour de nos repas.

Mais tout le monde ne partage plus aujourd’hui cet enthousiasme pour le repas pris en commun, mais nous essayerons de voir cela demain.

<1262>

Lundi 17 juin 2019

“« Der Mensch ist, was er ißt
L’homme est ce qu’il mange »”
Ludwig Andreas Feuerbach

Qu’est ce qui est essentiel pour un être vivant comme l’homme ?

C’est d’abord d’éviter d’être tué par un danger naturel, un accident, un prédateur.

Puis c’est de s’alimenter, car s’il n’avale pas de nourriture et ne boit pas, il meurt aussi.

Si on dépasse l’individu et on se situe au niveau de l’espèce, il faut en outre pour que l’espèce puisse perdurer, qu’il se reproduise.

Après cela, il y a des activités très importantes, l’habitat, le soin, la culture, le jeu, l’échange et toutes ces choses qui font que la vie est belle.

Mais en premier il faut éviter de mourir et « s’alimenter »

Lors de l’été 2017, France Culture a diffusé 8 émissions dans la série appelée « Le sens des choses » sur le thème de l’alimentation. Stéphanie Bonvicini et Jacques Attali, animaient ces émissions et invitaient, pour chacune d’entre elles, des personnes érudites pour évoquer une question particulière de cette thématique qu’ils ont synthétisée par cette question « De quoi manger est-il le nom ? ».

Depuis un livre est paru qui retrace ce parcours de réflexion : « Histoires de l’alimentation ». Notez qu« Histoire » porte un « s ».

J’avais écouté ces 8 émissions pendant mes vacances de 2017 et je les ai trouvées absolument passionnantes. Dès leur écoute, j’avais souhaité en faire une série de mots du jour. Mais chaque fois que j’ai voulu entreprendre cette tâche, je me suis découragé devant son ampleur, tant il est vrai que ces questions nécessitent approfondissement, compréhension, vérification.

Je ne me suis jamais senti prêt à attaquer cette série depuis 2017.

Je ne suis toujours pas prêt.

Mais depuis janvier 2019 et la découverte que le mal qui me rongeait avait franchi une nouvelle étape, le sujet de l’alimentation est devenu de plus en plus important pour moi.

Il ne manque pas d’ouvrages, de sites internet, d’émissions de radio et de télévision ou de chaine Youtube, d’articles de magazine qui donnent des centaines de conseils pour la meilleure alimentation pour combattre le cancer ou d’autres maladies ou simplement pour mieux vivre.

Le gros souci c’est que très fréquemment toutes ces sources se contredisent.

L’autre souci qui n’est pas moins important, c’est que si on creuse un peu, on constate que les affirmations péremptoires d’autorités auto-proclamées, comme celles que je dénonçais lors du mot du jour auquel j’ai renvoyé vendredi dernier, ne repose sur rien ou sur si peu de chose.

C’est assez décourageant.

Je vais pourtant commencer, en partant des émissions de 2017, à tenter une nouvelle itinérance, cette fois sur le sujet de l’alimentation d’homo-sapiens.

Je ne sais pas où cela va me mener. Je ne sais pas combien de temps cela durera.

Pour celles et ceux qui espèrent trouver des réponses dans ces mots du jour, je ne peux que reconnaître que cet espoir n’a aucune chance de prospérer.

Mais notre expérience nous l’a appris, pour progresser ce qui est fondamental ce n’est pas de trouver les réponses, mais c’est d’abord de poser les bonnes questions.

Je l’ai écrit vendredi, j’aurais aimé introduire cette série par la phrase d’Hippocrate : «Que votre aliment, soit votre médicament». Mais à la réflexion cette phrase focalise trop sur la santé. Or si le lien de causalité entre l’alimentation et la santé est évidemment très important, l’alimentation d’homo sapiens n’est pas seulement une question de santé de l’homme, mais aussi une question de la place de l’homme sur la terre, de biodiversité, de capacité pour la terre à fournir le désir de nourritures des humains, d’organisation sociale, de règles de vie en société et encore de beaucoup d’autres équilibres.

C’est pourquoi j’ai trouvé que cette phrase : « L’homme est ce qu’il mange » finalement plus pertinente pour commencer.

Cette phrase est souvent utilisée sur les sites évoqués en introduction de cet article. Et on trouve aussi un livre : « Vous êtes ce que vous mangez de Gillian McKeith ». Gilian McKeith a assuré une émission de télévision britannique sur la chaîne « Channel 4 » : « You Are What You Eat » et le livre semble reprendre, en partie, le contenu de cette émission.

Quand on lit la présentation de l’éditeur français, mes doutes sur le sérieux et la rigueur de ces gourous sont dans une position d’ «alerte rouge » :

« Le docteur Gillian McKeith, consacrée meilleure nutritionniste du Royaume-Uni et véritable star, a déjà transformé l’existence de milliers de déplorables mangeurs, grâce à son ouvrage et à son émission célèbre du même nom, You Are What You Eat, sur Channel 4.

Dans la clinique qu’elle dirige à Londres, elle reçoit notamment des sportifs de haut niveau, des membres de la famille royale britannique et des vedettes d’Hollywood. La presse anglaise se fait notamment l’écho de Madonna, Demi Moore, le chanteur Bryan MacFadden, l’actrice Charlize Theron ou encore Jennifer Aniston…

[…] Le docteur Gillian McKeith est une nutritionniste de renommée mondiale. Consacrée “Meilleure nutritionniste du Royaume-Uni” et “Gourou de la diététique” (Sunday Times), elle s’est récemment vu décerner une récompense prestigieuse, le prix “Uplifting The World”. »

En toute hypothèse, cette expression n’est pas d’elle mais semble être de Feuerbach.

« L’homme est ce qu’il mange » est un ouvrage du philosophe allemand Ludwig Andreas Feuerbach (1804-1872) connu comme un des inspirateurs de Karl Marx.

C’était un philosophe matérialiste, critique de la religion et du christianisme.

Selon ce que je comprends, Feuerbach ne s’intéressait pas à la santé dans cette phrase mais plutôt à la culture et à la personnalité de l’homme par rapport aux traditions et aux règles culinaires auxquelles il se rattache.

Il écrit :

« La nourriture de l’homme est la base de la culture et de l’état d’esprit de l’homme (…) L’homme est ce qu’il mange ».

Et il est vrai que l’alimentation est aussi une question de culture, de savoir-vivre, d’échanges, de communication.

Je vais donc entreprendre ce cheminement avec humilité, doute et soif de trouver les bonnes questions à poser.

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Mardi 30 avril 2019

«On est passé de 2000 prénoms en 1945 à 13.000 aujourd’hui »
Jérôme Fourquet

Le mot du jour d’hier était consacré au livre de Jérôme Fourquet sur l’« archipelisation française », c’est-à-dire la division de la France en divers ilots de population. Une grande partie de son ouvrage a été consacrée à l’évolution des prénoms qui sont donnés. Il s’agit aussi d’un marqueur de l’évolution des segmentations.

Le point fondamental de l’étude de Jérôme Fourquet montre l’individualisation des choix. Le marqueur le plus simple et le plus évident est constitué par l’évolution du nombre de prénoms différents donnés aux enfants qui viennent de naitre au cour d’une année.

On est passé ainsi de 2 000 prénoms dans les années 60 à 13 000 aujourd’hui, une augmentation de 650 %.

Toutefois ce que beaucoup de médias ont retenu, en premier, de l’étude de Jérôme Fourquet, c’est qu’il y a désormais 18% de prénoms arabo-musulmans parmi les nouveau-nés.

La Une du Point, par exemple, considère que c’est le premier bouleversement.

Ce qui n’est objectivement pas le cas.

Le bouleversement, c’est que les familles d’origine chrétienne ne donnent plus à leur fille, prioritairement le prénom de Marie. Il y a des exceptions que je connais, mais aujourd’hui moins de 1% des filles reçoivent le nom de la mère de Jésus, 0,3% en 2015. En 1900, 20% des filles s’appelaient Marie. Le même phénomène peut être observé chez les garçons pour Jean.

C’est un signe fort de la déchristianisation qui est un développement important de l’ouvrage de Fourquet comme cela a été relaté dans le mot d’hier.

Mais plus largement, l’auteur constate que grosso modo la France a fonctionné de 1900 à 1960 avec un stock de 2 000 prénoms puis il y a eu explosion de l’inventivité, de la créativité des parents qui ont amené ce chiffre à 13 000.

Alors si on veut parler des prénoms « arabo-musulmans », il explique que si dans les années 1960, on est à moins de 1% de prénoms d’origine arabo-musulmane, on est à plus de 18 % sur les dernières années. Et lorsque que Jérôme Fourquet compare la vague migratoire actuelle avec d’autres vagues de l’Histoire de France comme celles des familles polonaises, il note une différence de pratiques :

« Les familles polonaises, pendant une génération, ont donné des prénoms polonais à leurs enfants, puis ce phénomène s’est éteint et ces familles se sont fondues dans le catalogue “commun” des prénoms. ».

Par ailleurs, il constate que ces prénoms sont particulièrement donnés par des personnes qui se rattachent à l’immigration.

Il y a eu une mode, en France, dans les années 90 de donner des prénoms anglais à des enfants de familles françaises depuis plusieurs générations, il semble qu’il n’existe pas une telle mode pour les prénoms arabo-musulmans.

Jérôme Fourquet écrit :

« On peut faire l’hypothèse, au regard des prénoms qui sont donnés, on a un processus moins rapide et beaucoup plus difficile que pour beaucoup d’autres vagues migratoires. Et en même temps on constate que toute une partie de cette immigration a pris l’ascenseur social et est aujourd’hui totalement intégrée. »

Lors d’une des émissions que j’ai écoutée, il a souligné que ces prénoms sont donnés alors même que les familles savent que ces prénoms conduisent à ce que leurs enfants soient soumis à des discriminations dans la société française.

Et il compare cette attitude avec celle des enfants issus de l’immigration asiatique qui donne très fréquemment un prénom « occidental » public à leurs enfants, alors que dans le lieu privé de la famille ils utilisent un prénom conforme aux traditions de leurs ancêtres. Tel ne semble pas être la pratique des familles musulmanes issues de l’immigration.

Mais je me souviens de ce qu’a raconté le grand violoniste « Yehudi Menuhin », sa mère l’avait prénommé « Yehudi » pour qu’il n’y ait pas d’ambigüité sur ses origines juives, alors même qu’elle connaissait les ravages de l’antisémitisme.

Mais chez Guillaume Erner, Jérôme Fourquet avait dit :

« Ces prénoms (issus des immigrations turques, subsahariennes ou maghrébines) ne présagent en rien du degré d’intégration ou de patriotisme des personnes qui les portent ou les donnent. Rappelons que le policier qui est mort devant Charlie Hebdo s’appelle Ahmed Merabet, tout comme les trois premières victimes de Mohamed Merah étaient des parachutistes français issus de l’immigration. »

Il a dit aussi :

« Le choix d’un prénom doit permettre d’affirmer sa ressemblance avec ceux auxquels on s’identifie ou dont on souhaite se rapprocher et en même temps de marquer ses distances avec ceux dont on souhaite se distinguer. C’est un choix éminemment personnel, [avec des facteurs qui sont aussi] du registre de la transmission (ancêtres, prénoms régionaux…). »

Il n’en reste pas moins que le phénomène principal est celui de l’individualisme, de la volonté des parents de chercher à donner un prénom original, certains le voudraient unique. Parfois, ils arrivent à donner un prénom rare donné 2 ou 3 fois dans une année.

<Cet article de la Dépêche> évoque aussi l’évolution des prénoms et notamment le phénomène des « prénoms rares » que la sociologie attribue aux prénoms donnés moins de 20 fois dans une année.

Il y aussi cet article de Wikipedia qui donne le prénom le plus donné depuis 1946 par région française. Il s’arrête en 2015.

On apprend ainsi que pour toute la France et les prénoms masculins :

  • Les années 1946 à 1958 fut le règne exclusif de Jean
  • Puis de 1959 à 1966 ce fut Philippe détrôné cependant en 1965 par Thierry
  • De 2011 à 2014 ce fut Lucas et en 2015 Gabriel

Mais on constate que la prééminence d’un prénom reste le plus souvent plusieurs années de suite Christophe (1967 à 1973), Sébastien (1975 à 1979), Nicolas (1980 à 1982), Julien (1983 à 1988), Kevin (1989 à 1994) avec retour de Nicolas en 1995, puis Thomas, Lucas, Enzo et à nouveau Lucas.

Et pour les prénoms féminins :

  • Parallèlement à Jean, ce fut Marie de 1946 à 1958
  • Brigitte en 1959
  • Catherine en 1960
  • Sylvie de 1961 à 1964
  • Nathalie de 1965 à 1971
  • Sandrine de 1972 à 1973
  • Stéphanie de 1974 à 1977
  • Céline de 1978 à 1981
  • Aurélie de 1982 à 1986
  • Julie en 1987

Puis Élodie (1988 à 1990), Marine (1991), Laura (1992 à 1994), Manon (1995 à 1996), Léa (1997 à 2004), Emma (2005 à 2013), Louise (2014 à 2015).

J’avais déjà consacré un mot du jour au prénom : « Le prénom n’a rien d’anodin. Il touche à l’intime, et raconte infiniment plus que ce qu’on pourrait croire. ». C’était le 26 octobre 2018.

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