Vendredi 30 octobre 2020

«Ils parlent une langue que je ne comprends pas, pourtant c’est la même que moi.»
Parole de la chanson « l’autre rive » chantée par les facteurs chevaux

Sommes-nous condamnés à parler un jour de pandémie et le lendemain du terrorisme ?

Et quand ça va vraiment mal, faut-il parler des deux…

Heureusement, qu’il nous reste la culture et l’Art.

La culture dont nous avons tant besoin et qui souffre aujourd’hui de la situation créée par la pandémie.

La culture qui si l’on croit les annonces gouvernementales, n’est pas essentielle, puisque les salles de spectacles sont fermées.

Je ne connaissais pas Fabien Guidollet et Sammy Decoster qui ont fondé ensemble un duo qu’ils ont appelés « Facteurs chevaux. »

J’écoutais une émission de France Culture, « la Grande Table », l’invité était Fabrice Lucchini.

Et puis la journaliste Olivia Gesbert a brusquement annoncé : « Nous allons écouter une chanson »

Ce fut un moment sublime.

Et elle dévoila qu’il s’agissait de la chanson <L’autre rive> que les facteurs chevaux interprétaient et qui faisait partie de leur dernier album « Chante-nuit» paru en juin 2020, juste après le premier confinement.

Alors j’ai voulu en savoir un peu plus.

Ce site : https://www.detoursdechant.com/concerts/facteurs-chevaux/ les présente de manière subtile.

« Pénétrer dans l’univers des Facteurs Chevaux risque d’ouvrir une brèche spatio-temporelle dans votre quotidien, sans certitude de retour à la normale. […]

Suivre les Facteurs Chevaux, c’est accepter d’oublier le dernier métro et le café du lundi matin pour se propulser dans la pureté du son de la voix et du bois. C’est se laisser charmer par le murmure de l’un, le baryton de l’autre, s’ouvrir aux mots qui refusent toute temporalité et naviguer à vue dans un espace pétri de mysticisme, de légendes et de réflexions empiriques. […]

Ebloui, sonné, interloqué ou enchanté… chacun réagira à sa manière selon son pouvoir d’émerveillement et sa dose de nihilisme. Mais vous l’aurez compris le voyage auquel nous convie ce disque – gravé dans le vinyle de notre époque – est hors des cartes routières et c’est pour cela que son souvenir ne peut que s’imprimer de manière indélébile dans les méandres de ceux qui iront jusqu’au bout du chemin.»

Il me semble que c’est assez juste.

Leur premier album « La Maison sous les eaux » paru en 2016 avait été présenté par les Inrockuptibles de cette manière :

« Superbe premier album d’un duo français buissonnier, pratiquant un folk singulier.

D’abord il y a ce nom, Facteurs Chevaux, qui met la puce à l’oreille autant que l’eau à la bouche. Une telle référence oblique au facteur Cheval, fameux représentant de l’art brut admiré par les surréalistes, ne peut émaner que de gens aimant prendre la clé des champs et gambader allègrement sur les sentiers buissonniers. […]

Après avoir travaillé ensemble sur les disques de Verone, les deux gaillards se lancent avec Facteurs Chevaux dans une nouvelle aventure 100 % nature. Conçues dans un village du massif de la Chartreuse, avec deux guitares acoustiques, une autoharpe et deux voix, les huit chansons réunies sur leur premier album, La Maison sous les eaux, semblent jaillir, vives et claires, comme l’eau d’une source. Évoquant les comptines d’un folklore perdu ou inconnu, ces chansons mêlent des textes teintés d’une douce étrangeté à des musiques d’une fervente sobriété. A la fois spontané et raffiné, élégant et divagant, l’ensemble distille un parfum aussi subtil que pénétrant. »

<3C> est une société de production bordelaises de spectacles et tournées. Je pense qu’elle doit être, comme d’autres, en grande difficulté en ce moment. Elle présente le nouveau disque « Chante-nuit ».

« C’est dans un village du massif de la Chartreuse que Sammy Decoster et Fabien Guidollet façonnent leurs chansons épurées : une guitare et des harmonies vocales pour des textes-contes en français qui convient les esprits de la forêt ou les légendes des montagnes. A l’instar de l’illustre Facteur Cheval, Sammy et Fabien se font maçons d’édifices fragiles, triturent une glaise musicale faite d’argile harmonieuse pour en faire un palais idéal.

On avait laissé Fabien Guidollet et Sammy Decoster sur la branche de l’arbre où leur magnifique premier album La Maison sous les Eaux les avait assis en 2016 : duo acoustique aux harmonies vocales entêtantes parcourant les sous-bois d’une France rurale, largement ignorée par le milieu des musiques actuelles.

Le soleil s’est couché derrière le château et a laissé la place à une nuit peuplée de créatures fantastiques tandis que Facteurs Chevaux semblent s’être réconciliés avec l’humain, auquel ils concèdent une certaine empathie, quand il veut bien se donner la peine (comme eux) de regarder vers le haut.

Et de fait leur nouvel album, Chante-Nuit, est empreint tout au long de ses neuf titres d’une soif d’apesanteur, fuyant l’immobilisme, la boue et les rancœurs, pour mettre en valeur l’imagination, la danse et finalement susciter l’espoir. »

Les paroles de cette chanson « L’autre rive » sont les suivantes :

Oh ton cœur est si léger-beau qu’il ne prend pas racine dans un pot
oh ton coeur est si léger-beau qu’il ne prend pas racine dans un pot
c’est pourquoi tu trépignes au milieu des autres
ils parlent une langue que je ne comprends pas
pourtant c’est la même que moi
je suis le frère d’une autre rive
et je flotte à la dérive
je te rejoindrai ma fille à mille lieues de là
oh tu t’es envolée là-haut
moi je reste étrange et sot
étourdi détrempé d’eau

J’ai choisi, comme exergue, la phrase « ils parlent une langue que je ne comprends pas, pourtant c’est la même que moi. » parce qu’elle correspond à ce que je ressens.

Je ne comprends pas de quoi, ils parlent.

Evoquent-ils la mort ?

Je ne le sais pas.

Mais je sens que c’est très beau. <L’autre rive>

J’ai acheté l’album.

Il existe aussi <Cette vidéo>

Et si vous aimez cela, une autre chanson : <Facteurs Chevaux – Firmament>

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Jeudi 29 octobre 2020

«Un Lièvre en son gîte songeait (Car que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ?) »
Jean de La Fontaine

Nous sommes donc à nouveau confinés.

Et que peut-on, le lendemain, raconter ?

Nous sommes dans notre gîte à songer….

Comme le lièvre dont La Fontaine parlait

Un Lièvre en son gîte songeait
(Car que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ?) ;
Dans un profond ennui ce Lièvre se plongeait :
Cet animal est triste, et la crainte le ronge.
“Les gens de naturel peureux
Sont, disait-il, bien malheureux.
Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite ;
Jamais un plaisir pur ; toujours assauts divers.
Voilà comme je vis : cette crainte maudite
M’empêche de dormir, sinon les yeux ouverts.
Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle.
Et la peur se corrige-t-elle ?
Je crois même qu’en bonne foi
Les hommes ont peur comme moi. ”
Ainsi raisonnait notre Lièvre,
Et cependant faisait le guet.
Il était douteux, inquiet :
Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre.
Le mélancolique animal,
En rêvant à cette matière,
Entend un léger bruit : ce lui fut un signal
Pour s’enfuir devers sa tanière.
Il s’en alla passer sur le bord d’un étang.
Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes ;
Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes.
“Oh! dit-il, j’en fais faire autant
Qu’on m’en fait faire ! Ma présence
Effraie aussi les gens ! je mets l’alarme au camp !
Et d’où me vient cette vaillance ?
Comment ? Des animaux qui tremblent devant moi !
Je suis donc un foudre de guerre !
Il n’est, je le vois bien, si poltron sur la terre
Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi. ”

Le Lièvre et les Grenouilles
Jean de La Fontaine

Dans une autre fable, La Fontaine parlait de confinement.

Certain Ours montagnard, ours à demi léché,
Confiné par le Sort dans un bois solitaire,
Nouveau Bellérophon, vivait seul et caché.
Il fût devenu fou : la raison d’ordinaire
N’habite pas longtemps chez les gens séquestrés.
Il est bon de parler, et meilleur de se taire ;
Mais tous deux sont mauvais alors qu’ils sont outrés.
Nul animal n’avait affaire
Dans les lieux que l’Ours habitait ;
Si bien que tout Ours qu’il était,
Il vint à s’ennuyer de cette triste vie.
Pendant qu’il se livrait à la mélancolie,
Non loin de là certain Vieillard
S’ennuyait aussi de sa part.
Il aimait les jardins, était prêtre de Flore,
Il l’était de Pomone encore.
Ces deux emplois sont beaux ; mais je voudrais parmi
Quelque doux et discret ami.
Les jardins parlent peu, si ce n’est dans mon livre :
De façon que, lassé de vivre
Avec des gens muets, notre homme, un beau matin,
Va chercher compagnie, et se met en campagne.
L’Ours, porté d’un même dessein,
Venait de quitter sa montagne.
Tous deux, par un cas surprenant,
Se rencontrent en un tournant.
L’Homme eut peur : mais comment esquiver ; et que faire ?
Se tirer en Gascon d’une semblable affaire
Est le mieux : il sut donc dissimuler sa peur.
L’Ours, très mauvais complimenteur,
Lui dit : « Viens-t’en me voir. » L’autre reprit : « Seigneur,
Vous voyez mon logis ; si vous me vouliez faire
Tant d’honneur que d’y prendre un champêtre repas,
J’ai des fruits, j’ai du lait : ce n’est peut-être pas
De nos seigneurs les Ours le manger ordinaire ;
Mais j’offre ce que j’ai. » L’Ours l’accepte et d’aller.
Les voilà bons amis avant que d’arriver ;
Arrivés, les voilà se trouvant bien ensemble :
Et bien qu’on soit, à ce qu’il semble,
Beaucoup mieux seul qu’avec des sots,
Comme l’Ours en un jour ne disait pas deux mots,
L’Homme pouvait sans bruit vaquer à son ouvrage.
L’Ours allait à la chasse, apportait du gibier ;
Faisait son principal métier
D’être bon émoucheur ; écartait du visage
De son ami dormant ce parasite ailé,
Que nous avons mouche appelé.
Un jour que le Vieillard dormait d’un profond somme,
Sur le bout de son nez une allant se placer
Mit l’Ours au désespoir ; il eut beau la chasser.
« Je t’attraperai bien, dit-il, et voici comme. »
Aussitôt fait que dit : le fidèle émoucheur
Vous empoigne un pavé, le lance avec raideur,
Casse la tête à l’Homme en écrasant la mouche ;
Et non moins bon archer que mauvais raisonneur,
Raide mort étendu sur la place il le couche.
Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami ;
Mieux vaudrait un sage ennemi.

L’ours et l’amateur des jardins
Jean de La Fontaine (1621-1695)

Pendant le confinement de la première vague Fabrice Luchini avait enregistré et diffusé sur Instagram des fables de la Fontaines.

Un internaute a compilé ces enregistrements dans une vidéo que vous trouverez <ICI>

La première fable de cette série est l’ours et l’amateur des jardins.

Il cite le début du lièvre et des grenouilles vers la 16ème minute.


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Vendredi 9 octobre 2020

« L’intelligence c’est aussi important que le soleil. »
Juliette Gréco

Je ne me suis intéressé à « Boomerang », l’émission d’Augustin Trapenard sur France Inter qu’à partir de cette exceptionnelle série « Lettres d’intérieur » dans laquelle, pendant le confinement, il a lu chaque jour la lettre d’un écrivain, d’un artiste, d’un journaliste qui parlait de ce moment étonnant et unique. Il lisait de sa voix chaude, avec émotion et pudeur.

J’en ai fait quatre mots du jours « Je te demande pardon. » d’Ariadne Ascaride, « Puisque seul l’amour sait nous raconter à ceux qui savent écouter. » de Yasmina Khadra, «C’est la bonté qui est la normalité du monde car la bonté est courageuse, la bonté est généreuse et jamais elle ne consent à être comme une embusquée, qui, à l’arrière vit grâce au sang des autres.» de Wajdi Mouawad et «Mais nous, dis, nous resterons tendres ? On ne va pas se faire avaler !» de Sophie Fontanel.

Mais il en ait tant d’autres à écouter sur la page des « Lettres d’intérieur ».

Dans Boomerang, il invite une ou un artiste et lui pose des questions.

Il est de la lignée de Jacques Chancel, celui qui laisse toute sa place à l’artiste, qui présente un écrin dans lequel l’artiste se sent accueilli et peut exprimer sa liberté et sa créativité.

Il n’est pas de la lignée de Thierry Ardisson ou Laurent Ruquier qui tout en étant de grands professionnels ont d’abord pour objet de se promouvoir eux même.

Et donc, dans cet écrin il avait accueilli Juliette Gréco, en 2015, à la veille de la sortie de l’album de sa tournée d’adieu.

Cette émission a été rediffusée le 24 septembre 2020 : <Muse, Juliette Gréco>. C’est encore une pépite qui fait du bien à écouter. Échange de profondeur et aussi plein d’humour

J’en prendrai quelques extraits :

Augustin Trapenard lui fait parler de sa pudeur. Elle aime être habillée en noir. Comme cela sur scène on ne voit pas son corps, on ne voit que ses mains et son visage.

Elle explique que sa pudeur vient peut-être de sa nature ou de son éducation religieuse bourgeoise. Elle dit qu’elle préfère peut-être le mystère à l’étalage. « Je trouve cela plus sensuelle », dit-elle. Et elle ajoute cette phrase merveilleuse :

« Je suis ravi de voir des filles qui ont des jupes au ras du bonheur »

Augustin Trapenard aussi a adoré cette expression « des jupes au ras du bonheur. »

Et quand le journaliste lui demande qu’elle sont ses goût musicaux, ce qu’elle écoute dans son salon, dans sa voiture.

« C’est plutôt ce qu’on appelle la musique classique, j’ai besoin du silence de la musique classique et j’ai besoin qu’il n’y ait pas de mots. J’ai besoin qu’on me réconforte. Si je suis de mauvaise humeur c’est Mozart. Si je suis de bonne humeur c’est Schoenberg ou des choses compliquées. »

Juliette Gréco a beaucoup chanté les poètes. Et quand Augustin Trapenard lui demande quels sont les poètes d’aujourd’hui, elle a cette réponse :

« Le nouveau langage est celui des rappeurs, des slameurs. Je pense que c’est un nouveau langage qu’il faut absolument respecter et qu’il faut bien écouter. Ils sont la parole de la jeunesse. Et c’est une chose qu’il ne faut pas louper parce que c’est grave. Il faut écouter ce qu’ils ont à dire. »

Et puis il y a son histoire d’amour avec le compositeur et trompettiste de jazz américain. : Miles Davis

Au printemps 1949, alors de passage à Paris pour se produire au festival de jazz international, Miles Davis rencontre Juliette Gréco. Cette dernière donne un concert au cabaret Le Bœuf sur le toit où elle chante des textes de Boris Vian, Jean-Paul Sartre et Jacques Prévert. Miles Davis est alors âgé de 23 ans. Leur coup de foudre est réciproque.

Et elle a cet échange avec Augustin Trapenard :

« Il parait que c’était une révolution. Je ne m’en suis pas rendu compte du tout. […] Quand j’ai vu Miles, je n’ai pas vu qu’il était noir. J’ai vu un mec avec une trompette sur la scène, de profil qui était absolument magnifique. Qui jouait de manière magnifique. Qui était un être unique. Et il est sorti de scène, je l’ai regardé et il m’a regardé et c’est parti.
Ça a fait scandale ?
Oui surement. Bien sûr.
Et vous en vous êtes pas du tout trouvé heurtée par ce scandale-là ?
Je me suis sentie heurtée par ce scandale, en allant en Amérique. En France, ils étaient plus sournois. Ça ne faisait pas chic d’être raciste, à cette époque-là. En Amérique cela faisait partie de la vie, de l’éducation.
Qu’est-ce qui vous révolte aujourd’hui Juliette Gréco ?
Eh bien cela par exemple, le racisme. L’absence de tolérance. »

Ils avaient évoqué le mariage. Mais aux États-Unis (à l’époque, les unions entre Noirs et Blancs sont illégales dans de nombreux États américains) c’était terriblement compliqué. Ils renonceront et Miles Davis rentrera à New York.

Lors de son entretien elle a aussi évoqué ses rencontres avec des gens intelligents : Camus, Sartre, Simone de Beauvoir et tant d’autres avec qui elle échangeait. Elle a dit :

« L’intelligence c’est aussi important que le soleil, c’est aussi important que les choses essentielles qui nous aident à vivre, qui nous font vivre. »

Lors de l’émission Augustin Trapenard fit écouter plusieurs chansons de Juliette Gréco. Particulièrement celle qui fut écrite pour sa dernière tournée de 2015 <Merci>.

Pour finir l’émission, il fit écouter <Le temps des Cerises>

J’avoue une tendresse particulière pour cette interprétation en 1972 de <la Javanaise de Gainsbourg>

Cette page de France Inter lui rend aussi hommage : <La chanteuse Juliette Gréco est morte>. Mais rien ne saurait remplacer la poésie de l’échange entre Juliette Gréco et Augustin Trapenard : <Muse, Juliette Gréco>

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Mercredi 30 septembre 2020

«Ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.»
Rainer Maria Rilke Pour écrire un seul vers (1910), Les Cahiers de Malte

On peut faire de merveilleuses rencontres, mais il faut être prêt à les accueillir.

Le grand acteur de théâtre Laurent Terzieff, mort en 2010, avait rencontré, par le livre et la scène, l’un des plus grands poètes allemands Rainer Maria Rilke ( 1875-1926). Poète de langue allemande serait plus juste, il est né à Prague, en Bohème dans l’Empire Austro-Hongrois.

Il fut un grand voyageur mais passa de longs moments de sa vie à Paris. Il était poète, il a aussi écrit un roman largement autobiographique : « Les Cahiers de Malte Laurids Brigge » qu’on désigne souvent sous le nom abrégé « Les Cahiers de Malte ».

Laurent Terzieff avait mise en scène, au Théâtre du Lucernaire un spectacle appelé « Une heure avec Rainer Maria Rilke »

Il y eut une deuxième rencontre, en présentiel, dit-on aujourd’hui. Laurent Terzieff a rencontré Bernard Pivot sur le plateau d’Apostrophes, le 3 février 1995. Et lors de cette émission, Bernard Pivot a invité Laurent Terzieff à dire un extrait de ce livre en prose, extrait dédié au difficile exercice d’écrire un vers.

Et Laurent Terzieff s’est exécuté.

Mais il ne dit pas le texte, il l’habite et le transcende, dans un moment de grâce.

Et il y eut une troisième rencontre.

Une rencontre virtuelle que j’ai pu accueillir en regardant la vidéo qui rappelle ce moment.

Libre à vous, à votre tour, d’être touché par un homme qui vit le texte écrit par un autre homme.


Les mots de ce texte sont les suivants.

Pour écrire un seul vers,
il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses,
il faut connaître les animaux,
il faut sentir comment volent les oiseaux
et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin.
Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues,
à des rencontres inattendues,
à des départs que l’on voyait longtemps approcher,
à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci,
à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas ( c’était une joie faite pour un autre ),
à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations,
à des jours passés dans des chambres calmes et contenues,
à des matins au bord de la mer,
à la mer elle-même, à des mers,
à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles
– et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela.
Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre,
de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient.
Il faut encore avoir été auprès de mourants,
être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups.
Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs.
Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent.
Car les souvenirs ne sont pas encore cela.
Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste,
lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous,
ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

– Pour écrire un seul vers (1910), Les Cahiers de Malte —

Il s’agit d’une traduction. Il est possible de trouver l’intégralité de ce texte dans sa version originale en allemand derrière <ce lien>.

Il m’a donc été possible de mettre vis-à-vis les versions françaises et allemandes.

Pour écrire un seul vers, Um eines Verses willen
il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, muß man viele Städte sehen Menschen und Dinge
il faut connaître les animaux, man muß die Tiere kennen
il faut sentir comment volent les oiseaux man muß fühlen wie die Vögel fliegen
et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. und die Gebärde wissen mit welcher die kleinen Blumen sich auftun am Morgen.
Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, Man muß zurückdenken können an Wege in unbekannten Gegenden
à des rencontres inattendues, an unerwartete Begegnungen
à des départs que l’on voyait longtemps approcher, und an Abschiede die man lange kommen sah
à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, an Kindheitstage die noch unaufgeklärt sind
à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas ( c’était une joie faite pour un autre ), an die Eltern die man kränken mußte wenn sie einem eine Freude brachten und man begriff sie nicht (es war eine Freude für einen anderen –)
à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, an Kinderkrankheiten die so seltsam anheben mit so vielen tiefen und schweren Verwandlungen
à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, an Tage in stillen verhaltenen Stuben
à des matins au bord de la mer, und an Morgen am Meer
à la mer elle-même, à des mers, an das Meer überhaupt an Meere
à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles an Reisenächte die hoch dahinrauschten und mit allen Sternen flogen
– et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. und es ist noch nicht genug wenn man an alles das denken darf.
Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, Man muß Erinnerungen haben an viele Liebesnächte von denen keine der andern glich
de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. an Schreie von Kreißenden und an leichte weiße schlafende Wöchnerinnen die sich schließen.
Il faut encore avoir été auprès de mourants, Aber auch bei Sterbenden muß man gewesen sein
être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. muß bei Toten gesessen haben in der Stube mit dem offenen Fenster und den stoßweisen Geräuschen.
Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Und es genügt auch noch nicht daß man Erinnerungen hat.
Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Man muß sie vergessen können wenn es viele sind und man muß die große Geduld haben zu warten daß sie wiederkommen.
Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Denn die Erinnerungen selbst sind es noch nicht
Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, Erst wenn sie Blut werden in uns, Blick und Gebärde,
lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, namenlos und nicht mehr zu unterscheiden von uns selbst,
ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers. erst dann kann es geschehen, daß in einer sehr seltenen Stunde das erste Wort eines Verses aufsteht in ihrer Mitte und aus ihnen ausgeht

Je redonne le lien vers la vidéo d’Apostrophes : <Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu>

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Dimanche 3 mai 2020

«Pour aller plus haut»
Alicia Gallienne, Cerise d’eau de vie

Mot de jour spécial pendant la période de confinement suite à la pandémie du COVID-19

Qu’écrire ce dimanche ?

Certainement pas reparler du sujet qui occupe tout l’espace médiatique.

J’ai sur mon bureau d’écriture des mots du jour, un livre qui, comme la Joconde, me regarde.

Ce livre, j’en ai déjà parlé trois fois : « L’autre moitié du songe m’appartient »

Je l’ouvre et je tombe page 311

C’est la fin d’un poème

Le poème a pour titre : « Cerise d’eau de vie »

Une vie suffit pour disparaître
Comme on est venu
Avec en poche quelques alibis de bonheur
Avec en tête la folle magie de lassitude
Qui engourdit la marche
Avec des mains pleines et douces
Au profil d’écume de jour
Avec cette échelle de rêves déterrés
Pour aller plus haut

Alicia Gallienne

Vous trouverez l’intégralité de ce poème derrière ce  lien : Cerise d’eau de vie – Alicia Gallienne

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Vendredi 1er mai 2020

«Mais nous, dis, nous resterons tendres ?
On va pas se faire avaler !»
Sophie Fontanel, lettre à son frère

Mot de jour spécial pendant la période de confinement suite à la pandémie du COVID-19

Nous sommes le 1er mai. Je n’écris jamais de mot du jour le 1er mai, ni les autres jours fériés, ni les week ends.

Mais depuis Samedi 28 mars et sur une suggestion de Jean-François, j’écris aussi ces jours, pendant cette période de confinement. J’arrêterai cette pratique probablement après le 11 mai, pour reposer l’esprit, la plume et l’inspiration.

Augustin Trapenard continue sur France Inter, chaque matin à neuf heures moins 5, à lire une lettre que lui a envoyée un écrivain ou un artiste dans sa chronique : <Lettres d’intérieur>.

J’ai partagé le samedi 4 avril la lettre de l’écrivain algérien Yasmina Khadra à sa mère décédée et le dimanche 19 avril la lettre d’un autre écrivain Wajdi Mouawad à son fils : « Donne du courage autour de toi et n’accepte jamais ce qui te révulse… »

Cette fois c’est la lettre d’une écrivaine à son frère : « Tu t’en souviens très bien je pense, de la chambre de notre enfance… »

Cette lettre a été lue le vendredi 17 avril, il y a deux semaines.

L’écrivaine qui est aussi journaliste s’appelle Sophie Fontanel.

Sophie Fontanel est issue d’une famille d’origine arménienne., Actuellement elle est journaliste à l’Obs.
Elle est née en 1962 et publie des livres depuis 1995. En tant que journaliste elle est spécialiste de la mode.

Elle exprime des positions qui me plaisent. Ainsi, elle évoque cette incongruité qui veut que les hommes qui vieillissent restent séduisants et deviennent même sages alors qu’« On fait croire aux femmes qu’elles n’ont pas le droit de vieillir ».
Elle parle aussi de cette injonction aux femmes de teindre leurs cheveux. Elle la refuse et entend garder ses cheveux blancs : « Mes cheveux blancs m’ont fait entrer dans la lumière »

Vous trouverez sa lettre ci-après. Mais je crois qu’il faut surtout l’écouter.

Sophie Fontanel a twitté :

« La façon dont Augustin Trapenard lit…
il a lu cette Lettre à mon frère ce matin…
et c’était comme si je la découvrais. »

« Tu t’en souviens très bien je pense, de la chambre de notre enfance… »

Normandie, le 16 avril 2020

Lettre à mon frère,


Mon frère, tu es là près de moi.
Je te vois faire une réussite.
Eh, c’est un « solitaire », dis-moi !
Tu vois que je comprends très vite…
Je t’embête avec la télé,
Je ne veux plus la regarder,
Et je t’oblige à mettre un casque,
C’est ça, quand on n’a pas de masque.

Le studio est face à la mer,
Tu vis là depuis une année…
Et que penserait notre mère
À nous voir ici confinés ?
Ta seule possession sur terre
Ces tout petits mètres carrés.
Devant l’infini on se terre
Et l’on regarde les marées.

Quand tu es venu me chercher,
Déjà, on n’osait rien toucher…
Maintenant, on est immobiles.
On sort pas, on est inutiles.
On écoute les médecins,
Et tu m’as dit : « Ce sont des saints ».

Tu t’en souviens très bien je pense
De la chambre de notre enfance,
Le paquet de Choco BN
Et la bouteille de Fruité…
Je vois la vie se répéter.

Il y a des gens qui ont la haine
Parce que je suis venue ici
Au lieu de rester à Paris.

Mais je ne vois vraiment personne
À part l’horizon et ton rire
Quand notre humour enfin résonne
Et nous fait échapper au pire.

Les gens qui n’ont plus de famille
Ceux qui n’ont rien au-dessus d’eux,
Ils savent pourquoi on est deux,
Même espacés comme des quilles.

C’est drôle, ce mètre de distance
Il nous fait frôler tout le sens
Que l’on ne voyait plus aux choses,
Même si c’est une indécence
De voir les mots que certains osent.

Notre père racontait la guerre,
Ce qui se révélait en l’homme
Ce que l’on ne pouvait plus faire,
La vie réduite au minimum.

Notre mère en parlait aussi,
Paris était à la merci
D’une autre maladie virale,
La lâcheté d’un Maréchal.

Elle avait 16 ans en 39,
Et ils se partageaient un œuf.
On est loin de sa catastrophe,
Donc il faut rester philosophes.

Ses dents étaient toutes barrées
Elle avait manqué de calcium
Et elle souriait, contrariée,
En planquant tout au maximum.

Je te regarde mettre des cœurs
Sur des carreaux et sur des piques,
On discutera tout à l’heure,
Tu diras : « Qu’est-ce que tu fabriques ? »
Tu me soupçonneras d’écrire,
C’est ainsi depuis des années,
J’écouterai ta réthorique,
Et je t’admire, mon aîné.

Toi, tu découvres mon métier.
Je redécouvre ta bonté.
Tu sais comment ça va finir ?

L’être humain ne va rien comprendre
Et tout ce qu’il croit approcher
Tout ce grand vers quoi il croit tendre
Bah, ça fera des ricochets.

Il y aura des choses à vendre.
Et bien sûr, on va resaler.
Mais nous, dis, nous resterons tendres ?
On va pas se faire avaler !
Voilà, maintenant tu repères
Pourquoi j’ai voulu ce matin
Te faire écouter France Inter :
On parle de toi, mon frangin…
On parle de tous les frangins.

Sophie Fontanel

<1411>

Dimanche 26 avril 2020

«Anywhere out of the world
N’importe où hors du monde»
Charles Baudelaire – Petits Poèmes en prose (Le Spleen de Paris)

Mot de jour spécial pendant la période de confinement suite à la pandémie du COVID-19

Après mon bac en 1976, je me suis perdu pendant 3 ans en classe de mathématiques supérieures et spéciales au Lycée Kléber de Strasbourg.

Je m’y suis perdu, parce que dans ces études on apprend très peu de choses utiles. L’étudiant est gavé, comme une oie, pour pouvoir ensuite participer avec cette connaissance largement inutile, à une compétition, sorte de «questions pour un champion». Compétition dans laquelle on choisit celles et ceux qui ont su garder dans leur mémoire les tonnes d’informations ingurgitées et disposent de la capacité de les régurgiter le plus rapidement.

Je n’étais pas dans mon élément, dans ce monde de la compétition extrême. L’échec fut au bout de l’expérience.

J’ai quand même acquis de la connaissance dans cette expérience mais qui touche davantage l’humanité que la technique.

Et puis, il y avait les deux ouvrages littéraires que l’on étudiait chaque année.

J’avais déjà parlé de cette période 1976-1979, lors du mot du jour du <Mercredi 17 mai 2017> dans lequel j’évoquais le premier ouvrage qui m’avait marqué : « Les Pensées de Pascal ».

Mais nous avions aussi étudié un livre étonnant, profond et disruptif, si on reprend un mot à la mode : « Petits poèmes en prose » de Baudelaire.

Baudelaire était un génie, un génie proche de la folie.

Le portrait de Carjat est étonnant quand on se plonge dans le regard de Baudelaire tel que le peintre l’a restitué.

Baudelaire a été candidat à l’Académie française. Sa demande a été refusée. Sainte-Beuve qui était critique littéraire, avait évoqué lors de cet épisode, La folie Baudelaire !, :

« En somme, M. Baudelaire a trouvé moyen de se bâtir, à l’extrémité d’une langue de terre réputée inhabitable et par-delà les confins du romantisme connu, un kiosque bizarre, fort orné, fort tourmenté, mais coquet et mystérieux, où on lit de l’Edgar Poe, où l’on récite des sonnets exquis, où l’on s’enivre avec le haschisch pour en raisonner après, où l’on prend de l’opium et mille drogues abominables dans des tasses d’une porcelaine achevée. Ce singulier kiosque, fait en marqueterie, d’une originalité concertée et composite, qui, depuis quelques temps, attire les regards à la pointe du Kamtchatka romantique, j’appelle cela la folie Baudelaire. L’auteur est content d’avoir fait quelque chose d’impossible, là où on ne croyait pas que personne pût aller. »

En 2011 Roberto Calasso est revenu sur ce jugement pour évoquer le monde de Baudelaire : « Calasso : la folie Baudelaire »

Dans cet enfermement, Baudelaire avait toujours le désir de s’échapper.

Dans notre période de confinement, il me semble pertinent d’en appeler à lui, lui qui savait si bien écrire sur le voyage et sur l’évasion.

Poème Anywhere out of the world N’importe où hors du monde

Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre.

Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.

Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? Il doit y faire chaud, et tu t’y ragaillardirais comme un lézard. Cette ville est au bord de l’eau ; on dit qu’elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal, qu’il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût ; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir !

Mon âme ne répond pas.

Puisque tu aimes tant le repos, avec le spectacle du mouvement, veux-tu venir habiter la Hollande, cette terre béatifiante ? Peut-être te divertiras-tu dans cette contrée dont tu as souvent admiré l’image dans les musées. Que penserais-tu de Rotterdam, toi qui aimes les forêts de mâts, et les navires amarrés au pied des maisons ?

Mon âme reste muette.

Batavia te sourirait peut-être davantage ? Nous y trouverions d’ailleurs l’esprit de l’Europe marié à la beauté tropicale.

Pas un mot. – Mon âme serait-elle morte ?

En es-tu donc venue à ce point d’engourdissement que tu ne te plaises que dans ton mal ? S’il en est ainsi, fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort. – Je tiens notre affaire, pauvre âme ! Nous ferons nos malles pour Tornéo. Allons plus loin encore, à l’extrême bout de la Baltique ; encore plus loin de la vie, si c’est possible ; installons-nous au pôle. Là le soleil ne frise qu’obliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant. Là, nous pourrons prendre de longs bains de ténèbres, cependant que, pour nous divertir, les aurores boréales nous enverront de temps en temps leurs gerbes roses, comme des reflets d’un feu d’artifice de l’Enfer !

Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie : N’importe où ! n’importe où ! pourvu que ce soit hors de ce monde !

Baudelaire – Petits Poèmes en prose (Le Spleen de Paris) XLVIII

A ce poème noir, répond l’Invitation au voyage des Fleurs du mal

L’Invitation au Voyage

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre ;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde ;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
– Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Baudelaire, Les Fleurs du mal (1857)

Henri Duparc a mis merveilleusement en musique ce poème. Voici une interprétation de <L’invitation au voyage par Barbara Hendricks>. L’orchestre est celui de l’Opéra de Lyon dirigé par John Eliot Gardiner.

Dans les poèmes en prose, il existe un autre poème appelé « L’invitation au voyage »

L’Invitation au Voyage

Il est un pays superbe, un pays de Cocagne, dit-on, que je rêve de visiter avec une vieille amie. Pays singulier, noyé dans les brumes de notre Nord, et qu’on pourrait appeler l’Orient de l’Occident, la Chine de l’Europe, tant la chaude et capricieuse fantaisie s’y est donné carrière, tant elle l’a patiemment et opiniâtrement illustré de ses savantes et délicates végétations.

Un vrai pays de Cocagne, où tout est beau, riche, tranquille, honnête ; où le luxe a plaisir à se mirer dans l’ordre ; où la vie est grasse et douce à respirer ; d’où le désordre, la turbulence et l’imprévu sont exclus ; où le bonheur est marié au silence ; où la cuisine elle-même est poétique, grasse et excitante à la fois ; où tout vous ressemble, mon cher ange.

Tu connais cette maladie fiévreuse qui s’empare de nous dans les froides misères, cette nostalgie du pays qu’on ignore, cette angoisse de la curiosité ? Il est une contrée qui te ressemble, où tout est beau, riche, tranquille et honnête, où la fantaisie a bâti et décoré une Chine occidentale, où la vie est douce à respirer, où le bonheur est marié au silence. C’est là qu’il faut aller vivre, c’est là qu’il faut aller mourir !

Oui, c’est là qu’il faut aller respirer, rêver et allonger les heures par l’infini des sensations. Un musicien a écrit l’Invitation à la valse ; quel est celui qui composera l’Invitation au voyage, qu’on puisse offrir à la femme aimée, à la sœur d’élection ?

Oui, c’est dans cette atmosphère qu’il ferait bon vivre, — là-bas, où les heures plus lentes contiennent plus de pensées, où les horloges sonnent le bonheur avec une plus profonde et plus significative solennité.

Sur des panneaux luisants, ou sur des cuirs dorés et d’une richesse sombre, vivent discrètement des peintures béates, calmes et profondes, comme les âmes des artistes qui les créèrent. Les soleils couchants, qui colorent si richement la salle à manger ou le salon, sont tamisés par de belles étoffes ou par ces hautes fenêtres ouvragées que le plomb divise en nombreux compartiments. Les meubles sont vastes, curieux, bizarres, armés de serrures et de secrets comme des âmes raffinées. Les miroirs, les métaux, les étoffes, l’orfévrerie et la faïence y jouent pour les yeux une symphonie muette et mystérieuse ; et de toutes choses, de tous les coins, des fissures des tiroirs et des plis des étoffes s’échappe un parfum singulier, un revenez-y de Sumatra, qui est comme l’âme de l’appartement.

Un vrai pays de Cocagne, te dis-je, où tout est riche, propre et luisant, comme une belle conscience, comme une magnifique batterie de cuisine, comme une splendide orfévrerie, comme une bijouterie bariolée ! Les trésors du monde y affluent, comme dans la maison d’un homme laborieux et qui a bien mérité du monde entier. Pays singulier, supérieur aux autres, comme l’Art l’est à la Nature, où celle-ci est réformée par le rêve, où elle est corrigée, embellie, refondue.

Qu’ils cherchent, qu’ils cherchent encore, qu’ils reculent sans cesse les limites de leur bonheur, ces alchimistes de l’horticulture ! Qu’ils proposent des prix de soixante et de cent mille florins pour qui résoudra leurs ambitieux problèmes ! Moi, j’ai trouvé ma tulipe noire et mon dahlia bleu !

Fleur incomparable, tulipe retrouvée, allégorique dahlia, c’est là, n’est-ce pas, dans ce beau pays si calme et si rêveur, qu’il faudrait aller vivre et fleurir ? Ne serais-tu pas encadrée dans ton analogie, et ne pourrais-tu pas te mirer, pour parler comme les mystiques, dans ta propre correspondance ?

Des rêves ! toujours des rêves ! et plus l’âme est ambitieuse et délicate, plus les rêves l’éloignent du possible. Chaque homme porte en lui sa dose d’opium naturel, incessamment sécrétée et renouvelée, et, de la naissance à la mort, combien comptons-nous d’heures remplies par la jouissance positive, par l’action réussie et décidée ? Vivrons-nous jamais, passerons-nous jamais dans ce tableau qu’a peint mon esprit, ce tableau qui te ressemble ?

Ces trésors, ces meubles, ce luxe, cet ordre, ces parfums, ces fleurs miraculeuses, c’est toi. C’est encore toi, ces grands fleuves et ces canaux tranquilles. Ces énormes navires qu’ils charrient, tout chargés de richesses, et d’où montent les chants monotones de la manœuvre, ce sont mes pensées qui dorment ou qui roulent sur ton sein. Tu les conduis doucement vers la mer qui est l’Infini, tout en réfléchissant les profondeurs du ciel dans la limpidité de ta belle âme ; — et quand, fatigués par la houle et gorgés des produits de l’Orient, ils rentrent au port natal, ce sont encore mes pensées enrichies qui reviennent de l’infini vers toi.

Baudelaire – Petits Poèmes en prose (Le Spleen de Paris) XVIII

<1406>

Samedi 18 avril 2020

« A Mozart je dois une Église un arbre et une île»
Alicia Gallienne

Mot de jour spécial pendant la période de confinement suite à la pandémie du COVID-19

Le mot du jour du <7 février 2020> parlait d’un livre « L’autre moitié du songe m’appartient » sur la base d’un article du Monde.

<Le 18 février> j’évoquais l’émission de Guillaume Gallienne dans laquelle il lisait les poèmes de sa cousine : « Dire que je t’aime et je t’attends, c’est encore beaucoup trop de pas assez »

Depuis Annie m’a offert le livre d’Alicia Gallienne.

Aujourd’hui je voudrais partager un poème qu’elle a dédié à Mozart et plus précisément au Requiem de Mozart.

D’abord cet extrait

A Mozart je dois une Église un arbre et une île
Je lui dois la grandeur de la mer et de l’oubli
Les marches des mots pierres sculptées
Le mouvement de la mort au front du Requiem

L’art vient manger dans ma main
C’est une étrange fontaine qui coule inlassablement
Comme cette musique trop intelligente
Je referme ma main et le passé éclôt comme une fleur outragée

Pierre grimpante pierre projetée vers le haut
Qui s’enroule autour de moi pour une danse à l’envers
L’église se recroqueville au sein de la musique
Je me souviens mais à quoi servent attendre ?

Les voix se distillent la musique se retient
Et les yeux mystérieux appellent la mer
Toujours plus haut au-delà des mots qui s’enlisent
L’horizon plein d’embruns couronné d’épines

Dalles de pierre aux yeux meurtris du passé
Jets d’eau recueillis de ma profonde chapelle
Les vitraux pleins de ronces respirent la musique
Sur cette île en hauteur où l’Art a des reconnaissances

Me voilà trop humaine et le son qui s’en va
A Mozart je dois une église d’un arbre une île
Le mouvement de la mort au front du requiem
Diamant pur dans mes mains fontaine intarissable

A Mozart je dédie par avance le dernier instant de ma vie
Aux pieds de cette église où l’Art a des reconnaissances
Pour une ultime prière dictée à mes mots
Pour des flots de musique ravivant mes yeux éteints.

A Mozart je dédie par avance le dernier instant de ma vie !

Pour compléter, je vous propose <Cette extraordinaire interprétation du Requiem de Mozart par Bernstein>

Et voici le poème dans son intégralité, il s’appelle « Pierre grimpante »

Pierre grimpante

A la gloire de Mozart

Le soleil étanche mordille le lierre
Pierre grimpante couronne mon front
Je me souviens et c’est si facile d’attendre
Que les mystères renaissent prématurément

Les mots s’enroulent avec une obscure imprécision
La musique emporte tout sur son passage
Comme une marée basse aux algues intelligentes
Tu vois je respire des embruns de bas étage

Les marches se précisent celles d’une église
Pierre grimpante pierre projetée vers le haut
Un violon se ramifie c’est un bel arbre
Tu entends il y a des sons verdoyants sur mon front

Le soleil étanche s’attarde à la convalescence
Des vitraux de coupable industrie
Je me souviens d’avoir déjà gravi des étages
La musique s’enroule comme une femme folle

La femme folle serait ce moi ?
Les embruns venimeux lèchent les vitrines
Comme si la mer encerclait l’église
L’escalier grimpant mordille le cœur de l’île

Et l’art si impénétrable aux esquisses muettes
Accompagne le peintre reconnaître son œuvre
Les pleurs de couleurs délavent les vitraux
De la chapelle où l’on se perd de soi-même

Où sont l’Évangile l’orgue la falaise ?
Une seule ardeur rappelle un passé précipité
Seule la musique rivalise avec les symboles
Pierre grimpantes couronne mon front

A Mozart je dois une Église un arbre et une île
Je lui dois la grandeur de la mer et de l’oubli
Les marches des mots pierres sculptées
Le mouvement de la mort au front du Requiem

L’art vient manger dans ma main
C’est une étrange fontaine qui coule inlassablement
Comme cette musique trop intelligente
Je referme ma main et le passé éclôt comme une fleur outragée

Pierre grimpante pierre projetée vers le haut
Qui s’enroule autour de moi pour une danse à l’envers
L’église se recroqueville au sein de la musique
Je me souviens mais à quoi servent attendre ?

Les voix se distillent la musique se retient
Et les yeux mystérieux appellent la mer
Toujours plus haut au-delà des mots qui s’enlisent
L’horizon plein d’embruns couronné d’épines

Dalles de pierre aux yeux meurtris du passé
Jets d’eau recueillis de ma profonde chapelle
Les vitraux pleins de ronces respirent la musique
Sur cette île en hauteur où l’Art a des reconnaissances

Me voilà trop humaine et le son qui s’en va
A Mozart je dois une église d’un arbre une île
Le mouvement de la mort au front du requiem
Diamant pur dans mes mains fontaine intarissable

A Mozart je dédie par avance le dernier instant de ma vie
Aux pieds de cette église où l’Art a des reconnaissances
Pour une ultime prière dictée à mes mots
Pour des flots de musique ravivant mes yeux éteints.

Page 131 à 133
L’autre moitié du songe m’appartient
Alicia Gallienne

<1401>

Lundi 13 avril 2020

« Par l’infinie ruse
De l’extrêmement petit
Nous avons compris
Vraiment l’indispensable »
Quatrain que m’a inspiré cette histoire collective et mondiale qui nous arrive

Mot de jour spécial pendant la période de confinement suite à la pandémie du COVID-19
François Cheng nous a expliqué la force de la concision d’un quatrain.

J’ai souvent écrit des mots du jour fort long, parfois ou souvent trop long.

J’essaye donc de synthétiser ce que cette expérience nous apprend dans un quatrain, 5 ; 7, 5, 7.

« Par l’infinie ruse
De l’extrêmement petit
Nous avons compris
Vraiment l’indispensable »

<1396>

Samedi 11 avril 2020

« Le quatrain de Jeanne d’Arc »
Propos tenu par Jeanne d’Arc lors de son procès

Mot de jour spécial pendant la période de confinement suite à la pandémie du COVID-19

« Puis vint cette voix,
Environ l’heure de midi,
Au temps de l’été,
Dans le jardin de mon père. »

Jeanne d’Arc

L’Eglise catholique a beaucoup innové et beaucoup construit, dans les siècles de sa puissance.

Elle a aussi produit beaucoup d’écrits.

Même lorsqu’elle commettait des atrocités, il y avait un secrétaire qui écrivait scrupuleusement ce qui se passait lors de séances de tortures ou dans un procès inique comme celui de Jeanne d’Arc. Et ces documents ont été conservés.

Ainsi ce que l’on sait avec le plus de précision de la vie de Jeanne d’Arc, c’est son procès. On sait exactement ce qu’elle a dit.

Je le concède je ne m’y suis jamais intéressé de très près, il me suffisait de savoir que celui qui dirigeait tout cela était l’évêque Pierre Cauchon et que ce procès fut inéquitable.

Mais, Francois Cheng que j’ai déjà évoqué lors de cette période de pandémie et de confinement : « La mort n’est pas notre issue » avait été invité dans La grande librairie du 22 février 2018 sur France 5 pour présenter son ouvrage « Enfin le royaume » qui est un recueil de quatrains.

Et quand François Busnel lui pose cette question essentielle :

« Comment faites vous
Quel est le secret de la concision réussie
Comment une idée devient-elle
Quatre courts vers qui s’appelle un quatrain ? »

François Cheng lui répond par le quatrain de Jeanne d’Arc. Vous trouverez cela dans la vidéo à partir de 14:31.
Il raconte cet épisode ainsi :

« Au juge, textuellement, elle a dit :

«Puis vint cette voix,
Environ l’heure de midi.
Au temps de l’été
Dans le jardin de mon père.»

C’est un quatrain qui vient du fond du cœur et c’est le résultat de toute une vie.

Un quatrain à la fois simple et sublime.

On y entend une des plus belles voix de France.

Puis vint cette voix,
Environ l’heure de midi.
Au temps de l’été
Dans le jardin de mon père.

Il y a un accent éternel.

Tous les Français doivent retenir ce quatrain par cœur.

C’est un quatrain parfait. 5, 7, 5, 7.

C’est ma manière de répondre à votre question.

Jeanne d’Arc, avant d’aller sur le bûcher, a dit cela. »

Et il a ajouté

« D’ailleurs Cocteau a dit que Jeanne d’Arc était le plus grand écrivain français »

Dans cette émission magnifique, François Cheng a dit aussi

« Les vrais poètes sont des poètes de l’être  »

« Le quatrain est le diamant.de la poésie universelle ! »

« Car vivre est savoir que tout instant de vie est rayon d’or sur une mer de ténèbres. »

Le lien vers cette émission est celui-ci : <La grande librairie du 22 février 2018>

France Musique a consacré une émission sur <Les Voix de Jeanne d’Arc>

<Sur ce site> vous trouverez d’autres citations de Jeanne d’Arc lors de son procès.

Il y a 100 ans, le 16 mai 1920, à Rome Jeanne d’Arc était canonisée et devenait sainte à l’intérieur de l’Église qui l’avait assassinée.

Rouen, lieu de son bucher, avait décidé de fêter le centenaire de la canonisation de Jeanne d’Arc.

Encore des cérémonies annulées en raison du confinement.

Et si nous voulons, comme le souhaite François Cheng, retenir ce quatrain, répétons-le :

« Puis vint cette voix,
Environ l’heure de midi,
Au temps de l’été,
Dans le jardin de mon père. »

<1394>